Le cahier d’al-Wangari
Le cahier d’al-Wangari
Deuxième partie
DEUXIÈME PARTIE — LES CONVOIS
Chapitre 6 — Les routes de nuit
En septembre, l’ordre est venu de Bamako.
Pas un ordre écrit — plus personne n’écrivait rien, les papiers étaient des preuves et les preuves étaient des condamnations. L’ordre est passé de bouche en bouche, par la chaîne habituelle : un voyageur arrivé du sud a murmuré quelque chose à Ibrahim Khalil, qui l’a murmuré à Alkadi, qui me l’a dit un soir dans la cour de la maison al-Wangari, assis sous le figuier, en parlant si bas que je devais lire ses lèvres autant que ses mots.
« Haidara dit que les manuscrits ne sont plus en sécurité dans la ville. Il faut les sortir. Les envoyer à Bamako. Par la route ou par le fleuve. »
Abdel Kader Haidara. Je ne l’avais rencontré qu’une fois, trois ans plus tôt, lors d’une conférence à l’Institut Ahmed Baba. Un homme grand, moustachu, en kufi, qui parlait des manuscrits avec la passion minutieuse d’un père décrivant ses enfants. Il dirigeait depuis Bamako — où il s’était réfugié après l’invasion — un réseau d’une complexité stupéfiante : des dizaines de bibliothécaires, des centaines de volontaires, des relais dans chaque village entre Tombouctou et le sud. Le nerf du réseau, c’était l’argent — de la Ford Foundation, m’a-t-on dit, une bourse d’études reconvertie en fonds de sauvetage. L’ironie n’échappait à personne : c’était de l’argent américain qui finançait la résistance culturelle contre des combattants que les Américains, de leur côté, bombardaient avec des drones depuis le Niger voisin.
Le premier convoi est parti un mardi de septembre, à trois heures du matin.
Je n’étais pas dans le véhicule — pas cette fois-là. Mon rôle, pour cette première opération, était de charger. Nous avons passé la nuit, à six, dans l’arrière-cour d’une maison du quartier sud, à transférer des manuscrits des cantines de bois vers des caisses en métal plus résistantes, doublées de plastique pour protéger les textes de l’humidité. Chaque manuscrit était enveloppé individuellement dans du papier journal — le journal de Bamako, L’Essor, dont il restait des piles entières dans la réserve de l’hôtel, des exemplaires vieux de plusieurs mois qui ne serviraient jamais à informer personne mais qui allaient servir à protéger les mots d’autres hommes, écrits des siècles plus tôt. Il y avait quelque chose de beau dans ce geste — envelopper un manuscrit du XVe siècle dans un journal du XXIe, comme si les époques se consolaient mutuellement.
Les caisses ont été chargées dans un 4x4 Toyota, celui d’un cousin de la famille Haidara qui faisait le commerce du bétail et qui avait l’habitude de la route. Le chauffeur s’appelait Moussa. Il avait trente ans, un visage de lutteur et des mains comme des battoirs, et il ne savait ni lire ni écrire. Il ne savait pas ce qu’il transportait. On lui avait dit que c’étaient des documents administratifs. Il avait haussé les épaules et demandé combien on le payait.
Le 4x4 est sorti de Tombouctou par la piste de Douentza, vers le sud-est, à l’heure où même les patrouilles dorment. Il y avait deux check-points à franchir dans la zone contrôlée par les djihadistes : l’un à la sortie de la ville, l’autre à quatre heures de route, au croisement de Bambara-Maoundé. Après cela, c’était le territoire du MNLA — le Mouvement national de libération de l’Azawad, les Touaregs séparatistes, qui n’étaient pas des djihadistes mais qui n’étaient pas non plus des alliés. Et encore après, c’était le no man’s land, puis les check-points de l’armée malienne, les soldats nerveux et sous-équipés qui contrôlaient tout ce qui venait du nord avec une suspicion frisant la paranoïa.
Le premier convoi est arrivé à Bamako six jours plus tard. Six jours pour mille kilomètres. Six jours de pistes défoncées, de détours, de routes coupées, de négociations aux barrages, de nuits passées dans des villages inconnus. Moussa a raconté, à son retour, que les soldats maliens à Sévaré l’avaient retenu deux jours, avaient cassé les cadenas des caisses à coups de crosse, feuilleté les manuscrits un par un comme s’ils cherchaient des messages codés ou des billets de banque entre les pages, et l’avaient laissé repartir avec un regard de mépris — du papier, seulement du papier.
Après le premier convoi, il y en a eu un deuxième. Puis un troisième. Puis je ne les ai plus comptés.
Mon tour est venu en octobre. Alkadi m’a demandé d’accompagner un chargement de la bibliothèque al-Wangari — environ quinze cents manuscrits, répartis dans huit caisses, qui devaient rejoindre un entrepôt sécurisé à Mopti, à mi-chemin de Bamako. Je devais identifier les textes, vérifier l’inventaire, m’assurer que rien ne se perdait en route. Mon diplôme d’histoire servait enfin à quelque chose.
J’ai emporté le cahier d’Abdoulaye.
Je ne l’ai dit à personne. Il aurait dû être avec les autres — inventorié, numéroté, emballé dans du papier journal, couché dans une caisse métallique entre un traité de jurisprudence malikite et un poème soufi. Mais je ne pouvais pas m’en séparer. Pas encore. Je n’avais pas fini de le lire, et cette lecture était devenue une sorte de fil tendu à travers les nuits de l’occupation, un fil qui me reliait à une version de Tombouctou que les djihadistes ne pouvaient pas atteindre — le Tombouctou d’Abdoulaye, celui des scribes et des bibliothèques, celui où le pire crime n’était pas de fumer une cigarette mais de mal copier un manuscrit.
Le départ a eu lieu un jeudi, à deux heures du matin. Le ciel était sans lune. Nous étions trois dans le véhicule — Moussa au volant, un jeune homme nommé Issa qui servait de guide et de traducteur tamachek aux check-points touaregs, et moi, assis à l’arrière entre les caisses, le cahier glissé dans la poche intérieure de mon boubou.
