Saison humide — Quatrième partie

Publié le 08 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Saison
humide

Saison humide

Quatrième partie

QUATRIÈME PARTIE — LES FANTÔMES

Ce que la villa murmure

CHAPITRE 13

L’homme s’appelait Delvaux. Ou Devaux. Ou quelque chose comme ça — il marmonnait son nom dans sa barbe comme s’il n’y tenait plus, comme si le nom n’était qu’un vêtement usé qu’on porte encore par habitude.

Il était là tous les soirs. Accoudé au bar du restaurant de la Villa Santi, sur le même tabouret, avec le même verre de lao-lao — l’alcool de riz local, transparent, violent, qui brûlait la gorge et réchauffait le ventre comme un petit feu de camp. Un Français d’une soixantaine d’années, grand, décharné, avec des cheveux gris trop longs qui lui tombaient sur le col d’une chemise en lin froissée. Il avait le visage des hommes qui ont vécu longtemps sous les tropiques — tanné, creusé, avec des rides profondes autour des yeux et de la bouche qui ressemblaient moins aux marques de l’âge qu’à celles d’une lumière trop forte, regardée trop longtemps.

Soan et Yara l’avaient remarqué dès les premiers soirs sans lui prêter attention. Il faisait partie du décor — au même titre que le chat roux, les volets verts, le ventilateur du hall. Puis un soir, vers la troisième semaine, Yara avait renversé son verre en se levant de table et l’homme avait rattrapé le verre avant qu’il ne touche le sol, d’un geste si rapide, si fluide, qu’on aurait dit un prestidigitateur. Il avait posé le verre sur le bar, avait dit « les verres de la Villa Santi sont plus vieux que moi, ce serait dommage de les casser », et c’était parti.

Delvaux vivait à Luang Prabang depuis vingt-deux ans. Il avait débarqué en 2003 — ou en 2002, il ne se souvenait plus, les années ici se fondaient les unes dans les autres comme les saisons — avec un contrat de deux ans pour une ONG qui déminait la Plaine des Jarres. Il était resté. Pourquoi ? Il haussait les épaules. Pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’il aurait fait en France ? Reprendre un poste au ministère ? S’asseoir dans un bureau à Nanterre et regarder la pluie froide tomber sur le parking ? Non. Ici, au moins, la pluie était chaude.

Il avait épousé une femme lao — Vannaphone, une institutrice du quartier sud — et ils avaient deux enfants, des adolescents, dont il parlait avec un mélange de fierté et de perplexité, comme s’il ne comprenait pas tout à fait comment ces êtres mi-français mi-lao étaient sortis de lui. Il donnait des cours de français à l’Alliance française de Luang Prabang, trois matinées par semaine, et le reste du temps il ne faisait rien. Rien, c’est-à-dire : il marchait, il lisait, il buvait du lao-lao au bar de la Villa Santi, il regardait le Mékong, il parlait aux moines — il parlait un lao excellent, guttural, ponctué de rires — et il pensait. À quoi ? À tout. À rien. À la même chose que Soan et Yara apprenaient à penser : au fait d’être là.

C’est Delvaux qui leur raconta l’histoire de la Villa.

Pas d’un coup. Par fragments, par éclats, entre deux verres de lao-lao, comme un homme qui jette des miettes de pain sur l’eau et attend de voir quels poissons montent. Il testait leur curiosité. Il jaugeait leur capacité à entendre.

— Vous savez dans quoi vous dormez ? dit-il un soir.

Soan et Yara savaient vaguement. Le guide mentionnait « ancienne résidence royale ». Mais Delvaux savait précisément.

— Cette maison a été construite au début du siècle. Le vingtième. Pour la famille royale de Luang Prabang. C’était la résidence de la reine Khamphoui, la femme du roi Sisavang Vatthana. Le dernier roi.

Il but une gorgée de lao-lao. La brûlure de l’alcool passa dans ses yeux comme un éclair.

— Khamphoui. Née en 1912. Mariée à vingt ans. Reine à quarante-sept. Morte dans un camp de rééducation dans la province de Houaphan.

