Samejima — Chapitres 6 à 10

Publié le 03 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Samejima

Samejima

Chapitres 6 à 10

CHAPITRE 6 — LE TRIBUNAL DES OMBRES

Le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient siégeait dans l’ancien bâtiment du ministère de la Guerre, à Ichigaya, à quelques kilomètres de l’Imperial. Kenjiro n’y était jamais allé. Personne n’y allait — pas les Japonais ordinaires, du moins. Les audiences étaient publiques en théorie, mais en pratique il fallait des accréditations, de l’anglais, et cette forme particulière de courage ou de masochisme qui consiste à regarder son propre pays se faire juger par ceux qui l’ont vaincu.

Il en entendait parler, pourtant. Partout. Dans les journaux qu’il lisait l’après-midi — l’Asahi Shimbun, quand il en trouvait un exemplaire dans la salle de repos du personnel —, dans les conversations murmurées de ses collègues, dans l’air même de Tokyo qui, au printemps 1947, vibrait d’une tension sourde, comme un arc bandé que personne n’ose relâcher.

Vingt-huit accusés. Des généraux, des amiraux, des ministres, des diplomates. Tojo Hideki, l’ancien premier ministre, celui qui avait déclenché la guerre, assis dans le box des accusés avec son crâne rasé et ses lunettes rondes, diminué, méconnaissable — il avait tenté de se suicider en septembre 1945, une balle dans la poitrine, mais les médecins américains l’avaient sauvé pour pouvoir le pendre. L’ironie était si parfaite qu’elle en devenait métaphysique.

Kenjiro lisait les comptes rendus avec une attention qu’il ne se connaissait pas. Non par intérêt juridique — le droit ne l’avait jamais intéressé — mais parce que ces noms, ces grades, ces accusations résonnaient dans les couloirs de l’Imperial comme des échos déformés. Le tribunal jugeait la guerre. L’hôtel hébergeait les juges. Et entre les deux, dans le secret des conversations nocturnes, se tramait autre chose — des négociations, des protections, des amnisties discrètes dont le nom d’Ishii n’était que la face visible.

Après la nuit de la chambre 211, Kenjiro avait vérifié le registre. Les occupants étaient enregistrés sous les noms de Davis et Keller, sans grade ni affiliation. « Civilian consultants » — c’est tout ce que le registre indiquait. L’expression était un euphémisme si transparent qu’il en devenait opaque. Les consultants civils, à l’Imperial, étaient souvent des hommes du CIC — le Counter Intelligence Corps — ou de la toute jeune Central Intelligence Group, qui deviendrait bientôt la CIA. Des hommes qui n’existaient pas officiellement, qui n’avaient pas de bureau connu, qui se déplaçaient entre les hôtels et les bâtiments administratifs de l’occupation comme des poissons entre les récifs.

Il rapporta les noms à Okada. Davis et Keller. Consultants civils. Chambre 211, aile sud. Okada écouta, hocha imperceptiblement la tête, et ne posa aucune question. Ce silence était plus éloquent que n’importe quel commentaire. Okada savait déjà. Ou du moins il savait assez pour que les noms confirment ce qu’il soupçonnait.

*

Les semaines qui suivirent, Kenjiro remarqua un changement dans les questions d’Okada. Elles n’étaient plus vagues — elles ne l’avaient peut-être jamais été, mais maintenant leur direction était perceptible. Okada voulait savoir qui, parmi les Américains de l’Imperial, rencontrait des Japonais en civil. Qui recevait des visites tardives de gens qui n’étaient pas en uniforme. Qui avait des enveloppes sur sa table de nuit, des documents qu’on ne laisse pas traîner, des conversations qu’on interrompt quand quelqu’un entre dans la pièce.

— Le tribunal va prononcer ses verdicts dans quelques mois, dit Okada un soir, entre deux gorgées de thé qu’il ne buvait pas. Ce qui se décide en ce moment, ce n’est pas qui sera pendu — ça, c’est déjà joué. Ce qui se décide, c’est qui ne sera jamais jugé. Et pourquoi.

C’était la première fois qu’Okada livrait un contexte. D’habitude, il prenait les informations sans rien donner en retour — pas d’analyse, pas de cadre, pas de « voilà pourquoi c’est important ». Cette rupture de méthode inquiéta Kenjiro plus qu’elle ne le rassura. Si Okada parlait, c’est qu’il avait besoin que Kenjiro comprenne. Et s’il avait besoin que Kenjiro comprenne, c’est que ce qui allait suivre nécessitait plus que de l’obéissance aveugle. Ça nécessitait de la complicité.

— Les Américains protègent des gens, continua Okada. Des scientifiques, des officiers du renseignement, des hommes qui ont fait des choses pendant la guerre que le tribunal devrait juger mais ne jugera pas. Parce que ces hommes savent des choses. Parce qu’ils ont des compétences que Washington veut récupérer avant que les Soviétiques ne le fassent. C’est une course, Samejima-san. Une course entre deux empires pour récupérer les restes du nôtre.

Kenjiro écoutait. La patronne avait baissé le rideau de l’entrée — elle fermait, il était presque vingt-trois heures. Dans la cuisine, un robinet gouttait avec une régularité d’horloge. Dehors, un chat traversa la ruelle en silence.

— Et vous, dit Kenjiro. Vous êtes du côté de quel empire ?

Okada le regarda. Pour la première fois, quelque chose passa dans ses yeux — pas de la colère, pas de la surprise, mais une sorte de reconnaissance, comme s’il venait de mesurer Kenjiro à sa juste taille et que la mesure lui convenait.

— Du nôtre, dit-il. De ce qu’il en reste.

