L’odeur de l’orange
L’odeur de l’orange
Chapitres 4 à 6
Chapitre 4 — L’été 1990
Il faut remonter.
Il faut quitter janvier 2011, quitter la poussière du Majestic et les sirènes et les vidéos tremblantes sur les écrans de téléphone, il faut remonter le temps comme on remonte un escalier — marche après marche, palier après palier — jusqu’à cet été-là. L’été 1990. L’été où Nadia avait quinze ans et Raouf dix-huit, où le monde était immobile et brûlant, où Tunis sentait le jasmin et la friture et le goudron fondu, et où rien — absolument rien — ne laissait supposer que quoi que ce soit changerait jamais.
Bab El Khadra.
Le quartier n’existe plus tel qu’il était. Les immeubles sont les mêmes — ces immeubles de trois ou quatre étages aux façades blanchies à la chaux, avec les balcons en fer forgé et le linge qui sèche et les paraboles greffées comme des champignons — mais l’air a changé. En 1990, l’air de Bab El Khadra avait une épaisseur particulière, une densité de vie superposée : les voix des femmes qui s’interpellaient d’un balcon à l’autre, les mobylettes pétaradantes dans les ruelles trop étroites pour les voitures, le vendeur de beignets à l’angle de la rue Sidi Mahrez dont l’huile grésillait du matin au soir, les enfants pieds nus qui jouaient au football avec des boîtes de conserve, le muezzin de la mosquée dont l’appel à la prière ricochait entre les murs et se mêlait, cinq fois par jour, au brouhaha du quartier comme un fil d’or dans une étoffe ordinaire.
Nadia vivait au quatrième étage d’un immeuble jaune, rue El Jazira. Un appartement de quatre pièces — grand pour le quartier — où vivaient ses parents, son frère aîné Farid, sa sœur cadette Amira, et sa grand-mère maternelle qu’on appelait Ommi Zohra et qui ne quittait jamais sa chambre, une pièce sombre au bout du couloir où régnaient l’odeur d’encens et le murmure perpétuel de Radio Tunis. Le père de Nadia, Habib, était cadre au ministère de l’Intérieur — un poste qui inspirait dans le quartier un mélange de respect et de méfiance, parce qu’un homme du ministère de l’Intérieur est un homme qui sait des choses, et un homme qui sait des choses est un homme devant lequel on surveille ses paroles. Sa mère, Dalenda, originaire de Sfax, tenait la maison avec une autorité douce et absolue. Elle cuisinait des tajines et des couscous au poisson le vendredi, pliait le linge avec une précision géométrique, et ne haussait jamais la voix — ce qui, paradoxalement, la rendait plus redoutable que si elle avait crié.
Raouf vivait trois rues plus loin, dans un immeuble blanc plus petit, au-dessus de l’entrepôt de son père. L’entrepôt sentait l’orange et la terre mouillée. Des caisses de fruits s’empilaient jusqu’au plafond — oranges de Nabeul, citrons beldi du Cap Bon, figues de Barbarie de Kasserine, dattes deglet nour de Tozeur. Le père de Raouf, Tahar, commençait sa journée à quatre heures du matin et la finissait à midi. L’après-midi, il dormait. Toute la maison dormait quand Tahar dormait — c’était une loi non écrite, un silence imposé par la fatigue d’un homme qui portait des caisses de trente kilos depuis l’âge de quatorze ans. La mère de Raouf, Habiba, était couturière. Elle cousait des robes pour les mariages du quartier, assise en tailleur devant sa Singer à pédale, le mètre autour du cou, les épingles entre les lèvres.
Nadia et Raouf ne s’étaient pas choisis. Ils s’étaient trouvés — comme se trouvent les gens qui vivent dans le même périmètre de cent mètres et qui finissent, par la seule force de la proximité, par partager les mêmes trottoirs, les mêmes heures creuses, les mêmes regards. Nadia le voyait passer sous son balcon le matin, quand il aidait son père à charger la camionnette. Un garçon grand pour son âge, les bras longs, la peau brune, une manière de porter les caisses en silence qui le distinguait des autres garçons du quartier — les bruyants, les vantards, ceux qui sifflaient les filles et se battaient pour un regard. Raouf ne sifflait personne. Il travaillait, il se taisait, il marchait avec une lenteur qui ressemblait à de la gravité.
Ils avaient commencé à se parler en juin, devant la boutique de Bechir le quincaillier. Nadia achetait une ampoule pour la cuisine. Raouf attendait que Bechir lui prépare une commande de ficelle pour les caisses. L’attente — dix minutes, peut-être quinze — avait suffi pour qu’une conversation naisse, comme naissent les conversations en été, dans les quartiers, entre les gens qui n’ont nulle part où aller : par la chaleur, par l’ennui, par la grâce de ne rien avoir à faire d’autre qu’être là.
Elle avait dit quelque chose sur la chaleur — une banalité. Il avait répondu quelque chose sur la chaleur — une autre banalité. Mais dans l’échange de ces banalités, quelque chose avait circulé qui n’était pas banal du tout. Une attention. Un regard qui dure un quart de seconde de plus que nécessaire. Un sourire qui n’est pas de politesse.