Il laissa le mot « morte » flotter dans l’air. Le bar de la Villa Santi était presque vide — un couple de touristes allemands dans un coin, la femme de la réception qui classait des papiers derrière le comptoir, le chat roux endormi.

— Comment est-elle morte ? demanda Yara.

Delvaux la regarda. Son regard était celui d’un homme qui évalue la solidité d’un pont avant de le traverser.

— De faim, dit-il. De faim, de froid, de travail forcé. Comme son mari. Comme son fils, le prince héritier Vong Savang. Le roi est mort en mai 1978. Le prince aussi, quelques jours avant. La reine a tenu plus longtemps — jusqu’en 1981, peut-être. Personne ne sait exactement. Les dates flottent. Les communistes n’ont jamais rien confirmé. Pas de certificat de décès. Pas de tombe. Pas de lieu. Rien.

Il fit tourner son verre sur le comptoir, un geste lent, circulaire, qui semblait contenir toute l’histoire du Laos dans un mouvement de poignet.

— En 1975, quand le Pathet Lao a pris Luang Prabang, le roi a abdiqué. Le 29 novembre. Son fils a lu la lettre d’abdication devant un congrès secret à Vientiane. Six cents ans de monarchie rayés d’un trait de plume. Ensuite on les a emmenés — le roi, la reine, le prince — dans les montagnes de Houaphan. Camp numéro un. On leur a dit que c’était pour les protéger. Pour leur bien. Séminaire de rééducation. Ils n’en sont jamais revenus.

Yara ne dit rien. Soan non plus. Derrière eux, le ventilateur du bar tournait avec son cliquetis familier, et ce son — qui avait été jusqu’alors un bruit de fond, un bruit de confort, un bruit de vacances — prit soudain une autre couleur. Le même ventilateur. La même maison. Mais d’autres vies, d’autres corps, d’autres nuits.

— Et cette maison ? dit Soan.

— Cette maison est restée vide. Pendant des années. Les communistes l’ont utilisée comme bureau administratif, je crois. Ou comme entrepôt. Personne n’est sûr. Les archives de cette période sont — comment dire — lacunaires. Puis en 1992, un homme d’affaires lao, Santi Inthavong, a épousé une princesse — une descendante de la famille royale, une nièce ou une cousine, je ne sais plus exactement — et il a racheté la maison. Il en a fait un hôtel. La Villa Santi. Et les touristes sont venus dormir dans les chambres de la reine.

Delvaux sourit. Ce n’était pas un sourire joyeux — c’était un sourire de Luang Prabang, un sourire qui contenait la tristesse et l’acceptation et quelque chose d’autre, quelque chose qui ressemblait à de l’ironie ou à de la sagesse, ou peut-être aux deux.

— Vous dormez dans la chambre de la reine, dit-il. Ou dans celle de sa suivante. Ou dans celle de son fils. Qui sait. Les murs ne parlent pas. Les murs gardent tout.

Yara posa sa main sur le comptoir du bar. Le bois était lisse, sombre, usé par des décennies de verres posés, de coudes appuyés, de paumes ouvertes. Elle caressa le bois du bout des doigts, comme elle caressait les tissus du marché de nuit — avec cette attention tactile qui était sa façon de comprendre le monde.

— Elle est morte de faim, répéta Yara. Dans la montagne.

Ce n’était pas une question. C’était une constatation, prononcée à voix basse, avec une gravité qui ne lui ressemblait pas — ou qui, peut-être, lui ressemblait profondément, mais qu’elle gardait d’habitude enfouie sous les rires et la légèreté.

— Le Laos est un pays doux, dit Delvaux. Les gens sont doux. La ville est douce. Le Mékong est doux. Et sous cette douceur, il y a — comment dire — un abîme. Deux millions de tonnes de bombes américaines larguées entre 64 et 73. Plus que pendant toute la Seconde Guerre mondiale, tous théâtres confondus. Les camps de rééducation. Les morts. Les disparus. Les Hmong chassés dans la jungle. Tout ça est là, sous la surface, sous les temples et les bougainvilliers et le sourire des moines. Et personne n’en parle. C’est le génie du Laos — ou sa malédiction, selon comment on regarde. La douceur qui recouvre tout. La mousson qui lave tout. Les frangipaniers qui poussent par-dessus les fosses.

