Casino Thermal — Chapitres 1 à 4

Publié le 08 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Casino
Thermal

Casino Thermal

Chapitres 1 à 4

PARTIE I — L’HÔTEL SPLENDIDE

Chapitre 1

Le câble courait sur le marbre comme un serpent mort. Un gros câble noir, gainé de ruban adhésif gris, qui traversait le lobby du Grand Hotel Pupp en diagonale, passait sous le tapis persan que six générations de Pupp avaient foulé, et disparaissait derrière le comptoir de la réception où une femme en tailleur tentait d’enregistrer un couple de Bavarois qui ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait de contourner leur propre hôtel par l’entrée de service.

Tomáš Kříž enjamba le câble sans y penser. Il faisait ça depuis quatre jours maintenant — enjamber des câbles, contourner des projecteurs, se plaquer contre les murs pour laisser passer des chariots chargés de matériel, sourire à des électriciens gallois qui lui demandaient où trouver de la bière tchèque à sept heures du matin. Le Grand Hotel Pupp n’était plus un hôtel. C’était un plateau de cinéma qui servait accessoirement de lieu d’hébergement.

Il traversa le hall en évitant le périmètre balisé par des cônes oranges — la réception, filmée la veille, était encore configurée en décor. Les clés en laiton avaient été remplacées par des clés en laiton légèrement différentes. Les fleurs dans le vase de Moser avaient été changées — des lys blancs au lieu des roses habituelles, parce que quelqu’un à Londres avait décidé que le Monténégro sentait le lys. Tomáš avait traduit cette instruction au fleuriste de Tržiště sans sourciller. Le fleuriste avait haussé les épaules. À Karlovy Vary, on avait l’habitude des excentricités des étrangers. Depuis trois siècles, des gens venaient de très loin pour boire de l’eau chaude qui sentait l’œuf pourri. Des lys pour le Monténégro, pourquoi pas.

Il poussa la porte du Becher’s Bar et descendit les quelques marches. Le bar n’ouvrait qu’à onze heures, mais Tomáš avait un arrangement avec Pavel, le barman du matin, qui lui préparait un café avant le début du service. Un vrai café, pas la chose tiède et laiteuse que les Anglais de la production appelaient coffee et qui n’avait de café que le nom et la couleur approximative.

Pavel était derrière le comptoir, en train d’aligner des verres à Becherovka avec la précision d’un horloger.

— Le type est revenu, dit Pavel sans lever les yeux.

Tomáš s’assit sur un tabouret.

— Quel type ?

— Le type de Prague. Celui qui pose des questions.

Pavel posa un verre, en prit un autre, l’inspecta contre la lumière.

— Il a demandé si tu travaillais aujourd’hui. Je lui ai dit que tu travaillais tous les jours. Il a commandé un Fernet, il est resté vingt minutes, il est parti.

— Il a dit son nom ?

— Novák. Ou Novotný. Quelque chose en Nov.

Pavel fit couler le café. La machine siffla. L’odeur monta dans le bar encore vide — le cuir des banquettes, le bois sombre, le résidu de cigare de la veille, et maintenant le café, et en dessous de tout ça, cette odeur que Tomáš connaissait depuis l’enfance, l’odeur de Karlovy Vary elle-même, cette exhalaison minérale qui montait du sol, des fissures, des sources, comme si la terre respirait.

— Merci, Pavel.

Il but son café en regardant les bouteilles alignées derrière le bar. Becherovka, slivovice, Fernet Stock. Les trois piliers de la pharmacopée locale. Et ce type qui revenait. Novák ou Novotný. Quelque chose en Nov. Tomáš savait qui c’était. Il le savait depuis la première fois, quatre jours plus tôt, quand Pavel avait mentionné un homme en costume gris qui posait des questions polies et buvait du Fernet à dix heures du matin. Personne ne boit du Fernet à dix heures du matin. Sauf les alcooliques et les agents de renseignement, et les alcooliques ne posent pas de questions polies.

Il termina son café, laissa vingt couronnes sur le comptoir, et remonta dans le hall.

Le tournage du jour devait commencer à neuf heures. Scène du restaurant — le dîner de Bond et Vesper, celui où il invente le nom du cocktail. On avait besoin de Tomáš pour coordonner les figurants tchèques, des gens de Karlovy Vary recrutés pour jouer les clients de l’Hôtel Splendide au Monténégro. Il y avait quelque chose de doucement absurde à voir Mme Horáková, la pharmacienne de Stará Louka, maquillée et coiffée pour incarner une touriste monténégrine de luxe, assise à une table du Grand Restaurant Pupp où elle n’avait jamais mis les pieds de sa vie, pendant que des caméras la filmaient en train de ne pas manger un repas qu’on lui avait interdit de toucher.

Mais Tomáš ne souriait pas. Pas ce matin. Parce que le type en costume gris allait revenir, et Tomáš savait ce qu’il allait lui demander, et il savait aussi qu’il ne pourrait pas refuser.

*

Le Grand Restaurant Pupp était une cathédrale. Il n’y avait pas d’autre mot. Un plafond à caissons, des lustres de cristal Moser si lourds qu’on se demandait quel miracle d’ingénierie empêchait le plafond de s’effondrer, des murs crème et or, des fenêtres hautes qui donnaient sur la Teplá — la rivière dont le nom signifiait « tiède » et qui coulait, effectivement tiède, au pied de l’hôtel, chauffée par les sources thermales qui faisaient de Karlovy Vary cette anomalie géologique, cette ville où l’eau bouillait sous vos pieds.

