Les soixante-huit arbres — Chapitres 1 à 4

Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Chapitres 1 à 4

Chapitre 1 — Le jardin aux soixante-huit arbres

Il y avait un arbre, dans le jardin du Faletti’s Hotel, dont personne ne connaissait l’espèce.

Les jardiniers l’appelaient budha darrakht — le vieil arbre — et passaient devant lui chaque matin en inclinant légèrement la tête, par habitude ou par superstition, ce qui dans cette ville revenait au même. Son tronc, noir et noueux comme le bras d’un lutteur, portait des cicatrices qu’aucun botaniste n’avait su expliquer, et ses racines avaient soulevé trois dalles de la terrasse sud sans que quiconque osât les tailler. On racontait que Guru Nanak s’était assis sous ses branches, cinq siècles plus tôt, et qu’il y avait médité trois jours et trois nuits en ne buvant que l’eau de pluie qui coulait le long de l’écorce. Mais on racontait beaucoup de choses au Faletti’s. On racontait que Giovanni Faletti, l’Italien qui avait fondé l’hôtel en 1880, avait été maudit pour avoir abattu deux banians sacrés et qu’il avait fini ruiné, les yeux écarquillés de terreur, dans un hospice de Gênes. On racontait que la chambre 2 était hantée — non par un fantôme, mais par un juge, ce qui était plus inquiétant encore. On racontait que les murs en teck birman absorbaient les conversations et les restituaient certaines nuits, dans un murmure indistinct, aux voyageurs insomniaques.

Noor Jehan Qureshi ne croyait pas aux fantômes, mais elle croyait aux arbres. Elle les avait comptés un après-midi de décembre, par désœuvrement et parce que le vent faisait tomber les dernières feuilles jaunes sur les chaises longues de la pelouse : il y en avait exactement soixante-huit. Des frangipaniers, des neem, des ashoka au feuillage sombre et luisant, quelques manguiers, deux jacarandas dont les fleurs mauves, au printemps, recouvraient le sol comme un tapis de prière oublié par un dieu distrait, et le vieil arbre sans nom. Soixante-huit arbres pour soixante-huit chambres. La coïncidence l’avait amusée, puis troublée, puis elle n’y avait plus pensé.

Ce matin-là — le 22 février 1955, un mardi — Noor se tenait debout dans le hall du Faletti’s à sept heures trente, vêtue d’un shalwar kameez vert pâle qu’elle avait repassé deux fois, un carnet relié de cuir dans la main gauche, un stylo Parker dans la poche droite. Elle attendait les Américains.

Le hall sentait l’encaustique et le cardamome. Un boy en livrée blanche et turban rouge lustrait les cuivres de la réception avec un chiffon qui avait dû être blanc lui aussi, dans une vie antérieure. Derrière le comptoir en acajou, Mr. Masood, le directeur adjoint, rangeait et dérangeait les clefs des chambres avec la nervosité d’un joueur de sitar avant un concert. Depuis une semaine, tout le Faletti’s était en émoi. La Metro-Goldwyn-Mayer venait tourner un film. Un film avec Ava Gardner.

Noor ne savait pas exactement qui était Ava Gardner.

Elle avait vu, six mois plus tôt, une affiche de The Barefoot Contessa collée sur un mur d’Anarkali Bazaar, entre une réclame pour du savon Lux et un poster déchiré d’un film de Lollywood dont il ne restait que les yeux immenses de l’héroïne. L’affiche montrait une femme brune en robe rouge, pieds nus, regardant quelque chose hors champ avec une expression qui n’était ni triste ni joyeuse mais quelque chose entre les deux, une sorte de défi tranquille, et Noor s’était arrêtée un instant, frappée par la ressemblance — non pas physique, mais par cette manière de regarder le monde comme s’il n’était pas tout à fait à la hauteur.

Son père l’avait prévenue : « Tu vas travailler avec des étrangers. Sois polie, sois précise, ne leur montre pas que tu es plus intelligente qu’eux. » Puis il avait souri dans sa moustache grise et ajouté, en persan : « Mais si par hasard ils te posent une question sur la poésie, ne te retiens pas. »

Le gouvernement du Pakistan avait détaché une petite équipe de liaison pour faciliter le tournage — un fonctionnaire du ministère de l’Information, un officier de police en civil, un chauffeur, et Noor. On l’avait choisie parce qu’elle parlait anglais sans accent — ou plutôt avec l’accent de Government College, ce qui impressionnait les Britanniques et amusait les Américains —, parce qu’elle connaissait Lahore, et parce qu’elle était la fille du professeur Qureshi, dont la réputation de lettré avait l’avantage de rassurer tout le monde : les autorités, les producteurs, et les familles des figurants qui accepteraient plus facilement de laisser leurs enfants jouer dans un film si une jeune femme respectable supervisait l’opération.

Noor ne se sentait pas respectable. Elle se sentait nerveuse. Elle avait trente-deux ans, elle n’était pas mariée — un scandale doux, tempéré par l’excuse de la famille lettrée et par le fait que personne n’osait affronter le professeur Qureshi sur le sujet —, elle écrivait des ghazals en secret dans un cahier caché sous son matelas, et elle n’avait jamais mis les pieds dans un studio de cinéma.

* * *

Les camions arrivèrent les premiers.

Trois gros véhicules kaki, loués à l’armée pakistanaise, qui remontèrent Egerton Road en soulevant une poussière ocre et s’arrêtèrent devant le portail du Faletti’s avec un bruit de freins fatigués. Des hommes en salopette commencèrent à décharger des caisses en bois estampillées MGM — des projecteurs, des rails de travelling, des rouleaux de câbles, des cartons de pellicule marqués EASTMANCOLOR que les porteurs du Faletti’s regardaient avec la même méfiance respectueuse qu’ils auraient accordée à des caisses de dynamite. Mr. Masood sortit sur le perron, ajusta sa cravate, et dit à Noor, en ourdou : « Khuda ka shukar — grâce à Dieu, ils n’ont pas apporté d’éléphants. »

Le soleil montait. Février à Lahore est un mois doux, presque frais — les nuits tombent encore à dix-sept degrés, le ciel a cette transparence lavée qui précède les grandes chaleurs, et les jardins, gorgés par les pluies d’hiver, ont un éclat vert et vif qui ne durera pas. Les soixante-huit arbres du Faletti’s étaient en pleine gloire. Les jacarandas n’avaient pas encore fleuri mais leurs bourgeons gonflés promettaient le mauve, et les frangipaniers, ces miraculés qui perdent toutes leurs feuilles en hiver et ressemblent pendant deux mois à des squelettes scandalisés, commençaient à pousser de petites feuilles vert tendre, translucides comme du papier de soie.

Noor regardait les camions, les caisses, les hommes en sueur, et elle sentait quelque chose d’étrange — une excitation qui n’était pas tout à fait de la joie, plutôt une intuition que le cours ordinaire des jours venait de dérailler, comme un train qui quitte les rails au ralenti, sans fracas, presque en douceur, et glisse vers un territoire qu’aucun horaire n’avait prévu.

Puis la voiture noire arriva.

Une Plymouth Belvedere, empruntée au consul américain, qui s’arrêta sous le porche du Faletti’s avec une précision de limousine. Le chauffeur, un Pendjabi moustachu en costume croisé trop grand pour lui, fit le tour pour ouvrir la portière arrière, et un homme en descendit — petit, rond, le crâne dégarni, des lunettes à montures noires, vêtu d’un costume en lin clair parfaitement froissé. Il regarda la façade du Faletti’s, puis le jardin, puis le ciel de Lahore, et il dit, à personne en particulier : « Well. This is not Culver City. »

C’était George Cukor.

