Le cahier d’al-Wangari
Le cahier d’al-Wangari
Troisième partie
TROISIÈME PARTIE — LE FEU ET LE RETOUR
Chapitre 11 — L’incendie
Janvier est arrivé comme un coup de poing.
Pas le mois lui-même — janvier à Tombouctou est un mois doux, frais même, les nuits descendent vers dix degrés et le vent du Sahara se calme, comme si le désert reprenait son souffle. Non, c’est ce que janvier a apporté : les Français.
On a entendu les avions avant de les voir. Un grondement sourd, continu, venu du sud, qui roulait au-dessus des toits plats comme un orage sec. Puis les détonations, lointaines d’abord — du côté de Konna, disait-on, à trois cents kilomètres au sud, où les djihadistes avaient tenté de pousser vers Bamako et où l’armée française les avait arrêtés. Et puis les détonations se sont rapprochées, jour après jour, nuit après nuit, et les visages des combattants dans les rues de Tombouctou ont changé. Ils ne patrouillaient plus avec la nonchalance arrogante des premiers mois. Ils couraient. Ils chargeaient des caisses dans les pick-up. Ils brûlaient des papiers dans les cours des bâtiments occupés, et la fumée montait droit dans l’air immobile de janvier.
Ils allaient partir.
Mohamed l’a senti avant moi. Un matin, il est monté sur la terrasse — chose rare, Mohamed ne monte presque jamais sur la terrasse, il préfère le rez-de-chaussée, la proximité du sol, l’ancrage — et il a regardé vers le sud, les yeux plissés, comme un marin qui cherche la terre. Il n’a rien dit. Il est redescendu et il a fait quelque chose d’extraordinaire : il a sorti le registre vert de sous le comptoir, l’a ouvert à la page du jour, et il a écrit la date. Comme s’il se préparait à accueillir des clients.
Le 26 janvier, les djihadistes ont quitté Tombouctou.
Pas tous en même temps, pas dans un mouvement organisé — c’était une débandade, un sauve-qui-peut, des pick-up qui filaient vers le nord dans des nuages de poussière, chargés d’hommes, d’armes, de tout ce qu’ils pouvaient emporter. Certains ont jeté leurs turbans et leurs armes dans les ruelles avant de partir, comme des serpents qui muent. D’autres ont tiré en l’air — de rage, de peur, de défi, impossible de savoir. Les rues sentaient la poudre et l’essence.
Et puis le feu.
C’est Hamidou, le joueur de calebasse, qui est venu me prévenir. Il est apparu dans le hall de La Colombe à sept heures du matin, essoufflé, le visage luisant de sueur, et il a dit un seul mot : « Ahmed Baba. »
J’ai couru.
Le nouvel Institut Ahmed Baba — le grand bâtiment construit avec des fonds sud-africains, celui où les djihadistes avaient installé leur caserne, celui où quinze mille manuscrits étaient encore entreposés — brûlait. Pas un incendie spectaculaire, pas un brasier hurlant comme dans les films. Un feu lent, méthodique, nourri par les combattants en fuite qui avaient rassemblé tout ce qu’ils pouvaient trouver — manuscrits, registres, catalogues, meubles — et qui avaient allumé avant de partir. Le feu de ceux qui savent qu’ils perdent et qui veulent emporter quelque chose dans leur défaite.
Quand je suis arrivé, une dizaine de personnes étaient déjà là, debout devant le bâtiment, et aucune n’entrait. Pas par lâcheté — par sidération. La fumée sortait des fenêtres en volutes épaisses, grises, presque blanches, et dans cette fumée il y avait des fragments — des morceaux de pages, des lambeaux calcinés qui montaient dans l’air chaud et retombaient lentement, comme des oiseaux noirs, comme des feuilles d’un arbre en feu, et chaque fragment était un texte, un paragraphe, une phrase, un mot, un siècle de savoir qui se transformait en cendre devant nos yeux.
J’ai regardé un fragment tomber à mes pieds. C’était un morceau de page, grand comme la paume de ma main, noirci aux bords, encore chaud. J’ai pu lire, dans la partie épargnée, quelques mots en arabe — *bismillah al-rahman al-rahim*, au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux — et puis la chaleur avait mangé le reste, et le fragment s’est effrité entre mes doigts quand j’ai voulu le ramasser, et il n’est resté qu’une poussière grise sur ma peau, une poussière qui avait été de l’encre, qui avait été un mot, qui avait été une pensée.
Quelqu’un a crié. Quelqu’un d’autre a pleuré. Un vieil homme — Abdoulaye Cissé, l’historien résident de l’Institut, un homme que j’avais vu cent fois penché sur des manuscrits avec une loupe et un pinceau — marchait dans les cendres qui s’accumulaient devant le bâtiment, les pieds dans la suie, et il ramassait des morceaux de papier brûlé avec la délicatesse d’un archéologue, et il les regardait, et il notait des choses sur un carnet — les numéros de catalogue, les titres, les fragments qu’il reconnaissait —, et son visage n’exprimait rien, absolument rien, il était au-delà de l’expression, dans cette zone du chagrin où le visage renonce.