Tomáš connaissait cette salle depuis l’enfance. Son père y avait travaillé — serveur, puis maître d’hôtel, de 1971 à 1989. Dix-huit ans à servir des délégations soviétiques, des cadres du Parti, des cosmonautes en cure. L’hôtel s’appelait alors le Grandhotel Moskva. Son père servait les camarades avec la même inclinaison de tête qu’il aurait eue pour un archiduc — professionnelle, exacte, vidée de toute émotion. Tomáš avait grandi dans l’ombre de cette salle, dans les cuisines en sous-sol où il faisait ses devoirs en attendant la fin du service de son père, bercé par le cliquetis de l’argenterie et les ordres murmurés en tchèque, en russe, en allemand.

Maintenant la salle était envahie de techniciens anglais en jeans et en polaires North Face. Des rails de travelling avaient été posés entre les tables. Un homme qu’on appelait Martin — le réalisateur, avait compris Tomáš — discutait avec le directeur de la photographie devant la table numéro sept, celle qui serait la table de Bond et Vesper. Deux doublures lumière étaient assises à la table, immobiles, pendant qu’on réglait les éclairages. Tomáš les observa un instant. L’homme avait les cheveux blonds de Daniel Craig, coupés court, la même carrure, mais un visage quelconque. La femme avait la silhouette d’Eva Green sans en avoir la grâce. Ils étaient là pour absorber la lumière, rien d’autre. Des corps au service de l’image d’autres corps.

— Tomáš ?

Une assistante de production, Beth, vingt-cinq ans, écouteurs autour du cou, talkie-walkie à la ceinture, l’intercepta au bord de la salle.

— Les figurants sont en costume ?

— Ils se changent. Vingt minutes.

— Dix minutes. Martin veut commencer à neuf heures pile. Et il y en a une qui refuse le rouge à lèvres.

— Mme Horáková ?

— Je ne sais pas. La dame aux cheveux gris.

— Mme Horáková. Je m’en occupe.

Tomáš descendit au sous-sol, là où on avait installé les loges de fortune pour les figurants. Un couloir étroit, bas de plafond, qui sentait le tuyau chaud et la poudre de maquillage. Les sources thermales passaient sous le bâtiment — les canalisations vibraient, les murs étaient moites. Mme Horáková était assise sur une chaise pliante, en robe de soirée bleue, les bras croisés, le visage nu.

— Madame Horáková.

— Je ne mettrai pas cette chose sur ma bouche. On dirait du sang.

— C’est du rouge à lèvres.

— C’est la couleur du sang. Je suis pharmacienne, Tomáš. Je connais la couleur du sang.

Il la convainquit en trois minutes — un mélange de flatterie, de pragmatisme et de cette autorité tranquille qu’il avait développée au BIS, cette capacité à obtenir des gens ce qu’il voulait sans jamais élever la voix. Mme Horáková mit le rouge à lèvres. Elle ressemblait maintenant à une touriste monténégrine de luxe qui aurait préféré être à sa pharmacie.

Quand il remonta, le type en costume gris était assis dans le lobby, dans le fauteuil près de la fenêtre qui donnait sur le parc Charles IV. Il lisait un journal — le Mladá fronta Dnes, plié en quatre. Il ne leva pas les yeux quand Tomáš passa, mais Tomáš sentit le regard. Certaines choses ne s’oublient pas. Le poids d’un regard entraîné sur votre nuque, la qualité particulière de l’attention d’un homme dont le métier est de faire attention — ces choses-là restent dans le corps, comme une langue qu’on n’a pas parlée depuis des années mais dont la grammaire est intacte.

Tomáš ne s’arrêta pas. Il continua vers le Grand Restaurant. Il avait des figurants à coordonner, un tournage à faciliter, un hôtel à traduire d’une langue à l’autre — du tchèque à l’anglais, du réel à la fiction, du Pupp au Splendide. Il ferait ça toute la journée. Et ce soir, ou demain, le type en costume gris lui parlerait, et tout recommencerait.

Les lustres de Moser tremblèrent imperceptiblement quand l’équipe technique alluma les projecteurs. Sous le plancher du Grand Restaurant, les sources thermales poursuivaient leur travail souterrain, chauffant la terre, dissolvant la roche, transformant l’eau en quelque chose qui n’était ni tout à fait liquide ni tout à fait minéral — un entre-deux, comme tout à Karlovy Vary. Comme Tomáš lui-même.

Chapitre 2

Il s’appelait Bureš. Pas Novák, pas Novotný. Bureš. Tomáš aurait dû s’en souvenir — il l’avait croisé deux ou trois fois à Prague, dans les couloirs de Stodůlky, le bâtiment sans âme où le BIS avait ses bureaux. Un immeuble de verre et d’acier planté dans une banlieue de centres commerciaux, conçu pour ne ressembler à rien, pour décourager le regard. Bureš y avait un bureau au troisième étage. Ou au quatrième. Tomáš ne se souvenait plus.

Ils se retrouvèrent à dix-neuf heures, quand le tournage s’arrêta pour la journée. Pas au Pupp — trop de monde, trop d’oreilles anglaises. Bureš avait choisi le restaurant Embassy, dans Nová Louka, à dix minutes à pied de l’hôtel. Un endroit discret, bourgeois, avec des nappes blanches et des serveurs qui savaient ne pas écouter. Le genre d’endroit où les hommes d’affaires russes de Karlovy Vary venaient déjeuner le dimanche avec leurs femmes tchèques et leurs enfants bilingues.