Noor s’avança, tendit la main, et dit en anglais : « Bienvenue à Lahore, Mr. Cukor. Je suis Noor Qureshi, votre liaison avec le gouvernement pakistanais. Si vous avez besoin de quoi que ce soit — un interprète, un guide, un miracle — c’est à moi qu’il faut s’adresser. »

Cukor la regarda avec des yeux qui avaient vu Clark Gable pleurer et Katharine Hepburn rire — des yeux qui jaugeaient les gens en trois secondes, non pas avec cruauté mais avec cette intelligence rapide des metteurs en scène qui savent qu’un visage raconte une histoire avant même d’ouvrir la bouche. Il sourit. « Un miracle, vous dites ? J’en aurai probablement besoin avant la fin de la semaine. Dites-moi, Miss Qureshi — avez-vous lu Bhowani Junction ? »

Noor hésita une fraction de seconde — une fraction que Cukor, bien sûr, ne manqua pas.

« Oui, dit-elle. Bien sûr. »

Elle ne l’avait pas lu.

* * *

Le reste de la matinée fut un chaos joyeux.

Stewart Granger arriva une heure après Cukor, très grand, très blond, très britannique, serrant les mains avec la vigueur mécanique d’un homme habitué aux réceptions royales. Il inspecta sa chambre, demanda si l’eau était potable (elle ne l’était pas), demanda si l’on pouvait obtenir du Earl Grey (on le pouvait, à condition de ne pas regarder de trop près la marque sur la boîte), et s’installa au bar du Faletti’s avec un gin-tonic et un exemplaire du Times de Londres vieux de trois semaines.

Ava Gardner n’arriva qu’en fin d’après-midi.

Noor ne la vit pas descendre de voiture. Elle était dans le bureau de Mr. Masood, en train de résoudre un problème de permis de tournage — le fonctionnaire du ministère de l’Information avait oublié de faire tamponner un formulaire, et sans ce tampon, les autorités de la gare de Lahore refusaient d’accorder l’accès aux quais —, quand elle sentit une vibration traverser le bâtiment. Pas un bruit. Pas un cri. Plutôt un frémissement collectif, comme lorsqu’un oiseau rare se pose sur une branche et que tous les autres oiseaux du jardin se taisent en même temps. Noor leva la tête. Mr. Masood avait cessé de parler. Le boy qui lustrait les cuivres avait cessé de lustrer. Le ventilateur au plafond tournait toujours, mais il semblait, lui aussi, retenir son souffle.

Noor sortit dans le couloir.

Ava Gardner traversait le hall du Faletti’s.

Elle portait une robe de voyage en coton blanc, des lunettes de soleil qu’elle n’avait pas retirées, et des sandales plates — presque pieds nus. Ses cheveux noirs étaient tirés en arrière, sans apprêt, et elle marchait avec cette démarche que les journalistes de l’époque qualifiaient de « féline » mais qui était en réalité plus simple que cela : elle marchait comme une femme qui sait que le sol est fait pour elle. Derrière elle, un porteur traînait deux valises en cuir fauve, et un homme que Noor n’identifia pas — un assistant, un secrétaire, quelqu’un dont le métier consistait à être là — portait un vanity-case et un étui à cigarettes en argent.

Ava Gardner ne regarda personne. Elle traversa le hall, prit l’escalier — il n’y avait pas d’ascenseur au Faletti’s, c’était une des fiertés absurdes de l’établissement —, et disparut au premier étage, en direction de la chambre 55.

Dans son sillage : un parfum de gardénia et de tabac blond.

Le boy reprit son chiffon. Mr. Masood reprit son formulaire. Le ventilateur reprit son souffle. Mais quelque chose avait changé dans l’air du Faletti’s — une densité nouvelle, comme si l’hôtel venait d’inhaler une présence qu’il n’était pas près d’expirer.

* * *

Ce soir-là, Noor rentra chez elle à pied.

La maison des Qureshi se trouvait à vingt minutes de marche, dans une ruelle tranquille derrière Lawrence Gardens, bordée de murs en brique rose derrière lesquels on devinait des jardins, des vérandas, des vies ordonnées autour du thé de cinq heures et des journaux du soir. Noor aimait cette marche. Elle longeait Mall Road — les platanes, les bâtiments coloniaux en brique rouge, le Musée de Lahore avec son dôme et ses tourelles victoriennes, le canon Zamzama devant lequel Kipling avait fait jouer son petit Kim —, puis elle tournait vers les jardins, et la ville changeait de registre, passait du majeur au mineur, du bruit au murmure.

Elle marchait et elle pensait à Ava Gardner. Non pas à sa beauté, qui était évidente et presque abstraite, comme la beauté d’un monument. Plutôt à ses pieds nus sur le sol du Faletti’s. Il y avait dans ce geste — retirer ses chaussures, marcher pieds nus dans un hôtel étranger — quelque chose qui ressemblait à une déclaration. Comme si cette femme, en posant ses pieds sur le marbre de Lahore, prenait possession du lieu sans le conquérir. Comme un derviche. Ou comme un chat.

Noor sourit. Elle poussa la porte de la maison. L’odeur du dîner — daal aux lentilles dorées, chapatis frais, achaar de mangue — l’enveloppa comme un châle chaud. Son père, assis sous la véranda, lisait Ghalib à la lumière d’une lampe à pétrole, bien qu’il y eût l’électricité — il préférait la lampe, disait-il, parce que Ghalib avait été écrit pour être lu à la flamme.

« Alors ? dit le professeur Qureshi sans lever les yeux. Ils sont arrivés, tes Américains ? »

Noor s’assit à côté de lui.

« Ils sont arrivés. »

Un silence. Le chant d’un koel — le coucou indien — monta du jardin voisin, cette note ascendante, insistante, presque impudique, qui est le bruit même du crépuscule à Lahore.

« Et comment est-elle ? demanda le professeur. La contessa aux pieds nus ? »

Noor réfléchit.

« Elle sent le gardénia, dit-elle. Et elle ne regarde personne. »

Le professeur Qureshi tourna une page de Ghalib.

« C’est un bon début pour un personnage de roman, dit-il. Le gardénia et l’absence de regard. Mirza Ghalib aurait approuvé. »

Il leva enfin les yeux et sourit à sa fille, et dans ce sourire il y avait toute la tendresse d’un homme qui savait que sa fille était une poétesse et qui attendait, patiemment, qu’elle le sache aussi.

Chapitre 2 — La gare de Lahore

La gare de Lahore est un mensonge magnifique.

Vue de l’extérieur, c’est un château. Deux tours crénelées en brique rouge, des meurtrières, des arcs en ogive — un architecte victorien, en 1860, avait décidé que les voyageurs du Pendjab méritaient une forteresse médiévale pour prendre le train, et personne n’avait osé lui dire que l’idée était folle. Peut-être n’était-elle pas folle. Peut-être que dans un pays où les Moghols avaient bâti des mosquées grandes comme des villes et des jardins ordonnés comme des poèmes, une gare qui ressemblait à un palais n’avait rien d’absurde. Elle était simplement à la hauteur.

Noor n’avait pas pris le train depuis trois ans.

La dernière fois, c’était pour aller à Rawalpindi voir une cousine qui se mariait — un voyage de cinq heures dans un compartiment de deuxième classe où elle avait partagé sa banquette avec une famille de sept personnes, un panier de mangues et une chèvre que personne ne semblait trouver déplacée. Elle se souvenait de la lumière rasante sur les champs de blé du Pendjab, des gares de campagne où des gamins vendaient du thé dans des tasses en argile qu’on jetait par la fenêtre après avoir bu — les tasses se brisaient sur le ballast et retournaient à la terre, et Noor avait pensé que c’était la chose la plus élégante qu’elle ait jamais vue, cette vaisselle éphémère, cette beauté faite pour être cassée.

