Saison humide — Troisième partie

Saison
humide

Saison humide

Troisième partie

TROISIÈME PARTIE — L’IMMERSION

Les corps et la ville

CHAPITRE 8

Ils prirent l’habitude des temples à midi.

C’était l’heure morte de Luang Prabang, l’heure où la chaleur atteignait son paroxysme et où la ville entière se repliait sur elle-même comme un animal qui cherche l’ombre. Les restaurants fermaient leurs volets. Les marchands du marché de nuit dormaient dans leurs hamacs. Les tuk-tuks stationnaient le long de la rue Sakkaline, moteurs éteints, leurs chauffeurs couchés à l’intérieur, un bras pendant dans le vide. Même les chiens — ces chiens errants de Luang Prabang, maigres, doux, résignés — cessaient de bouger et se fondaient dans l’ombre des murs comme des flaques de fourrure.

Les temples, eux, ne dormaient pas. Ou plutôt ils dormaient d’un sommeil différent — un sommeil éveillé, un sommeil de méditation, ce sommeil des lieux sacrés qui ne se ferment jamais tout à fait parce que le sacré ne connaît pas les heures d’ouverture. À midi, les temples de Luang Prabang étaient vides de visiteurs — les touristes mangeaient, les moines étudiaient ou se reposaient dans leurs kutis, les bonzes âgés méditaient dans l’ombre des sim. On pouvait entrer dans un temple et y rester seul pendant une heure sans croiser personne. C’était un luxe inouï.

Soan et Yara découvrirent le Wat Aham un lundi de pluie. Un petit temple à côté du Wat Visounarat, que le guide ne mentionnait qu’en passant, presque par politesse. Deux banyans géants — des ficus centenaires aux racines aériennes qui tombaient du ciel comme des tentacules de poulpe — encadraient l’entrée et formaient un dais de feuillage si épais que la lumière ne passait plus. Sous les banyans, l’air était différent — plus frais, plus humide, plus vieux. On entrait dans un autre temps.

La cour du Wat Aham était couverte de mousse. Le sim principal — un petit bâtiment en bois peint de rouge et d’or, aux murs couverts de fresques naïves représentant les jatakas, les vies antérieures du Bouddha — se tenait dans l’ombre des banyans comme une maison de poupée oubliée dans un jardin. Devant l’entrée, deux statues de gardiens — des phi, les esprits protecteurs, mi-humains, mi-démons — montaient la garde avec des visages terrifiants et des postures grotesques, les yeux exorbités, les bouches ouvertes sur des crocs de pierre.

— Ils sont magnifiques, dit Yara.

— Ils sont terrifiants.

— C’est la même chose.

Elle avait raison. Le Laos ne séparait pas le beau du terrible. Les esprits phi qui hantaient les arbres, les rivières, les carrefours, étaient à la fois protecteurs et dangereux, bienveillants et capricieux. Le bouddhisme theravada, arrivé au XIVe siècle avec le royaume de Lan Xang, n’avait pas chassé les phi — il avait cohabité avec eux, et cette cohabitation donnait au sacré laotien une texture unique, un mélange de sérénité bouddhiste et de peur animiste, de lotus et de fantômes, de méditation et de magie noire.

Soan et Yara entrèrent dans le sim. Le bouddha principal trônait sur un autel chargé d’offrandes — des fleurs fraîches, des bougies, des bâtons d’encens fichés dans des pots remplis de sable, des fruits, des paquets de biscuits emballés de cellophane, et même une canette de Fanta orange posée devant le visage doré du Bouddha avec un naturel qui les fit sourire. On offrait au Bouddha ce qu’on avait. Ce qu’on aimait. L’offrande n’était pas symbolique — elle était littérale. Tu aimes le Fanta ? Le Bouddha aussi.

L’encens brûlait. Des volutes de fumée bleue montaient dans l’air immobile et formaient des arabesques lentes, des dessins éphémères que le moindre mouvement d’air dispersait. L’odeur — bois de santal, quelque chose de plus doux, de plus sucré, qui n’avait pas de nom en français — entrait dans les poumons et y restait, comme un souvenir qu’on n’a pas encore vécu.

Yara s’assit sur le sol, les jambes repliées, les pieds tournés vers l’arrière — on ne montre pas la plante de ses pieds au Bouddha, c’est un signe d’irrespect, ils l’avaient appris dès le premier jour. Elle ferma les yeux. Soan la regarda, assise là, dans cette lumière d’encens, le visage détendu, les épaules basses, et il pensa qu’elle ressemblait aux statues de Pak Ou — pas par la forme, mais par la qualité de l’immobilité. Elle ne méditait pas, probablement — elle ne savait pas méditer, elle le lui avait dit, elle avait essayé une fois à Paris, une application sur son téléphone, et elle avait tenu trois minutes avant de penser à la liste des courses. Mais ici, dans ce temple, elle n’avait pas besoin de méditer. Le silence méditait à sa place.

Soan s’assit à côté d’elle. Le sol de bois était frais sous ses genoux. Le Bouddha les regardait avec son sourire immémorial. L’encens brûlait. Dehors, la pluie commença à tomber — ils l’entendirent d’abord sur les feuilles des banyans, un crépitement doux, puis sur le toit du sim, un tambourinement qui s’amplifia progressivement jusqu’à devenir un grondement continu, et le temple devint une île au milieu de la pluie, un navire immobile dans la tempête.

Ils ne bougèrent pas. Ils restèrent assis devant le Bouddha pendant toute la durée de l’averse — vingt minutes, peut-être trente, peut-être une heure, ils ne savaient pas, le temps avait fondu. Quand la pluie cessa, le silence qui suivit fut plus vaste que celui qui l’avait précédée, comme si l’averse avait nettoyé l’air de tout ce qui l’encombrait et ne laissait que l’essentiel — la fumée d’encens, le sourire du Bouddha, et leurs deux souffles synchronisés sans qu’ils l’aient voulu.