Bureš avait commandé un svíčková. Tomáš n’avait pas faim. Il prit une bière — une Krušovice — et attendit.

— Tu as bonne mine, dit Bureš.

— Non.

— Non, admit Bureš. Mais tu as l’air en forme. L’air de la montagne, les sources, tout ça.

— Qu’est-ce que tu veux, Bureš ?

Bureš coupa sa viande avec soin. Le svíčková était nappé de cette sauce à la crème qui était la fierté de la cuisine tchèque — douce, épaisse, avec des canneberges sur le côté et des knedlíky tranchés en rondelles régulières. Bureš mangeait lentement, méthodiquement, comme un homme qui sait que la conversation va être longue et qu’il vaut mieux avoir l’estomac plein.

— Tu connais Arkadi Nikolaïevitch Voronov ?

— De vue. Tout le monde le connaît ici. Il possède le sanatorium Kriváň, deux immeubles dans Sadová, une galerie dans Tržiště. Il joue au casino. Il fait des dons au festival. Il parle un tchèque impeccable. Les gens l’aiment bien.

— Les gens aiment bien les gens qui dépensent de l’argent.

— C’est ce qu’il fait, oui.

Bureš posa sa fourchette.

— Voronov est arrivé à Karlovy Vary en 1994. Officiellement, il a fait fortune dans l’import-export après la chute de l’Union soviétique. Bois, métaux, un peu de pétrole. Il a investi en République tchèque très tôt — immobilier, principalement. Hôtels, sanatoriums, appartements. Il a obtenu un permis de résidence permanente en 2001. Sa femme est morte en 2003. Cancer. Depuis, il vit seul dans une villa à Westend, au-dessus du Pupp. Il a un fils à Moscou qu’il ne voit pas. Il joue au casino deux ou trois soirs par semaine — des mises raisonnables, jamais de scandale. Il collectionne le cristal Moser et les estampes japonaises. Il écoute Janáček.

Tomáš but une gorgée de bière.

— Tu n’es pas venu de Prague pour me réciter sa fiche.

— Non.

Bureš sortit une enveloppe de la poche intérieure de sa veste. Pas de dossier, pas de classeur — une simple enveloppe blanche, format A5, non cachetée. Il la posa sur la table, entre la corbeille de pain et la salière.

— Il y a six mois, la NÚKIB a intercepté des communications chiffrées entre un serveur basé à Karlovy Vary et un nœud du réseau diplomatique russe à Prague. Le chiffrement était militaire — GRU, pas SVR. Pas le circuit habituel des affaires. Du renseignement dur.

— Et ?

— Le serveur est hébergé dans un local technique du sanatorium Kriváň.

Tomáš ne toucha pas à l’enveloppe. Il regarda Bureš manger ses knedlíky. Dehors, par la fenêtre du restaurant, il voyait Nová Louka dans le crépuscule d’avril — les façades pastel, rose, jaune, vert amande, les balcons en fer forgé, les arbres en bourgeons le long de la Teplá. La lumière avait cette qualité particulière de Karlovy Vary en fin de journée, quand le soleil descendait derrière les collines boisées et que la gorge de la rivière se remplissait d’une brume légère, une vapeur qui n’était ni tout à fait du brouillard ni tout à fait la respiration des sources, mais quelque chose entre les deux — un voile tiède qui adoucissait les contours, effaçait les angles, rendait tout un peu irréel.

— Tu veux que je surveille Voronov.

— Je veux que tu observes. Pas que tu surveilles. Il y a une différence.

— Non, Bureš. Il n’y a pas de différence. C’est ce qu’on dit toujours, et il n’y a jamais de différence.

Bureš sourit. Un sourire bref, professionnel — le sourire de l’homme qui sait qu’il va obtenir ce qu’il veut.

— Tu es déjà dans l’hôtel. Tu travailles sur le tournage. Tu croises Voronov au bar, au restaurant, au casino. Tu es invisible — un interprète, personne ne fait attention aux interprètes. Tout ce qu’on te demande, c’est de noter ce que tu vois. Qui il rencontre. Quand. Où. Ce qu’il boit, ce qu’il mange, avec qui il parle. Rien d’actif. Pas de contact, pas d’approche, pas de provocation.

— Pendant combien de temps ?

— Le tournage se termine quand ?

— Dans dix jours. Peut-être douze.

— Voilà.

Tomáš prit l’enveloppe. Elle était légère — quelques feuilles, pas plus. Une photo, probablement. Un résumé. Le minimum opérationnel. Il la glissa dans la poche de sa veste sans l’ouvrir.

— Pourquoi moi, Bureš ? Vous avez des gens sur place. Karlovy Vary n’est pas un trou perdu. Vous avez forcément quelqu’un.

Bureš finit son svíčková. Il essuya ses lèvres avec la serviette. Prit son temps.

— Parce que tu connais la ville. Tu connais l’hôtel. Tu connais les Russes d’ici — tu as passé deux ans à les cartographier avant de partir. Et surtout, Tomáš, parce que Voronov te connaît. Tu lui as déjà traduit des documents, il y a un an ou deux. Des actes notariés, quelque chose comme ça. Il te fait confiance. Enfin — il ne te considère pas comme une menace.

— Je ne suis pas une menace.

