Quartier Cholon : immersion dans l’ancienne Saïgon

quartier cholon

À l’heure de mondialisation, Saïgon est résolument tournée vers le futur. La mégalopole du Sud Vietnam nous donne toujours l’impression d’une ville ultra moderne avec des gratte-ciels et des complexes commerciaux. Le développement urbain passe à une vitesse vertigineuse et laisse peu de place au patrimoine historique. D’ici là, on aperçoit à peine quelques vieilles bâtisses coloniales qui nous laisse imaginer une ancienne Saïgon surnommée «la Perle d’Orient». Et pourtant, l’ancienne Saïgon est toujours là, mais il faut une bonne dose de curiosité pour la trouver. C’est dans le quartier Cholon que l’on peut retrouver son visage d’antan.

Cet article est fruit de ma propre immersion dans le quartier Cholon, avec l’assistance d’un ami saïgonnais dont les ancêtres sont immigrants chinois. Malgré la fierté d’un Vietnamien de souche que je suis, la communauté chinoise à Saïgon est un autre monde. C’est une sensation étrange quand les regards curieux des gens du coin suivent mes pas. Je me sens un intrus dans une enclave chinoise, sur le sol de mon propre pays! Ici, parler chinois, enfin le dialecte régional, est une arme redoutable. Comment ça se fait qu’un Vietnamien de souche se sent étranger dans un Chinatown? Voici l’explication

Quartier Cholon raconte l’histoire de l’immigration chinoise

Comme expliquée en partie dans l’histoire de la cuisine vietnamienne, l’immigration chinoise au Vietnam débute au XVIIe siècle. La chute de la dynastie Ming en Chine a déclenché le départ massif des Chinois appartenant principalement aux couches sociales inférieures. Les premiers immigrants chinois ont débarqué au Sud Vietnam à la fin du XVIIe siècle, sous la protection des seigneurs Nguyen. Dans le but de défricher des terres fertiles du Delta du Mékong, les Chinois furent autorisés à s’installer dans un faubourg marécageux qui est devenu plus tard le quartier Cholon.

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Pendant la colonisation française au XIXe siècle, Saïgon était la capitale de la Cochinchine coloniale. La ville fut l’objet d’un vaste programme de l’aménagement urbain. Les boulevards en damier ont vu le jour, les marécages furent asséchés, les canaux furent creusés pour favoriser le commerce fluvial. Dans ce contexte, le quartier Cholon est devenu une zone militaire stratégique pour les colons français. C’était vraiment la porte d’entrée au Delta du Mékong et le riz figure parmi les marchandises les plus recherchées de l’époque.  Les immigrants chinois ont profité de la protection française pour renforcer leur position dans le quartier Cholon. Ils ont commencé à bâtir des habitations résidentielles autour du marché, des temples, des sociétés de service auxiliaire, des congrégations, etc.

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Le sens commercial est infusé dans la veine de chaque Chinois immigrant , que l’on soit au Vietnam, en Thailande, en Malaisie ou ailleurs dans le monde. Ces communautés, malgré leur intégration propre dans chaque pays d’accueil, partagent les racines communes. C’est dans cette logique qu’elles tissent facilement des liens économiques et sociaux. Les Vietnamiens d’origine chinoise du quartier Cholon entretiennent les liens commerciaux privilégiés avec Hong Kong, Singapour, Malaisie, Philippines, là où il y a une forte communauté chinoise.  C’est grâce à ce maillage extraordinaire en Asie du Sud-est que l’économie française en Cochinchine était en plein essor au début du XXe siècle.

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Pendant la première moitié du XXe siècle, la Chine continentale n’était qu’un empire fragile déchiré par les puissances européennes insatiable, puis par les guerres civiles. De nouveaux immigrants ont débarqué en Cochinchine, ce qui mettait la pression sur le contrôle démographique du bureau colonial. Les Français ont dû serrer la vis et taxer ces nouveaux venus, issus du milieu rural et pauvre. C’est grâce aux archives coloniales qu’on sait le nombre de Chinois installés au quartier Cholon, évalué à 60,000 individus dans les années 1930. Aujourd’hui, ils sont 500,000 à Saïgon.

Quartier Cholon reflète la fibre commerciale

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Le commerce est la raison d’être de la communauté chinoise de Saïgon. La richesse vient d’un savoir-faire ancestral passé de père en fils et du travail sans relâche. La recette de leur succès se repose sur le partenariat durable basé sur la confiance réciproque. C’est comme ça qu’ils détiennent le pouvoir économique au Vietnam. Malgré un modeste pourcentage de 7% de la population saïgonnaise, la communauté chinoise représente un tiers du poids économique du pays.  Beaucoup de propriétaires des grands groupes sont d’origine chinoise : Sacombank, Kinh Do (confiserie), Thien Long (stylo).

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Dans le quartier Cholon, le marché Binh Tay illustre parfaitement l’influence économique de la communauté d’origine chinoise. Son fondateur est Quach Dam, originaire de Jiao Zhou en Chine. Comme la plupart des compatriotes chinois, il quittait la Chine en pleine crise politique et guerre civile à la fin du XIXe siècle. Par la force du travail innée et la fibre commerciale remarquable, il a rapidement gravi les échelons sociaux et jouait le rôle clé dans la municipalité de Saïgon.

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Surnommé “roi du commerce”, Quach Dam fut l’auteur de la construction du marché Binh Tay, conçu dans le style sino-vietnamien avec des matériaux les plus modernes de l’époque. Fort de son charisme, Quach Dam est devenu un génie protecteur du lieu. On trouve encore sa chapelle en marbre située dans un jardin qui est, aujourd’hui, un lieu de culte pour les commerçants du coin.