Après le Wat Aham, ils visitèrent les temples un par un, dans l’ordre du hasard. Le Wat Sene, avec sa façade rouge vif et ses dragons dorés qui s’enroulaient autour des colonnes. Le Wat Manorom, le plus ancien de la ville, où un bouddha gigantesque — six mètres de haut, en bronze noirci — veillait dans une pénombre perpétuelle, le visage fendu par une fissure qui lui donnait l’air d’avoir pleuré. Le Wat Hosian Voravihane, minuscule, niché dans une ruelle, que personne ne visitait jamais, et qui contenait les plus belles fresques de Luang Prabang — des scènes de la vie quotidienne peintes directement sur les murs en bois, des femmes au bord du Mékong, des éléphants dans la jungle, des marchés, des danseuses, un monde entier figé dans la peinture.

Et toujours, à midi, quand la chaleur vidait les lieux, quand les temples étaient à eux seuls.

Yara commença à reconnaître les bouddhas. Non pas les types — assis, debout, couché — mais les expressions. Chaque bouddha avait un sourire légèrement différent. Certains souriaient avec une bienveillance maternelle. D’autres avec une ironie subtile, comme s’ils savaient quelque chose que vous ne saviez pas. D’autres encore avec une tristesse si douce qu’on pouvait la prendre pour de la joie. Les bouddhas couchés — les bouddhas entrant dans le parinirvana, l’extinction finale — avaient le sourire le plus étrange de tous : un sourire de départ, un sourire d’adieu, un sourire qui disait que mourir n’était pas si grave, que tout était déjà accompli, et qu’on pouvait s’en aller en paix.

— En Tunisie, dit Yara un après-midi, en sortant du Wat Xieng Mouane, on a les mosquées. Les mosquées sont belles — les carreaux, les arcs, la lumière. Mais on n’entre pas dans une mosquée comme on entre ici. Là-bas, il y a des règles. Il faut se couvrir, il faut les ablutions, il faut le rituel. Ici tu entres pieds nus et tu t’assieds. C’est tout.

— Et tu préfères quoi ?

Elle réfléchit.

— Je ne préfère rien. Mais je comprends quelque chose ici que je ne comprenais pas avant. Le sacré peut être simple. Le sacré peut être juste un endroit où on s’assied et où on ne fait rien. On n’a pas besoin de réciter, de prosterner, de demander. On s’assied. On respire. C’est sacré parce que c’est lent.

Soan garda cette phrase. Le sacré, c’est ce qui est lent. Il ne savait pas si c’était vrai — il ne savait pas grand-chose sur le sacré — mais ça résonnait avec quelque chose qu’il sentait depuis qu’ils étaient à Luang Prabang, quelque chose qu’il n’arrivait pas à formuler. L’idée que la lenteur n’était pas une absence de vitesse mais une présence — la présence à ce qui est, la présence au moment, la présence au geste. Et que cette présence, quand elle atteignait une certaine intensité, une certaine densité, devenait sacrée. Non pas par décret, non pas par dogme, mais par nature. Comme l’eau qui, à force de couler, creuse la pierre.

CHAPITRE 9

Le marché de nuit s’installait chaque soir à la tombée du jour, comme un campement de nomades qui se pose et se replie au gré des heures.

Vers cinq heures, quand la chaleur commençait à desserrer son étreinte et que l’air sentait la terre mouillée de la dernière averse, les marchands arrivaient. Des femmes, pour la plupart — des femmes lao, hmong, khmu, tai lue — avec des bâches de toile rouge ou bleue qu’elles déployaient sur des armatures de métal, formant deux longues rangées de tentes le long de la rue Sisavangvong, du Palais royal jusqu’au Wat Mai. Chaque tente était un monde.

Soan et Yara y allaient presque tous les soirs. Pas pour acheter — quoiqu’ils achetaient, bien sûr, ils achetaient des choses dont ils n’avaient aucun besoin, des foulards de soie, des bracelets tressés, des sachets de thé au jasmin, des lanternes en papier de mûrier — mais pour le spectacle. Le marché de nuit de Luang Prabang était une chorégraphie silencieuse, un ballet de gestes et de lumières qui se répétait chaque soir avec des variations infinitésimales, et cette répétition même était rassurante, comme le tak bat le matin, comme la pluie l’après-midi.

Les tissus d’abord. Des étals entiers de soie tissée à la main — des sinh, les jupes tubulaires traditionnelles, rayées, brodées, dans des teintes de pourpre, d’indigo, de vert forêt, d’or. Les motifs étaient d’une complexité vertigineuse — des losanges dans des losanges, des spirales dans des spirales, des nagas, des éléphants, des fleurs, le tout tissé sur des métiers en bois dont chaque fil était tendu et croisé à la main, et chaque pièce représentait des semaines de travail, des centaines d’heures de gestes répétitifs, précis, patients — cette patience lao, cette patience qui était peut-être la vertu nationale, la qualité sans laquelle rien de ce pays ne se comprenait.

Yara toucha les tissus. Elle les toucha tous, ou presque — un par un, du bout des doigts, avec une lenteur qui fascinait les marchandes. Elle palpait la trame, évaluait le grain, sentait la densité du tissage. Ses doigts parlaient une langue que les tisserandes comprenaient sans mots — le langage du toucher, le langage des femmes qui savent ce qu’est un fil.

— Ma grand-mère, dit-elle à Soan, avait un métier à tisser dans la cour de sa maison à Sousse. Je m’asseyais par terre et je la regardais faire. Le bruit de la navette. Clic-clac. Clic-clac. Pendant des heures. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait. Maintenant je comprends.