*

Ce qui restait du leur. Kenjiro y pensa en rentrant chez lui cette nuit-là, sous la pluie fine d’avril qui transformait les rues de Nishi-Kanda en miroirs noirs. Qu’est-ce qui restait de l’empire ? Les ruines, le tribunal, l’empereur diminué qu’on avait photographié à côté de MacArthur — cette photo terrible, devenue instantanément célèbre, où Hirohito se tenait raide dans son costume civil, minuscule, à côté du géant américain en manches de chemise qui posait les mains sur les hanches avec la décontraction d’un propriétaire. La photo avait été publiée dans tous les journaux. Le Japon entier l’avait vue. Et le Japon entier avait compris, en la regardant, quelque chose qu’aucun discours de capitulation n’avait pu transmettre aussi clairement : c’était fini. Pas la guerre — la guerre était finie depuis longtemps. Non, ce qui était fini, c’était l’idée même que le Japon avait eue de lui-même.

Et dans ces décombres — dans cet espace vertigineux entre ce qu’on avait été et ce qu’on ne savait pas encore devenir — des hommes comme Okada continuaient à agir. À collecter. À tisser leurs réseaux invisibles. Pour qui ? Pour quoi ? Kenjiro ne savait pas. La réponse d’Okada — « du nôtre, de ce qu’il en reste » — pouvait signifier n’importe quoi. Un patriotisme résiduel. Une nostalgie impériale. Un nationalisme reconstitué dans l’ombre. Ou simplement l’habitude — cette habitude des anciens officiers du renseignement qui ne savent pas s’arrêter, comme les requins ne savent pas cesser de nager sous peine de mourir.

Requin. Samejima. Il pensa à son propre nom et faillit sourire.

*

Le rapport entre Kenjiro et Okada changea après cette conversation. Pas ostensiblement — les rendez-vous restaient hebdomadaires, le lieu ne variait pas, les enveloppes continuaient d’apparaître sur la table du restaurant avec la même discrétion. Mais la qualité du silence entre eux s’était modifiée. Avant, c’était le silence d’un employeur et d’un employé. Maintenant, c’était celui de deux hommes qui savent quelque chose ensemble et que ce savoir lie plus sûrement qu’un contrat.

Okada posa des questions plus précises. Il voulait les horaires des allées et venues de Davis et Keller. Il voulait savoir si d’autres « consultants civils » étaient arrivés à l’Imperial. Il voulait savoir, surtout, si des Japonais — des Japonais en civil, bien habillés, qui ne ressemblaient pas au personnel — venaient rencontrer les Américains dans les étages.

Kenjiro observa. Et il vit.

Il y en avait. Pas beaucoup — deux ou trois, qui venaient toujours le soir, toujours par l’entrée principale, avec cette assurance des gens qui ont un rendez-vous et une raison d’être là. Ils montaient au deuxième étage, frappaient à des portes qui s’ouvraient immédiatement, et disparaissaient à l’intérieur pour une heure ou deux. L’un d’eux — un homme d’une soixantaine d’années, mince, le dos très droit, avec des lunettes à monture d’écaille — rappelait quelque chose à Kenjiro. Pas un visage qu’il avait vu, mais un type de visage. L’allure d’un homme qui a commandé. L’aisance de quelqu’un qui a l’habitude d’être obéi et qui, même dans la défaite, ne sait pas courber l’échine. Un ancien militaire de haut rang. Un médecin, peut-être.

Il décrivit cet homme à Okada. L’homme aux lunettes d’écaille, la soixantaine, le dos droit, la visite au deuxième étage un mardi soir de mai. Okada écouta sans bouger. Puis il demanda, d’une voix dont la neutralité même était une forme de tension :

— Avez-vous vu dans quelle chambre il est entré ?

— La 211.

Le silence qui suivit dura peut-être dix secondes. Ce fut le plus long silence de tous leurs jeudis soirs. La patronne faisait du bruit dans sa cuisine. Un tramway passa au loin avec son grincement de ferraille. Okada prit son thé et, pour la deuxième fois depuis qu’ils se connaissaient, en but une gorgée.

— L’enveloppe de cette semaine sera différente, dit-il simplement.

Kenjiro ne demanda pas en quoi. Il le sut en rentrant chez lui, quand il ouvrit l’enveloppe sous le réverbère de Nishi-Kanda. Elle contenait quatre fois la somme habituelle.

Il la rangea entre les lattes du plancher avec les autres. Le petit tas de billets commençait à ressembler à quelque chose. Pas à une fortune — à un piège. Le genre de piège qu’on construit soi-même, billet après billet, jeudi après jeudi, et dont on ne remarque les barreaux que lorsqu’il est trop tard pour en sortir.

Il se coucha. Dehors, un rossignol chantait dans le cerisier du voisin — les cerisiers étaient en fleurs, Tokyo se noyait de rose et de blanc, et cette beauté, comme toujours au Japon, était indissociable de la certitude qu’elle allait finir.

* * *

CHAPITRE 7 — LA FEMME DU TROISIÈME ÉTAGE

Elle apparut en juin.

Pas de la manière dont apparaissent les gens importants — avec du bruit, des bagages, un cortège de porteurs. Elle arriva comme arrivent les choses qui vont changer le cours d’une vie : sans prévenir, par la bande, en se glissant dans l’angle mort du regard.

Kenjiro la vit pour la première fois un lundi soir, vers vingt-trois heures. Il montait l’escalier de service entre le deuxième et le troisième étage quand elle sortit de la chambre 309 — deux portes après la suite de Harwood, le mystérieux Mr. Harwood dont la lumière ne s’éteignait jamais. Elle portait un tailleur gris, sobre, coupé à l’occidentale mais avec quelque chose dans la façon de le porter — la rectitude du dos, la retenue des épaules — qui était irréductiblement japonais. Ses cheveux étaient relevés en un chignon serré. Elle tenait une serviette en cuir sous le bras. Pas un sac à main — une serviette. L’objet d’une femme qui travaille.

Elle ne le regarda pas. Elle passa devant lui comme on passe devant un meuble — sans hostilité, sans gêne, avec cette indifférence polie que les Japonais ont perfectionnée comme un art et que les Américains prennent pour de la soumission. Elle tourna dans le couloir en direction de l’ascenseur et disparut.

Kenjiro continua sa ronde. Mais il nota, dans sa carte mentale de l’Imperial, un point nouveau : chambre 309, une Japonaise, vingt-trois heures, tailleur gris, serviette en cuir. Ce n’était rien. C’était quelque chose.

