Voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille collines de Bin Tepe
L’or du Pactole — voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille collines de Bin Tepe
Il y a des civilisations qui ont tout inventé et qu’on a presque oubliées. La Lydie est de celles-là. Demandez autour de vous : on connaît Crésus, mais comme on connaît Picsou — un nom devenu adjectif, une richesse proverbiale détachée de toute géographie, de toute chair, de toute poussière. On ignore généralement que cet homme a réellement régné, au VIe siècle avant notre ère, sur un royaume dont la capitale s’appelait Sardes, au pied d’une montagne que les Grecs nommaient Tmolos, dans une vallée où coulait une rivière chargée de paillettes d’or. On ignore surtout que c’est là, dans cette plaine anatolienne aujourd’hui plantée de vignes à raisins secs, que fut frappée la première monnaie de l’histoire humaine — et que chaque pièce qui traîne au fond de nos poches, chaque carte de crédit, chaque cours de bourse descend en ligne directe d’un atelier lydien du VIIe siècle avant J.-C. C’est une paternité qui mériterait un peu plus de reconnaissance.
J’ai voulu, dans cet article, prendre le temps. Non pas la visite éclair — Sardes se « fait » en deux heures depuis Izmir, entre un loukoum et une correspondance d’avion — mais le voyage lent, celui qui remonte la vallée de l’Hermus comme on remonte un texte, en s’arrêtant à chaque strate. Car la Lydie est un palimpseste, peut-être le plus dense d’Anatolie occidentale : sous le marbre romain, la brique crue lydienne ; sous la synagogue, le quartier des orfèvres ; sous les mythes grecs, des dieux anatoliens plus anciens ; et sous les champs de blé de la plaine, une centaine de rois endormis dans leurs collines artificielles. Il faudra donc près de sept mille mots. Le lecteur pressé est prévenu ; les autres, je l’espère, trouveront ici de quoi préparer un voyage — ou le rêver, ce qui est presque aussi bien.
Le pays d’abord : une vallée, une montagne, un lac
Pour comprendre la Lydie, il faut commencer par regarder la carte, puis la fermer et regarder le paysage. Nous sommes en Anatolie occidentale, dans l’actuelle province de Manisa, à quatre-vingt-dix kilomètres à l’est d’Izmir. La vallée de l’Hermus — le Gediz d’aujourd’hui — s’étire d’est en ouest, large de plusieurs kilomètres, d’une fertilité insolente : coton autrefois, vignes surtout, ces vignes basses de sultaniye dont on tire les raisins secs qui ont fait la fortune de Salihli et de Manisa. Au sud, la vallée bute contre la masse du Tmolos, le Bozdağ des Turcs, une échine de plus de deux mille cent mètres qui garde ses neiges jusqu’en mai et qui envoie vers la plaine des torrents impatients. Au nord, des collines douces, puis la dépression où s’étale le lac de Marmara — le lac Gygée des anciens, que Homère mentionne déjà dans l’Iliade comme la patrie des chefs méoniens venus défendre Troie. Méonie : c’est le nom homérique de la Lydie, et certains anciens voulaient qu’Homère lui-même fût né sur ces rives, fils du fleuve Mélès. On prête beaucoup aux fleuves, dans cette région.
C’est un pays de passage, et toute son histoire tient dans cette évidence topographique. Par la vallée de l’Hermus transitait tout ce qui reliait le plateau anatolien à la mer Égée : les caravanes, les armées, les langues, les dieux. Les cités grecques de la côte — Smyrne, Phocée, Clazomènes — étaient à trois jours de marche ; le cœur du plateau phrygien, avec Gordion sa capitale, à deux semaines. Les Lydiens, peuple de langue anatolienne apparenté aux Hittites et aux Louvites, installé là depuis l’âge du bronze au moins, ont su faire de cette position d’intermédiaire une machine à richesse. Ils prenaient aux Grecs le goût du marbre, du vin et de la poésie ; aux Orientaux, les techniques, les tissus, les raffinements de cour ; et ils revendaient le tout, dans les deux sens, avec bénéfice. Les Grecs, mi-fascinés mi-scandalisés, leur attribuaient l’invention du commerce de détail, des jeux de dés, des osselets — et de la monnaie, ce qui, pour une fois, était exact.
Ajoutez à cela l’or. Le Tmolos est un massif métamorphique dont les filons aurifères, lessivés par l’érosion, descendaient vers la plaine dans le lit des torrents. Le plus célèbre de ces cours d’eau, un simple ruisseau à vrai dire, s’appelait le Pactole. Nous y reviendrons longuement, car c’est lui le véritable héros de cette histoire.
La Lydie des mythes : Tantale, Niobé, Omphale et une araignée
Avant les rois historiques, il y a les rois de légende, et la Lydie en est peuplée comme peu de régions au monde. Les Grecs, qui ne savaient pas admirer sans annexer, ont accroché à ces montagnes quelques-uns de leurs mythes les plus sombres et les plus beaux.
Tantale d’abord, roi fabuleux du mont Sipyle — la montagne qui domine Manisa, à l’ouest de notre vallée. Convive des dieux, il leur servit son propre fils Pélops en ragoût pour éprouver leur clairvoyance ; on connaît son châtiment, cette faim et cette soif éternelles à portée de fruits et d’eau qui ont donné au français le supplice de Tantale. Pélops, recousu et ressuscité par les dieux (avec une épaule d’ivoire pour remplacer le morceau que Déméter, distraite par son deuil, avait croqué), émigra vers la Grèce du sud, y gagna une course de chars truquée, un royaume et une descendance maudite — les Atrides — et laissa son nom au Péloponnèse. Ainsi, à en croire le mythe, la Grèce héroïque tout entière descend d’un prince lydien. Les visiteurs de Manisa peuvent encore voir, à flanc de montagne, le « trône de Pélops » taillé dans le roc et, surtout, la « pierre qui pleure », Ağlayan Kaya : un rocher aux formes vaguement féminines où les anciens reconnaissaient Niobé, fille de Tantale, pétrifiée de douleur après le massacre de ses quatorze enfants par Apollon et Artémis, et pleurant éternellement — la roche suinte réellement par temps humide. À quelques kilomètres, dans une gorge du Sipyle, un relief hittite du XIIIe siècle avant notre ère, la « Taş Suret », figure une déesse-mère assise que les Grecs prenaient déjà pour une image de Cybèle sculptée par les hommes d’avant les hommes. Le palimpseste, toujours.
