Samejima — Chapitres 1 à 5

Samejima

Samejima

Chapitres 1 à 5

Imperial Hotel, Tokyo — 1946–1952

CHAPITRE 1 — L’HOMME INVISIBLE

Il y avait une heure entre trois et quatre heures du matin où l’Imperial Hotel cessait de respirer. Kenjiro Samejima connaissait cette heure comme on connaît le visage d’un mort — par cœur, sans tendresse. Les couloirs de pierre d’Ōya, taillée par Frank Lloyd Wright dans la chair volcanique du Japon, retenaient le silence comme d’autres pierres retiennent l’eau. Il marchait.

Ses chaussures ne faisaient aucun bruit. Il y veillait. Pas par discipline — par instinct. Le bruit appelle le regard, et le regard tue les hommes de sa condition. Veilleur de nuit. Yakouin, disaient les Américains en écorchant le mot. Night watchman. Ils l’appelaient aussi Jim, parfois Joe, parfois rien du tout. Un visage asiatique de plus dans la pénombre, à peine distinct du mobilier.

L’automne 1946 sentait la pluie et le charbon. Tokyo, dehors, n’était plus une ville. C’était un champ de ruines où poussaient des baraquements, des soupes populaires et des filles aux lèvres peintes qui attendaient sous les réverbères fracassés. Mais ici, dans les entrailles de l’Imperial, on aurait pu croire que rien ne s’était passé. Les lustres en cuivre de Wright brûlaient toujours. Les motifs géométriques des façades intérieures — ces entrelacs de brique et de tuf, à mi-chemin entre un temple maya et un rêve de mathématicien — continuaient leur murmure ornemental comme si Hiroshima n’avait été qu’un cauchemar de mauvais goût.

Kenjiro avait quarante-deux ans. Il marchait comme un homme de soixante.

La guerre lui avait pris des choses qu’il ne nommait plus, et en échange elle lui avait donné cette démarche — lente, économe, légèrement déhanchée vers la gauche, comme si son corps évitait en permanence un obstacle que lui seul pouvait voir. Il portait l’uniforme du personnel : pantalon noir, veste sombre, une petite plaque de cuivre sur la poitrine avec son nom en caractères latins. SAMEJIMA. Les Américains ne lisaient même pas.

Son circuit était toujours le même. Il commençait par l’aile sud, là où dormaient les officiers de rang intermédiaire — des colonels usés, des capitaines trop jeunes, des bureaucrates du SCAP qui rêvaient de l’Ohio en transpirant dans la moiteur de septembre. Il longeait le couloir du deuxième étage, vérifiant les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. L’architecture de Wright était faite de recoins, de décrochements, de niveaux intermédiaires qui ne menaient nulle part. Un labyrinthe aimable. Kenjiro s’y mouvait les yeux fermés.

Au troisième étage, l’aile des suites, le silence changeait de texture. Plus épais, plus cher. Ici logeaient les gens importants — un général de brigade, deux diplomates australiens, un correspondant du New York Times qui buvait jusqu’à l’aube et dont les ronflements traversaient les cloisons comme un orage lointain. Kenjiro s’arrêtait parfois devant la porte de la suite 307. Non pas qu’il y eût quelque chose à vérifier. Mais la lumière, à cette heure, filtrait différemment sous cette porte. Quelqu’un veillait toujours dans la 307. Il ne savait pas encore qui, ni pourquoi. Il le saurait.

Puis il descendait. L’escalier central de l’Imperial était un poème de béton et de lumière indirecte, même dans le noir. Wright avait pensé la lumière comme un matériau, et Kenjiro, sans rien connaître à l’architecture, le sentait dans ses os. Quelque chose dans ces murs ne voulait pas qu’on dorme. Quelque chose insistait pour que les yeux restent ouverts.

Le rez-de-chaussée, la nuit. Le grand hall avec sa piscine réfléchissante, que les Américains avaient recouverte de planches pour y installer un bureau de réception provisoire. Sacrilège discret. Wright aurait vomi. Mais Wright était loin, dans le Wisconsin ou l’Arizona, et le Japon ne lui appartenait plus — pas plus qu’il n’appartenait aux Japonais.

Kenjiro passait devant le bar. Fermé à cette heure, mais l’odeur persistait — bourbon, fumée de cigarettes blondes, un fond de parfum féminin qui n’était pas japonais. Les Américains buvaient comme ils faisaient la guerre : avec méthode et sans remords. Le matin, les femmes de ménage trouvaient des bouteilles sous les fauteuils, des mégots écrasés dans les cendriers de Wright — des petits chefs-d’œuvre de terre cuite, dessinés pour l’hôtel, dont les Américains se servaient comme de vulgaires réceptacles. Kenjiro ramassait parfois un mégot encore tiède. Il le fumait dans l’escalier de service, entre deux rondes. C’était sa seule transgression.

Il connaissait cet hôtel depuis 1934. Il y était entré comme garçon d’étage à vingt-neuf ans, après trois ans de chômage et une tentative avortée d’enseignement dans une école primaire du quartier de Kanda. L’enseignement l’avait dévoré — les enfants, le bruit, l’obligation de croire en quelque chose. L’Imperial, au contraire, ne demandait rien d’autre que le silence et la précision. Il avait gravi les échelons modestes de la domesticité hôtelière : garçon d’étage, puis concierge de nuit adjoint, puis — la guerre, la parenthèse — et maintenant veilleur de nuit, ce qui n’était ni une promotion ni une rétrogradation mais une sorte de mise entre parenthèses du vivant.

La guerre. Il n’en parlait pas. Personne n’en parlait, d’ailleurs, sauf les Américains, qui en parlaient tout le temps mais d’une guerre différente, la leur, celle qu’ils avaient gagnée. Kenjiro avait fait la sienne en Birmanie, dans un régiment d’infanterie dont il ne restait rien — ni les hommes, ni les os, ni les noms. Il en était revenu au printemps 1945, quatre mois avant la capitulation, évacué pour une dysenterie qui l’avait réduit à quarante-huit kilos. Il avait retrouvé Tokyo en cendres. Sa chambre dans une pension de Kanda avait brûlé. Sa mère était morte dans les bombardements de mars. Il ne restait que l’Imperial, debout au milieu des décombres comme un reproche architectural, et un poste de veilleur de nuit qu’on lui avait donné parce qu’il fallait bien donner quelque chose aux fantômes.