Après cela, ils se croisèrent tous les jours. Ce n’était pas arrangé — ou peut-être l’était-ce, de cette manière inconsciente qu’ont les corps d’organiser les rencontres en ajustant les horaires, les trajets, les pauses, pour qu’un hasard se reproduise assez souvent pour cesser d’être un hasard. Nadia sortait acheter du pain à onze heures — l’heure où Raouf revenait de la livraison du Majestic. Raouf passait devant l’immeuble jaune en fin d’après-midi — l’heure où Nadia prenait le frais sur le balcon. Ils se saluaient, échangeaient quelques mots, parfois s’arrêtaient un moment à l’angle de la rue, dans la bande d’ombre que projetait le mur de la mosquée.
Ils ne parlaient de rien d’important. Des examens de Nadia — elle entrait en seconde à la rentrée. Du travail de Raouf — il voulait passer le bac en candidat libre, partir étudier en France. De la Coupe du monde qui se jouait en Italie — Cameroun contre Argentine, Maradona qui pleurait. Des films qu’on passait le soir au cinéma Le Colisée, avenue Bourguiba — des films égyptiens surtout, avec Adel Imam, que tout le quartier allait voir en famille et dont on récitait les répliques pendant des semaines. Mais sous ces conversations de surface, il y avait autre chose — un courant chaud, continu, qui passait entre eux et dont ils étaient tous les deux conscients sans jamais le nommer.
Nadia savait. Elle savait depuis la boutique de Bechir, depuis le premier regard, depuis cette fraction de seconde où les yeux de Raouf — ce brun très sombre, cette profondeur de puits — s’étaient posés sur elle avec une gravité qui n’appartenait pas à un garçon de dix-huit ans. Elle savait, et elle ne faisait rien de ce savoir, parce que à quinze ans, dans un quartier comme Bab El Khadra, avec un père au ministère de l’Intérieur et une mère de Sfax, on ne fait rien de ce genre de savoir. On le range. On le plie soigneusement, comme les draps de Dalenda, et on le met de côté.
L’été avança. Juillet. La chaleur devint une présence physique, un mur transparent qui séparait les heures de la matinée — encore supportables — des heures de l’après-midi — mortelles. Le quartier vivait au ralenti. Les stores baissés, les rues vides entre treize heures et seize heures, le chant des cigales qui remplaçait celui des voix humaines. Seuls les chats bougeaient, d’ombre en ombre, avec cette prudence liquide des animaux qui savent que le soleil peut tuer.
C’est dans cette torpeur que la scène de l’escalier eut lieu.
Un soir de fin juillet. Il devait être sept heures — l’heure où la chaleur commence à desserrer son étau, où les balcons se remplissent de nouveau, où les premiers parfums de cuisine montent des fenêtres ouvertes et se mêlent à l’odeur de jasmin des jardinières. Nadia descendait l’escalier de son immeuble pour acheter du lait chez Saïd, l’épicier du coin. L’escalier était sombre — l’ampoule du deuxième palier était grillée depuis des jours et personne ne l’avait remplacée — et elle descendait prudemment, une main sur la rampe, quand elle entendit des pas qui montaient.
C’était Raouf.
Il venait voir Farid, le frère aîné de Nadia, pour une affaire de mobylette — un joint de culasse, un carburateur, un de ces prétextes mécaniques que les garçons du quartier invoquaient pour se retrouver. Ils se croisèrent au deuxième palier, dans la zone d’ombre, à l’endroit exact où l’ampoule manquait.
Ils s’arrêtèrent.
L’escalier était étroit — assez pour que deux personnes puissent se croiser, pas assez pour qu’elles se croisent sans se frôler. Raouf était une marche en dessous de Nadia, ce qui les mettait presque à la même hauteur — elle qui était petite, lui qui était grand. La lumière jaune de l’ampoule du palier au-dessus tombait sur eux en biais, découpant leurs visages en deux moitiés, l’une éclairée, l’autre sombre.
— Bonsoir, dit Nadia.
— Bonsoir.
Ils auraient dû se croiser. C’est ce que font les gens dans un escalier — on se salue, on se range, on passe. Mais ni l’un ni l’autre ne bougea. Raouf ne monta pas la marche suivante. Nadia ne descendit pas. Ils restèrent là, séparés par quarante centimètres d’air tiède, et le silence qui tomba entre eux n’avait rien du silence ordinaire d’un escalier — c’était un silence chargé, vibrant, un silence qui contenait une question.
Nadia sentit l’odeur de Raouf. Une odeur d’oranges — il avait dû aider son père aux caisses dans l’après-midi — et de sueur propre, et de quelque chose de plus profond, de plus animal, une odeur de peau chauffée par le soleil qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait. Elle avait quinze ans. Elle n’avait jamais embrassé personne. Elle n’avait jamais été aussi proche d’un garçon dans la pénombre. Son cœur battait dans ses oreilles comme un poing contre une porte.