La sortie de Tombouctou est un moment que je n’oublierai pas. La ville endormie, les ruelles vides, les murs de banco qui défilaient dans la lumière des phares comme les pages d’un livre qu’on feuillette trop vite. Puis la piste, le sable, l’immensité plate qui s’ouvrait devant nous, et le sentiment — absurde, insensé, magnifique — de transporter un trésor à travers la nuit comme les caravanes d’autrefois transportaient le sel et l’or.
Le premier check-point était à la sortie sud. Des hommes d’Ansar Dine, des Touaregs — on les reconnaissait à leurs turbans indigo et à leurs visages découverts, contrairement aux combattants d’AQMI qui ne montraient jamais leur peau. L’un d’eux a braqué une lampe torche dans le véhicule. Issa a parlé en tamachek, vite, avec cette aisance des gens du désert qui savent que la parole est un véhicule plus sûr que le Toyota. Il a dit que nous allions acheter du bétail à Douentza, que les caisses contenaient du matériel vétérinaire, que nous étions pressés parce qu’un troupeau nous attendait.
Le combattant a regardé les caisses. Il a posé la main sur l’une d’elles. Mon cœur a fait quelque chose qu’il n’avait jamais fait — il s’est arrêté, ou c’est du moins ce que j’ai ressenti, une pause d’une seconde dans le battement régulier, comme un musicien qui saute un temps.
Puis le combattant a retiré sa main et nous a fait signe de passer.
Nous avons roulé.
Le désert de nuit est un lieu qui n’existe pas tout à fait. On ne voit que ce que les phares éclairent — un cône de sable, de cailloux, de touffes d’herbe sèche — et tout le reste est une absence, une immensité noire qui pourrait être n’importe quoi, un océan, un vide, un autre siècle. J’ai ouvert le cahier d’Abdoulaye sur mes genoux et j’ai essayé de lire à la lueur de ma lampe torche, mais la piste était trop cahoteuse, les mots sautaient devant mes yeux, et j’ai renoncé. J’ai fermé le cahier et j’ai regardé la nuit, et dans la nuit j’ai pensé à Abdoulaye, assis dans sa maison de Tombouctou en 1828, qui écrivait à la lueur d’une lampe à huile pendant que le faux Égyptien dormait à quelques ruelles de là, et j’ai pensé que nous faisions le même geste, lui et moi, séparés par deux siècles — veiller sur les mots pendant que le monde dormait ou menaçait.
Le deuxième check-point, à Bambara-Maoundé, s’est passé comme le premier. Les mêmes lampes, les mêmes questions, les mêmes mensonges. Issa parlait, Moussa gardait les mains sur le volant, et moi je ne respirais pas.
C’est après le territoire djihadiste, dans la zone du MNLA, que les choses se sont compliquées. Non pas à cause des Touaregs — le MNLA se battait pour l’indépendance de l’Azawad, pas pour la destruction des manuscrits — mais à cause de la piste elle-même. La route n’existait plus. Les pluies de la saison précédente avaient creusé des ravins dans le sable, et Moussa devait slalomer entre les trous, les carcasses de véhicules abandonnés, les arbres morts couchés en travers de la piste. Nous avancions à vingt kilomètres à l’heure. Parfois à dix. Parfois à zéro, quand il fallait descendre et pousser le Toyota dont les roues tournaient dans le vide.
Pendant une de ces haltes, en plein milieu de rien — pas un village, pas une lumière, pas un bruit à part le vent —, Moussa a coupé le moteur et s’est tourné vers moi. Il m’a regardé avec ses yeux de lutteur et il a dit : « Ce n’est pas du matériel vétérinaire, dans les caisses. »
Ce n’était pas une question.
J’ai hésité. Puis j’ai dit : « Non. »
Il a hoché la tête. « Des livres ? »
« Des manuscrits. Des textes anciens. Certains ont cinq cents ans. »
Il a réfléchi un moment. Le vent sifflait dans les cailloux. Puis il a dit : « Mon grand-père avait un coffre de livres. Il ne savait pas lire, mais il disait que les livres protégeaient la maison. Il les posait contre le mur de la pièce principale, et il disait que tant que les livres étaient là, les mauvais esprits ne pouvaient pas entrer. »
Il a redémarré le moteur.
Nous n’en avons plus parlé.
À Sévaré, les soldats maliens nous ont retenus trente-six heures. Ils ont ouvert les caisses, feuilleté les manuscrits avec des doigts sales, demandé des explications que j’ai données dans un français administratif qui les a à moitié rassurés. L’un d’eux a pris un manuscrit — un commentaire coranique du XVIIe siècle, calligraphié à l’encre rouge et noire — et l’a regardé comme on regarde un objet incompréhensible, un artefact d’un monde révolu, et il l’a reposé dans la caisse en disant : « Tout ça pour du papier. »
Tout ça pour du papier.
J’ai pensé à Abdoulaye, à ce passage du cahier où il décrit Caillié regardant l’étal du libraire et ne voyant que du papier. Deux siècles, et le même aveuglement. Le même échec à voir ce qui est là, devant les yeux, en pleine lumière.
Les manuscrits sont arrivés à Mopti le sixième jour. Un entrepôt près du fleuve, un local prêté par un commerçant qui ne savait pas exactement ce qu’il abritait. J’ai vérifié l’inventaire — quinze cent douze manuscrits, tous présents, aucun manquant, aucun abîmé. J’ai signé un registre que quelqu’un avait improvisé sur un cahier d’écolier, et j’ai repris la route de Tombouctou avec Moussa et Issa, le Toyota vide cette fois, léger, bondissant sur la piste comme un animal délesté.
Le cahier d’Abdoulaye était toujours dans ma poche.
Il n’avait pas quitté mon corps depuis la cave.
* * *
Chapitre 7 — Le marché des livres
De retour à Tombouctou, j’ai repris mes nuits à La Colombe. Mohamed m’a accueilli sans question — il ne savait rien du convoi, ou faisait semblant de ne rien savoir, ce qui revenait au même. Il m’a servi le thé, les trois verres rituels, et nous sommes restés un moment en silence sur la terrasse, à regarder la nuit s’installer sur les toits plats.
L’hôtel avait changé en mon absence. Pas physiquement — les murs étaient les mêmes, les chambres, le comptoir, le ventilateur fatigué. Mais quelque chose dans l’air avait tourné, comme un lait qu’on laisse trop longtemps au soleil. L’odeur de la peur était plus épaisse. Les patrouilles passaient plus souvent. Un matin, m’a dit Mohamed, deux combattants étaient entrés dans le hall, avaient regardé autour d’eux, ouvert le registre vert, feuilleté les pages de noms, et étaient repartis sans un mot. Mohamed n’avait pas bougé de son tabouret. Il les avait regardés comme on regarde une tempête de sable — en attendant que ça passe.