Il y avait une fenêtre au bout du couloir est, au premier étage, d’où l’on voyait la douve du palais impérial. L’eau noire, les pins tordus, et au-delà les murs de pierre derrière lesquels vivait l’empereur — celui qu’on n’appelait plus dieu depuis un an, celui qui avait dit à la radio, de sa voix haut perchée et tremblante, que la situation avait évolué d’une manière qui n’était pas nécessairement à l’avantage du Japon. Euphémisme impérial pour désigner l’apocalypse. Kenjiro s’arrêtait devant cette fenêtre chaque nuit. Il regardait l’eau. Il ne pensait à rien. Ou plutôt il pensait à cette chose qu’il ne nommait jamais et qui ressemblait, de loin, à la faim — non pas la faim du ventre, qu’il connaissait aussi, mais l’autre, celle qui creuse derrière les yeux et ne se rassasie de rien.

Puis il reprenait sa ronde.

À cinq heures du matin, les premiers bruits. Les cuisines s’éveillaient. Un cuisinier japonais, formé à la française avant la guerre, préparait désormais des œufs au plat et du bacon pour des hommes qui avaient rasé ses villes. Le café — du vrai café américain, pas l’ersatz infâme qu’on trouvait au marché noir — commençait à embaumer le rez-de-chaussée. Kenjiro sentait cette odeur chaque matin avec un mélange précis de désir et de dégoût. Il aimait le café. Il détestait qu’il vienne d’eux.

Son service se terminait à six heures. Il quittait l’hôtel par la porte de service, celle qui donnait sur une ruelle étroite entre l’Imperial et un bâtiment administratif éventré. La lumière du matin, en octobre, avait une qualité d’aquarelle — grise, diluée, presque tendre. Tokyo se réveillait autour de lui comme un animal blessé qui ne sait pas encore s’il va vivre ou mourir.

Il marchait jusqu’à sa chambre, un six-tatamis dans une maison de bois rescapée du quartier de Nishi-Kanda, à trente minutes à pied. Il marchait toujours. Les tramways fonctionnaient de nouveau, mais l’argent ne se dépensait pas pour ça. L’argent se gardait, se comptait, se pliait en quatre et se glissait dans une enveloppe coincée entre deux lattes du plancher. Il n’y en avait presque jamais assez.

Il dormait de sept heures du matin à trois heures de l’après-midi, d’un sommeil sans rêves, ou du moins sans rêves dont il se souvînt. Puis il se levait, mangeait un bol de riz — parfois avec un œuf, parfois sans —, lisait un journal ou un livre quand il en trouvait, et repartait vers l’Imperial à la tombée de la nuit, comme une marée montante, comme quelque chose d’inévitable.

C’était sa vie.

Elle ne demandait rien. Elle ne donnait rien. Et c’était, pour l’instant, exactement ce qu’il fallait.

* * *

CHAPITRE 2 — LE RESTAURANT DE NOUILLES

C’est un ancien collègue qui vint le trouver. Pas un ami — Kenjiro n’avait pas d’amis, la guerre avait dissous cette catégorie comme l’acide dissout le métal — mais un visage connu, un ancien garçon d’étage de l’Imperial nommé Fujita, qui avait quitté l’hôtel en 1941 pour une raison que personne ne connaissait et que tout le monde avait oubliée.

Fujita l’attendait un matin de novembre à la sortie de service. Il fumait, adossé au mur de brique, avec cette décontraction un peu forcée des gens qui ont préparé leur phrase. Kenjiro le reconnut immédiatement, bien qu’il eût vieilli de dix ans en cinq. La guerre faisait ça. Elle accélérait les visages.

— Samejima-san. Ça fait longtemps.

Kenjiro s’arrêta. Il n’aimait pas les surprises. Les surprises, en Birmanie, signifiaient la mort. Mais Fujita souriait avec ce qu’il restait de ses dents — les incisives supérieures avaient disparu, ce qui lui donnait un air de vieillard espiègle — et il tendit une cigarette sans attendre de réponse. Une américaine. Une Lucky Strike. Dans le Tokyo de 1946, c’était un geste d’une générosité presque obscène.

Ils marchèrent ensemble un moment, sans direction, en échangeant les banalités d’usage — la santé, le travail, l’état de la ville. Fujita parlait trop, comme font les gens nerveux ou ceux qui doivent amener quelque chose. Kenjiro l’écoutait avec cette patience de veilleur de nuit qui est la forme la plus austère de la politesse.

Au bout de dix minutes, Fujita dit :

— Il y a quelqu’un qui aimerait te parler.

— Qui ?

— Quelqu’un de sérieux. Ça pourrait t’intéresser.

— Ça m’étonnerait.

— C’est bien payé.

Kenjiro ne répondit pas tout de suite. « Bien payé » — les deux mots les plus dangereux de l’après-guerre. Tout ce qui était bien payé était illégal, immoral ou les deux. Le marché noir, la contrebande de médicaments, le proxénétisme pour les soldats américains, le vol dans les entrepôts de l’armée. Il avait vu des anciens officiers décorés transporter des caisses de whisky dans des ruelles obscures, des professeurs d’université vendre des montres volées à Ueno, des veuves de guerre dont il ne voulait pas imaginer le commerce. Le Japon entier s’était reconverti dans la survie, et la survie ne sentait pas bon.

— Je ne fais pas ce genre de choses, dit-il.

— Ce n’est pas ce que tu crois. C’est propre. Il faut juste parler.

— Parler de quoi ?

— De ce que tu vois. À l’hôtel.

Il y eut un silence. Un tramway passa dans un fracas de ferraille, et un groupe d’écoliers traversa la rue en courant, leurs cartables sur le dos comme de petites carapaces. Kenjiro regarda Fujita. Fujita ne souriait plus.

