Saison humide — Deuxième partie

Saison
humide

Saison humide

Deuxième partie

DEUXIÈME PARTIE — LE RALENTISSEMENT

Apprendre à ne rien faire

CHAPITRE 4

La pluie avait un vocabulaire.

Il leur fallut quelques jours pour l’apprendre, mais ils l’apprirent — non pas avec la tête, mais avec le corps, les oreilles, la peau. Il y avait la pluie du matin, fine, presque hésitante, qui tombait entre cinq et sept heures comme un murmure et laissait sur les feuilles des frangipaniers des gouttes rondes qui brillaient dans la première lumière. Il y avait la pluie de l’après-midi, brutale, verticale, qui débarquait sans prévenir vers quatorze ou quinze heures et transformait les rues en rivières brunes. Il y avait la pluie du soir, longue et régulière, un rideau gris qui tombait sur la ville comme un voile de mariée et durait parfois jusqu’à minuit. Et il y avait les accalmies — ces heures flottantes entre deux averses où l’air était si chargé d’humidité qu’on avait l’impression de marcher dans un bain, le ciel bas, cotonneux, le monde en suspension.

Soan et Yara apprirent à lire le ciel. Pas avec la précision des paysans lao, qui savaient à la couleur des nuages et à l’odeur du vent si la pluie viendrait dans dix minutes ou dans deux heures — mais avec une attention nouvelle, une attention qu’ils n’avaient jamais eue pour rien de météorologique à Paris, où le temps qu’il fait n’est qu’un sujet de conversation dans les ascenseurs.

Ici, la pluie n’était pas un sujet de conversation. C’était le sujet. C’était le rythme, la structure, la loi. La mousson organisait tout — les horaires, les déplacements, les envies, les humeurs. Quand il pleuvait, on restait. Quand il ne pleuvait plus, on sortait. C’était d’une simplicité qui frisait la révélation. Pas de programme, pas de planning, pas de to-do list. Juste le ciel et ses décisions.

Au bout d’une semaine, ils cessèrent de consulter la météo sur leurs téléphones. D’ailleurs, les téléphones posaient problème. Le Wi-Fi de la Villa Santi était capricieux — il fonctionnait une heure, disparaissait deux heures, revenait à des moments imprévisibles — et la 4G locale avait la puissance d’un signal de fumée. Au début, ça les agaça. Soan rafraîchissait ses mails compulsivement, comme un tic, comme un homme qui vérifie cent fois qu’il a bien fermé la porte. Yara scrollait Instagram avec le pouce, sans rien regarder vraiment, par réflexe, parce que le pouce savait faire ça tout seul, indépendamment du cerveau.

Puis, lentement, les téléphones se turent. D’abord parce que la connexion ne permettait rien. Ensuite parce que l’envie s’évapora. Les écrans étaient des fenêtres sur un monde dont ils s’éloignaient chaque jour un peu plus — les notifications, les actualités, les stories des amis, le flux continu des vies des autres. Tout cela existait encore, quelque part, dans un fuseau horaire qui n’était plus le leur. Mais ça ne les concernait plus. C’était comme une radio qu’on entend depuis la pièce d’à côté — on sait qu’elle est allumée, mais on n’écoute pas.

Le matin du huitième jour, Soan posa son téléphone dans le tiroir de la table de nuit et ne le reprit pas de la journée. Il ne s’en rendit même pas compte. Ce fut Yara qui le remarqua, le soir, en vidant ses poches sur la commode.

— Tu n’as pas pris ton téléphone.

— Ah bon ?

Il regarda ses mains, comme si l’objet avait dû y être. Ses mains étaient vides, et c’était bien.

Le Mékong montait. Chaque jour, imperceptiblement, le fleuve gagnait du terrain. Les bancs de sable ocre qui bordaient la rive disparurent les uns après les autres, engloutis par l’eau brune. Les pirogues des pêcheurs remontaient un peu plus haut sur les berges. Les escaliers de ciment qui descendaient vers le fleuve perdaient une marche, puis deux, puis trois — l’eau les avalait avec une patience minérale.

Soan s’asseyait parfois sur la berge, le matin, après le tak bat — ils ne le regardaient plus du balcon, ils descendaient dans la rue maintenant, ils se mêlaient aux femmes agenouillées, pas pour donner le riz — il fallait être bouddhiste pour ça, ou au moins le croire — mais pour être là, debout, silencieux, dans la lumière de l’aube, et sentir passer les robes safran à un mètre de soi. Après la procession, Soan descendait au bord du Mékong et regardait le fleuve.

C’était un spectacle qui ne lassait pas. Le Mékong n’avait rien de pittoresque — il était trop large, trop boueux, trop indifférent pour être pittoresque. C’était un fleuve qui ne cherchait pas à plaire. Il coulait avec une puissance tranquille, charriant des branches, des touffes d’herbe, des débris végétaux qui tournoyaient dans les remous avant d’être emportés vers le sud, vers Vientiane, vers le Cambodge, vers le delta. On aurait pu le regarder pendant des heures sans jamais voir la même eau — parce que c’était ça, bien sûr, c’était le principe même du fleuve : l’eau qui passe n’est jamais la même eau. Soan n’était pas philosophe, mais assis sur la berge de Luang Prabang, les pieds dans la boue tiède, il sentait cette vérité avec une évidence physique — tout coule, rien ne revient, et c’est pour ça qu’il faut regarder maintenant, en ce moment précis, parce que ce moment est le seul qui existe.