Cette nuit-là, j’ai repris le cahier d’Abdoulaye.
* * *
Le cinquième jour, j’ai suivi l’étranger au marché.
Le marché de Tombouctou n’est pas un lieu — c’est un organisme. Il respire avec le soleil : gonflé à l’aube quand les marchands déploient leurs nattes et leurs étals, palpitant à midi quand la foule est dense et que les voix se mêlent en un bourdonnement continu, et dégonflé le soir quand les derniers vendeurs plient leur marchandise et que les chèvres viennent manger les restes de mil entre les pierres. Il occupe plusieurs rues, plusieurs places, et il change de forme selon les saisons — plus vaste après les caravanes de sel, plus maigre pendant les mois de sécheresse, quand les puits sont bas et que les hommes pensent davantage à l’eau qu’au commerce.
L’étranger y est allé seul, le matin, quand la lumière est encore oblique et que les ombres sont longues. Il portait son turban bien serré, son boubou poussiéreux, et il avait l’air d’un homme qui se promène, mais sa promenade avait la précision d’un relevé topographique. Il comptait les rues. Je l’ai vu tourner la tête à chaque intersection, noter quelque chose dans sa mémoire — car il n’osait pas sortir son cahier en public, il attendait la nuit pour écrire, comme moi.
Il s’est arrêté d’abord devant les marchands de sel. Le sel de Taoudeni est une chose extraordinaire — des dalles grises, épaisses comme le bras d’un enfant, taillées dans les mines du désert par des esclaves qui ne voient jamais le soleil. C’est le sel qui a fait la richesse de Tombouctou, bien plus que l’or, parce que l’or est un désir mais le sel est un besoin. L’étranger a soupesé une dalle, a demandé le prix en arabe, et le marchand lui a répondu un chiffre en cauris — les petits coquillages blancs qui servent de monnaie dans tout le Sahel. L’étranger a hoché la tête sans acheter. Il enregistrait.
Puis il est passé devant les étals de tissus — les cotonnades indigo de Kano, les boubous brodés de Djenné, les pagnes teints à l’indigo dont les femmes touarègues font leurs voiles. Il a touché un tissu, l’a retourné entre ses doigts, et l’a reposé. Toujours ce geste de collecteur, d’inventoriste. Il ne voulait rien acheter. Il voulait tout savoir.
Et puis il est arrivé aux livres.
L’étal de Boubacar était ce jour-là plus garni que d’habitude. Un lettré de la famille Baghayogho venait de mourir, et ses héritiers, qui n’étaient pas des lettrés, avaient vendu sa bibliothèque en bloc — trois coffres de manuscrits, une centaine de textes, dont certains portaient des annotations marginales de l’auteur lui-même, ce qui les rendait précieux au-delà de toute évaluation marchande. Boubacar les avait achetés pour presque rien et les revendait au détail, chaque texte posé sur la natte avec un soin de joaillier.
Il y avait là un exemplaire de la Risala d’Ibn Abi Zayd al-Qayrawani — un traité de droit malikite que tout étudiant de Sankoré devait connaître par cœur — copié au XVIe siècle avec une encre si noire qu’elle brillait encore sous le soleil comme un insecte. Il y avait un traité d’astronomie d’un auteur que je ne connaissais pas, avec des diagrammes de cercles concentriques qui représentaient le mouvement des planètes, tracés à la règle et au compas avec une précision qui m’émerveillait chaque fois que je la voyais — car nous savions, à Tombouctou, que la Terre tournait autour du soleil, nous le savions bien avant que les Européens ne brûlent leurs propres savants pour l’avoir dit. Et il y avait, au bord de la natte, un petit texte relié en peau rouge, un poème soufi que j’aurais voulu acheter mais que je ne pouvais pas me permettre — un poème sur l’amour de Dieu qui comparait l’âme du croyant à un oiseau enfermé dans une cage de sable.
L’étranger a pris le traité d’astronomie. Il l’a ouvert, a regardé les diagrammes, et quelque chose dans son visage a changé. Pour la première fois depuis son arrivée, j’ai vu sur ses traits autre chose que de la déception ou de la concentration — j’ai vu de l’étonnement. Un étonnement bref, vite dissimulé, comme un éclair derrière un nuage, mais que j’ai capté parce que je ne le quittais pas des yeux.
Il ne s’attendait pas à cela. Il ne s’attendait pas à trouver de l’astronomie à Tombouctou. Il ne s’attendait pas à ce que cette ville de boue, cette déception architecturale, possède des connaissances que ses propres savants avaient mises des siècles à découvrir.
Puis l’étonnement a disparu. Il a reposé le manuscrit. Il n’a rien acheté. Et il est parti.
Boubacar m’a regardé passer — il me connaissait, il savait que je travaillais avec les manuscrits — et il m’a fait signe de venir. Il m’a montré l’endroit où l’étranger avait pris le traité et il m’a dit : « Celui-là, il est venu deux fois déjà. Il regarde tout et il n’achète rien. C’est un homme qui veut le savoir sans le prix. »
C’est une phrase que je n’ai jamais oubliée. Un homme qui veut le savoir sans le prix. Boubacar, qui n’avait jamais quitté Tombouctou, qui ne savait rien de l’Europe ni de ses explorateurs ni de ses sociétés de géographie, avait résumé en une phrase le projet de Caillié — et peut-être le projet de tout l’Occident.
Prendre la connaissance. Ne rien laisser en échange.
* * *
J’ai levé les yeux du cahier. La nuit était avancée, cette heure entre trois et quatre heures du matin où la ville atteint son silence le plus profond — même les djihadistes dorment à cette heure-là, même les check-points sommeillent, et Tombouctou retrouve pendant quelques minutes la paix qu’elle avait avant qu’on vienne la sauver ou la détruire.
Un homme qui veut le savoir sans le prix.