Raouf leva la main.
Pas vers elle — pas exactement. Il leva la main et la posa sur la rampe de l’escalier, à trois centimètres de la main de Nadia. Trois centimètres. L’espace entre l’auriculaire de Raouf et le pouce de Nadia était mesurable, précis, délibéré. Ce n’était pas un geste involontaire. C’était une proposition — la plus discrète, la plus prudente, la plus respectueuse des propositions. Une main posée près d’une main, sans la toucher, en lui laissant le choix de combler ou non la distance.
Nadia ne bougea pas sa main. Mais elle ne la retira pas.
Ils restèrent ainsi — cinq secondes, dix secondes, une éternité comprimée dans le format d’un palier d’escalier — leurs mains à trois centimètres l’une de l’autre, leurs souffles audibles dans le silence, la lumière jaune de l’ampoule au-dessus et l’obscurité de l’ampoule manquante en dessous, et entre ces deux lumières, entre ces deux ombres, un espace qui n’appartenait qu’à eux.
Puis la voix du père de Nadia tomba du quatrième étage.
— Nadia !
Un seul mot. Le prénom, crié depuis le balcon, avec cette autorité naturelle des pères qui n’ont pas besoin de hausser la voix pour que tout un immeuble les entende. Habib ne savait pas que sa fille était dans l’escalier avec un garçon. Il l’appelait simplement pour le dîner, ou pour qu’elle rapporte du pain en plus du lait, ou pour rien — pour le plaisir de savoir où elle était, parce qu’un père est un homme qui a besoin de savoir où sont les gens qu’il aime.
La main de Nadia quitta la rampe. Elle descendit une marche, puis deux, passa devant Raouf en le frôlant à peine — l’épaule contre l’épaule, un contact si bref qu’on pouvait douter qu’il ait eu lieu — et continua sa descente vers la lumière crue de la porte d’entrée.
— Bonsoir, dit-elle sans se retourner.
Elle ne le vit pas rester là, immobile sur le palier, la main encore posée sur la rampe à l’endroit exact où sa main à elle s’était trouvée. Elle ne le vit pas fermer les yeux et inspirer lentement, comme pour retenir dans ses poumons l’air qu’elle venait de traverser. Elle ne vit rien de cela parce qu’elle était déjà dehors, dans la rue, dans la chaleur du soir, le cœur battant, les joues brûlantes, marchant vers l’épicerie de Saïd avec la certitude absolue et terrifiante que quelque chose venait de commencer — quelque chose qu’elle n’avait pas les mots pour nommer et qu’elle ne nommerait pas avant vingt ans.
Après cette soirée, ils ne se retrouvèrent plus seuls.
L’été se termina. Septembre arriva avec ses cartables et ses uniformes. Raouf passa son bac, l’eut du premier coup, obtint une bourse pour Marseille. En octobre, il était parti. Nadia entra en seconde au lycée Bourguiba. La vie reprit son cours — ce cours lent et régulier des vies tunisiennes d’avant, quand rien ne semblait bouger, quand les années se ressemblaient comme les jours et les jours comme les heures.
Mais l’escalier resta.
Il resta dans le corps de Nadia comme reste une brûlure — pas douloureuse, pas visible, mais là, inscrite dans la peau, réveillée par certaines odeurs, certaines lumières, certaines chaleurs du soir. Il resta dans le corps de Raouf — à Marseille, puis à Tunis, puis dans son mariage, puis dans son chômage — comme un accord non résolu, une phrase interrompue au milieu, une porte ouverte que personne n’avait franchie.
Vingt ans.
Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un souvenir perde sa douleur et gagne en beauté. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un geste inachevé devienne, dans la mémoire, plus puissant qu’un geste accompli. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour que deux mains à trois centimètres l’une de l’autre dans un escalier sombre deviennent le moment le plus érotique de deux vies entières.
Et maintenant — janvier 2011, le Majestic fermé, la chambre 22, le matelas gris — maintenant, l’escalier était de retour. Non pas comme un souvenir, mais comme une possibilité. Comme une seconde chance offerte par un hôtel fantôme dans un pays sur le point de basculer.
Le mardi soir, Raouf envoya un SMS.
Demain. 14h.
Nadia lut le message dans la cuisine de Lafayette, debout devant la fenêtre, une Cristal au bout des doigts. Les antennes paraboliques. Le ciel de cuivre. La sirène lointaine. Elle tapa sa réponse avec le pouce — un seul mot, le même qu’au café, le même que devant le Majestic, le seul mot qui comptait :
D’accord.
Chapitre 5 — Chambre 22
Elle arriva la première.
Moncef lui ouvrit la porte de service sans un mot, lui tendit une clé attachée à un anneau de cuivre et retourna dans sa loge au fond de la cour. Nadia monta seule. L’escalier de marbre, dans la lumière grise de janvier, avait une majesté de ruine — les marches usées en leur centre par un siècle de pas, la rampe de fer forgé couverte d’une poussière si fine qu’elle ressemblait à du velours, et ce silence spécifique des bâtiments vides, un silence qui n’est pas l’absence de bruit mais la présence de tous les bruits passés, comprimés dans les murs comme des fossiles dans la pierre.