Elle acheta un sinh couleur d’aubergine, brodé de fils d’argent. Le soir, dans la chambre, elle l’enfila — un tube de soie qu’on noue à la taille par un simple pli, sans fermeture, sans bouton, tenu par la seule pression du tissu contre les hanches — et se regarda dans le miroir de la salle de bains. Le sinh lui tombait jusqu’aux chevilles. La soie épousait ses hanches, ses cuisses, avec une fluidité qui n’avait rien à voir avec les vêtements occidentaux — c’était comme être enveloppée dans de l’eau, dans du vent, dans quelque chose de vivant.

— Viens voir, dit-elle à Soan.

Il vint. Il la regarda. La soie pourpre sur sa peau de cuivre. Ses épaules nues au-dessus du tissu. Le mouvement de ses hanches quand elle se tourna — un mouvement que le sinh amplifiait, soulignait, rendait visible, comme si le vêtement n’avait pas été conçu pour couvrir le corps mais pour le révéler.

— Enlève-le, dit Soan.

Yara sourit. Elle ne l’enleva pas. Pas tout de suite. Elle marcha dans la chambre avec le sinh, pieds nus sur le teck, et chaque pas faisait onduler la soie autour de ses jambes, et Soan la suivit des yeux comme un homme qui suit des yeux une flamme, et quand enfin elle dénoua le pli à sa taille et laissa le tissu glisser au sol — un froissement de soie, un soupir de tissu — elle était nue, debout au milieu de la chambre, la soie à ses pieds comme une mare de pourpre, et le gecko sur le mur émit son claquement approbateur.

Au marché de nuit, il y avait aussi les papiers de mûrier. Des feuilles épaisses, rugueuses, dans lesquelles on incrustait des pétales de fleurs séchées, des herbes, des fils de soie, et qu’on transformait en lanternes, en abat-jour, en carnets. Yara acheta un carnet. Elle n’y écrirait rien — elle n’était pas du genre à tenir un journal — mais elle aimait l’objet, la texture du papier sous ses doigts, l’idée qu’un arbre était devenu une page, et qu’on pouvait toucher l’arbre en touchant la page.

Et il y avait le joueur de khène.

Ils le trouvèrent un soir, assis par terre au bout du marché, là où les étals s’effilochaient et où la rue redevenait une rue. Un vieil homme — très vieux, le visage creusé de ravins, les mains noueuses — qui soufflait dans un khène, l’orgue à bouche laotien, un instrument fait de tubes de bambou de longueurs différentes, tenus ensemble par un cadre de bois, qui produisait un son qu’on n’oubliait pas.

Le khène ne ressemblait à rien de connu. Ce n’était pas une flûte, ce n’était pas un harmonica, ce n’était pas un orgue — c’était tout cela à la fois et autre chose encore. Le son était continu, bourdonnant, avec une mélodie qui serpentait par-dessus comme un fil de fumée, montant, descendant, tournoyant, se perdant, revenant. Un son qui semblait venir d’un endroit très ancien, d’un temps d’avant la musique écrite, d’avant les gammes, d’avant la séparation entre la musique et le bruit. Un son qui était le Mékong, qui était la mousson, qui était la jungle et les temples et les phi et le sticky rice et l’encens — un son qui contenait tout.

Soan et Yara s’assirent sur le trottoir, en face du vieil homme, et l’écoutèrent.

La mélodie changeait sans qu’on sache comment ni pourquoi. Elle était lente, puis rapide, puis lente encore. Elle était triste, puis joyeuse — ou plutôt elle n’était ni triste ni joyeuse, elle était au-delà de ces catégories, dans un espace émotionnel que les mots occidentaux ne couvraient pas. C’était de la musique qui n’essayait pas de raconter une histoire, qui n’essayait pas de provoquer une émotion — c’était de la musique qui était, simplement, comme le fleuve est, comme la pluie est, comme le sourire du Bouddha est.

Le vieil homme jouait les yeux fermés. Ses doigts — des doigts de bois, de racine, de terre — bouchaient et débouchaient les trous des tubes de bambou avec une précision d’horloger. Son souffle était régulier, puissant, un souffle de forge, un souffle d’homme qui a passé sa vie à transformer l’air en musique.

Un attroupement se forma. D’autres touristes, un couple de jeunes Coréens, une femme italienne en robe blanche, un Américain en bermuda qui filmait avec son téléphone. Mais le vieil homme ne les voyait pas. Il jouait pour le soir, pour la rue, pour les phi qui habitaient les arbres, pour le Mékong qui coulait cent mètres plus loin, pour personne et pour tout le monde.

Quand il s’arrêta, le silence qui suivit fut physique — comme si la musique avait créé un espace et que cet espace, soudain, était vide. Yara avait les yeux brillants. Elle se leva, s’approcha du vieil homme, et posa un billet dans la petite boîte en fer-blanc devant lui. Le vieil homme ouvrit les yeux, la regarda, joignit les mains, et dit quelque chose en lao — quelque chose de court, de doux, un merci ou une bénédiction, ou les deux à la fois — et Yara joignit les mains en retour et inclina la tête, et pendant une seconde le vieux joueur de khène et la jeune femme tunisienne furent dans le même monde, exactement le même, sans barrière de langue ni de culture ni de rien, juste deux êtres humains reliés par un son de bambou.

Ils rentrèrent à la Villa Santi en marchant lentement. La nuit était tombée. Les lampadaires de la rue Sakkaline diffusaient une lumière orangée, douce, qui faisait briller le bitume mouillé. Les temples étaient des silhouettes noires contre le ciel d’encre, leurs toits en cascade découpés comme des ombres chinoises. Un chien les suivit pendant trois cents mètres, trottinant derrière eux avec une fidélité absurde, puis s’arrêta à un carrefour et les regarda partir.

Dans la chambre, ils ne firent pas l’amour. Ils s’allongèrent sous la moustiquaire, face à face, et se regardèrent dans le noir — ou plutôt dans le presque-noir, cette obscurité poreuse de Luang Prabang qui n’était jamais tout à fait noire, parce qu’il y avait toujours un temple éclairé quelque part, une bougie, un reste de lune.

