Samejima
Samejima
Chapitres 11 à 15
CHAPITRE 11 — LA FEMME SAVAIT
L’automne avait repris ses droits sur Tokyo. Les ginkgos du quartier de Hibiya jaunissaient d’un coup, comme si quelqu’un avait retourné un sablier, et leurs feuilles en éventail jonchaient les trottoirs devant l’Imperial d’un tapis doré que les employés balayaient chaque matin sans se presser, parce que le lendemain il y en aurait autant. L’air s’était refroidi. Les Américains avaient ressorti leurs trench-coats. L’hôtel sentait de nouveau le bourbon et le chauffage.
Un mardi soir d’octobre, Reiko Shibasaki attendait dans le couloir du troisième étage. Pas debout cette fois — assise, ce qui était inhabituel, sur le petit banc de bois que Wright avait placé dans une alcôve entre les chambres 307 et 309, un de ces recoins inutiles et beaux dont l’architecte avait le secret. Elle fumait. La lueur de sa cigarette pulsait dans la pénombre comme un signal.
— Samejima-san. Asseyez-vous une minute.
Ce n’était pas une invitation. Le ton — doux, précis, sans appel — était celui d’une femme qui a pris une décision et qui attend que le monde s’y conforme. Kenjiro hésita. Une seconde, peut-être deux. Puis il s’assit.
Le banc était étroit. Leurs épaules ne se touchaient pas, mais l’espace entre eux avait cette densité particulière de l’air entre deux corps qui se savent proches. Kenjiro sentit l’odeur de sa cigarette — une américaine, une Chesterfield — et dessous, plus ténu, un parfum qu’il ne connaissait pas, quelque chose de vert, d’herbacé, qui ne venait pas d’un flacon mais d’un savon ou d’un shampoing, quelque chose de quotidien et d’intime qui n’avait rien à faire dans ce couloir d’hôtel à minuit.
— Je vais vous raconter une histoire, dit Reiko. Et ensuite vous me direz ce que vous en pensez.
Kenjiro ne répondit pas. Il attendit.
— Il y a un homme, commença-t-elle, qui travaille dans un grand hôtel. Un homme discret, invisible, qui fait ses rondes la nuit. Cet homme connaît le bâtiment mieux que personne — ses couloirs, ses escaliers, ses recoins. Et un jour, quelqu’un lui demande de rapporter ce qu’il entend. Pas grand-chose, au début. Des bribes, des noms, des habitudes. L’homme accepte, parce qu’il a besoin d’argent, et parce que ça lui semble inoffensif. Mais les mois passent, et ce qu’il rapporte devient plus lourd. Et l’homme se retrouve pris dans quelque chose qu’il ne contrôle plus.
Le silence qui suivit fut le plus long de la vie de Kenjiro. Plus long que les silences de Birmanie, quand on attendait l’embuscade et que le temps s’étirait comme de la guimauve. Plus long que le silence d’Okada après la révélation d’Ishii. Un silence dans lequel tout pouvait s’effondrer — sa couverture, sa vie, le fragile édifice de mensonges qu’il avait bâti brique après brique dans les couloirs de Wright.
— C’est une belle histoire, dit-il d’une voix qu’il s’efforça de garder neutre. Où l’avez-vous lue ?
Reiko écrasa sa cigarette sur la semelle de sa chaussure. Le geste masculin, brutal, qui contredisait tout le reste.
— Je ne l’ai pas lue. Je l’ai vue.
Elle se tourna vers lui. Dans la pénombre de l’alcôve, ses yeux avaient un éclat mat, comme la laque noire des temples de Kyoto — opaque en surface, profond en dessous.
— Je vous ai observé, Samejima-san. Depuis des semaines. Vos rondes ne sont pas régulières — elles l’étaient au début, mais elles ont changé. Vous passez plus souvent devant certaines portes. Vous vous attardez à certains endroits. Vous avez trouvé les poches acoustiques de Wright — ne niez pas, je les connais aussi, elles sont évidentes pour quiconque passe du temps dans ces couloirs la nuit. Et chaque jeudi, vous quittez l’hôtel une heure plus tôt que d’habitude. Chaque jeudi, sans exception.
Kenjiro sentit le sol basculer. Pas le sol réel — le sol métaphorique, celui sur lequel il avait construit sa vie depuis un an. Quelqu’un l’avait vu. Quelqu’un avait déchiffré ses mouvements aussi méthodiquement qu’il avait déchiffré ceux des Américains. Et ce quelqu’un était une femme assise à côté de lui dans une alcôve de Frank Lloyd Wright, à minuit, avec un calme qui ressemblait à de la cruauté.
— Que voulez-vous ? demanda-t-il.
La question était crue, presque grossière dans sa franchise, mais Kenjiro n’avait plus la force de la politesse. Le masque venait de tomber — pas complètement, pas encore, mais assez pour que la nudité dessous soit visible — et la nudité ne supporte pas les fioritures.
Reiko alluma une autre cigarette. Ses mains ne tremblaient pas. Rien chez cette femme ne tremblait.
— Je ne veux rien de vous. Ou plutôt — je veux que vous sachiez que je sais. Ce que vous faites de cette information vous regarde.
— Vous pourriez me dénoncer.
— Aux Américains ? Oui, je pourrais. Mais pourquoi le ferais-je ?
— Parce que vous travaillez pour eux.
Reiko sourit. Un sourire lent, presque triste, qui transforma son visage de structure en quelque chose de plus vivant, de plus douloureux.
— Je travaille pour Mr. Warren, dit-elle. Je traduis des documents. Des rapports économiques, des études de marché, des analyses sur la reconstruction industrielle du Japon. C’est un travail ennuyeux, bien payé, et parfaitement légal. Mais Mr. Warren — elle prononça le nom avec une ironie si fine qu’elle en devenait invisible — n’est pas exactement ce que son titre indique. Et les documents que je traduis ne sont pas exactement des rapports économiques.
Kenjiro la regarda. Il commençait à comprendre, et la compréhension avait le goût métallique de l’eau quand elle est trop froide.