Deuxième étage. Couloir. Chambre 22.
La clé tourna avec une résistance qui céda d’un coup — le pêne rouillé, la serrure fatiguée. La porte s’ouvrit sur la pièce qu’elle avait vue trois jours plus tôt avec Raouf : le matelas gris, la chaise pliante, la fenêtre au volet bancal. Rien n’avait changé. Rien ne pouvait changer dans un endroit que personne n’habitait.
Et pourtant.
Nadia remarqua immédiatement ce qui n’était pas là la dernière fois : une couverture. Une couverture de laine brune, pliée en quatre, posée au pied du matelas. Moncef. Moncef avait monté une couverture. Nadia sourit — un sourire intérieur, un sourire pour personne — parce que ce geste contenait tout ce qu’un geste peut contenir : la bienveillance, la discrétion, la complicité muette d’un homme qui sait ce que les gens viennent chercher dans une chambre vide et qui ne juge pas.
Elle ouvrit le volet. La lumière entra. Janvier à Tunis : une lumière blanche, un peu laiteuse, sans la violence du soleil d’été mais avec une clarté qui détaille tout — chaque fissure du mur, chaque grain du carrelage, chaque fil du matelas. Le jardin Habib Thameur était en bas, vert sombre sous le ciel pâle. Les palmiers ne bougeaient pas. Un vieil homme traversait l’allée centrale en tirant un caddie.
Nadia s’assit sur la chaise pliante. Posa son sac par terre. Sortit ses Cristal, en alluma une. Ses mains tremblaient légèrement — pas de froid, pas de peur, mais de cette nervosité spécifique qui précède les choses qu’on a décidé de faire et qu’on n’a pas encore faites.
Des pas dans l’escalier.
Nadia écrasa sa cigarette sur le rebord de la fenêtre. Les pas montaient lentement — des pas lourds, réguliers, des pas d’homme qui ne se presse pas. Puis le couloir. Puis le silence devant la porte. Puis un coup frappé — un seul, discret.
Elle ouvrit.
Raouf était là. Veste sombre, col relevé, les joues rougies par le froid de la rue. Il tenait un sac en plastique.
— J’ai apporté du thé, dit-il. Et des makrouds.
Il entra. Posa le sac sur la chaise. Regarda la pièce comme s’il la voyait pour la première fois — le matelas, la couverture pliée, la fenêtre ouverte, Nadia.
— Moncef a mis une couverture, dit-elle.
— Oui. Il fait ça.
Raouf sortit du sac un thermos cabossé et deux verres en plastique. Il versa le thé — vert, sucré, parfumé à la menthe. Les makrouds étaient enveloppés dans du papier journal : des losanges de semoule fourrés aux dattes, dorés, poisseux de miel. Il en tendit un à Nadia. Elle mordit dedans. Le goût de la datte et du miel lui emplit la bouche — un goût d’enfance, de Bab El Khadra, des après-midi chez Ommi Zohra.
Ils burent le thé debout, l’un en face de l’autre, séparés par un mètre de carrelage poussiéreux. Le thermos entre eux comme un objet rituel. Les makrouds. La vapeur du thé dans l’air froid. Dehors, le jardin. Dedans, le silence de l’hôtel — ce silence si dense qu’on entendait la respiration de l’autre, et derrière la respiration, le battement du sang, et derrière le battement du sang, le bruit imperceptible de deux corps qui s’ajustent l’un à l’autre dans l’espace, qui cherchent la bonne distance, la bonne inclinaison, le bon angle.
— Raconte-moi Marseille, dit Nadia.
Raouf parla. Marseille — l’école d’ingénieurs à côté de la gare Saint-Charles, la chambre de bonne au Panier, le mistral qui rendait fou, les premiers hivers sans soleil, la solitude des étudiants étrangers qui ne connaissent personne et qui se regroupent par pays dans les réfectoires comme des naufragés sur un radeau. Il parla des chantiers où il avait travaillé l’été pour payer ses études — coffrage, ferraillage, les mains dans le béton à vingt-deux ans. De la fille qu’il avait aimée à vingt-cinq ans — une Marseillaise, Céline, serveuse au Vieux-Port, qui l’avait quitté parce qu’il ne parlait pas assez.
— Tu ne parles toujours pas assez, dit Nadia.
— Non. Mais je parle mieux.
Il parla de son retour à Tunis en 2003. Le mariage avec Sonia — arrangé par les familles, accepté sans enthousiasme, vécu sans drame. Deux filles : Yasmine, sept ans, Inès, cinq ans. Une maison à La Marsa avec un jardin où Sonia cultivait du romarin. Un travail qui marchait. Puis le contrat perdu. Le cousin des Trabelsi. L’humiliation de comprendre que dans ce pays, le travail et le talent ne servaient à rien si l’on n’avait pas le bon nom de famille.