Ce matin-là — le troisième jour du tournage —, elle accompagnait l’équipe technique à la gare pour le premier repérage. George Cukor voulait voir les quais, les voies, les salles d’attente, le bureau du chef de gare, et surtout cette lumière — cette fameuse lumière du Pendjab dont on lui avait parlé, qui n’était ni jaune ni blanche mais quelque chose entre les deux, couleur de beurre clarifié, couleur de ghee, et qui faisait des choses aux visages que les projecteurs d’Hollywood ne savaient pas faire.

Ils arrivèrent à huit heures. Le soleil était déjà chaud. La place devant la gare bouillonnait de la vie ordinaire de Lahore — des tongas tirées par des chevaux maigres dont les grelots faisaient un bruit de fête triste, des rickshaws qui se faufilaient entre les carrioles avec l’agilité suicidaire des insectes, des porteurs en rouge qui couraient vers les trains avec des valises en équilibre sur la tête, des familles entières assises sur des ballots de tissu, des vendeurs de channa grillé dont les braseros fumaient dans l’air du matin comme de petits volcans domestiques.

Cukor s’arrêta au milieu de la place et regarda.

Noor l’observait. Elle commençait à comprendre quelque chose sur cet homme : il ne parlait pas beaucoup, mais il regardait avec une intensité qui était presque physique, comme s’il photographiait chaque détail avec ses yeux avant de le transférer sur pellicule. Il portait le même costume en lin froissé que la veille — peut-être en avait-il plusieurs exemplaires identiques, comme les hommes qui ont résolu une fois pour toutes la question de l’élégance — et un chapeau de paille à bords courts qui lui donnait l’air d’un peintre impressionniste égaré dans le sous-continent.

« Miss Qureshi, dit-il sans se retourner. Combien de trains par jour ? »

Noor calcula mentalement. « Une trentaine. Plus les trains de marchandises, la nuit. »

« Et combien de personnes passent par cette gare chaque jour ? »

« Peut-être cinquante mille. Les jours de fête, le double. »

Cukor hocha la tête. « Cinquante mille figurants gratuits, murmura-t-il. Jack Warner aurait une crise cardiaque. »

* * *

Ils entrèrent dans la gare.

Et c’est là que Noor comprit ce que signifiait voir sa propre ville à travers les yeux d’un étranger.

Le hall principal de la gare de Lahore est une cathédrale. Des piliers en fonte, un plafond voûté si haut que les pigeons qui y nichent ont l’air de mouches, des guichets en bois sombre derrière lesquels des employés en uniforme kaki vendent des billets avec la lenteur sacramentelle des prêtres distribuant la communion. L’écho transforme chaque voix en chœur. L’annonce des trains, nasillée par un haut-parleur grésillant, arrive par vagues, en ourdou d’abord — Peshawar Mail, platform number chaar —, puis en anglais approximatif, puis se perd dans le brouhaha général, absorbée par les conversations, les cris des vendeurs, les pleurs d’un bébé, le claquement des sandales sur le sol en mosaïque.

Noor avait traversé ce hall cent fois. Elle ne l’avait jamais vu.

C’est-à-dire qu’elle ne l’avait jamais vu comme Cukor le voyait — en plans, en cadres, en lumières. Le réalisateur marchait lentement entre les piliers, levant parfois les mains pour former un rectangle avec ses pouces et ses index, mimant un cadrage, et dans ce rectangle improvisé, des fragments de la gare de Lahore devenaient du cinéma : un porteur en turban rouge traversant un rayon de soleil oblique, une femme en burqa bleue assise sur une malle en fer, un garçon vendant des journaux dont les gros titres en ourdou calligraphié ressemblaient à des poèmes, un vieil homme dormant sur un banc avec une telle sérénité qu’il semblait mort ou saint, ou les deux.

Bill Travers, l’acteur qui jouait le chef de gare anglo-indien Patrick Taylor, était là aussi — un Irlandais roux et dégingandé qui suait déjà abondamment et qui demanda à Noor si la chaleur allait empirer.

« Nous sommes en février, Mr. Travers, dit Noor. En mai, il fera quarante-cinq degrés. »

Travers la regarda comme si elle venait de lui annoncer sa condamnation à mort.

« C’est une plaisanterie ? »

« Lahore ne plaisante jamais avec la chaleur, Mr. Travers. La chaleur est une chose sérieuse ici. C’est presque une religion. »

Cukor, qui avait entendu, sourit. « Miss Qureshi, dit-il, vous avez le sens de la réplique. Avez-vous jamais songé à écrire des scénarios ? »

Noor sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine — cette crispation familière chaque fois que quelqu’un s’approchait, même involontairement, du secret qu’elle gardait sous son matelas. « Non, dit-elle. Je ne suis qu’une interprète. »

C’était la deuxième fois en trois jours qu’elle mentait.

* * *

Le repérage dura toute la matinée.

Cukor voulait tout voir. Les quais — longs rubans de béton bordés de colonnes en fonte peintes en vert, où les voyageurs attendaient sous des auvents qui ressemblaient à de la dentelle industrielle. Les voies — un entrelacs de rails luisants qui partaient vers Karachi, Peshawar, Quetta, Rawalpindi, et au-delà, vers des noms qui sonnaient comme des sortilèges : Multan, Sukkur, Jacobabad, Sibi. Les salles d’attente — première classe avec des fauteuils en cuir défoncé et des portraits de la reine Victoria qu’on n’avait pas encore décrochés huit ans après l’indépendance, deuxième classe avec des bancs en bois et un ventilateur qui ne fonctionnait qu’un jour sur trois, troisième classe avec rien du tout, juste le sol et la patience des pauvres.

L’équipe technique prenait des mesures, des notes, des photos. Le chef opérateur, un Américain nommé Freddie Young qui avait le visage buriné d’un cow-boy et les mains délicates d’un chirurgien, passait son temps à lever un posemètre vers le ciel et à secouer la tête avec une expression d’émerveillement contrarié. « Cette lumière, disait-il. Cette foutue lumière. Elle change toutes les dix minutes. C’est comme essayer de filmer à l’intérieur d’un kaléidoscope. »

Noor traduisait. Elle négociait avec le chef de gare — un Pendjabi massif, moustachu, qui s’appelait Mr. Bukhari et qui regardait les Américains avec un mélange de curiosité bienveillante et d’autorité implacable. Mr. Bukhari voulait des garanties : pas de retard sur les horaires, pas d’encombrement sur les quais, pas de figurants sur les voies pendant le passage des trains, et un bakchich raisonnable pour les désagréments.

« Combien ? demanda le producteur, un homme nerveux nommé Pandro Berman qui transpirait dans un costume trois-pièces inadapté au climat.

Noor traduisit la somme. Berman blêmit. Cukor haussa les épaules. « Payez-le, Pandro. C’est moins cher qu’un décor à Culver City. Et le décor, ici, est vivant. »

Le décor était vivant, en effet. Pendant que l’équipe mesurait et photographiait, la gare continuait de vivre autour d’eux, indifférente, souveraine, avec cette capacité qu’ont les lieux très anciens et très fréquentés d’absorber les intrus sans se laisser troubler. Un train arriva de Multan — le Multan Express, trois heures de retard, ce qui était considéré comme un miracle de ponctualité — et déversa sur le quai numéro deux une marée humaine, des hommes en shalwar kameez blanc, des femmes en dupattas de couleurs vives qui flottaient comme des drapeaux, des enfants accrochés aux jupes de leur mère, des marchands portant des sacs de grain, des paniers de poulets vivants, un homme avec un singe en laisse, un soldat endormi qu’on dut réveiller et qui descendit du wagon en titubant, les yeux encore pleins de rêves.