— Vous aussi, dit-il.
— Moi aussi quoi ?
— Vous êtes prise dans quelque chose.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle fuma en silence pendant un moment qui dura peut-être trente secondes et qui sembla durer un an. Puis elle dit, d’une voix si basse que même les poches acoustiques de Wright n’auraient pas pu la transporter plus loin :
— Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose. Les Américains sont pris dans leur victoire, qui ne les rend pas heureux. Les Japonais sont pris dans leur défaite, qui les rend fous. Et les gens comme vous et moi — les gens du milieu, ceux qui comprennent les deux langues — nous sommes pris dans l’entre-deux. C’est l’endroit le plus dangereux du monde, Samejima-san. L’entre-deux.
Elle se leva. Le banc de Wright craqua — un son discret, presque organique, comme si le bâtiment lui-même réagissait au mouvement.
— Je ne vous dénoncerai pas, dit-elle. Mais soyez prudent. L’homme pour qui vous travaillez — et ne me dites pas son nom, je ne veux pas le connaître — n’est pas le seul à regarder cet hôtel. Il y a d’autres yeux. Des yeux américains, des yeux soviétiques, des yeux japonais qui ne sont ni les vôtres ni les siens. Et ces yeux-là sont moins bienveillants que les miens.
Elle s’éloigna dans le couloir. Ses pas, sur le sol de Wright, avaient le rythme exact d’un métronome — réguliers, mesurés, sans accélération ni ralentissement. La porte de la 309 s’ouvrit et se referma. Le couloir retrouva son silence.
Kenjiro resta sur le banc. Il ne savait pas combien de temps — cinq minutes, dix, peut-être davantage. Il regardait les motifs géométriques du mur en face de lui, ces entrelacs de brique et de pierre que Wright avait dessinés avec la précision d’un orfèvre et qui, dans la lumière jaune des appliques, ressemblaient à un texte écrit dans une langue qu’il ne connaissait pas.
Il pensa à raconter la scène à Okada. Il y pensa sérieusement, méthodiquement, en pesant le pour et le contre avec cette balance intérieure qu’il avait développée au fil des mois. Le pour : Okada avait le droit de savoir qu’un tiers connaissait l’existence du réseau. Le contre : si Okada savait, Okada voudrait neutraliser Reiko. Pas la tuer — Kenjiro ne pensait pas qu’Okada tuât des gens, bien qu’il n’en fût pas certain — mais la neutraliser, la faire taire, l’éloigner. Et Kenjiro ne voulait pas que Reiko soit éloignée.
Non pas parce qu’il l’aimait — il ne connaissait pas ce mot, ou plutôt il ne le reconnaissait plus, la guerre avait dissous cette catégorie comme toutes les autres. Mais parce que Reiko était la seule personne au monde qui le voyait tel qu’il était. Pas le veilleur de nuit. Pas l’homme invisible. Pas l’espion. L’homme. Celui qui existait en dessous de tout ça, quelque part dans les fondations, et dont il avait lui-même oublié le visage.
Il ne dit rien à Okada.
Quatrième erreur. Et cette fois, il le savait.
* * *
CHAPITRE 12 — CE QU’IL A FAIT PENDANT LA GUERRE
Il y avait un fleuve en Birmanie dont il ne retrouvait jamais le nom. Un de ces affluents de l’Irrawaddy, étroit, marron, bordé de bambous si hauts qu’ils formaient une voûte au-dessus de l’eau, et la lumière qui filtrait à travers cette voûte avait une qualité de vitrail — verte, dorée, irréelle. C’est au bord de ce fleuve, en mars 1944, que Kenjiro Samejima avait cessé d’être un homme ordinaire.
Il ne racontait pas cette histoire. Il ne la racontait à personne — ni aux collègues de l’Imperial, ni à Okada, ni à Reiko, ni à Crane, ni au fantôme de sa mère dont il sentait parfois la présence dans sa chambre de Nishi-Kanda, le matin, quand la lumière entrait par les cloisons et dessinait sur le mur des formes qui ressemblaient à des visages. Mais l’histoire était là, en lui, comme un organe supplémentaire, un organe noir et lourd qui pesait sur tous les autres et qui modifiait, par sa simple présence, la chimie de chaque instant.
*
Le régiment de Kenjiro avait été déployé dans l’Arakan, la bande côtière de la Birmanie occidentale, en janvier 1944. Opération Ha-Go — une offensive japonaise destinée à détourner les Britanniques avant la grande poussée vers Imphal. L’Arakan était un enfer vert, humide, infesté de moustiques et de serpents, où les pistes se transformaient en bourbiers à la première pluie et où la jungle avalait les hommes comme la mer avale les cailloux.
Kenjiro était sergent. Pas par vocation — par défaut. Les officiers étaient morts ou malades, et l’armée impériale, en 1944, promouvait les survivants avec la même indifférence qu’elle les envoyait mourir. Il commandait une section de vingt-trois hommes — des paysans de Shikoku pour la plupart, des garçons de dix-neuf ou vingt ans qui n’avaient jamais vu la mer avant leur embarquement et qui découvraient la guerre comme on découvre un langage : par immersion totale, sans grammaire, sans dictionnaire.
La section avait reçu l’ordre de tenir un village. Un village de rien — cinq maisons de bambou au bord du fleuve sans nom, un ponton, un chemin de terre qui menait à la piste principale. Le village était censé être vide. Les habitants avaient fui — les civils birmans fuyaient toujours quand les Japonais arrivaient, et ils avaient raison de fuir. Mais le village n’était pas vide.
Il y avait des gens dans la troisième maison. Kenjiro les découvrit à l’aube, en faisant le tour du périmètre. Pas des soldats — des civils. Une famille. Un vieil homme, deux femmes, trois enfants. Ils étaient là parce qu’ils n’avaient pas pu fuir — le vieil homme était malade, une des femmes portait un nourrisson, et l’autre femme, la plus jeune, avait une jambe blessée, peut-être une fracture mal guérie, elle boitait et ne pouvait pas marcher vite. Ils étaient restés. Ils avaient pensé — ils avaient espéré — que les soldats passeraient sans s’arrêter.
