Le cahier d’al-Wangari
Le cahier d’al-Wangari
Première partie
Tombouctou — Hôtel La Colombe
PREMIÈRE PARTIE — LE SILENCE
Chapitre 1 — La terrasse
La dernière cliente de l’Hôtel La Colombe était une Allemande aux cheveux couleur de paille qui photographiait les mosquées. Elle est partie un mardi de mars, avec un sac à dos trop lourd et un regard de quelqu’un qui sait qu’elle ne reviendra pas. Elle a laissé un pourboire excessif sur la table de nuit — dix mille francs CFA dans une enveloppe sans nom — et un tube de crème solaire entamé dans la salle de bains. Mohamed Touré a glissé les billets dans la poche de son boubou et jeté le tube à la poubelle. Puis il a tiré le drap du lit, l’a plié en quatre avec cette lenteur méticuleuse qu’il met dans chaque geste, et il a refermé la porte de la chambre 7.
C’était la dernière porte à refermer. L’hôtel était vide.
Moi, je suis resté. Parce qu’un hôtel sans clients a encore besoin de quelqu’un pour veiller sur le vide, et parce que je n’avais nulle part où aller — ou plutôt, parce que l’endroit où j’aurais pu aller, Bamako, ses rues embouteillées et ses promesses de postes à l’université qui ne venaient jamais, me semblait plus inhabitable encore qu’un hôtel désert au bord du Sahara.
Je m’appelle Ousmane Maïga. J’ai trente-deux ans. J’ai un diplôme d’histoire de l’université de Bamako qui ne m’a servi qu’à obtenir un poste de réceptionniste de nuit dans un hôtel de Tombouctou où personne ne vient plus. La nuit, quand Mohamed dort — et Mohamed dort beaucoup, c’est un homme qui a fait du sommeil une forme d’art —, je m’installe sur la terrasse du deuxième étage avec un thé à la menthe trop sucré et je regarde les dunes. Elles commencent à quelques centaines de mètres, juste derrière les dernières maisons de banco, et elles montent doucement vers le ciel comme une respiration retenue. Quand il n’y a pas de vent, on entend le fleuve. Quand il y a du vent, on n’entend plus rien.
C’est depuis cette terrasse que j’ai vu arriver les pick-up.
Il faisait presque nuit. Le ciel avait cette couleur que je n’ai vue nulle part ailleurs — un orange éteint, comme une braise qu’on aurait recouverte de cendre. J’étais en train de verser le troisième thé, celui qu’on appelle amer comme la mort, quand j’ai entendu les moteurs. Pas un moteur, pas deux. Beaucoup. Un grondement continu, comme le tonnerre au loin sauf qu’il ne pleut jamais à Tombouctou en avril.
Les phares sont apparus sur la route de Kabara, une file de points lumineux tremblant dans la chaleur résiduelle du sol. Puis les pick-up eux-mêmes — Toyota blancs, une douzaine au moins, et sur chacun, debout à l’arrière, des silhouettes en noir avec des fusils. Les drapeaux que j’ai d’abord pris pour des chiffons agités par la vitesse étaient des étendards noirs, et il m’a fallu quelques secondes pour comprendre que les mots inscrits dessus en arabe blanc n’étaient pas un slogan politique mais la chahada. La profession de foi.
Mohamed est apparu derrière moi sur la terrasse. Il sentait le sommeil et le savon bon marché. Il n’a rien dit. Il a regardé le convoi traverser la rue principale en soulevant un nuage de poussière ocre, et quand le bruit des moteurs a été remplacé par des voix — des cris, des ordres aboyés dans un arabe que je ne reconnaissais pas, un arabe du nord, guttural, coupant — il a posé sa main sur mon épaule et il a dit : « Éteins la lumière. »
J’ai éteint.
Nous sommes restés là, dans le noir, à écouter la ville changer de propriétaire.
Il y a eu des coups de feu vers minuit. Pas des rafales — des tirs isolés, espacés, comme une ponctuation. Quelqu’un tirait en l’air ou sur quelque chose, impossible de savoir. Puis un long silence. Puis de la musique — de la musique, oui, diffusée par les haut-parleurs d’un véhicule, une psalmodie rauque que je ne connaissais pas, une récitation coranique accélérée, mécanique, sans aucune des modulations ni des tendresses que j’avais entendues dans la voix des imams de Tombouctou depuis l’enfance.
« Ce n’est pas notre Coran », a murmuré Mohamed.
Non. Ce n’était pas notre Coran. C’était le même texte et ce n’était pas le même texte, comme une photographie d’un visage aimé prise sous un éclairage cruel — les traits sont là, mais l’âme a disparu.
Au matin, les drapeaux noirs flottaient sur le commissariat, sur la mairie, sur le bureau du gouverneur. Des hommes en turban, le visage couvert, patrouillaient en binômes dans les rues. L’un d’eux s’est arrêté devant La Colombe, a regardé la façade en banco — les murs ocre, la terrasse aux balustrades blanches, le panneau à demi effacé qui disait HÔTEL en lettres bleues — et il est passé sans entrer. Mohamed a poussé un souffle. Pas un soupir, pas un mot. Un souffle.
Depuis la terrasse, je voyais la mosquée Djinguereber au sud, son minaret de terre qui semblait fondre dans la lumière, et au nord, par-delà les toits plats, la lisière du sable. Entre les deux, Tombouctou. Ma ville. La ville de mon père et du père de mon père, la ville aux trois cent trente-trois saints, la ville des manuscrits. La ville qui, ce matin-là, ne ressemblait plus à rien de ce que je connaissais.
Un enfant a traversé la rue en courant, pieds nus, et un homme en noir lui a crié quelque chose. L’enfant s’est arrêté net, comme foudroyé, puis il a fait demi-tour et il a disparu dans une ruelle. Il ne courait plus. Il marchait très vite, les épaules rentrées.