Omphale ensuite, reine de Lydie à qui Héraclès fut vendu comme esclave pour expier un meurtre. Trois ans durant, le plus viril des héros grecs fila la laine aux pieds de la reine, vêtu d’une robe de femme, tandis qu’elle paradait dans sa peau de lion. Les moralistes romains y voyaient une allégorie de la mollesse orientale ; on peut y lire plus simplement l’aveu que la Lydie était perçue comme un monde où la puissance pouvait être féminine — souvenir possible de vieilles royautés anatoliennes où la déesse comptait plus que le dieu.
Arachné enfin, la tisserande d’Hypaepa, petite ville du versant sud du Tmolos, qui osa défier Athéna au métier à tisser et tissa si parfaitement — et si insolemment, car elle y figurait les amours adultères des dieux — que la déesse, furieuse de ne trouver aucun défaut à l’ouvrage, la changea en araignée. Ovide raconte cela au livre VI des Métamorphoses, et il raconte aussi, au livre XI, comment le dieu-montagne Tmolus en personne arbitra le concours musical entre Apollon et Pan, et comment Midas, qui passait par là et préféra la flûte rustique à la lyre, y gagna ses oreilles d’âne. La Lydie mythique est ainsi : un pays où les montagnes jugent des concours de musique, où les rochers pleurent, où les reines portent des peaux de lion. On y sent partout, sous le vernis grec, le vieux fonds anatolien — Cybèle et ses lions, les cultes à mystères, une religiosité de la pierre et de la montagne qui n’a jamais tout à fait disparu : les Turcs de la région montent encore en pèlerinage estival sur les alpages du Bozdağ.
Gygès, ou comment fonder une dynastie par un régicide
L’histoire proprement dite commence vers 680 avant notre ère, par un fait divers de palais qu’Hérodote a transformé en l’un des plus beaux contes du monde. Le roi Candaule, dernier de la dynastie des Héraclides — qui prétendait descendre d’Héraclès et d’Omphale, précisément —, était fou de la beauté de sa femme. Fou au point de vouloir la faire admirer nue par son garde du corps Gygès, dissimulé derrière la porte de la chambre. La reine aperçut l’espion, ne dit rien, et le lendemain offrit à Gygès un choix simple : mourir, ou tuer Candaule et prendre le trône avec elle. Gygès, en homme raisonnable, choisit la seconde branche de l’alternative. Platon, dans la République, racontera autrement : Gygès aurait été un berger ayant trouvé dans une caverne un anneau d’invisibilité, dont il usa pour séduire la reine et assassiner le roi — et le philosophe de demander si un homme certain de l’impunité peut rester juste. De Candaule à Tolkien, en passant par la question morale de l’anneau, la Lydie irrigue décidément notre imaginaire par des canaux qu’on ne soupçonne pas.
Le Gygès historique, lui, est étonnamment bien documenté — et pas seulement par les Grecs. Les annales assyriennes d’Assurbanipal mentionnent un certain « Gugu, roi de Luddu », pays si lointain, notent les scribes de Ninive, que les pères du roi n’en avaient jamais entendu le nom. Ce Gugu envoya des ambassades à Ninive pour obtenir de l’aide contre les Cimmériens, ces cavaliers venus des steppes pontiques qui ravageaient alors l’Anatolie et qui avaient déjà détruit le royaume phrygien de Midas. L’alliance assyrienne conclue puis trahie — Gygès soutint la révolte de l’Égypte —, le Lydien fut abandonné à son sort : vers 644, les Cimmériens prirent Sardes, la ville basse du moins, et Gygès y trouva la mort. Assurbanipal s’en félicite avec cette componction féroce dont les rois assyriens avaient le secret. Mais la dynastie tint bon, retranchée sur son acropole imprenable, et c’est peut-être de cette épreuve fondatrice que la Lydie tira sa vocation militaire : les fils et petit-fils de Gygès — Ardys, Sadyatte — passèrent leur règne à repousser les nomades et à grignoter les cités grecques de la côte, inaugurant cette politique du double front, l’épée vers la mer, la diplomatie vers l’Orient, qui fut la constante du royaume.
Alyatte, l’éclipse et la plus grande tombe du monde
Le quatrième Mermnade, Alyatte, fut probablement le plus grand — même si son fils a raflé la postérité. Régnant une cinquantaine d’années au tournant des VIIe et VIe siècles, il acheva de chasser les Cimmériens, soumit Smyrne (qu’il détruisit si bien qu’elle mit trois siècles à s’en remettre), mena contre Milet une guerre de douze ans restée célèbre par son étrange courtoisie : chaque été, l’armée lydienne venait brûler les moissons milésiennes, en épargnant soigneusement les fermes et les arbres, « afin, explique Hérodote, que les Milésiens eussent de quoi semer l’année suivante » — et donc de quoi être pillés à nouveau. La guerre finit par un traité et une alliance, ce qui était sans doute le but : la Lydie ne voulait pas détruire le monde grec, elle voulait le taxer.
C’est sous Alyatte également que se produisit, le 28 mai 585 avant notre ère, l’un des événements les plus extraordinaires de l’histoire ancienne : la bataille de l’Éclipse. Lydiens et Mèdes s’affrontaient sur le fleuve Halys, aux confins orientaux du royaume, lorsque le jour se changea en nuit — une éclipse totale de soleil que Thalès de Milet, dit-on, avait prédite. Les deux armées, épouvantées, posèrent les armes ; on conclut la paix sur-le-champ, scellée par un mariage princier, et l’Halys devint la frontière entre les deux empires. C’est la plus ancienne bataille de l’histoire dont on connaisse la date exacte au jour près — grâce aux astronomes, non aux chroniqueurs. J’aime cette idée d’une guerre arrêtée par la mécanique céleste, et d’une frontière tracée par une éclipse.