Kenjiro en informa le lieutenant Oshiro. Oshiro était un homme de trente-cinq ans, originaire de Kumamoto, avec un visage plat, des yeux durs et cette brutalité réglementaire que l’armée japonaise cultivait chez ses officiers comme d’autres cultivent des chrysanthèmes. Il donna un ordre. Un ordre bref, formulé dans le jargon militaire qui permet de dire l’indicible en le noyant dans la procédure. Les civils devaient être « traités ». Le village devait être « nettoyé ». La section devait reprendre sa progression avant midi.
Kenjiro comprit. Il comprit immédiatement, sans ambiguïté, sans la moindre possibilité d’interprétation alternative. Et il sut, dans la seconde qui suivit — une seconde qui dura une éternité, une seconde qui contenait le reste de sa vie — qu’il se trouvait devant un choix. Non pas un choix moral, parce que la morale avait été abolie dans cette jungle en même temps que tout le reste — la civilisation, la raison, l’idée même qu’on pût vivre sans tuer. Mais un choix de survie. S’il refusait l’ordre, Oshiro le ferait exécuter. S’il obéissait, il continuerait de vivre. La simplicité de ce calcul était sa propre obscénité.
Il n’obéit pas. Mais il ne refusa pas non plus.
Ce qu’il fit — ce qu’il se reprochait depuis, ce qui le rongeait comme l’acide ronge le métal, ce pour quoi il ne trouverait jamais de mot ni de pardon — c’est qu’il ne fit rien. Il sortit de la maison. Il dit au caporal Mizuno de s’en occuper. Il utilisa cette phrase — « s’en occuper » — qui est l’euphémisme universel de la lâcheté, le voile de gaze que les hommes ordinaires posent sur les choses ordinaires qu’ils n’ont pas le courage de faire ni celui d’empêcher. Puis il s’éloigna le long du fleuve, il marcha cent mètres peut-être, il s’arrêta sous un bambou, et il attendit.
Il entendit les cris. Ils durèrent moins longtemps qu’il ne l’aurait cru. La jungle les absorba, comme elle absorbait tout — le bruit, la lumière, la mémoire.
Quand il revint, la maison était vide. Mizuno était assis dehors, le visage blanc, les mains sur les genoux. Il ne pleurait pas — il avait dépassé les pleurs. Deux des jeunes soldats de Shikoku vomissaient derrière la maison. Le lieutenant Oshiro fumait une cigarette et regardait le fleuve avec l’expression de quelqu’un qui calcule un itinéraire.
Kenjiro ne dit rien. Il rassembla la section. Ils reprirent la piste.
Il ne parla plus jamais du village. Personne n’en parla. La guerre fournit une provision inépuisable de silences, et celui-ci s’ajouta aux autres comme un fleuve s’ajoute à la mer.
*
Ce souvenir — ce fait, plutôt, car c’était un fait, pas un souvenir, les souvenirs se déforment et celui-ci avait la rigidité incorruptible du réel — ce fait vivait en Kenjiro comme un locataire clandestin. Il n’avait pas de chambre attitrée, pas d’horaire fixe. Il surgissait n’importe quand, n’importe où, déclenché par des choses sans rapport — l’odeur du bambou, le cri d’un enfant dans la rue, la couleur brune de l’eau dans une flaque, le bruit d’une porte qu’on ferme. Et chaque fois qu’il surgissait, il amenait avec lui la même question, toujours la même, formulée avec la précision d’un scalpel dans la chair la plus tendre de sa conscience : aurais-tu pu empêcher ?
La réponse était oui. Il le savait. Pas empêcher complètement — Oshiro aurait trouvé quelqu’un d’autre, un autre Mizuno, un autre lâche. Mais empêcher ce jour-là, à cet endroit-là, dans cette maison-là. Il aurait pu dire non. Il aurait été tué, probablement — mais les morts ne portent pas de fardeau. Les morts sont légers. C’est les vivants qui ploient.
Et c’est pourquoi l’argent d’Okada n’était pas seulement de l’argent. C’était aussi, obscurément, une forme de péage — le prix qu’il payait pour continuer à vivre dans un monde où il n’était pas sûr de mériter sa place. En trahissant les Américains — en espionnant leurs secrets, en aidant un réseau dont il ne connaissait ni les buts ni les maîtres — il se punissait. Pas consciemment, pas avec la clarté d’un pénitent. Mais quelque part, dans les strates les plus profondes de sa psyché, là où la raison ne descend pas, il y avait un mécanisme en marche : la trahison comme expiation. L’abjection présente comme réponse à l’abjection passée. Ce n’était pas de la logique. C’était quelque chose de plus ancien, de plus animal — le réflexe de l’homme blessé qui appuie sur sa blessure parce que la douleur est la seule chose qui le fait encore se sentir vivant.
*
Il pensa à en parler à Reiko. Pas à tout — pas au village, pas aux cris, pas au silence de la jungle. Mais à la guerre en général, à la Birmanie, à ce qu’elle avait fait de lui. Il y pensa un soir de novembre, dans le couloir du troisième étage, alors qu’elle fumait sa Chesterfield habituelle et que le silence entre eux avait cette qualité d’attente qui précède les aveux.
Mais il ne dit rien. Parce qu’il y a des choses qu’on ne confie pas aux gens qu’on respecte, de peur que le respect ne survive pas à la confidence. Et parce que Reiko, avec son intelligence tranchante et ses yeux de laque noire, verrait au-delà des mots. Elle verrait la lâcheté. Elle verrait l’homme qui était sorti de la maison et qui avait marché jusqu’au fleuve. Et Kenjiro ne pouvait pas supporter l’idée de ce regard — pas le jugement, non, Reiko ne jugeait probablement personne, elle avait elle-même traversé trop de choses pour s’offrir le luxe du jugement — mais la compréhension. La compréhension serait pire. Être compris dans sa lâcheté, être vu dans l’exacte mesure de sa bassesse, par quelqu’un dont l’opinion compte — c’est la forme la plus raffinée de la damnation.