Le silence qui suivit fut long. Delvaux commanda un autre verre. Soan regarda Yara. Elle avait les yeux brillants — pas de larmes, mais de cette émotion dense, compacte, qu’elle portait en elle comme un noyau et qui montait parfois à la surface, quand le monde lui rappelait que la beauté et l’horreur sont les deux faces de la même pièce.

— En Tunisie, dit-elle, on a la même chose. Des oliviers magnifiques qui poussent sur des fosses communes. La Médina de Tunis, les ruelles, les jasminiers — et en dessous, les prisons de Bourguiba. La beauté par-dessus la terreur. C’est pareil partout, non ?

Delvaux leva son verre.

— C’est pareil partout, confirma-t-il. Mais ici, c’est plus discret. Le Laos n’a jamais fait de bruit. Même pour mourir, les Laotiens ne font pas de bruit.

Ce soir-là, Soan et Yara montèrent l’escalier de teck avec une conscience nouvelle de chaque marche. Chaque marche avait été foulée par des pieds royaux. Chaque mur avait entendu des voix qui s’étaient tues pour toujours. La chambre — leur chambre, la chambre du lit de teck et de la moustiquaire et du gecko — avait été la chambre de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui avait dormi dans ces murs, qui avait regardé cette même lumière filtrer par ces mêmes volets, et qui avait été arraché à tout cela un matin de décembre 1975 pour ne jamais revenir.

Yara s’assit sur le lit. Elle regarda le petit bouddha sur la table de nuit. Puis elle regarda le mur — le mur blanc, lisse, qui ne disait rien.

— Les murs gardent tout, murmura-t-elle, citant Delvaux.

Soan s’allongea à côté d’elle. Cette nuit-là, ils ne firent pas l’amour. Ils restèrent allongés côte à côte, la main de Soan sur le ventre de Yara, et ils écoutèrent la villa. Le craquement du teck. Le souffle du vent dans les volets. Le gecko, tok-tok, fidèle. Et au-delà, dans les profondeurs de la nuit, quelque chose de plus ancien — non pas un bruit, mais une présence, un poids dans l’air, la mémoire des corps qui avaient vécu ici et qui avaient été effacés, et dont il ne restait que ce silence étrange, ce silence habité, ce silence qui était peut-être la seule forme de parole que les morts possèdent encore.

CHAPITRE 14

Ils partirent pour Ban Phanom un matin de soleil.

Les matins de soleil étaient devenus des événements — non pas rares, mais précieux, comme des trouées dans un tissu épais, des fenêtres de lumière que la mousson ouvrait et refermait selon des lois connues d’elle seule. Ce matin-là, le ciel était bleu — un bleu lavé, transparent, sans un nuage — et la lumière avait cette netteté des lendemains de pluie, une lumière de premier jour, de monde neuf, qui rendait les couleurs plus vives, les contours plus tranchants, les ombres plus noires.

Ban Phanom était à quelques kilomètres de la ville, le long de la Nam Khan, sur la route de l’aéroport. Un village de tisserandes — le guide le mentionnait, Delvaux le leur avait recommandé, la femme de la réception avait hoché la tête avec son acquiescement habituel. Ils prirent un tuk-tuk, mais le firent s’arrêter à l’entrée du village et continuèrent à pied.

Le village était une rue. Une seule rue de terre battue, bordée de maisons en bois sur pilotis, sous lesquelles des poules picorent et des chiens dorment. Devant chaque maison, un métier à tisser. Pas un métier de musée, pas un objet de folklore — un outil de travail, massif, en bois, avec ses fils de soie tendus comme les cordes d’une harpe, et derrière chaque métier une femme, assise, le dos droit, les pieds sur les pédales, les mains sur la navette, tissant.