On a réussi à éteindre le feu avant qu’il ne détruise tout. Les salles souterraines — ces pièces cachées où les bibliothécaires avaient eu la sagesse d’entreposer dix mille manuscrits dans des coffres résistants — étaient intactes. Les djihadistes ne les avaient pas trouvées. Ils avaient brûlé ce qui était visible, ce qui était à portée de main, et ils étaient partis, croyant avoir tout détruit.
Quatre mille manuscrits. C’est le chiffre qui a circulé dans les jours suivants. Quatre mille textes anéantis. Sur les quatre cent mille que comptait la ville avant l’occupation, c’était peu — un pour cent, à peine. Les bibliothécaires, les passeurs de nuit, les conducteurs de 4x4, les familles gardiennes, tout le réseau d’Abdel Kader Haidara avait sauvé le reste. Trois cent cinquante mille manuscrits étaient en sécurité à Bamako ou dispersés dans les maisons de la ville.
Mais quatre mille manuscrits brûlés, c’est quatre mille voix éteintes. Quatre mille textes qu’on ne lira plus jamais, dont on ne connaîtra jamais le contenu, dont on ne saura même pas les titres. Quatre mille trous dans la mémoire du monde.
J’ai pensé à Abdoulaye al-Wangari. À sa dernière phrase : *Les livres brûlent. Mais les mots restent.*
Les mots restent.
Peut-être. Mais les livres brûlent, et cette fumée au-dessus de l’Institut Ahmed Baba, ces fragments noirs qui volaient dans le ciel de Tombouctou comme des oiseaux de deuil, cette odeur de papier calciné et de banco surchauffé qui imprégnait l’air et les vêtements et la peau — tout cela disait que les livres brûlent, que les livres brûlent vraiment, et que quatre mille voix venaient de se taire pour toujours.
La même journée, les soldats français sont entrés dans la ville.
Je me souviens du premier véhicule blindé. Il est apparu au bout de la rue principale, massif, vert, surmonté d’un drapeau tricolore, et il roulait lentement, comme s’il avait tout son temps, comme si la guerre était déjà finie et qu’il ne restait plus qu’à défiler. Des soldats casqués, le visage peint, les armes pointées vers les toits, regardaient Tombouctou avec les yeux prudents de ceux qui s’attendent à un piège.
Et la ville est sortie.
D’un coup, comme un bouchon qu’on tire, comme un barrage qui cède — les gens sont sortis des maisons, des ruelles, des cours intérieures, par dizaines, par centaines, et ils ont couru vers les véhicules français en criant. « Vive la France ! Vive le Mali ! » Les femmes ont arraché leurs voiles noirs et les ont jetés dans la poussière. Des enfants ont grimpé sur les blindés. Un vieil homme en boubou blanc s’est agenouillé sur le bord de la route et a posé le front dans le sable, et je n’ai pas su s’il priait ou s’il pleurait.
« Vive la France ! »
J’ai entendu cette phrase cent fois dans la journée. Elle montait des rues comme une vague, et chaque fois qu’elle montait, je pensais à 1894 — l’année où les Français avaient pris Tombouctou pour la première fois, avec le colonel Joffre, celui qui deviendrait le maréchal de la Marne, et les habitants avaient crié la même chose, exactement la même chose, avec le même soulagement et la même naïveté, « Vive la France ! », comme si la France était le salut, comme si les colonisateurs étaient des sauveurs, et l’histoire avait montré ensuite ce qu’il en coûte de confondre la libération avec la liberté.
L’histoire bégaie. C’est ce que je me suis dit, debout dans la foule, au milieu des cris et de la poussière soulevée par les blindés, avec le cahier d’Abdoulaye contre ma poitrine et l’odeur des manuscrits brûlés encore dans mes narines. L’histoire bégaie, et nous sommes les mots qu’elle répète.
Le soir, Tombouctou a dansé.
Pour la première fois en dix mois, la musique est revenue. Pas progressivement, pas timidement — d’un coup, comme un barrage qui rompt. Des postes de radio ont surgi de nulle part. Des guitares ont été déterrées des jardins. Des femmes ont chanté dans les rues. Quelqu’un a branché un amplificateur sur un groupe électrogène, et la voix d’Ali Farka Touré a retenti dans la nuit de Tombouctou, et des gens ont pleuré en l’entendant — pas de tristesse, pas de joie, mais de cette chose qui n’a pas de nom et qui se produit quand on retrouve quelque chose qu’on croyait perdu.
Aghaly est venu à La Colombe. Il ne se cachait plus. Il portait sa guitare sur le dos, sans sac plastique, à découvert, et il a joué sur la terrasse, debout, face aux dunes, et le son montait dans la nuit claire de janvier comme une fumée — une fumée inverse, une fumée de vie, qui montait vers les étoiles pendant que les cendres des manuscrits retombaient sur les toits.
Mohamed l’a écouté depuis le hall, les bras croisés, adossé au comptoir. Et pour la première fois depuis le début de l’occupation — pour la première fois en dix mois — j’ai vu Mohamed sourire.
Pas un grand sourire. Un sourire mince, discret, un sourire de vieux mur de banco qui se fendille légèrement sous l’effet de la chaleur. Mais un sourire.
La ville était libérée.