— Exactement.

Bureš paya l’addition en liquide. Ils sortirent dans Nová Louka. L’air du soir était frais, chargé de cette odeur de soufre et de forêt qui était l’odeur même de Karlovy Vary — les sources et les pins, le minéral et le végétal, la terre qui cuisait et les arbres qui poussaient dessus malgré tout. Quelque part en contrebas, la Teplá faisait son bruit de rivière pressée. Un couple de curistes allemands passait en peignoir de bain, sandales aux pieds, gobelet thermal à la main, comme si se promener à demi-nus dans la rue à sept heures du soir était la chose la plus naturelle du monde. À Karlovy Vary, ça l’était.

— Une dernière chose, dit Bureš en boutonnant sa veste. Le tournage — ce film, Casino Royale, c’est un film sur quoi exactement ?

Tomáš le regarda.

— James Bond.

— Ah, fit Bureš. Et il sourit à nouveau, de ce sourire qui ne souriait pas. Comme c’est approprié.

Il remonta Nová Louka vers le centre. Tomáš le regarda s’éloigner — silhouette grise dans la brume du soir, de plus en plus indistincte, jusqu’à ce qu’elle se confonde avec les façades, la vapeur, le crépuscule. Puis il prit la direction opposée, vers le Pupp, et sentit dans sa poche le poids de l’enveloppe. Quelques grammes de papier. Le poids exact d’une promesse qu’on n’aurait pas dû faire.

*

Il ouvrit l’enveloppe dans sa chambre, au troisième étage de l’aile Riverside — pas une chambre de client, mais un studio mis à disposition du personnel du tournage, avec un lit étroit, une salle de bain sans baignoire et une vue sur le parking où, dans le film, l’Aston Martin de James Bond serait garée. Pour l’instant, il n’y avait que des camions de matériel et une remorque portant l’inscription HAIR & MAKE-UP.

Trois feuilles. Une photo.

La photo montrait un homme de cinquante-cinq ans environ, front haut, cheveux gris peignés en arrière, mâchoire carrée, yeux clairs. Voronov portait un costume sombre et tenait un verre de champagne. Il souriait à quelqu’un hors cadre. L’arrière-plan suggérait une réception — lumières dorées, reflets de cristal. La photo avait été prise au Pupp, probablement lors du festival de l’été précédent. Tomáš reconnaissait les moulures du plafond.

Il connaissait ce visage. Voronov était un de ces Russes de Karlovy Vary qu’on croisait partout sans jamais vraiment les rencontrer — au marché, à la colonne de la Trinité, au café Pupp, dans les boutiques de Moser où ils achetaient des verres à trois cents euros sans regarder le prix. Tomáš lui avait effectivement traduit des documents, deux ans plus tôt — un contrat d’acquisition immobilière. Voronov avait été courtois, précis, et avait payé sans discuter le tarif. Rien de mémorable. Rien d’alarmant. Un client comme un autre dans une ville qui vivait de ses clients étrangers depuis Charles IV.

Les trois feuilles étaient sobres. Biographie résumée. Arrivée en République tchèque. Investissements. Relations connues. Et cette ligne, tout en bas de la troisième feuille, soulignée : Possible officier traitant identifié — Colonel Youri M. Petrov, SVR, poste Prague. Contact présumé depuis 2002 au minimum.

SVR. Pas GRU. Bureš avait dit que les communications interceptées étaient du GRU. Mais le contact présumé de Voronov était SVR. Deux services russes différents, deux logiques, deux chaînes de commandement. Ce n’était pas incohérent — il arrivait que le GRU utilise les infrastructures d’un agent du SVR sans que celui-ci le sache. Mais c’était le genre de détail qui avait un goût amer, le goût de quelque chose qu’on ne vous dit pas.

Tomáš rangea les feuilles dans l’enveloppe, l’enveloppe dans le tiroir de la table de nuit, sous le guide touristique de Karlovy Vary qu’il n’avait jamais ouvert. Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière.

Par la fenêtre, il entendait le grondement sourd des canalisations thermales sous le bâtiment. Le Pupp était bâti sur les sources comme un navire sur l’océan — il vibrait, en permanence, d’un tremblement si léger qu’on finissait par ne plus le sentir, sauf la nuit, quand tout était silencieux, quand les câbles et les projecteurs dormaient, quand l’hôtel cessait d’être un plateau de cinéma et redevenait ce qu’il avait toujours été : un lieu bâti sur de l’eau bouillante, un édifice de marbre et de dorures posé sur la peau fragile d’une terre qui pouvait, à tout moment, s’ouvrir.

Chapitre 3

Helen Ashford apparut le lendemain, un mardi, par le train de Prague qui arrivait à 10h47.

Tomáš ne la remarqua pas tout de suite. Il était dans le lobby, en train de régler un problème de permis avec un policier municipal qui n’acceptait pas que la production bloque le parking de l’hôtel pour une scène de poursuite automobile. Le policier, un certain Jelínek, petit, moustachu, rigide, exigeait un formulaire que personne n’avait rempli. Tomáš traduisait entre Jelínek et un régisseur irlandais appelé Declan qui ne comprenait pas pourquoi il fallait un formulaire pour garer une voiture dans un parking.

— Ce n’est pas une voiture, dit Jelínek. C’est un accessoire de cinéma. Un accessoire de cinéma n’est pas une voiture. Un accessoire de cinéma nécessite un formulaire d’occupation temporaire de voie, même si la voie est privée, dès lors que l’accessoire dépasse trois mètres cinquante de long.