Noor regardait. Elle regardait comme si elle voyait cette scène pour la première fois, et peut-être était-ce le cas — peut-être faut-il la présence d’un regard étranger pour rendre visible ce que la familiarité a rendu invisible. Cukor, à côté d’elle, regardait aussi, et elle sentait que leurs regards, le sien et celui du réalisateur, ne voyaient pas la même chose mais voyaient ensemble, comme deux instruments jouant des mélodies différentes dans le même orchestre.

« C’est beau, dit Cukor. C’est d’une beauté insensée. »

Noor ne répondit pas. Elle pensait à un vers d’Iqbal — Sitaron se aage jahan aur bhi hain — « Au-delà des étoiles, il y a d’autres mondes encore » — et elle se demandait si le monde qu’elle voyait ce matin, le monde de la gare de Lahore dans la lumière de février, était le même qu’avant ou si c’était l’un de ces autres mondes dont parlait le poète, un monde parallèle, superposé au premier, qu’elle n’avait jamais remarqué.

* * *

Ils quittèrent la gare à midi.

La chaleur avait monté d’un cran — pas encore la fournaise de l’été, mais cette tiédeur insistante de la fin de l’hiver punjabi qui annonce, comme un premier avertissement, les incandescences à venir. L’équipe technique retourna au Faletti’s dans les camions. Cukor monta dans la Plymouth du consul. Noor, elle, décida de rentrer à pied.

Elle ne rentra pas.

Au lieu de tourner à gauche vers Mall Road, elle tourna à droite, sans savoir pourquoi — ou plutôt en le sachant parfaitement, mais en refusant de se l’avouer, comme on refuse d’avouer qu’on est amoureux tant que le mot n’a pas été prononcé. Elle tourna à droite et marcha vers Gawalmandi.

Gawalmandi à midi. La ruelle principale — une artère étroite bordée de façades décrépites dont les balcons en bois sculpté penchaient vers la rue comme des visages curieux — sentait le feu de bois, le ghee brûlant et cette odeur unique, épaisse, presque palpable, du nihari qui a mijoté toute la nuit dans des marmites en cuivre aussi larges que des boucliers. Les échoppes étaient ouvertes. Des hommes accroupis devant des plaques de fer martelaient de la viande hachée avec deux couteaux — le fameux taka-tak, baptisé du bruit même qu’il produisait, tac-tac, tac-tac, un rythme de percussion qui se mêlait aux voix des vendeurs, au grésillement de l’huile, au claquement des naans qu’on plaquait contre les parois du tandoor.

Noor s’arrêta devant une échoppe sans nom — un comptoir en bois noirci par la fumée, trois tabourets branlants, un homme âgé en calotte blanche qui touillait une marmite avec une cuillère en bois longue comme un bras. Elle s’assit sur un tabouret. L’homme la regarda sans surprise — il avait vu passer trop de visages pour s’étonner de quoi que ce soit — et lui servit, sans qu’elle eût rien commandé, un bol de nihari.

Le nihari de Gawalmandi.

Comment décrire une chose qui n’a d’équivalent dans aucune autre cuisine du monde ? Imaginez un ragoût de bœuf cuit à feu doux pendant douze heures dans un bouillon d’épices si complexe qu’il faudrait un chimiste pour en isoler les composants — cardamome noire, cannelle, clous de girofle, fenouil, muscade, gingembre, et une dizaine d’autres que le cuisinier refuse de nommer, invoquant le secret de famille comme d’autres invoquent le secret d’État. La viande a fondu dans la sauce. La sauce est onctueuse, cuivrée, d’un brun profond qui tire sur le roux, parsemée de filaments de gingembre frais et de coriandre hachée, avec, flottant à la surface, des rondelles de piment vert qui sont comme de petites mines marines — il faut les éviter ou les affronter, il n’y a pas de demi-mesure. On mange le nihari avec un naan brûlant, déchiré en morceaux qu’on trempe dans la sauce, et chaque bouchée est un événement, une petite détonation de saveur qui remonte depuis la langue jusqu’à un endroit du cerveau qu’on ne connaissait pas et qui soudain se réveille et dit : oui, c’est ça, c’est exactement ça.

Noor mangea son nihari.

Elle mangea en silence, lentement, assise sur un tabouret bancal dans une ruelle de Gawalmandi, entre un vendeur de paan et un atelier de réparation de bicyclettes, pendant que la gare de Lahore se transformait en décor de cinéma et qu’Ava Gardner, à trois kilomètres de là, déjeunait probablement d’une salade dans le restaurant climatisé du Faletti’s. Et elle pensa que ce bol de nihari — ce bol de terre brune rempli d’un liquide sombre qui sentait le feu et les épices et les siècles — était la chose la plus vraie qu’elle ait touchée depuis longtemps.

Le vieil homme derrière le comptoir la regarda finir, hocha la tête avec satisfaction, et dit : « Aur ? » Encore ?

Noor hésita. Puis elle dit oui.

Chapitre 3 — Portrait de Noor avec sa famille

La maison des Qureshi avait été blanche.

Elle l’était peut-être encore, sous les strates de poussière, de pluie séchée et de mousson accumulées depuis quarante ans, mais cette blancheur originelle était désormais une idée plutôt qu’une couleur — un souvenir enfoui sous un crépi rosâtre que le soleil punjabi avait patiemment travaillé, année après année, jusqu’à lui donner cette teinte incertaine, entre le saumon et la terre cuite, qu’ont les vieilles maisons de Lahore qui ont cessé de résister au climat et se sont abandonnées à lui, comme on s’abandonne à un amant insistant et tendre.

C’était une maison à un étage, modeste par les standards des grandes familles, mais vaste par ceux du commun — sept pièces, une véranda couverte de bougainvilliers mauves, un jardin intérieur où le père de Noor cultivait des roses avec une rigueur scientifique et une passion mystique, comme si chaque fleur était un vers qu’il fallait amener à maturité. La rue n’avait pas de nom, ou plutôt elle en avait trois : les Britanniques l’avaient appelée Aitchison Lane, les gens du quartier l’appelaient Gulab Gali — la ruelle des roses — à cause du jardin du professeur, et l’administration pakistanaise, dans un élan de rationalité postcoloniale, l’avait rebaptisée Street Number 7, Sector G, ce que personne n’utilisait jamais.

Le professeur Ahmed Qureshi était un homme que ses étudiants craignaient et que ses amis adoraient, ce qui est peut-être la meilleure combinaison possible pour un enseignant. Il avait soixante-trois ans. Il enseignait la littérature persane et ourdoue à Government College depuis trente-quatre ans — il y était entré comme maître de conférences l’année où Gandhi avait lancé la Marche du sel, et il y était encore, titulaire d’une chaire qu’il considérait moins comme un poste que comme un devoir sacré, une forme de ibadah, de dévotion, exercée non pas devant Dieu mais devant Ghalib, Iqbal, Hafez et Rumi. Ses étudiants l’appelaient « Qureshi Sahab » et ne comprenaient pas toujours ses cours, ce dont il ne leur tenait pas rigueur. « La compréhension viendra plus tard, disait-il. Pour l’instant, écoutez la musique des mots. La musique est toujours en avance sur le sens. »

C’était un homme mince, droit, qui portait un sherwani noir sur un shalwar blanc avec l’élégance naturelle de ceux qui ne pensent jamais à leur apparence et qui, précisément pour cette raison, ont toujours l’air impeccables. Sa moustache grise, soigneusement taillée, était le seul élément de sa personne auquel il accordait une attention esthétique — il la peignait chaque matin avec un petit peigne en os qui avait appartenu à son père et qu’il rangeait dans la poche intérieure de son sherwani, à côté d’un stylo-plume Sheaffer et d’un exemplaire miniature du Coran relié en cuir vert.