Alyatte mourut vers 560 et reçut la sépulture que méritait un tel règne : nous la retrouverons à Bin Tepe, car elle existe toujours, énorme, et Hérodote la tenait déjà pour la plus grande œuvre humaine après les monuments d’Égypte et de Babylone.
Crésus : le bonheur, l’oracle et le bûcher
Puis vint Crésus, et avec lui l’apogée et la chute, ramassées en quatorze années de règne (vers 560–547). Le personnage a tellement nourri la légende qu’on peine à retrouver l’homme. Retenons les faits : il acheva la soumission des cités grecques d’Asie, qui payèrent désormais tribut à Sardes — première expérience historique, notons-le, d’un monde grec sous domination orientale, et elle ne fut pas malheureuse, car Crésus était le plus philhellène des conquérants. Il couvrit Delphes d’offrandes d’un luxe inouï — lingots d’or, cratères géants, un lion d’or massif —, finança une bonne partie de la reconstruction du temple d’Artémis à Éphèse (on a retrouvé des tambours de colonnes portant son nom de donateur : « le roi Crésus a consacré »), pensionnait les sages et les poètes. Sardes, sous son règne, fut ce que sera Vienne en 1900 : la capitale où tout ce qui pensait devait passer.
D’où la légende de la visite de Solon, que la chronologie rend improbable et que la vérité morale rend indispensable. Le sage athénien, promené par le roi devant ses trésors, refuse de le déclarer le plus heureux des hommes : « N’appelle personne heureux avant sa mort. » Crésus le congédie en haussant les épaules — et passe le reste de sa vie à vérifier la sentence. Son fils préféré meurt à la chasse, tué par l’homme même que le roi lui avait donné pour protecteur. Puis c’est l’affaire de l’oracle : inquiet de la montée en puissance de Cyrus le Perse, qui vient de renverser les Mèdes, Crésus teste les oracles du monde grec, sélectionne Delphes au terme d’un concours d’exactitude resté fameux, et pose sa question. Réponse : « Si tu franchis l’Halys, tu détruiras un grand empire. » Il le franchit. L’empire détruit fut le sien — l’oracle, comme le remarquera la Pythie elle-même avec un aplomb admirable, n’avait pas précisé lequel, et le roi aurait dû demander.
L’hiver 547–546 (la date exacte fait débat chez les savants, mais tenons-nous-en à la tradition), Cyrus fait ce qu’aucun stratège de l’époque ne faisait : il fait campagne hors saison, poursuit Crésus jusque sous les murs de Sardes, disperse la fameuse cavalerie lydienne en lui opposant ses chameaux de bât, dont l’odeur affole les chevaux, et met le siège devant l’acropole réputée imprenable. Quatorze jours plus tard, un soldat perse remarque un défenseur lydien descendant le long d’une faille de la falaise récupérer son casque tombé, mémorise le chemin, et le rocher tombe par où personne ne le gardait. Quant à Crésus, Hérodote le fait monter sur le bûcher, invoquer Solon dans les flammes, être gracié par Cyrus intrigué, et finir conseiller du vainqueur — belle fin de conte oriental. Une amphore attique conservée au Louvre le montre assis sur son bûcher, sceptre en main, libation au poing, serein comme un homme qui sait qu’il est déjà entré dans la légende. La réalité fut peut-être plus sombre ; une chronique babylonienne semble suggérer que le roi vaincu fut simplement exécuté. Je préfère l’amphore.
Sardes après les rois : satrapes, routes et tremblements
La chute de 547 ne fut pas la fin de Sardes — plutôt un changement de propriétaire. La ville devint la capitale de la satrapie perse de Sparda, résidence des frères et des fils de Grands Rois, terminus occidental de l’empire achéménide. C’est de Sardes que partait la Route royale, cette merveille d’ingénierie administrative qu’Hérodote décrit avec une précision d’inspecteur des ponts et chaussées : environ deux mille sept cents kilomètres jusqu’à Suse, cent onze relais de poste, quatre-vingt-dix jours de marche pour un voyageur ordinaire — et une petite semaine pour les courriers montés du service royal, se relayant de station en station, « que ni la neige, ni la pluie, ni la chaleur, ni la nuit n’arrêtent dans l’accomplissement de leur course ». La formule, passée par une traduction grecque puis par un architecte new-yorkais, orne aujourd’hui le fronton de la poste centrale de Manhattan. De Sardes à la 8e Avenue : les routes lydiennes mènent loin.
C’est à Sardes aussi que s’alluma l’incendie des guerres médiques. En 499, les cités ioniennes révoltées contre la Perse marchèrent sur la capitale satrapique et la brûlèrent — les maisons, aux murs de brique crue et aux toits de roseaux, flambèrent d’un coup, et le sanctuaire de Cybèle avec elles. Athènes avait envoyé vingt navires en soutien. Darius, apprenant la chose, demanda qui étaient ces Athéniens, décocha une flèche vers le ciel en jurant de s’en souvenir, et chargea un serviteur de lui répéter trois fois par repas : « Maître, souviens-toi des Athéniens. » Marathon, Salamine, tout ce qui s’ensuivit et qu’on apprend dans les écoles comme le récit fondateur de l’Europe, commence par une ville lydienne en flammes.
Ensuite, la litanie des empires : Alexandre reçut la reddition de Sardes en 334 sans coup férir et rendit aux Lydiens leurs vieilles lois ; les Séleucides en firent leur capitale d’Asie Mineure occidentale ; les Attalides de Pergame la reçurent au traité d’Apamée ; Rome hérita du tout en 133. Puis, en l’an 17 de notre ère, la terre trembla — l’un des séismes les plus dévastateurs de l’Antiquité, qui rasa douze cités d’Asie en une nuit, Sardes la première. Tacite raconte le désastre et la réponse impériale : Tibère versa dix millions de sesterces et remit cinq ans d’impôts, geste de communication autant que de compassion, que les cités reconnaissantes gravèrent dans le marbre. La Sardes que fouille l’archéologue et que visite le voyageur est pour l’essentiel celle de cette reconstruction : une ville romaine neuve posée sur les décombres de la ville lydienne, qui s’en trouva du même coup scellée, protégée, momifiée. Les catastrophes sont les meilleures amies de l’archéologie.