C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai compris que ce ne serait pas une affaire de jours.
Mohamed a descendu les escaliers, a ouvert le registre de l’hôtel — le grand cahier vert où il inscrivait les noms des clients depuis 1998 — et il l’a refermé. Il l’a glissé sous le comptoir, derrière la boîte à clés. Comme si les noms inscrits dedans étaient eux aussi quelque chose qu’il fallait désormais protéger.
Moi, je suis resté sur la terrasse. Je n’ai pas bougé de la journée. J’ai regardé ma ville devenir une autre ville — la même, exactement la même, les mêmes murs, les mêmes ruelles, les mêmes chèvres errant entre les maisons, mais traversée par un silence nouveau, un silence qui n’était pas l’absence de bruit mais la présence de la peur.
Le soir, j’ai préparé le thé comme d’habitude. Trois verres. Le premier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’amour, le troisième amer comme la mort. Je les ai bus tous les trois, seul, face aux dunes.
Les dunes n’avaient pas changé.
C’est peut-être pour ça que je les regarde.
* * *
Chapitre 2 — La nouvelle loi
Les premiers jours, on n’a pas compris les règles. Ou plutôt, les règles changeaient d’heure en heure, selon l’homme qui patrouillait, selon l’humeur du chef de secteur, selon la direction du vent — et à Tombouctou le vent change souvent. Le lundi, une femme pouvait marcher seule dans la rue à condition d’être voilée de la tête aux pieds. Le mardi, elle ne pouvait plus sortir du tout sans un homme à ses côtés. Le mercredi, le couvre-feu tombait à vingt heures. Le jeudi, à dix-huit. Personne ne savait.
La seule constante, c’était le silence.
La musique avait disparu le premier jour. Pas progressivement, pas par décret officiel affiché sur les murs — non, physiquement, brutalement, comme un organe qu’on arrache. Des hommes en noir sont entrés dans les maisons où ils entendaient du bruit et ils ont pris les postes de radio, les lecteurs de cassettes, les CD, les téléphones qui diffusaient de la musique. Quand ils n’ont pas pris, ils ont cassé. Bintu Dara, la chanteuse qui vivait près de la mosquée Sidi Yahya, m’a raconté plus tard qu’un combattant était entré chez elle, avait vu le petit djembé de son fils de huit ans posé dans un coin, et l’avait fracassé contre le mur sans un mot. Le gosse n’a pas pleuré. Il a regardé les morceaux de bois et de peau au sol, puis il a regardé sa mère, et il est sorti dans la cour.
Tombouctou sans musique, c’est un corps sans souffle. On ne s’en rend compte que lorsqu’elle disparaît. Les appels du muezzin, oui, ceux-là ont continué — mais tordus, accélérés, méconnaissables, lus par des voix étrangères dans des microphones grésillants. Et entre les appels, rien. Plus de kora derrière les portes. Plus de femmes qui chantent en pilant le mil. Plus de radio dans les échoppes du marché. Plus de Tinariwen en sourdine dans les ateliers des mécaniciens. Rien que le vent, les chèvres, et de temps en temps un ordre crié en arabe.
J’ai appris très vite à reconnaître les groupes. Il y avait Ansar Dine, les « Défenseurs de la Foi », qui étaient surtout des Touaregs du nord ralliés au djihad par idéologie ou par opportunisme — ceux-là parlaient tamachek entre eux et arabe quand ils donnaient des ordres. Il y avait les combattants d’AQMI, Al-Qaïda au Maghreb islamique, des Algériens surtout, le visage toujours couvert, qui occupaient les bâtiments officiels. Et il y avait le MUJAO, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, les plus imprévisibles, les plus jeunes, ceux qui jouaient avec leurs kalachnikovs comme des enfants avec des bâtons.
À La Colombe, les jours avaient un goût de poussière et de néant. Mohamed ouvrait l’hôtel chaque matin par habitude, comme un prêtre qui continue d’officier dans une église désertée. Il balayait l’entrée, époussetait le comptoir, vérifiait les clés — chambre 1, chambre 2, chambre 3, toutes accrochées au tableau, toutes inutiles. Parfois il mettait en marche le ventilateur du hall, quand il y avait de l’électricité, c’est-à-dire de moins en moins souvent. Le ventilateur brassait l’air chaud avec un bruit de papillon épuisé, et Mohamed s’asseyait derrière le comptoir et fermait les yeux.
Moi, je continuais de venir la nuit. C’était absurde. Un réceptionniste de nuit dans un hôtel sans clients, c’est une sentinelle qui garde un trésor volé. Mais je venais quand même, parce que l’hôtel était le seul endroit de Tombouctou qui ressemblait encore au monde d’avant. Les murs étaient les mêmes. La terrasse n’avait pas changé. Les chambres sentaient toujours le savon et la poussière, cette odeur particulière des lieux qu’on habite peu, une odeur de patience. Et la nuit, quand je montais sur le toit, je voyais les mêmes étoiles que la veille et que le siècle dernier — le Sahara offre ça, cette permanence du ciel quand tout le reste bascule.
C’est au cours de la troisième semaine que j’ai vu ma première flagellation.
C’était un vendredi, sur la place devant le commissariat. Un attroupement silencieux. J’ai reconnu des visages — des voisins, des commerçants du marché, le boucher de la rue Askia Mohammed — mais personne ne se regardait. Tous les yeux étaient fixés au sol ou sur la scène, et la scène c’était un homme à genoux, les mains liées, le dos nu, et un combattant derrière lui avec une lanière de cuir. L’homme à genoux avait fumé une cigarette. C’est ce qu’a dit le juge — un jeune barbu en turban noir qui lisait la sentence dans un mégaphone. Quarante coups.