Le bruit de la navette. Clic-clac. Clic-clac. Le même son d’un bout à l’autre de la rue, le même rythme, la même cadence — comme si toutes les tisserandes de Ban Phanom étaient reliées par un métronome invisible, un battement commun qui synchronisait leurs gestes et faisait du village entier un seul organisme tissant.

Yara s’arrêta devant le premier métier. La femme qui tissait — une femme d’une quarantaine d’années, le visage concentré, les mains rapides — ne leva pas les yeux. Elle continuait de passer la navette entre les fils de chaîne — droite, gauche, droite, gauche — avec un geste si fluide, si automatique, qu’il semblait ne demander aucun effort, aucune pensée, comme si les mains savaient toutes seules ce qu’elles avaient à faire et que le cerveau était libre de voyager ailleurs.

Le tissu qui naissait sous ses mains était une merveille. De la soie — de la vraie soie, filée à partir des cocons de vers élevés dans la province — dans un dégradé de bleu indigo et de violet sombre, avec un motif géométrique complexe, des losanges imbriqués les uns dans les autres, chaque losange contenant un motif plus petit, et chaque motif contenant une variation, et l’ensemble formant un dessin d’une complexité fractalienne qui aurait fait pâlir un mathématicien.

— C’est ma grand-mère, murmura Yara.

Soan la regarda. Elle avait les yeux fixés sur les mains de la tisserande, et ses propres mains — posées sur ses genoux — bougeaient imperceptiblement, mimant le geste de la navette, comme un musicien qui joue mentalement un morceau qu’il écoute.

— Ma grand-mère faisait ça. À Sousse. Pas de la soie — de la laine. Des couvertures, des tapis. Le même geste. Le même bruit. Clic-clac.

Elle s’accroupit au bord du métier. La tisserande leva les yeux, brièvement, et quelque chose passa entre les deux femmes — un échange sans mots, une reconnaissance, le salut muet de celles qui savent ce que c’est de créer un tissu fil par fil, rang par rang, avec la patience des siècles. La tisserande sourit — un vrai sourire, pas le plissement des yeux laotien, un sourire large, qui découvrit des dents blanches — et inclina la tête vers le métier. Viens. Essaie.

Yara s’assit à côté d’elle. La tisserande guida ses mains — la droite sur la navette, la gauche sur le cadre, les pieds sur les pédales. Yara appuya sur la pédale droite et les fils de chaîne s’écartèrent, ouvrant un passage — la foule, c’est le terme technique — et elle lança la navette de la main droite, et la navette traversa les fils avec un sifflement doux, et quand elle appuya sur la pédale gauche pour refermer la foule et frappa le peigne pour tasser le fil, le son — clic-clac — résonna dans l’air du matin comme un mot retrouvé, un mot qu’elle avait perdu depuis l’enfance et qui revenait.

Elle tissa une dizaine de rangs. Le tissu qui naquit sous ses doigts était irrégulier, maladroit — les fils n’étaient pas également tendus, la trame zigzaguait — mais c’était un tissu. Un vrai tissu. Quelques centimètres de soie bleue et violette, nés de ses mains, et quand elle se leva et regarda son travail — cette bande étroite, imparfaite, vivante — elle eut le même sourire que le vieil sculpteur de bouddhas quand il avait tenu sa statue dans ses paumes.

Soan prit une photo. La seule photo qu’il prit de tout le voyage — il avait cessé de photographier depuis la deuxième semaine, les téléphones dormaient dans le tiroir, la vie n’avait pas besoin d’être documentée pour exister. Mais cette image — Yara assise au métier à tisser, les mains sur la navette, le visage concentré, la lumière du matin dans ses cheveux noirs — cette image méritait d’être sauvée. Non pas pour la montrer, non pas pour la poster, mais pour s’en souvenir, plus tard, quand ils seraient rentrés dans le bruit et la vitesse, quand Luang Prabang ne serait plus qu’un souvenir parfumé — se souvenir qu’il y avait eu ce matin-là, dans un village de tisserandes au bord de la Nam Khan, un moment de perfection absolue.

