Saison humide — Cinquième partie

Saison
humide

Saison humide

Cinquième partie

CINQUIÈME PARTIE — LA PROFONDEUR

Ce qu’on n’aurait jamais su sans le silence

CHAPITRE 16

Il avait plu toute la nuit. Une pluie régulière, obstinée, sans colère — pas un orage, pas un déluge, juste la mousson dans sa version la plus pure, la plus constante : un rideau d’eau continu qui tombait du ciel comme si le ciel avait décidé de se vider et n’avait fixé aucune date limite.

Soan se réveilla à deux heures du matin. Yara dormait. La chambre était obscure. Le ventilateur tournait. La pluie. Le gecko. Les bruits habituels, les bruits de la Villa Santi, les bruits de leur vie ici, qui étaient devenus aussi familiers que les bruits de l’appartement de Montreuil — sauf que ces bruits-ci avaient une qualité que les bruits parisiens n’avaient pas : ils étaient vivants. Le ventilateur n’était pas un mécanisme — c’était un souffle. Le gecko n’était pas un animal — c’était un gardien. La pluie n’était pas un phénomène météorologique — c’était une présence.

Il regarda Yara dormir. Il faisait ça souvent, maintenant — la regarder dormir. C’était devenu un plaisir en soi, un plaisir qui ne demandait rien, qui ne menait nulle part, qui n’avait pas de but. Juste la contemplation d’un visage endormi, d’un souffle régulier, d’une main posée sur l’oreiller, des doigts légèrement repliés, comme si elle tenait dans son sommeil un objet invisible.

Yara avait changé. Non pas physiquement — quoique, si : le bronze, la minceur, la souplesse nouvelle. Mais autre chose. Quelque chose dans son visage quand elle dormait. À Paris, Yara dormait les mâchoires serrées. Les sourcils légèrement froncés. Les traits contractés, même dans le sommeil, comme si le corps refusait de lâcher la tension que la journée avait accumulée. Ici, son visage était lisse. Les mâchoires relâchées. Les lèvres entrouvertes. Elle dormait comme une enfant — ou comme une femme qui n’a plus peur de rien, ce qui revient peut-être au même.

Soan resta éveillé longtemps. Il pensa. Non pas des pensées structurées, des pensées à thèse — des pensées flottantes, des pensées de trois heures du matin sous la mousson, des pensées qui allaient et venaient comme les courants du Mékong. Il pensa à sa vie. À ce qu’elle avait été jusqu’ici — les études, le travail, les projets, la course. Il pensa à ce qu’elle pourrait être. Il pensa à la lenteur, à la patience, à la beauté de ce qui ne sert à rien. Il pensa au vieil homme qui sculptait des bouddhas dans sa cour. À Bounmy le piroguier. À Kham et ses mains de cuisinière. À toutes ces vies qui se déroulaient ici, à Luang Prabang, sans se presser, sans se bousculer, sans chercher à être autre chose que ce qu’elles étaient.

Vers quatre heures, Yara ouvrit les yeux. Elle le vit éveillé, dans le noir, les yeux ouverts.

— Tu ne dors pas.

— Non.

— Depuis longtemps ?

— Depuis un moment.

Elle se tourna vers lui. Dans l’obscurité, il ne voyait pas son visage — il voyait sa silhouette, le contour de ses épaules, la masse sombre de ses cheveux sur l’oreiller blanc. Il sentait son souffle, chaud, parfumé du sommeil, cette odeur intime que seuls les amants connaissent — l’odeur de l’autre à trois heures du matin, l’odeur sans masque, sans parfum, sans rien.

— À quoi tu penses ? dit-elle.

Et pour la première fois depuis des semaines — pour la première fois depuis qu’ils avaient posé le pied à Luang Prabang — Soan ne répondit pas « à rien ». Parce que cette nuit-là, dans la pluie et le noir, il pensait à quelque chose. Quelque chose qui remontait de loin, de profond, quelque chose que le silence de Luang Prabang avait débloqué comme le massage de Madame Phet avait débloqué les nœuds dans son dos.

— J’ai peur, dit-il.

Le mot tomba dans l’obscurité comme un caillou dans un puits. Yara ne dit rien. Elle attendit. Elle savait attendre — c’était peut-être la chose la plus importante qu’elle avait apprise ici, ou qu’elle savait depuis toujours et qu’elle avait oubliée : attendre. Laisser l’autre parler à son rythme. Ne pas remplir le silence avec des questions.

— J’ai peur de la douceur, dit Soan.

Il entendit le mot et sut qu’il était juste. La douceur. Pas la violence, pas l’échec, pas la maladie — la douceur. La douceur de cette chambre, de cette villa, de cette ville, de cette femme à côté de lui. La douceur du bonheur quotidien, de la peau contre la peau, du riz gluant mangé avec les doigts. La douceur de n’avoir besoin de rien.

— Pourquoi ? dit Yara.