*

Il la revit le mercredi suivant. Et le vendredi. Et le lundi d’après. Elle sortait toujours de la 309, toujours entre vingt-deux et vingt-trois heures, toujours avec la serviette, toujours seule. Elle ne dormait pas à l’hôtel — elle y venait, elle y travaillait, et elle repartait. Le registre indiquait que la 309 était occupée par un « Mr. Warren, Bureau of Economic Affairs ». Bureau des affaires économiques. Encore un de ces intitulés anodins qui pouvaient signifier tout et n’importe quoi dans le Tokyo de l’occupation.

Kenjiro ne la mentionna pas à Okada. Pas encore. Il voulait d’abord comprendre ce qu’elle faisait là — non pas par scrupule, ni par galanterie, mais parce que garder des informations en réserve était devenu chez lui un réflexe, une stratégie de survie dans un jeu dont il ne connaissait pas toutes les règles. On ne donne pas tout d’un coup. On ne vide pas le sac. On garde un billet plié, toujours.

Ce fut elle qui lui parla la première.

Un vendredi de la fin juin. L’air de Tokyo était devenu une éponge — l’humidité de la saison des pluies s’infiltrait partout, dans les couloirs de l’Imperial, dans les uniformes des Américains qui suaient comme des chevaux, dans les joints de brique de Wright où une moisissure verte commençait à fleurir. Kenjiro faisait sa ronde du troisième étage. En passant devant la 309, il la trouva debout dans l’encadrement de la porte ouverte, une cigarette à la main, qui regardait le couloir avec l’expression de quelqu’un qui attend que le monde lui propose quelque chose d’intéressant.

— Vous avez du feu ? demanda-t-elle en japonais.

La question était absurde — elle avait déjà allumé sa cigarette. Mais Kenjiro comprit que la question n’était pas la question. Elle voulait qu’il s’arrête. Elle voulait le voir de face. Depuis des semaines, ils se croisaient de profil, de dos, en silhouette — elle voulait le regarder.

Il sortit une boîte d’allumettes de sa poche. Il en frotta une. La flamme éclaira le visage de la femme. Elle avait une trentaine d’années, peut-être un peu plus. Des traits nets, sans douceur excessive — un visage de structure, pas de décoration. Les yeux surtout. Deux yeux noirs, très écartés, avec cette qualité d’attention qu’ont les gens qui lisent beaucoup ou qui mentent souvent, et qui parfois sont les mêmes.

— Merci, dit-elle. Vous êtes le veilleur de nuit ?

— Oui.

— Chaque nuit ?

— Chaque nuit.

Elle tira sur sa cigarette. La fumée monta dans le couloir de Wright, se mêlant à l’air humide, et pendant un instant Kenjiro eut l’impression que les motifs géométriques des murs se déformaient légèrement, comme sous l’effet de la chaleur ou d’un rêve.

— C’est un beau bâtiment, dit-elle. Dommage qu’il serve à ça.

Elle fit un geste vague qui englobait l’hôtel, l’occupation, l’état du monde. Puis elle sourit — un sourire rapide, presque furtif, qui disparut avant que Kenjiro ait pu décider s’il était triste ou moqueur — et referma la porte.

Il resta un moment devant la 309. Pas longtemps — trois secondes, peut-être cinq. Le temps de sentir, dans l’air du couloir, le fantôme de sa cigarette et autre chose, plus ténu, plus dangereux : le parfum d’une personne qui ne le traitait pas comme un meuble.

*

Elle s’appelait Reiko Shibasaki. Il l’apprit par Tanabe, le serveur discret qui montait les plateaux à Harwood et qui, à l’occasion, montait aussi du thé à la 309. Tanabe était un bavard — pas un bavard bruyant, mais un de ces hommes silencieux qui, lorsqu’on leur pose la bonne question au bon moment, laissent échapper des choses comme on laisse échapper de l’eau entre les doigts.

— Shibasaki-san ? Elle est interprète, dit Tanabe en rangeant des verres dans l’office du troisième étage. Pour les Américains. Elle traduit des documents, je crois. Peut-être aussi pour le tribunal, mais je ne suis pas sûr. Elle est très polie. Elle dit toujours merci quand je pose le plateau.

Interprète. Le mot avait, dans le Japon de l’occupation, une charge particulière. Les interprètes étaient les passeurs — ceux qui franchissaient la frontière de la langue, et donc de tout le reste. Ils avaient accès aux deux mondes, ils entendaient ce que les autres ne comprenaient pas, ils savaient ce que personne d’autre ne savait. Ils étaient, à leur manière, des espions naturels — non pas parce qu’ils voulaient espionner, mais parce que la compréhension est déjà une forme de possession.

Reiko Shibasaki, interprète. Elle traduisait des documents pour un certain Mr. Warren, bureau des affaires économiques, chambre 309. Elle travaillait tard, seule, et elle fumait des cigarettes dans le couloir de Frank Lloyd Wright en regardant passer les fantômes.

Kenjiro se demanda — pas avec son cerveau d’espion, pas avec le calcul froid qu’Okada attendait de lui, mais avec quelque chose de plus ancien, de plus lent, de plus humain — ce qu’une femme comme elle faisait à vingt-trois heures dans un couloir d’hôtel occupé par les vainqueurs. Il se demanda si elle avait faim, elle aussi, et quelle forme prenait sa faim.

*

Ils se reparlèrent la semaine suivante. Et la semaine d’après. Pas des conversations — des échanges. Trois phrases, cinq phrases, dans le couloir du troisième étage, toujours entre vingt-deux heures et minuit, toujours debout, toujours avec la distance polie de deux personnes qui ne se connaissent pas et qui savent qu’elles ne devraient probablement pas se connaître.

Elle parlait un japonais impeccable, avec une pointe d’accent qui trahissait une enfance à Kyoto ou dans le Kansai. Elle faisait des remarques sur l’architecture de Wright — intelligentes, précises, comme si elle avait lu quelque chose à ce sujet. Elle ne posait pas de questions sur lui. Elle ne demandait pas d’où il venait, ce qu’il avait fait pendant la guerre, pourquoi il travaillait la nuit. Cette absence de curiosité était soit de la discrétion, soit de l’indifférence, et Kenjiro ne savait pas laquelle des deux il préférait.