Il fumait le hookah le soir, sous la véranda, en écoutant Radio Pakistan qui diffusait des ghazals à neuf heures — la voix de Begum Akhtar, ou celle de Mehdi Hassan, ou parfois la voix de Noor Jehan, la chanteuse, l’autre Noor Jehan, celle qui avait la voix d’une rivière et le tempérament d’une reine, et le professeur fermait les yeux et laissait la fumée et la musique se mêler dans l’air du soir, et c’était, disait-il, la seule prière dont il eût besoin après celle de la mosquée.

Car le professeur Qureshi priait. Il priait cinq fois par jour, avec la régularité d’un métronome et la ferveur d’un amant, et il ne voyait aucune contradiction entre sa foi et son amour de la poésie persane, de la musique, du vin — qu’il ne buvait pas mais dont il appréciait l’idée, le vin comme métaphore, le vin des soufis, le vin de Hafez qui est l’ivresse de Dieu et non celle des hommes. « L’islam, disait-il à ses enfants, est un jardin, pas une prison. Il y a mille chemins entre les roses. Le problème n’est pas ceux qui cherchent leur chemin, c’est ceux qui prétendent qu’il n’y en a qu’un. »

* * *

La mère de Noor s’appelait Zubaida.

Elle peignait.

Pas comme on peint le dimanche, par loisir ou par ennui — elle peignait comme on respire, avec cette nécessité silencieuse des gens qui ont trouvé la seule chose qu’ils savent faire et qui la font sans commentaire, sans justification, sans autre raison que l’impossibilité de ne pas la faire. Elle peignait des miniatures dans le style moghol — ces petites merveilles de précision et de couleur qui représentent des jardins, des scènes de cour, des chasses au faucon, des amants enlacés sous des arbres en fleurs, dans un monde où chaque feuille est distincte, chaque pétale est compté, chaque goutte d’eau dans une fontaine a été posée au pinceau, une par une, avec une patience qui confine à la folie ou à la prière.

L’atelier de Zubaida était la plus petite pièce de la maison — un réduit sans fenêtre au fond du couloir du premier étage, qu’elle avait choisi précisément pour son obscurité, parce que la miniature moghole exige une lumière contrôlée, une lampe unique placée à gauche du pinceau, dont le faisceau tombe sur la feuille comme un projecteur sur une scène. Elle travaillait assise sur un coussin posé à même le sol, les jambes repliées sous elle, le dos droit, penchée sur une planche de bois où était fixée une feuille de papier wasli — ce papier fait main, poli à la pierre d’agate, lisse comme de la soie et résistant comme du parchemin, sur lequel les pigments glissent sans bavure.

Ses pinceaux étaient faits de poils d’écureuil. Trois poils pour les détails les plus fins — les cils d’un personnage, les nervures d’une feuille, les fils d’or d’un turban. Six poils pour les lignes moyennes. Douze pour les aplats de couleur. Elle fabriquait ses pigments elle-même, selon des recettes transmises par sa propre mère, qui les tenait d’un maître miniaturiste de Lucknow : le lapis-lazuli broyé pour le bleu, la malachite pour le vert, le cinabre pour le rouge, le safran pour le jaune, et pour l’or, de véritables feuilles d’or battues si fines qu’elles tremblaient au moindre souffle et qu’il fallait les poser sur le papier en retenant sa respiration, comme on pose un baiser sur le front d’un enfant endormi.

Zubaida avait cinquante-huit ans et ses yeux fatiguaient.

Elle ne le disait pas. Elle ne se plaignait jamais — la plainte n’existait pas dans son vocabulaire, comme si le mot avait été effacé de son dictionnaire intérieur. Mais Noor voyait. Elle voyait sa mère rapprocher la lampe, un peu plus chaque semaine. Elle voyait la loupe, posée à côté des pinceaux, que Zubaida utilisait de plus en plus souvent. Elle voyait les pauses — la main qui se figeait au-dessus de la feuille, les yeux qui se fermaient un instant, non pas par fatigue mais par cette sorte de vertige que donne une vision qui se trouble, comme si le monde, lentement, refusait de rester net.

Noor n’en parlait pas. Il y avait entre la mère et la fille un accord tacite, plus solide que n’importe quel mot, qui disait : je vois, tu sais que je vois, nous n’en parlerons pas, parce que certaines vérités n’ont pas besoin d’être prononcées pour exister, et parce que les prononcer serait leur donner un pouvoir qu’elles n’ont pas encore.

Le soir, après le dîner, Zubaida montrait parfois à Noor la miniature en cours. Elle travaillait depuis six mois sur une scène des jardins de Shalimar — les trois terrasses, les fontaines, les pavillons de marbre blanc, les cyprès et les platanes, et au centre, dans le bassin supérieur, un lotus rose dont chaque pétale nécessitait quatre heures de travail. La miniature mesurait trente centimètres sur vingt. Elle contenait un monde.

« Regarde, disait Zubaida en montrant un coin de la miniature avec l’extrémité de son pinceau. Tu vois cet oiseau, là, dans le platane ? C’est un koel. Celui qu’on entend chaque soir dans le jardin du voisin. Je l’ai mis là pour qu’il chante. »

Et Noor regardait l’oiseau peint — un minuscule point noir et cuivre, plus petit qu’un grain de riz — et elle entendait, oui, elle entendait le chant.

* * *

Le frère de Noor, Tariq, avait vingt-quatre ans et voulait changer le monde.

C’était, en 1955, une ambition raisonnable. Le Pakistan avait huit ans. Tout était à construire — la Constitution, les institutions, l’idée même de ce que signifiait être pakistanais, cette identité neuve, encore humide comme de l’encre fraîche, qui ne demandait qu’à être écrite. Tariq étudiait le droit à Punjab University et passait ses soirées dans les cafés de Mall Road à discuter politique avec des jeunes gens qui portaient des cravates trop larges et des idées trop grandes, ce qui est la définition même de la jeunesse dans un pays neuf.

Il admirait Jinnah — pas le Jinnah des discours officiels, le père de la nation embaumé dans le respect, mais le Jinnah vivant, l’avocat brillant, l’homme qui portait des costumes Savile Row et buvait du whisky et défendait la liberté religieuse, cet homme-là, le Jinnah qui avait séjourné dans la chambre 18 du Faletti’s en 1929 pour plaider devant la Haute Cour et qui était, aux yeux de Tariq, la preuve que l’on pouvait être musulman, moderne et libre tout à la fois.

Il admirait aussi Faiz. Mais c’était un autre genre d’admiration — plus secrète, plus dangereuse. Admirer Faiz en 1955, c’était admirer un homme qui venait de passer quatre ans en prison pour avoir conspiré contre l’État. C’était se ranger, même silencieusement, du côté des rêveurs, des socialistes, des poètes qui croyaient que la justice et la beauté étaient la même chose. Tariq ne l’avouait pas à son père — non pas que le professeur Qureshi eût désapprouvé, mais parce qu’il y avait une saveur particulière à garder pour soi une admiration interdite, comme un bonbon volé qu’on laisse fondre lentement sous la langue.

Le soir, à table, Tariq et le professeur se disputaient avec une élégance qui était la marque de fabrique de la famille Qureshi. Le sujet changeait — la Constitution, le rôle de l’armée, l’avenir du Cachemire, la question des langues — mais le ton restait le même : une rhétorique affûtée, des citations en persan, des silences qui pesaient plus lourd que les mots, et toujours, en dessous, ce courant de tendresse souterrain que les familles cultivées du sous-continent dissimulent sous les arguments comme on cache de l’or sous des cailloux.