La phrase de Boubacar résonnait dans ma tête, et je pensais aux journalistes qui viendraient un jour — quand tout serait fini, si jamais tout finissait — et qui raconteraient l’occupation, le sauvetage des manuscrits, la résistance silencieuse de Tombouctou, et qui repartiraient avec leurs articles, leurs photos, leurs prix Pulitzer, tandis que nous resterions ici, dans le sable, avec nos coffres vides et nos bibliothèques à reconstruire.
Mais cette pensée était injuste, et je le savais. Raconter n’est pas voler. Écrire n’est pas prendre. Abdoulaye lui-même le savait, lui qui avait écrit ce cahier non pas pour dénoncer Caillié mais pour poser à côté du récit de l’étranger un autre récit, un contrechamp, une deuxième voix dans le chœur. Le problème n’est jamais qu’on raconte. Le problème, c’est quand on raconte seul.
J’ai refermé le cahier et je l’ai remis dans ma chemise.
Dehors, le premier muezzin a lancé l’appel à la prière — pas la voix métallique des djihadistes, non, la vraie voix, celle du vieil imam de Djinguereber, qu’ils n’avaient pas encore remplacé, une voix usée, tremblante, belle comme un instrument accordé par le temps, et pendant les deux minutes qu’a duré l’appel, Tombouctou a ressemblé à Tombouctou.
Puis le mégaphone a pris le relais, et c’était fini.
* * *
Chapitre 8 — Le fantôme de Laing
Il faut que je parle de l’autre. Celui d’avant.
L’étranger qui se fait appeler Abd Allah n’est pas le premier Européen à avoir atteint Tombouctou. Deux ans avant lui — deux ans seulement, le temps qu’un enfant apprenne à marcher — il en est venu un autre. Un homme du nord, un Anglais, ou un Écossais, je ne sais pas la différence, un homme dont le nom dans la bouche des gens de la ville sonnait comme une pierre qu’on recrache : Laing.
Je l’ai vu. J’avais quatorze ans.
Il est arrivé par le nord, par la route de Tombouctou à Arawan, la route du sel et des caravanes, celle que les Bérâbich connaissent les yeux fermés et que les étrangers ne prennent que pour mourir. Il était à demi mort lui-même. On l’a porté dans la ville sur une civière de fortune, enveloppé dans des couvertures malgré la chaleur, le visage couvert de plaies, un bras en écharpe, et — je me souviens de cela avec une netteté qui me fait mal — sa main droite manquait. Coupée. Il ne restait qu’un moignon bandé de chiffons bruns, et le sang avait séché sur les chiffons en une croûte noire qui ressemblait à de la terre.
Il avait été attaqué dans le désert, disait-on. Par ses propres guides, ou par des pillards, ou par des Touaregs qui n’aimaient pas les chrétiens — les versions changeaient selon celui qui les racontait. Ce qui ne changeait pas, c’est qu’il avait failli mourir, et qu’il était arrivé quand même. La ténacité de cet homme était une chose terrifiante. On lui avait coupé la main et il avait continué de marcher. On lui avait ouvert le visage à coups de sabre et il avait continué. Il avait traversé le Sahara du nord au sud, seul, blessé, à moitié fou de fièvre, et il était arrivé à Tombouctou comme on arrive au paradis ou en enfer — sans savoir lequel des deux il avait atteint.
On l’a installé chez Sidi Abdallahi — le même Sidi Abdallahi qui hébergerait l’Égyptien deux ans plus tard, car Sidi Abdallahi était l’hôte des étrangers, c’était sa fonction et son commerce. L’Anglais est resté cinq semaines. Cinq semaines à se remettre de ses blessures, à écrire des lettres qu’il confiait à des caravaniers en direction de Tripoli, à se promener dans les rues avec ses yeux fiévreux et son moignon bandé.
Je le voyais passer devant la maison de mon père, le matin, quand j’allais à l’école coranique. Il marchait lentement, avec la démarche prudente des convalescents, et il regardait la ville avec une expression que je n’ai comprise que bien plus tard — une expression de victoire triste. Il avait gagné. Il était le premier Européen à atteindre la cité légendaire. Mais le prix avait été si élevé que la victoire ressemblait à une défaite.
Ce que j’ai retenu de lui, c’est son regard. Pas un regard de cartographe comme celui de l’Égyptien — un regard de naufragé. Un regard d’homme qui sait qu’il est au bout de quelque chose et qui ne sait pas si ce bout est un commencement ou une fin.
Il est parti au bout de cinq semaines. Il a dit qu’il voulait gagner le sud, descendre le Niger, rejoindre la côte. Tout le monde savait que c’était dangereux. L’Almamy, le chef de la ville, lui avait dit de rester. Les lettrés de Sankoré avaient essayé de le retenir. Même Sidi Abdallahi, qui n’était pas homme à s’émouvoir du sort de ses locataires, avait froncé les sourcils. Mais l’Anglais voulait partir. Il avait cette obstination des hommes du nord, cette volonté dure et rectiligne qui ne comprend pas les détours, et il est parti un matin de septembre avec un petit groupe de guides arabes, vers le sud-ouest, en direction d’un avenir qui n’existait pas.
On a retrouvé son corps deux jours plus tard. Ou plutôt, on n’a pas retrouvé son corps — on a retrouvé l’endroit où il avait été tué, une dépression dans le sable à un jour de marche de Tombouctou, avec des traces de lutte, du sang séché sur les pierres, et rien d’autre. Ses guides l’avaient assassiné, et ils avaient emporté ses affaires, ses vêtements, ses armes, et — c’est ce qui me hante — ses papiers.
Ses papiers. Son journal. Cinq semaines d’observations sur Tombouctou, écrites par le premier Européen à l’avoir vue, disparues dans le sable du Sahara. Jamais retrouvées. Les Anglais ont accusé les Français d’avoir volé le journal. Les Français ont accusé les Anglais de ne pas avoir protégé leur homme. Personne n’a accusé les assassins, parce que les assassins étaient des ombres dans le désert, sans visage et sans nom, comme le désert lui-même.
Mais voilà ce que personne ne sait, et que j’écris ici pour la première fois.
Le journal de Laing n’a pas disparu dans le désert.
Il est à Tombouctou.