La suite appartient à Byzance — Sardes fut le siège d’un métropolite, l’une des Sept Églises de l’Apocalypse, nous y reviendrons — puis au lent déclin : sac perse sassanide en 616, contraction de la ville sur son acropole, passage des Turcs seldjoukides, et le coup de grâce en 1402, quand Tamerlan, remontant d’Ankara où il venait de capturer le sultan ottoman Bayezid, acheva ce qui restait. Après quoi, le silence, un village, des troupeaux — et les colonnes du temple d’Artémis dépassant seules des alluvions, comme des mâts d’un navire englouti, pour étonner les voyageurs européens du XVIIIe siècle qui les dessinèrent avec des bergers en premier plan.
Une langue morte deux fois : le lydien et ses inscriptions
Un mot sur la langue, car elle est l’un des charmes secrets du site. Le lydien est une langue anatolienne, cousine du hittite et du louvite, écrite dans un alphabet dérivé du grec (ou d’un ancêtre commun) qui se lit le plus souvent de droite à gauche. On en connaît une bonne centaine d’inscriptions, presque toutes trouvées à Sardes et dans sa région : épitaphes, malédictions contre les violeurs de tombes, dédicaces, et quelques textes plus longs, dont certains en vers — des vers avec assonances finales, ce qui ferait des Lydiens, s’il fallait absolument leur ajouter une invention, de lointains précurseurs de la rime.
Le déchiffrement doit tout à une pierre : la bilingue lydo-araméenne découverte en 1912 par la première expédition américaine, une épitaphe gravée dans les deux langues qui joua pour le lydien le rôle que la pierre de Rosette joua pour l’égyptien. Grâce à elle et aux patients travaux d’un siècle de linguistes, on lit aujourd’hui le lydien à peu près correctement — on le lit, mais on ne le comprend qu’à moitié, tant le vocabulaire reste obscur dès qu’on sort des formules funéraires. La langue s’éteignit doucement sous les Perses puis les Grecs ; Strabon note qu’à son époque on ne parlait plus lydien nulle part, sauf, curieusement, dans les montagnes de Cibyra, loin au sud-est, où des descendants de colons avaient conservé l’idiome comme on conserve un objet de famille dont on a oublié l’usage. Une langue qui meurt deux fois : dans sa patrie d’abord, dans son exil ensuite.
Détail qui me ravit : les graffiti. Les fouilles ont livré des tessons où des Lydiens ordinaires ont griffonné leur nom, des abécédaires d’écolier, des marques de propriété — « je suis à Manes », dit un vase. Toute l’épigraphie monumentale du monde pèse peu, à mes yeux, contre ces trois mots : un homme nommé Manes, il y a deux mille six cents ans, tenait à son gobelet.
L’acropole : monter là où le rocher a trahi
Venons-en à la visite, et commençons par où tout commence à Sardes : l’acropole. C’est un éperon de conglomérat rougeâtre qui domine la plaine de trois cents mètres, si friable que l’érosion l’a sculpté en aiguilles, en crêtes ruiniformes, en pans effondrés — un château fort façonné par la géologie et démantelé par elle. Les tremblements de terre et vingt-cinq siècles de pluies ont emporté des pans entiers du sommet ; ce qui reste de constructions là-haut — courtines byzantines en remploi, citernes, quelques terrasses lydiennes — tient sur une arête étroite comme une lame.
La montée demande une heure, un sentier incertain au départ du village, de bonnes chaussures et un peu d’attention dans les derniers passages. Elle paie au centuple. Du sommet, la vallée de l’Hermus s’offre entière : le ruban vert du fleuve, les vignobles à perte de vue, le miroir pâle du lac de Marmara au nord et, semées dans la steppe qui le borde, ces bosses régulières qu’on prend d’abord pour des collines et qui sont les tumuli de Bin Tepe — les rois lydiens alignés dans la lumière, visibles depuis la citadelle de leurs descendants, ce qui était exactement le but. Au sud, dans le dos, la muraille du Tmolos. On comprend tout, de là-haut : la richesse (la plaine), la sécurité (le rocher), la légitimité (les tombeaux à l’horizon). Un royaume en un seul regard.
C’est en scrutant ces falaises qu’on médite le récit de la prise de la ville — le soldat lydien descendant chercher son casque, le Perse Hyroiadès mémorisant la faille. Le conglomérat s’effrite sous la main ; on se dit que la Lydie est peut-être le seul empire de l’histoire tombé à cause de la nature de sa roche. Polybe raconte qu’en 214 avant notre ère, au siège d’Antiochos III, la citadelle tomba encore par escalade d’un point réputé inaccessible — les leçons de la géologie ne servent jamais deux fois.
La ville basse : vingt mètres de brique crue et des squelettes de 547
Redescendu dans la plaine, il faut chercher la Sardes lydienne sous la romaine, et le point où elle affleure le plus dramatiquement se trouve en bordure de la route moderne : la fortification lydienne. Les fouilles y ont dégagé un tronçon de la muraille de la ville basse, et le mot muraille est faible — c’est une digue, un barrage : près de vingt mètres d’épaisseur à la base, une hauteur restituée d’une dizaine de mètres au moins, le tout en briques crues sur socle de pierre, avec un glacis. Aucune cité grecque contemporaine n’avait rien de comparable ; c’est une fortification d’échelle orientale, mésopotamienne, et sa masse dit mieux que tous les textes ce qu’était la Sardes des Mermnades : une capitale impériale, non une bourgade anatolienne enrichie.
Or cette muraille raconte aussi sa propre mort. La couche de destruction du milieu du VIe siècle — briques rubéfiées par l’incendie, effondrements massifs — correspond de toute évidence à la prise de 547, et elle a livré des choses qu’on n’oublie pas : les squelettes de jeunes combattants, l’un avec sa pointe de flèche, un autre dont le crâne portait un coup non cicatrisé, un casque à proximité. La conquête de Cyrus, événement de manuel scolaire, phrase d’Hérodote — et soudain un homme de vingt-cinq ans couché dans la brique effondrée, mort en défendant un mur qui n’a pas suffi. L’archéologie a de ces raccourcis qui coupent le souffle. Les corps ont été fouillés avec les égards dus, étudiés, publiés ; la muraille, elle, une fois tombée, a scellé sous ses décombres les maisons et les boutiques qu’elle protégeait, conservant jusqu’aux denrées — on a retrouvé des marmites encore posées sur leurs foyers, avec leur dernier repas. Pompéi lydienne, sans le pathos et sans la foule.
