Au-dessus
de mes cendres
Au-dessus de mes cendres
Chapitres 1 à 4
Asia Khiva Hotel — Automne 2015
CHAPITRE 1 — LE SEUIL
Le taxi sentait la pomme.
Pas une vraie pomme — une de ces petites cartes en carton suspendues au rétroviseur, vert fluo, qui dégagent un parfum chimique de verger synthétique. Mathias l’avait fixée pendant tout le trajet depuis l’aéroport d’Ourguentch, tandis que le chauffeur parlait dans son téléphone d’une voix douce et ininterrompue, en ouzbek, comme s’il racontait un rêve à quelqu’un de très patient.
La route était droite. Effroyablement droite. Trente-cinq kilomètres de plaine irriguée, de champs de coton à demi récoltés, de canaux d’eau boueuse, et çà et là un bouquet de mûriers dépouillés, un tracteur soviétique arrêté sur le bas-côté comme un animal endormi. Le Khorezm en octobre : une lumière basse, dorée, qui léchait la terre et les choses avec une lenteur d’huile. Mathias avait baissé la vitre. L’air sentait la poussière et l’irrigation, un mélange sec et humide, contradictoire, qui lui avait rappelé — brièvement, comme un coup d’ongle sur une vitre — les matins d’enfance dans le jardin de la maison du Lot, quand son père arrosait les dalles de l’atelier avant de commencer à travailler.
Il avait chassé cette image.
L’avion depuis Tachkent avait été un Ilyushin brinquebalant avec des rideaux aux hublots. Le passager voisin, un homme en costume gris perle, s’était endormi avant le décollage et ne s’était pas réveillé à l’atterrissage. Mathias avait dû l’enjamber. L’aéroport d’Ourguentch tenait dans un seul bâtiment, peint en bleu pastel, avec un carrousel à bagages qui fonctionnait par à‑coups, comme un cœur fatigué. Un douanier avait longuement regardé ses boîtiers Canon, ses objectifs, ses trépieds, et l’avait laissé passer en lui disant un mot qu’il n’avait pas compris, accompagné d’un sourire qui pouvait signifier n’importe quoi.
Il était venu pour photographier la ville.
C’était simple. Un contrat avec les éditions Filigranes, un beau livre sur les villes de la Route de la Soie, format paysage, couverture cartonnée, textes d’un historien de l’INALCO dont il avait oublié le nom. Il avait déjà couvert Samarcande — les Registan au petit matin, la nécropole de Shah-i-Zinda dans la brume — et Boukhara — le Kalon, le bassin du Liab-i-Haouz, les coupoles des marchés. Khiva était la dernière étape. Trois semaines prévues. Il avait négocié une quatrième au cas où. Filigranes n’avait pas discuté. Le livre était prévu pour l’automne suivant et Mathias ne ratait jamais une deadline.
C’était le genre de chose qu’on pouvait dire de lui : il ne ratait jamais une deadline. Ses images étaient nettes, composées, parfaitement éclairées. Il travaillait en RAW, développait lui-même dans Lightroom avec des réglages dont il ne déviait pas, et livrait ses fichiers dans les délais, nommés selon une nomenclature rigoureuse — ville, monument, date, numéro de prise. Il avait trente-huit ans. Il vivait seul à Paris, dans un appartement du onzième dont il n’avait jamais accroché les photos aux murs. Son père était mort en mars.
Il n’avait pas pris de photo à l’enterrement.
La première chose qu’il vit de Khiva, ce furent les murs.
Ils surgirent d’un coup, au détour d’un virage qui n’en était pas vraiment un — la route s’infléchissait à peine, et soudain les murailles étaient là, massives, crénelées, couleur de terre séchée, découpées contre le ciel du soir comme un décor de théâtre qu’on aurait oublié de ranger après le dernier acte. Derrière, les minarets. Le Kalta Minor, trapu, tronqué, couvert de faïences turquoise qui accrochaient les derniers rayons. Le minaret d’Islam Khodja, fin et haut, rayé de bandes vertes et brunes. Et entre eux, les silhouettes des médersas, des coupoles, des dômes — une ligne de crête impossible, serrée, comme si une ville entière avait été comprimée dans un coffre et qu’on venait d’en soulever le couvercle.
Le chauffeur raccrocha son téléphone et dit, en russe cette fois :
— Khiva.
Comme si le mot suffisait.
L’Asia Khiva Hotel occupait un bâtiment moderne de deux étages, juste en face de la porte sud — Tosh Darvoza. Le chauffeur déposa Mathias et ses trois valises de matériel sur un trottoir en béton craquelé, entre un lampadaire éteint et un massif de roses défraîchies. L’entrée de l’hôtel était précédée d’un jardin un peu sauvage, un mélange de fleurs et de buissons qui semblaient poussés là par hasard plutôt que par dessein. Des lustres en cristal pendaient dans le hall. Le sol était en marbre beige. Une odeur de désodorisant au jasmin couvrait, sans tout à fait l’effacer, quelque chose de plus ancien — plâtre, bois, une trace de cuisine.
La réceptionniste de jour était une femme ronde aux cheveux teints en auburn qui tapait ses informations avec une lenteur liturgique. Passeport. Visa. Fiche de police. Numéro de téléphone local. Mathias n’en avait pas. Elle le regarda comme s’il venait d’annoncer qu’il n’avait pas de poumons. Un homme en costume sombre apparut, prit le relais, sourit, expliqua quelque chose en ouzbek à la femme qui haussa les épaules. Deuxième étage, chambre 214. Pas d’ascenseur. Un porteur adolescent monta les trois valises comme si elles ne pesaient rien.