Je n’ai pas compté les coups. J’ai compté les silences entre les coups. Ce qui m’a frappé, c’est que l’homme ne criait pas. Il serrait les dents et il regardait le sol, et entre chaque coup il y avait un silence d’environ trois secondes, le temps que le bras se lève et retombe, et dans ce silence on n’entendait rien — pas un murmure dans la foule, pas un chien, pas un oiseau, rien que le vent sur le sable.
Quarante silences.
Quand c’était fini, la foule s’est dispersée sans bruit, comme de l’eau qui s’infiltre dans la terre. L’homme s’est relevé seul. Personne ne l’a aidé. Pas parce que personne ne voulait l’aider, mais parce que l’aider, c’était se désigner.
Je suis rentré à La Colombe. Mohamed était sur le seuil, comme toujours. Il m’a regardé et il a compris que j’avais vu. Il n’a rien demandé. Il m’a versé un thé — un seul, pas trois, et sans sucre — et il a dit : « Bois. »
J’ai bu.
Le thé sans sucre, c’est le thé qu’on offre à celui qui a besoin de revenir à lui-même. Ça brûle la langue et ça réveille quelque chose de dur au fond de la gorge, quelque chose qui ressemble à la colère mais qui n’a pas encore de nom.
Les semaines suivantes ont été une lente descente dans l’habitude de l’inacceptable. On s’habitue à tout, dit-on, et c’est vrai, et c’est terrible, parce que s’habituer, c’est déjà consentir un peu. Je m’habituais aux check-points. Je m’habituais à baisser les yeux quand un pick-up passait. Je m’habituais au silence dans les rues, à l’absence de musique, aux femmes fantômes sous leurs voiles noirs, aux boutiques fermées, aux enfants qui ne jouaient plus dehors. Je m’habituais à la peur — non pas une peur aiguë, violente, mais une peur plate, continue, comme une fièvre basse qui ne monte jamais assez pour qu’on s’alite mais qui ne tombe jamais non plus.
Mohamed, lui, semblait immunisé. Il avait cette placidité des hommes qui ont vu suffisamment de choses pour savoir que tout passe — les empires, les occupations, les drapeaux. Tombouctou avait été conquise par les Songhay, par les Marocains, par les Peuls, par les Touaregs, par les Français, par les Maliens eux-mêmes après l’indépendance. Chaque fois, les drapeaux changeaient et les murs de banco restaient. Mohamed appartenait aux murs.
« Ils partiront », disait-il parfois, le soir, en fermant le portail de l’hôtel. Pas comme une prédiction, pas comme un espoir — comme un fait géologique. Les dunes bougent, le fleuve monte et descend, les occupants partent. C’est dans l’ordre des choses.
Moi, je n’avais pas cette patience minérale. J’avais trente-deux ans et un diplôme inutile et une rage sourde qui me prenait chaque matin au réveil quand j’entendais, au lieu de la radio, au lieu d’une voix de femme chantant en songhay, le grondement d’un pick-up dans la rue et la voix métallique du mégaphone qui récitait les interdits du jour.
Un soir de mai — le ciel était violet, cette couleur d’ecchymose qu’il prend parfois après les journées de vent —, j’ai trouvé dans la chambre 12 un téléphone portable oublié par un client. Un vieux Nokia à touches, presque déchargé. Je l’ai allumé. Il n’y avait plus de réseau, mais il restait dans la mémoire un fichier audio. J’ai appuyé sur lecture, le volume au minimum, l’oreille collée contre le haut-parleur minuscule.
C’était une chanson d’Ali Farka Touré. « Diaraby ». La guitare sèche, la voix rauque, le fleuve Niger qui coule dans chaque note.
J’ai écouté la chanson trois fois de suite, couché sur le lit de la chambre 12, dans le noir, le téléphone posé contre ma joue comme une main tiède. À la quatrième écoute, la batterie est morte. L’écran s’est éteint et le silence est revenu, le même silence qu’avant mais un peu différent maintenant, un peu plus supportable, parce que la musique avait laissé quelque chose dans l’air, une vibration, un résidu, comme le parfum d’une femme qui vient de quitter la pièce.
J’ai gardé le téléphone mort dans ma poche pendant des semaines. Je ne sais pas pourquoi. C’était un objet sans usage, un rectangle de plastique muet. Mais c’était le dernier endroit où j’avais entendu de la musique, et le garder sur moi, c’était garder la preuve que la musique avait existé.
* * *
Chapitre 3 — Les coffres
L’appel est venu un soir de juin, par la bouche d’un adolescent que je ne connaissais pas. Il s’est présenté à la porte de La Colombe à la tombée de la nuit, a demandé Ousmane Maïga, et quand je me suis avancé, il m’a tendu un papier plié en quatre. Dessus, à l’encre bleue, une écriture que j’ai reconnue immédiatement — celle d’Alkadi Maïga, mon ancien professeur à Bamako, qui dirigeait depuis vingt ans l’une des bibliothèques privées de Tombouctou, la bibliothèque al-Wangari, du nom de la famille qui avait accumulé des manuscrits pendant trois siècles.
Le message disait : « Viens demain à la maison, après la dernière prière. Viens seul. Ne parle à personne. »
J’y suis allé.
La maison des al-Wangari est l’une de ces vieilles demeures de banco du quartier nord, près de la mosquée Sankoré — deux étages, une cour intérieure, des murs si épais qu’on y entre comme dans une fraîcheur d’eau. Elle n’a pas de numéro. À Tombouctou, les maisons n’ont pas besoin de numéro ; on les connaît par le nom de la famille, par la forme de la porte, par l’arbre qui pousse devant. Celle des al-Wangari se reconnaît à un figuier centenaire qui a poussé si près du mur qu’il semble le soutenir, ou peut-être que c’est le mur qui soutient l’arbre — après un siècle, on ne sait plus.