— Et toi ? dit Raouf. Raconte-moi.
Elle parla. Moins que lui. Le mariage avec Karim, un collègue prof de maths, en 2000. Yassine né en 2001. Huit ans de vie commune sans joie ni malheur. Le divorce en 2009, brutal dans la forme, soulagé dans le fond.
— Et depuis ? dit Raouf.
— Depuis, rien. Le lycée, Yassine, l’appartement. Les Cristal. Les livres.
— Tu lis quoi ?
— En ce moment ? Kateb Yacine et Colette. En alternance.
Raouf rit. Un rire vrai, un rire qui venait du ventre.
— Kateb Yacine et Colette. C’est toi, ça.
— Comment ça, c’est moi ?
— La révolte et la sensualité. Les deux en même temps. C’est exactement toi.
Nadia ne répondit pas. Pas parce qu’elle n’avait rien à dire, mais parce que ce que Raouf venait de dire était si juste, si précis, qu’elle eut besoin d’un moment pour le recevoir. Personne ne l’avait jamais résumée en deux mots. Personne ne l’avait jamais vue aussi clairement. Et cette clarté — cette sensation d’être vue, d’être lue, d’être comprise par quelqu’un qui ne la connaissait presque plus — fut plus intime que n’importe quel contact physique.
Raouf posa son verre de thé sur le rebord de la fenêtre. Il s’approcha. Pas d’un pas — d’un demi-pas. La distance entre eux passa d’un mètre à soixante centimètres. L’air entre leurs corps changea de température.
— Je n’ai jamais oublié l’escalier, dit-il.
— Je sais.
— J’ai pensé à toi à Marseille. En me couchant, souvent. Je pensais à l’escalier. Aux trois centimètres.
— Trois centimètres ?
— Entre ta main et la mienne. Sur la rampe. J’ai mesuré des milliers de fois dans ma tête. Trois centimètres.
Nadia leva les yeux vers lui. Il était très proche maintenant. Elle sentait l’odeur de thé à la menthe sur son souffle et, en dessous, cette odeur plus ancienne, plus profonde — le santal, le tabac, la peau.
Elle posa sa main sur la poitrine de Raouf.
Un geste simple. La paume à plat, sur le sternum, par-dessus la veste et la chemise. Elle sentait le battement de son cœur — rapide, plus rapide qu’on ne l’aurait cru chez un homme si calme. Ce battement démentait tout le reste — la lenteur, la gravité, le silence. Sous la surface, Raouf tremblait.
Il ne bougea pas. Il la laissa sentir son cœur. Puis il leva la main — comme dans l’escalier, vingt ans plus tôt — et la posa sur la joue de Nadia. Sa paume était chaude, large, un peu rugueuse. Ses doigts touchèrent la tempe, l’oreille, la naissance des cheveux. Il ne caressa pas. Il posa sa main, c’est tout. Comme on pose une main sur un mur pour vérifier qu’il est réel.
Ils restèrent ainsi.
Ce qui se passa ensuite n’appartient pas aux mots — ou pas entièrement. Les mots sont bons pour les gestes nets, les actions claires, les mouvements qui ont un début et une fin. Mais ce qui se passa dans la chambre 22 cet après-midi-là était d’un autre ordre — un ordre de lenteur, de flou, de proximité progressive. Quelque chose qui ressemblait moins à un acte qu’à une marée, un mouvement continu et sans à‑coups, une avancée et un recul, une respiration.
Ils ne s’embrassèrent pas.
Pas ce jour-là. Ils restèrent sur le seuil — front contre front, souffle contre souffle, main contre joue, main contre poitrine — pendant un temps qu’aucun des deux n’aurait su mesurer. Dehors, un oiseau chantait dans le jardin. Quelque part dans les entrailles du Majestic, un tuyau gargouillait — un bruit de vieille plomberie, un soupir d’organe fatigué.
Puis le téléphone de Nadia sonna.
Le son — une sonnerie stridente, mécanique, parfaitement étrangère à l’atmosphère de la chambre — les sépara d’un coup, comme un couteau qui tranche un fil. Nadia recula d’un pas, porta la main à sa poche, regarda l’écran. Yassine.
— Allô ?
La voix de son fils, onze ans, un peu rauque : Maman, t’es où ? J’ai faim. Il y a quoi à manger ?
— J’arrive. Il y a du riz d’hier au frigo. Réchauffe-le. J’arrive dans vingt minutes.
Elle raccrocha. Rangea le téléphone. Regarda Raouf, qui s’était adossé au mur, les mains dans les poches, le visage calme mais les yeux — les yeux brûlaient.
— Il faut que j’y aille, dit-elle.
Raouf hocha la tête.
— Demain ?
— Demain.