— Jeudi soir, dit Fujita. Shinbashi. Le restaurant de nouilles derrière la gare, celui avec le rideau bleu. Vingt et une heures. Tu n’es pas obligé.

Et il s’en alla, les mains dans les poches de son manteau usé, en sifflotant un air que Kenjiro ne reconnut pas.

*

Le restaurant n’avait pas de nom — ou plutôt il en avait eu un, peint sur une enseigne de bois, mais la pluie et les bombardements l’avaient effacé et personne n’avait jugé utile de le réécrire. C’était un de ces bouges de six places assises, coincé entre un marchand de saké et une boutique de réparation de parapluies, dans un lacis de ruelles derrière la gare de Shinbashi où le Tokyo d’avant-guerre survivait par lambeaux, comme la peau d’un brûlé.

Kenjiro y arriva à vingt et une heures précises. L’habitude militaire. On ne guérit pas de la ponctualité.

L’homme était déjà là. Assis au fond, devant un bol de soba qu’il n’avait pas touché. La cinquantaine, peut-être davantage — difficile à dire. Un visage plat, sans aspérités, le genre de visage qu’on oublie en le regardant. Des lunettes à monture fine. Un costume civil, correct sans être élégant, avec un col de chemise impeccablement blanc — détail incongru dans le Tokyo de 1946, où le blanc était un luxe que presque personne ne pouvait s’offrir. Ses mains étaient posées à plat sur la table, de part et d’autre du bol, comme deux objets distincts de son corps. Des mains soignées. Pas des mains d’ouvrier, pas des mains de soldat. Des mains de bureau.

— Samejima-san. Asseyez-vous, je vous en prie.

La voix — douce, précise, presque musicale. Le japonais de cet homme avait quelque chose d’ancien, de pré-guerre, un japonais de bonne éducation qui n’avait pas été abîmé par les casernes ni par la rue. Le vouvoiement était naturel, pas affecté. Il y avait dans cette voix une autorité si calme qu’elle en devenait invisible, comme le courant d’une rivière profonde.

Kenjiro s’assit. La patronne, une femme sans âge au tablier gris, posa devant lui un bol de udon sans qu’il eût commandé. L’homme avait prévu. Ce détail — l’attention portée au confort d’un inconnu — était soit de la courtoisie, soit une technique, et Kenjiro soupçonna que c’était les deux.

— Fujita m’a parlé de vous.

— Fujita parle trop.

— C’est vrai. Mais il ne dit pas n’importe quoi. Vous travaillez à l’Imperial depuis 1934, vous connaissez le bâtiment mieux que Wright lui-même, et vous faites vos rondes la nuit, quand les Américains ont relâché leur vigilance et leur ceinture. C’est exact ?

Kenjiro ne toucha pas à ses nouilles.

— Qui êtes-vous ?

L’homme sourit. Un sourire mince, contrôlé, qui ne montrait pas les dents.

— Mon nom n’a pas d’importance. Appelez-moi Okada, si vous avez besoin d’un nom. Ce qui compte, c’est ce que je peux vous proposer.

— Fujita a dit que c’était bien payé.

— Fujita est un homme pratique. C’est une qualité. Oui, c’est bien payé. Mais laissez-moi vous expliquer d’abord ce qui est demandé, avant de parler d’argent. L’argent est le dernier mot d’une conversation, pas le premier.

Il y avait dans cette phrase une réprimande à peine perceptible, un rappel de hiérarchie, et Kenjiro la reçut comme telle. Cet homme était habitué à donner des ordres — non pas en les aboyant, mais en les formulant avec une politesse si raffinée qu’on les exécutait avant de s’en apercevoir.

Okada parla. Il parla longtemps, d’une voix égale, sans jamais hausser le ton ni baisser les yeux. Ce qu’il expliqua était simple, d’une simplicité qui avait quelque chose de désarmant : il avait besoin d’informations. Pas de secrets militaires, pas de plans d’attaque, rien de spectaculaire. Simplement de savoir qui logeait à l’Imperial, dans quelles chambres, à quels étages. Qui recevait des visites nocturnes. Qui parlait à qui dans les couloirs après minuit. Quels noms revenaient dans les conversations surprises. Le menu quotidien de la vie d’un hôtel occupé, ses petits détails, ses habitudes, ses anomalies.

— Vous comprenez l’anglais, n’est-ce pas ?

La question tomba comme un caillou dans l’eau calme. Kenjiro ne cilla pas. Son anglais — appris seul, à vingt ans, dans des manuels de grammaire achetés d’occasion à Jimbocho, le quartier des libraires — était son secret le plus précieux. À l’Imperial, personne ne le savait. Ni les Américains, qui parlaient devant lui comme devant un meuble, ni ses collègues japonais, qui l’auraient regardé autrement. L’anglais, dans le Japon de l’occupation, était un instrument de pouvoir. Ceux qui le parlaient devenaient interprètes, secrétaires, médiateurs — ils s’élevaient. Ceux qui le comprenaient sans le montrer devenaient autre chose.

— Un peu, dit Kenjiro.

Okada sourit de nouveau. Le même sourire contrôlé, qui cette fois contenait quelque chose d’approbateur, comme si le mensonge mesuré était la bonne réponse.

— Un peu, répéta-t-il. Très bien.

Il glissa la main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit une enveloppe. Pas épaisse, pas mince. Il la posa sur la table, à côté du bol de soba intact, sans un mot. Kenjiro regarda l’enveloppe. Il ne la toucha pas.

— C’est pour ce mois-ci, dit Okada. On se verra une fois par semaine, ici, à la même heure. Vous me raconterez ce que vous avez vu et entendu. Rien d’écrit — jamais. Nous parlerons, c’est tout. Si vous n’avez rien à dire, nous mangerons des nouilles en silence et vous repartirez avec votre enveloppe. Personne ne saura que nous nous voyons. Fujita ne fera plus partie de l’équation.

— Et si je refuse ?