Yara le rejoignait avec deux cafés. Le café lao était un monde en soi — un café au goût rond, presque chocolaté, qu’on servait avec du lait concentré au fond du verre, très sucré, et qu’on mélangeait avec une longue cuillère en remuant lentement, en regardant le blanc se fondre dans le noir. Ils buvaient en silence, assis côte à côte, les yeux sur le fleuve. Parfois une pirogue passait — un pêcheur debout à l’arrière, manœuvrant une longue perche avec des gestes qui semblaient chorégraphiés, si fluides, si précis que chaque mouvement paraissait contenir mille ans de savoir ancestral.

— Tu sais ce que j’aime ici ? dit Yara un matin.

— Non.

— Que personne ne court.

C’était vrai. Personne ne courait à Luang Prabang. Pas les moines, pas les enfants, pas les chiens, pas les tuk-tuks. Tout le monde marchait avec cette lenteur souveraine qui n’était pas de la paresse — c’était autre chose, quelque chose de plus profond, une relation différente au temps, comme si chaque geste méritait la totalité de l’attention qu’on lui portait. Les femmes du marché disposaient leurs légumes sur les étals avec le soin d’un peintre composant une nature morte. Les moines balayaient la cour des temples avec des mouvements si mesurés qu’on aurait dit une danse au ralenti. Même les coqs — et il y avait beaucoup de coqs à Luang Prabang, des coqs de combat au plumage irisé qui se pavanaient dans les jardins des temples — marchaient avec une dignité absurde, posant chaque patte comme un mannequin sur un podium.

Soan et Yara marchaient encore trop vite. C’était un reste de Paris, une habitude incrustée dans les muscles, dans les tendons — cette façon de mettre un pied devant l’autre avec urgence, comme si on allait rater quelque chose, comme si la destination comptait plus que le chemin. Mais la chaleur les ralentissait. Et la pluie. Et le fait, tout simplement, qu’il n’y avait nulle part où aller.

Au bout de dix jours, ils perdirent la notion du jour de la semaine. Yara ne savait plus si c’était mardi ou jeudi. Soan ne savait plus si c’était la deuxième ou la troisième semaine. Le temps ne se mesurait plus en jours mais en averses — combien de pluies avaient-ils traversées aujourd’hui ? Deux ? Trois ? Est-ce que la grande averse de l’après-midi comptait comme une ou comme deux, puisqu’il y avait eu cette accalmie de vingt minutes au milieu, pendant laquelle le soleil avait percé les nuages avec une violence dorée avant que le rideau gris ne se referme ?

Les jours n’avaient plus de nom. Ils avaient des textures.

Il y avait les jours où la pluie ne cessait pas du matin au soir, une pluie continue, monotone, qui transformait la chambre de la Villa Santi en île. Ces jours-là, Soan et Yara ne sortaient pas. Ils lisaient — elle un roman tunisien qu’elle avait emporté, lui un vieux numéro de la Pléiade de Segalen trouvé dans la bibliothèque du hall — ou ils ne lisaient pas, ils restaient allongés, les yeux ouverts, écoutant la pluie sur les tuiles, le ventilateur, le gecko, et leurs propres pensées qui, pour la première fois depuis longtemps, avaient la place de se déplier.

Il y avait les jours de soleil — rares, éclatants, presque agressifs. Ces jours-là, la ville semblait sortir d’un bain : tout brillait, les feuilles, les toits, les flaques, le Mékong, la peau des enfants qui jouaient dans la boue. La lumière était d’une clarté violente, sans filtre, et les couleurs — le safran des robes, l’or des temples, le vert des bananiers — prenaient une intensité hallucinatoire, comme si quelqu’un avait poussé le contraste au maximum.

Et il y avait les jours intermédiaires, les plus beaux peut-être, où la pluie et le soleil alternaient toutes les heures, où le ciel hésitait entre le gris et le bleu, où l’air avait cette douceur d’après l’averse qui sentait la terre lavée et le bois mouillé. Ces jours-là, Soan et Yara sortaient avec la certitude d’être trempés au moins une fois — et cette certitude, loin de les décourager, les libérait. On ne peut pas avoir peur de la pluie quand on sait qu’elle va venir. On l’attend. On l’accueille. On marche dedans.

Le soir, ils regardaient le coucher de soleil depuis la terrasse du Wat Phousi, ou depuis la berge du Mékong, ou depuis le balcon de la Villa Santi avec deux Beerlao fraîches — la bière locale, blonde, légère, pas très ambitieuse mais exactement ce qu’il fallait quand l’air était à trente-cinq degrés. Le ciel de mousson produisait des couchers de soleil d’une violence théâtrale — des oranges incandescents, des mauves obscènes, des roses qui n’existaient dans aucun nuancier. La lumière tombait sur le Mékong et le fleuve devenait de l’or en fusion, puis du cuivre, puis du plomb, puis du noir.

— À quoi tu penses ? demandait parfois Yara.

— À rien, répondait Soan.

Et c’était vrai. Il ne pensait à rien. Pour la première fois depuis qu’il était adulte, son cerveau avait cessé de produire des listes, des anticipations, des scénarios. Il était là, sur ce balcon, avec cette femme, cette bière, ce fleuve, ce ciel. Il n’était nulle part ailleurs. C’était si inhabituel que ça en devenait vertigineux — comme si on lui avait retiré un bruit de fond qui l’accompagnait depuis toujours, et que le silence révélé était plus vaste que tout ce qu’il avait imaginé.

CHAPITRE 5

La chambre de la Villa Santi était devenue leur monde.

Non pas qu’ils ne sortaient plus — ils sortaient, chaque jour, au moins une fois, parfois deux, pour marcher, manger, regarder. Mais la chambre était le centre. Le cœur battant. L’endroit où ils revenaient toujours, comme des plongeurs remontant à la surface pour respirer.