Les livres avaient brûlé.
La musique était revenue.
Et moi, j’avais une porte à ouvrir.
* * *
Chapitre 12 — Les correspondants
Ils sont arrivés le lendemain des soldats. Un convoi de 4x4 blancs, sans blindage, sans armes, avec des autocollants PRESS sur les pare-brise et des hommes à l’arrière qui tenaient des caméras au lieu de fusils. Ils se sont arrêtés devant La Colombe comme si l’hôtel les attendait — et peut-être les attendait-il, peut-être que c’est à cela que servent les hôtels dans les villes en guerre, pas à héberger des touristes mais à accueillir ceux qui viennent raconter.
Mohamed était prêt.
Je ne sais pas comment il avait su — l’instinct, la rumeur, le flair du gérant d’hôtel qui sent les clients comme le pêcheur sent le poisson. Mais quand le premier journaliste a franchi la porte du hall, son sac à dos sur l’épaule et son regard de correspondant de guerre — ce regard à la fois avide et fatigué, le regard de quelqu’un qui a vu trop de choses et qui veut en voir une de plus —, Mohamed était derrière le comptoir, le registre vert ouvert, un stylo à la main, et il a dit en français, avec une courtoisie si parfaite qu’elle en devenait surnaturelle : « Bienvenue à l’Hôtel La Colombe. Avez-vous une réservation ? »
Le journaliste — un Anglais, blond, la trentaine, qui sentait la sueur et le diesel — a éclaté de rire. « Non, a‑t-il dit. Mais j’aimerais bien une chambre. »
« La 7 est disponible, a dit Mohamed. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »
Et c’était reparti.
En quarante-huit heures, La Colombe était pleine. Pas pleine comme un hôtel de vacances — pleine comme un campement de presse, avec des câbles partout, des ordinateurs portables branchés sur des groupes électrogènes rugissants, des antennes satellites déployées sur le toit, et dans le hall, sur la terrasse, dans les couloirs, une vingtaine de journalistes du monde entier qui parlaient en anglais, en français, en arabe, en langues que je ne reconnaissais pas, et qui tapaient sur leurs claviers avec la frénésie de gens qui savent que l’histoire se déroule maintenant et qu’il faut la capturer avant qu’elle ne refroidisse.
L’Anglais blond — il s’appelait Howden, Daniel Howden, correspondant pour un journal de Londres — avait pris la chambre 7, celle de l’Allemande aux cheveux de paille, celle qui avait le pourboire dans l’enveloppe et la crème solaire dans la salle de bains, et le monde avait tourné d’un tour complet, et la chambre 7 avait un nouveau client, et le registre vert avait un nouveau nom.
Je l’observais depuis le comptoir, comme Abdoulaye observait Caillié depuis les ruelles de Tombouctou. Le parallèle m’a frappé avec une violence presque physique — je l’ai senti dans le ventre, cette reconnaissance soudaine d’un motif qui se répète. Les correspondants de guerre étaient les explorateurs du XXIe siècle. Ils arrivaient dans la ville comme Caillié était arrivé — de l’extérieur, avec leurs outils d’enregistrement, leurs cahiers blancs remplacés par des écrans bleus, leur désir de voir, de comprendre, de raconter. Et comme Caillié, ils voyaient la surface. Ils voyaient les murs criblés de balles, les portes défoncées, les cendres devant l’Institut Ahmed Baba, les femmes qui jetaient leurs voiles, les soldats français qui posaient devant les mosquées. Ils voyaient ce qui se photographie.
Ils ne voyaient pas les nuits. Ils ne voyaient pas les coffres de manuscrits portés en silence dans les ruelles noires. Ils ne voyaient pas les guitares enterrées dans les jardins. Ils ne voyaient pas la chambre 11 et la musique en sourdine. Ils ne voyaient pas le cahier d’un scribe du XIXe siècle, caché dans la chemise d’un réceptionniste de nuit.
Ce n’est pas un reproche. Un correspondant de guerre a quarante-huit heures pour saisir ce qu’une ville a vécu en dix mois. Il fait ce qu’il peut avec le temps qu’il a. Il court d’un lieu à l’autre, d’un témoin à l’autre, il photographie, il enregistre, il prend des notes, et le soir il écrit son article dans la chambre d’hôtel, et l’article est envoyé à Londres ou à Paris ou à New York, et le lendemain matin, des millions de gens lisent un millier de mots sur Tombouctou, et ces mille mots deviennent Tombouctou dans leur esprit — la seule Tombouctou qu’ils connaîtront jamais.
*Un homme qui veut le savoir sans le prix*, avait dit Boubacar le libraire, deux siècles plus tôt.
Mais le prix, c’est quoi ? Le prix, c’est le temps. C’est rester. C’est écouter, longtemps, la nuit, quand la ville se tait et que les murs parlent. Le prix, c’est apprendre à lire — pas les lettres, pas les mots, mais les silences entre les mots, les ombres entre les murs, les gestes entre les gestes.