Alkadi m’attendait dans la pièce du fond, assis en tailleur sur un tapis, entouré de quatre autres hommes que je ne connaissais pas tous. L’un d’eux, un grand Songhay au visage anguleux, portait un boubou blanc immaculé malgré la poussière et la chaleur — je n’ai jamais su comment certains hommes de cette ville parviennent à garder le blanc blanc. C’était Ibrahim Khalil, le responsable local de SAVAMA-DCI, l’association qui coordonnait la sauvegarde des manuscrits dans les bibliothèques privées. Les trois autres étaient des jeunes, à peine plus âgés que moi, des fils de familles gardiennes de manuscrits.
Alkadi n’a pas fait de préambule. Il a dit : « Les manuscrits ne sont plus en sécurité dans les bibliothèques. Les djihadistes n’ont pas encore touché aux collections privées, mais ils ont pris l’Institut Ahmed Baba et ils campent dedans. Ce n’est qu’une question de temps. Il faut disperser les textes dans les maisons du quartier, les enterrer s’il le faut, les sortir de la ville si c’est possible. On a besoin de bras, de dos et de silence. »
Il m’a regardé. « Tu connais les manuscrits. Tu sais les manipuler. Tu sais ce qu’ils valent. Et tu es de la nuit — tu ne dors pas avant l’aube. C’est pour ça que je t’ai appelé. »
J’ai dit oui sans réfléchir. Non — ce n’est pas vrai. J’ai réfléchi. J’ai réfléchi très vite, pendant les deux ou trois secondes qui ont suivi sa phrase, et dans ces deux ou trois secondes j’ai pensé aux check-points, aux flagellations, aux mains coupées, aux tirs dans la nuit, et j’ai pensé aussi à la chambre 12 de La Colombe, au téléphone mort dans ma poche, au silence, et j’ai dit oui.
La première opération a eu lieu trois nuits plus tard.
Nous étions six. Alkadi ne venait pas — il était trop connu, trop visible, son visage était associé aux manuscrits dans l’esprit de tous les lettrés de la ville et peut-être dans l’esprit des occupants aussi. Il restait dans la maison al-Wangari et coordonnait par messages écrits, portés par des adolescents, jamais par téléphone.
On m’a donné une lampe torche, un sac de jute, et des gants de coton blanc — les mêmes que j’utilisais quand je restaurais des manuscrits pour Alkadi, avant. Les gants, c’était pour ne pas abîmer les textes. Le sac, c’était pour les cacher. La lampe, c’était pour voir dans le noir, mais il fallait l’utiliser le moins possible, seulement dans les pièces fermées, jamais dans la rue.
La bibliothèque al-Wangari contenait environ quatre mille manuscrits. Pas les plus célèbres de Tombouctou — ceux-là étaient à la bibliothèque Mamma Haidara, ou à l’Institut Ahmed Baba — mais quatre mille textes tout de même, dont certains remontaient au XVe siècle. Des traités de jurisprudence islamique, des commentaires coraniques, des textes de médecine et d’astronomie, des poèmes soufis, des correspondances entre lettrés, des contrats commerciaux, des généalogies familiales. Quatre mille pages d’une mémoire que quelqu’un, quelque part, avait décidé de brûler.
La première nuit, nous avons déplacé environ deux cents manuscrits. Pas plus. Les textes étaient rangés dans des coffres de bois — des cantines, comme les appelait Alkadi, un mot qui m’évoquait les boîtes à goûter de mon enfance, sauf que celles-ci contenaient l’histoire de l’Afrique de l’Ouest.
Le poids d’un coffre chargé de manuscrits est surprenant. On s’attend à quelque chose de léger — du papier, de l’encre, du cuir fin. Mais trois cents ans de papier accumulé, c’est dense, c’est lourd, c’est compact comme de la terre. Il fallait deux hommes par coffre. On les portait dans les ruelles, sans parler, en chaussettes pour amortir le bruit des pas sur le sol de sable, et on les déposait dans les arrière-cours des maisons alliées — chez un cousin, chez un voisin de confiance, chez la veuve d’un ancien bibliothécaire.
Je me souviens du premier coffre que j’ai soulevé. Bois sombre, ferrures rouillées, un cadenas dont la clé avait été perdue depuis si longtemps que quelqu’un avait fini par forcer la serrure avec un tournevis. À l’intérieur, les manuscrits étaient enveloppés dans des chiffons de coton, comme des nourrissons. Je les ai pris un par un — les gants blancs sur mes mains, la lampe torche coincée sous mon menton — et je les ai transférés dans le sac de jute. Chaque manuscrit avait une texture différente. Certains étaient souples comme du tissu, la peau de chèvre encore grasse après des siècles. D’autres étaient secs, cassants, et je sentais sous mes doigts gantés le craquement infime des fibres qui protestaient.
Et l’odeur. L’odeur des manuscrits de Tombouctou est une chose qu’on ne peut pas décrire vraiment. C’est un mélange de vieux cuir, de poussière de banco, d’encre d’Afrique — cette encre fabriquée à partir de charbon de bois et de gomme arabique — et de quelque chose d’autre, quelque chose d’organique et de profond, comme l’odeur de la terre après la pluie mais en plus ancien, en plus dense. C’est l’odeur du temps qui a séché.
Cette nuit-là, en portant un coffre dans la ruelle qui longe la mosquée Sankoré, j’ai entendu un moteur. Nous nous sommes figés tous les trois — moi et deux fils al-Wangari, Amadou et Youssouf, des garçons de vingt ans qui ne pesaient pas plus lourd que les coffres qu’ils portaient. Le pick-up est passé au bout de la ruelle, ses phares balayant le mur d’en face. Nous étions dans l’ombre du figuier, immobiles, le coffre posé au sol entre nous. Le pick-up a ralenti. Quelqu’un a braqué une lampe dans notre direction. Le faisceau a glissé sur le mur, sur les branches basses du figuier, sur le sol de sable — à moins d’un mètre du coffre.