Après Ban Phanom, ils continuèrent sur la route. Le chemin longeait la rivière, sinueux, ombragé par des arbres dont ils ne connaissaient pas les noms — des arbres immenses, aux troncs lisses, aux canopées si épaisses que la lumière du soleil ne passait qu’en taches, des confettis d’or éparpillés sur le sol rouge. L’air sentait la terre mouillée, le bois chaud, et cette odeur verte de la jungle — la chlorophylle, la mousse, la sève — qui était l’odeur même de la vie en train de pousser.

Ils marchèrent sans parler. Le sentier descendit vers la rivière, tourna, remonta le long d’une falaise, et soudain — au détour d’un virage — ils virent le tombeau.

Un petit monument blanc, rectangulaire, posé sur une terrasse de pierre au-dessus de la Nam Khan. Simple. Sobre. Un socle, un sarcophage, une plaque. Autour, la jungle — dense, profonde, bourdonnante d’insectes et de cris d’oiseaux. En contrebas, la rivière, brune et lente.

Soan s’approcha et lut la plaque.

HENRI MOUHOT

1826 – 1861

Naturaliste et explorateur français

— C’est lui, dit-il. Celui qui a découvert Angkor.

Yara s’approcha à son tour. Le tombeau était modeste — une tombe de campagne, pas un monument national, pas un mausolée. La pierre blanche était tachée de mousse verte et de traînées de pluie. Des frangipaniers poussaient autour, leurs branches chargées de fleurs blanches au cœur jaune dont le parfum, dans la chaleur, était presque narcotique.

— Il est mort ici ? demanda Yara.

— De la malaria. En novembre 1861. Ses serviteurs l’ont enterré au bord de la rivière. Et le tombeau a été oublié pendant plus d’un siècle. La jungle l’a avalé. Ce n’est qu’en 1989 qu’un journaliste français l’a retrouvé.

Yara s’assit sur le bord de la terrasse, les pieds dans le vide, au-dessus de la rivière. Le tombeau était derrière elle. La jungle tout autour. Et devant, la Nam Khan, qui coulait vers le Mékong, qui coulait vers le sud, qui coulait vers la mer.

— C’est étrange, dit-elle. Un Français vient ici, au bout du monde, il découvre Angkor, il explore les jungles du Laos, il rencontre des rois, il dessine des papillons et des coquillages — et il meurt dans un endroit si beau que personne ne retrouve sa tombe. La jungle le prend. La végétation le mange. Et pendant cent trente ans, il dort ici, sous les arbres, oublié de tous, avec les insectes et les serpents et le bruit de la rivière.

Elle toucha la pierre du tombeau. La pierre était chaude — chauffée par le soleil, lissée par la pluie — et sous ses doigts elle sentit quelque chose qui ressemblait à du temps solidifié, à de l’histoire devenue minérale.

— Tous les désirs finissent ici, dit-elle. Sous les arbres. Dans le silence.

Ce n’était pas triste. Ce n’était pas morbide. C’était un constat — le constat tranquille que tout passe, que tout est passé, et que cette certitude, loin d’être terrifiante, était au contraire la source même de la beauté. C’est parce que Mouhot est mort que son tombeau est beau. C’est parce que les frangipaniers finiront par mourir que leur parfum est si violent. C’est parce que les six semaines de Soan et Yara à Luang Prabang finiront — et ils le savaient, maintenant, ils commençaient à le sentir, cette fin qui approchait comme la rive du fleuve — que chaque heure, chaque minute, chaque seconde de ce voyage avait le poids du diamant.

Soan s’assit à côté de Yara. Leurs épaules se touchèrent. Ils regardèrent la rivière couler en silence, avec derrière eux le Français mort et devant eux la jungle vivante, et entre les deux — entre la mort et la vie, entre le passé et le présent, entre le silence et le bruit — ils étaient exactement là où ils devaient être.