Howden est resté une semaine. C’était plus que la plupart. Il a écrit un long article sur l’occupation et la libération, et dans cet article il a mentionné La Colombe, et Mohamed, et la terrasse, et les bouteilles de Guinness qu’on avait déterrées. C’étaient de bonnes pages — honnêtes, vivantes, pleines de détails justes. Mais elles ne contenaient pas l’essentiel, parce que l’essentiel ne se laisse pas écrire en une semaine.
L’essentiel, c’est dix mois de silence.
L’essentiel, c’est un coffre ouvert dans une cave, à la lueur d’une torche, et un cahier en cuir de chèvre qui n’a pas été lu depuis deux siècles.
L’essentiel, c’est une guitare jouée en sourdine dans la chambre 11.
L’essentiel, c’est quarante silences entre quarante coups de fouet.
L’essentiel ne voyage pas dans les valises des correspondants. Il reste ici, dans les murs de banco, dans le sable, dans la mémoire des gens qui n’écriront jamais d’article et dont personne ne demandera le témoignage.
Un soir, Howden m’a trouvé sur la terrasse. Il buvait une bière — une de ces Guinness revenues d’entre les morts, tiède, un peu terreuse, avec un goût de sable qui n’était pas prévu par le brasseur mais qui n’était pas désagréable. Il m’a demandé ce que je faisais là, et je lui ai dit que j’étais le réceptionniste de nuit.
« Pendant l’occupation aussi ? »
« Pendant l’occupation aussi. »
Il m’a regardé avec ce regard de journaliste qui cherche l’histoire, l’angle, le titre, et il a dit : « Vous avez dû voir des choses. »
J’ai dit oui. J’ai failli lui parler du cahier. J’ai failli lui parler des convois, des nuits, d’Aghaly et de la chambre 11, du manuscrit d’Abdoulaye et du journal de Laing. J’ai failli tout lui dire, parce que la nuit était douce et la bière avait un goût de terre libérée, et parce qu’il avait l’air d’un homme qui sait écouter.
Mais je ne l’ai pas fait.
Pas par méfiance. Pas par secret. Par quelque chose de plus subtil, que je n’ai compris que plus tard — par fidélité au texte d’Abdoulaye. Car Abdoulaye avait observé Caillié sans jamais se révéler à lui. Il avait écrit son contrechamp en silence, dans l’ombre, et il l’avait caché dans un mur. Il n’avait pas cherché à être lu par l’étranger. Il avait écrit pour la ville, pour ceux qui viendraient après lui, pour un lecteur qui n’était pas encore né.
Je serais ce lecteur-là. Pas Howden. Pas les journalistes de Londres et de Paris. Moi.
« J’ai vu des choses, oui, j’ai dit. Mais ce n’est pas le moment d’en parler. »
Howden a hoché la tête. Il n’a pas insisté. Les bons journalistes savent quand quelqu’un ne parlera pas, et ils respectent ce silence, parce qu’ils savent que le silence aussi est une information.
Il est reparti trois jours plus tard. D’autres sont venus, d’autres sont repartis. La Colombe a retrouvé sa fonction première — un lieu de passage, un carrefour, un seuil entre le dedans et le dehors, entre ceux qui vivent ici et ceux qui viennent voir. Mohamed tenait son registre avec la même placidité qu’avant l’occupation, comme si les dix mois de vide n’avaient été qu’une saison un peu longue, une saison sèche du commerce hôtelier, et que les pluies revenaient.
Les trinkets sellers sont revenus aussi. Des Touaregs en turban, assis en tailleur dans la cour de l’hôtel, qui déployaient sur des couvertures sombres leurs bijoux en argent, leurs croix d’Agadez, leurs boîtes en cuir. Les affiches de l’office du tourisme — « Tombouctou la Mystérieuse » — sont réapparues sur les murs du hall, et elles avaient l’air de reliques plutôt que de publicités.
Mais quelque chose avait changé. L’hôtel avait une épaisseur nouvelle. Ses murs avaient absorbé dix mois de silence, de peur, de musique interdite, de manuscrits en transit, et tout cela était dans le banco maintenant, comme les mots d’Abdoulaye étaient dans le cuir de son cahier — invisible, mais présent, et je savais que chaque nuit que j’avais passée sur cette terrasse, chaque page que j’avais lue à la bougie, chaque note qu’Aghaly avait jouée dans la chambre 11, tout cela faisait partie de l’hôtel désormais, au même titre que les briques et le mortier.
La Colombe était un manuscrit. Et j’étais son dernier lecteur.
* * *
Chapitre 13 — Le journal perdu
J’y suis allé un mardi de février, à la tombée de la nuit.
Pas la nuit noire de l’occupation — une nuit de février ordinaire, avec un croissant de lune au-dessus des dunes et des soldats français qui patrouillaient en blindés légers, des soldats qui ne s’intéressaient pas à un jeune homme en boubou qui marchait vers une mosquée. La ville était libérée depuis deux semaines, mais libérée ne veut pas dire normale. Les rues étaient encore à moitié vides. Les boutiques rouvraient une par une, avec la prudence de quelqu’un qui tend la main vers un animal qu’il n’est pas sûr d’avoir apprivoisé. Des rumeurs couraient — les djihadistes allaient revenir, les Français allaient partir, le nord allait retomber dans le chaos. Personne ne savait. Personne ne sait jamais, à Tombouctou, ce que demain sera fait, et c’est peut-être pour cela que la ville a toujours misé sur les livres plutôt que sur les empires — les livres durent, les empires passent.