Un soir, elle dit :

— Vous savez ce qui me frappe dans cet hôtel ? C’est que tout le monde surveille tout le monde, et que personne ne s’en rend compte.

Kenjiro sentit un froid traverser ses os. Il la regarda. Elle fumait tranquillement, adossée au mur, les yeux fixés sur un point du couloir que lui ne pouvait pas voir.

— Les Américains surveillent les Japonais, continua-t-elle. Les Japonais surveillent les Américains. Les Soviétiques surveillent tout le monde. Et le bâtiment de Wright regarde tout ça avec l’ironie d’un architecte qui savait que les murs ont des oreilles.

Elle écrasa sa cigarette sur la semelle de sa chaussure — geste incongru, presque masculin, qui contredisait l’élégance de son tailleur — et rentra dans la 309.

Kenjiro ne dormit pas ce matin-là. Allongé sur son futon de Nishi-Kanda, il fixa le plafond en écoutant les bruits de la rue — les marchands ambulants, les tramways, un chien qui aboyait au loin — et il se demanda si Reiko Shibasaki savait, si elle soupçonnait, ou si elle avait simplement dit une vérité générale sans penser à lui en particulier.

Il ne la mentionna toujours pas à Okada.

C’était, il le savait, la première erreur.

* * *

CHAPITRE 8 — L’ENGRENAGE

L’été arriva d’un coup, comme une gifle. Tokyo passa en quelques jours du gris pluvieux de la saison des pluies à une chaleur blanche, aveuglante, qui écrasait la ville comme un poing. L’Imperial devenait une étuve. Le système de ventilation de Wright — ingénieux en théorie, capricieux en pratique — ne suffisait plus. Les Américains avaient fait installer des ventilateurs électriques dans les couloirs, de gros engins chromés qui brassaient l’air chaud avec un ronronnement de bombardier au repos. Le bruit couvrait les conversations. Ce qui, du point de vue de Kenjiro, était à la fois un problème et une protection.

Okada changea les règles.

Ce fut progressif — avec Okada, tout était progressif, comme l’érosion d’une falaise ou le travail de l’eau dans la pierre. D’abord, il demanda des détails supplémentaires sur Harwood, le locataire de la 307. Kenjiro rapporta ce qu’il savait : la lumière permanente, les visites irrégulières, le serveur Tanabe, l’absence de tout signe distinctif dans le registre. Okada écouta avec son attention de puits et demanda, de sa voix de soie :

— Serait-il possible de savoir ce que Tanabe lui monte à manger ?

La question semblait absurde. Ce qu’un homme mange. Mais Kenjiro avait appris, au fil des mois, qu’Okada ne posait jamais de questions absurdes — seulement des questions dont l’utilité n’apparaissait que plus tard, comme les pièces d’un puzzle qu’on assemble à l’aveugle.

Il interrogea Tanabe. Le serveur, fidèle à sa nature de bavard discret, répondit avec une minutie de protocole : Harwood prenait du thé le matin — du thé noir, pas du café, ce qui était inhabituel pour un Américain. Un sandwich à midi, toujours au pain de seigle. Le soir, de la soupe et du riz — du riz, pas du steak, pas de pommes de terre. Harwood mangeait comme un Japonais. Et il lisait en japonais — Tanabe avait aperçu des livres sur la table, des livres en caractères, pas en alphabet latin.

Kenjiro rapporta tout cela à Okada. Il vit l’information atterrir derrière les lunettes à monture fine, il vit le classement invisible s’opérer, et il comprit — sans qu’Okada eût à le dire — que Harwood n’était pas un simple résident américain. Harwood était un Américain qui connaissait le Japon de l’intérieur. Un vieux routier. Un spécialiste. Et les spécialistes, dans l’occupation, jouaient un rôle que les simples officiers ne jouaient pas.

Puis Okada demanda autre chose. Des numéros de chambre. Non pas au hasard — des numéros précis. Il voulait savoir qui occupait les chambres 215, 216, et 220. Kenjiro vérifia le registre : des noms américains, des grades militaires, rien d’extraordinaire. Mais Okada voulait plus. Il voulait savoir si ces hommes se voyaient entre eux, s’ils dînaient ensemble, s’ils se croisaient dans les couloirs. Il voulait reconstituer un réseau — pas un réseau de conspirateurs, pas quelque chose de spectaculaire, mais le tissu ordinaire des relations entre des hommes qui partagent un projet commun sans jamais le nommer.

— Je ne peux pas surveiller tout un étage, dit Kenjiro.

C’était la première fois qu’il opposait une résistance. Le mot « surveiller » lui avait échappé — il avait toujours pensé à ce qu’il faisait en termes d’écoute, d’observation, de collecte passive. Surveiller était un verbe actif, un verbe d’espion, et en le prononçant il se retrouva face à ce qu’il avait passé des mois à esquiver : la nature exacte de son activité.

Okada ne cilla pas.

— Vous avez raison. Je ne vous demande pas de surveiller un étage. Je vous demande de faire ce que vous faites déjà — marcher, regarder, écouter — mais avec un peu plus de direction. Vous êtes un veilleur de nuit, Samejima-san. Tout ce que je vous demande, c’est de veiller un peu mieux.

La formulation était si élégante, si parfaitement calibrée, que Kenjiro sentit la mâchoire du piège se refermer avec la douceur d’un gant de velours. Veiller un peu mieux. Comme si c’était la même chose. Comme si la différence entre observer et espionner n’était qu’une question de degré, et non de nature.

Mais il ne protesta pas. Parce que l’enveloppe était là, sur la table, et qu’il y avait dans cette enveloppe l’équivalent d’un mois de loyer, et que son propriétaire avait encore augmenté, et que l’été à Tokyo coûtait presque aussi cher que l’hiver parce qu’il fallait de la glace, de l’eau, du ventilateur, et que la faim — cette faim qu’il avait crue vaincue — revenait par la marge, pas la faim du ventre mais celle du calcul, l’angoisse arithmétique de l’homme qui sait que les chiffres ne tombent jamais juste.