Je sais cela parce que mon père me l’a dit. Mon père, Mohammed al-Wangari, qui était copiste avant moi, et qui connaissait tous les textes de cette ville comme un berger connaît ses chèvres — par leur forme, par leur odeur, par le bruit qu’elles font quand elles se déplacent. Mon père m’a dit, un soir, quelques mois avant sa mort, que le journal de l’Anglais avait été rapporté à Tombouctou par l’un des guides — non pas par celui qui avait donné le coup fatal, mais par un autre, un jeune Arabe qui avait récupéré le cahier dans les affaires du mort et qui, ne sachant pas lire l’écriture des chrétiens, l’avait vendu au marché pour quelques cauris, pensant que c’était un talisman ou un texte de magie.
Et quelqu’un l’avait acheté. Un lettré, un collectionneur, quelqu’un qui avait compris que ce cahier en écriture étrangère était un document sans prix — le témoignage d’un homme qui avait payé de sa vie le droit de regarder notre ville.
Mon père ne m’a pas dit le nom de ce lettré. Ou peut-être l’a-t-il dit et je l’ai oublié — j’étais jeune, je n’écoutais pas toujours, et les morts emportent avec eux les détails qui auraient tout changé. Mais il m’a dit que le journal existait, qu’il était quelque part dans la ville, caché dans un mur ou dans un coffre, attendant qu’un lecteur le trouve.
Et il m’a dit autre chose, que j’écris maintenant avec une hésitation qui rend ma main lourde : il m’a dit qu’il savait où le journal était caché.
Il m’a dit que c’était dans la mosquée Sidi Yahya. Pas dans la bibliothèque de la mosquée — cela aurait été trop évident, trop accessible. Non. Dans le mur lui-même. Dans l’épaisseur du banco, derrière la porte.
La porte de Sidi Yahya.
Celle qui, selon la légende, resterait fermée jusqu’au dernier jour du monde.
Mon père m’a dit cela et il est mort trois mois plus tard, en me laissant ses coffres, ses encres et cette histoire que je n’ai jamais vérifiée. Je ne suis pas allé à Sidi Yahya. Je n’ai pas cherché le journal dans le mur. Pas par paresse, ni par peur — par respect. La porte de Sidi Yahya est scellée depuis sa construction, au XVe siècle, et il y a des choses qu’on ne touche pas, des mystères qu’on laisse intacts, parce que le mystère lui-même est plus précieux que la révélation.
Mais j’écris ceci. Je l’écris dans ce cahier que je cacherai moi aussi dans un mur, comme on cache un secret dans un autre secret, et si quelqu’un le trouve un jour, dans un siècle ou dans deux, il saura que le journal de l’Anglais est peut-être là, derrière la porte scellée, et il décidera lui-même s’il veut ouvrir ou non.
Certaines portes sont faites pour rester fermées.
D’autres attendent simplement la bonne main.
* * *
J’ai reposé le cahier et j’ai regardé mes propres mains. Elles tremblaient. Pas de froid — il ne fait jamais froid à Tombouctou, même la nuit — mais de quelque chose d’autre, une vibration intérieure, une excitation que j’avais du mal à contrôler.
Le journal de Gordon Laing.
Le Graal de l’exploration africaine. Le document que les historiens britanniques cherchaient depuis deux siècles, que des dizaines d’expéditions avaient tenté de retrouver, qui avait fait l’objet de querelles diplomatiques entre la France et l’Angleterre, et qui avait fini par acquérir le statut de légende — le journal perdu, à jamais disparu dans les sables du Sahara.
Et Abdoulaye al-Wangari, scribe de Sankoré, prétendait qu’il n’avait jamais quitté Tombouctou.
Il était dans le mur de la mosquée Sidi Yahya.
Derrière la porte que les djihadistes avaient brisée six mois plus tôt.
Je me suis levé. Je me suis assis. Je me suis relevé. J’ai marché jusqu’au bord de la terrasse et j’ai regardé la ville, les toits plats, les minarets dans la nuit, et quelque part dans cette masse sombre de banco et de sable, la mosquée Sidi Yahya, dont la porte sacrée avait été enfoncée à coups de pioche par des hommes qui croyaient que le dernier jour du monde était venu et qu’il leur appartenait de l’accomplir.
La porte était ouverte.
Ce que des siècles de piété avaient scellé, la brutalité avait descellé en quelques minutes.
Et si le journal de Laing était vraiment derrière cette porte — s’il avait survécu aux siècles, à l’humidité, aux termites, au temps —, alors il était là, maintenant, dans le mur éventré d’une mosquée profanée, à la merci du premier pillard ou du premier combattant qui déciderait de fouiller les décombres.
Il fallait y aller.
Pas maintenant. Pas cette nuit. Pas avec les patrouilles, les check-points, les hommes en noir qui surveillaient les mosquées comme des chiens de garde.
Mais bientôt.
J’ai remis le cahier dans ma chemise. J’ai éteint la bougie. Et je suis resté debout dans le noir, le cœur battant, à écouter le vent sur les dunes et à penser à une porte qui ne devait s’ouvrir qu’au dernier jour du monde — et qui était ouverte.
* * *
Chapitre 9 — La guitare enterrée
C’est arrivé un soir de novembre, un de ces soirs où le vent de sable tombe d’un coup et où l’air devient si immobile qu’on entend les murs respirer. J’étais dans le hall de La Colombe, assis derrière le comptoir, à la place de Mohamed qui était monté se coucher tôt — une migraine, avait-il dit, en se frottant les tempes avec un geste las qui ne lui ressemblait pas. L’électricité était coupée depuis trois jours. Une bougie sur le comptoir. Le registre vert fermé. Les clés au tableau, bien alignées, inutiles comme des décorations militaires sur le torse d’un soldat mort.
J’ai entendu la musique.
Pas tout de suite. D’abord, j’ai cru que c’était le vent dans les tuyaux de la cour intérieure — ces bruits que font les vieilles maisons de banco quand la température change, des craquements, des sifflements, des plaintes sourdes. Mais le vent était tombé. Et le bruit ne venait pas des tuyaux.
Ça venait d’en haut.
Une guitare. Quelqu’un jouait de la guitare au deuxième étage de l’Hôtel La Colombe, dans une ville où la musique était punie de quarante coups de fouet.