Elle prit son sac, se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle se retourna. Raouf n’avait pas bougé. Il était adossé au mur de la chambre 22, dans la lumière pâle, avec le matelas gris et la couverture de Moncef et le thermos vide et les miettes de makroud, et il la regardait avec une expression qu’elle n’avait jamais vue sur aucun visage — une expression qui n’était ni du désir ni de la tendresse ni de la mélancolie, mais les trois à la fois, fondus ensemble, comme les couleurs sous les couches de peinture des murs.
Elle sortit.
En descendant l’escalier de marbre, elle posa sa main sur la rampe de fer forgé. Le métal était froid. Mais à l’endroit exact où sa paume se ferma sur la rampe, elle sentit — ou crut sentir — une chaleur résiduelle, comme si quelqu’un d’autre, avant elle, avait tenu cette rampe au même endroit. Un officier allemand. Un soldat américain. Barbara en robe noire, un soir de 1964. Moïse Borgel, le chapeau à la main, les doigts qui tremblent. Des mains par centaines, par milliers, empilées les unes sur les autres dans le fer forgé, comme les couches de peinture sur les murs, comme les couches de temps dans les pierres.
Dehors, la lumière de janvier l’éblouit. Le jardin Habib Thameur était traversé par un groupe d’écoliers en tablier bleu, une institutrice en tête. Quelque part vers l’avenue Bourguiba, on entendait un bruit de klaxons insistants — pas les klaxons ordinaires de la circulation, mais des klaxons rageurs, rythmés, qui ressemblaient à un cri.
Nadia marcha vite vers Lafayette. En passant devant un kiosque à journaux, elle lut le gros titre de La Presse : des mots lisses, officiels, qui ne disaient rien. Mais le visage du vendeur, lui, disait tout — un visage fermé, tendu, les mâchoires serrées, les yeux qui bougeaient trop vite, comme quelqu’un qui attend un coup.
Chapitre 6 — Moncef
Le soir tombait sur le Majestic comme une couverture qu’on tire.
Moncef faisait sa ronde. Il la faisait chaque soir depuis six ans — la même ronde, le même itinéraire, les mêmes gestes, avec la régularité d’un gardien de phare ou d’un moine. Il commençait par le rez-de-chaussée : le hall, les anciennes salles de réception, la cuisine désaffectée, la chaufferie. Puis le premier étage — les chambres 1 à 18, l’ancienne suite nuptiale, le local technique. Puis le deuxième — les chambres 19 à 36, dont la 22 où il ne faisait que passer le regard par l’entrebâillement de la porte. Puis le troisième, le quatrième, la terrasse. Chaque porte vérifiée, chaque fenêtre inspectée, chaque bruit identifié. Une heure et demie, parfois deux. Puis il redescendait dans sa loge — une pièce de quinze mètres carrés au fond de la cour intérieure, avec un lit de camp, un réchaud à gaz, un poste de radio et une photographie encadrée de sa mère morte en 1997.
Ce soir-là, en passant devant la chambre 22, Moncef s’arrêta. Il ne poussa pas la porte. Il n’entra pas. Mais il resta là un moment, debout dans le couloir du deuxième étage, les mains le long du corps, et il écouta.
Rien. La chambre était vide. Ils étaient partis depuis des heures — Nadia d’abord, puis Raouf vingt minutes plus tard. Mais quelque chose restait. Moncef ne croyait pas aux fantômes — du moins pas aux fantômes au sens des histoires qu’on raconte aux enfants, les draps blancs et les chaînes. Mais il croyait à ce que les murs retiennent. Quarante ans dans cet hôtel lui avaient appris cela : les murs retiennent. Les voix, les parfums, les souffles, les gestes — tout cela s’imprime dans le plâtre et dans la pierre, et un homme qui sait écouter peut entendre ce que les murs ont absorbé.
Il redescendit.
Dans sa loge, il alluma le réchaud, posa la bouilloire, s’assit sur le lit de camp. La radio était réglée sur Mosaïque FM — la seule station qu’il écoutait depuis que Radio Tunis avait changé de format. Un présentateur parlait de la météo : pluie demain, températures en baisse, vent du nord. Puis une chanson — Saber Rebaï, une voix chaude et tremblante qui chantait en tunisien quelque chose sur l’amour et la distance. Moncef baissa le volume.
Il pensa à Barbara.
C’était un souvenir qu’il revisitait souvent, comme on relit un passage préféré d’un livre aimé. Chambre 14, premier étage. L’année — 1964, 1965, il ne savait plus. Ce dont il se souvenait avec une précision absolue, c’était la robe. Une robe noire, longue, sans bijoux, sans ornement. Barbara portait cette robe comme on porte une seconde peau — sans y penser, sans s’en soucier. Elle était grande, mince, avec un visage qui n’était pas beau au sens où les magazines entendent la beauté, mais qui avait quelque chose de plus : une intensité, une présence qui modifiait l’air autour d’elle, qui aimantait le regard.
Moncef avait vingt ans à l’époque. Il était serveur au bar du rez-de-chaussée — un bar en acajou, avec des tabourets de cuir rouge et un comptoir de zinc. Barbara était descendue la première nuit de son séjour, après le concert au Théâtre municipal. Il devait être minuit. Le bar était fermé. Moncef nettoyait les verres. Elle était entrée sans bruit — il ne l’avait pas entendue, il avait simplement levé les yeux et elle était là, debout devant le piano droit qui occupait le coin gauche du bar.