Il prit l’enveloppe. Il la glissa dans sa veste.

*

Le piège avait une mécanique propre, et cette mécanique était celle de l’escalade insensible. Chaque semaine, Okada demandait un peu plus. Jamais beaucoup — la différence entre une semaine et la suivante était à peine perceptible, comme la différence de niveau de l’eau dans un bain qui se remplit goutte à goutte. Mais la somme de ces imperceptibles déplacements produisait, au bout de quelques mois, un changement radical. Kenjiro n’était plus le même homme que celui qui avait pris la première enveloppe dans le restaurant de Shinbashi. Il ne marchait plus de la même façon dans les couloirs de l’Imperial. Ses rondes avaient changé — subtilement, insidieusement, elles s’étaient reconfigurées autour des points d’intérêt d’Okada. Il passait plus souvent devant certaines portes. Il s’attardait dans certains escaliers. Il avait trouvé des prétextes — une serrure à vérifier, une fenêtre qui coinçait — pour justifier sa présence dans des zones où il n’avait pas de raison d’être.

Et le pire — le pire n’était pas le risque, ni la peur, ni la culpabilité, parce que Kenjiro ne ressentait aucune de ces choses avec la netteté qu’on leur prête dans les romans. Le pire était le plaisir. Un plaisir froid, discret, inavouable — le plaisir de savoir. De savoir ce que les autres ne savaient pas. De marcher dans des couloirs où cent personnes passaient chaque jour sans rien voir, et de voir, lui, le dessin caché sous le dessin visible. L’architecture secrète de Wright n’était rien à côté de l’architecture secrète de l’occupation, et Kenjiro la déchiffrait, nuit après nuit, avec la patience d’un archéologue et la précision d’un horloger.

Il savait maintenant que Davis et Keller, chambre 211, appartenaient au G‑2 — la section renseignement de l’état-major de MacArthur. Il savait que leurs visiteurs japonais en civil étaient d’anciens officiers de l’armée impériale que les Américains recyclaient comme informateurs contre les communistes. Il savait que Harwood, chambre 307, était probablement un civil rattaché à une agence de Washington dont personne ne prononçait le nom dans les couloirs. Il savait que le colonel Everett, malgré ses soirées au bourbon et ses appels mélancoliques, participait à des réunions au deuxième étage qui n’apparaissaient sur aucun planning officiel. Il savait tout cela, et il le rapportait à Okada, jeudi après jeudi, dans le restaurant de nouilles de Shinbashi, et Okada le recevait avec son calme de moine et le payait avec des enveloppes de plus en plus lourdes.

Et Kenjiro se demandait parfois — dans ces moments de flottement entre le sommeil et la veille, le matin, quand la lumière de Nishi-Kanda entrait par les cloisons disjointes et dessinait sur le plafond des motifs qui ressemblaient aux ornements de Wright — ce qui se passerait quand il n’aurait plus rien à donner. Quand Okada aurait obtenu ce qu’il voulait. Quand l’architecture secrète serait entièrement cartographiée et que le cartographe deviendrait inutile.

Il connaissait la réponse, bien sûr. Il l’avait connue dès le premier soir, dès la première enveloppe, dès le premier bol de udon tiède dans le restaurant sans nom de Shinbashi. Mais connaître une réponse et l’accepter sont deux opérations différentes, et entre les deux il y a un espace — un espace vertigineux, sans fond — où un homme peut vivre très longtemps en faisant semblant de ne pas regarder en bas.

* * *

CHAPITRE 9 — LES AMÉRICAINS

Il faut parler d’eux.

Non pas comme des ennemis ni comme des vainqueurs — Kenjiro avait dépassé ces catégories depuis longtemps — mais comme des êtres humains qui vivaient dans un hôtel loin de chez eux, dans un pays dont ils ne comprenaient presque rien, et qui tuaient le temps entre deux mémos classifiés en buvant, en jouant aux cartes, en écrivant des lettres à des femmes qu’ils oubliaient lentement et en rêvant d’un steak qui aurait le goût exact de celui de leur mère.

Le colonel Arthur Everett, chambre 312, était le plus pathétique d’entre eux, et donc le plus humain. Un homme massif, rougeaud, avec des mains de fermier du Midwest et des yeux d’un bleu délavé qui avaient dû être beaux vingt ans plus tôt, avant que le bourbon ne les noie. Il avait fait la guerre dans le Pacifique — Guadalcanal, Iwo Jima, les noms qu’on ne prononçait pas sans baisser la voix — et il portait cette guerre sur ses épaules comme un manteau trop lourd qu’il ne pouvait pas retirer. La nuit, il buvait. Le jour, il siégeait dans des commissions dont Kenjiro ignorait l’objet. Il téléphonait à sa femme, Martha, une fois par semaine, et ces appels — que Kenjiro captait en fragments, de l’escalier de service — avaient la texture de ces conversations où l’on s’accroche à des mots parce qu’on a plus rien d’autre à quoi s’accrocher.

— Everything’s fine here, Martha. The weather’s nice. I’ll be home soon.

Rien n’allait bien. Le temps était abominable. Et il ne rentrerait pas bientôt. Mais la voix d’Everett, quand il disait ces mensonges, avait une douceur si désarmante que Kenjiro — l’espion, le traître, l’homme invisible — détournait les yeux comme on les détourne devant une nudité involontaire.

Everett buvait son bourbon seul, en écoutant Billie Holiday. « Strange Fruit ». La chanson revenait souvent, avec sa voix brisée et ses images de pendaison, et Kenjiro se demandait si Everett voyait dans cette chanson quelque chose qui ressemblait à Tojo au bout d’une corde, ou à autre chose de plus personnel, de plus noir, quelque chose qu’il ne confierait jamais à Martha ni à personne d’autre, et qui mourrait avec lui dans une chambre d’hôtel à dix mille kilomètres de l’Ohio.