Tomáš traduisit. Declan regarda Jelínek avec l’expression d’un homme à qui on vient d’expliquer que la Terre est plate.

— C’est une Aston Martin. C’est une voiture. Elle a quatre roues, un moteur et un volant.

— Elle a aussi une plaque d’immatriculation fictive, répondit Jelínek. Ce qui en fait, légalement, un accessoire.

Tomáš était en train de chercher un compromis diplomatique quand il la vit. Elle traversait le lobby avec un sac de voyage noir et un étui d’ordinateur portable, les cheveux châtains tirés en queue de cheval, un trench-coat beige sur un pull gris. Elle ne ressemblait pas aux autres membres de l’équipe — trop propre, trop calme, pas de polaire, pas de talkie-walkie, pas cette agitation perpétuelle des gens de cinéma. Elle s’arrêta à la réception, échangea quelques mots avec la réceptionniste, reçut une clé. Puis elle regarda autour d’elle, lentement, avec cette attention particulière que Tomáš reconnaissait — l’attention de quelqu’un qui cartographie un lieu, qui note les entrées, les sorties, les angles morts.

Leurs regards se croisèrent. Elle sourit — un sourire bref, neutre, poli. Il ne répondit pas. Il était en train de convaincre Jelínek qu’une Aston Martin pouvait être simultanément une voiture et un accessoire, et qu’un formulaire n’était peut-être pas la réponse à cette question ontologique.

Il la revit deux heures plus tard, sur le plateau. Elle parlait avec Beth, l’assistante de production, près de la table de service où les techniciens venaient chercher du café et des párek v rohlíku — des saucisses en brioche, la nourriture de base de tout travailleur tchèque. Helen avait retiré son trench-coat. Pull gris, pantalon noir, une montre d’homme au poignet gauche. Pas de maquillage, ou si peu qu’on ne le voyait pas. Beth lui montrait quelque chose sur une tablette — le planning de tournage, probablement.

— Tomáš, appela Beth. Viens. Je te présente Helen Ashford. Elle arrive de Londres, post-production, elle est avec nous pour la dernière semaine.

Helen tendit la main. Sa poignée de main était ferme, sèche, un peu trop brève — le genre de poignée de main qu’on apprend, pas celle qu’on a naturellement.

— Enchantée. Beth me dit que tu es l’homme indispensable.

— Je traduis, dit Tomáš. Ce n’est pas la même chose.

— C’est exactement la même chose, dit Helen. Traduire, c’est rendre possible ce qui ne le serait pas sans vous. Rien n’est plus indispensable.

Elle avait dit ça en anglais, mais avec quelque chose dans l’intonation qui n’était pas tout à fait Oxford, pas tout à fait Londres — une inflexion qu’il n’arrivait pas à placer. Les Midlands, peut-être. Ou quelqu’un qui avait longtemps vécu ailleurs et dont l’accent d’origine s’était érodé.

— Vous parlez tchèque ? demanda-t-il en tchèque.

— Très mal, répondit-elle en tchèque, avec un accent épouvantable et une grammaire presque correcte.

C’est la grammaire qui alerta Tomáš. Pas l’accent — n’importe qui pouvait apprendre quelques phrases pour faire bonne figure. Mais la grammaire tchèque est un labyrinthe de sept cas, de déclinaisons imprévisibles et de pièges pour étrangers que même les Slaves non tchèques mettent des années à maîtriser. On ne parle pas un tchèque « très mal » avec une grammaire presque correcte. On parle un tchèque délibérément mal.

Il ne dit rien. Il sourit, hocha la tête, retourna à ses figurants.

Mais il la regarda, tout au long de la journée, du coin de l’œil, comme on regarde un objet qu’on n’arrive pas à identifier — avec cette attention flottante, périphérique, que le BIS lui avait enseignée et dont il n’avait jamais réussi à se débarrasser complètement. L’attention de l’homme qui ne regarde pas mais qui voit.

Helen Ashford se déplaçait sur le plateau avec une aisance qui n’était pas celle d’une habituée des tournages. Elle connaissait les codes — elle appelait Martin par son prénom, elle savait quand rester en retrait pendant les prises, elle utilisait le vocabulaire technique du cinéma avec naturel. Mais il y avait des micro-décalages. Elle observait le plateau comme Tomáš observait Voronov — avec un intérêt qui dépassait les nécessités de son travail. Elle notait les gens, pas les plans. Elle s’intéressait aux figurants tchèques, à leur identité, à leurs habitudes. Elle posait des questions à Pavel, au bar. Des questions légères, amicales, sur la ville, les résidents, la communauté russe.

À dix-sept heures, le tournage s’interrompit pour un changement de lumière. Le soleil avait tourné et n’entrait plus par les fenêtres du Grand Restaurant de la bonne façon. On attendait la golden hour — cette demi-heure où la lumière d’avril à Karlovy Vary devenait dorée, ambrée, presque liquide, et transformait les façades de l’hôtel en décor d’opérette viennoise. Tomáš sortit dans le parc Charles IV, entre le Pupp et le Kaiserbad Spa — ce bâtiment néo-Renaissance fermé depuis 1994 dont la façade majestueuse, avec ses colonnes et ses fenêtres à arc, avait été choisie pour incarner l’extérieur du Casino Royale dans le film.