C’était une chambre d’angle, au premier étage, avec deux fenêtres — l’une donnant sur la rue Sakkaline, l’autre sur le jardin intérieur de la villa. La fenêtre de la rue laissait entrer les bruits du monde — le tuk-tuk matinal, les voix des marchandes de fruits, le balai d’un moine sur les dalles du temple d’en face. La fenêtre du jardin laissait entrer les odeurs — le frangipanier, le jasmin, la terre mouillée après la pluie, et parfois, quand le vent soufflait du sud, l’odeur du Mékong, boueuse, végétale, immense.

Le lit occupait le centre de la pièce comme un autel. Un grand lit de teck, massif, sombre, avec des montants sculptés de motifs floraux que Soan avait pris d’abord pour des lotus, puis pour des nénuphars, avant de renoncer à identifier quoi que ce soit — les fleurs sculptées dans le bois étaient des fleurs imaginaires, des fleurs de nulle part, des fleurs de sommeil. Le matelas était ferme, recouvert d’un drap blanc et du couvre-lit de soie ivoire qu’ils avaient cessé de replier. La moustiquaire descendait du plafond en un cône de tulle blanc qui, le soir, quand la lumière baissait, prenait des reflets nacrés et transformait le lit en une sorte de tente nuptiale perpétuelle.

Ils avaient pris l’habitude de se coucher tôt. Pas par fatigue — par envie. Le lit les appelait avec la même insistance que le Mékong appelait les pirogues, par une sorte de gravité naturelle. Après le dîner — en bas, au restaurant de la villa, ou dans un des petits restaurants de la rue Sakkaline — ils montaient l’escalier de teck, entraient dans la chambre, et le monde extérieur cessait d’exister.

Soan découvrit le corps de Yara.

Ce n’est pas qu’il ne le connaissait pas — bien sûr qu’il le connaissait, il le connaissait par cœur, ou du moins il croyait le connaître par cœur. Trois ans de nuits ensemble, trois ans de matins, de douches, de draps, d’étreintes rapides et d’étreintes longues, trois ans de peau contre peau — ça devrait suffire pour connaître un corps. Mais ça ne suffisait pas. Ça ne suffisait jamais. Parce que le corps de l’autre n’est pas un objet fixe, un territoire cartographié une fois pour toutes. Le corps de l’autre bouge, change, vieillit, bronze, pâlit, maigrit, gonfle, se transforme chaque jour sans qu’on le remarque — et si on ne le remarque pas, c’est parce qu’on ne regarde plus. On croit regarder. On se souvient.

Ici, dans cette chambre, sous cette moustiquaire, dans cette chaleur qui dénudait les corps comme une évidence — il n’y avait plus moyen de se souvenir. Il fallait regarder.

Soan regarda.

Il vit que Yara avait une cicatrice minuscule sous le sein gauche — un demi-centimètre, blanche, presque invisible, qu’il n’avait jamais remarquée ou qu’il avait oubliée. Il la toucha du bout du doigt. Qu’est-ce que c’est ? Un chat, quand j’avais huit ans. Le chat de la voisine, à Tunis. Il s’appelait Sultan. L’idée qu’un chat nommé Sultan avait griffé la poitrine de Yara vingt-cinq ans plus tôt, et que la trace était encore là, inscrite dans la peau comme un mot dans une langue morte — cette idée le bouleversa d’une façon qu’il ne sut pas expliquer.

Il vit que ses genoux étaient plus foncés que ses cuisses — une nuance à peine, un dégradé de caramel, comme si la peau avait été exposée différemment au soleil à chaque étage du corps. Il vit que ses orteils étaient longs, fins, presque préhensiles, et qu’elle les bougeait quand elle réfléchissait — un mouvement inconscient, un frétillement de poisson, qu’il n’avait jamais remarqué parce qu’à Paris les pieds sont dans des chaussures. Il vit que la ligne de ses hanches, vue de dos, dessinait un S inversé d’une grâce qui n’avait rien d’appris — une courbe purement animale, purement géométrique, qui était en même temps la chose la plus érotique qu’il ait jamais contemplée.

— Arrête de me regarder comme ça, dit Yara un soir, allongée sur le ventre, les bras croisés sous sa joue.

— Comme quoi ?

— Comme si tu me voyais pour la première fois.

— C’est un peu le cas.

Elle tourna la tête vers lui. Ses yeux — bruns, très foncés, avec des éclats d’ambre dans l’iris que la lumière du soir allumait — le regardèrent avec une intensité qui le fit déglutir.

— Alors viens voir de plus près, dit-elle.

Et Yara, de son côté, regardait Soan.

Elle regardait ses mains. Les mains de Soan étaient sa partie préférée — elle le lui avait dit une fois, au début, quand on dit ces choses-là, et il avait ri, parce que personne ne tombe amoureux des mains de quelqu’un, n’est-ce pas ? Mais si. Yara était tombée amoureuse des mains de Soan — des mains longues, fines, avec des doigts nerveux qui bougeaient quand il parlait, qui dessinaient dans l’air des formes que lui seul voyait. Des mains d’architecte ou de pianiste, des mains faites pour toucher les choses avec précision. Ici, à Luang Prabang, ces mains n’avaient plus rien à construire, plus rien à taper sur un clavier, plus rien à faire. Elles étaient libres. Et Yara les regardait se poser sur les objets du quotidien — le verre de café, le livre, la balustrade du balcon, sa propre cuisse — avec une attention qui la troublait.

Elle regardait sa nuque. Quand Soan se penchait en avant pour lire, ou pour manger, ou pour attacher sa sandale, sa nuque apparaissait — une nuque brune, rasée de près sur les bords, avec un début de bronzage qui rendait la peau presque dorée. C’était une nuque vulnérable. Une nuque d’enfant, presque. Et quelque chose dans cette vulnérabilité — dans l’idée que cet homme qui la faisait jouir, qui la portait dans l’escalier quand elle était ivre, qui discutait urbanisme avec des promoteurs en costume — était aussi un être avec une nuque fragile, exposée, sans défense — quelque chose dans cette idée lui donnait envie de le protéger et de le dévorer en même temps.