Il garda le silence. Il rentra chez lui. Il se coucha sur son futon et ferma les yeux, et la Birmanie vint, comme chaque nuit, s’allonger à côté de lui dans le noir, fidèle, patiente, inépuisable.
Le fleuve sans nom coulait toujours. Les bambous formaient leur voûte verte au-dessus de l’eau. Et dans la troisième maison du village, un silence durait depuis trois ans, un silence qui ne finirait pas, qui ne finirait jamais, qui était devenu la matière même dont Kenjiro Samejima était fait.
* * *
CHAPITRE 13 — LA GUERRE DE CORÉE
Tout changea le 25 juin 1950.
Kenjiro l’apprit comme tout le monde — par le journal, le lendemain, en se levant de son futon à trois heures de l’après-midi. L’Asahi Shimbun titrait en gros caractères : les forces nord-coréennes avaient franchi le 38e parallèle. La guerre. Encore une. Comme si le monde n’avait pas d’autre idée.
Mais ce n’était pas n’importe quelle guerre. Celle-ci allait transformer Tokyo en base arrière de l’effort américain, et l’Imperial Hotel en ruche militaire bourdonnante. En quelques semaines, l’atmosphère de l’hôtel bascula — finie la torpeur de l’occupation paisible, les soirées au bourbon, les conversations mondaines. Les couloirs se remplirent d’un type nouveau d’Américain : plus jeune, plus pressé, plus dur. Des hommes qui ne venaient pas administrer un pays vaincu mais préparer une guerre contre un ennemi qui avait des chars soviétiques et l’immensité chinoise derrière lui.
Les suites du deuxième étage furent réquisitionnées pour des réunions qui duraient toute la nuit. Des officiers qu’on n’avait jamais vus arrivaient par avion de Washington, de Pearl Harbor, de Séoul, avec des visages gris de fatigue et des serviettes blindées qu’ils ne lâchaient pas. Le standard téléphonique de l’Imperial crépitait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les lignes vers les États-Unis étaient saturées. L’hôtel tout entier vibrait d’une énergie fébrile, électrique, qui rappelait à Kenjiro — par un écho sinistre — l’excitation des premiers jours de la guerre du Pacifique, quand le Japon croyait encore qu’on pouvait vaincre le monde.
Le colonel Everett fut transféré. Du jour au lendemain, sa chambre 312 fut vidée — le phonographe, les disques de Billie Holiday, les bouteilles vides, tout disparut dans des cartons que des soldats emportèrent sans un mot. Everett partait pour Pusan, disait-on. Ou pour Inchon. Ou pour nulle part — dans l’armée, les transferts ressemblent parfois à des disparitions, et personne ne pose de questions.
Le commandant Prewitt resta. Mais Yuki ne vint plus. Pendant deux semaines, la chambre 218 fut silencieuse le soir — pas de Keats, pas de rire, pas de cette conversation impossible entre deux mondes. Puis, un soir, Kenjiro entendit du bruit dans la 218. Pas une conversation. Un sanglot. Un seul, bref, étouffé dans un oreiller ou un poing. Prewitt pleurait. Kenjiro passa son chemin et, pour la première fois depuis des mois, ressentit quelque chose qui ressemblait à de la compassion — non pas pour Prewitt en particulier, mais pour cette capacité qu’ont les guerres de tuer les choses fragiles à distance, sans même les toucher.
Le lieutenant Crane, lui, avait été affecté à une nouvelle unité de propagande — la Psychological Warfare Section — et ses journées s’allongeaient. Kenjiro le voyait moins. Leurs conversations nocturnes s’espacèrent, puis cessèrent presque entièrement. Crane avait perdu son sourire de chiot. Ses yeux, derrière les lunettes rondes, avaient acquis cette dureté transparente des gens qui découvrent que le monde n’est pas améliorable et qui ne savent pas encore quoi faire de cette découverte.
*
Pour Okada, la guerre de Corée fut un accélérateur.
Les rendez-vous du jeudi ne suffirent plus. Okada demanda des rencontres supplémentaires — le mardi, parfois le samedi. Le restaurant de nouilles de Shinbashi fut abandonné ; trop prévisible, dit Okada, trop de routine. Ils se virent dans des endroits différents chaque fois — un temple désert à Ueno, un parc le long de la Sumida, l’arrière-salle d’un barbier de Kanda que Kenjiro ne connaissait pas. Cette mobilité inquiéta Kenjiro. Si Okada changeait les habitudes, c’est que quelque chose avait changé dans l’environnement. Le chasseur, quand il se met à courir, c’est qu’il est lui-même chassé.
Les questions d’Okada se firent plus précises, plus urgentes. Il ne voulait plus seulement savoir qui logeait à l’Imperial et qui rendait visite à qui. Il voulait des chiffres — combien de nouveaux officiers étaient arrivés, combien de véhicules militaires se garaient devant l’hôtel chaque matin, combien de lignes téléphoniques avaient été ajoutées au standard. Il voulait des mouvements de troupes, des noms d’unités, des indicatifs de régiment que Kenjiro surprenait parfois sur les documents laissés ouverts dans les bureaux du rez-de-chaussée.
— Ce n’est plus de l’écoute, dit Kenjiro un soir, dans le temple d’Ueno. C’est du renseignement militaire.
Okada le regarda. Ses lunettes à monture fine reflétaient la lumière d’un réverbère lointain, et ses yeux, derrière, avaient cette opacité de verre fumé qui ne laissait rien passer.
— La distinction est de confort, dit-il. Elle n’a jamais été réelle.
— Pour moi elle l’était.
— Alors il est temps de grandir, Samejima-san.
Le ton n’avait pas changé — doux, poli, musicalement impeccable. Mais la phrase avait des dents. Kenjiro sentit la morsure. Grandir. Le mot qu’on dit aux enfants. Le mot qu’un officier du renseignement japonais utilisait pour rappeler à un veilleur de nuit qu’il n’avait pas le droit de poser des limites à sa propre compromission.
