08 Inde – Octopussy

Publié le 07 janvier 2017 par Jesse Eat World

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"Je crois qu'on va en Inde en grande partie pour savoir pourquoi on y va."
- Alain Corneau

Le rêve éveillé

Sa structure carrée aplatie fait penser à un gigantesque marshmallow écrasé à la surface de l’eau par la main divine. Ses façades sont d’un blanc immaculé. Elles surgissent du lac dans toute leur gloire, exposant tour à tour voûtes harmonieuses, niches finement sculptées, arabesques, balcons, chhatris* et autres prouesses de l’architecture rajpute. Au lever du jour, les collines qui s’étirent au loin derrière leurs couvertures de brume, les premiers navires qui s’élancent sur l’écume chatouillante et les teintes de rose-orangé qui drapent l’horizon bercent Udaipur et son Lake Palace d’une ambiance profondément romantique et reposante.

Je suis dans l’un des plus beaux endroits depuis le début de mon voyage. La magie du paysage qui m’entoure est saisissante. Où que mes yeux se posent je suis émerveillé. J’ai envie de traverser le lac pour aller crapahuter dans les montagnes, de parcourir les ruelles grouillantes à la recherche de quelques temples cachés, de louer une Jeep pour arpenter les campagnes Rajasthanaises.

Risques du métier

Pourtant je reste planté là, sur le toit de la Bunkyard Hostel à observer le décor et à prendre le soleil tel le mollusque vaseux fraîchement refoulé par la marée. Malade depuis mon étape de Jaipur, la fatigue se cumule voyage après voyage et j’ai l’impression petit à petit de perdre toute volonté.

Ce n’est pas le genre de maladie qui vous cloue au lit avec 30°c de fièvre, non, plutôt le genre qui vous pousse à passer une quantité inhabituelle de temps dans l’une des pièces les plus exiguës de la maison. Alors lorsqu’il s’agit de rassembler le peu de motivation restant pour m’extirper hors des murs de l’auberge, la scène prend des tournures d’expédition car il s’agit, quelle que soit la destination, de vérifier qu’elle soit bien pourvue de « petits coins » et de tout organiser de façon à graviter autour de cette zone stratégique sans trop s’en éloigner. La scène se répète infiniment lorsqu’il faut passer d’une « safe zone A » à une « safe zone B ». Sans compter que je ne me balade jamais sans mon bazar pharmaceutique, ma tenue anti-sudation (il fait 35°c) et ma bonbonne d’eau. Je ne peux pas risquer la déshydratation… J’ai l’air pitoyable. Et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, j’aurais dû être plus prudent face aux mille et un mets et breuvages qu’il m’a été donné de goûter.

Dans ces circonstances, mes doutes des premiers jours ne mettent pas longtemps à me rattraper. L’Inde me fait l’effet de trop plein et je me retrouve une nouvelle fois propulsé au-devant du déphasage culturel. Cela semble logique, à force de voyager, on s’immerge dans des cultures résolument différentes. Sans bouée de sauvetage, sans havre de « repaysement » on prend le risque de boire la tasse tout simplement.

Fenêtre sur cour

Un après-midi, la fringale m’attire à l’intérieur d’un restaurant dont une pancarte accrochée à l’entrée vante l’incroyable vue du dernier étage. Ni une, ni deux, me voici quelques minutes plus tard attablé, seul, à la terrasse du 5ème. La vue est surprenante ! Non pas sur le lac, de ce côté-là je me suis fait avoir, mais ce qui m’attire ce sont les scènes de rue qui s’offrent à moi à 360°. Un flic qui s’installe pour sa sieste à l’abri des regards (qu’il croit !). Une petite dame au dos courbé et aux cheveux grisonnants qui peine à descendre les longues marches du Jagdish Temple. Elle est mignonne avec son air serein malgré l’effort inhumain qu’elle semble accomplir. En bas c’est la cohue, les pousse-pousse et les rickshaw se tirent dans les pattes à savoir qui passera le premier dans des ruelles larges comme le bras.

« Ram ram ram », le son de quelque orchestre spirituel retentit depuis l’enceinte du temple alors même qu’une nuée de volatiles s’envole à l’assaut des petites figures sculptées dans les rainures de ses toitures. Je suis assis aux premières loges de ce fantastique spectacle concentré sur le « clic clac » de l’obturateur. C’est tout juste si je remarque la présence d’un invité discret qui s’est glissé dans mon dos et engloutis goulûment tout ce qu’il trouve sur son passage.

A force d’arpenter les rues autour du Jagdish Temple, jour après jour, je commence à en connaître les recoins tortilleux. Je prends le temps d’échanger avec les boutiquiers qui attendent les touristes à la sortie du City Palace, suis devenu ami avec ce chauffeur de rickshaw à qui je refuse chaque jour la même course à travers la ville et à la place nous échangeons un brin de causette. Rapidement j’ai fait mienne la routine de la cité. Je lézarde tranquillement la journée lorsque le soleil est de plomb avant de me changer en animal nocturne, parcourant les rues à la recherche des trésors du crépuscule.