Tout autour, les secteurs fouillés par l’expédition Harvard-Cornell — qui travaille ici depuis 1958, l’une des plus longues fidélités de l’archéologie américaine — ont rendu la vie ordinaire de la capitale : maisons à sol de terre battue et murs de brique crue, ateliers, boutiques, et une quantité prodigieuse de céramique, dont ces petits flacons à parfum en forme de toupie qu’on appelle précisément des lydions et qui contenaient le bakkaris, un onguent parfumé dont la Lydie avait le quasi-monopole et que les élégants du monde grec s’arrachaient. L’or, le parfum, la musique : les exportations lydiennes dessinent une civilisation du plaisir qui scandalisait les moralistes grecs et devait rendre la vie à Sardes parfaitement agréable.
Le gymnase et la Cour de Marbre : le baroque avant le baroque
Le monument qui accueille aujourd’hui le visiteur dès le parking, et qui écrase tout le site de sa masse claire, appartient à l’autre Sardes, la romaine : c’est le complexe des thermes-gymnase, un quadrilatère de plus de cinq hectares, et surtout sa pièce d’apparat, la Cour de Marbre — Marble Court, disent les archéologues, et le nom anglais lui est resté comme une étiquette de musée. Dédiée en 211–212 de notre ère à la famille de l’empereur Septime Sévère — Caracalla, Géta et leur mère Julia Domna, la Syrienne ; le nom de Géta fut martelé après son assassinat par son frère, et le marbre porte encore la cicatrice de ce crime familial —, c’est une façade de théâtre plaquée sur une salle thermale : deux étages de colonnes aux fûts lisses ou torsadés, frontons brisés, niches en coquille, entablements qui ondulent et se retournent. Du baroque intégral, quatorze siècles avant Borromini.
L’ensemble a été relevé et partiellement reconstruit dans les années 1960–70 — anastylose spectaculaire, discutée comme le sont toutes les anastyloses, mais je confesse ma gratitude : il faut, une fois dans sa vie, avoir vu cette façade au soleil de fin d’après-midi, quand le marbre prend une couleur de miel et que les colonnes torses semblent tourner lentement sur elles-mêmes. Les inscriptions de dédicace mentionnent les « chrysophores », les porteurs d’or de la déesse — jusque dans sa parure romaine, Sardes n’oubliait pas son métal.
La synagogue de Sardes, ou Sepharad retrouvée
Contre le flanc sud du gymnase s’étend le monument qui, à mes yeux, justifierait à lui seul le voyage : la synagogue antique de Sardes, la plus vaste connue du monde ancien — plus de quatre-vingts mètres de long, une salle capable d’accueillir un millier de fidèles, un sol entièrement couvert de mosaïques géométriques, des murs qui étaient plaqués de marbres polychromes, une cour à fontaine, deux édicules encadrant l’entrée pour les rouleaux de la Loi, et une grande table de pierre flanquée d’aigles romains et de lions — les lions, remplois lydiens, animaux de Cybèle recyclés au service du Dieu d’Israël, palimpseste encore, toujours.
Sa découverte, en 1962, fut un coup de tonnerre dans l’histoire du judaïsme antique. On tenait alors les communautés juives de la Diaspora pour des groupes marginaux, repliés, tolérés en lisière des cités. Et voilà que surgissait, en plein centre monumental d’une métropole d’Asie, intégrée au complexe même du gymnase — l’institution la plus prestigieuse de la cité grecque —, une synagogue immense, somptueuse, dont les donateurs, soigneusement recensés par les inscriptions des mosaïques, se déclaraient conseillers municipaux, fonctionnaires impériaux, orfèvres, citoyens de plein exercice. La communauté juive de Sardes était ancienne : Flavius Josèphe cite des décrets garantissant ses droits dès l’époque hellénistique, et l’on fait volontiers remonter ses origines aux exilés de Jérusalem que le livre d’Abdias, au verset 20, situe « à Sepharad » — nom que la tradition juive identifia très tôt à Sardes avant de le faire voyager, par l’un de ces glissements dont l’histoire des noms a le secret, jusqu’à désigner l’Espagne. Les lecteurs de ce blog savent ce que ce mot est devenu : Sefarad, les Séfarades, Salonique et Livourne, les romances en ladino. Il y a quelque chose de vertigineux à se tenir sur les mosaïques de Sardes en songeant qu’on se tient peut-être, étymologiquement parlant, au point de départ du monde séfarade — dans la Sepharad d’avant Sépharade.
La chronologie du bâtiment fait débat parmi les savants — aménagement au IIIe siècle pour les uns, plus tardif pour d’autres, avec un usage continu jusqu’à la destruction de 616 —, mais l’essentiel est ailleurs : pendant des siècles, dans cette ville, une communauté juive puissante et parfaitement intégrée a prié à cinquante mètres des palestres où la jeunesse grecque s’exerçait nue, et à deux pas de la rangée de boutiques byzantines où l’archéologie a identifié des échoppes tenues par des juifs et des chrétiens, mur mitoyen contre mur mitoyen. On mesure ce que les siècles suivants ont défait.
Le temple d’Artémis : deux colonnes contre une montagne
À quinze cents mètres du gymnase, dans un repli de terrain au pied même de l’acropole, au bord du Pactole, se cache le temple d’Artémis — et « se cache » est le mot juste : on ne le voit qu’au dernier moment, en débouchant du sentier, et la surprise fait partie du monument. C’était l’un des plus grands temples du monde grec — environ quarante-cinq mètres sur cent, un ordre ionique colossal, comparable aux géants d’Éphèse et de Didymes. Commencé à l’époque hellénistique, au IIIe siècle avant notre ère, sur l’emplacement d’un autel plus ancien qui, lui, remontait aux temps lydiens, il fut repris et réaménagé sous les Romains — l’empereur Antonin le Pieux y fit ajouter le culte impérial, et le temple, divisé en deux, servit dès lors Artémis d’un côté, l’impératrice divinisée Faustine de l’autre. Il ne fut, pour autant qu’on sache, jamais complètement achevé : plusieurs colonnes n’ont jamais reçu leurs cannelures, et ces fûts lisses en attente d’un ciseau qui n’est jamais venu donnent au monument quelque chose de suspendu, d’inachevé pour l’éternité, qui me touche plus que bien des perfections.