*

Le commandant James Prewitt, chambre 218, était d’une autre espèce. Plus jeune, plus vif, avec cette énergie nerveuse des gens qui croient encore que le monde peut être amélioré et que l’Amérique est l’outil de cette amélioration. Prewitt avait étudié la littérature anglaise à Yale avant la guerre — détail que Kenjiro avait glané d’une conversation entendue au bar — et il apportait à l’occupation un enthousiasme d’anthropologue qui aurait été touchant s’il n’avait pas été, en même temps, légèrement insupportable.

Prewitt collectionnait les estampes. Il achetait des ukiyo‑e au marché noir d’Ueno — des Hiroshige, des Utamaro, parfois un Hokusai douteux qu’il payait une fortune et qui était probablement faux. Il les étalait sur son lit le soir et les regardait pendant des heures, avec une admiration qui, chez un homme d’une nation occupante, avait quelque chose d’obscène et de sincère à la fois. Il aimait le Japon. Il l’aimait comme on aime ce qu’on a détruit — avec un mélange de fascination et de remords qui ne se résout jamais tout à fait.

Et il y avait Yuki. La femme qui venait trois fois par semaine et qui lisait Keats. Kenjiro ne l’avait jamais vue — il n’entendait que sa voix, à travers la cloison mince de l’aile sud, mais cette voix suffisait. Une voix basse, modulée, avec un rire qui montait par paliers comme une gamme et qui s’arrêtait toujours un cran avant l’éclat. Elle parlait un anglais remarquable — pas l’anglais de caserne des pan-pan girls, mais un anglais de bibliothèque, ciselé, avec des mots qu’elle choisissait comme on choisit des pierres dans un jardin. Elle et Prewitt discutaient de littérature, de musique, de la couleur du ciel au-dessus du mont Fuji, et ces conversations avaient une beauté triste parce qu’elles se déroulaient dans l’espace exact de l’impossible — un Américain et une Japonaise, en 1947, dans un hôtel d’occupation, essayant de construire un pont de mots entre deux mondes que la guerre avait rendus incommensurables.

Kenjiro n’en parlait pas à Okada. Prewitt et Yuki n’avaient aucune valeur stratégique. Mais il les écoutait, malgré lui, comme on écoute de la musique dans une pièce voisine — sans pouvoir s’en empêcher, sans le vouloir vraiment, et avec cette mélancolie particulière de celui qui sait que la beauté n’est jamais pour lui.

*

Et puis il y avait le jeune officier.

Lieutenant Andrew Crane. Vingt-quatre ans, originaire de Boston, diplômé de Harvard en études orientales. Arrivé à Tokyo en février 1947 pour un poste au Civil Information and Education Section — la branche de l’occupation chargée de rééduquer le Japon, de démocratiser ses institutions, de refaire sa pensée. Un idéaliste, donc, ce qui dans le Tokyo de 1947 était soit une vertu, soit une pathologie.

Crane était mince, blond, avec des lunettes rondes et un visage si jeune qu’on aurait dit un étudiant égaré dans un film de guerre. Il parlait japonais — pas bien, pas encore, mais avec une détermination féroce et une absence totale de gêne devant ses propres erreurs qui avaient quelque chose de désarmant. Il accrochait les employés de l’hôtel dans les couloirs pour pratiquer. Le concierge de jour le fuyait. Les femmes de chambre gloussaient. Le cuisinier de l’aile nord, un vieux de soixante ans nommé Sagara, lui avait appris le mot pour « merci » dans le dialecte de Nagoya, ce qui n’avait aucune utilité pratique mais qui les faisait rire tous les deux.

Crane remarqua Kenjiro un soir d’août. Ce n’était pas un regard de suspicion — c’était un regard de curiosité, le regard d’un homme qui veut comprendre le monde et qui a décidé que chaque être humain qu’il croise est un fragment de ce monde. Il l’aborda dans le hall, vers une heure du matin, alors que Kenjiro passait devant la réception déserte.

— Sumimasen. Vous êtes le veilleur de nuit, n’est-ce pas ?

Le japonais de Crane était laborieux, rempli de pièges grammaticaux qu’il évitait par des périphrases maladroites, mais compréhensible. Kenjiro s’arrêta. Il aurait dû ne pas s’arrêter. Un homme invisible ne s’arrête pas quand on lui parle — il hoche la tête, il s’incline, il continue. Mais quelque chose dans le visage de Crane — cette bonne volonté de chiot, cette candeur qui n’avait pas encore été broyée par le monde — le retint.

— Oui, dit-il.

— Est-ce que vous aimez cet hôtel ? demanda Crane, avec le sérieux d’un homme qui pose une question philosophique.

Kenjiro le regarda. La question était si inattendue, si inconvenante dans sa simplicité, qu’il faillit répondre la vérité. Personne ne lui avait jamais demandé s’il aimait quelque chose. Ni ses supérieurs, ni ses collègues, ni Okada, ni même — et surtout pas — les Américains. Pour les Américains, les employés japonais de l’Imperial étaient des fonctions, pas des sentiments. Night watchman. Jim. Joe. Le fait que ce garçon de vingt-quatre ans, avec ses lunettes rondes et son japonais approximatif, lui posât une question sur ses sentiments avait quelque chose de subversif.

— C’est un beau bâtiment, répondit-il.

C’était la même chose que Reiko Shibasaki avait dite, le même soir, presque les mêmes mots, et cette coïncidence le troubla.

Crane sourit. Un sourire large, sans réserve, un sourire américain — le genre de sourire que les Japonais trouvent excessif et qui, pourtant, à deux heures du matin dans le hall désert de l’Imperial, avait la chaleur d’un feu dans une maison froide.

— Je voudrais apprendre des choses sur cet hôtel, dit Crane. Sur Wright, sur l’architecture. Et sur le Japon. Est-ce que vous voudriez bien m’en parler, parfois ?

Kenjiro aurait dû dire non. Tout ce qu’Okada lui avait enseigné — l’invisibilité, la neutralité, l’absence de liens — commandait de dire non. Chaque relation est un fil, et chaque fil est un risque. On ne tisse pas de liens quand on est pris dans une toile.

Mais il dit oui.

Et ce oui, prononcé à deux heures du matin dans le hall de Frank Lloyd Wright, fut la deuxième erreur.