Leurs corps changèrent. C’était la chaleur, d’abord — ils transpirent plus, ils burent plus, leur peau prit un grain différent, plus lisse, plus souple, comme assouplie par l’humidité permanente. Yara bronza. Son teint de miel brûlé devint cuivré, presque roux, et la peau de ses épaules prit un éclat mat qui faisait penser à de la terre cuite. Soan, plus clair, rougit d’abord, puis fonça, et ses yeux — gris-vert, inhabituels dans son visage brun — ressortirent davantage, comme si le soleil avait augmenté le contraste.

Ils maigrissaient un peu. Pas par manque de nourriture — ils mangeaient très bien, et beaucoup — mais la chaleur brûlait ce qu’il restait de gras urbain, cette couche molle que la sédentarité et les dîners tardifs avaient déposée autour de leurs ventres. Leurs corps se rapprochaient de quelque chose de plus essentiel, de plus nerveux, de plus nu. Soan perdit ce bourrelet au-dessus de la ceinture qui l’agaçait sans le préoccuper. Les bras de Yara s’affinèrent. Ils devinrent plus légers — pas plus minces : plus légers. Comme si la pesanteur de Luang Prabang n’était pas la même que celle de Paris.

L’amour physique prit une texture nouvelle.

À Paris, ils faisaient l’amour le soir, en général, dans le lit, en général, après le dîner, en général. C’était bon, c’était tendre, c’était parfois passionné — mais c’était cadré. Un rectangle de désir inséré dans l’agenda du quotidien, entre la vaisselle et le sommeil.

Ici, les cadres avaient sauté. Ils faisaient l’amour le matin, l’après-midi, la nuit. Ils faisaient l’amour après le petit-déjeuner, quand le café laotien leur donnait une énergie ronde et sucrée. Ils faisaient l’amour pendant la pluie de l’après-midi, bercés par le grondement de l’averse sur les tuiles, les volets fermés, la chambre devenue une grotte tiède. Ils faisaient l’amour au milieu de la nuit, réveillés par un orage, électrisés par la foudre qui éclairait la chambre en stroboscope.

Il n’y avait plus d’heure pour le désir. Il n’y avait plus de moment approprié ou inapproprié. Le désir était comme la pluie — il venait quand il venait, sans prévenir, sans horaire, et ils avaient appris à ne pas lui résister. Un geste suffisait. La main de Yara sur la hanche de Soan. Le souffle de Soan dans le cou de Yara. Un regard, parfois — juste un regard, plus long que nécessaire, chargé d’une intention que les mots n’auraient pas su formuler.

Ce qui changeait surtout, c’était la lenteur. La lenteur de Luang Prabang avait contaminé leur façon de se toucher. Ils prenaient le temps. Un temps démesuré, un temps qu’aucun amant pressé ne comprendrait — le temps de suivre une ligne du bout des doigts, du bout des lèvres, sans destination, sans but, juste pour le plaisir de la ligne elle-même. Le temps de s’arrêter. Le temps de recommencer. Le temps de ne rien faire et de sentir l’autre respirer contre soi, peau contre peau, dans la chaleur moite, et de trouver dans cette immobilité un plaisir aussi intense que le mouvement.

Yara avait cette façon de poser sa bouche sur le ventre de Soan et de ne pas bouger. Juste sa bouche, ouverte, chaude, contre sa peau, pendant de longues secondes qui devenaient des minutes, et la sensation — la chaleur de ses lèvres, l’humidité légère de son souffle, le poids presque imperceptible de sa tête — se diffusait lentement dans tout le corps de Soan, irradiait, montait, descendait, comme une drogue douce qui prend son temps pour faire effet.

Soan avait cette façon de passer ses doigts dans les cheveux de Yara, lentement, en démêlant chaque mèche avec une patience de tisserand. C’était un geste qui pouvait durer une demi-heure — une demi-heure pendant laquelle Yara fermait les yeux et sentait chaque terminaison nerveuse de son cuir chevelu s’allumer une par une, comme les lumières d’une ville vue d’avion, et le plaisir qu’elle en tirait était d’une nature qu’elle n’aurait pas su nommer — pas exactement érotique, pas exactement tendre, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’avait pas de mot en français, ni en arabe, ni probablement dans aucune langue.

Le ventilateur tournait. Le gecko claquait. Dehors la pluie tombait ou ne tombait pas. Ils étaient au monde avec une intensité qu’ils n’avaient jamais connue — et cette intensité ne venait pas de l’excitation, du nouveau, de l’exotique. Elle venait du silence. Elle venait du vide. Elle venait du fait que tout le bruit de leur vie avait été retiré, et que dans l’espace ainsi dégagé, le moindre geste, le moindre souffle, le moindre frôlement prenait une ampleur colossale.

Un après-midi — le quatorzième ou le quinzième jour, ils ne comptaient plus — Soan traça du bout de l’index une ligne sur le dos de Yara, de la nuque au coccyx, en suivant la colonne vertébrale. Il compta les vertèbres. Yara frissonna.

— Combien ? murmura-t-elle.

— Combien de quoi ?

— Combien de vertèbres.

Il recommença. Il compta. Vingt-quatre ? Vingt-cinq ? Il n’était pas sûr — ses doigts se perdaient dans les dernières, là où le dos devenait la chute des reins, là où la peau était plus douce, plus chaude, là où Yara cambrait imperceptiblement le dos quand il la touchait, un réflexe, une invitation qu’elle ne contrôlait pas.

— Je ne sais pas compter, dit-il.

— Recommence.