— Je peux ? avait-elle dit.
Ce furent les deux seuls mots qu’elle lui adressa jamais.
Elle avait joué. Pendant une heure, peut-être plus. Moncef ne connaissait pas les morceaux — il n’avait pas d’éducation musicale, il avait grandi avec la radio tunisienne, Oum Kalthoum, Hédi Jouini, les chants du malouf. Mais ce qu’il entendit ce soir-là n’avait pas besoin d’être connu pour être compris. C’était une musique qui parlait directement au ventre — pas à l’oreille, pas à la tête, au ventre. Des accords graves qui montaient lentement vers des mélodies aiguës, fragiles, puis redescendaient dans le grave. Des silences entre les notes — des silences si pleins que Moncef retenait son souffle, de peur de les abîmer.
Quand elle eut fini, elle referma le couvercle du piano, se leva, et sortit du bar sans se retourner. Moncef resta avec les verres propres alignés sur le comptoir de zinc et le silence assourdissant qui suivait la musique — ce silence qui est le négatif du son, qui en porte l’empreinte.
Elle revint chaque soir. Quatre soirs, cinq peut-être. Toujours après minuit. Toujours la même robe noire. Elle jouait, Moncef écoutait. Ils n’échangèrent plus un mot. Ce fut la relation la plus intense que Moncef eût jamais eue avec un être humain — une relation sans parole, sans contact, sans rien d’autre que la musique et la présence. Quand Barbara quitta le Majestic, elle ne dit pas au revoir. Elle monta dans un taxi devant l’entrée principale et disparut. Moncef, depuis la porte du bar, regarda le taxi s’éloigner sur l’avenue de Paris. Puis il retourna nettoyer les verres.
La bouilloire siffla.
Moncef versa l’eau sur les feuilles de thé vert. L’odeur de menthe emplit la loge. Il pensa à Brassens, ensuite — Brassens au comptoir, le pastis Boga, la pipe, le rire énorme. Brassens qui appelait Moncef « chef » et qui lui avait laissé un billet de cent francs en pourboire, une somme fabuleuse à l’époque. Brassens qui avait dit, en regardant la salle vide du bar, un après-midi de semaine : « C’est le problème des beaux endroits — il n’y a jamais assez de gens dedans. » Moncef avait gardé le billet pendant des années, plié dans son portefeuille, comme une relique. Puis un jour il l’avait dépensé — il ne savait même plus pourquoi, ni pour quoi. C’est le destin de toutes les reliques : elles finissent par redevenir ce qu’elles sont.
Et puis les autres. Les fantômes du Majestic.
Il y avait eu les mariages — les grands mariages bourgeois des années 1960 et 1970, quand le Majestic était l’endroit où se mariaient les familles de la ville européenne, les médecins, les avocats, les hauts fonctionnaires du régime. Les salles de réception du rez-de-chaussée étaient décorées de roses et de tubéreuses. L’orchestre jouait du malouf toute la nuit. Les femmes portaient des robes de Paris, les hommes des costumes croisés. On mangeait du poisson grillé et de l’agneau aux pruneaux et on buvait du champagne et du boukha — l’alcool de figue, la fierté tunisienne — et les fêtes duraient jusqu’à l’aube. Moncef servait. Il circulait entre les tables avec des plateaux chargés de verres, invisible et omniprésent, comme le sont les serveurs, comme le sont les murs.
Puis il y avait eu les années 1980. Les années Ben Ali. L’hôtel avait changé d’atmosphère — pas de décor, pas de structure, mais d’atmosphère. Les mêmes murs, les mêmes lustres, les mêmes chambres, mais une clientèle différente. Des hommes en costume sombre qui ne se présentaient pas. Des réunions dans les suites du quatrième étage dont les portes restaient fermées. Des enveloppes qui passaient de main en main dans le bar. Des voitures aux vitres teintées garées devant l’entrée. Et parfois — Moncef ne voulait pas s’en souvenir mais il s’en souvenait quand même — des filles. Des jeunes filles amenées le soir par des chauffeurs qui ne coupaient pas le moteur, déposées devant la porte de service — cette même porte par laquelle Nadia entrait maintenant — et récupérées à l’aube. Moncef ne voyait pas leurs visages. Il entendait leurs talons dans le couloir, le froissement de leurs robes dans l’escalier, et parfois un rire nerveux, un rire de gorge qui n’avait rien de joyeux.
Il n’avait rien dit. Jamais. Il n’avait pas dit parce qu’on ne dit pas — pas dans ce pays, pas à cette époque, pas quand on est un gardien de nuit qui gagne quatre cents dinars par mois et qui vit dans une loge de quinze mètres carrés. Il avait fait comme le Majestic lui-même : il avait absorbé.