— Parce que la douceur, ça s’arrête. Toujours. Et quand ça s’arrête, le manque est pire que si on n’avait rien eu. C’est plus facile de vivre dans le bruit. Dans la vitesse. Dans la fatigue. On ne sent rien. On n’a rien à perdre. Mais ici — ici, j’ai quelque chose. J’ai tellement de quelque chose que l’idée de ne plus l’avoir me —

Il ne finit pas sa phrase. Yara posa sa main sur sa bouche. Pas pour le faire taire — pour le toucher. Pour lui rappeler qu’elle était là. Que la main sur la bouche, c’est aussi un baiser.

— Mon père, dit-elle, avait un jardin. À Sousse. Un petit jardin derrière la maison. Avec un citronnier, un jasminier, et des géraniums rouges dans des pots en terre. Chaque été, il arrosait le jardin tous les matins à cinq heures, avant que le soleil ne soit trop fort. Il y passait une heure. Il taillait, il arrosait, il parlait aux plantes — oui, il parlait aux plantes, en arabe, il leur disait des choses douces, comme on parle à des enfants. Et un été — j’avais dix ou onze ans — je lui ai demandé pourquoi il faisait tout ça, pourquoi il passait tant de temps avec les plantes, puisqu’elles allaient mourir de toute façon, puisque l’été finirait et que l’hiver les tuerait. Et mon père m’a regardée et il a dit : c’est justement parce qu’elles vont mourir que je les arrose.

Le silence après cette phrase fut le plus long de toutes les nuits qu’ils avaient passées à la Villa Santi.

Soan laissa les mots entrer en lui. C’est justement parce qu’elles vont mourir que je les arrose. C’était si simple. Si évident. Et si impossible à comprendre quand on vit dans le bruit, quand on court, quand on mange debout dans la cuisine de Montreuil et qu’on s’embrasse dans le couloir entre deux portes. Il fallait venir ici — à l’autre bout du monde, dans une villa coloniale où une reine avait dormi et où un gecko montait la garde — pour entendre cette vérité qui avait la forme d’un citronnier dans un jardin de Sousse.

Yara se rapprocha de lui. Leurs fronts se touchèrent. Leurs souffles se mêlèrent dans l’obscurité — le souffle de lui et le souffle d’elle, deux souffles qui avaient appris, au fil de ces semaines, à se synchroniser, à respirer ensemble, comme les tisserandes de Ban Phanom qui tissaient au même rythme.

— On arrose, dit-elle. C’est tout. On arrose.

Soan ferma les yeux. La pluie tombait sur les tuiles. Le gecko claquait. Le ventilateur tournait. Et quelque part à l’intérieur de lui, dans un endroit qu’il ne connaissait pas avant Luang Prabang, quelque chose se relâcha — un nœud, le dernier, le plus profond, celui que même Madame Phet n’avait pas atteint — et il sut, avec la certitude tranquille d’un bouddha de bois, que la peur de la douceur n’était pas une raison de fuir la douceur. Que la fragilité du bonheur n’était pas un argument contre le bonheur. Que le jardin de Sousse et la Villa Santi et le Mékong et les six semaines et la peau de Yara contre la sienne — tout cela finirait, oui, tout cela finirait, et c’est pour ça — exactement pour ça — que c’était beau.

Ils s’endormirent enlacés, front contre front, et la pluie les berça, et le petit bouddha sur la table de nuit veilla, avec son sourire de bois doré, sur leurs deux corps endormis qui respiraient à l’unisson dans la villa de la reine morte.

CHAPITRE 17

La cérémonie du baci eut lieu un dimanche. Ou un samedi. Ou un jour sans nom — les jours n’avaient plus de nom depuis longtemps.

C’est Kham qui les avait invités. Pas avec des mots — avec un geste. Un soir, après le dîner, elle s’était approchée de leur table et avait posé devant eux une petite fleur de jasmin, fraîche, blanche, dont le parfum monta immédiatement dans l’air tiède. Puis elle avait dit — dans son français rudimentaire, ces quelques mots qu’elle gardait pour les occasions importantes : Demain. Ma maison. Baci. Et elle avait joint les mains, le nop, et s’en était allée.

La femme de la réception leur avait expliqué. Le baci — ou soukhouane — était la cérémonie la plus importante de la vie laotienne. On le pratiquait pour tout : les naissances, les mariages, les départs, les retours, les maladies, les guérisons, les promotions, les récoltes, les deuils. C’était un rituel animiste, antérieur au bouddhisme, qui avait survécu à toutes les religions et à tous les régimes parce qu’il touchait à quelque chose de fondamental : l’idée que l’être humain possède trente-deux âmes — trente-deux khouan — qui circulent dans le corps et qui, sous l’effet du stress, du voyage, de la maladie ou du chagrin, peuvent s’échapper, s’égarer, se perdre. Le baci était le rituel qui les rappelait. Qui les faisait revenir. Qui les attachait au corps pour qu’elles ne partent plus.

— Trente-deux âmes, répéta Soan.

— Trente-deux, confirma la femme de la réception, avec une conviction si tranquille qu’on ne pouvait pas douter.