Il recommença. Et encore. Et encore. Et à chaque fois le trajet était différent, parce que Yara respirait, et que le dos d’une femme qui respire n’est jamais deux fois le même paysage.

CHAPITRE 6

Le laap arriva un mardi — ou un mercredi, ou un vendredi, quelle importance.

C’était la cuisinière de la Villa Santi qui le leur fit découvrir. Elle s’appelait Kham — un prénom qui signifiait or, apprirent-ils plus tard, et qui lui allait parfaitement, non pas par éclat mais par densité. Kham était une femme d’une soixantaine d’années, petite, sèche, le visage plissé par une vie entière de vapeurs de cuisine, avec des mains extraordinaires — des mains courtes, larges, puissantes, couvertes de minuscules cicatrices de brûlures, des mains qui avaient haché, pilé, pétri, grillé, émincé plus de nourriture qu’un cerveau humain ne pouvait en concevoir.

Kham ne parlait presque pas. Ni français, ni anglais — quelques mots de chaque, juste assez pour sourire et hocher la tête. Elle parlait lao, évidemment, et un peu de thaï, et peut-être un peu de vietnamien, héritage d’une histoire régionale enchevêtrée. Mais sa vraie langue était la cuisine. C’était par la nourriture qu’elle communiquait, par les plats qu’elle posait sur la table avec ce geste sec et précis des cuisinières professionnelles — un geste sans cérémonie, sans présentation, un geste qui disait : mange.

Le laap de Kham était une révélation.

Soan et Yara avaient mangé du laap dans les restaurants de la rue Sakkaline, bien sûr — c’était le plat national, on le trouvait partout, dans toutes les versions. Mais le laap de Kham était autre chose. La viande — du porc, ce jour-là, haché très fin au couteau, pas au hachoir — était tiède, pas chaude, et cette tiédeur était essentielle : elle laissait les saveurs se déployer sans les brûler. Le jus de citron vert, la menthe fraîche, la coriandre, les échalotes, le piment oiseau émietté, la poudre de riz grillé qui apportait un croquant subtil, terreux, comme le souvenir d’un champ — tout cela composait un équilibre que Soan ne sut pas décrire autrement qu’en fermant les yeux.

— Mon Dieu, dit Yara.

Elle avait les doigts dans le sticky rice — on mangeait le laap avec du riz gluant, toujours, en roulant une boulette de riz entre les doigts de la main droite et en la trempant dans le laap. Le geste était archaïque, enfantin, sensuel. Les doigts dans la nourriture. La nourriture portée à la bouche par la main nue. Yara, qui avait grandi dans une culture de la main — en Tunisie on mange le couscous avec les doigts, on trempe le pain dans la harissa, on casse les figues de barbarie à mains nues — retrouvait ici un rapport au corps et à l’aliment que la fourchette avait aboli.

— C’est comme les briks de ma grand-mère, dit-elle.

— Un laap de porc laotien ressemble à un brik tunisien ?

— Non. C’est le geste. C’est les doigts. C’est la même chose.

Soan comprit. Ce n’était pas le goût qui les reliait — c’était le contact. La main dans la nourriture, la nourriture dans la bouche, sans intermédiaire, sans distance. La civilisation occidentale avait inventé le couvert pour séparer le corps de ce qu’il mange, pour imposer une médiation, une politesse. Ici — et en Tunisie, et en Inde, et dans la moitié du monde — cette médiation n’existait pas. On touchait ce qu’on mangeait. On mangeait ce qu’on touchait. Le plaisir était direct, immédiat, sans filtre.

Kham leur apportait des choses qu’ils n’avaient pas commandées. C’était devenu un rituel. Chaque soir, en plus de ce qu’ils avaient choisi sur la carte, un petit plat supplémentaire apparaissait — une coupelle de jeow bong, la pâte de piment aux peaux de buffle qui brûlait la langue d’un feu lent et fumé ; un bol de soupe de potiron au lait de coco, douce, onctueuse, couleur de coucher de soleil ; une assiette de kaipen, les fameuses algues du Mékong, séchées, frites, croustillantes, parsemées de sésame, qu’on croquait comme des chips et qui avaient un goût de rivière, de pierre, de profondeur.

Un soir, Kham apporta un plat que Yara ne reconnut pas — des morceaux de viande sombre dans une sauce épaisse, brune, parfumée de citronnelle et de feuilles de citronnier kaffir. Un or lam. Le ragoût de Luang Prabang, le plat des jours de fête, le plat que les familles préparaient pour les mariages et les cérémonies du baci. La viande — du buffle, cette fois — avait mijoté pendant des heures dans un bouillon aromatique chargé de sakhan, une écorce piquante qu’on ne trouvait nulle part ailleurs qu’au Laos, un poivre ligneux, terreux, qui faisait vibrer la langue d’une façon unique.

Yara goûta. Ferma les yeux. Les rouvrit.

— C’est comme un tajine, dit-elle.

Soan leva un sourcil.

— C’est comme un tajine qui aurait voyagé, corrigea-t-elle. Un tajine qui serait parti de Tunis, qui aurait traversé l’Iran et l’Inde, qui aurait longé le Mékong, et qui serait arrivé ici en ayant tout oublié sauf l’essentiel — la lenteur, la patience, le temps de cuisson.

Ce n’était pas faux. La cuisine de Luang Prabang partageait avec la cuisine tunisienne cette science de la cuisson lente, cette façon de laisser le temps faire son travail, de ne pas brusquer les saveurs, de les laisser infuser, se mélanger, se transformer. Le feu bas. Le couvercle fermé. L’attente. Et au bout de l’attente, quelque chose de plus profond que ce que la hâte aurait jamais pu produire.