L’enveloppe, cette semaine-là, contenait une somme qui dépassait tout ce qu’il avait reçu jusque-là. Kenjiro la prit. Bien sûr qu’il la prit. On ne refuse pas une enveloppe quand on a accepté les cinquante précédentes. Le premier billet est un choix. Le centième est une fatalité.
*
Quelque chose changea aussi chez Okada lui-même. Une nervosité. Pas visible, pas bruyante — Okada n’était jamais bruyant — mais palpable dans les détails. Il arrivait aux rendez-vous cinq minutes en avance au lieu d’être déjà là. Il regardait derrière lui en marchant. Il posait des questions sur les employés de l’Imperial — pas les Américains, les Japonais. Y avait-il de nouveaux employés ? Quelqu’un avait-il été interrogé par la police ? Avait-on vu des Japonais en civil poser des questions au personnel ?
Kenjiro comprit qu’Okada avait peur. Pas la peur panique des amateurs — la peur froide, calculée, des professionnels qui sentent le filet se resserrer et qui comptent les issues. Et cette peur, par contagion, s’installa en Kenjiro comme un second locataire clandestin, à côté de la Birmanie — un colocataire silencieux qui ne payait pas de loyer et qui ne partirait jamais.
Un soir de décembre, en sortant de l’Imperial, il crut voir quelqu’un le suivre. Une silhouette, à cinquante mètres, qui marchait au même rythme que lui, s’arrêtait quand il s’arrêtait, repartait quand il repartait. Il bifurqua dans une ruelle latérale. La silhouette disparut. Kenjiro attendit cinq minutes, adossé au mur d’un immeuble, le cœur battant dans sa gorge comme un animal en cage. Personne ne vint.
Il reprit sa route. Il marchait plus vite maintenant. La ville, autour de lui, avait changé — Tokyo, gonflée par l’argent de la guerre de Corée, s’était mise à reconstruire à une vitesse frénétique. Des grues partout, des chantiers, du béton frais. La ville se réinventait avec la brutalité de ceux qui veulent effacer le passé, et dans cette course à l’oubli, les hommes comme Kenjiro — les fantômes, les entre-deux, les gardiens des vieilles nuits — devenaient de plus en plus anachroniques.
L’Imperial lui-même changeait. On parlait de rénovations. On parlait de démolir le bâtiment de Wright — trop vieux, trop coûteux à entretenir, pas assez rentable. Le Japon nouveau voulait du moderne, du fonctionnel, du verre et de l’acier. Wright était du passé. Et le passé, au Japon, n’avait plus les moyens de s’offrir le présent.
* * *
CHAPITRE 14 — LA CHUTE
Fujita fut arrêté un lundi de février 1951.
Kenjiro l’apprit par un collègue de l’Imperial — Sagara, le vieux cuisinier de l’aile nord, celui qui avait enseigné le dialecte de Nagoya au lieutenant Crane. Sagara avait entendu dire, par une chaîne de bouche-à-oreille dont la fiabilité était inversement proportionnelle à la longueur, que Fujita — l’ancien garçon d’étage, l’homme aux incisives manquantes, le messager qui avait fait le lien entre Kenjiro et Okada — avait été cueilli à son domicile d’Ōta par des agents du CIC. On ne savait pas exactement pourquoi. On disait espionnage. On disait marché noir. On disait les deux.
Kenjiro reçut la nouvelle debout, dans la salle de repos du personnel, une tasse de thé tiède à la main. Il ne broncha pas. Son visage resta ce qu’il avait toujours été — un mur lisse, sans prise — et sa main, qui tenait la tasse, ne trembla pas d’un millimètre. Mais à l’intérieur, dans cet espace derrière les yeux où se logent les pensées qu’on ne montre pas, une machine venait de se mettre en marche — une machine de calcul, rapide, froide, impitoyable.
Fujita savait deux choses : le nom de Kenjiro et le nom d’Okada — ou du moins le nom qu’Okada s’était donné. Si Fujita parlait — et les hommes parlent toujours, c’est une question de temps et de méthode, et les Américains avaient les deux — le lien entre Kenjiro et le réseau serait établi. Pas prouvé, pas encore, mais établi, et dans le monde du renseignement, l’établissement d’un lien est déjà une condamnation.
Il fallait prévenir Okada. Kenjiro ne savait pas comment le joindre en dehors des rendez-vous — c’était une règle, une des règles d’acier qu’Okada avait posées dès le début. Pas de contact en dehors des jours convenus. Pas d’adresse, pas de téléphone, pas de moyen de communication qui laisse une trace. Si quelque chose tournait mal, il fallait attendre le prochain rendez-vous. Et le prochain rendez-vous était jeudi — dans trois jours.
Trois jours. Soixante-douze heures pendant lesquelles Fujita pouvait parler, les Américains pouvaient remonter la piste, et Kenjiro pouvait être arrêté à n’importe quel moment — dans sa chambre de Nishi-Kanda, dans les couloirs de l’Imperial, dans la rue, en plein jour. L’arrestation, quand elle vient, n’a pas de forme prédéfinie. Elle peut être brutale — des hommes armés, des portières qui claquent — ou discrète — une main sur l’épaule, une voix polie, un « please come with us » murmuré dans un couloir.
Il fit sa ronde cette nuit-là avec une attention décuplée. Pas l’attention de l’espion — l’attention de l’animal traqué. Chaque bruit, chaque ombre, chaque pas dans un escalier devenait un signal. Le bâtiment de Wright, qu’il avait appris à lire comme un instrument de musique, était devenu un instrument de torture — chaque poche sonore, chaque résonance, chaque craquement de boiserie était une menace potentielle.
Il passa devant la chambre 211. Davis et Keller y étaient toujours — il voyait la lumière sous la porte, il entendait le murmure de voix basses. Ces hommes, dont il avait espionné les conversations pendant des mois, étaient peut-être en ce moment même en train de prononcer son nom.