Puis le pick-up a accéléré et il est parti.
Amadou a soufflé. Youssouf s’est accroupi, les mains sur les genoux. Moi, j’ai regardé le coffre. Dans la pénombre, il avait l’air d’un animal couché, quelque chose de vivant et de patient qui attendait qu’on le remette en mouvement.
On l’a remis en mouvement.
Nuit après nuit, pendant des semaines, nous avons vidé la bibliothèque al-Wangari. Quatre mille manuscrits dispersés dans une trentaine de maisons, enfouis dans des caves, glissés sous des lits, cachés dans des greniers à mil. L’opération était coordonnée à l’échelle de toute la ville — d’autres équipes faisaient le même travail pour la bibliothèque Mamma Haidara, pour la bibliothèque Fondo Kati, pour des dizaines de collections privées. Au total, des centaines de milliers de manuscrits en mouvement dans les ténèbres de Tombouctou, un fleuve souterrain de papier et de cuir qui coulait de maison en maison sans que les occupants ne s’en aperçoivent.
Ou peut-être s’en apercevaient-ils. Peut-être que certains d’entre eux, les plus malins, les plus attentifs, savaient qu’il se passait quelque chose dans les ruelles de la nuit. Mais ils ne comprenaient pas quoi. Ils cherchaient des armes, des radios, des téléphones satellites. Pas des livres. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’une ville entière risque sa peau pour du papier.
C’est lors de la sixième ou septième nuit — je ne sais plus, les nuits se sont mélangées — que je suis descendu dans la cave de la maison al-Wangari pour la dernière fois. Alkadi m’avait dit qu’il restait un coffre, le plus ancien, celui qui était rangé dans le recoin le plus profond, contre le mur du fond. « Il y a des choses là-dedans que personne n’a touchées depuis longtemps, m’avait-il prévenu. Sois délicat. »
La cave sentait la terre mouillée — une aberration dans cette ville de sable, mais les caves de Tombouctou sont étranges, elles gardent une humidité ancienne, comme si le fleuve coulait encore sous les fondations. J’ai braqué ma torche. Le coffre était là, plus petit que les autres, en bois noir veiné, sans cadenas. Le couvercle a grincé quand je l’ai ouvert.
À l’intérieur, les manuscrits n’étaient pas emballés dans du coton comme les autres. Ils étaient posés les uns sur les autres, sans protection, comme si quelqu’un les avait déposés là en hâte, un jour, et n’était jamais revenu les chercher. La plupart étaient des textes religieux — je reconnaissais les formules, les dispositions sur la page, la calligraphie maghrébine arrondie. Mais au fond du coffre, sous les autres, il y avait un cahier.
Un cahier relié en cuir de chèvre, de la taille d’une main ouverte. Le cuir était brun foncé, tanné par le temps, et quelqu’un avait gravé dans la surface un motif que je n’ai pas identifié tout de suite — un entrelacs géométrique qui ressemblait aux décorations des portes de Tombouctou. J’ai ouvert le cahier. L’encre était pâle, presque invisible par endroits, mais l’écriture était lisible — un arabe soigné, régulier, avec des mots en songhay glissés ici et là comme des cailloux dans un ruisseau.
J’ai lu la première ligne.
Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux. Moi, Abdoulaye fils de Mohammed al-Wangari, scribe attaché à la grande mosquée de Sankoré, j’écris ce qui suit pour que la ville se souvienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hégire.
1243 de l’Hégire. J’ai fait le calcul dans ma tête, accroupi dans cette cave, la torche tremblant un peu dans ma main gauche. 1243 correspondait à 1828 de l’ère chrétienne.
- L’année de René Caillié.
J’ai refermé le cahier. Je l’ai posé contre ma poitrine. Puis je suis remonté, et je ne l’ai pas mis dans le coffre avec les autres.
Je l’ai glissé dans ma chemise, contre ma peau, là où battait mon cœur.
* * *
Chapitre 4 — Le scribe
Je l’ai lu cette nuit-là, sur la terrasse de La Colombe, à la lueur d’une bougie posée dans un verre à thé pour que la flamme ne soit pas visible de la rue. Mohamed dormait en bas, derrière le comptoir, enroulé dans un pagne comme un cocon. La ville était muette. Même les chiens, qui d’habitude se disputent les ruelles jusqu’à l’aube, semblaient avoir compris qu’il fallait se taire.
Le cahier sentait la chèvre et l’encre morte. La reliure craquait sous mes doigts comme une articulation de vieillard. L’écriture d’Abdoulaye al-Wangari était petite, serrée — l’écriture de quelqu’un qui économise le papier, ce qui, à Tombouctou, au XIXe siècle, signifiait quelqu’un qui économise un trésor. J’ai tourné les pages avec une lenteur de restaurateur, en retenant mon souffle aux passages où l’encre avait presque disparu, rongée par le temps ou l’humidité de la cave.
Ce qui suit est ma traduction. Je l’ai faite au fil des semaines, dans les marges de mes nuits à l’hôtel, et elle est imparfaite — l’arabe d’Abdoulaye est un arabe du XIXe siècle teinté de songhay, une langue d’entre-deux qui résiste par moments à toute transposition. Quand je n’ai pas pu traduire, j’ai laissé le mot arabe, comme une pierre au milieu du gué.
* * *
Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux.
Moi, Abdoulaye fils de Mohammed al-Wangari, scribe attaché à la grande mosquée de Sankoré, j’écris ce qui suit pour que la ville se souvienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hégire, et pour que ceux qui viendront après nous sachent qu’il est venu ici un homme qui n’était pas ce qu’il prétendait être, et que nous l’avons su, et que nous l’avons laissé repartir, et que c’est à cette mansuétude que l’on reconnaît une ville qui mérite ses livres.