La maison de Kham était dans le quartier sud, au-delà du Wat Manorom, dans une rue de terre bordée de manguiers. Une maison en bois sur pilotis, comme toutes les maisons traditionnelles — le rez-de-chaussée ouvert, servant de cuisine, de garage, d’atelier, et l’étage habitable, accessible par un escalier extérieur. Devant la maison, un jardin minuscule avec un autel aux esprits — un petit temple miniature posé sur un pilier, où brûlaient des bâtons d’encens et où des offrandes de riz et de fruits attendaient des bouches invisibles.

Quand Soan et Yara arrivèrent, la maison était pleine. La famille de Kham — immense, tentaculaire, impossible à cartographier — occupait toutes les surfaces disponibles. Des femmes préparaient de la nourriture dans la cuisine en plein air. Des hommes fumaient accroupis sous les pilotis. Des enfants couraient entre les jambes de tout le monde avec cette impunité joyeuse que les enfants ont dans toutes les cultures du monde. Des vieillards assis sur des nattes regardaient la scène avec des yeux de sages ou de somnambules, c’était difficile à dire.

Au centre de la pièce principale, à l’étage, trônait le pha khouan — l’arbre à offrandes. Un cône de feuilles de bananier, d’environ un mètre de haut, orné de fleurs blanches, de bougies, d’œufs durs, de fils de coton blanc, de billets de banque pliés en éventail, et surmonté d’une fleur de lotus rose qui oscillait à la brise du ventilateur. Le pha khouan était d’une beauté grave, architecturale — un mandala végétal, une cathédrale de feuilles, qui contenait dans ses plis et ses étages tout le savoir-faire rituel de générations de femmes lao.

Un moine était assis devant le pha khouan. Un vieux moine, petit, sec, le crâne rasé et luisant, avec un visage qui ressemblait à un paysage — des collines de rides, des ravins de plis, des plaines lisses autour des yeux. Il psalmodiait en pali — la langue liturgique du bouddhisme theravada — d’une voix monocorde, nasale, qui remplissait la pièce comme un encens sonore. Les mots étaient incompréhensibles — même pour les Laotiens présents, le pali n’étant pas plus leur langue que le latin n’est la nôtre — mais le son était familier, ancien, rassurant. C’était le son de la prière universelle, le bourdonnement du sacré, qui transcende la langue et touche directement l’os.

Soan et Yara furent assis au premier rang, face au pha khouan, à côté de la mère de Kham — une femme minuscule, centenaire peut-être, dont le visage n’était plus qu’un réseau de rides si dense qu’il en devenait lisse, comme une peau qui aurait trop vécu et qui serait revenue à l’état de nourrisson. La vieille femme prit la main de Yara et la serra avec une force surprenante, sans un mot, et ne la lâcha plus de toute la cérémonie.

Le moine psalmodia pendant vingt minutes. Puis le silence se fit et la partie que Soan et Yara attendaient — sans savoir exactement à quoi s’attendre — commença.

Les fils de coton.

Kham s’approcha la première. Elle prit un fil de coton blanc — un simple fil, fin, d’une trentaine de centimètres — et s’agenouilla devant Yara. Avec des gestes d’une douceur extrême, elle noua le fil autour du poignet de Yara, lentement, en prononçant des mots en lao — des vœux, des bénédictions, des souhaits de santé, de bonheur, de longue vie. Le fil était si léger qu’on le sentait à peine — un souffle de coton sur la peau — et pourtant il pesait quelque chose d’immense, quelque chose qui avait le poids de toutes les cérémonies semblables qui s’étaient déroulées dans toutes les maisons de Luang Prabang depuis des siècles.

Puis ce fut le tour de Soan. Les mains de Kham — ses mains de cuisinière, ses mains larges, calleuses, couvertes de brûlures — prirent le poignet de Soan avec une délicatesse inattendue et y nouèrent le fil blanc. Les mots lao coulaient de sa bouche comme une rivière — des mots dont Soan ne comprenait pas un traître mot, mais dont il sentait le sens, physiquement, dans la pression des doigts sur son poignet, dans la chaleur des paumes de Kham contre sa peau, dans le rythme même des syllabes qui montaient et descendaient comme une mélodie.

Après Kham, ce furent les autres. Toute la famille. Un par un, ils s’approchèrent de Soan et Yara et leur nouèrent un fil au poignet — les enfants avec des gestes maladroits et des rires, les vieillards avec des gestes lents et des murmures, les femmes avec des gestes précis et des sourires. Chaque fil était un vœu. Chaque nœud était une prière. Et les poignets de Soan et Yara se couvrirent peu à peu de bracelets blancs — dix, vingt, trente fils — qui formaient une manchette de coton, légère, fragile, indéfaisable.

Yara pleurait.