Le son était si faible que je devais retenir ma respiration pour l’entendre. Un filet de notes, hésitantes d’abord, puis plus assurées, une mélodie que j’ai reconnue avec un coup au cœur — « Ai Du », d’Ali Farka Touré. Le morceau lent, celui avec les cordes qui pleurent et la voix qui murmure en songhay des mots d’amour et de fleuve. Sauf qu’il n’y avait pas de voix. Seulement la guitare, jouée en sourdine, les doigts étouffant les cordes après chaque note comme on referme la main sur une flamme.
J’ai monté les escaliers.
Le son venait de la chambre 11. La porte était entrebâillée. J’ai poussé.
Il était assis sur le lit, en tailleur, une guitare acoustique posée sur ses cuisses. Un homme maigre, la peau très sombre, des mains fines et longues qui couraient sur les cordes avec la précision d’un scribe sur le papier. Il portait un turban indigo desserré, un boubou gris, des sandales de cuir. Touareg ou Songhay, je n’aurais pas su dire dans la pénombre — il avait ce visage étroit et anguleux qui est commun aux deux peuples, ces pommettes hautes, ces yeux enfoncés qui voient loin.
Quand il m’a vu, il a posé la paume à plat sur les cordes. Le silence est revenu d’un coup, comme un rideau qu’on tire.
« Tu vas me dénoncer ? » a‑t-il dit.
Sa voix était calme. Pas résignée — calme, avec cette qualité particulière de ceux qui ont déjà considéré toutes les conséquences possibles et qui ont décidé que le risque en valait la peine.
« Non », j’ai dit.
Il m’a regardé un moment. Puis il a retiré sa main des cordes et il a recommencé à jouer, le même morceau, encore plus bas, un murmure de bois et de métal qui remplissait la chambre comme une odeur.
Je me suis assis par terre, le dos contre le mur, et j’ai écouté.
Il s’appelait Aghaly. Il ne m’a pas dit son nom de famille et je ne l’ai pas demandé. Il était musicien — guitariste, chanteur, il avait joué avec un groupe dans la région de Kidal, il avait fait des concerts au Festival au Désert, il avait même joué à Bamako dans un club qui s’appelait, je crois, le Hogon. Quand les djihadistes étaient arrivés, il avait enterré sa guitare dans le jardin de sa mère, à Tombouctou — littéralement enterrée, dans un sac plastique, sous le manguier, à côté du puits. Et il était resté. Il n’avait pas fui vers le sud comme beaucoup de musiciens. Il n’avait pas les moyens, ou il n’avait pas le cœur, ou les deux.
Pendant sept mois, il n’avait pas touché une corde. Sept mois de silence. Le plus long silence de sa vie, disait-il, pire que le silence du désert, parce que le silence du désert est choisi et que celui-ci était imposé. Le désert se tait parce qu’il n’a rien à dire. Tombouctou se taisait parce qu’on la bâillonnait.
Et puis un soir, il n’avait plus tenu. Il avait déterré la guitare, l’avait nettoyée, réaccordée — les cordes avaient tenu, la sécheresse du sable les avait conservées —, et il avait cherché un endroit pour jouer. Pas chez sa mère, c’était trop risqué, les voisins pouvaient entendre. Pas dans la rue, évidemment. Il lui fallait un bâtiment vide, aux murs épais, loin des patrouilles. Et il avait pensé à La Colombe.
« L’hôtel est vide depuis des mois, m’a-t-il dit. Personne n’y vient. Les murs sont épais. Et la chambre 11 est au fond du couloir, loin de la rue. »
Il avait raison. Les murs de La Colombe, comme tous les murs de banco de Tombouctou, ont cinquante centimètres d’épaisseur. C’est une architecture qui absorbe la chaleur, le froid, et le son. Ce qui se joue dans la chambre 11 reste dans la chambre 11.
« Tu viens souvent ? » j’ai demandé.
« Tous les deux ou trois jours. La nuit, quand le vieux dort. Je passe par la cour de derrière. Le mur est bas. »
Je n’ai rien dit. J’ai pensé à Mohamed, qui dormait au rez-de-chaussée avec la sérénité d’un homme qui n’entend rien, et je me suis demandé s’il savait — s’il avait entendu, une nuit, ce filet de musique dans les étages, et s’il avait décidé de ne rien dire, comme il décidait de ne rien dire sur tant de choses, parce que ne rien dire était sa façon de résister.
Aghaly a joué pendant une heure encore. Pas seulement Ali Farka Touré — aussi des choses que je ne connaissais pas, des mélodies touarègues, lentes, hypnotiques, construites sur deux ou trois notes répétées comme une prière, et des morceaux plus rapides, syncopés, qui ressemblaient à du blues mais en plus anguleux, en plus sec, comme si le blues avait traversé le Sahara et que le sable lui avait enlevé tout ce qui était superflu.
À un moment, il a joué quelque chose et il m’a demandé : « Tu connais ? »
J’ai secoué la tête.
« C’est Tinariwen. “Chet Boghassa”. Ça veut dire “La Peur n’a pas d’issue” en tamachek. »
La peur n’a pas d’issue. J’ai pensé aux djihadistes dehors, aux patrouilles, aux check-points, et j’ai pensé que le titre disait exactement ce que nous vivions — une peur sans sortie, une peur qui n’avait pas de porte de derrière, seulement ce mur de banco et cette guitare en sourdine et ce musicien maigre assis en tailleur sur un lit d’hôtel vide.
Avant de partir, Aghaly m’a regardé et il a dit une chose que je n’ai jamais oubliée. Il a dit : « Tu sais pourquoi ils interdisent la musique ? »
J’ai haussé les épaules. « Parce que c’est haram ? Parce que le Prophète… »
Il a secoué la tête. « Non. Le Prophète aimait la poésie. Il aimait les voix. Ce n’est pas une question de religion. Ils interdisent la musique parce que la musique est la seule chose qu’on ne peut pas contrôler. Tu peux contrôler les corps — les couvrir, les flageller, leur couper les mains. Tu peux contrôler les mots — interdire les livres, fermer les écoles, brûler les manuscrits. Mais une mélodie, une fois qu’elle est dans la tête de quelqu’un, tu ne peux pas l’en sortir. Tu ne peux pas fouiller un cerveau à un check-point. Tu ne peux pas brûler un souvenir. La musique, c’est le seul manuscrit qu’on ne peut pas détruire. »
Il a rangé sa guitare dans le sac plastique, a noué le sac, et il est parti par la cour de derrière, par-dessus le mur bas, dans la nuit sans lune de Tombouctou.