Il s’assit sur un banc. L’air sentait le printemps de Bohême — une odeur de terre mouillée, de bourgeons, de résine, avec en dessous cette note sulfureuse permanente, ce souffle chaud qui montait des grilles d’aération le long de la rivière. La Teplá coulait à ses pieds, fumante par endroits, et sur l’autre rive les colonnades — la colonnade du Moulin, la colonnade du Marché — déroulaient leurs arcades comme des phrases inachevées.

Helen Ashford s’assit à côté de lui. Sans y être invitée, sans demander la permission. Comme si le banc lui appartenait aussi.

— C’est beau, dit-elle.

— Oui.

— Il y a cette vapeur qui monte de la rivière. On se croirait dans un film.

— On est dans un film.

Elle rit. Un vrai rire, bref, surpris — pas le rire social qu’elle utilisait avec l’équipe.

— C’est vrai. On est dans un film. Mais ce que je veux dire, c’est que même sans le film, cette ville aurait l’air d’un décor. Tout est presque trop beau. Les couleurs, les colonnades, cette brume. Comme si quelqu’un avait décidé de construire un lieu qui ressemble à l’idée qu’on se fait d’un lieu.

Tomáš la regarda. Elle fixait la rivière. Dans la lumière du soir, son profil avait quelque chose de tranchant — l’arête du nez, la mâchoire, le dessin net de la bouche. Un visage fait pour la décision, pas pour l’hésitation.

— Vous êtes ici pour longtemps ? demanda-t-il.

— Jusqu’à la fin du tournage. Dix jours, peut-être un peu plus. Ensuite, retour à Londres.

— Et que fait exactement quelqu’un de la post-production sur un tournage en cours ?

Elle tourna la tête vers lui. Leurs regards se rencontrèrent. Il vit dans ses yeux quelque chose — une lueur d’amusement, ou de reconnaissance, la lueur de quelqu’un qui comprend qu’on a posé la bonne question.

— Je supervise la continuité visuelle. Les éléments de décor, les accessoires, l’éclairage — tout ce qui devra être raccordé en post-production avec les scènes tournées en studio à Pinewood. C’est un travail technique. Assez ennuyeux, en fait.

— Ça n’a pas l’air de vous ennuyer.

— Non, admit-elle. Ça ne m’ennuie pas du tout.

Un silence. La Teplá fumait. Sur l’autre rive, un vieil homme en peignoir de bain remplissait son gobelet thermal à la source du Moulin, accomplissant le geste que des milliers de curistes accomplissaient depuis le XVIIIe siècle — porter l’eau chaude à ses lèvres, boire lentement, grimacer, recommencer. La cure. La patience du corps qui attend que l’eau le répare.

— Tomáš, dit Helen — et il remarqua qu’elle utilisait son prénom pour la première fois, sans effort, comme si elle l’avait toujours connu —, est-ce que vous pourriez me faire visiter la ville ? Demain matin, avant le tournage ? J’aimerais comprendre l’endroit. Pas en touriste. En quelqu’un qui va y vivre pendant dix jours.

Il aurait dû dire non. Quelque chose dans sa formation, dans les réflexes anciens du BIS, dans la grammaire intacte de la méfiance, lui disait de dire non. Une femme qui parle un tchèque « très mal » avec une grammaire correcte, qui pose des questions sur la communauté russe, qui arrive de Londres une semaine avant la fin du tournage — une femme comme ça ne vous invite pas à visiter la ville. Elle vous recrute.

Mais le soir tombait sur Karlovy Vary, et la lumière était dorée, et la vapeur montait de la rivière comme un rideau qu’on lève, et Helen Ashford le regardait avec des yeux qui attendaient une réponse, et Tomáš dit oui.

Chapitre 4

Ils se retrouvèrent à sept heures du matin devant le Café Pupp — l’ancienne Maison de l’Œil de Dieu, le dernier bâtiment que la famille Pupp avait acquis, en 1936, juste avant que le monde s’effondre. Helen portait un blouson de cuir brun sur un col roulé noir, des chaussures de marche, pas de sac. Tomáš remarqua l’absence de sac. Les touristes portent des sacs. Les gens en mission voyagent léger.

Il l’emmena d’abord le long de la Teplá, vers le nord, en remontant le cours de la rivière. À sept heures, Karlovy Vary appartenait encore aux locaux — les curistes dormaient, les touristes dormaient, la ville se montrait telle qu’elle était sans son costume de scène. Des femmes en tablier lavaient les vitrines des boutiques de cristal. Un chien errait devant la colonnade du Marché. Le Vřídlo — le geyser, la source principale, celle qui jaillissait à 72 degrés — crachait sa colonne de vapeur dans l’air frais du matin, et le hall de verre qui l’abritait ressemblait à une serre tropicale plantée au milieu de la Bohême.

— Goûtez, dit Tomáš en lui tendant un gobelet qu’il avait rempli à la source.

Helen but. Son visage ne changea pas.

— C’est tiède. Et ça a un goût de…

— De fer. De soufre. D’œuf. De terre.

— De terre, oui. C’est exactement ça. On boit la terre.

— Les gens viennent ici depuis six cents ans pour boire la terre. Au XVIIIe siècle, on ne la buvait pas — on se baignait dedans pendant des heures, jusqu’à ce que la peau se fripe et saigne. Le docteur Becher a changé ça. Il a convaincu les curistes de boire l’eau au lieu de s’y tremper. C’est lui qui a inventé la promenade thermale — on marche, on boit, on marche, on boit. Toute la ville a été redessinée autour de ce geste : porter le gobelet à ses lèvres.