Sur le chemin du retour, Yara cueillit une fleur de frangipanier sur la branche la plus basse et la posa sur le tombeau de Mouhot. Un geste simple. Un geste de femme. Un geste qui ne s’expliquait pas et qui n’avait pas besoin d’explication.

CHAPITRE 15

Les cascades de Kuang Si étaient une hallucination.

Il n’y avait pas d’autre mot. Un rêve géologique, une fantaisie de la nature, un endroit si beau qu’il semblait inventé — comme si un peintre fou avait renversé des pots de turquoise et d’émeraude dans la jungle et avait laissé l’eau faire le reste.

Ils prirent un tuk-tuk — une heure de route cahoteuse à travers les collines, sur un chemin de terre rouge bordé de rizières en terrasse et de villages hmong aux maisons de bambou. La pluie les accompagna pendant la première moitié du trajet, puis cessa brusquement, et le soleil perça les nuages avec cette violence dorée qui n’existait qu’ici, dans ce pays où la lumière et l’eau menaient un combat perpétuel dont personne ne sortait vainqueur.

Quand ils arrivèrent, ils entendirent les cascades avant de les voir. Un grondement sourd, continu, comme le ronflement d’un animal endormi, qui montait de la jungle et s’amplifiait à mesure qu’ils avançaient sur le sentier. L’air changea — plus frais, plus humide, chargé de gouttelettes en suspension qui se posaient sur leurs visages comme une brume de parfumeur. Et puis, au détour d’un virage, l’eau apparut.

Des bassins. Des dizaines de bassins, étagés sur la pente de la colline, formés par des concrétions de calcaire qui avaient mis des millénaires à se construire — des barrages naturels, lisses, arrondis, couleur de miel, qui retenaient l’eau en une série de vasques superposées, du sommet de la cascade jusqu’à la base. Et dans chaque bassin, l’eau — cette eau impossible, cette eau de conte de fées, d’un bleu turquoise si intense, si saturé, qu’il semblait chimique. Mais il n’était pas chimique. C’était la combinaison du calcaire dissous, de la lumière filtrée par la canopée, et de la profondeur des bassins qui produisait cette couleur — une couleur qu’aucun écran, aucune photo, aucun mot ne pouvait reproduire fidèlement.

Yara entra dans l’eau la première.

Elle ôta sa robe — elle portait en dessous un maillot de bain noir, simple, qui épousait son corps comme une seconde peau — et descendit dans le bassin le plus large, celui du milieu, en s’accrochant aux concrétions de calcaire. L’eau lui monta aux cuisses, puis aux hanches, puis à la taille. Elle frissonna — l’eau était fraîche, bien plus fraîche que le Mékong, nourrie par des sources de montagne — et poussa un petit cri, un cri de surprise et de plaisir, le cri des enfants qui entrent dans la mer.

Soan la rejoignit. L’eau était cristalline — si claire qu’on voyait le fond du bassin, les galets blancs, les feuilles mortes posées sur le calcaire, les petits poissons translucides qui filaient entre leurs chevilles. Et turquoise — tout autour d’eux, le turquoise, un turquoise vivant, mouvant, qui changeait de nuance selon la profondeur et la lumière, passant du bleu pâle au vert sombre, du jade à l’opale, du ciel au glacier.

Ils nagèrent. Pas des longueurs — des cercles, des spirales, des arabesques paresseuses. L’eau les portait avec une douceur qui n’avait rien à voir avec les piscines chlorées de leur vie parisienne. C’était une eau vivante, une eau qui avait une personnalité, un caractère — fraîche mais pas froide, douce mais pas molle, avec un léger courant qui vous poussait vers le bord du bassin si vous cessiez de nager, comme si l’eau vous rappelait gentiment que c’était elle qui décidait.