*

Ils prirent l’habitude de se parler. Pas souvent — deux ou trois fois par semaine, toujours la nuit, toujours dans le hall ou dans un couloir désert. Crane posait des questions. Sur l’architecture de Wright — comment les plafonds bas créaient une impression d’intimité, pourquoi la pierre d’Ōya changeait de couleur selon les saisons, ce que signifiaient les motifs géométriques des balustrades. Sur le Japon — l’empereur, les temples, la poésie, cette chose indicible qu’on appelle mono no aware, la conscience poignante de l’éphémère, et que Crane essayait de comprendre avec la ténacité d’un homme qui traduit un poème dans une langue qui n’a pas les mêmes couleurs.

Kenjiro répondait. Prudemment d’abord, puis avec un peu plus de liberté, comme un animal méfiant qui s’approche d’une main tendue. Il parlait de Wright — qu’il n’avait jamais rencontré, mais dont il connaissait le bâtiment comme on connaît le corps d’un autre, par l’usage et par la durée. Il parlait de l’hôtel d’avant-guerre — les dignitaires, les ambassadeurs, les bals, l’époque où les femmes portaient des kimonos de cérémonie dans le hall et où les lustres de cuivre éclairaient un monde qui se croyait éternel. Il parlait parfois de la ville — les temples de Kanda, les librairies de Jimbocho, le son des cloches à l’aube — et ces descriptions, qui sortaient de lui comme de l’eau d’une source longtemps bouchée, avaient une précision mélancolique qui semblait toucher Crane au-delà de la curiosité professionnelle.

— Vous devriez écrire tout ça, dit Crane un soir.

Kenjiro secoua la tête. Écrire. L’idée était si lointaine de sa vie qu’elle en devenait comique. Les hommes comme lui n’écrivaient pas. Les hommes comme lui marchaient, regardaient, transmettaient — et disparaissaient, tôt ou tard, sans laisser de trace. C’était même la condition de leur existence : ne pas avoir de trace. Ne pas être retrouvable. Ne pas être.

Mais Crane n’avait pas tort. Il y avait, dans les descriptions que Kenjiro faisait de l’Imperial, quelque chose qui ressemblait — de très loin, comme une montagne vue à travers la brume — à de la littérature. Et cette ressemblance, si ténue fût-elle, était la chose la plus dangereuse qui pouvait arriver à un espion : un début de voix propre, un soupçon d’existence, l’ombre d’un désir d’être vu.

Deux relations. Reiko Shibasaki, la femme du troisième étage, avec ses cigarettes et ses vérités tranchantes. Andrew Crane, le jeune idéaliste, avec ses questions et son sourire de chiot. Deux fils tendus dans la nuit de l’Imperial, deux lignes de faille dans l’édifice d’invisibilité que Kenjiro avait mis des mois à construire.

Et au centre, comme toujours, l’enveloppe du jeudi.

* * *

CHAPITRE 10 — LE SOUPÇON

Ce fut Crane qui, sans le vouloir, faillit tout détruire.

Un soir de septembre — l’été refluait enfin, la chaleur lâchait prise avec cette lenteur de bête vaincue qui caractérise les fins d’été à Tokyo — Crane attrapa Kenjiro dans le couloir du premier étage, à sa manière habituelle, c’est-à-dire avec la discrétion d’un éléphant entrant dans un magasin de porcelaine.

— Samejima-san ! J’ai une question pour vous.

Kenjiro s’arrêta. Il était deux heures passées. Le couloir était désert, éclairé par les appliques en cuivre de Wright qui projetaient sur les murs de pierre d’Ōya des ombres géométriques, comme les barreaux d’une cage dorée.

— Les plafonds, dit Crane en levant les yeux. Pourquoi sont-ils si bas ? Je veux dire — je sais que Wright les a voulus comme ça, mais pourquoi ? Est-ce que c’est pour l’acoustique ?

Le mot tomba dans le silence du couloir avec la précision d’un scalpel. Acoustique. Kenjiro sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine — pas la peur, pas encore, mais l’ombre de la peur, ce pressentiment qui précède le danger comme l’odeur de la pluie précède l’orage.

— Wright aimait les espaces intimes, dit-il prudemment. Les plafonds bas obligent à parler plus bas. C’est une forme de civilité architecturale.

— Oui, mais il y a autre chose, insista Crane. J’ai remarqué — dans certains endroits de l’hôtel, on entend des choses qu’on ne devrait pas entendre. L’autre nuit, j’étais dans l’escalier de service du deuxième étage, et j’ai entendu la conversation de quelqu’un au bout du couloir. Comme si le son voyageait le long des murs. C’est fascinant, non ?

Fascinant. Le mot que Crane utilisait pour tout ce qui le rendait heureux — les estampes, les temples, l’architecture, le japonais, le monde entier était fascinant pour ce garçon de vingt-quatre ans qui n’avait pas encore compris que la fascination est le luxe de ceux qui n’ont rien à perdre.

— C’est possible, dit Kenjiro. La pierre conduit le son différemment selon les endroits.

— J’aimerais faire un plan, dit Crane. Un plan acoustique de l’hôtel. Cartographier les endroits où le son se propage de manière anormale. Ce serait un document extraordinaire pour les archives architecturales de Wright.

Kenjiro ne répondit pas tout de suite. Il regarda le visage de Crane — ce visage ouvert, enthousiaste, où l’innocence et l’intelligence cohabitaient avec une inconscience qui, dans un autre contexte, aurait été charmante. Un plan acoustique de l’Imperial. C’était exactement ce que Kenjiro avait construit dans sa tête depuis des mois — sa carte fantôme, son instrument d’espion, la géographie secrète de l’écoute. Et voilà que Crane, par jeu, par curiosité d’étudiant, voulait la rendre publique. La cartographier. La documenter.

— Ce n’est pas une bonne idée, dit Kenjiro.

— Pourquoi ?

— Parce que les Américains pourraient ne pas apprécier qu’on démontre que leur hôtel a des oreilles.