Kham les regardait manger depuis le seuil de la cuisine, les bras croisés, le visage impassible. Mais quand Yara leva les yeux vers elle et joignit les mains — le nop, le salut lao, qu’ils avaient appris à faire naturellement — quelque chose bougea sur le visage de Kham. Pas un sourire — moins que ça, et plus. Un plissement des yeux, une inclinaison infime de la tête, un acquiescement qui disait : je sais. Je sais que tu sais. La nourriture nous a compris.

Après le dîner, ils montaient dans la chambre avec le goût du repas encore sur les lèvres. Soan embrassait Yara et sentait le piment, le citron vert, la citronnelle. Elle l’embrassait et sentait la Beerlao, le sticky rice, le café. Leurs bouches mêlaient les saveurs, les langues portaient encore la mémoire des épices, et l’acte de manger se prolongeait dans l’acte d’embrasser avec une continuité qui n’avait rien d’accidentel — c’était le même appétit, la même faim, le même désir de prendre le monde dans sa bouche et de ne pas le recracher.

Le matin, ils allaient au marché. Le marché du matin de Luang Prabang — pas le marché de nuit, pas celui des touristes, mais l’autre, le vrai, celui qui s’étalait le long de la rue Chao Fa Ngum dès cinq heures du matin — était un spectacle qui à lui seul justifiait le voyage. On y trouvait tout ce que la jungle, la rivière et la terre du Laos pouvaient produire : des montagnes de riz gluant empaquetées dans des feuilles de bananier, des poissons du Mékong aux écailles d’argent posés sur des feuilles vertes, des tas de piment rouge vif, des bottes de citronnelle, des racines de galanga, des bouquets de coriandre, de menthe, de basilic sacré dont le parfum montait dans l’air humide comme un encens profane.

Et des choses plus étranges. Des tas d’insectes grillés — des grillons, des larves de bambou, des fourmis rouges — que les marchandes vendaient dans des sacs en plastique avec le même naturel qu’on vend des cacahuètes. Des peaux de buffle séchées, raides comme du carton, empilées contre un mur. Des écureuils fumés. Des anguilles vivantes qui se tortillaient dans des bassines d’eau trouble. Un jour, Yara s’arrêta devant un étal où un rat de rizière — un gros rat brun, propre, nourri de riz, pas un rat d’égout — était présenté entier, grillé, sur un lit de feuilles de bananier.

— Tu crois qu’il est bon ? dit-elle.

— Je crois que ça dépend de ce qu’on entend par bon.

Ils ne mangèrent pas le rat. Mais Yara acheta un sac de fourmis rouges — ou plutôt d’œufs de fourmis rouges, qui servaient à faire une omelette délicate, piquante, d’un goût impossible à comparer avec quoi que ce soit d’occidental. Elle les ramena à la Villa Santi et les donna à Kham, qui les regarda avec un air qui signifiait clairement : tiens, la Tunisienne comprend quelque chose. Le soir, les œufs de fourmis apparurent dans une omelette aux herbes, dorée, croustillante, accompagnée de sticky rice et de jeow mak len — une sauce de tomates grillées pilées au mortier avec du piment et de la coriandre.

La nourriture devint leur boussole. Chaque repas était une exploration, un voyage à l’intérieur du voyage. Ils apprirent les noms des plats — ping kai, le poulet grillé ; mok pa, le poisson cuit à la vapeur dans une feuille de bananier ; tam mak houng, la salade de papaye verte pilée au mortier avec du piment, du citron, du padek — le padek, cette sauce de poisson fermenté qui empestait à faire fuir un bataillon mais qui donnait à tout ce qu’elle touchait une profondeur umami insondable.

Ils apprirent à manger épicé. Pas comme à Paris, où l’épice est un condiment, un supplément, une option sur la carte — ici, l’épice était le cœur. Le piment n’accompagnait pas le plat — le plat accompagnait le piment. Il fallait apprendre à accueillir la brûlure, à ne pas la combattre, à la laisser monter dans la bouche comme une vague de chaleur, puis redescendre, et laisser derrière elle un picotement qui aiguisait tous les goûts, qui rendait le sucré plus sucré, l’acide plus acide, l’amer plus amer.

Yara avait une tolérance au piment supérieure à celle de Soan — la harissa de l’enfance, probablement, cette pâte rouge brûlante qu’on étale sur le pain du petit-déjeuner à Tunis. Elle mangeait le laap très pimenté sans ciller, les yeux à peine brillants, tandis que Soan suait, reniflait, buvait de l’eau qui ne servait à rien — l’eau ne calme pas le piment, c’est une illusion, seul le riz gluant absorbe le feu — et se mourait d’un plaisir masochiste qu’il n’avait jamais soupçonné chez lui.

— Tu pleures, dit Yara.

— C’est le bonheur, dit Soan.

Et c’était le bonheur. Le bonheur simple, bête, animal, du corps qui mange ce qu’il aime, qui transpire, qui brûle, qui se répare avec du riz et recommence. Le bonheur du ventre plein, de la bouche en feu, de la Beerlao qui coule fraîche dans la gorge comme un torrent de montagne. Le bonheur d’être vivant, d’avoir faim, d’avoir soif, d’avoir chaud — d’avoir un corps, tout simplement, un corps qui fonctionne, qui sent, qui goûte, qui touche, et qui partage tout ça avec un autre corps assis en face, de l’autre côté de la table, qui brûle et sue et rit de la même façon.

Kham les observait. Chaque soir, depuis le seuil de sa cuisine. Et chaque soir, cette inclinaison infime de la tête, ce plissement des yeux — non pas un sourire, mais sa version laotienne, son équivalent bouddhiste : un acquiescement silencieux à ce qui est.

CHAPITRE 7

Le piroguier s’appelait Bounmy.