La pluie revint. Bien sûr qu’elle revint — c’était la mousson, et la pluie revenait toujours, comme une amoureuse obsessionnelle qui ne supporte pas de laisser le monde tranquille trop longtemps. Mais nager dans un bassin turquoise sous la pluie tropicale était une expérience que ni Soan ni Yara n’avaient jamais imaginée. Les gouttes de pluie frappaient la surface de l’eau en créant des milliers de petits cercles concentriques qui s’entrecroisaient, se chevauchaient, formaient un réseau de rides complexe, changeant, hypnotique. L’air entre la surface de l’eau et le bas des nuages devint une zone de brume où la pluie qui tombait et les embruns qui montaient se mêlaient, et il n’y avait plus de frontière entre le haut et le bas, entre l’eau du ciel et l’eau de la terre.

Yara nageait sur le dos, les bras en étoile, le visage offert à la pluie. Ses cheveux noirs flottaient autour de sa tête comme des algues. Ses yeux étaient ouverts — elle regardait le ciel, les gouttes qui tombaient vers elle, et chaque goutte qui atteignait son visage éclatait sur sa peau en une minuscule explosion de fraîcheur. Elle était belle d’une beauté qui n’avait rien d’humain — ou qui était, au contraire, la beauté la plus humaine possible, la beauté du corps dans son élément, du corps qui ne résiste plus à rien, qui s’abandonne à l’eau et à la pluie et à la gravité et au monde.

Soan nagea vers elle. Il passa un bras sous sa nuque, l’autre sous ses reins, et la tint dans l’eau, comme on tient un enfant qui apprend à flotter. Yara ferma les yeux. La pluie tombait sur eux. L’eau turquoise les enveloppait. Le grondement de la cascade, au-dessus, couvrait tout — les pensées, les souvenirs, les projets, le passé, l’avenir. Il n’y avait que le présent. Que l’eau. Que la peau de l’autre dans l’eau.

Ils restèrent dans le bassin pendant la durée de l’averse. Quand la pluie cessa et que le soleil revint — un soleil de fin d’après-midi, bas, rasant, qui transperçait la canopée en lames d’or — l’eau des cascades prit une couleur nouvelle, un turquoise incandescent, presque phosphorescent, et la vapeur qui montait des bassins dans la lumière dorée donna au lieu un aspect surnaturel, une qualité de vision, de mirage.

Ils sortirent de l’eau et s’assirent sur un rocher plat, au bord du bassin, les pieds dans l’eau. Leurs peaux étaient fraîches et lisses, comme rincées de toute impureté, et l’air sur leurs corps mouillés était un baiser — tiède, parfumé, tendre.

— Je ne veux pas partir, dit Yara.

Ce n’était pas la première fois qu’elle le disait — mais c’était la première fois qu’elle le disait avec cette gravité. Pas un caprice, pas une coquetterie de vacancière. Une déclaration. Un constat. Quelque chose qui montait des profondeurs et qui n’était plus une envie mais une certitude.

Soan ne répondit pas. Il prit la main de Yara — cette main qui avait tissé la soie le matin, qui avait posé une fleur de frangipanier sur la tombe de Mouhot, qui avait caressé le comptoir du bar de la Villa Santi en pensant aux mains de la reine disparue — et il la serra, fort, et dans cette pression il mit tout ce qu’il ne pouvait pas dire : je sais. Moi non plus. Mais nous sommes encore là. Nous sommes encore là.

Sur le chemin du retour, à travers les collines, ils croisèrent un bonze adolescent qui marchait seul sur le bord de la route. Un garçon de quinze ou seize ans, le crâne rasé, la robe safran trop grande pour ses épaules étroites, qui marchait pieds nus sur la terre rouge avec la lenteur d’un homme qui a tout le temps du monde. Il ne les regarda pas. Il marchait. Il avançait. Il était exactement là où il devait être, avec la certitude de ceux qui savent que chaque pas est le bon, que chaque direction est la bonne, parce que toutes les directions mènent au même endroit.

L’image resta. Elle se grava en eux avec la netteté d’une photographie — le bonze adolescent sur la route rouge, la jungle derrière lui, le ciel de mousson au-dessus, et ses pieds nus qui avançaient sans hésitation, sans doute, sans peur, comme si marcher était la seule chose qui méritait d’être faite, et qu’il le savait, et que c’était assez.

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