La mosquée Sidi Yahya est au centre de la ville, entre Djinguereber et Sankoré, la troisième des trois grandes mosquées, la plus mystérieuse. Elle a été construite au XVe siècle, du temps de l’empire songhay, et elle tire son nom de son premier imam, Sidi Yahya al-Tadelsi, un saint homme dont on dit qu’il avait prévu la venue de l’islam à Tombouctou avant même que l’islam n’arrive. La mosquée est plus petite que les deux autres, plus intime, et elle possède une porte — la porte — dont la légende dit qu’elle a été scellée dès la construction et qu’elle ne devait s’ouvrir qu’au Jour du Jugement.
Les djihadistes l’avaient ouverte en juin 2012. À coups de pioche, à coups de masse, avec la rage méthodique de ceux qui croient accomplir une prophétie. Ils avaient fracassé les planches de bois centenaires, éventré le cadre, et ils étaient entrés par cette porte que cinq siècles de piété avaient maintenue close. Le monde avait protesté — l’UNESCO, les gouvernements, les historiens, les médias —, et les djihadistes avaient ri de ces protestations, parce que la colère des lointains est un bruit que le désert absorbe sans effort.
La porte n’avait pas été réparée. Elle pendait sur ses gonds, ou plutôt ce qu’il en restait — un montant de bois éclaté, des morceaux de planches au sol, et l’ouverture béante, noire, qui donnait sur un couloir étroit menant à l’intérieur de la mosquée. Quelqu’un avait posé une bâche en plastique devant l’ouverture, à titre provisoire, une bâche bleue qui claquait au vent et qui ressemblait à un pansement sur une blessure ouverte.
J’ai écarté la bâche et je suis entré.
L’intérieur de la mosquée sentait le banco humide et quelque chose d’autre — un reste de brûlé, peut-être, ou l’odeur de l’abandon, cette odeur que prennent les lieux saints quand les prières cessent. Les djihadistes avaient saccagé certaines parties — des mausolées de saints détruits, des inscriptions martelées, des niches vidées — mais la structure elle-même tenait debout. Les piliers de banco, épais comme des troncs d’arbre, supportaient le plafond bas, et dans la pénombre, les ombres des piliers se couchaient sur le sol comme des corps endormis.
J’ai allumé ma torche.
Le couloir derrière la porte scellée — l’ancienne porte scellée — était court, à peine trois mètres, et il débouchait sur une pièce que je n’avais jamais vue. Pas une salle de prière — quelque chose de plus petit, de plus ancien, une sorte d’antichambre aux murs nus, sans décoration, sans niche, sans fenêtre. Le banco des murs avait la couleur de la terre cuite, un brun profond, presque rouge par endroits, et la surface était irrégulière, bosselée, avec des traces de doigts visibles — les doigts de ceux qui avaient construit ce mur au XVe siècle, leurs empreintes figées dans l’argile comme des signatures.
Dans le mur lui-même*, avait écrit Abdoulaye. *Dans l’épaisseur du banco, derrière la porte.
J’ai approché la torche du mur. J’ai commencé par la paroi de gauche, en la suivant centimètre par centimètre, en cherchant une irrégularité, une couture, un endroit où le banco aurait été ouvert puis refermé. Les murs de banco de Tombouctou sont épais — cinquante centimètres, parfois plus — et il est tout à fait possible de creuser une cavité dans cette épaisseur, d’y glisser un objet, et de reboucher avec de l’argile fraîche. Après quelques mois, la différence est invisible. Après quelques années, elle est inexistante. Après quelques siècles, seul un miracle — ou un séisme, ou un coup de pioche — pourrait la révéler.
Les djihadistes avaient donné le coup de pioche.
J’ai cherché pendant une heure. Le mur de gauche, rien. Le mur du fond, rien. Le mur de droite — j’ai failli passer dessus, parce que la différence était si subtile qu’il fallait la chercher pour la trouver. Mais elle était là. Une zone, à hauteur de poitrine, grande comme une main ouverte, où la surface du banco avait une texture légèrement différente — plus lisse, plus dense, comme si l’argile avait été travaillée une deuxième fois, à un autre moment, par d’autres mains.
Mon cœur battait dans mes tempes. La torche tremblait. J’ai posé ma paume à plat sur la zone et j’ai appuyé. Rien n’a bougé. J’ai appuyé plus fort. L’argile était dure, sèche, compacte. Je n’avais pas d’outil — je n’avais pas pensé à en apporter, j’avais pensé qu’il suffirait de pousser, de gratter, de trouver, comme dans les rêves où les murs s’ouvrent quand on les touche.
Mais ce n’était pas un rêve. C’était du banco de cinq siècles, cuit par le soleil du Sahara, et mes ongles n’y feraient rien.
Je suis revenu le lendemain avec un couteau. Un petit couteau de cuisine, emprunté à Mohamed sans explication — « J’ai besoin de couper quelque chose », avais-je dit, et il avait haussé les sourcils sans poser de question, parce que ne pas poser de question était sa manière d’être.