Ils ne surent jamais son âge — il avait le visage hors du temps des hommes du Mékong, un visage buriné, tanné, creusé par le soleil et par le vent du fleuve, qui pouvait avoir cinquante ans ou soixante-dix. Il portait un chapeau de paille à larges bords, un short kaki, et rien d’autre. Son torse nu était maigre et musculeux, avec des tendons qui saillaient sous la peau comme les cordages d’un navire. Ses pieds — larges, plats, calleux — semblaient avoir été sculptés pour épouser le fond d’une pirogue.

C’est la femme de la réception — celle au visage-lac — qui leur avait proposé l’excursion. Pak Ou, avait-elle dit, en montrant la direction du nord avec un geste vague, comme si les grottes sacrées étaient juste au bout de la rue. Pak Ou, deux heures en bateau. Très beau. Beaucoup de Bouddha.

La pirogue les attendait au ponton, en bas de l’escalier de la berge, à l’endroit où la Nam Khan se jette dans le Mékong. C’était une longue barque en bois, étroite, peinte en bleu avec des motifs floraux à la proue, équipée d’un moteur hors-bord à l’arrière qui faisait un bruit de tondeuse à gazon asthmatique. Il y avait deux bancs en bois et un auvent de toile pour se protéger du soleil — ou de la pluie, selon l’humeur du ciel.

Bounmy les aida à embarquer sans un mot. Il fit asseoir Yara à l’avant, Soan au milieu, et prit sa place à l’arrière, la main sur le manche du moteur. Puis il lança le moteur d’un geste sec — un seul coup, le moteur toussa et démarra — et la pirogue glissa sur l’eau brune.

Le Mékong, vu d’en bas, était un autre monde.

Depuis la berge, le fleuve avait une majesté lointaine, panoramique — on le regardait comme on regarde un paysage, avec de la distance, du recul, de la sécurité. Mais depuis la pirogue, on était dedans. Le fleuve n’était plus un décor — c’était un être vivant, une masse d’eau en mouvement permanent, avec des courants, des tourbillons, des remous visibles à la surface comme des muscles qui roulent sous une peau. L’eau brune passait à quelques centimètres de leurs mains, épaisse, opaque, chargée de limon, de terre, de tout ce que la mousson arrachait aux montagnes et charriait vers le sud. On ne voyait rien en dessous — le Mékong gardait ses secrets.

Yara se pencha et trempa sa main dans l’eau.

La sensation la surprit. L’eau n’était pas froide — elle était tiède, presque chaude, avec une texture soyeuse, huileuse, qui n’avait rien à voir avec l’eau claire des rivières européennes. C’était une eau pleine, une eau nourrie, une eau qui avait traversé la Chine, le Myanmar, le Laos du nord, et qui portait en elle le souvenir de milliers de kilomètres de montagnes, de forêts, de villages. Yara laissa sa main traîner dans le courant et sentit la résistance de l’eau contre ses doigts — une résistance douce, insistante, comme la caresse d’un animal qu’on ne peut pas voir.

Soan la regardait faire. Sa main brune dans l’eau brune, les doigts écartés, le poignet souple, et derrière elle le fleuve immense, les montagnes vertes, le ciel de mousson bas et gris. Il pensa qu’il pourrait passer le reste de sa vie à la regarder tremper sa main dans des fleuves.

Ils remontèrent le Mékong pendant deux heures. Le paysage défilait avec une lenteur majestueuse — des falaises de calcaire couvertes de végétation, des villages de pêcheurs accrochés à la berge comme des nids d’oiseaux, des pirogues croisées en sens inverse qui faisaient un signe de la main, des buffles d’eau immergés jusqu’au cou qui les regardaient passer avec l’indifférence des dieux. Parfois un héron cendré s’envolait d’un banc de sable, dépliant ses grandes ailes grises avec une nonchalance royale, et traçait dans l’air un arc silencieux avant de se poser cent mètres plus loin.

Bounmy pilotait sans effort apparent. Il lisait le fleuve comme on lit un livre — repérant les courants, évitant les hauts-fonds, choisissant la bonne ligne entre les tourbillons. De temps en temps il coupait le moteur et laissait la pirogue dériver quelques secondes dans le silence — un silence immense, absolu, fait uniquement du bruit de l’eau contre la coque et du cri lointain d’un oiseau. Puis il relançait le moteur et la pirogue reprenait sa course.

La pluie les prit à mi-chemin.

Elle arriva par le nord, précédée d’un rideau gris qui avançait sur le fleuve comme un mur de fumée. Bounmy ne changea pas de cap. Il sortit d’un coffre deux grands parapluies qu’il tendit à Soan et Yara, puis remit sa main sur le moteur. Quand la pluie les atteignit, elle était chaude — toujours cette eau tiède, cette pluie de bain — et le bruit sur la toile de l’auvent fut assourdissant, un tambourinement continu qui rendait toute conversation impossible.

Yara replia son parapluie. Elle ouvrit les bras et leva le visage vers le ciel. La pluie ruisselait sur elle — dans ses cheveux, sur ses épaules, sur ses seins sous le tissu trempé de sa robe, sur ses cuisses nues. Elle avait les yeux fermés et la bouche entrouverte et elle buvait la pluie, elle recevait la pluie, elle était la pluie. Soan replia son parapluie à son tour. La pluie les enveloppa ensemble, chaude, dense, parfumée, et dans la pirogue bleue au milieu du Mékong, sous l’averse, trempés, riants, ils furent pendant quelques minutes les deux seules personnes au monde.

Bounmy ne se retourna pas. Il avait vu d’autres couples sur son fleuve. Il avait vu des amants et des indifférents, des jeunes mariés et des vieux ménages, des gens qui regardaient le paysage et des gens qui ne voyaient rien. Ces deux-là, il le savait d’instinct, étaient de ceux qui voient. Il accéléra un peu pour sortir de l’averse et la pirogue glissa vers une trouée de lumière, là-bas, au nord, où le ciel se déchirait.