— Le khène, dit Yara. C’est comme la gasba.

— La quoi ?

— La gasba. La flûte de roseau. En Tunisie, dans le sud, les bergers en jouent dans le désert. Pas la même musique, pas le même son. Mais la même chose. Le même souffle. Le même air qui traverse un tube et qui devient autre chose.

Soan pensa au souffle. À l’air qui entre dans un tube de bambou et qui en ressort transformé en musique. À l’air qui entre dans les poumons de Yara et qui en ressort transformé en mots arabes, en rires, en soupirs. À l’air qui circule entre deux corps allongés sous une moustiquaire, dans une villa coloniale, au bord du Mékong, et qui porte l’odeur de l’un vers l’autre, mélange les peaux, les souffles, les vies.

Il s’endormit en pensant au son du khène. Quelque part dans son sommeil, la mélodie continua — elle se mêla au bruit de la pluie sur les tuiles, au cliquetis du ventilateur, au gecko, et devint le fond sonore d’un rêve qu’il oublierait au matin mais qui laisserait en lui, comme un parfum, la certitude obscure d’avoir touché quelque chose d’essentiel.

CHAPITRE 10

L’idée vint de Kham.

Un mot, un geste — Kham montra la direction de la Nam Khan, dit quelque chose en lao qui contenait les syllabes nuat et boran, et la femme de la réception traduisit avec son sourire de lac : massage. Très bon massage. Derrière le temple. Demander Madame Phet.

Ils y allèrent un après-midi de pluie intermittente, un de ces après-midi gris-blanc où le ciel hésitait entre deux averses et où l’air était si saturé d’humidité qu’on avait l’impression de respirer du coton. Ils traversèrent la Nam Khan par le pont de bambou — ce même pont où la première averse les avait surpris, un siècle plus tôt, ou deux semaines, c’était la même chose — et suivirent un chemin de terre qui longeait la rivière, passant derrière un petit temple sans nom dont le portail rouillé était ouvert sur une cour envahie de fougères.

Derrière le temple, une maison en bois. Basse, étroite, avec une véranda sur pilotis et un toit de tôle sur lequel la pluie, quand elle tombait, faisait un vacarme de fanfare. Pas d’enseigne. Pas de panneau. Juste une paire de sandales devant la porte et l’odeur — une odeur puissante, complexe, qui les saisit dès le seuil : citronnelle, camphre, baume du tigre, huile de coco, et quelque chose de plus végétal, de plus sauvage, une herbe qu’ils ne connaissaient pas et qui sentait la forêt après la pluie.

Madame Phet était une femme d’une soixantaine d’années, carrée, solide, avec des avant-bras de lutteuse et un visage de grand-mère bienveillante. Elle les accueillit en joignant les mains, les fit entrer dans une pièce au sol couvert de nattes, les regarda des pieds à la tête — un regard de diagnostic, un regard de médecin ou de guérisseuse, qui évaluait les corps en un instant — et dit quelque chose en lao à une jeune femme qui apparut derrière un rideau.

La pièce était simple. Deux matelas au sol, côte à côte, séparés par un paravent de bambou qu’on pouvait tirer ou laisser ouvert. Des bougies dans des coupelles. Un ventilateur qui ne marchait pas. Par la fenêtre ouverte, on voyait la Nam Khan, brune et gonflée, et la jungle de l’autre rive, un mur de verdure si dense qu’il semblait solide.

— Ensemble ? demanda Madame Phet dans un anglais rudimentaire.

Soan et Yara se regardèrent.

— Ensemble, dit Yara.

Le paravent resta ouvert.

Madame Phet prit Yara. La jeune femme — une fille mince, silencieuse, aux gestes précis — prit Soan. Ils s’allongèrent sur les matelas, face contre terre, les bras le long du corps, et les mains se posèrent sur eux.

Ce ne fut pas un massage au sens occidental du terme — pas un pétrissage de muscles, pas un travail de kinésithérapeute, pas une relaxation de spa avec musique new age et huiles parfumées. Ce fut autre chose. Les mains de Madame Phet et de la jeune femme ne massaient pas — elles pressaient, tiraient, pliaient, tordaient. Le massage lao traditionnel était un art martial retourné, une forme de combat tendre, où le corps du patient était l’adversaire qu’on soumettait — non pas par la force mais par la patience, par la répétition, par la connaissance intime de chaque articulation, de chaque tendon, de chaque nœud de tension caché dans la chair.

Les pouces d’abord. Des pouces durs, précis, qui cherchaient les points de douleur le long de la colonne vertébrale — et les trouvaient, toujours, avec une infaillibilité déconcertante. Soan sentit un pouce s’enfoncer dans le creux entre ses omoplates et une douleur aiguë, brève, presque électrique, lui traversa le dos. Il gémit. La jeune femme ne s’arrêta pas — elle maintint la pression, cinq secondes, dix secondes, jusqu’à ce que la douleur se transforme en chaleur, en relâchement, en une sorte de reddition musculaire qui ressemblait au soulagement.

Puis les coudes. Les genoux. Les pieds. La masseuse utilisa tout son corps pour travailler celui de Soan — elle marcha sur ses cuisses, posa son genou dans le creux de ses reins, appuya son coude dans le gras de son mollet. C’était violent et doux à la fois, brutal et tendre, et Soan découvrit des zones de tension dont il ignorait l’existence — des nœuds dans ses épaules, des raideurs dans ses hanches, des blocages dans sa nuque qui étaient là depuis des mois, peut-être des années, accumulés couche par couche par le stress, la posture, les heures devant l’écran, les nuits trop courtes.