— Vous rentrerez chez vous, et nous ne nous reverrons jamais. Personne ne vous en voudra. Personne ne viendra vous chercher. Je ne suis pas ce genre d’homme.

Kenjiro le crut. C’était peut-être la chose la plus dangereuse qu’il fit ce soir-là — croire cet homme.

Il regarda l’enveloppe encore un moment. Il pensa à sa chambre de Nishi-Kanda, aux lattes disjointes du plancher, au riz qu’il achetait au prix fort chez un voisin qui le coupait de millet. Il pensa à l’hiver qui arrivait, au charbon qu’il ne pourrait pas se payer, aux engelures de l’an passé qui avaient mis deux mois à guérir. Il pensa à sa mère morte, aux cendres de Kanda, à la Birmanie, à tout ce que la dignité ne pouvait pas nourrir.

Il prit l’enveloppe.

Il ne l’ouvrit pas devant Okada. Cela aussi semblait être la bonne réponse.

— Jeudi prochain, dit Okada en se levant. Même heure.

Il posa quelques billets sur la table pour les nouilles, s’inclina légèrement — une inclinaison mesurée, ni trop profonde ni trop brève, le geste d’un homme qui sait exactement ce qu’il doit aux autres et pas un degré de plus — et sortit dans la nuit de Shinbashi.

Kenjiro resta seul. La patronne au tablier gris débarrassa le bol d’Okada sans un mot. Il mangea ses udon. Ils étaient tièdes, un peu trop salés, et c’était le meilleur repas qu’il eût fait depuis des semaines.

En rentrant chez lui, il ouvrit l’enveloppe sous la lumière d’un réverbère. Il compta les billets deux fois. C’était l’équivalent de trois semaines de salaire à l’Imperial.

Il ne dormit pas cette nuit-là. Non pas que sa conscience le tourmentât — il ne se posait pas encore la question en ces termes. Mais quelque chose avait changé dans le mécanisme silencieux de ses journées, un rouage supplémentaire venait de s’enclencher, et il sentait — dans ses os, dans cette partie du corps qui sait les choses avant la tête — que ce rouage, une fois en mouvement, ne s’arrêterait pas de sitôt.

* * *

CHAPITRE 3 — LES BRUITS DE LA NUIT

Les premiers temps furent décevants.

C’est-à-dire qu’ils furent exactement ce qu’Okada avait annoncé : du menu fretin, du bruit de fond, l’écume d’un hôtel qui vit sa vie nocturne sans savoir qu’on l’écoute. Kenjiro rapportait des bribes, des fragments, des morceaux de phrases saisies au vol entre deux portes ou dans l’écho d’un couloir. Et il découvrit, avec un étonnement qui avait quelque chose de honteux, que ce travail — si l’on pouvait appeler ça un travail — lui plaisait.

Non pas le travail lui-même. L’attention.

Écouter les Américains la nuit, ce n’était pas une tâche : c’était un état. Il fallait marcher au même rythme, faire les mêmes gestes, vérifier les mêmes portes — mais en laissant une partie de soi flotter au-dessus de la routine, comme un filet qu’on traîne dans l’eau sans savoir ce qu’on va ramener. Les oreilles s’ouvraient. Les yeux se calibraient autrement. Il passait devant les portes des chambres et, sans ralentir, sans s’arrêter, il captait ce qui filtrait. Un éclat de rire. Un nom. Un juron. Le bruit d’un verre qu’on pose. Le froissement d’un papier. Et parfois — rarement, mais parfois — une phrase entière, nette comme un coup de couteau dans le silence ouaté du troisième étage.

L’Imperial, la nuit, était un instrument de musique. Il fallait apprendre à en jouer.

Wright avait conçu le bâtiment avec une idée très particulière de l’acoustique. Les plafonds bas — inhabituellement bas pour un hôtel de cette envergure — créaient des poches de son. Les couloirs n’étaient jamais droits ; ils bifurquaient, se décalaient d’un demi-niveau, s’ouvraient sur des galeries intérieures où l’air circulait selon des lois que même le personnel ne comprenait pas entièrement. Il y avait des endroits où un murmure à trente mètres arrivait intact, comme porté par un courant invisible, et d’autres où un cri s’étouffait à deux pas. Kenjiro cartographia ces anomalies. Pas sur papier — Okada avait été formel : jamais rien d’écrit. Dans sa tête. Il construisit mentalement une carte acoustique de l’Imperial, un plan fantôme superposé au plan réel, où les murs n’étaient pas faits de pierre d’Ōya mais de fréquences, de résonances et de silences.

L’aile sud, par exemple. Les chambres 201 à 215. Les cloisons y étaient plus minces qu’ailleurs — un défaut de construction, ou un choix de Wright qu’aucun ingénieur n’avait osé corriger. De la cage d’escalier de service, entre le premier et le deuxième étage, on entendait distinctement les conversations de la chambre 208. Kenjiro le découvrit par hasard, un soir de décembre, en s’arrêtant pour renouer son lacet. La 208 était occupée par un capitaine du nom de Henderson, un homme rougeaud et bruyant qui recevait presque chaque soir. Ce qu’il entendit cette nuit-là n’avait aucun intérêt : Henderson racontait à un collègue une histoire de pêche dans le Montana, avec des détails interminables sur la taille d’une truite. Mais le principe était là.

Il commença à cataloguer.

Le colonel Everett, chambre 312, buvait seul tous les soirs en écoutant de la musique sur un petit phonographe portable. Du Benny Goodman, du Glenn Miller, parfois du Billie Holiday. Il téléphonait vers minuit — toujours à la même personne, apparemment une femme restée aux États-Unis, dont il prononçait le prénom avec une douleur si palpable que Kenjiro détournait les yeux, comme si l’on pouvait voir la douleur à travers les murs.

Le commandant Prewitt, chambre 218, recevait une Japonaise trois fois par semaine. Pas une prostituée — ou alors une prostituée qui lisait Keats, car Kenjiro les entendit un soir discuter de poésie anglaise dans un mélange d’anglais et de japonais qui avait quelque chose de bouleversant. Prewitt essayait de traduire un vers. La femme riait. Kenjiro passa son chemin, troublé par il ne savait quoi — la beauté de la scène, peut-être, ou son obscénité, ou l’impossibilité de décider entre les deux.