Pas de tristesse — de quoi, alors ? De gratitude, peut-être. D’émotion. De la surprise d’être accueillie si complètement, si généreusement, par des gens qu’elle connaissait à peine et qui pourtant lui attachaient des fils au poignet comme si elle faisait partie de leur famille, comme si les âmes n’avaient pas de nationalité ni de passeport, comme si le seul fait d’être là — d’être là, présente, assise sur cette natte, dans cette maison de bois — suffisait à faire de vous quelqu’un qu’on bénit.

Soan ne pleurait pas. Mais quelque chose en lui tremblait — une vibration intérieure, un tremblement de terre minuscule, une secousse tectonique dans les profondeurs de ce qu’il appelait faute de mieux son âme, ou ses trente-deux âmes, ou peu importe le nom — quelque chose qui bougeait, qui se déplaçait, qui revenait.

Soukhouane. Que les âmes restent avec le corps.

Après les fils, le lao-lao. L’alcool de riz circula dans des verres minuscules — des dés à coudre de feu blanc — et tout le monde but, y compris le moine, y compris la centenaire, y compris les enfants qui trempaient leurs lèvres en faisant des grimaces. Puis la nourriture — un festin déployé sur la natte, des dizaines de plats, le laap, le or lam, le ping kai, les saucisses de Luang Prabang, le sticky rice dans ses paniers de bambou, les salades, les soupes, les grillades, et ce plat que Soan n’avait jamais vu — un poisson du Mékong entier, cuit à l’étouffée dans des feuilles de bananier, avec de la citronnelle, du galanga, des feuilles de citron kaffir, et du padek, et quand on ouvrait la feuille la vapeur qui montait était un poème — un poème olfactif, un poème de fleuve et de forêt et de feu.

Ils mangèrent avec les mains. Avec les doigts. Avec la joie animale du corps qui se nourrit au milieu des autres corps. Les enfants leur apportaient des morceaux de poulet grillé en riant. La mère de Kham leur versait du lao-lao avec une insistance qui ne tolérait pas le refus. Un homme — le mari de Kham ? un frère ? un cousin ? — sortit un khène et se mit à jouer, et la musique monta dans la maison de bois, le bourdonnement ancien, la mélodie serpentine, et quelqu’un se mit à danser — une femme, une tante, les bras levés, les mains tournées vers le ciel, les pieds nus sur le plancher, le lamvong, la danse lao, cette danse en cercle, lente, gracieuse, qui n’a besoin ni de partenaire ni de public, juste d’un corps et d’une musique.

Yara se leva. Elle dansa. Pas le lamvong — elle ne le connaissait pas — mais sa propre danse, quelque chose qui venait de plus loin, de Tunis ou d’ailleurs, quelque chose qui venait du ventre et des hanches et qui n’avait pas de nom, et les femmes lao la regardèrent danser et sourirent, et l’une d’elles lui prit les mains et lui montra le geste — la torsion du poignet, l’ouverture des doigts, la grâce du bras qui dessine un arc — et Yara apprit, en trois minutes, le geste essentiel du lamvong, et elle dansa avec les femmes, en cercle, sous les yeux de Soan qui la regardait depuis la natte avec cette expression que Bounmy le piroguier avait reconnue : l’expression d’un homme qui regarde une femme qu’il aime danser dans une maison étrangère, et qui sait que cet instant est le plus beau de sa vie, et qui sait aussi qu’il ne durera pas, et qui s’en fiche, et qui regarde.

Ils rentrèrent à la Villa Santi à pied, dans la nuit, un peu ivres de lao-lao et de tout le reste. Les rues étaient désertes. Les temples dormaient. Le Mékong coulait quelque part en contrebas, invisible dans le noir. Les fils de coton blanc à leurs poignets brillaient faiblement dans la lumière des lampadaires — comme des bracelets de lune, comme des liens invisibles qui les rattachaient à cette maison, à cette famille, à cette ville.

— Il ne faut pas les enlever, dit Yara. Les fils. On les laisse tomber d’eux-mêmes. C’est ce que Kham a dit.

— Je sais.

— Ils resteront combien de temps ?

— Je ne sais pas. Quelques semaines. Un mois, peut-être. Ils s’useront. Les nœuds se déferont. Les fils tomberont un par un.

Yara regarda ses poignets. Les fils blancs brillaient sur sa peau de cuivre. Trente fils. Trente vœux. Trente-deux âmes.

— Quand le dernier fil tombera, dit-elle, il faudra revenir.

CHAPITRE 18

Les derniers jours eurent la densité du miel.

Ils le savaient maintenant — le départ approchait. Non pas qu’ils comptaient les jours — ils avaient cessé de compter depuis longtemps — mais le corps le savait, le corps avait un calendrier intérieur que la tête pouvait ignorer mais pas tromper. Le corps savait que les six semaines touchaient à leur fin, que l’avion existait quelque part dans le futur, que l’aéroport minuscule avec sa piste entre les collines les attendait, que le bruit du monde se rapprochait.

Et parce que le corps le savait, tout devint plus intense. Plus aigu. Plus lumineux. Comme si les sens, pressentant la fin, avaient augmenté leur puissance de captation — les couleurs plus vives, les odeurs plus fortes, les sons plus nets, les textures plus précises. Le syndrome du condamné — non pas le condamné à mort, mais le condamné à vivre, le condamné à retourner dans le monde d’avant, le monde du bruit et de la vitesse et des réveils à six heures et des métros bondés.