J’ai gratté.
L’argile est tombée par écailles, par pellicules fines, et sous la couche extérieure — dure, lisse, patinée par les siècles — il y avait une couche plus friable, plus claire, une argile de remplissage, une argile qui avait été posée après la construction, à un autre moment, pour reboucher une cavité.
J’ai creusé plus profond. Le couteau s’enfonçait maintenant avec moins de résistance. L’odeur de la terre fraîchement grattée montait vers mon visage — une odeur de pluie ancienne, de fleuve enfoui, une odeur qui n’avait pas été respirée depuis le jour où quelqu’un avait refermé ce mur.
Et puis la lame a rencontré le vide.
Pas un grand vide. Un espace, une poche dans l’épaisseur du mur, de la taille d’un livre — exactement la taille d’un livre, parce que c’était ce qu’elle avait été conçue pour contenir. J’ai élargi l’ouverture avec le couteau, en essayant de ne pas endommager ce qui pouvait se trouver à l’intérieur, et j’ai glissé ma main dans le mur.
Mes doigts ont touché quelque chose.
Pas du papier. Pas du cuir. Quelque chose de dur, de sec, de craquelé, qui s’est effondré sous la pression de mes doigts comme un château de sable.
J’ai retiré ma main. Elle était couverte de poussière — une poussière fine, brune, qui n’était ni du banco ni du sable, mais quelque chose entre les deux, quelque chose d’organique, quelque chose qui avait été vivant.
J’ai braqué la torche dans la cavité.
Il n’y avait rien.
Ou plutôt — il y avait eu quelque chose. La cavité avait la forme d’un livre, c’était indéniable. Quelqu’un avait creusé un espace dans le mur, y avait glissé un objet rectangulaire, et avait refermé. Mais l’objet avait disparu. Le temps, l’humidité, les termites — les termites de Tombouctou, ces insectes minuscules et infatigables qui rongent le papier, le bois, le cuir, tout ce qui a été vivant —, tout cela avait fait son travail. Il ne restait que de la poussière. La poussière d’un livre.
J’ai gratté la poussière avec le bout des doigts. Des fragments sont tombés — trop petits pour lire, trop abîmés pour identifier, des miettes de ce qui avait peut-être été des pages, des mots, un journal.
Le journal de Gordon Laing.
Ou pas.
C’est la question qui m’a frappé à ce moment-là, accroupi devant le mur éventré de Sidi Yahya, les mains pleines de poussière, la torche posée au sol. La question qui défait tout.
Abdoulaye al-Wangari avait-il dit la vérité ?
Avait-il vraiment su, par son père, que le journal de Laing était caché ici ? Ou avait-il inventé cette fin pour son propre texte — pour donner au cahier le poids d’un secret, la gravité d’une révélation, le vertige d’un trésor caché ?
Les scribes de Tombouctou copiaient des textes. Mais ils écrivaient aussi, parfois, des textes originaux. Et dans ces textes originaux, quelle part revenait à la chronique fidèle, quelle part à l’imagination du lettré, quelle part au désir de raconter une bonne histoire — personne ne le sait, personne ne l’a jamais su, parce que la frontière entre le vrai et le beau, à Tombouctou, n’a jamais été aussi nette que les Européens le voudraient.
Un scribe qui invente un secret dans un mur — est-ce un faussaire ou un poète ?
Un cahier qui prétend savoir où se cache un journal perdu — est-ce un document historique ou un conte ?
Et moi, Ousmane Maïga, diplômé d’histoire, réceptionniste de nuit, qui avais traversé une occupation et un sauvetage et un incendie avec ce cahier contre ma peau — étais-je le lecteur d’une chronique vraie ou le dupe d’une fiction magnifique ?
La poussière entre mes doigts ne répondait pas. Elle pouvait être le journal de Laing. Elle pouvait être un autre texte, n’importe lequel, oublié dans un mur par un bibliothécaire distrait. Elle pouvait être rien — un nid d’insectes, une accumulation de débris, un accident du banco.
J’ai refermé le mur. J’ai repoussé les écailles d’argile dans la cavité, j’ai lissé la surface avec ma paume comme un maçon qui referme une tombe, et j’ai laissé le secret là où il était — dans le mur, dans l’incertitude, dans cet espace entre le vrai et le possible qui est peut-être le seul espace habitable.
Abdoulaye avait écrit : *Certaines portes sont faites pour rester fermées. D’autres attendent simplement la bonne main.*
Ma main n’était pas la bonne. Ou elle était la bonne, et ce qu’elle avait trouvé — la poussière, l’absence, le vide en forme de livre — était exactement la réponse que Tombouctou voulait donner.
* * *
Chapitre 14 — La porte
Le soir même, je suis retourné à La Colombe.
Mohamed était sur la terrasse — fait rare, doublement rare, et quand je suis monté, il m’a tendu un verre de thé sans me regarder, les yeux fixés sur les dunes, et j’ai compris qu’il m’attendait. Il attend toujours. C’est sa fonction dans le monde — attendre, comme l’hôtel attend, comme les murs attendent, comme le désert attend.