Les deux diplomates australiens du troisième étage, Caldwell et Pierce, ne recevaient personne, ne buvaient pas, se couchaient à vingt-deux heures et se levaient à six. Ils étaient d’un ennui si parfait que Kenjiro se demandait si ce n’était pas, en soi, une information.

Et puis il y avait la suite 307. Celle dont la lumière ne s’éteignait jamais. Kenjiro avait fini par apprendre, en consultant discrètement le registre des chambres — un gros livre relié que la réception laissait sur le comptoir et qu’il pouvait feuilleter pendant les minutes d’inattention du concierge de nuit — que la 307 était occupée par un certain Mr. Harwood. Pas de grade militaire. Pas de titre diplomatique. Juste Mr. Harwood. La discrétion même de cette désignation avait quelque chose de bruyant.

Harwood ne sortait presque jamais de sa suite. Ses repas lui étaient montés par un serveur attitré, toujours le même — un Japonais du nom de Tanabe, petit homme effacé qui montait les plateaux sans un mot et redescendait de même. Harwood recevait des visites à des heures irrégulières : parfois en plein après-midi, parfois à une heure du matin. Des hommes en civil, toujours différents, qui arrivaient par l’entrée principale et montaient directement, comme s’ils connaissaient le chemin. Ils restaient entre trente minutes et deux heures. Jamais plus.

Kenjiro ne rapporta pas immédiatement l’existence de Harwood à Okada. Il ne savait pas pourquoi. Peut-être un instinct de prudence. Peut-être autre chose — le désir de garder quelque chose pour lui, une réserve d’information qu’il pourrait utiliser plus tard, comme on garde un billet plié dans une doublure de veste pour les mauvais jours. Ou peut-être, plus simplement, le plaisir trouble de savoir quelque chose que son commanditaire ignorait. Le pouvoir minuscule de l’homme invisible.

*

Le jeudi, il retrouvait Okada dans le restaurant de nouilles de Shinbashi. Toujours à la même place, toujours devant un bol qu’il ne touchait pas. Kenjiro se demandait si l’homme mangeait — il avait cette minceur abstraite des gens qui se nourrissent de thé et de volonté.

Il racontait. Okada écoutait. C’était un auditeur d’une qualité rare — il ne prenait pas de notes, ne posait presque pas de questions, mais on sentait, à la façon dont ses yeux se fixaient à un point précis du récit, qu’il classait, triait, archivait. Kenjiro avait l’impression de vider un seau dans un puits sans fond : tout y tombait, rien ne débordait.

De temps en temps, Okada demandait une précision. La formulation était toujours la même : « Pourriez-vous me décrire… » Pourriez-vous me décrire la voix de cet officier. Pourriez-vous me décrire le document que vous avez aperçu sur la table. Pourriez-vous me décrire la femme qui accompagnait le colonel. La politesse de ces demandes était si constante, si lisse, qu’elle en devenait une forme de pression — on ne pouvait pas refuser à un homme si courtois.

Au troisième rendez-vous, Kenjiro osa une question.

— Pour qui travaillez-vous ?

Okada leva les yeux de son bol intact. Il y eut un silence — pas un silence embarrassé, un silence mesuré, le genre de silence qu’un musicien laisse entre deux phrases.

— Pour des gens qui veulent savoir, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule que je puisse vous donner. Et croyez-moi, Samejima-san, c’est la seule que vous ayez envie d’entendre.

Kenjiro comprit — pas tout, mais assez. Il comprit qu’Okada ne lui mentirait jamais ouvertement, parce que le mensonge ouvert est une forme de respect inversé, et qu’Okada ne le respectait pas assez pour le risque du mensonge. Il lui offrirait le flou, l’esquive, le demi-mot. Et Kenjiro devrait s’en contenter, comme on se contente d’un repas insuffisant quand on a faim.

L’enveloppe, chaque jeudi, contenait la même somme. Kenjiro ne la comptait plus. Il la glissait dans la poche intérieure de sa veste, rentrait chez lui, et la rangeait avec les autres entre les lattes du plancher. L’argent s’accumulait. Pas une fortune — une protection. Il acheta du charbon pour l’hiver, un futon neuf, un kimono d’intérieur en coton qui n’avait été porté que deux fois. Il mangea du poisson. Pas tous les jours, mais régulièrement — du maquereau grillé acheté au marché de Kanda, enveloppé dans du papier journal, qu’il faisait cuire sur un petit réchaud à charbon en regardant la fumée monter vers le plafond de sa chambre. Ces plaisirs modestes avaient la saveur exacte de la compromission. Il le savait. Il mangeait quand même.

*

L’hiver 1946 tomba sur Tokyo comme un couvercle de plomb. Le froid, dans une ville à moitié détruite, n’était pas une saison mais une agression. Les murs éventrés ne protégeaient de rien. Les gens brûlaient ce qu’ils trouvaient — du bois, du papier, des livres, des meubles. La fumée des braseros improvisés montait partout dans le ciel gris, mêlée à l’odeur de cuisine et de misère, et Tokyo ressemblait à un campement de fortune posé sur les os d’une métropole.

À l’Imperial, en revanche, il faisait chaud. Wright avait conçu un système de chauffage intégré dans les planchers — une idée révolutionnaire pour l’époque, que les Américains avaient trouvée « fascinating » et qu’ils avaient poussée à son maximum. Les couloirs du troisième étage, à trois heures du matin, avaient la tiédeur d’un organisme vivant. Kenjiro marchait dans cette chaleur artificielle en pensant au froid de sa chambre, et cette pensée — ce contraste — résumait tout ce qu’il y avait à comprendre de l’occupation.