Soan se leva plus tôt. Avant l’aube, avant le tak bat, avant les moines. Il sortit de la Villa Santi dans la nuit finissante, pieds nus, et marcha jusqu’au Mékong. Le fleuve était noir — un noir d’encre, un noir de néant — et au-dessus le ciel commençait à pâlir, une bande de gris à l’est, au-dessus des montagnes, qui annonçait l’aube sans encore la montrer.

Il s’assit sur les marches de la berge, les pieds dans la boue tiède, et regarda le fleuve. Le Mékong dans le noir. Le Mékong avant le jour. Le Mékong qui coulait sans que personne le voie, qui coulait pour lui-même, qui coulait depuis toujours et pour toujours, et qui n’avait besoin ni de spectateur ni de photographe ni de poème pour exister.

Un pêcheur apparut. Une silhouette dans une pirogue, au milieu du fleuve, à peine visible — un homme debout, une perche à la main, qui glissait sur l’eau noire sans un bruit. Le pêcheur ne le vit pas, ou le vit sans le montrer. Il passait. Il faisait ce qu’il avait toujours fait — ce que son père avait fait, ce que le père de son père avait fait — il pêchait le Mékong à l’aube, il jetait son filet dans l’eau noire, il attendait. Et cette image — l’homme debout sur la pirogue, la perche contre le ciel qui s’éclaire — fut pour Soan l’image de Luang Prabang tout entière. Pas les temples, pas les bouddhas, pas les cascades. Un homme sur un fleuve. Un geste ancien. Le silence.

Quand il rentra à la Villa Santi, le tak bat avait commencé. Les moines passaient dans la rue Sakkaline, pieds nus, le bol ouvert. Les femmes agenouillées offraient le riz. Yara était sur le balcon, en culotte et débardeur, les cheveux défaits, exactement comme le premier matin — le même balcon, la même lumière, les mêmes moines — et pourtant tout avait changé. Eux avaient changé. Ils n’étaient plus les mêmes personnes qu’à l’arrivée — non pas transformés, non pas convertis, mais dilatés. Élargis. Comme si les six semaines avaient créé en eux un espace qui n’existait pas avant — un espace de silence, de lenteur, de présence — et que cet espace, une fois ouvert, ne se refermerait pas.

Ils refirent les choses une dernière fois. Le Wat Xieng Thong, ses mosaïques d’arbre de vie. Le mont Phousi, les trois cents marches, la vue sur la ville-jardin. Le marché du matin avec ses poissons d’argent et ses herbes odorantes. Le restaurant au bord de la Nam Khan, les nouilles, les coussins au sol. Le pont de bambou. Le Mékong au crépuscule.

Mais cette fois, chaque chose avait un éclat différent — l’éclat des choses qu’on voit pour la dernière fois. Le savoir. Le savoir que ce coucher de soleil est le dernier qu’on regarde depuis cette berge, que ce laap est le dernier qu’on mange chez Kham, que cette tasse de café lao est la dernière qu’on boit sur ce balcon. Le savoir qui aiguise tout, qui rend tout tranchant, qui transforme le quotidien en sacré.

Un soir — l’avant-dernier — Soan nagea seul dans le Mékong.

C’était interdit, probablement — le fleuve était dangereux, les courants puissants, l’eau opaque — mais il s’en fichait. Il descendit les marches de la berge au crépuscule, ôta son tee-shirt, entra dans l’eau. L’eau brune, tiède, l’enveloppa comme un corps. Le courant le poussa doucement vers le sud, et il nagea contre, à petites brasses, en maintenant sa position, ni avançant ni reculant, juste suspendu dans le fleuve, entre deux mondes, entre la berge où Yara l’attendait et le large où le courant l’emportait.

Le ciel au-dessus de lui était un incendie. Orange, rose, violet, pourpre — les couleurs de la mousson, les couleurs du Laos, les couleurs d’un monde qui ne se souciait pas d’être beau mais qui l’était, scandaleusement, obscènement, avec une générosité qui frisait la provocation. Le fleuve sous lui était chaud et brun et immense, et Soan pensa que c’était la première fois de sa vie qu’il nageait dans un fleuve, un vrai fleuve, pas une piscine, pas un lac, pas la mer — un fleuve, un cours d’eau qui va quelque part, qui avance, qui ne revient pas.

Il sortit de l’eau et remonta les marches. Yara l’attendait sur la berge avec deux Beerlao. Elle le regarda monter — trempé, ruisselant, le corps brun et maigre luisant dans la lumière du crépuscule — et elle lui tendit une bière sans un mot. Il la prit. Il but. La bière froide sur la gorge chaude, le goût de houblon mêlé au goût de fleuve dans sa bouche. Le ciel virait au mauve. Les premiers temples s’allumaient.

— Tu es fou, dit Yara.