De l’autre côté du paravent ouvert, Yara subissait le même traitement. Soan l’entendait — son souffle qui s’accélérait quand les pouces de Madame Phet trouvaient un point sensible, un gémissement bref quand la pression était trop forte, puis un soupir long, profond, quand le nœud cédait et que le muscle se relâchait. Il l’entendait comme il l’entendait la nuit — les yeux fermés, par le son seul, reconnaissant chaque nuance de sa voix, chaque variation de son souffle.

C’était étrange et intime, cette écoute. Ils étaient dans la même pièce, côte à côte, les corps travaillés par des mains étrangères, et ils s’entendaient respirer, gémir, soupirer — ces sons qu’on ne fait d’habitude que dans l’amour ou dans la douleur, ces sons du corps mis à nu, du corps qui ne contrôle plus rien. Soan entendait Yara se faire pétrir, étirer, plier, et les sons qu’elle produisait — involontaires, animaux, profonds — étaient les mêmes que ceux qu’il connaissait de leurs nuits, et cette correspondance le troubla d’une façon qu’il n’avait pas anticipée.

Le massage dura une heure. Peut-être plus. Quand les mains se retirèrent, le silence fut vertigineux. Soan resta allongé, incapable de bouger, le corps transformé — non pas détendu, le mot était trop faible, mais restructuré, réorganisé, comme si quelqu’un avait ouvert tous les tiroirs de son corps, vidé ce qui était coincé, et refermé les tiroirs avec soin.

Yara se tourna vers lui. Ils étaient face à face sur les matelas, séparés par trente centimètres de natte, et leurs visages — détendus, défaits, ouverts — se regardèrent avec une nudité qui n’avait rien à voir avec les vêtements.

— Je suis molle, dit Yara.

— Moi aussi.

— Complètement molle. Comme du riz trop cuit.

Soan rit. Un rire de tout le corps, un rire de ventre et de côtes, un rire qui secoua le matelas et fit sourire Madame Phet, debout dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, avec cet air satisfait du travail accompli.

Dehors, la pluie avait repris. Ils marchèrent jusqu’à la Villa Santi sous l’averse, lentement, si lentement qu’un escargot les aurait doublés. Leurs corps ne leur appartenaient plus tout à fait — ils avaient été visités, explorés, remis en ordre par des mains qui en savaient plus sur eux que leurs propres cerveaux. Chaque pas était nouveau. Chaque mouvement était une découverte — les articulations plus souples, les muscles plus longs, la colonne vertébrale plus droite. Ils marchaient comme s’ils venaient de naître, comme si ces corps étaient des corps neufs qu’on leur avait donnés en échange des anciens.

Dans la chambre, ils ne se touchèrent pas tout de suite. C’était nécessaire, cette attente. Les corps avaient été si profondément travaillés, si intimement manipulés, qu’ils avaient besoin d’un temps de repos, d’un sas entre les mains de Madame Phet et les mains de l’autre. Ils s’allongèrent chacun de leur côté du lit, sur le dos, les bras écartés, et regardèrent le ventilateur tourner.

— Tu sais ce que j’ai senti ? dit Yara au bout de longtemps.

— Non.

— Je t’ai entendu. Pendant le massage. Je t’entendais respirer, gémir. Et c’était comme si elle me touchait à travers toi. Comme si ses mains sur ton dos, je les sentais dans mon ventre.

Soan tourna la tête vers elle. Yara avait les yeux au plafond, les cheveux étalés sur l’oreiller en éventail noir. Sa poitrine montait et descendait lentement.

— C’est le même souffle, dit-elle. Le khène, le massage, nous. Le même air qui passe d’un corps à l’autre.

Il tendit la main à travers le lit. Leurs doigts se trouvèrent, se nouèrent. Ils restèrent ainsi, côte à côte sans se toucher sauf par les mains, et le désir monta — pas comme d’habitude, pas par la peau, pas par le geste, mais par l’intérieur, par un endroit profond que le massage avait débloqué, un endroit qui n’avait pas de nom anatomique, un endroit que les masseuses lao connaissaient depuis toujours et que la médecine occidentale n’avait jamais cartographié.

Quand enfin ils se tournèrent l’un vers l’autre, ce fut avec une lenteur que même Luang Prabang n’avait pas encore produite. Un baiser qui dura le temps d’une averse. Des mains qui avancèrent millimètre par millimètre sur la peau encore tiède, encore imprégnée de l’huile de massage, glissante, parfumée. Et quand les corps s’unirent, ce fut avec la même violence douce que les pouces de Madame Phet — une pression lente, profonde, continue, qui ne cherchait pas la jouissance mais quelque chose d’antérieur à la jouissance, quelque chose d’archaïque et de fondamental, comme le premier geste de deux corps qui découvrent qu’ils peuvent s’emboîter.

Le gecko observait depuis le mur. Il ne claqua pas. Même lui semblait savoir que certains moments exigent le silence total.

CHAPITRE 11

L’orage arriva par l’ouest, du côté des montagnes.

Ils le virent venir depuis la terrasse du Phousi — ils avaient pris l’habitude, les soirs sans pluie, de monter les trois cents marches pour regarder le coucher de soleil, un rituel qu’ils partageaient avec une poignée de touristes et deux novices en robe orange qui fumaient des cigarettes en cachette derrière le stupa doré. Ce soir-là, le soleil descendait dans un ciel dégagé, orange, immense, et le Mékong en contrebas brillait comme une lame de bronze. Tout semblait calme. Tout était calme. Et puis, à l’horizon, au-dessus de la ligne de crête des montagnes de l’ouest, quelque chose apparut.

Un mur de nuages. Noir. Pas gris, pas sombre — noir. Un noir d’encre, de charbon, de fond d’océan. Le mur avançait avec une vitesse perceptible, avalant le ciel bleu devant lui comme un rideau qu’on tire. Et à sa base, des éclairs — pas des éclairs isolés, pas des zébrures occasionnelles, mais une pulsation continue, un battement de lumière blanche qui illuminait l’intérieur des nuages comme si un cœur gigantesque battait derrière eux.