Je me suis assis à côté de lui. Le thé était brûlant et sucré — le premier des trois, celui qu’on appelle doux comme la vie. Les étoiles étaient si nombreuses qu’elles faisaient une poudre blanche au-dessus des toits. Quelque part dans la ville, une radio jouait de la musique — du Tinariwen, je crois, mais trop loin pour en être sûr — et le son arrivait jusqu’à nous comme une rumeur, un murmure, une preuve que la ville vivait encore.
« Tu as trouvé ce que tu cherchais ? » a dit Mohamed.
Je l’ai regardé. Il regardait toujours les dunes. Son visage n’exprimait rien de particulier — la même placidité de toujours, le même calme minéral, comme si la question n’était pas une question mais une constatation, comme si la réponse importait peu.
« Non, j’ai dit. Oui. Je ne sais pas. »
Il a hoché la tête, très lentement, comme s’il comprenait parfaitement cette réponse qui n’en était pas une, et il a bu son thé.
Nous sommes restés un moment en silence. Le silence de Mohamed n’est pas un silence vide — c’est un silence plein, un silence qui contient tout ce qu’il ne dit pas, tout ce qu’il a vu en trente ans derrière ce comptoir, tous les noms inscrits dans le registre vert, tous les clients partis et jamais revenus, toute l’histoire de Tombouctou qui passe et repasse devant sa porte comme le sable passe devant les dunes. Et dans ce silence, j’ai trouvé la place de dire ce que j’avais à dire.
Je lui ai parlé du cahier.
Pas tout — pas les détails, pas les passages sur Caillié, pas l’histoire du journal de Laing. Juste l’essentiel : qu’en descendant dans la cave des al-Wangari pour sauver des manuscrits, j’avais trouvé un cahier du XIXe siècle, écrit par un scribe qui avait observé le premier Européen à visiter Tombouctou. Que ce cahier racontait la ville vue de l’intérieur, par un homme qui savait lire ce que l’étranger ne savait pas lire. Que je l’avais gardé sur moi pendant toute l’occupation, lu nuit après nuit sur cette terrasse, et qu’il m’avait tenu compagnie — tenu debout, plutôt — pendant les mois de silence.
Mohamed a écouté sans m’interrompre. Quand j’ai eu fini, il a versé le deuxième thé — celui qu’on appelle fort comme l’amour — et il a dit : « Et tu vas en faire quoi ? »
C’était la question. La seule question qui comptait.
J’avais un manuscrit ancien entre les mains. Un document inédit, jamais catalogué, jamais lu par aucun chercheur, aucun historien, aucun bibliothécaire. Un texte qui racontait la visite de René Caillié vue depuis l’autre rive — le regard africain sur l’explorateur européen, le contrechamp que personne n’avait jamais écrit. C’était, en termes académiques, une découverte. C’était, en termes humains, une voix retrouvée.
Je pouvais le donner à l’Institut Ahmed Baba — quand l’Institut serait reconstruit, quand les chercheurs reviendraient, quand la ville aurait fini de panser ses plaies. Le cahier serait catalogué, numéroté, étudié, publié peut-être, et le nom d’Abdoulaye al-Wangari prendrait sa place dans les bibliographies aux côtés de Caillié, de Barth, de Leo Africanus.
Je pouvais l’envoyer à Bamako, avec les trois cent cinquante mille autres manuscrits en exil, et attendre qu’un universitaire le trouve et le traduise et le commente dans une revue que personne ne lirait.
Ou je pouvais le garder.
Le garder comme Abdoulaye l’avait gardé — dans un coffre, dans une cave, dans un mur. Le remettre où il avait dormi cent quatre-vingt-quatre ans, dans la maison al-Wangari, dans l’ombre du figuier, et le laisser attendre un autre lecteur, un autre réceptionniste de nuit, un autre homme qui descend dans une cave pendant que la ville est en danger et qui tombe sur un cahier en cuir de chèvre.
Le garder, c’était respecter le geste d’Abdoulaye. Il avait écrit pour que la ville se souvienne, pas pour que le monde sache. Il avait écrit en arabe, pas en français. Il avait caché son texte, pas publié son texte. Il y avait dans ce geste une intention que je ne voulais pas trahir — l’intention d’un homme qui écrit pour un lecteur inconnu, pas pour une audience, pas pour une revue, pas pour la postérité, mais pour quelqu’un, un seul, qui descendrait un jour dans la cave et qui comprendrait.
J’étais ce quelqu’un.
La question était de savoir si j’étais le dernier.
Mohamed a bu le troisième thé — celui qu’on appelle amer comme la mort — et il m’a regardé, enfin, pour la première fois de la soirée, et son regard disait ce que son silence avait dit depuis dix mois : fais ce que tu crois juste, et la ville fera le reste.
* * *
Le lendemain matin, je suis descendu dans la cave de la maison al-Wangari. Alkadi m’avait donné la clé — la plupart des manuscrits avaient été évacués, la cave était presque vide, il ne restait que le coffre du fond, le plus ancien, celui où j’avais trouvé le cahier. J’ai ouvert le coffre. J’ai posé le cahier d’Abdoulaye au fond, sous les derniers manuscrits, exactement à l’endroit où il avait été pendant cent quatre-vingt-quatre ans. J’ai refermé le coffre. J’ai remonté les escaliers.