Je suis copiste. Mon père était copiste. Le père de mon père copiait les traités d’Ibn Mālik pour les étudiants de Sankoré quand l’empire songhay n’était pas encore tombé sous les sabres des Marocains. Nous copions. C’est notre métier et notre prière. La main qui copie un texte sacré accomplit un acte d’adoration aussi pur que la main qui se lève vers le ciel. Mais la main qui écrit un texte nouveau — qui ne copie pas mais qui trace des mots qui n’ont jamais été tracés — cette main-là fait autre chose. Elle ajoute une pierre à l’édifice du monde. Elle dit : ceci a eu lieu, et je suis celui qui le dit.
C’est pourquoi j’écris.
L’étranger est arrivé à Tombouctou le vingt et unième jour du mois de Chaaban, au moment où le soleil commençait sa descente vers les dunes de l’ouest. Il est arrivé avec une caravane de sel venue de Taoudeni — quarante chameaux chargés de barres de sel gris, conduits par des Bérâbich aux visages secs comme le cuir de leurs outres. L’étranger marchait à pied, derrière le dernier chameau. Il portait un turban noué à la manière des Maures, un boubou sale, des sandales usées jusqu’à la corde, et il avait le visage d’un homme qui a traversé quelque chose de plus vaste que le désert.
On l’a remarqué tout de suite. Non pas à cause de sa peau, qui était brûlée par le soleil au point de ressembler à celle d’un Arabe du nord, mais à cause de ses yeux. Ses yeux n’appartenaient pas à son visage. Ils étaient trop clairs, trop mobiles, trop avides. Des yeux de quelqu’un qui regarde un lieu pour la première fois et qui veut tout prendre d’un seul regard — les murs, les minarets, les ruelles, les gens, le ciel. Les yeux d’un voyageur, pas d’un pèlerin. Un pèlerin baisse les yeux devant ce qui le dépasse. Un voyageur les ouvre.
Il s’est présenté sous le nom d’Abd Allah. Il a dit qu’il était né en Égypte, qu’il avait été emmené en France par des soldats étant enfant, qu’il avait grandi parmi les chrétiens mais que son cœur était resté musulman, et qu’il revenait maintenant vers la terre d’Islam par le chemin le plus long, à travers toute l’Afrique, pour expier les années perdues chez les infidèles. C’était une belle histoire. Elle avait la forme d’un récit de conversion — le genre d’histoire que Tombouctou aime entendre, parce qu’elle confirme ce que nous savons déjà : que l’Islam est une lumière vers laquelle on revient toujours, même après le plus long détour.
Mais c’était une histoire fausse.
Je l’ai su le premier jour. Pas à cause d’un indice spectaculaire, pas à cause d’une erreur grossière. Je l’ai su parce que j’ai l’habitude des textes, et qu’un homme qui ment est un texte mal copié — les lettres sont les bonnes, les mots semblent justes, mais quelque chose dans le rythme, dans l’espacement, dans la façon dont les phrases respirent, trahit la main d’un faussaire.
Son arabe, d’abord. Il le parlait bien — mieux que beaucoup de marchands qui traversent la ville — mais il le parlait comme on parle une langue apprise, avec une correction excessive qui est le signe le plus sûr de l’artifice. Les gens qui ont grandi dans l’arabe font des fautes, avalent des syllabes, mélangent les registres. Ceux qui l’ont appris dans les livres ne font jamais de fautes. C’est à cela qu’on les reconnaît.
Ses mains, ensuite. Des mains fines, longues, blanches sous la crasse du voyage — des mains qui n’avaient jamais pilé le mil ni tiré l’eau d’un puits. Des mains d’Européen. Je les ai vues quand il a pris le bol de mil qu’on lui offrait à son arrivée, et j’ai su que ces mains-là avaient tenu autre chose que des bols de mil. Un crayon, peut-être. Ou une plume. Les mains d’un homme qui écrit — comme moi, mais pas dans la même langue.
Et puis son regard sur la ville. Ce regard vorace, tournant, qui se posait sur chaque mur, chaque porte, chaque minaret, avec l’intensité de quelqu’un qui compte, qui mesure, qui enregistre. Ce n’était pas le regard d’un musulman qui arrive enfin dans une cité sainte. C’était le regard d’un cartographe.
J’aurais pu le dénoncer. Le chef de la ville, l’Almamy, n’aimait pas les étrangers, et les Fulani de Macina, qui contrôlaient alors le commerce et la politique de Tombouctou, aimaient encore moins les chrétiens déguisés. On l’aurait chassé, emprisonné, peut-être tué — comme on avait tué, deux ans plus tôt, l’Anglais qui était venu avant lui, celui dont le nom était un bruit de gorge que je ne savais pas prononcer, et dont le corps avait été retrouvé dans le sable à une journée de marche de la ville. On avait dit que c’étaient ses guides qui l’avaient assassiné. On avait dit aussi que l’ordre venait de plus haut. Je ne sais pas. Les morts dans le désert n’ont pas de témoins.
Mais je ne l’ai pas dénoncé.
Pourquoi ? Je me suis posé la question chaque jour depuis. Je n’ai pas de réponse simple. Peut-être parce que je suis copiste, et qu’un copiste ne détruit pas un texte, même un texte faux. Un texte faux a sa vérité propre — il dit quelque chose sur celui qui l’a écrit, sur le monde qui l’a rendu nécessaire, sur la distance entre ce qu’on prétend être et ce qu’on est. Un faux manuscrit, dans une bibliothèque, occupe sa place aussi légitimement qu’un vrai, parce que le mensonge aussi fait partie de l’histoire.
