Carnets de campagne #1

Carnets de campagne #1

02 Juin 2019 Littérature
Voyage
Livre Carnets de campagne #1 Des lettres en forme de carnet de campagne, jour après jour, pour consigner quelque part le flux des jours. Il n’y aura pas beaucoup de jours comme celui-ci, chaud et fiévreux, où le vent ne semble pas laisser complètement son jeu ouvert face au soleil. Chacun reste sur son quant-à-soi. Forcément, il sera encore question de Chine. Forcément, puisqu’il sera question de Victor Segalen. C’est d’ailleurs ennuyeux, ce nom de famille. Segalen. Le premier e est bien prononcé tel un “é” mais n’a pas d’accent. Particularité de ces noms de famille bretons qui ne connaissent pas les accents. Mais Segalen s’appelait autrefois Ségalen (Ségalin), et Ségalin est devenu Ségalène… mystère non résolu des prononciations en terre celtique.

Il sera aussi question de plantes que l’ardeur du soleil a rendu molles, assoiffées, le temps d’une après-midi torride, à peine perturbé par  quelques nuages sans conséquences qui auront eu le loisir de couvrir le paysage d’une ombre passagère.

“Là où vous allez, rien ne saurait vous arrêter
Je puis te confier ma vie comme ma mort
Fier coursier nos rêves partagés
Sur mille lieues fendre l’espace ouvert”

Du Fu (poète de l’ère Tang)

Carnets de campagne #1 Photo de la mission Segalen en Chine en 1917 Entre deux courants d’air, stratégiquement posté entre deux fenêtres ornées de fleurs, d’un côté, la saveur sucrée d’un rosier noisette blanc qui étincelle de lumière, de l’autre, un chèvrefeuille qui étonnamment, répand comme un parfum de frangipanier juste avant que le soleil ne darde ses rayons puissants sur sa floraison ; je me laisse aller à de douces rêveries où il est question de Chines plurielles, de livres, d’œuvres complètes inabordables, de destins hors du commun de voyageurs au long cours, aux yeux clairs et à la peau tannée par le soleil d’autres latitudes. “N’empêche, vous n’attendez que de pouvoir réenregistrer vos malles dans une cabine, de remettre la botte à l’étrier, de déplier vos cartes. Repartir.” La journée a passé sans que tu ne t’en rendes compte, une journée venteuse et chaude comme un jour sorti des chemins balisés à Bangkok, à deux pas du Wat Pho où une pagode chinoise délabrée trônait seule dans un jardin non moins abandonné, à côté, un temple aux tuiles vernissées, à la blancheur immaculée, aux senteurs d’encens qui se répandent dans un ciel d’un bleu qui n’existe pas. Terrassé par la chaleur d’un soleil au zénith, tu t’es assis sur les marches d’un stûpa blanc comme l’habit des morts. Et tu t’es endormi accroupi, la tête dans les genoux, le temps de reprendre tes esprits.
03 Juin 2019 Littérature
Voyage
Livre Et puis c’est surtout l’écriture de Jean-Luc Coatalem, que j’avais déjà rencontrée. Nouilles froides à Pyongyang… Au sortir d’une nuit chaude, harassante, après une journée torride où le soleil a recuit ma peau, les yeux injectés de sang, certainement une fièvre tropicale cachée qui ressortirait par à-coups, je reprends ma lecture sous un pauvre ciel gris terne, aux nuages frangés de la lumière du levant, d’un soleil qui se serait levé dans un horizon trop lointain.

Il est des auteurs qui ont émaillé mon parcours de lecteur et qui ont laissé sur ma peau leur trace en moi, comme des tatouages à l’encre de Chine. Jean-Luc Coatalem, Patrick Deville, Olivier Germain-Thomas, Daniel Rondeau. Et tous les autres qui sont arrivés par-devers moi dans l’ombre des jours torrides, en me laissant pantois. Parfois l’auteur et l’auteur se mélangent, parfois l’auteur est l’auteur de l’auteur ; les frontières se masquent, la lisière devient un front fuyant.