La chambre était grande, propre, impersonnelle. Deux lits jumeaux poussés ensemble sous un dessus-de-lit bordeaux. Un téléviseur à écran plat. Un mini-réfrigérateur qui bourdonnait. Une bouilloire électrique posée par terre à côté d’une prise, faute de place sur le bureau. Et un balcon.
Mathias ouvrit les rideaux, puis la porte vitrée.
Les murailles.
Elles étaient là, à cinquante mètres, dans la lumière déclinante, massives et silencieuses. Dix mètres de haut, six mètres d’épaisseur, en briques de terre crue, ponctuées de tours semi-circulaires tous les trente mètres. Les créneaux dessinaient une ligne ondulée contre le ciel mauve. On voyait la porte sud, l’arche sombre de Tosh Darvoza, et à travers elle, un fragment de ruelle éclairée par une lampe jaune. Un chat traversa le cadre de l’arche et disparut.
Mathias resta sur le balcon longtemps. L’air était sec, tiède encore, avec un fond de fraîcheur qui annonçait la nuit. Des voix montaient du jardin de l’hôtel — un groupe de touristes coréens qui prenaient des photos en riant. Quelque part dans la ville intérieure, un chien aboya. Puis plus rien.
Il prit son Leica — pas le Canon du travail, le Leica personnel, le M6 argentique qu’il emportait toujours et n’utilisait presque jamais — et fit une photo du balcon. Les murailles, l’arche, la lumière. Il ne savait pas pourquoi. Ce n’était pas une image pour le livre.
Il dîna seul au restaurant de l’hôtel. Un buffet conçu pour les groupes organisés : salades en rang, pilafs sous cloche, brochettes de mouton qui avaient attendu trop longtemps. Il mangea sans appétit, but du thé vert dans un bol trop chaud pour les doigts, et remonta dans sa chambre.
À minuit, il redescendit.
Le hall était désert. Les lustres en cristal brillaient pour personne. Derrière le comptoir de la réception, un homme qu’il n’avait pas vu à son arrivée était assis sur un tabouret, le dos très droit. Jeune — trente ans peut-être —, le visage mince, les yeux clairs, un pull-over gris sous un gilet sans manches. Un cahier était ouvert devant lui sur le comptoir. Un stylo à bille bleu. L’homme leva les yeux quand Mathias traversa le hall.
— Bonsoir, dit Mathias.
L’homme inclina la tête. Il ne dit rien. Mathias poussa la porte de l’hôtel et sortit dans la nuit.
La porte Tosh Darvoza n’avait pas de verrou. Pas de gardien non plus, à cette heure. Mathias traversa l’arche et entra dans l’Ichan-Kala.
La ville intérieure, de nuit, sans touristes, sans lumière électrique ou presque, était une autre chose. Les murs de brique se refermaient au-dessus de sa tête, les ruelles se rétrécissaient, la lune éclairait les faîtes et laissait les sols dans l’ombre. Il marcha droit devant lui, sans plan, sans appareil photo, les mains dans les poches. Ses pas résonnaient sur les pavés. L’air sentait la terre, la brique chaude qui restituait la chaleur du jour, et quelque chose d’autre — une odeur végétale, comme de la sauge ou du thym, qu’il n’arrivait pas à localiser.
Il marcha peut-être vingt minutes. Peut-être davantage. Il ne croisa personne. Les portes sculptées des maisons étaient fermées, les fenêtres éteintes. Devant un mur plus haut que les autres, il s’arrêta et leva la tête. Le minaret Kalta Minor, le tronqué, était là, ses faïences turquoise réduites à une masse sombre trouée de reflets lunaires. Inachevé. Interrompu à mi-hauteur par la mort du khan qui l’avait commandé. Un moignon magnifique.
Mathias le regarda longtemps, debout dans la ruelle, les mains dans les poches, et il pensa à quelque chose que son père lui avait dit un jour — la seule phrase de son père qu’il se rappelait avec certitude — : On ne finit jamais rien. On s’arrête.
Il rentra à l’hôtel vers une heure du matin. Le réceptionniste de nuit était toujours là, le dos droit, le cahier ouvert. Quand Mathias passa devant le comptoir, il vit — ou crut voir — la main de l’homme écrire quelque chose. Trois ou quatre mots, pas plus. Puis le stylo fut reposé, et les yeux clairs se levèrent, et il y eut un hochement de tête, et rien d’autre.
Mathias monta dans sa chambre 214 et dormit sans rêver.
CHAPITRE 2 — L’INVENTAIRE
La lumière du Khorezm au matin entrait par le balcon comme quelqu’un qui ne frappe pas avant d’ouvrir. Mathias fut debout à six heures. Le ciel était blanc, presque laiteux, puis l’or vint en dessous, rampant sur la plaine depuis l’est, et les murailles de l’Ichan-Kala passèrent du gris au fauve en quelques minutes, comme un visage qui reprend des couleurs.