Ou peut-être parce que j’étais curieux. La curiosité est un péché mineur dans la hiérarchie des péchés, mais c’est un péché tenace. Je voulais savoir ce que cet homme cherchait. Pourquoi il avait traversé un continent déguisé en musulman pour atteindre une ville de boue au bord du désert. Ce qu’il voyait quand il regardait nos murs, nos mosquées, nos bibliothèques. Ce qu’il écrivait le soir dans le petit cahier qu’il cachait sous son turban — car il avait un cahier, oui, je l’ai vu, un cahier de papier européen, blanc comme du lait, avec des lignes tracées au crayon, et il y notait des choses en une écriture que je ne connaissais pas, une écriture qui courait de gauche à droite, comme un homme qui s’enfuit.
Je l’ai donc observé. Pendant quatorze jours, j’ai été son ombre.
Et j’ai écrit ce que j’ai vu.
* * *
J’ai posé le cahier sur la table de la terrasse. La bougie était presque consumée. Un filet de cire blanche coulait dans le verre à thé. Au loin, du côté de la route de Kabara, j’ai entendu un moteur — un pick-up, probablement, une patrouille de nuit — et j’ai soufflé la flamme par réflexe.
Dans le noir, les mots d’Abdoulaye continuaient de briller derrière mes paupières, comme les rémanences d’un éclair. *Un homme qui ment est un texte mal copié.* C’était la phrase la plus belle que j’avais lue depuis des mois. C’était la phrase d’un homme qui pensait avec les livres, pour qui le monde entier était un texte à déchiffrer, et je me suis demandé, dans le silence de cette nuit d’occupation, ce qu’il aurait pensé de nos occupants — ces hommes qui étaient venus avec un seul livre, un seul texte, une seule lecture, et qui avaient décidé que tous les autres devaient brûler.
Mohamed s’est retourné dans son sommeil, en bas, et le comptoir a grincé. Une chèvre a bêlé quelque part dans la ville. Le pick-up est passé sans s’arrêter.
J’ai mis le cahier dans ma chemise et je suis descendu.
* * *
Chapitre 5 — L’homme qui ne savait pas prier
L’étranger qui se faisait appeler Abd Allah a été logé dans la maison de Sidi Abdallahi, un marchand bérâbich qui avait fait fortune dans le commerce du sel et qui accueillait les voyageurs par hospitalité et par calcul — chaque étranger hébergé était une dette contractée, une alliance potentielle, un fil de plus dans le réseau de faveurs qui constituait la vraie monnaie de Tombouctou.
Je suis allé le voir le deuxième jour. Pas chez Sidi Abdallahi — je n’aurais pas eu de raison d’y entrer — mais à la mosquée. C’était un vendredi, le jour de la grande prière, et j’ai pensé que l’Égyptien, s’il voulait maintenir son imposture, ne pourrait pas ne pas y être.
Il y était.
Je l’ai repéré dans la troisième rangée, entre un Touareg à turban indigo et un marchand de noix de cola au visage rond. Il priait. Du moins, il faisait les gestes de la prière. Il se levait quand les autres se levaient, s’inclinait quand les autres s’inclinaient, posait le front au sol quand les autres posaient le front au sol. Mais il le faisait avec un temps de retard — un temps infinitésimal, imperceptible pour quiconque ne le cherchait pas, mais que j’ai vu, moi, parce que je le cherchais.
C’est un retard d’environ une demi-respiration. Le temps que le cerveau voie le geste de son voisin, le comprenne, et donne l’ordre au corps de l’imiter. Un musulman qui a prié toute sa vie n’a pas ce retard. Son corps sait avant son esprit. Ses genoux fléchissent avec les genoux de la communauté, dans un mouvement unique, comme le blé qui se couche sous le même vent. L’étranger, lui, regardait le blé se coucher, puis il se couchait. C’était la prière d’un acteur, pas d’un croyant.
Et ses yeux. Pendant la prière, on ferme les yeux, ou on les baisse vers le sol, vers le point où le front va se poser. C’est un geste d’abandon, de soumission — islam, en arabe, veut dire soumission, et il n’y a pas de soumission avec les yeux ouverts. L’étranger avait les yeux ouverts. Pas grands ouverts, non — entrouverts, à demi clos, mais suffisamment pour voir. Il regardait autour de lui pendant la prosternation. Il comptait les colonnes de la mosquée, peut-être. Ou il mesurait les distances. Ou il cherchait le plan du bâtiment derrière ses paupières à demi fermées.
Après la prière, je l’ai suivi.
Il ne se savait pas suivi. Ou peut-être le savait-il et s’en moquait-il — un homme qui traverse un continent déguisé a peut-être appris à ignorer les regards, à marcher devant la curiosité comme on marche devant le vent, sans se retourner. Il a remonté la rue qui mène du Djinguereber vers le nord, cette rue large et sablonneuse que les chameaux empruntent quand les caravanes arrivent du Sahara, et il s’est arrêté devant la mosquée Sankoré.
Il l’a regardée longtemps.
Sankoré n’est pas la plus grande des trois mosquées de Tombouctou, ni la plus ancienne. Mais c’est celle que les lettrés considèrent comme la plus noble, parce que c’est là que les plus grands maîtres ont enseigné, là que les bibliothèques étaient les plus riches, là que les étudiants venaient du Caire, de Cordoue, de Fès, pour écouter des cours de jurisprudence, d’astronomie, de médecine. On raconte — je ne sais pas si c’est vrai, mais on le raconte — qu’au temps de l’empire songhay, Sankoré comptait vingt-cinq mille étudiants. Vingt-cinq mille. Plus que dans aucune université du monde chrétien à la même époque.