Zubaida écoutait en mangeant, sans intervenir. De temps en temps, elle posait une question d’une simplicité dévastatrice — « Mais est-ce que les gens auront assez à manger ? » ou « Et les femmes, qu’est-ce qu’elles feront pendant que vous construirez votre Constitution ? » — et les deux hommes se taisaient, parce qu’ils savaient que derrière la question il y avait une réponse qu’ils n’avaient pas, et qu’ils n’auraient peut-être jamais.

Noor, elle, écoutait et se taisait. Elle avait appris très tôt que dans cette famille, le silence était un espace — non pas un vide, mais un lieu habitable, un jardin intérieur où l’on pouvait se retirer sans quitter la table, sans quitter la conversation, sans quitter l’amour.

* * *

Le cahier de Noor était un cahier ordinaire.

Couverture en carton marron, pages lignées, acheté au bazar d’Anarkali pour trois annas. Il n’avait rien de remarquable. C’était précisément ce qu’elle voulait — un objet invisible, que personne ne songerait à ouvrir, posé sous le matelas comme une lettre d’amour qu’on n’a pas encore envoyée.

Elle écrivait des ghazals.

Le ghazal est une forme poétique ancienne — persane à l’origine, puis ourdoue, puis universelle — qui obéit à des règles strictes : des couplets indépendants (sher), liés entre eux par un schéma de rimes (radif et qafia), et dont le dernier couplet porte le nom du poète, comme une signature tissée dans le tissu du poème. C’est une forme qui parle d’amour — mais l’amour, dans le ghazal, n’est jamais simple. Il est toujours double, toujours ambigu : amour humain et amour divin, désir et renoncement, présence et absence, le feu et la cendre du feu. Les grands maîtres du ghazal — Ghalib, Mir Taqi Mir, Hafez — ont fait de cette ambiguïté un art, une discipline, presque une science de l’âme.

Noor écrivait depuis l’âge de seize ans.

Elle avait commencé par imiter Ghalib — tout le monde commence par imiter Ghalib, comme tout apprenti peintre commence par copier les maîtres —, puis elle avait imité Iqbal, puis Faiz, puis elle avait cessé d’imiter et quelque chose d’autre était apparu, quelque chose qu’elle ne savait pas encore nommer, une voix qui n’était ni celle de Ghalib ni celle de Faiz mais la sienne, ou plutôt une voix qui cherchait à devenir la sienne, comme un oiseau qui essaie différents chants à l’aube avant de trouver celui qui lui appartient.

Ses ghazals parlaient de jardins. De lumière. D’arbres. De cette heure entre le crépuscule et la nuit que les Arabes appellent maghrib et les Pendjabis sandhya, cette heure où le ciel de Lahore devient violet, puis indigo, puis noir, et où les étoiles apparaissent une à une, comme des mots qui se forment lentement sur une page blanche. Ils parlaient d’amour aussi, mais d’un amour sans objet précis — ou dont l’objet était peut-être la ville elle-même, ses odeurs, ses sons, ses couleurs, cette beauté quotidienne et fracassante que personne ne remarquait parce qu’elle était là depuis toujours, comme l’air.

Elle ne montrait ses ghazals à personne.

Non pas par peur du jugement — son père aurait compris, sa mère aurait souri, Tariq aurait dit quelque chose d’encourageant et de maladroit. Mais parce que montrer ses poèmes aurait été comme montrer l’intérieur de son corps, les organes, les veines, le battement même du cœur, et qu’il y a des choses qu’on ne montre pas, non par pudeur mais par nécessité, parce qu’elles ont besoin de l’obscurité pour grandir, comme les racines, comme les graines, comme les prières qu’on murmure à voix basse dans la nuit et qui ne sont adressées à personne, ou à tout le monde, ou à Dieu, ou à Lahore, ce qui revient peut-être au même.

* * *

Ce soir-là, le troisième soir du tournage, Noor monta dans sa chambre après le dîner — daal masoor, chapatis, achaar de mangue, un verre de lassi — et sortit le cahier de sous son matelas.

Elle l’ouvrit à la dernière page écrite. Un ghazal qu’elle avait commencé la veille et qu’elle n’avait pas terminé — un ghazal sur la lumière, sur la manière dont la lumière de Lahore change de nature selon l’heure et la saison, et sur l’impossibilité de capturer cette lumière autrement qu’en la nommant, et sur l’insuffisance des noms.

Elle prit le stylo Parker.

Elle pensa à la gare de Lahore. Au rectangle que Cukor formait avec ses mains. Au nihari de Gawalmandi. À l’oiseau que sa mère avait peint dans le platane de la miniature — ce minuscule koel qui chantait en silence sur le papier wasli. À Ava Gardner traversant le hall du Faletti’s pieds nus, et à cette phrase de son père : « Le gardénia et l’absence de regard. »

Elle écrivit.

Pas un ghazal. Autre chose. Quelque chose qui n’avait pas encore de forme, pas encore de nom — des lignes en ourdou qui n’obéissaient ni au radif ni au qafia, qui ne rimaient pas toujours, qui cassaient le vers là où le souffle cassait, comme si le poème respirait au lieu de chanter. Des lignes sur la gare, sur les porteurs en turban rouge, sur le vieil homme du nihari qui avait dit aur ? — encore ? — avec la générosité absolue de ceux qui nourrissent.

C’était maladroit. C’était imparfait. C’était vivant.

Noor écrivit pendant une heure, penchée sur son cahier à la lumière de la lampe de chevet, dans le silence de la maison endormie, pendant que dehors le koel du jardin voisin chantait son chant insistant et impudique, et que quelque part, à trois kilomètres de là, Ava Gardner ne dormait peut-être pas elle non plus dans sa chambre 55, et que les soixante-huit arbres du Faletti’s bruissaient doucement dans la nuit de Lahore, comme s’ils se racontaient entre eux des histoires que personne d’autre n’entendait.

Puis elle ferma le cahier, le glissa sous le matelas, éteignit la lampe, et s’endormit.

Et dans son sommeil elle entendit — ou crut entendre — la voix du vieil arbre sans nom du jardin du Faletti’s, qui disait, dans une langue qu’elle ne connaissait pas mais qu’elle comprenait parfaitement : patience

Chapitre 4 — La contessa aux pieds nus

Elle fumait comme on prie — avec concentration, les yeux mi-clos, le poignet légèrement fléchi, la cigarette tenue entre l’index et le majeur à la manière européenne, et chaque inspiration semblait remonter depuis les poumons jusqu’à un endroit du cerveau où quelque chose se dénouait, se relâchait, comme un nœud défait sous l’eau.

Noor l’avait surprise au bar du Faletti’s, à onze heures du soir.

Ce n’était pas un bar au sens où les Américains l’entendaient — pas de tabourets chromés, pas de néons, pas de jukebox. C’était un salon lambrissé de teck, avec quatre fauteuils en cuir vert bouteille disposés autour d’une table basse sur laquelle trônait un cendrier en cristal et une carafe de whisky que Mr. Masood remplissait chaque soir avec la discrétion d’un majordome et la résignation d’un homme pieux qui sait que l’alcool est haram mais que les clients étrangers ne le sont pas. Aux murs, des gravures coloniales représentant des scènes de chasse dans les montagnes du Cachemire — des Anglais en casque de liège tirant sur des bouquetins depuis des éléphants —, et un portrait à l’huile de Giovanni Faletti lui-même, le fondateur italien, qui regardait la scène avec les yeux d’un homme qui en avait vu d’autres.

Ava Gardner était assise dans le fauteuil le plus éloigné de la porte.