Deux colonnes se dressent encore de toute leur hauteur — près de dix-huit mètres —, une quinzaine d’autres à mi-corps, et les chapiteaux ioniques de Sardes comptent parmi les plus raffinés jamais taillés, avec leurs volutes tendues comme des ressorts et leurs oves d’une précision d’orfèvre — on n’attendait pas moins d’une ville d’orfèvres. Mais ce qui fait la grandeur du lieu n’est pas archéologique : c’est le dialogue entre la colonne et la montagne. Les fûts se détachent sur les ravins rouges de l’acropole, la géométrie contre le chaos, l’ordre ionique contre l’érosion, et selon l’heure — venez absolument en fin d’après-midi, quand la lumière rase embrase le conglomérat et dore le marbre — l’ensemble compose l’un des paysages les plus émouvants d’Anatolie. Je le dis en pesant mes mots, moi qui ai un faible avoué pour les temples à flanc de montagne : celui-ci soutient la comparaison avec tout ce que je connais.
Dans l’angle sud-est du temple se blottit une minuscule église byzantine du IVe siècle, la chapelle « M » des archéologues — quatre murs de moellons contre les blocs cyclopéens du sanctuaire païen. C’est le plus modeste des palimpsestes sacrés, et l’un des plus éloquents : l’église ne détruit pas le temple, elle s’y adosse, comme une chapelle de poche dans le manteau d’un géant. Sardes chrétienne fut pourtant tout sauf marginale : c’est l’une des Sept Églises auxquelles s’adresse l’Apocalypse de Jean, et elle y reçoit la plus cinglante des admonestations — « Je connais tes œuvres : tu passes pour vivant, mais tu es mort. » Verset terrible, qu’on médite différemment quand on l’a lu avant de marcher dans les ruines : la ville qui passait pour vivante est morte en effet, et il n’est pas resté pierre sur pierre de sa splendeur, sauf précisément ce que le hasard, l’alluvion et l’archéologie ont bien voulu. L’évêque Méliton de Sardes, au IIe siècle, fut l’un des grands auteurs chrétiens de son temps ; son homélie sur la Pâque, retrouvée au XXe siècle sur papyrus, est un chef-d’œuvre de prose rythmée — écrit, qui sait, à quelques mètres de la synagogue dont il fut le contemporain et, hélas, l’un des premiers polémistes adverses.
Le Pactole, l’électrum et l’invention qui a changé le monde
Il faut maintenant saluer le héros discret de toute cette histoire : le Pactole. Ce n’est aujourd’hui qu’un ruisseau, le Sart Çayı, qui descend du Tmolos, longe le temple d’Artémis et traverse le village entre deux haies de ronces. Les voyageurs qui l’enjambent sans le savoir enjambent pourtant le cours d’eau le plus métaphorisé de la langue française — toucher le pactole, gagner le pactole — et l’une des matrices de l’économie mondiale. Le mythe expliquait sa richesse par Midas : le roi phrygien à la touche d’or, suppliant Dionysos de le délivrer de son don funeste, fut envoyé se laver dans les sources du Pactole, auxquelles il transmit le fardeau. Les paillettes qu’on y ramassait étaient donc, littéralement, la maladie d’un roi diluée dans une rivière. Les mythes grecs ont parfois des intuitions d’économiste : l’or comme pathologie contagieuse, il fallait y penser.
La réalité, plus prosaïque, est aussi plus intéressante. Le Pactole charriait de l’électrum, alliage naturel d’or et d’argent arraché aux filons du Tmolos, en proportions variables — et cette variabilité était précisément le problème : comment fixer la valeur d’un métal dont la teneur change d’une pépite à l’autre ? Les fouilles du secteur dit PN, Pactolus North, en bordure du ruisseau, ont livré la réponse et l’un des ensembles archéologiques les plus importants du site : les installations d’une raffinerie d’or du VIe siècle avant notre ère. Des foyers, des creusets, des coupelles, des fragments de brique imprégnés de métal : on a pu y reconstituer le procédé de cémentation — l’électrum broyé était chauffé longuement avec du sel dans des pots scellés, le chlore attaquant l’argent et laissant l’or pur — et celui de la coupellation pour récupérer l’argent. De la métallurgie fine, menée à l’échelle industrielle, sous contrôle royal. Au milieu des ateliers, les archéologues ont dégagé un petit autel de Cybèle, flanqué de lions : la déesse-mère veillait sur la transmutation, et l’on fondait l’or sous protection divine. Alchimie d’État, littéralement.
Une fois l’or séparé de l’argent, tout devenait possible, et notamment l’invention. Les premières monnaies du monde — de petits lingots d’électrum d’abord, pesés au standard, frappés d’un poinçon —, apparaissent en Lydie et dans les cités grecques voisines à la fin du VIIe siècle ; les plus célèbres portent une tête de lion rugissant, emblème royal lydien, et certaines une inscription qui est peut-être un nom de roi ou de monnayeur. Puis Crésus franchit le pas décisif : abandonnant l’électrum ambigu, il frappa les premières monnaies d’or pur et d’argent pur de l’histoire, les créséides, au type du lion et du taureau affrontés — le bimétallisme naissait, avec un rapport de valeur fixe entre les deux métaux, et avec lui la monnaie au sens plein : une valeur garantie par une autorité, acceptée par tous, stockable, comptable, abstraite. Les Perses n’eurent qu’à copier — leurs dariques sont des créséides ajustées.