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La force du travail est enseignée très tôt dans l’éducation familiale. À partir de l’école primaire, les enfants commencent déjà à aider leurs parents à tenir la boutique. Ils apprennent des choses sur le tas et acquièrent très tôt le sens commercial et l’esprit entrepreneurial.  Vous croiserez pas mal de jeunes en train de surveiller le comptoir, faire l’inventaire, décharger des marchandises ou entrer en contact avec les clients de passage. Dans certains pays occidentaux, cette méthode éducative est peut-être perçue comme une forme d’exploitation infantile? Enfin c’est ce dont j’ai entendu parler. Dans la tête d’un Vietnamien d’origine chinoise, c’est de la discipline et ça façonne le sens de responsabilité. Ce n’est pas surprenant que les jeunes générations auront plus de chance de réussir dans les affaires. Pour renforcer le succès, les gens du quartier Cholon s’appuient sur le soutien des «Clubs» d’entrepreneurs, nommés Congrégations chinoises. C’est à travers ces institutions que l’on comprend mieux le fonctionnement de la communauté chinoise.

Espace de vie communautaire

Au début de la création de Saïgon, Cholon était un faubourg entièrement indépendant et c’est voulu par les colons français. Initialement un endroit marécageux parsemé de rizières, les immigrants chinois sont venus assécher la terre et mettre en place un marché. C’est pendant des années 1950 que Cholon fut annexé à l’agglomération saïgonnaise et est devenu un quartier. Ce changement administratif n’a pas affecté le mode de vie communautaire des immigrants chinois. Face à la modernité urbaine, le visage de Saïgon a beaucoup changé, mais le quartier Cholon a su préserver son identité du XIXe siècle, surtout au niveau socio-culturel.

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Les congrégations chinoises furent inventées à partir du XVIIe siècle dans le but d’aider les immigrants compatriotes à l’étranger, essentiellement sur le plan financier. Au fil du temps, ces institutions sont devenues le noyau culturel des communautés chinoises du quartier Cholon.  C’est non seulement un regroupement économique, mais aussi un lieu de culte et un creuset culturel pour les fêtes à caractère spirituel.

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Les congrégations sont comme un rideau de filtrage qui empêche le vent de modernité de pénétrer dans l’ancienne Saïgon de Cholon et de détruire les traditions ancestrales qui règnent dans le lieu. Les descendants des immigrants chinois fréquentent les écoles bilingues sino-vietnamiennes et apprennent les premières leçons empiriques des affaires.

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La Chine est un pays immense avec une incroyable diversité de dialectes. Ainsi, les immigrants chinois au Vietnam sont originaires de plusieurs provinces méridionales : Canton, Jiao Zhou, Hainan, Fujian, He, etc. Donc, chaque province a sa propre congrégation à Saïgon. Malgré la différence linguistique, le dialecte cantonnais s’avère d’être la langue de communication principale entre tous les immigrants chinois. Suite à plusieurs générations, ces gens continuent à parler cantonnais à la maison ou au sein du quartier Cholon. Ils ne reconnaissent pas le mandarin qui est la langue officielle en Chine. D’ailleurs, ils ne gardent plus aucun lien avec l’ancienne patrie de leurs ancêtres. Il se sentent parfaitement vietnamiens, tout en préservant la tradition ancestrale.

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Si les marchés, pagodes, congrégations, temples sont les espaces publics facilement accessibles aux touristes, les zones d’habitation le sont moins. Elles se trouvent dans les ruelles exigües, bordées de maisons délabrées. Dans une allure de bidonville, ces ruelles nous expliquent pourquoi les immigrants chinois font peu d’attention aux conditions d’hygiène de leur logement. Ils gagnent beaucoup d’argent grâce au commerce, mais ils sont aussi très superstitieux. Tous ces gens pratiquent le culte des génies et croient absolument à la loi de géomancie. Ils n’osent pas trop innover complètement la maison, par peur de déranger le génie invisible qui la protège. Une autre croyance nous dit comme suit : si on réussit à s’enrichir grâce à l’état actuel de la maison, mieux vaut le garder tel quel faute de quoi la richesse va partir en fumée!

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L’habitat nous renseigne une empreinte collective très marquée dans les quartiers résidentiels. Les immigrants chinois aiment bien se regrouper dans un espace concentré. Du coup, dans une maison à deux étages, un peut trouver jusqu’à 4 familles qui cohabitent sous le même toit. Très peuplée, et pourtant, c’est une atmosphère calme, tellement contraste par rapport à une Saïgon effervescente que l’on connaît habituellement.

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Un havre de paix qui cache une inquiétude quant à la pérennité de ces maisons devenues trop vétustes. La dégradation se voit, mais les autorités locales ne font pas grand chose pour améliorer la situation. Malheureusement, à l’heure de la cupidité capitaliste teintée de corruption, la préservation d’un patrimoine culturel ne fait pas bon ménage avec la manne financière apportée par les promoteurs sournois. Selon le plan urbaniste de la municipalité saïgonnaise, toutes les ruelles traditionnelles du quartier Cholon devraient disparaître d’ici 5 ans. L’espace de vie à la chinoise risque de céder la place à des immeubles impersonnels, des centres commerciaux sans âme. Ce changement n’est guère bienvenu par la communauté chinoise du coin. Au contraire, c’est la tristesse profonde de voir  la belle Saïgon perdre son identité d’origine en faveur une image plus moderne et dynamique.


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