Il monta au troisième étage. La 307 — Harwood — lumière allumée, comme toujours. La 309 — obscure. Reiko n’était pas là ce soir. Il s’arrêta devant le banc de l’alcôve, celui où elle lui avait dit qu’elle savait. Le bois de Wright, dans la lumière jaune des appliques, avait une patine dorée qui ressemblait à de la résignation.
*
Le mardi, il ne se passa rien. Le mercredi non plus. Kenjiro vivait dans un état de suspension — ni calme ni paniqué, mais suspendu, comme un funambule au milieu de son fil, qui ne peut ni avancer ni reculer et qui découvre que l’immobilité est la plus vertigineuse des positions.
Le jeudi, il se rendit au point de rendez-vous — un petit parc au bord de la Sumida, dans le quartier d’Asakusa, un de ces jardins oubliés où les vieux venaient nourrir les pigeons et où les amoureux venaient s’embrasser sur des bancs rouillés. Il arriva à l’heure. Il attendit.
Okada ne vint pas.
Il attendit une heure. Le froid de février mordait les joues, les doigts, les oreilles. Les pigeons roucoulaient avec l’indifférence des animaux qui ne savent pas que le monde est en train de s’effondrer. Un vieil homme passa avec un chien, un petit chien blanc qui trottinait sur la terre gelée avec la gaieté absurde des êtres qui ne comprennent rien. Kenjiro attendit encore trente minutes. Okada ne vint pas.
Il rentra chez lui. Il ne dormit pas. Il passa la nuit assis sur son futon, dans le noir, à écouter les bruits de Nishi-Kanda — les pas des voisins, le grincement d’une porte, le miaulement lointain d’un chat — comme il écoutait les bruits de l’Imperial, avec la même attention malade, la même hyper-conscience de celui qui sait que n’importe quel son peut être le dernier avant la catastrophe.
Le vendredi, il retourna à l’Imperial pour sa ronde. Chaque pas dans les couloirs de Wright avait le poids d’un pas sur un champ de mines. Il fit sa ronde. Il vérifia les portes. Il passa devant les chambres. Rien n’avait changé — et c’était précisément le plus terrifiant. Le monde continuait, indifférent à sa peur, avec cette cruauté des choses qui ne s’arrêtent jamais pour attendre les hommes.
*
Le lundi suivant, quelqu’un frappa à sa porte à Nishi-Kanda. Il était onze heures du matin. Kenjiro dormait — ou plutôt il faisait semblant de dormir, car le sommeil l’avait quitté depuis l’arrestation de Fujita, remplacé par un état crépusculaire où les pensées tournaient en boucle comme des poissons dans un aquarium trop petit.
Il ouvrit. Ce n’était pas la police. Ce n’étaient pas les Américains. C’était un garçon — un adolescent de quinze ou seize ans, maigre, avec un bonnet de laine enfoncé jusqu’aux yeux et un blouson trop grand pour lui. Le garçon ne dit pas un mot. Il tendit une enveloppe — pas une enveloppe d’argent, une enveloppe ordinaire, blanche, sans inscription — et s’en alla en courant avant que Kenjiro eût le temps de dire quoi que ce soit.
Kenjiro referma la porte. Il ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur, un seul feuillet, plié en deux. L’écriture était petite, régulière, anonyme — une écriture de fonctionnaire ou de moine, sans aucun trait distinctif. Le message tenait en trois lignes :
L’oiseau du jeudi a été blessé. Le nid est découvert. Brûlez tout ce qui peut brûler. Attendez sans bouger. Si personne ne vient dans trois semaines, c’est fini.
Pas de signature. Pas de nom. Kenjiro lut le message trois fois, puis le brûla dans le cendrier de sa table basse, avec une allumette dont la flamme éclaira un instant les murs nus de sa chambre avant de s’éteindre. Il regarda les cendres — cette petite chose noire et friable qui, trente secondes plus tôt, était un message et qui maintenant n’était rien. Comme tout. Comme toujours.
L’oiseau du jeudi. Okada avait été arrêté, ou il avait fui. Le nid était découvert — le réseau, la chaîne d’informateurs, tout l’édifice patient qu’Okada avait bâti enveloppe après enveloppe. Brûlez tout ce qui peut brûler.
Kenjiro se leva. Il souleva les lattes du plancher et en sortit les enveloppes — des dizaines d’enveloppes, certaines encore pleines, d’autres vidées dont il avait gardé l’emballage sans savoir pourquoi. L’argent — les billets qu’il avait épargnés — représentait une somme considérable. Il ne pouvait pas les brûler. L’argent n’avait pas de mémoire, pas de trace, pas de nom. L’argent était innocent — c’est la seule qualité de l’argent et c’est pour cela que les hommes l’aiment.
Il brûla les enveloppes. Il brûla le papier qui les emballait. Il brûla une vieille carte de Tokyo sur laquelle il avait, un soir d’insomnie, marqué d’un point de crayon l’emplacement de chacun des lieux de rendez-vous avec Okada. Il n’aurait pas dû faire cette carte — Okada avait dit jamais rien d’écrit — mais il l’avait faite quand même, par besoin de voir, de matérialiser cette géographie secrète qui sinon n’existait que dans sa tête. Elle brûla vite. Le papier est une matière docile — il obéit au feu comme il obéit à l’encre, sans résistance, sans regret.
Quand tout fut brûlé, Kenjiro ouvrit la fenêtre et laissa l’air de février disperser les cendres. Puis il s’assit sur son futon et attendit.
*
Trois semaines. Vingt et un jours.
Il retourna à l’Imperial chaque nuit. Il fit ses rondes. Il vérifia les portes, les fenêtres, les escaliers. Il passa devant les chambres dont il connaissait les secrets avec la même démarche de félin nocturne, le même visage neutre, la même invisibilité de meuble ambulant. Mais tout avait changé. Il n’écoutait plus. Ou plutôt — il écoutait toujours, parce qu’on ne peut pas éteindre une oreille entraînée comme on éteint une lampe — mais il n’écoutait plus pour quelqu’un. Les informations continuaient d’affluer, par réflexe, par habitude, et elles s’accumulaient dans sa tête comme des lettres dans une boîte aux lettres dont le destinataire a déménagé.