Il faut s’arrêter une seconde sur l’énormité de la chose. Avant : le troc, les lingots à peser à chaque transaction, la valeur à négocier à chaque échange. Après : la pièce, c’est-à-dire la confiance frappée dans le métal. L’invention paraît modeste — un coin de bronze, un flan chauffé, un coup de marteau — et elle a transformé le monde plus profondément que la plupart des batailles et des prophètes : le salariat, le mercenariat, le commerce au long cours, la banque, la fiscalité moderne, tout sort de là. Aristote déjà méditait sur cette étrangeté lydienne d’une richesse purement conventionnelle, et inventait au passage l’anecdote de Midas mourant de faim sur son or. Quand on s’assied au bord du Sart Çayı, entre deux touffes de laurier-rose, on peut se dire sans emphase excessive qu’on est assis à la source — au sens strict — de l’économie mondiale. Le ruisseau, lui, n’en tire aucune gloire ; les anciens notaient déjà qu’il ne roulait plus d’or, épuisé dès l’époque romaine. Il a donné, il est passé à autre chose. Il y a une leçon là-dedans.
Digression pour mélomanes : le mode lydien
Puisque ce blog ne recule jamais devant une digression ethnomusicologique, en voici une que je ne pouvais pas éviter. La Lydie a laissé son nom à un mode musical, et ce mode est vivant. Les Grecs classaient leurs harmonies par peuples — dorien, phrygien, lydien, éolien — et prêtaient à chacune un caractère : au lydien, la douceur, la plainte, la volupté, tout ce qu’on attendait d’un royaume parfumé au bakkaris. Platon, dans la République, bannit de sa cité idéale les modes lydiens, trop mous, propres aux banquets et aux lamentations — condamnation qui vaut certificat d’origine : la musique lydienne devait être délicieuse. Aristote, plus indulgent, le trouvait convenable pour l’éducation des enfants. Les auteurs anciens attribuaient d’ailleurs aux Lydiens quantité d’inventions musicales, dont certaines cordes ajoutées à la lyre et des instruments comme la harpe-pektis ; les flûtistes et les joueuses de harpe lydiennes étaient les vedettes des banquets grecs, et les fragments du poète Alcman vantent déjà la mitre lydienne des choreutes.
Par un chapelet de malentendus médiévaux — les théoriciens carolingiens plaquant les vieux noms grecs sur des échelles qui n’avaient plus grand-chose à voir —, le nom a survécu jusqu’à nous : notre mode lydien moderne, celui des conservatoires et du jazz, est la gamme majeure à quarte augmentée, ce fa-sol-la-si naturel qui donne aux mélodies un air de lévitation, d’apesanteur interrogative. C’est le mode du thème des Simpson, de « Maria » dans West Side Story, de tant de musiques de film qui veulent dire l’émerveillement. Qu’il n’ait plus aucun rapport démontrable avec ce qui se jouait sur les terrasses de Sardes n’enlève rien au plaisir du mot : chaque fois qu’un saxophoniste « joue lydien », il cite sans le savoir un royaume d’Anatolie disparu depuis vingt-cinq siècles. Les empires meurent ; les adjectifs se débrouillent.
Bin Tepe : les mille collines des rois
Et puis il y a Bin Tepe, que j’ai gardé pour la fin de la visite parce que c’est, à mes yeux, le plus grand site lydien et le plus injustement méconnu. Au nord de Sardes, passé l’Hermus, entre le fleuve et le lac de Marmara, s’étend sur des kilomètres un plateau de steppe et de blé où se dressent, régulières, énigmatiques, plus d’une centaine de collines artificielles. Bin Tepe : « les mille collines », dit le turc avec l’hyperbole des toponymes. C’est la nécropole royale et aristocratique de la Lydie, l’un des plus vastes champs de tumuli du monde — comparable aux grands ensembles de Gordion ou d’Étrurie —, et l’on y circule aujourd’hui par des pistes agricoles, entre tracteurs et troupeaux de moutons, dans une solitude à peu près parfaite. En plusieurs heures de déambulation, on peut n’y croiser personne, sinon un berger et son chien — lequel chien mérite d’ailleurs qu’on garde un bâton à portée de main, conseil d’ami.
Le géant de l’ensemble est le tumulus d’Alyatte, le père de Crésus, et il faut ici citer Hérodote, qui l’avait visité un siècle après sa construction et l’enregistre comme une merveille : la plus grande œuvre humaine, écrit-il, après celles des Égyptiens et des Babyloniens. Les chiffres lui donnent raison : environ trois cent cinquante-cinq mètres de diamètre, une soixantaine de mètres de hauteur d’origine — une véritable colline, dont le volume se compare à celui des grandes pyramides, élevée panier de terre après panier de terre. Hérodote ajoute un détail qui a fait couler beaucoup d’encre : des bornes au sommet enregistraient la contribution de chaque corps de métier, et la plus grosse part revenait aux courtisanes de Sardes — trait qu’on peut lire comme une moquerie grecque sur les mœurs lydiennes, ou comme le souvenir déformé d’institutions de la déesse anatolienne que les Grecs comprenaient mal. Le tertre fut foré au XIXe siècle par le consul de Prusse à Smyrne, Spiegelthal, qui atteignit la chambre funéraire : un caveau de marbre aux blocs assemblés avec une précision stupéfiante, aux parois polies comme un miroir — et vide, naturellement, pillé dès l’Antiquité. La chambre existe toujours au cœur de la colline, au bout des galeries ; on n’y pénètre plus, mais le simple fait de gravir le tumulus, un quart d’heure de montée dans les herbes sèches, procure une émotion singulière : on marche sur le toit d’un roi, et du sommet on découvre tous les autres.
Car c’est l’ensemble qui bouleverse, plus qu’aucun tertre isolé. Vers l’ouest, le deuxième colosse du champ, Karnıyarık Tepe — « la colline au ventre fendu », ainsi nommée pour la dépression de son sommet, cicatrice de pillages anciens —, attribué par hypothèse à Gygès lui-même : les fouilles américaines des années 1960 y ont percé des galeries considérables, découvert un mur de soutènement intérieur monumental et d’étranges signes gravés, sans jamais trouver la chambre, qui garde son secret quelque part dans la masse. Partout ailleurs, des tumuli moyens et petits, semés jusqu’à l’horizon, chacun signalant un dynaste, un noble, une famille — la coutume s’est poursuivie sous la domination perse, et le champ a grossi pendant des siècles. Marcher dans Bin Tepe au couchant, quand les tertres allongent leurs ombres sur la steppe rousse et que le lac Gygée s’argente au nord, est une expérience que je range parmi les grandes émotions anatoliennes, à hauteur des vallées de Cappadoce — mais sans un car, sans une boutique, sans un billet d’entrée. Ces collines sont des signatures : chaque roi a voulu son tertre visible de l’acropole, et réciproquement. L’orgueil s’est fait paysage, et le paysage a tenu parole plus longtemps que l’empire.