— Oh, dit Yara.

Ce fut tout ce qu’elle dit. Le spectacle ne demandait pas de mots. Les touristes sur la terrasse regardaient avec cette expression hébétée des humains confrontés à la puissance de ce qui les dépasse — la bouche légèrement ouverte, les yeux fixes, le corps immobile. Les deux novices avaient écrasé leurs cigarettes et regardaient aussi, les mains jointes, et quelque chose dans leurs visages d’adolescents — une gravité soudaine, un sérieux de vieillards — suggérait que même eux, qui avaient grandi avec la mousson, n’avaient pas l’habitude de ça.

Le mur de nuages atteignit la ville en vingt minutes. Le soleil disparut. La lumière changea — du doré elle passa à l’ocre, puis au vert, un vert étrange, maladif, le vert des ciels d’avant la grêle, et l’air devint électrique. Soan sentit les poils de ses avant-bras se dresser. Un vent se leva — un vent chaud, puissant, qui soufflait par rafales et faisait claquer les drapeaux des temples comme des fouets.

— On descend, dit Soan.

Ils descendirent les marches du Phousi en courant — la première fois qu’ils couraient depuis leur arrivée à Luang Prabang — et la course elle-même avait quelque chose d’exaltant, d’enfantin, de primitif. Courir devant l’orage. Courir en sachant qu’on ne sera pas assez rapide. Courir pour le plaisir de perdre.

La première goutte tomba quand ils atteignirent le bas de la colline. Pas une goutte — un projectile. Une boule d’eau grosse comme un pouce qui s’écrasa sur l’épaule de Soan avec un bruit de claque. Puis une autre. Puis dix. Puis mille. Et le ciel s’ouvrit.

Ce n’était pas la pluie de mousson qu’ils connaissaient. Pas l’averse de l’après-midi, régulière, presque confortable, dont ils avaient appris le vocabulaire. C’était autre chose. Un déluge. Un mur d’eau vertical, si dense qu’on ne voyait plus rien à trois mètres. Le bruit était assourdissant — un grondement continu, total, qui avalait tous les autres sons, les voix, les moteurs, les pensées. La rue Sakkaline disparut. Les temples disparurent. Le monde disparut. Il n’y avait plus que l’eau, partout, en haut, en bas, sur les côtés, dans les yeux, dans la bouche, dans les oreilles.

Ils coururent jusqu’à la Villa Santi. La porte était ouverte — elle était toujours ouverte — et ils s’engouffrèrent dans le hall, trempés, dégoulinants, haletants, le cœur battant d’adrénaline et de rire. Le chat roux les regarda avec mépris depuis son fauteuil de rotin — un mépris de chat qui a su éviter la pluie, merci bien — et ils montèrent l’escalier de teck en laissant des empreintes d’eau sur chaque marche.

Dans la chambre, ils ôtèrent leurs vêtements trempés et les jetèrent dans la baignoire. Nus, dégoulinants, ils se tinrent au milieu de la pièce et écoutèrent.

L’orage était sur eux. Au-dessus d’eux. Les tuiles de la Villa Santi vibraient sous la force de la pluie, un tremblement continu qui faisait cliqueter les bibelots sur la commode et trembler l’eau dans le verre posé sur la table de nuit. Par la fenêtre, les éclairs illuminaient la chambre en stroboscope — un flash blanc, aveuglant, suivi d’un noir total, puis un autre flash, et dans ces alternances de lumière et d’obscurité les corps nus de Soan et Yara apparaissaient et disparaissaient comme des apparitions, des fantômes de chair, des présences intermittentes.

Le tonnerre frappa. Pas un roulement lointain — un coup de canon, juste au-dessus du toit, un déchirement de l’air qui fit sursauter Yara et vibrer les vitres dans leurs cadres. Elle attrapa le bras de Soan. Ses doigts étaient froids sur sa peau mouillée.

— J’ai peur, dit-elle.

Elle n’avait pas peur. Pas vraiment. C’était autre chose — l’excitation de la peur, le frisson, la montée d’adrénaline qui mime la terreur mais qui n’en est que le versant lumineux. La peur qui donne envie de se serrer contre quelqu’un. La peur qui rend vivant.

Soan l’attira contre lui. Leurs corps mouillés se collèrent — ventre contre ventre, poitrine contre poitrine, cuisse contre cuisse — et la sensation de l’eau froide sur la peau chaude, la peau de pluie contre la peau de sueur, cette friction des températures, cette collision des éléments, fut comme un court-circuit. Quelque chose sauta en eux — une barrière, un fusible, une retenue — et le désir qui jaillit n’avait plus rien de la lenteur apprise, de la patience laotienne, du temps étiré. C’était un désir d’orage. Un désir de foudre. Un désir qui avait la violence de la pluie sur les tuiles et la puissance du tonnerre et l’urgence de l’éclair.

Ils tombèrent sur le lit. La moustiquaire se balança au-dessus d’eux, fantôme de tulle secoué par le courant d’air de la fenêtre ouverte. La pluie entrait dans la chambre par la fenêtre — quelques gouttes, portées par le vent, qui atterrissaient sur le sol, sur le couvre-lit, sur leurs corps — et ils ne fermèrent pas la fenêtre. Ils la laissèrent ouverte. Ils laissèrent l’orage entrer.

Ce qui se passa ensuite n’avait pas la grâce contemplative de leurs étreintes habituelles. C’était plus brut, plus vertical, plus vorace. Les mains agrippaient au lieu de caresser. Les bouches mordaient au lieu d’embrasser. Les souffles étaient courts, hachés, syncopés — le rythme de l’orage, les accélérations de la pluie, les coups de tonnerre qui ponctuaient leurs mouvements comme une percussion sauvage. Yara se cambra et un éclair illumina son visage — les yeux fermés, la bouche ouverte, l’expression de quelqu’un qui tombe et qui ne veut pas être rattrapé — et Soan sut, à cet instant précis, que cette image resterait gravée en lui plus longtemps que toutes les autres, plus longtemps que les bouddhas de Pak Ou, plus longtemps que le Mékong au crépuscule, plus longtemps que tout.