Carnets de campagne #1 “Mon amante a les vertus de l’eau.” Depuis toutes ces années, pas une semaine où je ne vous ai feuilleté, relu, fourré dans l’un de mes sacs, ajouté à mes valises. Mon premier Stèles ? Un “Poésie / Gallimard”, griffonné et dépareillé, relu dans un hôtel de la corniche de Sidi Bou Saïd, – le bleu gentiane de la Méditerranée entre le chaulé des murs, la terrasse, le thé brûlant, le soleil comme un miroir, vous, et cette jeune femme très brune, à la peau ambrée. “Mon amante a les vertus de l’eau : un sourire clair, des gestes coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte”, lui répétais-je dans le triangle de l’ombre. Elle préférait la mer. L’étincellement. 08 Juin 2019 Littérature
Voyage
Livre Et puis il y a aussi les souvenirs avec lesquels on continue de vivre, chaque jour avec son lot de surprises. Je rêve la nuit d’îles visitées lors d’un été chaud, de petites îles sur lesquelles on se rend sur des coquilles de noix aux bords peinturlurés de couleurs vives, dont le moteur pétaradant est manœuvré par de jeunes hommes au visage marqué par le soleil et la pluie, au menton hirsute, qui sentent le vent et le travail harassant des jours enfiévrés.

Kekova, sur les chemins de la civilisation lycienne, la pire chaleur qui soit, des eaux profondes dont on voit les fonds sous la surface lisse et turquoise – on croirait ce mot inventé spécialement pour la Turquie, mot qui se dit turkuaz en turc… -, des cactus sur lesquels poussent les boules piquantes des figues de Barbarie au détour des chemins qui montent vers une forteresse abandonnée, crénelée de merlons en forme de tulipes ottomanes, des linteaux massifs de pierre sculptée que plus personne ne regarde, les fondations de pierres que l’on peut voir sous le niveau de la mer et qui témoignent qu’un jour des hommes et des femmes ont vécu ici, puis ont été chassés par la force de la terre qui tremble – ou par un autre fléau, peut-être par les armées romaines…

Je ne connais pas suffisamment Segalen pour savoir s’il est allé en Turquie. Et qu’y aurait-il trouvé s’il y était allé ? Aurait-il joué les archéologues en parcourant les ruines de Hisarlık, l’antique Troie, que Heinrich Schliemann mit au jour en 1871 ? Aurait-il découvert les restes de Göbekli Tepe qui n’ont été découvert qu’en 1963 ?

Non Segalen est l’homme de la Chine avant tout, mais on ne peut être l’homme de partout à la fois. Je retourne en Chine.