Reiko ne reparut pas. La chambre 309 resta obscure pendant dix jours, puis un nouveau locataire s’y installa — un capitaine américain nommé Fletcher, qui ronflait avec une régularité de machine à vapeur et qui ne fumait pas dans les couloirs. Kenjiro ne demanda pas ce qu’était devenue Reiko. Il ne pouvait pas demander sans montrer qu’il savait, et montrer qu’il savait c’était se trahir. Il se contenta de noter son absence comme on note une place vide dans un train — avec le regret diffus de quelque chose qui aurait pu être et qui ne sera pas.
Crane, lui, était toujours là. Mais leurs conversations avaient cessé. Non pas parce que Kenjiro s’était éloigné — il avait essayé, il n’avait pas réussi — mais parce que Crane lui-même avait changé. La guerre de Corée avait fait son travail. Le jeune idéaliste de Harvard était devenu un homme fatigué qui ne posait plus de questions sur l’architecture de Wright et qui traversait les couloirs de l’Imperial avec la démarche mécanique de quelqu’un qui a cessé de trouver le monde fascinant.
Vingt et un jours passèrent. Personne ne vint.
C’était fini.
* * *
CHAPITRE 15 — LA DERNIÈRE NUIT
Le traité de San Francisco fut signé le 8 septembre 1951. L’occupation prendrait fin le 28 avril 1952. Le Japon redevenait un pays — pas le même, pas celui d’avant, un pays neuf bricolé à partir des débris de l’ancien, comme ces bols recollés à l’or dans la tradition du kintsugi, plus beaux d’avoir été brisés, disent les esthètes, mais Kenjiro n’était pas un esthète et il ne trouvait pas la brisure belle.
Les Américains commencèrent à partir. Pas tous d’un coup — l’armée est une machine lente, elle avance et recule par vagues successives — mais assez pour que l’Imperial se vide progressivement de ses occupants, comme un théâtre à la fin d’une pièce trop longue. Les couloirs retrouvèrent leur silence d’origine, celui que Wright avait dessiné, un silence de pierre et de lumière indirecte qui n’avait besoin de personne pour exister.
Le commandant Prewitt partit en mars. Il emballa ses estampes avec un soin maniaque — chaque Hiroshige entre deux feuilles de papier de soie, chaque Utamaro dans une enveloppe rigide — et il quitta l’hôtel un matin de pluie, sa collection sous le bras, sans dire au revoir au personnel. Kenjiro le vit monter dans une jeep devant l’entrée principale. Prewitt ne regarda pas en arrière. Les hommes qui ont perdu quelque chose dans un lieu ne se retournent pas en le quittant — c’est une règle que la guerre enseigne et que la paix confirme.
Harwood, le fantôme de la 307, disparut un jour sans que personne le remarquât. La suite était vide quand Kenjiro fit sa ronde — la porte ouverte, le lit défait, une tasse de thé à moitié pleine sur la table de nuit. Pas de bagages, pas de traces, pas de billet laissé à la réception. Harwood s’était évaporé comme il avait vécu — sans bruit, sans contour, sans que la réalité ait jamais pu tout à fait se refermer sur lui. Tanabe, le serveur, haussa les épaules quand Kenjiro le questionna discrètement. Les Américains partent comme ils arrivent, dit-il. On ne leur demande pas d’explication.
*
Le lieutenant Crane fut le dernier à partir.
Un soir d’avril — les cerisiers étaient de nouveau en fleurs, deux ans avaient passé depuis la première floraison qu’ils avaient partagée, deux ans qui semblaient en contenir vingt — Crane trouva Kenjiro dans le hall, à deux heures du matin, comme la première fois. Il portait un uniforme propre, sans un pli, et une valise neuve posée à côté de lui. Il partait le lendemain à l’aube.
— Je voulais vous dire au revoir, dit-il.
Kenjiro s’arrêta. Le hall de Wright, à cette heure, avait la majesté silencieuse d’un temple désaffecté. Les lustres de cuivre brûlaient à mi-puissance. La piscine réfléchissante — débarrassée de ses planches depuis quelques semaines, rendue à sa fonction première — renvoyait des éclats de lumière sur le plafond bas, des motifs mouvants qui ressemblaient à des hiéroglyphes liquides.
— Vous allez me manquer, Samejima-san, dit Crane.
Il sourit. Pas le sourire de chiot de ses premiers mois — un sourire d’homme, plus étroit, plus lourd, chargé de tout ce qu’il avait appris et qu’il n’avait pas voulu apprendre. Ses lunettes rondes reflétaient les lustres de Wright.
— Le Japon va me manquer. Cet hôtel va me manquer. Mais surtout — et je sais que c’est bizarre de dire ça — nos conversations vont me manquer. Vous m’avez appris des choses que je n’aurais trouvées dans aucun livre.
Kenjiro ne répondit pas tout de suite. Il regarda le jeune homme — le jeune homme qui l’avait vu, qui lui avait parlé, qui avait failli, par jeu et par innocence, cartographier l’instrument même de sa trahison. Le jeune homme auquel il avait menti chaque nuit, à chaque conversation, par omission et par calcul, et dont l’amitié — car c’était une amitié, il ne pouvait plus le nier — avait été le seul fil de lumière dans un labyrinthe de nuit.
— Vous aussi, dit Kenjiro. Vous m’avez appris des choses.
C’était vrai. Pas des choses qu’on peut formuler — pas de l’architecture, pas du japonais, pas de l’histoire. Quelque chose de plus simple et de plus terrible : que la gentillesse existe. Qu’un homme de vingt-quatre ans, venu du pays qui avait brûlé le sien, pouvait le regarder sans mépris, sans pitié, sans calcul, et lui demander — avec un sérieux d’enfant — s’il aimait cet hôtel.