— Un peu.

— Le courant aurait pu t’emporter.

— Je sais.

— Et alors quoi ?

— Alors rien. J’avais besoin de nager dans le Mékong avant de partir. C’est fait.

Elle sourit. Ce sourire de Yara qu’il connaissait maintenant par cœur — non, pas par cœur, il ne le connaîtrait jamais par cœur, chaque sourire était légèrement différent, chaque sourire contenait une nuance nouvelle, un pli, un éclat, une ombre — et c’est ça qui le rendait si beau, c’est ça qui rendait tout si beau : l’impossibilité de connaître tout à fait.

— Je t’aime, dit-elle.

C’était la première fois qu’elle le disait à Luang Prabang. Pas la première fois en général — ils se le disaient, bien sûr, comme tous les couples, par SMS, au téléphone, en se quittant le matin. Mais ici, dans ce pays de silence et de non-dit, ils ne l’avaient pas dit. Pas parce qu’ils ne le pensaient pas — parce que les mots semblaient insuffisants, parce que les gestes disaient mieux, parce que la peau contre la peau était un langage plus précis que le français ou l’arabe.

Mais ce soir-là, sur la berge du Mékong, avec la bière et le ciel et l’eau sur la peau de Soan, Yara le dit. Et les trois mots eurent un poids qu’ils n’avaient jamais eu — le poids de six semaines de silence, de lenteur, de pluie, de lao-lao, de gecko, de fils de coton blanc, de bouddhas en bois doré et de reines mortes sans sépulture.

Soan ne répondit pas avec des mots. Il posa sa bière sur la marche, prit le visage de Yara entre ses mains mouillées de Mékong, et l’embrassa — un baiser long, profond, qui avait le goût du fleuve et de la bière et du crépuscule, et qui contenait tout ce qu’il ne pouvait pas dire, tout ce qu’il ne saurait jamais dire, tout ce que les mots ne peuvent pas dire et que seuls les corps, dans leur sagesse muette, peuvent exprimer.

CHAPITRE 19

La dernière nuit.

Ils le savaient tous les deux. Ils ne l’avaient pas dit — pas besoin. Le corps le savait. Le corps savait que c’était la dernière fois qu’il toucherait ces draps, qu’il entendrait ce ventilateur, qu’il sentirait l’odeur de cette chambre — le teck, la citronnelle, la soie, la sueur, le jasmin du jardin qui montait par les volets, et par-dessus tout l’odeur de l’autre, cette odeur qui s’était mêlée à toutes les autres et qui les contenait toutes.

Ils ne dormirent pas. Pas par angoisse — par gourmandise. Par volonté de ne rien perdre. Par le désir de rester éveillés une nuit entière, une dernière nuit, et de sentir chaque heure passer, chaque minute, avec la conscience aiguë de celui qui sait que le temps file entre les doigts comme le sable, comme l’eau, comme le riz gluant qu’on roule entre les paumes.

Ils firent l’amour. Lentement, d’abord. La lenteur de Luang Prabang, la lenteur apprise, la lenteur qui n’est pas l’absence de vitesse mais la présence totale au geste, au souffle, à la peau. Les mains qui connaissent le chemin par cœur et qui pourtant le redécouvrent. Les bouches qui savent où aller et qui prennent leur temps. Les corps qui se reconnaissent dans le noir avec la certitude des aveugles.

Puis plus vite. L’urgence de la dernière fois. Les mains qui agrippent parce que demain elles ne toucheront plus ces draps, ces murs, cette moustiquaire. Les bouches qui mordent parce que le goût de la peau de l’autre, ici, dans cette chambre, n’est pas le même goût que celui de la peau de l’autre à Montreuil — c’est un goût enrichi, densifié, chargé de six semaines de mousson et de Mékong et de padek et de lao-lao et de citronnelle, un goût qu’on ne retrouvera nulle part.

Puis lentement encore. Parce que la nuit est longue. Parce que la nuit de Luang Prabang est la plus longue du monde, quand on veut qu’elle le soit.

Entre les étreintes, ils parlèrent. Des choses qu’on ne dit que dans le noir. Des choses légères — tu te souviens du rat grillé au marché ? tu te souviens de la tête de Delvaux quand tu lui as dit que tu ne buvais pas de lao-lao et que tu en as bu trois verres ? Et des choses graves — tu crois qu’on sera capables de garder ça ? Cette lenteur ? Ce silence ? Tu crois que Paris nous laissera ?

— Non, dit Soan. Paris ne nous laissera pas. Le bruit reviendra. La vitesse reviendra. On reprendra le métro, on mangera debout, on s’embrassera dans le couloir entre deux portes.

— Alors à quoi bon ?

— À ça. À cette nuit. À ces six semaines. À savoir qu’on en est capables. Que quelque part en nous — au fond, tout au fond, là où Madame Phet ne va pas — il y a un endroit qui sait ralentir. Et même si le bruit recouvre tout, même si la vitesse nous reprend, cet endroit existera toujours. On y sera allés. On ne pourra plus faire comme si on ne savait pas.