Ils jouirent dans le tonnerre. Ce n’est pas une métaphore — le tonnerre frappa exactement à ce moment-là, un hasard ou une grâce, un coup de cymbale céleste qui couvrit leurs cris, et pendant une seconde le monde entier fut fracas, lumière blanche, vibration, une seconde où le dedans et le dehors se confondirent, où l’orage dans la chambre et l’orage dans le ciel ne firent plus qu’un.

Puis le silence.

Pas tout de suite — d’abord la pluie qui diminua, progressivement, comme un orchestre qui baisse le volume mesure après mesure. Le grondement continu devint un crépitement, puis un tapotement, puis un murmure, puis rien. Les éclairs s’espacèrent. Le tonnerre s’éloigna vers l’est, vers le Vietnam, emportant sa colère ailleurs. Et le silence qui s’installa fut d’une qualité que Soan n’avait jamais connue — un silence d’après, un silence lavé, un silence qui avait la texture du monde neuf, du monde juste sorti de l’eau, du monde premier.

Ils restèrent allongés, emmêlés, mouillés de pluie et de sueur et de tout le reste, et la moustiquaire retomba doucement autour d’eux, et le ventilateur reprit son cliquetis régulier — le courant était revenu, l’orage l’avait coupé pendant vingt minutes — et par la fenêtre ouverte l’air entra, frais, lavé, parfumé de terre et de feuilles mouillées, et cet air sur leurs peaux nues fut la chose la plus douce qu’ils aient jamais sentie.

Yara murmura quelque chose en arabe. Soan ne demanda pas de traduction. Il n’en avait pas besoin. Certaines choses n’existent que dans la langue où elles sont nées, et les traduire serait les tuer.

Le gecko réapparut. Il émit son claquement — tok-tok — comme pour signaler que l’orage était fini, que le monde avait repris sa place, que tout allait bien. Dehors, quelque part dans la ville lavée, un coq chanta. Un coq qui ne savait pas quelle heure il était — ou qui s’en fichait — et qui chantait pour le plaisir de chanter, pour annoncer rien, pour remplir le silence.

Soan ferma les yeux. Il sentit le poids de Yara contre lui, son souffle qui ralentissait, sa main posée sur son cœur comme pour en vérifier le rythme. Il pensa : c’est ça. C’est exactement ça. Et « ça » ne voulait rien dire de précis — c’était un mot sans contenu, un mot-valise, un mot qui contenait la chambre, l’orage, la peau, le gecko, la pluie, le Mékong, les bouddhas, le khène, le laap, les six semaines, la Villa Santi, et cette femme endormie contre lui dont les cheveux mouillés sentaient la foudre.

CHAPITRE 12

Quelque chose changea après l’orage.

Non pas en eux — entre eux et la ville. Comme si la violence de cette nuit avait scellé un pacte, comme si l’orage avait été une initiation, un rite de passage, et qu’au matin ils s’étaient réveillés de l’autre côté — non plus touristes, non plus visiteurs, non plus étrangers, mais quelque chose d’autre, quelque chose qui n’avait pas de nom, quelque chose entre l’invité et l’habitant, entre le voyageur et celui qui reste.

Les signes étaient infimes. La marchande de fruits au coin de la rue Sakkaline — une femme ronde, joyeuse, qui portait un chapeau de paille trop grand pour elle — leur tendait maintenant leurs papayes sans qu’ils les commandent. Elle connaissait leurs goûts. Deux papayes, un sac de ramboutan, parfois une mangue si elle était mûre. Elle ne disait rien — elle tendait le sac, prenait les billets, et hochait la tête avec ce léger plissement des yeux qui était le sourire de Luang Prabang.

Les moines du Wat Sen, devant lequel ils passaient chaque matin, les reconnaissaient. Pas un signe de tête, pas un salut — les moines en procession ne saluent personne — mais une imperceptible modification de la démarche quand ils passaient devant eux, un ralentissement d’une demi-seconde, une conscience de leur présence, comme un cours d’eau qui se modifie légèrement quand il contourne un rocher.

Le chat roux de la Villa Santi, qui avait passé la première semaine à les ignorer avec la superbe indifférence de son espèce, dormait maintenant dans le couloir devant leur chambre. Chaque soir, quand ils montaient se coucher, il était là, roulé en boule sur le teck ciré, et il ouvrait un œil quand ils passaient, un seul, avant de le refermer.

Et Kham. Kham avait cessé de leur apporter des plats supplémentaires. Elle leur apportait maintenant des plats uniques — un seul plat, choisi par elle, sans menu, sans question, sans carte. Elle avait compris ce qu’ils aimaient. Elle avait déchiffré leurs corps. Elle savait qu’un soir de forte chaleur, il leur fallait un laap de poisson cru, acide et frais. Qu’un soir de pluie continue, il leur fallait un or lam brûlant, réconfortant, avec beaucoup de sticky rice. Qu’un soir de beau temps — rare, précieux — il leur fallait un simple poulet grillé avec du jeow mak len et de la salade de papaye, quelque chose de léger, de joyeux, qui allait avec la lumière dorée du coucher de soleil.

Ils ne commandaient plus. Ils s’asseyaient. Kham décidait. C’était parfait.

Soan et Yara avaient commencé à marcher différemment. Plus lentement, bien sûr — ça, c’était acquis depuis la deuxième semaine. Mais aussi avec une attention différente. Ils ne regardaient plus la ville — ils la voyaient. La différence est immense. Regarder, c’est balayer du regard, c’est enregistrer des formes, des couleurs, des impressions. Voir, c’est s’arrêter. C’est laisser la chose vue entrer en soi. C’est accepter que le monde extérieur modifie le monde intérieur. C’est se laisser changer.

