Haad Chaloklum, Tsunami hazard zone

Haad Chaloklum. Petite station balnéaire tout au nord de Ko Phangan, dernier point sur la route ouest de l’île. Pour continuer à l’est, trois possibilités ; il faut revenir sur Thong Sala par la route, c’est-à-dire tout au sud, ou alors prendre un taxi-boat pour rejoindre les plages plus à l’est. Dernière solution, traverser la barrière montagneuse qui découpe l’île en deux sur sa partie la plus septentrionale, quitte à affronter une forêt inhospitalière et dense que, partout, on vous déconseille fortement de pénétrer. C’est dire si Chaloklum fait figure de bout du monde. Un bout du monde battu par le vent chargé d’eau qui se déverse en trombes sur cette petite anse où les pêcheurs de calamars ont élu domicile pour leur activité.

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Sur la côte, on vous prévient gentiment que vous êtes dans une zone soumise aux tsunamis et qu’en cas de problèmes, un système de sirène vous alerte et vous enjoint de rejoindre à toute vitesse les hauteurs. Le décor est planté. On est ici soumis au danger de la mer, de la nature toute puissante dans un décor de rêve, à l’ombre des cocotiers et sur le sable fin, dans une eau qui frise les 30°C.

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Chaloklum, c’est deux ou trois rues bordées de commerces tenus dans des cabanes en tôle ondulée, des épiceries qui ne disent pas leur nom, des baraques de pêcheurs, quelques petits restaurants qui ne paient pas de mine et au milieu de tout ce petit monde, un temple, le Wat Chaloklum. Impressionné par les lieux de ce petit endroit sans prétention, je n’ai même pas osé entrer ; certainement parce que j’étais trempé comme une soupe, rincé par une averse qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. C’est aussi la première fois que je suis confronté de plein fouet à cette religion que je connais mal et qui adore, en plus d’un Bouddha omniprésent, des milliers d’êtres spirituels aux qualités pas toutes recommandables.

La mer a cette tristesse des lendemains de jours d’excès, lorsque la pluie revient ; la plage garde les stigmates d’une nuit trop agitée, à la limite de la nausée. Une simple balançoire accrochée à un palmier penché au-dessus du sable semble attendre qu’on joue avec elle, comme une petite fille abandonnée. L’agitation de la houle empêche visiblement les bateaux de sortir, alors que tout semblait si animé lorsque je suis passé ici avant de rejoindre l’hôtel. Pourtant ici, le sol sèche vite après la pluie, mais l’agitation de la mer trahit que la nature est bien plus perverse qu’une simple ondée, qu’elle est bien plus pernicieuse qu’il n’y paraît.

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Sur le front de mer, des claies sont suspendues à un mètre du sol sur un terrain où rien ne pousse. Si je ne les avais pas vues la veille, je n’aurais jamais su ce qu’on y faisait ; ce sont en fait des cadres de bois sur lesquels on tend des filets de pêche tout fins et sur lesquels sèchent les calamars fraichement péchés et salés. Une odeur de mort flotte dans l’air. J’imagine parfaitement les pauvres petites bêtes sécher au soleil torride de Thaïlande, leurs sucs gouttant dans le sol meuble au fur et à mesure de leur lente dessiccation pour finir sur les marchés ambulants de Bangkok, fins comme des cartes à jouer translucides, croquants comme des chips de pomme de terre.

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Assise sur le rebord en béton, une femme que la soixantaine a cueillie plus rapidement qu’elle ne l’avait imaginé, a laissé ses chaussures derrière elle pour regarder la mer clapoter sous les pontons, à l’ombre d’un jacquier imposant menaçant de laisser tomber ses énormes fruits aux milliers de petits piquants. Elle semble si triste et si sereine à la fois qu’elle attire inévitablement sur elle une ombre de sympathie.

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Dans une petite épicerie au bord de la route, j’achète des petits citrons verts qu’on appelle ici manao (มะนาว, Citrus aurantiifolia), des feuilles de combava (มะกรูด, Citrus hystrix) et des cigarettes de tabac roulé qu’on appelle cheroots. On trouve de tout et de rien dans ce petit hangar surchargé d’étagères, de la casserole en fer blanc au paquet de mouchoirs, en passant par des fruits et légumes à l’aspect pas toujours reconnaissable.

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Dans l’enceinte du temple, il commence à pleuvoir des trombes, l’averse bat son plein tandis que les montagnes environnantes s’entourent de nuages épais aussi statiques que des bouddhas endormis. Je trouve refuge sous un abri qui est en réalité une salle de massage en plein air. Un vieux bonhomme avec un balai à la main m’invite à me mettre à l’abri dans son antre autour de laquelle sont accrochés par des fils de fer des épiphytes logées dans des petits pots en aluminium, donnant au lieu un air aérien et tropical. Tout autour de l’enceinte du temple sont disposées des niches où reposent les souvenirs des ancêtres accompagnés le plus souvent d’une petite photo encadrée, faisant planer une onde de respectabilité sur les lieux, déjà empreints de la quiétude qui sied aux lieux de croyances. Un moine replet passe tranquillement sous son parapluie pour aller fermer les volets du temple avant de retourner tout aussi tranquillement de là où il est arrivé, passant à côté d’un kiosque où dorment de mauvais garçons moustachus accompagnées de chiens tout aussi mauvais qui semblent faire la révérence à l’homme habillé de safran. Le vieux du salon de massage me parle en me montrant la pluie, semblant me dire que ça ne s’arrête pas. Effectivement, ça ne s’arrête pas et je me décide enfin à retourner à l’épicerie où je trouverai un poncho plastique fabriqué au Vietnam.

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Dans un des petits restaurants d’une autre rue, je m’attable pour déjeuner d’un tom kha kaï et d’un pad thaï préparés dans une cuisine de fortune à côté de la chambre du bébé, une chambre aveugle et chaotique. Le fils qui n’a pas cinq ans va acheter des fruits à l’épicerie d’en face, tandis que la petite fille, plus jeune encore, s’extasie devant un karaoké qui passe à la télé. A la fin du repas, le père me propose de me ramener à Haad Salad avec sa voiture pour un prix tout à fait modeste.

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Le temps s’étire à Haad Chaloklum tandis que la plage attend sagement les ravages d’un tsunami. Il n’y a rien à faire ici à part regarder le temps passer et la pluie s’écraser en grosses gouttes sur les feuilles d’un beau vert tendre des bananiers. De temps en temps, on entend les noix de coco tomber dans un bruit sourd de toute leur hauteur dans l’herbe grasse où paissent des buffles gras. Même les chiens s’ennuient ferme, l’œil à moitié fermé pendant qu’ils dorment sur le bord de la route, et parfois même au beau milieu des carrefours. Il va falloir que j’apprenne à goûter de ce temps qui ne s’écoule pas d’une manière connue.

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