Il prépara son matériel avec la rigueur d’un chirurgien disposant ses instruments. Le Canon EOS 5D Mark III, deux objectifs — le 24–70 pour les vues d’ensemble, le 100 macro pour les détails —, le trépied carbone, les filtres, deux cartes mémoire de 64 Go, la batterie de rechange. Il descendit au petit déjeuner. Le restaurant était envahi par un groupe de touristes européens — allemands, probablement — qui se disputaient les places près des fenêtres. Le buffet proposait du pain rond, du fromage blanc salé, des œufs durs, des tomates coupées en quartiers, du miel dans un bol, et un samovar de thé vert dont la vapeur montait comme un petit fantôme tranquille. Mathias mangea debout, rapidement, un œuf dans une main et le plan de la ville dans l’autre.
L’Ichan-Kala, sur le papier, était d’une simplicité trompeuse. Un rectangle de 650 mètres sur 400, orienté nord-sud, avec une voie principale reliant la porte ouest à la porte est, et des ruelles perpendiculaires. Quatre portes cardinales. 26 hectares. Tout tenait dans un cadre. C’était exactement le genre de lieu qui plaisait à Mathias : clos, lisible, photographiable.
Il entra par Tosh Darvoza à sept heures. La ville intérieure, à cette heure, appartenait encore à ses habitants — pas aux touristes. Une femme en robe ikat balayait le seuil de sa maison avec un balai de brindilles. Un vieil homme assis sur un banc de pierre fumait en regardant le ciel. Deux enfants en uniforme scolaire — chemise blanche, jupe bleue — couraient vers la porte est en riant, leurs cartables battant contre leurs hanches. Le son de leurs pas sur les pavés se mêlait au roucoulement des tourterelles installées sur les créneaux des murs.
Mathias commença par le Kalta Minor.
Le minaret tronqué était encore plus saisissant de jour. La base, large de quatorze mètres, était entièrement recouverte de carreaux de faïence émaillée — turquoise, bleu cobalt, blanc, formant des bandes horizontales de motifs géométriques d’une précision hallucinante. Les couleurs étaient intactes, ou presque — cent soixante ans de soleil et de gel n’avaient pas entamé cet éclat. Mathias installa son trépied, régla la focale, attendit que la lumière soit exactement là où il la voulait — rasante, latérale, de façon à creuser les reliefs de la céramique — et déclencha. Cinq prises. Rotation de quinze degrés. Cinq prises. Il travailla une heure sur le seul Kalta Minor, tournant autour de lui comme un astronome autour d’une planète.
Puis la médersa Muhammad Amin Khan, juste à côté — le plus grand bâtiment de l’Ichan-Kala, celui qui abritait aujourd’hui un hôtel pour touristes, avec sa façade couverte de majolique et ses cellules d’étudiants transformées en chambres. Mathias photographia le portail, les colonnes du iwan, la cour intérieure silencieuse, et nota mentalement que la conversion en hôtel était à la fois un sauvetage et un mensonge — le bâtiment avait été arraché à son usage mais pas à sa beauté.
À dix heures, les premiers groupes de touristes arrivèrent, et l’Ichan-Kala changea de nature. Des guides brandissaient des parapluies de couleur — jaune, rouge, bleu — pour que leurs troupeaux ne se perdent pas. Des selfie sticks entrèrent en action. Le son changea : les langues se superposèrent — coréen, allemand, français, russe — et les tourterelles se turent.
Mathias s’éloigna de la voie principale et plongea dans les ruelles latérales.
C’est là qu’il rencontra Dilnoza.
Elle était assise sur un muret, devant la médersa Kutlug Murad Inak, et parlait au téléphone en français. Un français impeccable, rapide, avec des intonations qui trahissaient plus la cadence de la langue ouzbèke qu’un accent à proprement parler — les voyelles un peu rondes, les consonnes nettes. Elle portait un jean, des bottines en cuir, un foulard noué sur les cheveux avec une négligence qui suggérait l’habitude plutôt que la piété, et des lunettes de soleil relevées sur le front. Trente ans, peut-être trente-deux.
Elle raccrocha et vit Mathias qui la regardait.
— Vous avez l’air perdu, dit-elle en français, avec un sourire qui n’avait rien de commercial.
— Je ne suis pas perdu. Je cherche un angle.
— C’est la même chose, dans cette ville.
Elle s’appelait Dilnoza Khamidova. Elle était née à Ourguentch, avait étudié les langues à Tachkent — l’Alliance française, puis l’université — et était revenue dans le Khorezm parce que son père était malade. Le père allait mieux maintenant, mais elle était restée. Elle travaillait comme guide et traductrice freelance, accompagnait les groupes quand il y en avait, traduisait des documents pour l’administration régionale quand il n’y en avait pas. Elle parlait ouzbek, russe, français, un peu d’anglais, et quelques phrases de persan qui lui venaient, disait-elle, « de la poussière ambiante ».
— Tout le monde ici a un peu de persan dans la gorge, dit-elle. C’est le fantôme de la langue.
Mathias lui expliqua le projet — le livre, Filigranes, les trois semaines prévues. Elle hocha la tête.
— Trois semaines, c’est bien. Pour la plupart des touristes c’est deux jours. Ils voient le Kalta Minor, le palais Tosh-Hovli, le mausolée, ils prennent trois cents photos et ils partent à Boukhara.
— Et en trois semaines, on voit quoi de plus ?
Elle le regarda par-dessus ses lunettes de soleil.