Les Américains, eux, ne sentaient pas le froid. Ils avaient leurs uniformes chauffants, leur bourbon, leurs Lucky Strike, leurs steaks importés d’un monde qui n’avait pas été bombardé. Ils vivaient dans une bulle de confort absolu au milieu de la catastrophe, et cette bulle avait la forme exacte de l’Imperial Hotel. Wright avait bâti un navire. MacArthur en avait fait un vaisseau amiral. Et Kenjiro, le veilleur de nuit, arpentait les ponts de ce navire échoué dans les ruines de son propre pays, l’oreille tendue, les mains dans le dos, fantôme parmi les vivants.

Il écoutait.

Il rapportait.

Les semaines passaient.

Et l’engrenage, imperceptiblement, tournait.

* * *

CHAPITRE 4 — LA VILLE D’EN BAS

Le trajet entre l’Imperial et Nishi-Kanda durait trente minutes à pied, mais Kenjiro le faisait en quarante-cinq parce qu’il n’était jamais pressé et parce que Tokyo, à l’aube, méritait qu’on la regarde mourir.

Il sortait par la porte de service à six heures. Le ciel d’hiver avait cette pâleur d’eau sale que les Japonais ne nomment pas dans leurs poèmes — les poèmes parlent de cerisiers et de lunes, pas de cette couleur de catastrophe qui planait au-dessus des décombres. Il longeait d’abord la douve du palais impérial, où des corbeaux énormes, gras comme des chats, se disputaient des détritus avec une férocité que les humains leur enviaient. Puis il traversait le quartier de Marunouchi, autrefois le centre nerveux des affaires, à présent une succession de façades grises dont certaines tenaient encore debout par la seule obstination de la pierre. Les bombardements de mars 1945 avaient rasé cent mille personnes en une nuit. Les incendiaires, des B‑29 venus de Saipan, avaient lâché sur la ville des bombes au napalm qui transformaient les maisons de bois en torches instantanées. Le feu avait fait le reste. Kenjiro, ce soir-là, était à l’hôpital militaire de Shinagawa avec sa dysenterie birmane. Il avait vu le ciel rougir par la fenêtre de son lit. Il avait entendu le grondement. Le lendemain, un infirmier lui avait dit que le quartier de Kanda avait brûlé. Sa mère habitait Kanda. Il n’avait rien dit.

Ça, c’était le genre de chose qu’il ne racontait pas à Okada. Okada ne demandait pas et Kenjiro n’offrait pas. Leur relation était d’une pureté transactionnelle : des informations contre de l’argent, sans bavure sentimentale, sans confession, sans ce besoin de se faire comprendre qui est la faiblesse des espions amateurs. Kenjiro n’était pas un espion. Il ne savait pas ce qu’il était. Mais il savait ce qu’il n’était pas.

*

Passé Marunouchi, le chemin traversait le quartier de Nihonbashi. Avant la guerre, c’était le cœur commercial de Tokyo — grands magasins Mitsukoshi, banques, restaurants. Il en restait les ossatures. Le Mitsukoshi avait rouvert, par miracle ou par orgueil, dans un bâtiment à moitié calciné dont on avait bouché les trous avec des planches et du papier huilé. On y vendait, disait-on, des produits américains de contrebande à des prix qui auraient fait pleurer un samouraï. Kenjiro n’y entrait jamais.

C’est dans Nihonbashi qu’il croisait le marché noir du matin. Pas le grand marché noir d’Ueno ou d’Ameyoko, avec ses étals organisés et ses yakuzas en sentinelle — non, celui-ci était plus modeste, plus pitoyable. Des femmes en kimono sale, accroupies sur des couvertures, qui vendaient ce qui leur restait : une paire de chaussures d’homme, un cadre en laque, des boutons de manchette, un parapluie réparé trois fois. Des enfants aussi — des gamins de huit ou dix ans, pieds nus dans le froid, qui couraient entre les passants en proposant des cigarettes à l’unité ou des journaux de la veille. Et des soldats démobilisés, reconnaissables à leurs uniformes défraîchis d’où ils avaient arraché les insignes, debout au coin des rues avec le regard vide de ceux qui ne savent pas où aller puisqu’il n’y a plus de guerre et que la paix ne veut pas d’eux.

Kenjiro ne s’arrêtait pas. Il marchait. Il regardait.

Un matin de janvier, il vit un homme de son âge, assis contre un mur effondré, qui jouait du shakuhachi. La flûte de bambou émettait un son grave, fêlé, qui montait dans l’air glacé comme une prière à l’envers. L’homme avait un bras — le gauche manquait, la manche vide repliée et épinglée à l’épaule. Il jouait les yeux fermés. Devant lui, un bol de riz ébréché avec quelques piécettes. Personne ne s’arrêtait. La musique tombait dans le vide.

Kenjiro déposa une pièce dans le bol. L’homme ne rouvrit pas les yeux. Le shakuhachi continua, indifférent à la charité comme il l’était au froid, à la défaite, à tout ce qui n’était pas cette colonne d’air tremblante entre les lèvres et le bambou.

Il pensa à la Birmanie. Il ne voulait pas y penser, mais le souvenir avait ses propres lois et le shakuhachi les avait convoquées. La forêt. L’humidité qui mangeait la peau. Les marches de nuit, les pieds gonflés dans les guêtres trempées, le sergent Hayashi qui récitait des sutras à voix basse en marchant, le caporal Mizuno qui pleurait sans bruit chaque soir, le lieutenant Oshiro qui frappait Mizuno pour le faire taire et qui avait lui-même été tué deux jours plus tard par un tireur birman embusqué dans un banyan, à moins que ce ne fût un Anglais, on ne savait jamais d’où venaient les balles dans cette guerre-là, elles sortaient de la végétation comme des insectes, et les hommes tombaient avec cette expression de surprise que Kenjiro reverrait jusqu’à son dernier souffle, cette bouche ouverte, ces yeux écarquillés, comme si la mort — même au milieu d’un massacre — restait pour chacun une nouvelle absolument imprévue.

Il accéléra le pas.