Crane rit. Un rire bref, surpris, comme s’il n’avait pas pensé à cet aspect. Puis son visage changea — pas radicalement, pas d’un coup, mais avec cette lenteur de crépuscule qui caractérise les moments où un homme jeune comprend quelque chose qu’il ne voulait pas comprendre.

— Vous avez raison, dit-il. Je n’y avais pas pensé.

Il y eut un silence. Crane le regarda avec une attention nouvelle — pas de la suspicion, pas encore, mais quelque chose d’adjacent, une curiosité qui venait de changer de direction, qui ne portait plus sur l’architecture mais sur l’homme qui se tenait devant lui dans l’uniforme du veilleur de nuit.

— Vous êtes un homme prudent, Samejima-san.

— La prudence est une habitude japonaise.

— Non. La politesse est une habitude japonaise. La prudence est autre chose.

Crane sourit. Un sourire différent de son sourire habituel — plus étroit, plus réfléchi, le sourire d’un homme qui vient de poser une question sans la formuler. Puis il souhaita bonne nuit et s’éloigna dans le couloir, ses pas résonnant sur le sol de brique avec cette sonorité creuse que Wright avait sûrement voulue et que Kenjiro, pour la première fois, maudit.

*

Il ne dormit pas le lendemain matin. Allongé sur son futon, les yeux ouverts dans la lumière grise de Nishi-Kanda, il repassa la conversation en boucle, comme on rembobine un film pour y chercher l’image qui a tout fait basculer. La prudence est autre chose. Crane avait-il compris ? Avait-il deviné ? Ou bien était-ce simplement l’observation d’un jeune homme intelligent qui remarquait, sans en tirer de conclusion, qu’un veilleur de nuit japonais en savait plus long sur l’acoustique d’un hôtel qu’un veilleur de nuit n’avait de raison d’en savoir ?

Il décida de ne rien changer à sa routine. C’était le conseil d’Okada — ne rien changer, jamais — et c’était aussi la seule chose sensée à faire. Si Crane soupçonnait quelque chose, la pire réaction serait de l’éviter. L’évitement est un aveu. Mieux valait continuer comme avant — les conversations nocturnes, les questions sur l’architecture, la comédie aimable du veilleur cultivé et du jeune Américain curieux. Continuer, et attendre.

Mais quelque chose avait changé, et cette chose n’était pas dans le comportement de Crane. C’était dans le regard que Kenjiro portait sur lui-même. Jusqu’ici, il avait vécu son double jeu dans une sorte de brouillard moral — pas de questions, pas de réponses, juste des gestes et des enveloppes, une mécanique sans conscience. La remarque de Crane avait dissipé ce brouillard, ne serait-ce qu’un instant, et dans cet instant Kenjiro s’était vu tel qu’il était : un homme qui mentait à tout le monde. Qui mentait aux Américains en les espionnant. Qui mentait à Okada en lui cachant Reiko. Qui mentait à Crane en jouant l’innocent. Qui mentait, peut-être, à lui-même en se disant que tout cela n’était qu’une affaire d’argent.

Le mensonge — il s’en rendait compte maintenant — n’était pas un acte. C’était un habitat. Il y vivait comme d’autres vivent dans une maison, avec ses pièces, ses couloirs, ses portes qu’on ferme et qu’on ouvre, et cette impression de familiarité qui finit par ressembler au confort. Le mensonge avait la forme exacte de l’Imperial Hotel : un bâtiment de Wright, labyrinthique, plein de recoins et de niveaux intermédiaires, où l’on pouvait marcher indéfiniment sans jamais trouver la sortie.

*

Le jeudi suivant, à Shinbashi, il raconta l’incident à Okada. Pas par choix — par nécessité. Okada avait le droit de savoir qu’un officier américain s’intéressait à l’acoustique de l’hôtel. C’était le genre d’information qui pouvait changer la donne.

Okada écouta. Son visage ne trahit rien — il ne trahissait jamais rien — mais ses mains, posées à plat sur la table, se contractèrent imperceptiblement. Un spasme d’un quart de seconde, à peine visible, que Kenjiro nota parce qu’il avait appris à lire cet homme comme on lit une partition : chaque micro-mouvement était une note.

— Ce lieutenant, dit Okada. Crane. Décrivez-le-moi.

Kenjiro décrivit. Le visage, la voix, le japonais maladroit, l’enthousiasme, les lunettes rondes, la curiosité dévorante. Il décrivit aussi — et il le fit avec une honnêteté qui le surprit lui-même — la qualité de leur relation. Le fait que Crane lui parlait comme à un être humain. Le fait que leurs conversations, si dangereuses fussent-elles, avaient quelque chose qui ressemblait à du plaisir.

Okada ne commenta pas le plaisir. Il commenta le danger.

— Éloignez-vous de cet homme, dit-il. Pas brutalement — progressivement. Réduisez les conversations. Devenez plus ennuyeux. Un veilleur de nuit ennuyeux n’intéresse personne.

— Et s’il insiste ?

— Les Américains n’insistent pas avec le personnel japonais. Ils se lassent. Donnez-lui une semaine, il trouvera un autre indigène à interroger.

Le mot — indigène — fut prononcé sans mépris, avec une neutralité clinique qui était pire que le mépris. Okada parlait des Japonais comme les Américains en parlaient — de l’extérieur, du dessus, avec cette distance des gens qui manipulent les pions sans s’identifier à eux. Et Kenjiro comprit, à cet instant précis, qu’Okada n’était pas son allié. Qu’Okada ne serait jamais l’allié de quiconque. Qu’Okada était un homme seul dans une machine seule, et que cette solitude était la condition même de son efficacité.

Il prit l’enveloppe. Il sortit dans la nuit de Shinbashi. Le vent sentait la mer — un vent d’automne qui arrivait de la baie de Tokyo et qui apportait avec lui cette odeur de sel et de poisson qui est le parfum secret de la ville, celui qu’on ne trouve dans aucun guide et que seuls connaissent ceux qui la traversent à pied, la nuit, quand les rues sont vides et que la ville se parle à elle-même.

Il ne s’éloigna pas de Crane. C’était la troisième erreur.

* * *

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