— Ce qui n’est pas dans le guide.
Elle lui proposa de l’accompagner le lendemain à la mosquée Juma — elle avait les clés d’une porte latérale qui permettait d’entrer avant l’ouverture officielle, quand la lumière matinale tombait des puits de jour dans la salle hypostyle sans personne pour l’interrompre. Mathias accepta.
Mais ce jour-là, il voulait travailler seul. Il passa l’après-midi dans les ruelles secondaires de l’Ichan-Kala, photographiant les portes sculptées — chacune différente, chacune un monde de motifs végétaux et géométriques creusés dans le bois de platane ou d’orme —, les murs de brique crue dont les joints dessinaient des lignes ondulantes, les passages voûtés entre les maisons qui créaient des tunnels d’ombre fraîche au milieu de la chaleur. Il travaillait vite, avec précision, en silence.
À un moment, il s’arrêta. Il était dans une ruelle étroite, entre deux murs aveugles, et au fond — vingt mètres, peut-être trente — il y avait une porte. Une porte en bois sombre, sculptée, entrouverte. Derrière la porte, un rai de lumière. Mathias leva son appareil, cadra. La lumière derrière la porte était d’un or profond, presque rouge, comme si le soleil du soir avait trouvé un angle impossible pour se glisser dans ce recoin. Il prit trois photos. Quand il abaissa l’appareil, la porte était fermée.
Il nota mentalement l’emplacement — troisième ruelle à gauche après le mausolée de Sayid Alauddin — et continua.
Le soir, il retrouva Dilnoza dans une cour intérieure, derrière la médersa Muhammad Rahim Khan. Un restaurant sans enseigne — une douzaine de tables sous une treille de vigne, des ampoules nues accrochées aux branches, et une cuisine ouverte d’où montait une vapeur verte et odorante. On leur servit des shivit oshi — les nouilles vertes à l’aneth du Khorezm —, larges et plates, accompagnées d’un ragoût de mouton aux carottes et d’un bol de yaourt. Mathias n’avait jamais mangé de nouilles vertes. La couleur était irréelle, presque fluorescente, et le goût — aneth, beurre, viande lente — était d’une douceur qui contredisait l’apparence.
— C’est le plat de Khiva, dit Dilnoza. Vous ne le trouverez nulle part ailleurs en Ouzbékistan. Même à Ourguentch, à trente kilomètres, ils ne le font pas pareil.
— Pourquoi ?
— L’eau. Le blé. L’aneth. Tout pousse un peu différemment ici, à cause du sol. Le Khorezm est un delta — l’Amou-Daria, avant de mourir dans ce qui reste de la mer d’Aral. La terre est grasse, salée, fertile. Ça donne un goût.
Mathias mangea et écouta. Dilnoza parlait de son père — professeur d’histoire à l’université d’Ourguentch, spécialiste du khanat de Khiva, un homme qui connaissait chaque brique de l’Ichan-Kala et qui avait pleuré, disait-elle, quand les restaurations soviétiques avaient recouvert les enduits anciens de ciment neuf. Elle en parlait avec tendresse et exaspération, comme on parle de quelqu’un qu’on admire sans pouvoir le suivre.
À un moment, Mathias demanda :
— Vous avez de la famille ici ? Des frères, des sœurs ?
Dilnoza cueillit une feuille de vigne au-dessus de sa tête et la fit tourner entre ses doigts.
— Un frère. Timour. Il est en Russie. Quelque part.
Le « quelque part » ferma la porte. Mathias ne posa pas de question. Il connaissait le son d’une porte qui se ferme.
Ils se séparèrent devant Tosh Darvoza. Dilnoza partit à pied vers Ourguentch — elle avait une voiture garée à la sortie de la ville nouvelle. Mathias rentra à l’hôtel. Le hall était désert. Les lustres brillaient. Bakhtiyor était à son poste, le dos droit, le cahier ouvert.
— Bonsoir, dit Mathias.
Bakhtiyor inclina la tête. Le stylo bleu était posé en travers du cahier. Mathias vit — cette fois il en était sûr — que des lignes étaient écrites sur la page ouverte. Une écriture fine, serrée, en caractères qu’il ne reconnut pas — ni cyrilliques, ni latins. L’alphabet ouzbek, peut-être. Ou autre chose.
Il monta dans sa chambre 214. Avant de se coucher, il transféra les photos du jour sur son ordinateur et commença le tri. Kalta Minor, médersa Muhammad Amin Khan, portes sculptées, murs, passages. Tout était net, bien cadré, conforme. Puis il tomba sur les trois photos de la ruelle — celle de la porte entrouverte avec la lumière dorée au fond.
Sur la première, la porte était là, entrouverte, le rai de lumière exactement comme il s’en souvenait.
Sur la deuxième, identique, prise une seconde plus tard.
Sur la troisième — il vérifia l’horodatage : deux secondes après la deuxième —, la porte était fermée. Ça, il le savait. Mais la ruelle elle-même était différente. Plus longue. Les murs n’avaient plus la même texture. Et au fond, là où la porte aurait dû être, il y avait un coude — un virage qui emmenait le regard vers la gauche, vers un endroit qui n’apparaissait sur aucune des deux premières images.
Mathias zooma. Regarda longtemps. Vérifia la focale, l’objectif, les métadonnées. Tout était identique. Même boîtier, même réglage, même position.