Elle portait un pantalon de soie noire et un chemisier blanc dont les deux premiers boutons étaient ouverts, et ses pieds — encore ses pieds — étaient nus sur le tapis persan. À côté d’elle, sur la table, un gin-tonic entamé et un exemplaire du Time Magazine qu’elle ne lisait pas. Elle fumait et regardait le plafond, où un ventilateur en bois tournait avec la lenteur paresseuse des choses qui ont cessé de croire en leur utilité.

Noor hésita sur le seuil. Elle était revenue au Faletti’s pour récupérer un dossier oublié dans le bureau de Mr. Masood — les permis de tournage pour la gare, qui devaient être signés avant le lendemain matin. Elle n’avait pas prévu de croiser la star. Elle n’avait pas prévu grand-chose, ces derniers jours — les événements avançaient à leur propre rythme, comme un fleuve qui décide de sa vitesse, et Noor se contentait de nager.

« Vous êtes la fille qui parle anglais, dit Ava Gardner sans la regarder. Entrez. »

Ce n’était pas une invitation. C’était un constat. Noor entra.

« Je ne voulais pas vous déranger, Miss Gardner. Je venais chercher un dossier. »

Ava leva les yeux. De près, son visage était différent de ce que les photos laissaient imaginer — plus anguleux, plus fatigué, plus intéressant. Les pommettes hautes, les yeux d’un vert sombre qui tirait sur le brun dans la lumière tamisée du bar, et cette bouche que les magazines qualifiaient de « parfaite » mais qui était en réalité légèrement asymétrique, la lèvre inférieure un peu plus pleine à droite qu’à gauche, ce qui lui donnait, au repos, un air d’ironie permanente, comme si elle venait d’entendre une plaisanterie dont elle était la seule à comprendre la chute.

« Asseyez-vous, dit Ava. Personne ne dort dans cet hôtel de toute façon. Il y a un oiseau qui chante toute la nuit. Un oiseau dément. Qu’est-ce que c’est ? »

Noor s’assit. « Un koel. Un coucou asiatique. Il chante la nuit au printemps. C’est la saison des amours. »

« La saison des amours, répéta Ava avec un demi-sourire. Eh bien, au moins quelqu’un fait l’amour dans cette ville. »

Un silence. Ava écrasa sa cigarette, en alluma une autre — des Lucky Strike, le paquet posé sur l’accoudoir comme un accessoire de théâtre — et regarda Noor avec cette attention soudaine, presque brutale, qu’ont les gens habitués à être regardés et qui, de temps en temps, retournent le regard.

« Vous vivez ici ? À Lahore ? »

« Oui. Depuis toujours. »

« Comment c’est ? »

La question était si vaste et si simple que Noor ne sut pas comment y répondre. Comment c’est, Lahore ? Comment c’est, respirer ?

« C’est…, commença-t-elle. C’est une ville qui ne vous laisse pas tranquille. Elle vous suit partout. Elle entre dans vos vêtements, dans vos cheveux, dans vos rêves. Il y a des gens qui partent et qui sentent encore l’odeur de Lahore dix ans après — l’odeur du jasmin, du diesel et des épices, mélangés ensemble. »

Ava aspira une bouffée de fumée. « C’est exactement ça. Le jasmin, le diesel et les épices. J’ai cru que c’était mon parfum qui avait tourné. »

Noor rit. C’était la première fois qu’elle riait en présence d’Ava Gardner, et ce rire, inattendu, créa entre elles un espace — un espace minuscule, fragile, comme ces bulles de savon que les enfants font dans les jardins et qui durent trois secondes avant d’éclater, mais pendant ces trois secondes elles contiennent un monde.

* * *

Elles parlèrent pendant une heure.

Noor apprit qu’Ava détestait les hôtels. Qu’elle avait été mariée trois fois — avec Mickey Rooney, avec Artie Shaw, avec Frank Sinatra — et qu’elle n’avait rien retenu de ces mariages sinon l’art de quitter une pièce avec élégance. Qu’elle ne se trouvait pas belle — « Je suis photogénique, ce n’est pas la même chose, la beauté c’est autre chose, la beauté c’est Grace Kelly, moi je suis juste une fille de la Caroline du Nord qui a eu de la chance avec l’éclairage. » Qu’elle avait grandi dans une ferme de tabac, qu’elle parlait avec un accent du Sud qu’elle avait appris à gommer pour le cinéma et qui revenait quand elle buvait. Qu’elle aimait l’Espagne, les corridas, le flamenco, les hommes qui dansent mieux qu’ils ne parlent. Qu’elle n’avait pas lu Bhowani Junction avant d’accepter le rôle et qu’elle ne l’avait toujours pas terminé.

« Vous non plus, vous ne l’avez pas lu, dit Ava en pointant sa cigarette vers Noor. J’ai vu votre visage quand George vous a posé la question. »

Noor rougit. « C’est si visible ? »

« Pour une actrice, oui. On vit de repérer les mensonges sur les visages. Le vôtre est très mauvais — votre mensonge, pas votre visage. Votre visage est bien. »

Noor ne savait pas si c’était un compliment ou un diagnostic. Avec Ava Gardner, la frontière était floue.

« Pourquoi avez-vous menti ? demanda Ava.

— Je ne sais pas. Par réflexe. Pour ne pas avoir l’air ignorante.

— C’est la meilleure raison de mentir. Toutes les autres sont pires. »

* * *

Il était minuit passé quand Ava dit qu’elle voulait des cigarettes.

Mr. Masood avait fermé le bar. Le boy avait éteint les lumières du hall. Le Faletti’s s’était replié sur lui-même, comme un animal qui se couche, et les seuls bruits étaient le ventilateur du bar, le chant du koel dans le jardin, et le ronflement lointain du juge Cornelius dans sa chambre 2 — un ronflement régulier, majestueux, qui traversait le couloir du rez-de-chaussée avec l’autorité d’un verdict de la Cour suprême.

« Il n’y a pas de cigarettes américaines à Lahore après minuit, dit Noor. Mais il y a un marchand sur Mall Road qui vend des Gold Flake toute la nuit. »

Ava la regarda. « Allons‑y. »

Elles sortirent.

Le jardin du Faletti’s, la nuit, était un autre pays. Les soixante-huit arbres, privés de lumière, n’étaient plus que des formes — des masses sombres, immobiles, monumentales, qui sentaient la terre mouillée et le neem, cette odeur amère et médicinale qui est le parfum de l’Inde et du Pakistan, l’odeur que les mères utilisent pour éloigner les moustiques et les mauvais esprits, ce qui dans cette partie du monde revient au même. Le vieil arbre sans nom, celui de Guru Nanak, se dressait dans l’obscurité comme une sentinelle, et quand elles passèrent devant lui, Noor crut sentir quelque chose — pas un mouvement, pas un bruit, plutôt une présence, une attention, comme si l’arbre les regardait partir.

Mall Road à minuit.

La grande avenue de Lahore, qui le jour ressemblait aux Champs-Élysées — les platanes, les bâtiments officiels, le musée, le canon Zamzama —, prenait la nuit une autre allure. Les réverbères au sodium jetaient une lumière orangée sur le macadam vide. Les tongas avaient disparu. Les boutiques étaient fermées, sauf ici et là un chai-walla — un vendeur de thé — accroupi devant un réchaud à charbon, qui servait du thé au cardamome dans des tasses en argile à des noctambules, des rickshaw-wallahs, des étudiants, des insomniaques, des amoureux et des fous, c’est-à-dire, à Lahore, à peu près tout le monde.