Puis je me suis arrêté.
Je suis redescendu. J’ai rouvert le coffre. J’ai repris le cahier.
Non pas parce que je voulais le garder — j’avais décidé de ne pas le garder. Mais parce qu’il manquait quelque chose. Abdoulaye avait écrit son cahier pour que la ville se souvienne. Mais la ville, pour se souvenir, a besoin de lecteurs. Et les lecteurs, pour lire, ont besoin de savoir que le texte existe.
Je suis remonté dans la lumière. J’ai marché jusqu’à l’Institut Ahmed Baba — le vieux bâtiment, pas le nouveau, celui qui sentait encore la fumée. Abdoulaye Cissé, l’historien, était là, au milieu des décombres, avec sa loupe et son carnet, en train de trier les fragments rescapés. Je lui ai tendu le cahier.
« C’est quoi ? » a‑t-il demandé.
« Un scribe de Sankoré. XIXe siècle. Il a vu Caillié. »
Cissé a pris le cahier avec ses mains de restaurateur — des mains qui savent toucher le papier ancien sans l’abîmer, des mains qui ont la même délicatesse que celles d’Abdoulaye cinq générations plus tôt. Il a ouvert la première page. Il a lu la première ligne. Et j’ai vu dans ses yeux la même chose que j’avais vue dans les miens, la nuit où j’avais lu le cahier pour la première fois sur la terrasse de La Colombe — cet éclat, cette chaleur, cette reconnaissance.
Il a levé la tête. « Où l’as-tu trouvé ? »
« Dans la cave des al-Wangari. Pendant l’évacuation des manuscrits. En juin. »
Il a regardé le cahier. Puis il m’a regardé. Puis il a regardé le cahier de nouveau, et il a dit, avec une voix que je ne lui connaissais pas — une voix émue, presque tremblante : « Tu sais ce que c’est ? »
Je savais ce que c’était.
C’était Tombouctou qui se racontait elle-même.
* * *
Je suis rentré à La Colombe. Mohamed était derrière le comptoir, le registre ouvert, le stylo à la main. Un couple de Français venait de s’inscrire — les premiers touristes depuis un an, des gens courageux ou inconscients, qui avaient lu dans les journaux que Tombouctou était libérée et qui avaient décidé de venir voir.
« Chambre 7 ? » demandait la femme.
« La 7 est disponible, disait Mohamed. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »
J’ai traversé le hall. J’ai monté les escaliers. Je suis sorti sur la terrasse.
Les dunes étaient là, dorées dans la lumière du matin, exactement les mêmes que la veille et que le siècle dernier. Le minaret de Djinguereber s’élevait au sud, solide, de banco et de bois, inchangé depuis six cents ans. Au nord, le sable commençait, et il ne s’arrêtait pas avant des milliers de kilomètres, avant la Méditerranée, avant l’Europe, avant le monde qui avait entendu le nom de Tombouctou sans jamais comprendre ce qu’il signifiait.
J’ai pensé à Abdoulaye al-Wangari, assis dans cette même ville en 1828, qui regardait un étranger déguisé s’éloigner vers le nord et qui se demandait s’il allait survivre.
J’ai pensé à Caillié, qui avait traversé un continent pour trouver une ville de boue et de livres et qui n’avait vu que la boue.
J’ai pensé à Gordon Laing, mort dans le sable avec son journal, et à son journal qui était peut-être devenu poussière dans le mur de Sidi Yahya, ou qui n’avait peut-être jamais été là.
J’ai pensé à Aghaly, quelque part dans la ville, avec sa guitare sur le dos, libre de jouer à plein volume, libre de faire résonner les cordes sans craindre le fouet, et je me suis demandé s’il jouerait toujours en sourdine, par habitude, par mémoire du silence, comme on continue de baisser la voix longtemps après que le danger est passé.
J’ai pensé aux manuscrits en exil à Bamako, trois cent cinquante mille textes qui attendaient de revenir chez eux, dans leurs coffres, dans leurs caves, dans les murs épais des maisons de Tombouctou — et qui attendraient longtemps, peut-être des années, peut-être toujours, parce que la route du retour est plus longue que la route de l’exil.
J’ai pensé à Mohamed, en bas, qui inscrivait un nouveau nom dans le registre vert avec la même lenteur méticuleuse qu’il mettait à plier les draps et à verser le thé, et qui ferait cela demain, et après-demain, et le jour d’après, parce que c’est ce que font les gardiens — ils gardent, et ils attendent, et ils sont encore là quand tout le monde est parti.
Le vent s’est levé. Un vent léger, venu du nord-est, qui portait avec lui un peu de sable et un peu de chaleur et cette odeur particulière du Sahara — une odeur sèche, minérale, l’odeur du temps qui a séché, exactement l’odeur des manuscrits de Tombouctou.
Sur la terrasse de La Colombe, seul, les mains vides pour la première fois depuis des mois, j’ai préparé le thé. Trois verres. Le premier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’amour, le troisième amer comme la mort.
J’ai bu les trois.
Les dunes n’avaient pas changé.
C’est peut-être pour ça que je les regarde.
* * *