Carnets de campagne #1 Kaleköy (Simena) – août 2012 “Puissant le cheval terrestre, remarquable l’homme-dragon.” A force, je crois avoir lu la plupart de vos textes, les annotant, les méditant (Essai sur l’exotisme, Essai sur le mystérieux, etc.), collectionnant les éditions Fata Morgana ou celles de Rougerie, achetées à la librairie Les Martinaux, rue Boulard, à Paris, tenue par une jolie femme timide, à qui j’ai laissé une ardoise, et puis j’ai amassé aussi vos clichés, collecté tous les articles de presse vous concernant. Mon rêve : un original de Stèles, imprimé en 1912 par les presses du Pei-t’ang, l’un des quatre-vingt-un exemplaires de tête, correspondant au nombre de dalles de la troisième terrasse du temple du Ciel à Pékin. A défaut, j’en ai acquis la réédition chez Chatelain-Julien, sceaux cinabre, emboîtages à fermoirs d’os. Mais je possède quand-même la copie d’un estampage, fruit de votre deuxième expédition : une feuille offrant, blancs et grumeleux sur l’encre anthracite, dix idéogrammes flottant comme des atomes. La transcription : “Puissant le cheval terrestre, remarquable l’homme-dragon.” Elle me tance et me ravit.
J’avais cru pouvoir lire ce livre en une semaine, tout en ne me pressant pas, mais la vie quotidienne, avec son lot d’imprévus, la fatigue et la tension aidant, je n’ai été capable de rien, laissant mon livre au bord de la table de chevet, un crayon à papier comme marque-page resté coincé à la page 68.
09 Juin 2019 Carnets de campagne #1 Je me connais, incapable de lire avec ténacité le même livre plusieurs jours de suite. Je suis tombé, il y a quelques jours de cela, dans mes cartons de livres qui sèchent au grenier comme de grandes feuilles de tabac, sur un livre encore ensaché de plastique, un gros livre aux éditions Quarto Gallimard. Encore un. André Chastel. Le spécialiste français de la Renaissance italienne qui avait écrit pour la collection dirigée par André Malraux, L’univers des formes. Comme toujours, j’aime entrer dans ces livres en perdant mon temps à lire les préfaces, préambules, avertissements, notes de bas de page, notes en fin de texte, marginalia, qui recèlent souvent des éclaircissements grâce auxquels le texte se lève, prend une consistance particulière et révèle ses connaissances aux profanes que nous sommes. Carnets de campagne #1 Gentile et Giovanni Bellini – Saint Marc prêchant à Alexandrie – 1504-1507 “Les statues sur les places avaient une telle signification qu’on se ruinait pour en ériger.” Les moments doctrinaux ne sont pas les moteurs de ce développement, mais des symptômes à interpréter. Ce mouvement intellectuel a des aspects un peu encombrants, mais il révèle précisément la présence et l’ampleur croissante de cette intuition que par l’art – architecture, figuration -, l’homme se reconnaît et de définit lui-même. L’art joue donc un rôle nouveau dans la connaissance de soi mais, plus encore, dans la société : “Il m’est venu plus fortement que jamais à l’esprit que les œuvres d’art en tant qu’images, mais aussi en tant qu’œuvres d’art pesaient d’un certain poids dans une société comme celle de la Renaissance. Cela veut dire qu’elles créaient des événements à l’intérieur de cette société. Elles jouaient un rôle, elle définissaient un certain type de réflexion, elles propageaient des idées ; le terme de propagande comme celui de publicité, sont des termes modernes, un peu fades, qui ne rendent pas compte de la puissance d’effet que pouvaient posséder les œuvres d’art à la Renaissance. Les statues sur les places avaient une telle signification que l’on se ruinait pour en ériger. On dépensait une fortune que l’on n’avait pas pour se faire faire un tombeau par un grand artiste.
10 Juin 2019 Victor Segalen est mort il y  maintenant cent ans, à un mois près. Cher Victor, très cher Victor, vous êtes mort, quelque part dans le chaos des rochers de Huelgoat.

Au détour d’un chemin, un livre posé non loin, Shakespeare, votre corps s’est vidé de son sang. Un accident peut-être, une blessure, une coupure que vous tentâtes de maîtriser, vous le médecin qui vous prodiguiez sans barguigner onguents et potions pour vous guérir de cette mélancolie qui vous tuait à petit feu, un garrot pour endiguer l’hémorragie… Une mise en scène plus probablement, savamment déguisée, masquée aux yeux du monde pour ne pas trop brusquer vos proches, déjà passablement épuisés par la vie qui s’échappait doucement de votre corps.

Mais il reste le souvenir des jours heureux vécus au loin, dans les campagnes du Sseu-tch’ouan, sur les bords des chemins jonchés de cadavres de chevaux en pierre, décapités, dans un ailleurs qui vous comblait.

Carnets de campagne #1 Victor Segalen au Sseu-tch’ouan, avril 1914

A l’orée de Paris, dans un jardin frais sous le maigre soleil d’un mois de juin qui peine à se révéler, cent ans et quelques jours plus tard, vous êtes toujours présent, revêtu de votre gabardine sombre, le cheveu frisant sous l’humidité d’une campagne revêche, comme autrefois dans la forêt sombre des chênes poussant entre les roches usées par les pluies, la moustache peignée et le regard perdu dans une autre vie.