Crane tendit la main. Un geste américain, direct, sans ambiguïté. Kenjiro la serra. La poignée de main dura une seconde — peut-être deux. La main de Crane était chaude, sèche, ferme. Celle de Kenjiro était froide, comme toujours. Comme si le froid de la Birmanie ne l’avait jamais quitté.
— Prenez soin de ce bâtiment, dit Crane. Il mérite mieux que ce qu’on lui a fait.
Puis il prit sa valise et monta l’escalier vers sa chambre, pour la dernière nuit. Ses pas résonnèrent dans la cage d’escalier de Wright — ce son creux, presque musical, que la pierre d’Ōya produisait quand on la frappait avec des semelles américaines. Le son monta, s’atténua, et disparut.
Kenjiro resta dans le hall. Seul.
*
Il fit sa ronde. La dernière — non pas la dernière de toutes, car il continuerait à travailler à l’Imperial pendant des années encore, veilleur de nuit jusqu’à la fin, jusqu’à la démolition du bâtiment de Wright en 1968, mais la dernière de cette histoire, la dernière de cette parenthèse qui avait commencé un matin de novembre 1946 devant la porte de service, quand un homme aux incisives manquantes lui avait tendu une Lucky Strike.
Il monta l’escalier. Le deuxième étage — l’aile sud. Les chambres 201 à 220, presque toutes vides maintenant. La 208, où Henderson avait raconté ses histoires de pêche. La 211, où Davis et Keller avaient parlé d’Ishii, et où le monde avait basculé en trois secondes. La 218, où Prewitt avait pleuré et où Yuki avait ri. Tout vide. Tout silencieux. L’architecture de Wright, débarrassée de ses occupants, retrouvait sa pureté originelle — ces lignes nettes, ces proportions harmonieuses, cette lumière pensée comme un matériau qui n’avait besoin de personne pour exister et qui, peut-être, n’avait jamais eu besoin de personne.
Il monta au troisième étage. La 307 — Harwood — porte close, obscure. La 309 — le capitaine Fletcher ronflait. L’alcôve entre les deux chambres, le banc de bois où Reiko s’était assise un soir d’octobre pour lui dire qu’elle savait. Il s’arrêta. Il posa la main sur le bois. Il était tiède — le chauffage de Wright, fidèle, obstiné, continuait de chauffer un bâtiment que plus personne ne voulait garder.
Reiko. Il ne l’avait jamais revue. Il ne saurait jamais ce qu’elle était devenue — si elle avait été arrêtée, si elle avait fui, si elle avait simplement trouvé un autre emploi dans un autre bureau de l’occupation. Elle avait disparu comme disparaissent les gens dans les histoires d’espionnage — sans bruit, sans trace, sans la satisfaction d’un dénouement. Elle était entrée dans sa vie par le couloir du troisième étage et elle en était sortie par la même porte, en laissant derrière elle l’odeur d’une Chesterfield et une phrase qui résonnait encore, certaines nuits, dans les poches acoustiques de sa mémoire : Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose.
Il descendit au rez-de-chaussée. Le hall. La piscine réfléchissante de Wright, dont l’eau noire miraitait les lustres de cuivre dans un tremblement perpétuel. Les motifs géométriques des murs, ces entrelacs qu’il avait regardés dix mille nuits sans jamais les comprendre et qu’il ne comprendrait probablement jamais — parce que Wright avait dessiné un langage, pas un message, et que les langages survivent à tous ceux qui les parlent.
Kenjiro fit le tour du hall. Lentement. Pas une ronde — une promenade. La dernière de l’occupation. Demain, ou la semaine prochaine, ou le mois d’après, les derniers Américains s’en iraient, et l’Imperial redeviendrait un hôtel japonais, et les couloirs se rempliraient d’hommes d’affaires et de touristes, et l’histoire se refermerait comme un livre qu’on pose sur une étagère.
Mais l’histoire ne se refermerait pas. Pas pour lui. Parce que les histoires qui se passent dans la tête n’ont pas de dernière page. Elles continuent, en boucle, en spirale, en cercles concentriques qui se resserrent sans jamais se fermer. Le village de Birmanie continuerait de brûler. Les enveloppes continueraient de glisser sur la table de Shinbashi. Okada continuerait de ne pas boire son thé. Et Reiko continuerait de fumer sa Chesterfield dans un couloir de Wright, pour l’éternité, avec ses yeux de laque noire et sa phrase qui coupait comme du verre.
*
À cinq heures du matin, les cuisines s’éveillèrent. Le café — du café japonais maintenant, pas le Maxwell américain — commença à embaumer le rez-de-chaussée. Kenjiro sentit cette odeur avec quelque chose qui n’était ni du désir ni du dégoût, mais un troisième sentiment, sans nom, qui contenait les deux.
À six heures, il quitta l’hôtel par la porte de service. L’aube d’avril avait cette lumière d’aquarelle — grise, diluée, presque tendre — qu’il avait vue mille fois et qui, chaque fois, avait le goût de la première fois. Les cerisiers du parc de Hibiya étaient en fleurs. Les pétales tombaient sur les trottoirs, sur les voitures, sur les épaules des passants matinaux, avec cette lenteur de neige qui est la signature du printemps japonais. Tokyo s’éveillait. La ville blessée, reconstruite, défigurée, méconnaissable, absurdement vivante. Sa ville.
Il marcha vers Nishi-Kanda. Trente minutes à pied. Quarante-cinq, parce qu’il n’était jamais pressé.
Dans la poche intérieure de sa veste, il n’y avait plus d’enveloppe. Il n’y en aurait plus jamais. Il restait l’autre chose — la chose sans nom, la chose de Birmanie, la chose de Wright — qui pesait exactement le même poids que le premier jour et qui pèserait le même poids jusqu’au dernier.
Il marchait. Les cerisiers tombaient. L’Imperial, derrière lui, se taisait.
Et personne, dans les rues de Tokyo, ne regardait l’homme invisible qui rentrait chez lui.