Je suis redescendu au comptoir. Mohamed dormait toujours. La bougie s’était éteinte. Dans le noir, j’ai pris le cahier d’Abdoulaye et je l’ai serré contre moi, et j’ai pensé qu’Aghaly avait tort sur un point — les manuscrits aussi sont indestructibles, pas leur papier, pas leur encre, mais ce qu’ils contiennent, les mots qu’un scribe a tracés il y a deux cents ans dans une cave de Tombouctou et qui vivent encore, maintenant, cette nuit, dans ma chemise, contre ma peau, intacts.
Il est revenu deux nuits plus tard. Et trois nuits après. Et encore après. La chambre 11 est devenue notre salle de concert secrète. Parfois, il jouait et je lisais le cahier d’Abdoulaye, chacun dans son monde, chacun dans son siècle, reliés par le silence de l’hôtel et par le fait d’être vivants et en résistance dans une ville qui voulait nous éteindre.
Un soir de décembre, il a amené un autre musicien — un joueur de calebasse nommé Hamidou, un Peul nerveux et souriant qui parlait peu et frappait sa calebasse avec une délicatesse de chirurgien. À trois, dans la chambre 11, avec une bougie, une guitare et une calebasse, nous avons fait de la musique — ou plutôt, ils ont fait de la musique et j’ai écouté, et cette écoute était un acte politique aussi radical que de transporter des manuscrits dans la nuit.
Car c’est cela que les djihadistes ne comprenaient pas, et que Caillié n’avait pas compris non plus en son temps, et qu’Abdoulaye, dans son cahier, essayait de dire avec ses mots de scribe — Tombouctou ne se résume pas à ce qu’on voit. Elle est ce qu’on entend, ce qu’on lit, ce qu’on transmet de bouche à oreille et de main en main, dans l’ombre, quand ceux qui tiennent les armes croient qu’ils tiennent aussi le silence.
Le silence ne leur a jamais appartenu.
* * *
Chapitre 10 — Le départ de l’Égyptien
Il est resté quatorze jours.
Quatorze jours, c’est le temps qu’il faut pour traverser une fièvre, pour lire un livre court, pour tomber amoureux ou pour décider de ne pas le faire. C’est aussi le temps qu’il a fallu à l’étranger pour voir Tombouctou — la voir de ses yeux d’Européen, la mesurer, la compter, la décrire dans son cahier blanc — et pour décider qu’il en avait assez vu.
Il n’en avait pas assez vu. Mais il ne le savait pas, et il ne le saura jamais, parce qu’on ne sait jamais ce qu’on n’a pas vu. C’est le privilège de l’aveugle — il ne sait pas qu’il est aveugle, et il rentre chez lui convaincu d’avoir vu le monde.
Pendant ces quatorze jours, je l’ai suivi chaque matin et chaque soir. J’ai vu ses promenades dans les rues, ses conversations prudentes avec les marchands, ses visites aux trois mosquées, ses silences devant les murs de banco, son étonnement devant le fleuve — car oui, on l’a emmené voir le Niger, à une heure de marche au sud, et il est resté longtemps sur la rive, immobile, à regarder l’eau couler, et j’ai pensé que c’était peut-être la seule chose de Tombouctou qu’il comprenait vraiment, parce que l’eau coule partout de la même manière et qu’il n’y a pas besoin de savoir lire pour comprendre un fleuve.
J’ai vu aussi ce que les autres n’ont pas vu — ou ce qu’ils ont vu sans le comprendre. J’ai vu l’étranger écrire. Pas en public, non — il n’aurait jamais osé sortir son cahier blanc dans la rue, cela aurait été la fin de son imposture. Mais la nuit, dans la maison de Sidi Abdallahi, quand la maisonnée dormait, je suis passé sous sa fenêtre — une fenêtre étroite, comme toutes les fenêtres de Tombouctou, à peine plus large qu’une main — et j’ai vu la lueur de sa lampe et son ombre penchée sur quelque chose, et le mouvement de sa main qui allait et venait, de gauche à droite, de gauche à droite, cette écriture inversée, cette écriture qui fuit.
Il écrivait sa version. Moi j’écrivais la mienne. Deux scribes dans la même ville, la même nuit, chacun de son côté du mur, et aucun des deux ne savait que l’autre existait.
Le douzième jour, il a eu une alerte. Un marchand arabe, un certain Ould Mohammed — un homme querelleur et soupçonneux que tout le monde évitait — a déclaré au marché que l’étranger n’était pas plus égyptien qu’une chèvre n’est un chameau. Il a dit cela fort, devant des témoins, et le bruit a couru jusqu’à l’Almamy, le chef de la ville, qui a convoqué Sidi Abdallahi pour lui demander des explications.
Sidi Abdallahi a menti. Il a menti avec l’éloquence d’un homme dont la profession est l’hospitalité et dont le talent est la persuasion. Il a dit que l’étranger était un pauvre pèlerin, un musulman dévot, un fils d’Égypte revenu à la foi après des années d’exil chez les chrétiens, et que le mettre en doute, c’était mettre en doute la miséricorde de Dieu. L’Almamy a grondé, mais il n’a pas insisté. Les Fulani de Macina, qui contrôlaient la ville, avaient d’autres soucis que les voyageurs de passage — les caravanes de sel, les taxes, les querelles de pouvoir avec les Touaregs du nord. Un faux Égyptien de plus ou de moins ne changeait pas grand-chose à l’équilibre précaire de Tombouctou.
Mais l’étranger a compris qu’il était temps de partir.
Je l’ai vu préparer son départ. Il a acheté des provisions au marché — du mil, des dattes, de l’eau dans une outre — et il a négocié une place dans une caravane qui partait vers le nord, vers Araouane, puis à travers le désert jusqu’au Maroc. La route la plus dangereuse, la plus longue, celle que seuls les fous et les désespérés empruntent. Mais c’était la seule qui menait vers l’Europe sans repasser par les terres où il avait failli mourir en venant.
Le quatorzième jour, à l’aube, il est parti.