Il lui montra les colonnades, l’une après l’autre. La colonnade du Moulin — néo-Renaissance, cent vingt-quatre colonnes, conçue par Josef Zítek, le même architecte que le Théâtre national de Prague. La colonnade du Marché — plus intime, en bois blanc, avec son bas-relief de Charles IV découvrant les sources. La colonnade du Parc — légère, en fer forgé, comme un kiosque à musique étiré. Chaque colonnade abritait des sources de températures différentes, et Tomáš connaissait chacune — la source du Serpent à 30 degrés, la source Charles IV à 64, la source de la Liberté à 60 — comme on connaît les caractères des membres de sa famille.

— Votre père travaillait à l’hôtel, dit Helen.

Ce n’était pas une question. Tomáš s’arrêta.

— Qui vous a dit ça ?

— Pavel. Le barman. Hier soir, après votre départ. Je suis redescendue au Becher’s Bar. Il m’a raconté. Votre père était maître d’hôtel au Pupp pendant la période communiste. Pavel dit qu’il était le meilleur — qu’il pouvait servir un général soviétique et un dissident le même soir sans que ni l’un ni l’autre ne se sente offensé.

— Pavel parle trop.

— Pavel est barman. C’est son métier de parler.

Ils marchaient le long de la Stará Louka — la Vieille Prairie, l’artère principale, bordée de boutiques de porcelaine Thun, de cristal Moser, de magasins de gaufrettes Kolonáda. Les façades étaient pastel — abricot, pistache, lavande, crème — et chaque bâtiment portait une histoire. Tomáš les connaissait toutes. Celui-ci avait été un sanatorium pour officiers austro-hongrois. Celui-là avait abrité un bordel de luxe au XIXe siècle, fréquenté par des princes russes. Celui du coin avait été un magasin allemand jusqu’en 1945, quand ses propriétaires avaient été expulsés avec trois millions d’autres germanophones, et leurs noms effacés des enseignes, et leurs meubles distribués aux nouveaux arrivants tchèques, et leur mémoire enterrée sous les trottoirs neufs de la ville renommée.

Il ne dit rien de tout ça à Helen. Il lui montra l’église Sainte-Marie-Madeleine de Kilián Ignác Dientzenhofer, baroque, massive, avec ses deux tours qui dominaient la gorge de la Teplá. Il lui montra le théâtre municipal, réplique miniature du théâtre de Vienne. Il lui montra la maison où Goethe avait séjourné, et celle de Beethoven, et celle de Chopin, et celle de Karl Marx — parce qu’à Karlovy Vary, même Marx avait pris les eaux.

Puis il l’emmena en haut. Le funiculaire de Diana partait de derrière le Pupp — une cabine rouge et blanche qui montait à travers la forêt de pins jusqu’à la tour d’observation, à 562 mètres. Dans la cabine, ils étaient seuls. La ville s’éloignait en dessous d’eux — les toits, les clochers, la boucle de la Teplá, et le Pupp, vu d’en haut, énorme, néo-baroque, posé au fond de la gorge comme un paquebot échoué dans une vallée.

— Il est immense, dit Helen.

— Il n’a pas été construit d’un seul coup. C’est une accumulation — le Sál saský, le Sál český, des bâtiments achetés un par un au fil des siècles, puis réunis par Fellner et Helmer en 1907. Chaque chambre est différente parce que chaque partie de l’hôtel vient d’une époque différente. C’est un animal fait de pièces rapportées.

— Comme la République tchèque.

Tomáš la regarda. C’était une remarque fine — plus fine que ce qu’une coordinatrice de post-production avait besoin de faire.

En haut, la tour Diana offrait un panorama circulaire — les collines boisées des Krušné hory, les forêts de la Slavkovský les, et en contrebas, nichée dans sa gorge, Karlovy Vary, avec ses façades de couleur et sa vapeur permanente, comme une ville posée sur le couvercle d’une marmite. Helen s’accouda au parapet. Le vent portait l’odeur des pins et, en dessous, cette note minérale, cette haleine de la terre.

— Tomáš, dit-elle sans le regarder, vous connaissez un certain Voronov ? Arkadi Voronov ?

Le vent soufflait. Les pins murmuraient. Tomáš sentit le sang quitter ses mains — un réflexe ancien, physiologique, la réaction du corps qui se prépare à fuir ou à frapper. Il ne fit ni l’un ni l’autre. Il resta immobile, les mains sur le parapet, et regarda la ville en contrebas.

— Pourquoi cette question ?

— Il fait partie de nos contacts locaux. La production a loué des espaces dans un de ses immeubles pour le stockage du matériel. On m’a dit de le rencontrer pour régler les détails du contrat. Mais je ne connais personne ici, et je me suis dit que vous pourriez me présenter.

C’était plausible. Parfaitement plausible. Voronov possédait des locaux commerciaux dans Sadová, et une production de cette taille avait besoin d’espace de stockage. C’était exactement le genre de chose qu’un interprète local se verrait demander — un coup de fil, une introduction, rien de plus.

C’était plausible, et c’était peut-être vrai, et c’était peut-être faux, et Tomáš n’avait aucun moyen de le savoir. Pas encore.

— Je le connais un peu, dit-il. Je peux arranger ça.

— Merci.