Il reste les livres qui s’effeuillent au rythme des jours qui passent, et celui qui tourne doucement les pages n’est autre qu’un de ceux qui sont venus à votre suite, lancer à nouveau la flèche qui se plantera dans le sol meuble d’un champs argileux.

15

Juin 2019

L’œil endormi, le corps somnolent, bercé par le hamac dans lequel j’ai fini par tomber…

… après une demi-journée sans vie, le ventre dégarni, la boucle de ceinture chauffée par les piques du soleil, affalé sous un magnolia géant à grandes fleurs blanches, débraillé comme un travailleur de l’ombre, j’ai fini par me réveiller d’un sommeil léger ponctués de rêves étranges, d’une femme nue sur un lit alanguie sur une serviette humide, sortie de sa douche certainement, d’un livre ouvert sur le sable de la dune de Pyla, rongé par le sable, de briques de terre cuite et de tuiles vernissées, je me suis dit qu’il était temps de clore ce carnet de campagne et de retourner à mes lectures savantes. Un déjeuner léger de viande marinée à l’huile d’olive et citron, et de melon brodé frais, sucré comme un baiser du soir, un café corsé pas trop chaud, et je me laisse aller à de nouvelles rêveries, de bangkokeries comme je suis le seul à pouvoir en imaginer.  Carnets de campagne #1 Victor Segalen en Chine, avril 1914

“Précipitations et narcoses, éblouissements et lâcher-tout.”

Lagunaire et torrentueuse. Dans son Dictionnaire amoureux de la Bretagne, Yann Quéffelec aura eu ce joli mot : “On a l’impression que Segalen est constamment sur le point d’entreprendre une œuvre immense. On finit par le créditer de cette immensité…”
Écrite en une quinzaine d’années, ce qui est très peu, celle-ci est en effet démesurée autant qu’en jachère, grosse de ramifications, de variantes, jusqu’à dix pour “Stèles”. Elle fonctionne de façon rhizomique : un thème principal autour duquel se greffent des projets adjacents, ceux-ci prenant parfois le pas sur le premier. Avec un versant sinologique (Chine, la grande statuaire ; les Origines de la statuaire de Chine ; Rapport de mission, etc.) qui, même s’il est tenu en haute estime par les experts, décourage son lecteur, à l’exception peut-être de segments comme Le Tombeau du fils du roi de Wou, où le relevé du tumulus, le schéma des douves et le plan du souterrain rendent le propos plus digeste…
De surcroît, nombre d’écrits restent en pointillé, parfois sur trois feuillets, tels ces Immémoriaux bretons, ou juste documentés et titrés dans des chemises de couleurs glissés dans des emboîtages de soie. D’autres se sont évaporés, comme les Fantômales, à peine vingt paragraphes. Ou demeurent virtuels : les alternatives, les remords, les passages illisibles n’ont pas scellé le texte – pour votre Thibet, l’un des préfaciers comparera les fragments à des pics émergeant du brouillard. Au-delà de vos entêtements à travailler “comme un enragé”, la pratique de l’opium vous aura sans doute joué des tours : précipitations et narcoses, éblouissements et lâcher-tout. Au final, ce sont les fondations autant que les ruines d’une architecture angkorienne, massifs et places, labyrinthe. Recluse et expansive. A pénétrer, à réveiller.

Retour à la réalité, aux livres, aux pages endormies, aux chinoiseries. Encore un dernier bout de texte, en hommage à Victor Segalen et à vous aussi, Jean-Luc Coatalem, qui me transportâtes moult fois sur les routes de Chine et de Bretagne à la redécouverte de l’auteur de René Leys, des Stèles et des Immémoriaux.

Avant : Les plus belles mains de Delhi

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