Je me suis levé avant le soleil pour le voir. Il a quitté la maison de Sidi Abdallahi avec son sac, son turban, son boubou sale, son cahier blanc caché quelque part sur son corps — dans la ceinture de son pantalon, je crois, c’est là que j’aurais mis un texte si j’avais dû le cacher pendant une traversée du Sahara. Il a marché vers le nord, vers le point de rassemblement de la caravane, au-delà des dernières maisons, là où le sable commence pour ne plus finir.
Il ne s’est pas retourné. Pas une seule fois. Il marchait droit, les épaules un peu voûtées sous le poids de son sac, et il n’a pas regardé la ville une dernière fois, comme si Tombouctou était déjà derrière lui, déjà passée, déjà rangée dans les pages de son cahier.
J’étais debout au coin de la dernière maison, adossé au mur de banco, et je l’ai regardé s’éloigner. Sa silhouette a diminué lentement — c’est l’effet du désert, les silhouettes ne disparaissent pas, elles rétrécissent, comme si le sable les mangeait par les pieds — et je me suis demandé s’il allait survivre.
L’Anglais n’avait pas survécu. L’Anglais était parti dans une autre direction, vers le sud, mais le résultat avait été le même — le désert, les guides traîtres, la mort dans le sable. Cet homme-là partait vers le nord, vers un désert plus vaste encore, des semaines de marche sans eau, sans ombre, avec le seul secours de sa caravane et de son mensonge.
J’ai pensé : il va mourir.
Je me suis trompé. Il n’est pas mort. J’ai appris plus tard — des mois plus tard, par un marchand de retour de Fès — qu’il avait traversé le Sahara, atteint le Maroc, et de là, rejoint l’Europe. Il avait survécu. L’Égyptien avait réussi ce que l’Anglais n’avait pas réussi — non pas atteindre Tombouctou, car l’Anglais y était arrivé avant lui, mais en revenir.
Et il avait raconté notre ville au monde.
Je ne sais pas ce qu’il a écrit. Je ne lirai jamais son cahier blanc, comme il ne lira jamais le mien. Mais je sais, avec la certitude du scribe qui a passé sa vie à distinguer les copies fidèles des copies faussées, que ce qu’il a écrit n’est pas Tombouctou. C’est l’ombre de Tombouctou vue par un homme qui ne savait pas lire ses murs.
Et pourtant. Et pourtant, je ne peux pas lui en vouloir. Il a risqué sa vie pour voir notre ville. Il a traversé un continent déguisé, malade, affamé, pour poser ses yeux sur nos rues de sable et nos mosquées de boue. Il y a dans ce geste quelque chose de fou et de noble — quelque chose que je reconnais, parce que c’est le même geste que font les copistes depuis des siècles : traverser une épreuve pour accéder à un texte.
Il est venu lire Tombouctou. Il l’a mal lue. Mais il est venu.
C’est plus que ce que feront la plupart des hommes.
* * *
J’écris ces lignes finales à la lumière d’une lampe à huile de sésame, dans la pièce du fond de la maison de mon père. Les coffres de manuscrits sont autour de moi, lourds et silencieux, et dans ces coffres il y a des siècles de savoir, d’amour, de prière, de calcul, de poésie, d’ennui, de génie, de banalité — tout ce qu’une ville peut produire quand elle décide que la chose la plus importante au monde est d’écrire.
Je vais cacher ce cahier. Je vais le mettre dans le coffre le plus ancien, celui du fond, contre le mur de la cave. Je ne le mettrai pas avec les textes sacrés — il n’est pas sacré. Je ne le mettrai pas avec les traités de science — il n’est pas savant. Je le mettrai au fond, sous les autres, comme on met une graine sous la terre, et j’attendrai. Pas moi — je n’attendrai rien, je serai mort bien avant qu’on le trouve. Mais le cahier attendra. Les cahiers sont patients. Ils ont le temps que les hommes n’ont pas.
Si vous lisez ceci, c’est que quelqu’un a ouvert le coffre. C’est que Tombouctou existe encore. C’est que les mots ont survécu — au sable, à la chaleur, aux termites, aux pillards, aux conquérants, à tous ceux qui croient qu’on peut tuer une ville en brûlant ses livres.
Ils se trompent. Ils se sont toujours trompés.
Les livres brûlent. Mais les mots restent.
Abdoulaye fils de Mohammed al-Wangari, scribe, Tombouctou, année 1244 de l’Hégire.
* * *
J’ai refermé le cahier.
C’était la dernière page. L’encre, au bas du texte, était un peu plus épaisse que dans le reste du manuscrit — comme si Abdoulaye avait appuyé plus fort sur la plume pour les derniers mots, conscient que c’étaient les derniers, que le cahier allait descendre dans la cave et que plus personne ne le lirait avant longtemps.
Il ne s’était pas trompé. Personne ne l’avait lu. Pas en cent quatre-vingt-quatre ans. Le cahier avait attendu dans le coffre, sous les traités de jurisprudence et les commentaires coraniques, patient comme une graine sous la terre, exactement comme il l’avait écrit, et il avait fallu que des hommes en noir arrivent dans des pick-up Toyota et menacent de brûler les bibliothèques pour que quelqu’un — moi, Ousmane Maïga, réceptionniste de nuit — descende dans la cave, ouvre le coffre, et trouve le cahier.
Si vous lisez ceci, c’est que Tombouctou existe encore.
Tombouctou existait encore. Meurtrie, bâillonnée, occupée, mais debout. Les murs de banco n’avaient pas bougé. Les manuscrits que nous avions sauvés étaient en route vers le sud. La musique résistait dans la chambre 11 d’un hôtel vide. Et moi, je tenais dans mes mains le témoignage d’un scribe du XIXe siècle qui avait vu passer Caillié et qui avait eu l’intelligence — la grâce — de ne pas le dénoncer, de ne pas le chasser, mais de l’observer, de le comprendre, et de poser à côté de son regard un autre regard.
Dehors, le ciel de décembre était immense et froid. Les étoiles étaient si nombreuses qu’elles faisaient un bruit — pas un bruit audible, un bruit visuel, un scintillement trop dense pour être silencieux. La ville dormait. Les djihadistes dormaient. Mohamed dormait. Aghaly dormait quelque part avec sa guitare enterrée dans sa mémoire.
Et moi je veillais, avec un cahier en cuir de chèvre et une question qui me brûlait les doigts :
Le journal de Gordon Laing.
La porte de Sidi Yahya.
Fallait-il y aller ?
* * *