Yara posa sa tête sur la poitrine de Soan. Elle écouta son cœur. Le cœur de Soan battait lentement — un battement de Luang Prabang, un battement de gecko, un battement de piroguier endormi dans sa barque.

— Trente-deux âmes, dit-elle.

— Quoi ?

— On a trente-deux âmes. Et là, maintenant, elles sont toutes là. Toutes les trente-deux. Je les sens. Elles sont revenues.

Le gecko claqua. Tok-tok. Comme un point final. Ou comme un point de suspension.

Dehors, la nuit de Luang Prabang faisait ce qu’elle avait toujours fait — elle enveloppait la ville de son silence, elle laissait le Mékong couler dans le noir, elle laissait les bouddhas sourire dans les temples fermés, elle laissait les phi danser sous les banyans, elle laissait les coqs attendre l’aube avec cette patience absurde qui est peut-être la forme la plus haute de la sagesse.

Vers quatre heures, la pluie vint. Une dernière pluie. Pas un orage — une pluie douce, régulière, presque tendre, la pluie du matin qu’ils avaient appris à reconnaître dès la première semaine, cette pluie fine qui tombait comme un murmure et qui cessait avant l’aube. La pluie de Luang Prabang qui disait au revoir.

Yara s’endormit dans les bras de Soan. Il resta éveillé. Il écouta la pluie, le ventilateur, le gecko, la respiration de Yara. Il regarda le petit bouddha sur la table de nuit — le bouddha de bois doré du vieil sculpteur — et le bouddha lui rendit son regard, avec ce sourire de bois qui avait traversé les mains d’un artisan, la patience d’une semaine, et la bénédiction muette d’un inconnu dans une cour.

La lumière changea. Le gris de l’aube entra par les volets. La pluie cessa. Quelque part, dans un temple, un moine frappa un gong — un son rond, profond, qui traversa la ville endormie et atteignit la chambre de la Villa Santi, et Soan le sentit vibrer dans ses os, dans sa cage thoracique, dans ses trente-deux âmes.

Le tak bat allait commencer. Les moines allaient sortir. Le riz allait être offert. Le Mékong allait couler. Tout allait continuer — sans eux.

CHAPITRE 20

L’aéroport de Luang Prabang avait l’air d’une maison qu’on quitte.

Le tuk-tuk les déposa devant le bâtiment bas, au toit pointu, et le chauffeur — un autre chauffeur, pas celui de l’arrivée, mais avec le même sourire — sortit leurs sacs et les posa sur le trottoir. Soan paya. Le chauffeur joignit les mains. Puis il remonta dans son tuk-tuk et s’en alla, et le bruit du moteur — ce bruit de machine à coudre asthmatique qui les avait accueillis six semaines plus tôt — s’éloigna dans la lumière du matin et disparut.

Ils portèrent leurs sacs à l’intérieur. Le même bâtiment, le même tapis roulant antique, les mêmes ventilateurs au plafond. La même lenteur — les employés de l’aéroport n’avaient pas changé de rythme, ils tamponnaient les passeports et pesaient les bagages avec la même nonchalance majestueuse que le douanier de l’arrivée, la même absence totale d’urgence.

Soan et Yara s’assirent sur un banc en plastique, dans la salle d’embarquement. Une pièce petite, avec de grandes baies vitrées qui donnaient sur la piste et, au-delà, sur les montagnes. Les montagnes vertes. Les mêmes montagnes que celles qu’ils avaient vues depuis le hublot de l’ATR à hélices, quarante-deux jours plus tôt. La même jungle, le même vert gorgé d’eau, les mêmes traînées de brume qui s’accrochaient aux sommets. Rien n’avait changé. Tout avait changé.

Yara regardait par la vitre. Son visage se reflétait dans le verre — un visage bronzé, mince, reposé, un visage qui avait six semaines de Mékong dans les yeux et six semaines de mousson dans les cheveux. Elle portait une robe simple, blanche, qu’elle avait achetée au marché de nuit, et à ses poignets les fils de coton du baci — usés, effilochés, un peu gris maintenant, mais toujours là. Ils avaient tenu. Pas tous — certains étaient tombés, un par un, au fil des jours, pendant la douche ou dans le sommeil — mais il en restait une dizaine à chaque poignet, obstinés, fidèles, qui refusaient de lâcher.

— Tu as le bouddha ? dit Yara.

— Il est dans le sac.

Le petit bouddha de bois doré du vieil sculpteur. Enveloppé dans le sinh de soie pourpre, au fond du sac à dos de Soan. Avec le carnet de papier de mûrier dans lequel Yara n’avait rien écrit. Et un sachet de thé au jasmin. Et une photo — la seule, celle de Yara au métier à tisser de Ban Phanom. Le butin de six semaines, qui tenait dans un sac.