Il referma l’ordinateur et éteignit la lumière.
Dans le noir, les murailles de l’Ichan-Kala étaient visibles depuis le balcon — une ligne sombre et crénelée contre le ciel étoilé. Quelque part à l’intérieur de ces murs, un chien aboya. Puis se tut.
CHAPITRE 3 — LE FOURREUR
La mosquée Juma, à sept heures du matin, sans personne, était un lieu qui n’appartenait à aucune époque.
Dilnoza avait tenu sa promesse. Elle avait une clé — pas une clé officielle, expliqua-t-elle, plutôt une clé familiale, transmise par un oncle qui avait été gardien du site dans les années 90 et qui n’avait jamais rendu son trousseau. La porte latérale, coincée dans un mur de la ruelle nord, s’ouvrit en grinçant, et ils entrèrent dans la salle hypostyle.
Cent douze colonnes de bois.
Mathias avait lu le chiffre, vu les photos, consulté les plans. Rien ne l’avait préparé. La salle était vaste — 55 mètres sur 46 —, le plafond bas, soutenu par cette forêt de colonnes dont aucune n’était pareille. Certaines avaient mille ans, récupérées dans des palais détruits par les Mongols et réemployées ici quand la mosquée avait été reconstruite au XVIIIe siècle. D’autres étaient plus récentes — deux siècles, trois siècles —, sculptées de motifs floraux et géométriques d’une finesse qui tenait de l’orfèvrerie. Les fûts étaient de diamètres différents, de bois différents — orme, platane, jujubier —, et la lumière tombait d’en haut, par deux puits de jour ouverts dans le plafond, en colonnes blanches et verticales qui découpaient l’espace en zones d’ombre et de clarté.
Mathias ne prit pas de photo tout de suite. Il marcha entre les colonnes. Le sol était de terre battue, recouvert de nattes de paille par endroits. Ses pas ne faisaient presque pas de bruit. Dilnoza était restée près de la porte. Il entendait sa respiration, ou croyait l’entendre — à cette distance, ce pouvait être le bois qui respirait.
Chaque colonne racontait quelque chose. Les plus anciennes, noircies par les siècles, portaient des motifs presque effacés — des entrelacs, des arabesques, des formes qui avaient été des fleurs ou des étoiles et qui étaient devenues des souvenirs de fleurs, des souvenirs d’étoiles. Les plus récentes étaient bavardes : feuillages, grappes de raisin, rosaces, cartouches à inscriptions. Mathias posa sa main sur un fût. Le bois était froid, lisse, vivant sous la paume comme un os.
Il installa son trépied et commença à travailler. Poses longues, sensibilité basse, profondeur de champ maximale pour que chaque colonne soit nette jusqu’au fond de la salle. La lumière des puits de jour changeait à mesure que le soleil montait — d’abord rasante, puis verticale, puis diffuse — et chaque changement transformait la forêt. À neuf heures, quand les premiers visiteurs commenceraient à affluer, il aurait couvert deux heures de variations lumineuses. C’était exactement ce qu’il fallait pour le livre.
Mais quelque chose le dérangeait.
Pas un problème technique. Un sentiment. Quelque chose dans la disposition des colonnes qui ne coïncidait pas avec le plan qu’il avait étudié. Il compta : douze rangées de neuf, plus quelques colonnes isolées, plus les quatre colonnes centrales autour du premier puits de jour. Cent douze, en théorie. Il recompta. Cent douze. Et pourtant, en se déplaçant entre les rangées, il avait l’impression que l’espacement n’était pas régulier — qu’il y avait des zones plus denses et des zones plus aérées, comme si les colonnes avaient migré au fil des siècles, poussées par une logique interne que personne n’avait prévue.
— Elles ne sont pas alignées, dit-il à Dilnoza quand il la rejoignit.
— Non.
— Le plan montre un quadrillage régulier.
— Le plan ment, dit Dilnoza, et elle sourit. C’est une mosquée, pas un parking. Les colonnes viennent de partout — des palais gengiskhanides, des temples zoroastriens, des maisons détruites. Chacune a été plantée là où elle tenait. L’architecte n’a pas dessiné un plan, il a écouté le bois.
Mathias pensa à la photo de la veille — la ruelle qui changeait entre deux prises. Il ne dit rien.
Ils sortirent de la mosquée Juma par la porte principale, dans la lumière du matin qui était maintenant franche, crue, et traversèrent une esplanade en direction du mausolée de Pahlavon Mahmud.
— Pahlavon, en ouzbek, ça veut dire « héros », dit Dilnoza en marchant. Mais pas héros au sens militaire. Plutôt au sens de champion — le lutteur qui gagne tous les combats. Et Mahmud était aussi poète, philosophe, et fourreur. Il cousait des manteaux en fourrure pour gagner sa vie.
— Un fourreur-poète-lutteur.
— Le Khorezm n’a jamais aimé les gens simples. Ici, si tu fais une seule chose dans ta vie, on pense que tu caches les autres.
L’entrée du mausolée se faisait par un portail au sud, daté de 1701, avec une porte en bois sculpté et incrusté de cuivre. Ils traversèrent une cour intérieure ombragée — un arbre, un puits, des cellules de médersa sur les côtés — et entrèrent dans le bâtiment principal.
Le choc fut la couleur.