*

Les pan-pan girls. On ne pouvait pas traverser Tokyo sans les voir. Elles se tenaient aux abords des gares, dans les parcs, devant les cinémas réquisitionnés par l’armée américaine. Maquillées comme des poupées de Yoshiwara, avec du rouge à lèvres trop vif et des permanentes copiées sur les magazines américains. Elles avaient entre dix-sept et trente ans — difficile à dire sous le maquillage, et personne ne demandait. Les soldats américains les appelaient « moose », déformation de musume, jeune fille. Le mot avait dans leur bouche quelque chose de bienveillant et d’obscène, comme un animal de compagnie qu’on nomme et qu’on caresse.

Kenjiro ne les jugeait pas. Il n’avait plus l’énergie du jugement. Ces femmes survivaient comme tout le monde, avec ce qu’elles avaient, et ce qu’elles avaient c’était leur corps dans un pays qui n’avait plus rien d’autre à vendre. Certaines riaient avec les soldats, parlaient un anglais de caserne, mâchaient du chewing-gum. D’autres avaient dans le regard quelque chose de si lointain qu’on aurait dit des somnambules. Kenjiro les voyait passer sous sa fenêtre à Nishi-Kanda, en fin d’après-midi, bras dessus bras dessous avec des GI hilares, et il pensait — sans amertume, avec une fatigue qui ressemblait à de la philosophie — que la défaite était une chose qu’on ne comprenait pas avec la tête mais avec le corps, avec la peau, avec cette chair qui appartenait autrefois à une nation et qui maintenant appartenait à n’importe qui.

Le contraste avec l’Imperial était total, et c’est peut-être ce contraste qui définissait le mieux la position de Kenjiro. Il vivait entre deux mondes : la nuit, il arpentait un palais chauffé où les vainqueurs mangeaient du steak et buvaient du bourbon dans les cendriers de Frank Lloyd Wright ; le jour, il dormait dans un six-tatamis de Nishi-Kanda où le froid entrait par les interstices des cloisons comme un locataire qu’on ne peut pas expulser. Il était le passeur entre ces deux mondes, l’homme qui traversait chaque matin le miroir — du luxe à la misère, de l’anglais au japonais, du bruit à l’os.

Et chaque jeudi, dans le restaurant de nouilles de Shinbashi, il convertissait ce passage en argent.

*

Un matin de février — il faisait un froid sec, minéral, le genre de froid qui durcit les pensées — il trouva en rentrant chez lui un avis glissé sous sa porte. Son propriétaire augmentait le loyer. Pas beaucoup, mais assez pour que le calcul, déjà serré, devienne impossible sans l’enveloppe d’Okada. Il lut le papier deux fois, le plia, le rangea dans le tiroir de sa petite commode, et s’allongea sur son futon en regardant le plafond.

Il pensa à ce que faisaient les hommes quand ils n’avaient pas d’enveloppe. Ceux qui dormaient sous les ponts de la Sumida, ceux qui fouillaient les poubelles des bases américaines, ceux qui vendaient leur sang — oui, il y avait un commerce de sang, il l’avait appris d’un voisin, les hôpitaux américains achetaient du sang japonais pour les blessés de Corée, enfin pas encore de Corée mais d’Okinawa, il restait des blessés, il y avait toujours des blessés quelque part, et le sang japonais était le même que le sang américain, rouge et chaud, ce qui au fond était la seule chose que les deux peuples eussent véritablement en commun.

Il ferma les yeux. Il dormit.

L’enveloppe, la semaine suivante, était un peu plus épaisse. Kenjiro ne demanda pas pourquoi. Il la prit, la glissa dans sa veste, et mangea ses udon.

* * *

CHAPITRE 5 — QUELQUE CHOSE DE PLUS LOURD

C’est arrivé un jeudi de mars, vers deux heures du matin. Un de ces jeudis de fin d’hiver où le froid desserrait un peu son étau et où une odeur de terre mouillée montait des jardins du palais impérial, traversait Hibiya et venait se glisser par les fenêtres entrouvertes du deuxième étage. Kenjiro faisait sa ronde habituelle, aile sud, avec cette démarche de félin nocturne qu’il avait perfectionnée au fil des mois. Il passa devant la chambre 211 sans ralentir.

C’est là qu’il entendit.

Deux voix. Pas des voix d’officiers ivres, pas le bavardage mou des hommes qui s’ennuient loin de chez eux. Deux voix basses, tendues, rapides — le débit de gens qui savent que ce qu’ils disent a du poids et que les murs ont parfois des oreilles, mais qui comptent sur l’heure tardive et la fatigue du monde pour les protéger.

L’acoustique de Wright fit le reste. Le décrochement du couloir, juste devant la 211, créait cette poche sonore que Kenjiro avait repérée depuis longtemps. Il n’eut pas à s’arrêter. Il ralentit imperceptiblement — deux secondes, peut-être trois — le temps qu’une phrase entière lui parvienne, nette comme une lame.

— Ishii est intouchable. Washington a été clair là-dessus. Ses recherches valent plus que n’importe quel procès.

Puis la deuxième voix, plus grave, avec un accent du Sud que Kenjiro avait appris à reconnaître — la Géorgie, peut-être, ou les Carolines :

— Le problème, c’est que les Soviétiques le savent. Ils ont leurs propres témoins. Si ça sort au tribunal, on ne pourra plus…

Kenjiro était passé. Trois secondes. Deux phrases. Un nom.

Ishii.

Il continua sa ronde. Ses mains ne tremblaient pas, ses pas ne changèrent pas de rythme, son visage resta ce masque de neutralité professionnelle qu’il portait depuis des années comme une seconde peau. Mais dans sa tête, quelque chose venait de se déplacer — un poids, une masse, comme quand on découvre qu’un plancher qu’on croyait solide repose sur du vide.

Ishii Shirō. Tout le monde connaissait ce nom au Japon, même si personne ne le prononçait. Lieutenant-général de l’armée impériale, médecin, directeur de l’Unité 731 — cette unité de recherche biologique installée à Pingfang, en Mandchourie, où l’on avait mené des expériences sur des prisonniers de guerre vivants. Chinois, Coréens, Russes, quelques Américains aussi, disait-on. Des expériences que Kenjiro ne se forçait pas à imaginer parce qu’il n’avait pas besoin de se forcer — les rumeurs avaient circulé dans l’armée, par bribes, par sous-entendus, avec cette horreur supplémentaire que donne le non-dit. Vivisections sans anesthésie. Inoculation de la peste, du choléra, de l’anthrax. Congélation de membres pour étudier les gelures. Les cobayes humains étaient appelés maruta — bûches de bois. La langue elle-même participait de l’effacement.