L’hôtel ne choisit pas ses clients. C’est ce qu’il avait dit à Nadia et Raouf, et c’était la vérité. Mais ce n’était pas toute la vérité. La vérité entière, c’est que l’hôtel ne choisit pas ses clients mais il les garde — dans ses murs, dans ses couloirs, dans l’odeur de ses chambres. Il les garde tous, les bons et les mauvais, les généreux et les lâches, Barbara et le colonel SS, Brassens et les hommes en costume sombre. Il les garde sans tri, sans jugement, sans hiérarchie. Et le gardien fait pareil. Le gardien est le dernier témoin, celui qui reste quand tout le monde est parti, celui qui sait tout et ne dit rien, celui qui écoute les murs parler dans le silence de la nuit.
Moncef but son thé à petites gorgées. La radio diffusait les informations de vingt-trois heures. Le présentateur parlait d’une voix changée — une voix qui essayait d’être calme mais qui ne l’était pas tout à fait, comme un musicien qui tient sa note mais dont l’instrument est légèrement désaccordé. Des mots passaient : Sfax, Kasserine, couvre-feu, calme. Le mot calme revenait souvent. Trop souvent. Quand un mot revient trop souvent, c’est qu’il désigne son contraire.
Moncef éteignit la radio.
Il pensait à Raouf et Nadia. Il les avait vus monter l’escalier — séparément, à vingt minutes d’intervalle — et il les avait vus redescendre — séparément, dans le même intervalle. Il ne savait pas ce qu’ils faisaient dans la chambre 22 et il ne voulait pas le savoir. Ce qu’il savait, c’est qu’ils montaient légers et qu’ils redescendaient changés — pas forcément heureux, pas forcément tristes, mais changés, comme on est changé après avoir traversé une frontière invisible.
C’était cela, au fond, un hôtel. Pas un bâtiment. Pas un commerce. Un espace du secret. Un lieu où les gens viennent faire ce qu’ils ne peuvent pas faire chez eux — dormir avec quelqu’un d’autre, pleurer sans témoins, jouer du piano à minuit, comploter, trahir, aimer. Un hôtel est un confessionnal sans prêtre. Un hôtel est un théâtre sans public. Et le gardien de nuit — le dernier, le seul — est l’ombre qui arpente les coulisses quand les acteurs sont partis.
Moncef posa son verre de thé. Se leva du lit de camp. Enfila ses babouches. Sortit dans la cour intérieure.
La cour du Majestic était un rectangle de ciel. Quatre murs, un sol pavé, un puits comblé au centre, et au-dessus les fenêtres des quatre étages — toutes fermées, toutes noires, sauf une, au deuxième, côté jardin, dont le volet était resté ouvert. La chambre 22.
Moncef leva les yeux vers cette fenêtre ouverte. La lumière de la lune entrait dans la chambre, il le savait — il la voyait se refléter sur le plafond, un rectangle argenté qui bougeait imperceptiblement avec les nuages. Il pensa à tous les gens qui avaient regardé cette même lune par cette même fenêtre. Un officier allemand. Un soldat américain. Barbara. Un ministre de Bourguiba. Un mari infidèle. Un voyageur solitaire. Et maintenant, personne — un matelas vide, une couverture de laine brune, et l’odeur de deux corps mêlée à la poussière de plâtre.
Dehors, au-delà des murs du Majestic, la ville bruissait. Ce n’était pas le bruissement habituel de Tunis la nuit — les klaxons, les voix, les mobylettes. C’était autre chose. Un bruissement sourd, continu, comme le grondement de la mer avant la tempête. Moncef le sentait dans les murs. Les murs du Majestic savaient. Ils avaient déjà senti cela — en 1942, quand les avions allemands avaient atterri à El-Aouina, en 1952, quand les émeutes avaient secoué le quartier, en 1978, quand la grève générale avait fait trembler le pays. Les murs savaient ce que les gens ne savaient pas encore : que quelque chose allait changer. Que le silence allait se briser. Que les jours qui venaient ne ressembleraient à aucun des jours précédents.
Moncef rentra dans sa loge. Se coucha sur le lit de camp. Tira la couverture jusqu’au menton. La photographie de sa mère le regardait depuis le mur — un visage rond, souriant, encadré d’un foulard blanc.
Il ferma les yeux.
Demain, ils reviendraient. Raouf d’abord, Nadia ensuite. Ou l’inverse. Et lui, Moncef, ouvrirait la porte de service, tendrait la clé de cuivre, et retournerait dans sa loge. Comme chaque jour. Comme toujours. Le gardien garde. C’est tout ce qu’il sait faire. C’est tout ce qu’on lui demande.
Mais cette nuit-là — dans le silence de la loge, sous la photographie de sa mère, avec la radio éteinte et le thé froid au fond du verre — Moncef eut l’impression que ce n’était pas seulement la porte de l’hôtel qu’il gardait. C’était autre chose. Quelque chose de plus fragile, de plus précieux, de plus menacé.
Quelque chose qui ressemblait au pays tout entier.