Bleu. Un bleu profond, saturé, qui recouvrait chaque centimètre de mur, de plafond, d’arc et de niche. Des majoliques peintes — motifs floraux, entrelacs géométriques, cartouches calligraphiques — dans toutes les nuances du bleu, du cobalt au turquoise, avec des touches de blanc et d’or qui ponctuaient la surface comme des étoiles dans un ciel nocturne. La coupole s’élevait au-dessus de leurs têtes, la plus grande de Khiva, recouverte à l’extérieur de carreaux turquoise avec un sommet doré, et à l’intérieur d’une voûte de majolique bleue dont la lumière entrait par des fenêtres hautes et étroites, créant un halo aquatique, sous-marin, comme si l’on avait plongé dans une mer de céramique.
Au centre, le sarcophage de Pahlavon Mahmud, recouvert de carreaux émaillés. Et autour, inscrits dans la majolique des murs, ses vers — en persan, en caractères nastaliq, mêlés à l’ornement floral comme si les mots étaient eux-mêmes des fleurs.
— Vous pouvez lire ? demanda Mathias.
— Un peu. Mon père m’a appris. C’est du persan classique, pas facile.
Dilnoza s’approcha d’un panneau, plissa les yeux, suivit les lettres du doigt.
— Ici, c’est un rubai. Un quatrain. Il dit quelque chose comme… attendez…
Elle murmura en persan, puis traduisit, lentement, en cherchant les mots justes :
— « Les hommes passent comme le vent sur le sable. / La trace s’efface avant que le marcheur se retourne. / Seul reste le geste — la main qui a cousu, la voix qui a chanté. / Sera-t-on souvenu au-dessus de mes cendres ? »
Le silence qui suivit dura longtemps.
Mathias ne bougea pas. Il regardait le mur. Les lettres persanes, enlacées dans le bleu, disaient quelque chose qu’il ne comprenait pas avec l’esprit mais qu’il comprenait ailleurs — dans un endroit du corps qui ne servait pas souvent, un endroit entre le sternum et la gorge, où les choses muettes se logent.
La main qui a cousu.
Son père avait été relieur. Pas un grand relieur — un artisan de province, installé dans un bourg du Lot, qui restaurait des livres anciens pour les bibliothèques municipales et les collectionneurs locaux. Il travaillait dans un atelier attenant à la maison, une pièce en rez-de-jardin avec une fenêtre qui donnait sur un prunier. Mathias se souvenait de l’odeur — colle de peau, cuir, papier ancien — et des mains. Des mains larges, exactes, qui manipulaient les cahiers avec une tendresse qu’elles n’avaient pour rien d’autre. Son père ne parlait pas. Pas vraiment. Il répondait aux questions par des monosyllabes et, quand on ne lui posait pas de questions, il se taisait. Le silence, dans la maison du Lot, n’était pas une absence de parole — c’était un matériau, quelque chose de dense et de travaillé, comme le cuir que le père pliait et cousait dans son atelier.
Mathias avait grandi dans ce silence et il en avait fait un métier. La photographie est un silence. On cadre, on attend, on déclenche, et l’image est muette — elle ne dit que ce qu’on veut bien y voir. C’était le pacte implicite entre le père et le fils : ne rien dire, mais tout montrer. Sauf que le père n’avait rien montré, au bout du compte. Il était mort en mars, dans un lit d’hôpital à Cahors, et le dernier mot qu’il avait prononcé — Mathias n’était pas là, c’était l’infirmière qui le lui avait rapporté — avait été « prunier ». Pas le nom de son fils. Un arbre.
Sera-t-on souvenu au-dessus de mes cendres ?
Pahlavon Mahmud avait été enterré dans son propre atelier. Sa boutique de fourreur. L’endroit où il travaillait de ses mains. Et sept cents ans plus tard, la plus grande coupole de Khiva s’élevait au-dessus de cette tombe, et ses vers étaient inscrits dans la céramique, et les gens venaient prier et déposer des vœux sur le sarcophage émaillé. L’artisan avait gagné — contre le temps, contre l’oubli, contre le sable.
Le père de Mathias n’avait pas de mausolée. Il avait une tombe au cimetière de Puy-l’Évêque et un atelier vide que personne n’avait vidé.
Mathias leva son appareil et commença à photographier la majolique. Détail par détail. Chaque cartouche, chaque vers, chaque entrelacs floral. Il photographia avec une attention qu’il ne se connaissait pas — pas l’attention professionnelle, celle qui mesure la lumière et la composition, mais une attention plus ancienne, plus lente, comme s’il essayait de toucher le mur à travers l’objectif. Il resta plus d’une heure.
Dilnoza le laissa faire. Elle s’assit dans la cour, à l’ombre, et attendit. Quand il sortit, elle vit quelque chose sur son visage — pas de l’émotion, Mathias n’était pas le genre à montrer de l’émotion — mais un léger décalage, un déplacement, comme si le sol sous ses pieds avait bougé d’un centimètre et qu’il ne l’avait pas encore remarqué.
— Ça va ? dit-elle.
— Oui.
Ils marchèrent sans parler vers la sortie du complexe funéraire. En passant devant les cellules de la médersa adjacente, Mathias entendit un son — un battement sourd, régulier, accompagné d’un chant murmuré. Il s’arrêta.
— L’atelier de soie, dit Dilnoza. Vous voulez voir ?