Ils voyaient maintenant les détails qu’ils avaient manqués au début. La façon dont les racines des banyans soulevaient les dalles des trottoirs, créant des vagues de pierre. Les offrandes minuscules que les femmes déposaient chaque matin devant leurs maisons — un bol de riz, un verre d’eau, une fleur — sur de petites étagères en bois accrochées aux piliers, des offrandes aux phi de la maison, aux esprits protecteurs, qui s’y nourrissaient invisiblement. Les dessins que les enfants traçaient à la craie sur les murs des temples, des dessins d’avions, de dragons, de footballeurs, mêlés aux motifs sacrés sans que personne s’en offusque. La lumière verte qui filtrait à travers les feuilles de bananier et posait sur les murs blancs des temples une ombre mouvante qui ressemblait à de l’écriture.

Un matin, ils trouvèrent une porte ouverte dans un mur, au bout d’une ruelle perpendiculaire à la Sakkaline. Pas une porte de temple — une porte de maison, une vieille maison coloniale aux volets bleus, dont la façade s’écaillait en lambeaux de peinture pâle. Derrière la porte, une cour intérieure, et dans la cour, un vieil homme assis devant un établi, occupé à quelque chose qui leur prit quelques secondes à identifier : il sculptait un bouddha.

Un bouddha en bois. Un morceau de teck brut, aussi gros qu’un avant-bras, qu’il travaillait au ciseau et au maillet avec des gestes d’une précision extraordinaire. Le bois tombait en copeaux fins, odorants, et sous les copeaux le visage du Bouddha apparaissait — les paupières baissées, le nez droit, les lèvres closes, le sourire naissant.

Le vieil homme les vit. Il ne s’arrêta pas. Il continua de sculpter, les yeux sur le bois, les mains sûres, et Soan et Yara s’accroupirent au bord de la cour et regardèrent.

Ils le regardèrent pendant une heure. Peut-être plus. Le vieil homme ne dit pas un mot. Le maillet frappait le ciseau avec un rythme régulier — toc, toc, toc — qui ressemblait au claquement du gecko, au battement du cœur, au bruit de la pluie sur les tuiles. Chaque coup retirait une parcelle de bois et révélait une parcelle de visage, et le bouddha émergeait de la matière brute avec la même lenteur que la mousson émergeait du ciel — progressivement, inévitablement, avec la patience de ce qui a tout le temps.

Yara posa sa tête contre l’épaule de Soan. Le soleil tournait dans la cour. Les copeaux de teck sentaient le miel et la résine. Le bouddha, sous les mains du vieil homme, prenait forme — la courbe des joues, le lobe des oreilles, la protubérance du crâne qui symbolisait la sagesse, le cou lisse, les épaules rondes. Chaque détail exigeait des dizaines de coups de ciseau, des centaines d’ajustements microscopiques, et le vieil homme les faisait tous avec la même attention, la même gravité, comme si chaque copeau retiré était un acte sacré, comme si le bouddha n’était pas créé mais libéré — libéré du bois qui l’emprisonnait, révélé par la patience de l’artisan.

Quand ils se levèrent pour partir, le vieil homme leva les yeux vers eux pour la première fois. Son regard — des yeux noirs, profonds, cernés de rides — se posa sur Yara, puis sur Soan, et il joignit les mains. Pas le nop poli des commerçants et des hôteliers — un nop lent, grave, les mains à la hauteur du front, le nop qu’on réserve aux moines et aux personnes qu’on respecte. Et Soan comprit, sans pouvoir le formuler, que le vieil homme les remerciait — non pas d’être venus, mais d’avoir regardé. D’avoir eu la patience de regarder. Parce que regarder quelqu’un travailler, vraiment regarder, avec toute son attention, toute sa présence, c’est une forme de respect que le monde moderne a presque oubliée.

Ils revinrent le lendemain. Et le surlendemain. Chaque matin, pendant une semaine, ils s’assirent dans la cour du vieil homme et regardèrent le bouddha naître. Le septième jour, le bouddha était fini — poncé, lissé, doré à la feuille, et le vieil homme le tenait dans ses mains comme on tient un nouveau-né, avec la même fierté et la même fragilité, et son visage ridé avait ce sourire — ce sourire qu’il avait sculpté dix mille fois et qui était devenu le sien.

Il tendit le bouddha à Yara.

Elle recula. Non, non, dit-elle avec ses mains, ses yeux, tout son corps — je ne peux pas, c’est trop, c’est votre travail. Mais le vieil homme insista, avec une tranquillité irrésistible, et Yara prit le bouddha. Il était léger. Tiède du soleil et des mains de l’homme. Il tenait dans la paume de sa main comme un oiseau.

Le vieil homme dit quelque chose en lao. Un seul mot. Soan et Yara ne comprirent pas. Mais le soir, quand ils racontèrent la scène à la femme de la réception, elle traduisit :

— Soukhouane. Ça veut dire : que les âmes restent avec le corps.

Yara posa le petit bouddha sur la table de nuit, à côté du verre d’eau et du carnet en papier de mûrier. Il veilla sur leurs nuits, avec son sourire de bois doré, pendant les semaines qui suivirent. Et parfois, au milieu de la nuit, quand un éclair illuminait la chambre, Soan le voyait — immobile, souriant, patient — et il avait l’impression que les yeux du bouddha le regardaient avec la même attention que le vieil homme, la même attention que Yara, la même attention que Luang Prabang elle-même — une attention sans jugement, sans attente, sans but. Une attention pure. Le regard de ce qui est.

Lire la suite…


wallpaper-1019588
Comment préparer un voyage en all inclusive ?
wallpaper-1019588
Comment bien préparer un premier voyage en Albanie ?
wallpaper-1019588
Visiter la Loire en 7 jours : les meilleurs circuits en croisière fluviale !