Nocturne Indien

Chaque soir la ville regagne son âme et crépite de mille feux. C’est magnifique. Au bord du Lac Pichola, le reflet de la lune dessine sur l’écume une piste étincelante qui semble mener tout droit vers un monde fait de constellations, de galaxies et de rêves infinis. Dans les rues, les bars et restaurants rivalisent d’astuces et de pancartes toutes plus kitsch les unes que les autres pour mettre en avant leur rooftops flamboyants.

Lorsque l’aiguille indique 22h, débute dans chaque établissement un rituel savamment orchestré: le silence succédant à l’euphorie, les salles à manger sont plongées dans l’obscurité et les vidéoprojecteurs s’allument au diapason pour une séance spéciale de James Bond: Octopussy. Plus de 30 ans après sa sortie, le film fait toujours la fierté de la cité Rajasthanaise qui lui a prêté ses décors naturels, notamment le sublime Lake Palace, demeure de la mystérieuse Octopussy.

L’agent 007 est encore dans de beaux draps – Copyright D.R, Source

Ce soir, je retrouve Rodo. Il a fini par rallier Udaipur. Au passage je fais la connaissance d’Arnaud qui l’accompagne. Il a la trentaine, sa barbe hirsute cache un sourire chaleureux, je le vois déjà comme un pote. Sa famille possède pas mal de terres en Afrique du Sud où il exerce le métier d’agriculteur. Il parle l’Afrikaans, moi le Néerlandais, en gros on se comprend, c’est un bon début.

Nous sommes rejoints par May et Loren deux israéliennes inséparables. Depuis la fin de leur service dans l’armée elles voyagent ensemble à travers l’Inde en quête de fête et de dépaysement. Elles ont dans le regard ce grain de folie qui ferait rêver plus d’un mec. Mais la folie est dangereuse en Inde, c’est un état dans lequel on a vite fait de se perdre. Un lieu d’où peu sont revenus. Malgré leur côté un peu retournées du bulbe elles sont plutôt attachantes.

« Wanna see how you roll a joint in Goa guys? »

May est si fière de partager avec nous son savoir-faire récemment acquis au fil des raves Goanaises. Les volutes de fumée viennent auréoler nos crânes, nous voici désignés anges gardiens de ce paradis perdu le temps d’une nuit. J’ai toujours eu un faible pour l’improvisation en voyage, l’improbabilité de ces nuits à errer, seul ou accompagné, sans but, me réjouit.

A l’initiative de nos invitées nous avons droit à un cours accéléré d’Hébreux. Chapitre un: « Apprendre à insulter proprement ». Inutile de préciser que le vocabulaire que nous apprenons n’est pas à ressortir à toute heure de la nuit ici vu le nombre d’israéliens au km². C’est au point que même les hôteliers et les commerçants locaux se sont mis à l’Hébreux pour pouvoir marchander efficacement.  Il n’est pas rare d’ailleurs de retrouver au menu des restaurants du centre, coincé entre un Thali et un Biryani, une Pita Fallafel égarée. On ne se prive pas avec Rodo de vanner gentiment nos deux amies au sujet de leur supposée « quête de dépaysement ».

Fin de piste

Nous passerons une bonne partie de la nuit à discuter, à rire ensemble et comme le veut l’usage « à refaire le monde ». Délogé à une heure tardive par le staff du bar nous nous replions sur la guesthouse « un peu spéciale » de May et Loren. Elles connaissent bien le patron. En lui susurrant deux trois gentillesses à l’oreille elles obtiennent que la cuisine nous serve ces fameuses pitas fallafel qui nous ont tant fait saliver. A côté de nous, la télévision crache les répliques d’un vieux film américain à l’image granulée dont les halos blancs se reflètent sur les visages concentrés de quelques couche-tard.

Notre pitance avalée, nous faisons nos adieux aux filles parties se coucher, puis c’est au tour d’Arnaud et Rodo, mon frère tout juste retrouvé. Cette fois nos routes se séparent sans que nous sachions si elles se recouperont un jour. Lui prendra dès le lendemain la direction du Népal. Pour moi, l’aventure Rajasthanaise touche à sa fin. Un vol pour Delhi m’attend demain. Retour à la capitale. Celle que j’ai fui dès le premier jour. J’ai désormais suffisamment de recul et d’expérience pour retenter ma chance. D’autant plus qu’une bonne amie m’attend là-bas.

« Good night bro! »


*Chhatri: Désigne dans le lexique de l’architecture Indienne, un pavillon surélevé coiffé d’un dôme.