Elle le conduisit vers une porte basse ouverte sur une cellule voûtée. À l’intérieur, dans la lumière tamisée qui entrait par une fenêtre haute, deux femmes étaient assises devant un métier à tisser vertical, un cadre de bois d’un mètre cinquante de haut tendu de fils de soie. Leurs mains allaient vite — navette, peigne, nœud, peigne — avec une régularité hypnotique. Le tapis qui naissait sous leurs doigts était d’un rouge profond, grenat, avec des motifs géométriques en bleu et ivoire.
Et dans le coin de la pièce, sur un tabouret bas, une vieille femme était assise.
Elle ne tissait pas. Elle filait. Une quenouille de bois dans une main, un fuseau dans l’autre, et entre les deux un fil de soie si fin qu’il était presque invisible — un fil d’or blanc qui semblait naître de l’air plutôt que de la laine. La femme était très vieille — soixante-dix ans, peut-être davantage — avec un visage creusé de rides profondes, des yeux presque fermés, et un foulard blanc noué sur la tête. Elle ne leva pas les yeux quand ils entrèrent. Elle filait par mémoire, par habitude, par un savoir du corps qui n’avait plus besoin de la vue.
— Orzou-bibi, murmura Dilnoza.
Elle dit quelque chose en ouzbek à la vieille femme, qui répondit sans cesser de filer, d’une voix basse et sèche comme le craquement d’une branche.
— Elle dit que vous pouvez photographier, traduisit Dilnoza, mais pas le tapis en cours. Seulement les tapis finis. Et seulement si vous laissez un peu d’argent dans le panier près de la porte.
Mathias déposa un billet. Il ne photographia pas. Il regarda. Les mains d’Orzou-bibi sur le fuseau. Les mains des tisseuses sur le métier. Le bruit du peigne — tok, tok, tok — comme un cœur lent. Les couleurs qui naissaient nœud après nœud — le rouge de la garance, le bleu de l’indigo, l’ivoire de la soie naturelle. Les motifs : des étoiles à huit branches, des losanges imbriqués, des lignes brisées qui formaient des labyrinthes miniatures.
Il pensa aux mains de son père. La même exactitude. La même patience. Le même silence.
Quand ils sortirent, le soleil était haut et les groupes de touristes avaient envahi l’Ichan-Kala. Mathias cligna des yeux dans la lumière crue. Il avait l’impression d’avoir passé une demi-heure dans l’atelier ; son téléphone indiquait qu’il en avait passé deux.
— Orzou-bibi fait ça depuis combien de temps ? demanda-t-il.
— Depuis toujours, dit Dilnoza. Et sa mère avant elle, et sa grand-mère. Les femmes de sa famille filent la soie depuis l’époque des khans. Elle dit que quand elle file, elle entend les voix de toutes celles qui ont filé avant elle.
Mathias ne répondit pas. Ils marchèrent en silence vers la porte sud, entre les murs de brique chaude et les portes sculptées, et quelque chose avait changé — pas dans la ville, pas dans la lumière, pas dans l’air — dans le regard de Mathias. Quelque chose de presque imperceptible, comme la différence entre deux prises du même sujet, à deux secondes d’intervalle, quand la focale n’a pas bougé mais que l’image n’est plus la même.
CHAPITRE 4 — PREMIER GLISSEMENT
Il y retourna le lendemain.
La ruelle — troisième à gauche après le mausolée de Sayid Alauddin, il en était certain — n’était pas là.
Mathias avait son plan déplié dans la main gauche, l’appareil dans la droite, et il marchait avec la rigueur d’un géomètre. Il avait repéré les points de référence : le coin du mausolée, un arbre mort planté dans un mètre carré de terre devant un mur aveugle, et une niche creusée dans la brique — une niche à lampe à huile, probablement, vestige d’un autre siècle — à hauteur d’épaule. Premier virage à gauche : une ruelle qui menait à une cour fermée. Deuxième virage à gauche : une ruelle en cul-de-sac, avec une porte bleue au fond, peinte de frais. Troisième virage à gauche : un mur.
Un mur plein. Pas de ruelle. Pas de coude. Pas de porte sculptée entrouverte avec un rai de lumière dorée au fond. Juste un mur de brique crue, crépi d’argile, sur lequel quelqu’un avait tracé au doigt — il y avait longtemps, la trace était à peine visible — un cercle.
Mathias resta debout devant ce mur une minute entière, son plan à la main, comme un homme qui lit une phrase dans une langue qu’il connaît et qui, soudain, n’en reconnaît plus les mots.
Il refit le chemin. Le mausolée de Sayid Alauddin. L’arbre mort. La niche. Il compta les pas. Premier virage. Deuxième virage. Troisième virage.
Le mur.
Il plia le plan, le rangea dans la poche arrière de son pantalon, et prit une photo du mur. Méthodiquement. Puis une photo de la niche, une photo de l’arbre mort, une photo du coin du mausolée. Quatre points de repère, quatre images horodatées. Il vérifia les coordonnées GPS sur l’écran du Canon : les chiffres correspondaient, à un mètre près, à ceux de l’avant-veille.
Il avait photographié une ruelle qui n’existait pas. Ou une ruelle qui n’existait plus.