L’avion apparut sur la piste. Le même ATR à hélices, peut-être le même appareil, petit, fragile, qui tremblait dans la chaleur du matin comme un insecte. Les passagers se levèrent — une vingtaine de personnes, des touristes, des hommes d’affaires lao, une famille française avec deux enfants. Soan et Yara se levèrent aussi.

— Attends, dit Yara.

Elle s’approcha de la baie vitrée. Elle posa la main à plat sur le verre. De l’autre côté, les montagnes vertes, la jungle, le ciel de mousson, et quelque part en dessous — invisible, mais présent — le Mékong, qui coulait vers le sud avec son eau brune et ses pirogues et ses poissons d’argent et ses secrets.

Elle resta comme ça quelques secondes — la main sur le verre, le regard au loin — et Soan sut qu’elle faisait ses adieux. Pas à la ville. Pas aux temples, aux cascades, au marché de nuit. Elle faisait ses adieux à la personne qu’elle avait été ici — la Yara de Luang Prabang, la Yara pieds nus sur le teck de la Villa Santi, la Yara qui mangeait le laap avec les doigts, qui nageait dans les cascades turquoises, qui dansait le lamvong dans la maison de Kham, qui faisait l’amour sous la mousson, qui tissait la soie, qui posait des fleurs de frangipanier sur les tombes des explorateurs morts. Cette Yara-là n’existerait plus — pas de cette façon, pas avec cette intensité — et elle le savait, et elle lui disait au revoir.

Puis elle retira sa main du verre, se tourna vers Soan, et sourit.

— On y va, dit-elle.

Ils montèrent dans l’avion. L’ATR décolla avec son tremblement habituel, ses hélices qui tournaient dans l’air chaud, son moteur qui toussait comme un vieil homme qui se lève. L’appareil prit de l’altitude et Luang Prabang apparut par le hublot — la péninsule entre les deux rivières, les toits dorés des temples, la tache verte du mont Phousi, la ligne brune du Mékong, et quelque part dans ce lacis de rues et de jardins, sur la rue Sakkaline, une villa blanche aux volets verts avec un frangipanier devant la porte.

Yara prit la main de Soan. Elle la serra, fort — la même pression que dans le tuk-tuk de l’arrivée, il y a quarante-deux jours, la même pression qui disait tout ce que les mots ne disaient pas. Mais cette fois, la pression disait autre chose. Elle ne disait plus : on est là. Elle disait : on a été là.

L’avion monta. Les montagnes vertes se rapprochèrent, puis s’éloignèrent, puis devinrent un tapis, puis une maquette, puis une carte, puis un souvenir. Les nuages de mousson engloutirent le hublot et pendant quelques secondes le monde fut blanc — un blanc total, un blanc de rien, un blanc qui était peut-être la couleur de l’oubli ou celle de la mémoire, ou les deux en même temps.

Quand les nuages se dissipèrent, le Laos avait disparu.

Soan regarda les fils de coton blanc à son poignet. Dix fils. Dix nœuds. Dix vœux de Kham et de sa famille, prononcés en lao dans une maison de bois sur pilotis, un dimanche ou un samedi ou un jour sans nom. Les fils étaient usés, effilochés, un peu gris. Ils ne tiendraient plus longtemps. Un jour — dans une semaine, dans un mois — le dernier fil tomberait, et il n’y aurait plus rien au poignet, plus de trace visible, plus de preuve matérielle.

Mais les trente-deux âmes seraient là. Toutes les trente-deux. Revenues, attachées, nouées par des mains de cuisinière dans une ville au bord d’un fleuve, sous la mousson, dans une villa où une reine avait vécu et où un gecko montait la garde.

L’avion filait vers Bangkok. Vers la correspondance. Vers Paris. Vers le bruit.

Yara s’endormit sur l’épaule de Soan. Comme à l’aller — la tête contre son cou, le poids tiède de ses cheveux sur sa clavicule. Soan ne dormit pas. Il regarda par le hublot les montagnes qui défilaient en contrebas, vertes, rondes, couvertes de jungle, sans route, sans village, sans rien. Et il pensa au pêcheur debout sur le Mékong à l’aube, au vieil homme qui sculptait des bouddhas dans sa cour, au joueur de khène assis par terre au bout du marché de nuit, au bonze adolescent qui marchait pieds nus sur la route rouge, au gecko qui claquait dans le noir — tok-tok — et à Kham, debout dans l’encadrement de la porte de sa cuisine, avec cette inclinaison infime de la tête, ce plissement des yeux, cet acquiescement silencieux.

Il pensa au citronnier du père de Yara, dans un jardin de Sousse.

C’est justement parce qu’elles vont mourir que je les arrose.

Il ferma les yeux. Le moteur de l’ATR ronronnait. Yara dormait. Le petit bouddha de bois doré dormait dans le sac, enveloppé de soie pourpre. Et quelque part en dessous, très loin, de plus en plus loin, le Mékong coulait — lent, brun, immense, indifférent — vers le sud, vers le Cambodge, vers le delta, vers la mer, emportant dans son courant la mémoire de tout ce qui avait été et qui ne serait plus, et la promesse de tout ce qui serait encore.


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