Ils redescendirent par le sentier forestier — un chemin en lacets à travers les pins, tapissé d’aiguilles sèches, avec par moments des trouées d’où l’on voyait la ville en fragments : un bout de colonnade, un toit d’église, la courbe de la Teplá. Helen marchait devant. Elle avait le pas sûr de quelqu’un qui a l’habitude de marcher en terrain accidenté. Pas le pas d’une femme de bureau londonienne.

À mi-chemin, ils croisèrent un cerf. L’animal se tenait au milieu du sentier, immobile, et les regardait avec une indifférence majestueuse. Helen s’arrêta. Le cerf ne bougea pas. Ils restèrent ainsi, tous les trois, dans le silence de la forêt, pendant peut-être dix secondes — un temps suspendu, hors de l’hôtel, hors du tournage, hors de la mission, hors de tout. Puis le cerf tourna la tête et disparut entre les arbres, et le temps reprit, et ils descendirent vers le Pupp, et vers tout ce qui les attendait.

*

Le soir, Tomáš vit Voronov pour la première fois depuis le début du tournage.

Il était au Becher’s Bar, à sa place habituelle — le tabouret du coin, celui qui permettait de voir la salle entière sans être vu de l’entrée. Il buvait un whisky — du Macallan, précisa Pavel d’un regard — et lisait un livre. Un livre en tchèque. Tomáš plissa les yeux pour lire le titre : Příliš hlučná samota, de Bohumil Hrabal. Une trop bruyante solitude. L’histoire d’un homme qui compacte des livres dans une presse hydraulique et qui sauve ceux qu’il aime en les cachant dans son appartement. Un roman sur la destruction et la préservation. Un choix curieux, pour un Russe à Karlovy Vary.

Voronov leva les yeux de son livre et croisa le regard de Tomáš. Il hocha la tête — une inclinaison brève, courtoise, la reconnaissance mutuelle de deux habitués. Tomáš répondit par le même geste. Puis il commanda une bière et s’assit au bar, le dos à Voronov, mais face au miroir qui courait derrière les bouteilles — un vieux truc, le plus vieux truc du métier, le miroir du bar, qui vous permettait d’observer quelqu’un tout en lui montrant votre dos.

Dans le miroir, Voronov lisait. Il tournait les pages lentement, régulièrement, comme un homme qui lit vraiment, pas comme un homme qui fait semblant de lire. Ses mains étaient grandes, soignées, avec une chevalière en or à l’annulaire droit. Il portait un costume bleu nuit, sans cravate, col ouvert. Ses cheveux gris étaient peignés en arrière avec une précision qui relevait soit de la vanité, soit de la discipline. Probablement les deux.

À vingt et une heures, un homme entra dans le bar. Un homme que Tomáš ne connaissait pas — la cinquantaine, corpulent, costume froissé, visage rouge, l’air d’un homme d’affaires en déplacement qui a passé trop de temps dans un train. Il regarda autour de lui, vit Voronov, alla s’asseoir à côté de lui. Ils ne se serrèrent pas la main. Pas de salutation visible. L’homme commanda une bière — une Pilsner — et ils parlèrent à voix basse, en russe, pendant vingt minutes.

Tomáš ne pouvait pas entendre la conversation. Trop loin, trop de bruit ambiant — l’équipe technique du tournage avait investi l’autre extrémité du bar et célébrait la fin d’une journée de prises avec un enthousiasme proportionnel à la quantité de bière ingérée. Mais il observait les visages dans le miroir. Voronov était calme, presque immobile — il écoutait plus qu’il ne parlait. L’autre homme gesticulait davantage, les mains agitées, le front en sueur. Il avait l’air nerveux. Ou pressé. Ou les deux.

À vingt et une heures vingt, l’homme se leva, laissa un billet sur le comptoir, et sortit sans se retourner. Voronov reprit son livre. Comme si rien ne s’était passé. Comme si l’homme n’avait jamais existé.

Tomáš termina sa bière. Dans le miroir, il croisa le regard de Pavel, qui essuya un verre sans rien dire. Pavel avait cette qualité rare des bons barmans — il voyait tout et ne disait que ce qu’on lui demandait. Sauf, apparemment, quand une Anglaise aux yeux verts lui posait des questions sur le père de Tomáš.

En remontant dans sa chambre, Tomáš nota dans un carnet — un vrai carnet, papier, pas de trace numérique, un autre vieux réflexe — la date, l’heure, la description de l’homme : la cinquantaine, corpulent, costume gris foncé froissé, cravate desserrée, visage rouge, probablement slave, parle russe. Durée de la rencontre : vingt minutes. Nature : inconnue.

Il referma le carnet et regarda par la fenêtre. Le parking était vide — l’équipe avait fini pour la nuit, les camions étaient partis, et dans la lumière jaune des réverbères, il pouvait voir l’emplacement exact où, dans le film, l’Aston Martin de Bond serait garée. Un rectangle de goudron vide. L’absence de la voiture fictive d’un espion fictif, dans le parking réel d’un hôtel qui ne savait plus très bien ce qu’il était.

Quelque part dans l’hôtel, Helen Ashford dormait. Ou ne dormait pas. Et quelque part dans sa villa de Westend, Voronov avait peut-être terminé son Hrabal, cette histoire d’un homme qui détruit des livres et en sauve quelques-uns, et qui finit écrasé par sa propre presse.

Les canalisations vibrèrent. La terre respira. Tomáš éteignit la lumière.

Lire la suite…