Ava marchait pieds nus sur le trottoir. Elle avait laissé ses sandales à l’hôtel — ou les avait oubliées, ce qui revenait au même. Elle marchait pieds nus sur les pavés tièdes de Mall Road à Lahore, à minuit, en fumant sa dernière cigarette, et Noor marchait à côté d’elle, et c’était l’une de ces scènes qui n’arrivent qu’une fois dans une vie et qu’on ne reconnaît comme exceptionnelles que des années plus tard, quand le souvenir a eu le temps de décanter et de révéler sa vraie couleur.

« Là-bas, dit Noor. Le marchand au coin. »

L’échoppe était un trou dans le mur — deux mètres carrés de bric-à-brac éclairé par une ampoule nue : des cigarettes en paquets et en vrac, des bidis, du paan, des bonbons, du savon, des peluches poussiéreuses, des images pieuses de La Mecque, un miroir fêlé dans lequel un visage se divisait en deux. Le marchand — un vieil homme sec, ridé comme une noix, portant une calotte en crochet et une barbe teinte au henné — ne leva même pas les yeux quand Ava Gardner s’arrêta devant son comptoir. Il ne la reconnut pas. Il ne savait probablement pas qui elle était. Pour lui, elle était une étrangère grande et brune qui voulait des cigarettes à minuit, ce qui n’avait rien d’extraordinaire — Lahore était pleine d’étrangers, Lahore avait toujours été pleine d’étrangers, depuis les Moghols jusqu’aux Britanniques en passant par les Sikhs et les Afghans et les marchands de la Route de la Soie, et un étranger de plus ou de moins ne changeait rien au cours des choses.

Noor acheta deux paquets de Gold Flake. Ava en ouvrit un, alluma une cigarette, aspira profondément, et dit : « C’est bon. C’est très bon. Qu’est-ce qu’il y a dedans, de l’opium ? »

« Du tabac du Pendjab, dit Noor. Mon père dit que le tabac d’ici est le meilleur du monde parce que la terre est irriguée par cinq rivières, et que l’eau des rivières porte les prières des soufis. »

Ava souffla la fumée vers le ciel de Lahore, où les étoiles étaient si brillantes qu’elles semblaient fausses, comme les étoiles en carton qu’on suspendait au-dessus des décors à la MGM.

« This city smells like it’s dreaming, dit-elle. Comme si elle rêvait les yeux ouverts. »

Noor ne répondit pas. Elle se contenta de respirer — l’air de la nuit, le tabac, le jasmin des jardins voisins, le neem, et cette odeur indéfinissable qui était l’odeur de Lahore elle-même, un mélange de poussière ancienne et de vie neuve, de curry et d’encens, de fleuve et de feu.

Elles rentrèrent en silence. Et quand elles se séparèrent dans le couloir du Faletti’s — Ava vers sa chambre 55, Noor vers la sortie —, Ava dit, sans se retourner : « Bonne nuit, Noor. » Et Noor comprit que c’était la première fois qu’Ava Gardner prononçait son prénom, et que ce prénom, dans la bouche de cette femme qui sentait le gardénia et le tabac, avait un son qu’elle ne lui connaissait pas — un son américain, étiré, lumineux, comme si le mot Noor — lumière — venait de s’allumer.

* * *

Stewart Granger était un autre monde.

Noor le voyait chaque matin au petit-déjeuner du Faletti’s, impeccablement rasé, vêtu d’une chemise blanche à col amidonné même quand le thermomètre atteignait trente degrés, lisant le Times avec une application de gentleman fermier — il avait, apprit-elle, une propriété dans le Surrey où il élevait des chevaux et des labradors, ce qui semblait être l’occupation naturelle des acteurs britanniques entre deux films. Il était poli, courtois, légèrement distant — non pas par arrogance mais par cette réserve insulaire que les Anglais portent comme un vêtement supplémentaire et qu’ils n’ôtent que dans l’intimité ou dans l’alcool.

Il appelait Noor « Miss Qureshi » et ne posait jamais de questions sur Lahore, ce que Noor trouvait à la fois reposant et dommage. Il vivait dans le film comme un acteur vit dans un film — concentré sur son rôle, professionnel, hermétique au monde extérieur. Quand il sortait du Faletti’s, c’était pour aller sur le plateau et en revenir, comme un fonctionnaire qui va au bureau. La ville ne l’intéressait pas. Ou plutôt, elle l’intimidait — Noor le sentait, cette légère crispation quand les rues devenaient trop bruyantes, trop colorées, trop vivantes, quand la foule se pressait autour de la voiture et que des visages apparaissaient aux vitres, curieux, souriants, insistants, et que Granger regardait droit devant lui avec la fixité d’un homme qui traverse un territoire ennemi.

Mais il était bienveillant. Il portait les sacs des figurantes quand elles trébuchaient sur les câbles. Il offrait du thé aux techniciens pakistanais. Il avait appris à dire shukriya — merci — avec un accent si extraordinairement britannique que les Lahori éclataient de rire et le corrigeaient, et il recommençait, et ils riaient encore, et c’était, peut-être, sa manière à lui d’entrer dans la ville — par la porte étroite de la maladresse et de la bonne volonté.

* * *

George Cukor, lui, entrait par toutes les portes à la fois.

En dix jours, il avait compris plus de choses sur Lahore que Granger n’en comprendrait en trois mois. Il avait compris que le Mall Road n’était pas Lahore — que c’était la vitrine, le masque colonial, l’emballage, et que la ville vraie était derrière, dans les ruelles de la vieille cité, derrière les portes moghole, dans les bazars, les sanctuaires, les cours intérieures où des artisans fabriquaient les mêmes objets depuis cinq siècles. Il avait compris que la nourriture était un langage — que le nihari du matin n’avait pas le même sens que le karahi du soir, que le thé au cardamome offert par un inconnu était une déclaration d’hospitalité aussi solennelle qu’une poignée de main en Occident. Il avait compris que la musique était partout — dans les radios qui diffusaient des ghazals depuis les échoppes, dans les appels à la prière qui se chevauchaient d’un minaret à l’autre cinq fois par jour, dans le taka-tak des couteaux à Gawalmandi, dans le cliquetis des bracelets en verre des femmes au bazar.

Et il avait compris Noor.

Pas complètement — personne ne comprenait complètement Noor, pas même Noor elle-même —, mais il avait compris qu’elle était plus que ce qu’elle montrait. Il le sentait à ces instants où elle traduisait et où quelque chose passait dans son regard — une lueur, une hésitation, comme si elle cherchait non pas le mot juste mais le mot beau, comme si traduire était pour elle un acte d’écriture autant qu’un acte de communication.

Un soir, après une longue journée de tournage à la gare, Cukor lui demanda de rester un moment dans le jardin du Faletti’s. Ils s’assirent sous un frangipannier. L’air sentait le jasmin et le diesel — les deux parfums fondamentaux de Lahore, qui se combattaient et se complétaient comme les deux voix d’un duo.

« Parlez-moi de ce film que nous tournons, dit Cukor. Pas le film technique — le film tel que vous le voyez, vous. »

Noor réfléchit. « Vous tournez un film sur la fin du Raj dans un pays qui est né de cette fin. C’est comme tourner un film sur un accouchement dans la chambre du bébé. Tout le monde ici connaît l’histoire — pas parce qu’on la leur a racontée, mais parce qu’ils la portent dans leur corps. La Partition. Les trains de morts. Les familles séparées. Quand vos figurants jouent la foule en colère à la gare, ils ne jouent pas, Mr. Cukor. Ils se souviennent. »

Cukor la regarda longuement. Puis il dit, d’une voix douce : « Vous êtes extraordinaire, Miss Qureshi. Et je pense que vous le savez. Ce qui est encore plus extraordinaire, c’est que vous faites semblant de ne pas le savoir. »

Noor baissa les yeux. Le frangipannier laissa tomber une fleur blanche sur la table, entre eux, comme une ponctuation.

Elle ne répondit pas.

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