Une ombre au tableau, qu’il faut dire : les pillards n’ont jamais désarmé. Beaucoup de tumuli portent les plaies de fouilles clandestines, certaines récentes, au bulldozer parfois ; et le lac de Marmara lui-même, le vieux lac Gygée d’Homère, agonise — pompages agricoles et sécheresses l’ont réduit ces dernières années à des vasières où les pêcheurs ont tiré leurs barques au sec, peut-être définitivement. Le paysage qui portait les tombeaux se meurt plus vite qu’eux. On aimerait que le classement du site, engagé auprès de l’UNESCO où Sardes et Bin Tepe figurent sur la liste indicative, accélère les protections.
Le trésor de Karun : un polar archéologique
L’histoire lydienne a connu au XXe siècle un dernier chapitre, si romanesque qu’on hésiterait à l’écrire dans une fiction. Dans les années 1960, des paysans pilleurs éventrèrent plusieurs tumuli de la région d’Uşak, aux confins orientaux de la vieille Lydie — des tombes aristocratiques de l’époque perse, intactes celles-là. Il en sortit un mobilier funéraire éblouissant : bijoux d’or, appliques, vaisselle d’argent, brûle-parfums, fragments de peintures murales arrachés aux parois mêmes des chambres. Le tout fila par les canaux habituels du trafic d’antiquités et refit surface, entre 1966 et 1970, dans les acquisitions du Metropolitan Museum de New York, qui l’exposa d’abord discrètement sous une étiquette vague — « trésor grec oriental » — puis le rangea en réserve quand les questions devinrent insistantes.
Suivit l’un des plus longs bras de fer de l’histoire des restitutions : presse turque mobilisée, enquêteurs remontant la filière village par village, pilleurs repentis décrivant les objets, et en 1987 un procès intenté par la République de Turquie au plus grand musée d’Amérique. En 1993, à la veille de débats qui s’annonçaient dévastateurs pour lui, le Met rendit les armes et les trois cent soixante-trois objets. Le « trésor de Karun », comme l’avait baptisé la presse — Karun est le nom que le Coran donne au richissime orgueilleux englouti avec ses trésors, figure qui a fusionné en turc avec le souvenir de Crésus : « riche comme Karun », dit-on à Istanbul comme on dit à Paris « riche comme Crésus » —, rentra au pays et fut installé au musée d’Uşak.
On pourrait s’arrêter là ; l’histoire, non. En 2006, un contrôle révéla que la pièce maîtresse du trésor, une broche d’or en forme d’hippocampe ailé, merveille d’orfèvrerie au sourire énigmatique, avait été volée au musée même et remplacée par une copie — le directeur de l’établissement fut confondu et condamné, ayant, disait la rumeur locale, cédé comme tant d’autres à la « malédiction de Karun » qui aurait frappé de ruine, de folie ou de mort violente la plupart des pilleurs d’origine. L’hippocampe authentique fut finalement retrouvé en Allemagne et rendu en 2012 ; il trône aujourd’hui, sous une vitrine qu’on imagine mieux surveillée, dans le nouveau musée d’Uşak, à deux heures de route de Sardes — étape que je recommande chaudement pour clore le voyage. L’or de Lydie aura décidément passé vingt-six siècles à démontrer la même chose : qu’il ne se laisse posséder par personne très longtemps.
Notes pratiques pour le voyageur
Quelques indications pour finir, à vérifier avant départ comme toujours. Le site de Sardes se trouve au village de Sart, sur l’axe Izmir–Salihli–Uşak ; les bus et minibus reliant Izmir à Salihli s’y arrêtent volontiers, et le train Izmir–Uşak dessert Salihli, d’où un taxi ou un dolmuş achève le trajet. Compter une journée pleine et bien organisée pour les trois pôles — gymnase-synagogue au bord de la route, temple d’Artémis à vingt minutes à pied par le village, acropole pour les jarrets solides — en gardant les heures dorées pour le temple. Bin Tepe exige un véhicule et le goût des pistes : depuis Salihli, prendre vers le nord la direction du lac de Marmara ; le tumulus d’Alyatte se repère de loin sur la gauche. Le musée archéologique de Manisa complète utilement la visite pour les trouvailles régionales, et celui d’Uşak pour le trésor de Karun. La meilleure saison est le printemps, avril et mai, quand la plaine est verte, le Tmolos encore enneigé et la lumière indulgente ; l’automne est honorable ; l’été écrase. Emportez de l’eau, un chapeau, un bâton pour les chiens de berger — et Hérodote, livre premier, dans la traduction de votre choix : il n’existe pas de meilleur guide, il tient dans une poche, et il n’a pas pris une ride en deux mille cinq cents ans.
Coda au bord du ruisseau
Le dernier soir, on reviendra s’asseoir au bord du Pactole, au pied de l’acropole rouge, à l’heure où les colonnes du temple retiennent la dernière lumière. Le ruisseau ne roule plus d’or depuis l’Antiquité — il a financé une dynastie, inventé la monnaie, saturé les oracles d’offrandes, puis il s’est tu. Restent une eau maigre entre les lauriers-roses, des colonnes inachevées, une synagogue pavée de noms, une muraille de brique qui garde ses morts, une langue qu’on lit sans la comprendre tout à fait, et cent collines pleines de rois de l’autre côté du fleuve. C’est beaucoup. C’est même, à bien y réfléchir, exactement ce que Solon essayait d’expliquer à Crésus : la richesse des lieux, comme celle des hommes, ne se mesure qu’à la fin — et à ce qu’ils continuent de raconter quand ils n’ont plus rien.
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