Le reste de la matinée, il travailla normalement. Le palais Tosh-Hovli — le « palais de pierre » —, construit par le khan Alla-Kouli entre 1830 et 1838, avec sa cour du harem, ses colonnes sculptées et ses plafonds peints de motifs floraux d’une luxuriance enivrante. Le bleu et blanc de la majolique, ici, se mêlait à des rouges et des verts que Mathias n’avait vus nulle part ailleurs à Khiva — une palette plus chaude, plus intime, comme si ce lieu avait été conçu pour le regard d’en bas, pour les femmes qui vivaient dans ces pièces et qui ne voyaient jamais l’extérieur des murs.
Il photographia les cours, les iwans, les pièces du harem avec ses voûtes basses et ses fenêtres grillagées. Tout était net, cadré, maîtrisé. Le travail le calmait. Le travail avait toujours été l’endroit où le monde se comportait comme il devait.
Mais l’après-midi, au moment de rentrer, il fit un détour par la ruelle de Sayid Alauddin. Juste pour vérifier.
L’arbre mort. La niche. Premier virage. Deuxième virage. Troisième —
La ruelle était là.
Pas tout à fait la même. Plus courte, peut-être. Les murs un peu plus hauts. Pas de porte sculptée au fond — à la place, un virage serré vers la droite qui donnait sur un passage voûté qu’il ne connaissait pas. Mais c’était une ruelle, pas un mur. L’argile crépi avait disparu. Le cercle tracé au doigt n’était plus là.
Mathias s’arrêta à l’entrée de cette ruelle qui n’était pas la bonne mais qui n’était pas non plus un mur, et il sentit quelque chose — pas de la peur, pas encore, plutôt une sorte de démangeaison intellectuelle, une irritation du réel, comme quand on entend une note fausse dans un accord et qu’on ne sait pas laquelle.
Il ne prit pas de photo. Il s’en étonna lui-même. Il fit demi-tour, sortit de l’Ichan-Kala par Tosh Darvoza, traversa le trottoir en béton craquelé, et rentra à l’Asia Khiva Hotel.
Dans sa chambre, il ouvrit son ordinateur et chercha les photos de l’avant-veille. La ruelle, la porte entrouverte, la lumière dorée. Il les agrandit au maximum. L’image numérique tenait — pas de flou, pas d’artefact, les briques étaient nettes, les joints visibles, l’ombre portée d’un mur sur l’autre cohérente avec l’angle du soleil. Puis il ouvrit les photos du matin. Le mur. La brique crue. Le cercle. Et enfin, dans sa mémoire — parce qu’il n’avait pas photographié —, la ruelle de l’après-midi. Différente de celle de l’avant-veille. Différente du mur du matin.
Trois passages au même endroit. Trois configurations différentes.
Mathias ouvrit un fichier texte et nota, avec la même rigueur qu’il notait ses réglages de focale :
Jour 1 : ruelle, porte sculptée, lumière dorée au fond. Porte se ferme entre les prises 2 et 3. Sur la prise 3, la ruelle est plus longue et présente un coude à gauche.
Jour 3, matin : mur plein. Crépi d’argile. Cercle tracé au doigt.
Jour 3, après-midi : ruelle, plus courte que jour 1, pas de porte au fond, virage à droite, passage voûté.
Il relut. L’enchaînement, écrit ainsi, ressemblait à un problème technique — un photographe qui n’arrive pas à retrouver un lieu dans un dédale de ruelles qui se ressemblent toutes. L’explication raisonnable était simple : il s’était trompé de ruelle. Le plan de l’Ichan-Kala, avec ses artères perpendiculaires, masquait un réseau secondaire de passages, d’impasses et de cours intérieures qui n’étaient pas cartographiés. Mathias avait compté trois virages à gauche ; il en avait peut-être pris deux et demi, ou trois et un quart, et la légère déviation avait suffi pour le mener ailleurs.
C’était raisonnable. C’était probable. Il referma le fichier texte.
Mais avant de fermer l’ordinateur, il regarda une dernière fois la troisième photo de l’avant-veille — celle où la ruelle était plus longue, avec le coude à gauche — et il zooma sur le fond de l’image, au-delà du coude, là où la lumière était faible et les détails à peine lisibles. Il y avait quelque chose. Pas une forme nette — un grain, une densité, un assombrissement qui pouvait être une silhouette. Ou une ombre portée. Ou rien.
Il zooma encore. Le grain numérique se décomposa en pixels. L’image ne tenait plus. Mais dans la seconde qui précéda la désagrégation, il crut voir — deux yeux clairs, un visage étroit, un gilet sans manches — quelqu’un qu’il connaissait.
Il referma l’ordinateur.
Le soir, il mangea seul au restaurant de l’hôtel. Le buffet était le même — pilafs, brochettes, salades — mais les touristes étaient différents, un groupe de Français d’un certain âge qui parlaient fort de l’inconfort du bus et du prix des tapis dans les boutiques de l’Ichan-Kala. Mathias mangea en silence et monta se coucher tôt.
Il ne ressortit pas cette nuit-là.
Depuis son balcon, les murailles de l’Ichan-Kala se découpaient contre un ciel chargé d’étoiles. La Voie lactée, ici, à la lisière du désert du Karakoum, était d’une densité qu’il n’avait jamais vue — non pas un ruban, mais une blessure, une entaille de lait dans le noir, si lumineuse qu’elle projetait des ombres.
En contrebas, dans le jardin de l’hôtel, la piscine vide était remplie de feuilles mortes.