L’étranger ne savait rien de cela. Il voyait un bâtiment de banco, une tour carrée surmontée de piquets de bois, des murs craquelés par le soleil. Il voyait de la boue. J’en suis certain parce que son visage exprimait cette déception particulière que je reconnaîtrais entre mille — la déception de celui qui s’attendait à de l’or et qui trouve de l’argile.
C’est le grand malentendu. Les Européens — car il était européen, j’en étais maintenant certain — ont entendu parler de Tombouctou comme d’une cité fabuleuse, un El Dorado du désert, une ville de toits d’or et de rues pavées de pierres précieuses. Ils ont rêvé d’une ville qui n’a jamais existé. Et quand ils arrivent — quand ils survivent au désert, aux pillards, aux maladies, aux mois de marche — ils trouvent ce que nous avons toujours su que nous étions : une ville de sable et de livres.
Mais les livres, ils ne les voient pas.
Pas l’Anglais, celui d’avant, qui est resté cinq semaines et qui a écrit des lettres enthousiastes sur la beauté de la ville — il mentait, ou il voyait ce qu’il voulait voir, ce qui revient au même. Et pas l’Égyptien non plus. Il est passé devant Sankoré et il a vu un mur de boue. Il n’a pas vu les milliers de manuscrits qui dormaient derrière ce mur, dans des coffres, dans des alcôves, dans des niches creusées dans l’épaisseur du banco. Il n’a pas vu la bibliothèque. Il a vu l’enveloppe et il a cru que c’était la lettre.
Je l’ai suivi encore. Il a marché dans le marché — le grand marché, celui où l’on vend le sel, le mil, les étoffes, les noix de cola, les esclaves parfois, les livres toujours. Car à Tombouctou, on vend des livres au marché comme on vend des épices, et l’on considère le livre comme une marchandise plus précieuse que l’or, parce que l’or ne dit rien et le livre dit tout. Leo Africanus l’avait écrit trois siècles avant moi : « Il se fait plus de profit à Tombouctou par la vente des livres que par toute autre marchandise. »
L’étranger s’est arrêté devant un étal de manuscrits. Un vieux libraire — Boubacar, je crois, un Arma aux mains tachées d’encre — avait disposé une dizaine de textes sur une natte de paille. Des copies récentes du Coran, des traités de prière, un commentaire d’al-Sanusi. L’étranger a pris un manuscrit, l’a feuilleté, et l’a reposé. Il n’a rien acheté. Son regard disait qu’il ne comprenait pas ce qu’il tenait dans les mains — non pas le texte lui-même, qu’il pouvait peut-être déchiffrer avec son arabe appris, mais la valeur de ce texte, son poids dans l’économie invisible de la ville.
Pour lui, c’était du papier.
Pour nous, c’était Tombouctou.
Le soir de ce deuxième jour, je suis rentré chez moi — la maison de ma famille, à trois ruelles de Sankoré, une maison étroite aux murs épais où mon père avait copié des manuscrits pendant quarante ans et où les coffres de livres occupaient plus de place que les êtres vivants. Je me suis assis dans la pièce du fond, celle où les coffres sont rangés, et j’ai pris ce cahier — le cahier que vous lisez — et j’ai commencé à écrire.
J’écris en arabe parce que c’est la langue de mon métier, la langue dans laquelle j’ai copié des milliers de pages, la langue de la mosquée et du marché et des lettres entre savants. Mais je glisse parfois des mots en songhay, la langue de ma mère, la langue dans laquelle on dit les choses que l’arabe ne sait pas dire — les couleurs du fleuve à l’aube, le bruit du mil qu’on pile, le nom secret des vents.
J’écris parce que l’étranger écrit. J’ai vu son cahier, son cahier blanc, et ses lignes tracées de gauche à droite, et j’ai compris qu’il raconterait notre ville au monde, à sa manière, avec ses yeux d’homme qui ne sait pas prier. Et j’ai voulu que notre ville aussi se raconte, à sa manière, avec les yeux de quelqu’un qui sait lire.
Car c’est là toute la différence. L’étranger sait regarder. Moi, je sais lire. Et Tombouctou n’est pas une ville qu’on regarde — c’est une ville qu’on lit.
* * *
J’ai lu ce passage trois fois, cette nuit-là. La troisième fois, j’avais les yeux brûlants — la fatigue, la bougie, le sable que le vent poussait sous la porte de la terrasse, mais pas seulement. Quelque chose d’autre brûlait, quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance.
Abdoulaye al-Wangari, scribe du XIXe siècle, me parlait à travers deux cents ans de poussière et de silence, et ce qu’il me disait était exactement ce que j’avais besoin d’entendre dans cette ville occupée où les livres étaient en danger et où personne — personne au monde, semblait-il, personne de l’autre côté du désert — ne s’en souciait.
Les livres sont la ville. La ville est ses livres. Détruisez les livres et vous ne détruisez pas des pages — vous détruisez Tombouctou.
C’est ce que les djihadistes n’avaient pas compris. Et c’est ce que Caillié — car c’était bien Caillié, le fameux René Caillié, j’en étais désormais certain — n’avait pas compris non plus, deux siècles avant eux.
Dehors, un coq a chanté. Le ciel commençait à pâlir vers l’est, cette blancheur laiteuse qui précède l’aube au Sahel. J’ai caché le cahier sous le matelas de la chambre 9 — une chambre au fond du couloir du premier étage, celle que personne ne choisissait jamais parce que sa fenêtre donnait sur un mur aveugle — et je suis descendu croiser Mohamed qui se réveillait, frottait ses yeux avec ses paumes, et ouvrait le portail de La Colombe sur une ville qui ne lui appartenait plus.
« Tu as dormi ? » m’a-t-il demandé.
« Un peu », j’ai menti.
Il a hoché la tête. Il savait que je mentais. Il n’a rien dit. À Tombouctou, mentir et se taire sont deux formes différentes de la même courtoisie.
* * *