Et maintenant, dans une chambre de l’Imperial Hotel, deux Américains discutaient de la protection d’Ishii. Pas de son jugement. De sa protection.

Kenjiro termina sa ronde. Il vérifia les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. Il passa devant la 307 — lumière allumée, comme toujours — sans s’arrêter. Il descendit au rez-de-chaussée, traversa le hall, fit un détour par la lingerie pour vérifier une serrure qui coinçait depuis trois jours. Chacun de ces gestes était exécuté avec une précision mécanique, et cette mécanique était la seule chose qui le séparait de la panique. Non — pas la panique. Quelque chose de pire. La compréhension.

Il comprenait. Pour la première fois depuis qu’il avait pris la première enveloppe dans le restaurant de Shinbashi, il comprenait que ce qu’il faisait n’était pas un commerce de broutilles. Les ivresses du colonel Everett, les visites nocturnes du commandant Prewitt, les habitudes alimentaires des diplomates australiens — c’était de l’écume, du remplissage, la monnaie de singe de l’espionnage. Mais ceci — Ishii, les recherches biologiques, l’accord secret entre Washington et un criminel de guerre — ceci était autre chose. Ceci avait un poids spécifique que toutes les enveloppes du monde ne pourraient pas compenser.

*

Le jeudi suivant, il retrouva Okada à Shinbashi. Il faisait encore froid, mais le rideau bleu du restaurant claquait dans un vent qui sentait déjà le printemps — cette odeur de boue et de promesse que Tokyo a en mars, quand la ville hésite entre la mort de l’hiver et l’obscénité des cerisiers.

Kenjiro s’assit. La patronne posa le bol de udon. Il raconta les choses habituelles — les allées et venues, les conversations surprises, les détails sans importance qu’Okada absorbait avec sa patience de puits sans fond. Puis il marqua une pause. Pas une pause calculée — il ne savait pas calculer ces choses-là — mais une pause qui venait du corps, de cette résistance physique qu’on éprouve avant de sauter d’un endroit élevé.

— J’ai entendu quelque chose, dit-il. Quelque chose de différent.

Okada ne bougea pas. Ses mains restèrent posées de part et d’autre du bol, ses yeux ne changèrent pas d’expression. Mais Kenjiro sentit — dans l’air, dans l’infime modification de la tension entre eux — que l’homme venait de passer d’un état à un autre, comme un animal qui dresse l’oreille.

Il raconta. Les deux voix, la chambre 211, le nom d’Ishii, la phrase sur Washington, les recherches qui valent plus que n’importe quel procès. Il raconta avec exactitude, sans rien ajouter ni retrancher, en reproduisant les mots anglais tels qu’il les avait entendus. Il vit Okada les recevoir — les peser, les retourner, les classer dans cette architecture invisible que l’homme construisait depuis des mois à partir des miettes que Kenjiro lui apportait.

Il y eut un silence. Plus long que d’habitude. Okada prit pour la première fois une gorgée de son thé — geste minuscule, presque imperceptible, mais que Kenjiro nota comme on note un craquement dans une structure qu’on croyait rigide.

— Savez-vous qui occupait la chambre 211 ? demanda Okada.

— Je vérifierai.

— Faites-le. Et si vous pouvez savoir à quels bureaux ces hommes sont rattachés, ce serait utile.

Utile. Le mot était nouveau. Jusque-là, Okada n’avait jamais qualifié les informations de Kenjiro. Elles étaient reçues, absorbées, payées — mais jamais évaluées. L’apparition de ce mot — utile — changeait la nature du contrat. Kenjiro n’était plus un simple collecteur de bruit ambiant. Il était devenu, en trois secondes et deux phrases, quelqu’un dont les informations comptaient.

— Samejima-san.

Okada avait posé ses mains à plat sur la table. Ses ongles étaient coupés court, très propres. Des mains d’une neutralité absolue.

— Ce que vous avez entendu est important. Mais il est essentiel que vous compreniez une chose : l’importance ne doit rien changer à votre comportement. Vous continuez exactement comme avant. Les mêmes rondes, les mêmes gestes, la même invisibilité. Si vous commencez à chercher, si vous changez vos habitudes, si vous vous attardez devant certaines portes, vous serez repéré. Et les gens qui occupent la chambre 211 ne sont pas des colonels ivres. Ce sont des gens qui font attention.

Le mot qu’il n’avait pas prononcé, celui que Kenjiro entendait quand même dans le blanc de la phrase, c’était renseignement. Intelligence, comme disaient les Américains. Ces hommes de la 211 n’étaient pas des militaires ordinaires. Ils appartenaient à cette zone grise de l’occupation où les uniformes se mêlaient aux costumes civils, où les ordres venaient de Washington et non de MacArthur, où la guerre froide — qui n’avait pas encore de nom mais qui avait déjà une odeur — commençait à redessiner les alliances et les trahisons.

— Je comprends, dit Kenjiro.

— Bien.

L’enveloppe, ce soir-là, était sensiblement plus épaisse que les précédentes. Kenjiro la glissa dans sa veste sans la regarder. En sortant du restaurant, il leva les yeux vers le ciel de Shinbashi. Les étoiles n’étaient pas visibles — elles ne l’étaient jamais à Tokyo, même avant la guerre, la ville les avait toujours mangées — mais il y avait une lune, fine, tranchante, posée sur le toit d’un immeuble comme une lame oubliée.

Il rentra chez lui. Il ne compta pas les billets. Il savait, sans les compter, qu’ils représentaient quelque chose de nouveau — non pas un salaire, non pas un cadeau, mais un prix. Et que ce prix, comme tous les prix véritables, n’avait pas de rapport avec l’argent.

* * *

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