Les grottes de Pak Ou apparurent dans une falaise de calcaire, au confluent du Mékong et de la rivière Ou. Deux cavités ouvertes dans la roche, à flanc de montagne, accessibles par un escalier de pierre raide et glissant. Bounmy amarra la pirogue à un ponton branlant et les laissa monter seuls. Il resta assis dans la pirogue, le chapeau de paille sur les yeux, les bras croisés, et s’endormit instantanément — ou fit semblant de s’endormir, ce qui dans le Laos de la mousson revenait exactement au même.

Les grottes étaient pleines de bouddhas.

Des centaines. Des milliers. Des bouddhas de toutes tailles — de la statuette de cinq centimètres au bouddha grandeur nature — en bois, en bronze, en pierre, en or, en argile, en ciment. Des bouddhas debout, assis, couchés. Des bouddhas qui méditaient, qui enseignaient, qui touchaient la terre, qui appelaient la pluie. Des bouddhas neufs, brillants, fraîchement dorés, et des bouddhas anciens, érodés, moussus, dont les visages avaient été mangés par le temps et qui n’avaient plus de traits — juste une forme humaine, une silhouette de sérénité, une idée de paix.

Ils avaient été déposés là au fil des siècles par les fidèles — des rois, des moines, des pêcheurs, des paysans — et personne ne les avait jamais retirés. Ils s’accumulaient comme des sédiments, couche après couche, siècle après siècle, et les plus anciens étaient enfouis derrière les plus récents, invisibles, oubliés, mais toujours là. La grotte entière était un dépôt de dévotion — non pas un temple, non pas un musée, mais quelque chose de plus mystérieux : un lieu où les humains venaient poser leur foi comme on pose un objet fragile dans un endroit sûr, et repartaient les mains vides.

Yara s’assit dans la grotte inférieure, celle qui donnait sur le fleuve. La lumière entrait par l’ouverture et éclairait les premiers rangs de bouddhas d’une clarté dorée. Derrière, l’obscurité. Les bouddhas dans l’ombre ressemblaient à des fantômes bienveillants, des silhouettes assises dans le noir depuis si longtemps qu’elles faisaient partie de la roche.

— C’est étrange, dit Yara.

— Quoi ?

— Chez moi, Dieu, on ne le voit pas. On ne le représente pas. Il est partout mais il n’a pas de visage. Pas d’image. Ici, il a mille visages. Dix mille. Et tous sourient.

Soan s’assit à côté d’elle. Il regarda les bouddhas. Ils souriaient, en effet — ce sourire célèbre, ce sourire qui n’était pas joyeux ni triste, ce sourire qui ne cherchait rien, qui ne promettait rien, qui disait simplement : ce qui est, est. Ce sourire qui avait traversé deux mille cinq cents ans d’histoire humaine sans se modifier, sans s’altérer, sans se moderniser. Le même sourire sur un bouddha du IIIe siècle et sur un bouddha acheté hier au marché de nuit.

— Tu crois à quelque chose ? demanda Yara.

La question était inattendue. Ils n’en parlaient jamais, ou presque — la croyance, la foi, tout ça. Yara venait d’une famille tunisienne laïque, éduquée, qui pratiquait le ramadan par habitude plus que par conviction et mangeait du jambon à Paris sans culpabilité visible. Soan venait de nulle part en matière de religion — une famille bretonne vaguement catholique, baptisé, communié, jamais retourné à l’église. Ni l’un ni l’autre ne priait. Ni l’un ni l’autre ne croyait, au sens fort du terme. Mais ici, dans cette grotte, face à ces mille visages souriants, la question méritait d’être posée.

— Je crois à ça, dit Soan.

Il fit un geste vague qui englobait la grotte, le fleuve, la pirogue en bas, la pluie dehors, et Yara à côté de lui.

— Ça quoi ?

— Ce moment. Ce truc-là. Être ici. C’est tout ce que je sais.

Yara posa sa tête contre son épaule. Un bouddha en face d’eux — un petit bouddha de bois noir, très ancien, au sourire presque effacé — semblait approuver.

Au retour, le Mékong avait changé de couleur. Le soleil de fin d’après-midi perçait les nuages par endroits et posait sur l’eau des taches d’or mouvantes. Le fleuve était devenu un patchwork de brun, d’or et de vert — le vert des reflets de la jungle sur la surface, un vert d’eau, un vert de monde englouti. Les montagnes de la rive projetaient des ombres longues sur le fleuve et la lumière rasante transformait chaque ride de l’eau en une lame de cuivre.

Bounmy avait coupé le moteur. La pirogue descendait le courant en silence, portée par le fleuve, et le seul bruit était celui de l’eau contre la coque — un clapotis régulier, doux, hypnotique, qui ressemblait au battement d’un cœur. Yara s’était endormie, la tête sur les genoux de Soan, les pieds nus posés sur le banc de bois. Ses cheveux, encore humides de la pluie, avaient séché en mèches désordonnées qui lui barraient le visage. Soan les écartait un par un, du bout des doigts, avec des gestes de chirurgien.

Il leva les yeux vers Bounmy. Le piroguier le regardait. Leurs regards se croisèrent et Bounmy eut un sourire — le premier de la journée, un vrai sourire, large, qui découvrait des dents noircies par le bétel, et dans ce sourire il y avait quelque chose qui n’avait besoin d’aucune traduction : la reconnaissance d’un homme qui voit un autre homme aimer une femme, et qui sait que c’est la seule chose qui compte.

La pirogue glissa dans le crépuscule. Les temples de Luang Prabang apparurent au loin, dorés par la dernière lumière. Yara dormait. Le fleuve coulait. Le monde était exactement tel qu’il devait être.

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