Dalc’h mad — Deuxième partie

Dalc’h mad

Dalc’h mad

Deuxième partie

Chapitre 4 — Le peintre

Hervé Le Guellec ne parlait pas aux gens. Il parlait à la baie, et si quelqu’un se trouvait entre les deux, il l’incluait dans la conversation par politesse.

C’est du moins ce qu’Aurélien crut comprendre le quatrième jour, quand il s’assit pour de bon dans l’herbe du jardin, à trois mètres du chevalet, et que le vieux peintre commença à dire des choses — pas à lui, pas à personne en particulier, à la lumière peut-être, ou au pinceau, ou à la toile qui n’était pas encore terminée et qui ne le serait peut-être jamais.

— Le problème avec cette baie, disait Le Guellec en posant du gris sur du gris, c’est qu’elle ne reste pas tranquille. Tu la peins verte, elle devient bleue. Tu la peins bleue, elle vire au mauve. C’est une menteuse. La plus belle menteuse du monde.

Aurélien ne dit rien. Il avait appris, avec le père, que le silence est parfois la meilleure façon de garder quelqu’un. Si vous posez une question, l’adulte se rappelle que vous êtes un enfant et il simplifie, il censure, il traduit. Si vous vous taisez, il oublie que vous êtes là et il dit les vraies choses.

Le Guellec peignait avec des gestes qui semblaient lents mais qui étaient, Aurélien le comprit peu à peu, d’une précision presque chirurgicale. Chaque touche de pinceau était un choix — pas un hasard, pas un automatisme, un choix. La couleur, la pression, l’angle, la direction. Le vieil homme travaillait debout, malgré son dos voûté, et ne s’asseyait jamais. Il portait un pantalon de velours taché de peinture, une chemise à carreaux dont les manches étaient retroussées jusqu’aux coudes, et le chapeau de paille qui ne le quittait pas, même quand le ciel était couvert.

— Je viens ici depuis 1952, dit Le Guellec à la baie. Trente-trois ans. Chaque été. Et chaque été, la lumière est différente. Tu crois la connaître, et puis un matin elle fait quelque chose que tu n’as jamais vu — un reflet, une ombre, un truc entre les nuages — et tu comprends que tu ne la connaîtras jamais. C’est pour ça qu’on reste.

Il trempa son pinceau dans un pot de térébenthine, l’essuya sur un chiffon, changea de couleur. Du gris au vert. Le vert était un vert qu’Aurélien n’avait pas de mot pour décrire — un vert entre la mousse et le bronze, un vert sous-marin.

— Il y avait un homme qui venait ici, il y a très longtemps, reprit Le Guellec. Un petit homme avec des lunettes rondes et un béret. Drôle comme pas permis. Il faisait des gouaches sur les rochers, des aquarelles sur les nappes des restaurants, des dessins sur n’importe quoi. Il racontait des blagues, il chantait, il inventait des mots. Les gens l’adoraient. Il avait des amis célèbres — des peintres, des poètes, des gens de Paris. Et ils venaient ici, à Tréboul, parce qu’il y était. Un petit bonhomme qui attirait les génies.

Aurélien savait de qui il parlait. Il avait vu la gouache dans le salon — l’homme au béret devant le calvaire.

— Max Jacob, dit-il.

Le Guellec se retourna pour la première fois. Il regarda Aurélien comme s’il le voyait vraiment — pas un enfant dans le jardin, une personne.

— Mme Kermeur t’a raconté ?

— Un peu.

— Elle raconte bien. Mais pas tout.

Le Guellec posa son pinceau. Il s’essuya les mains sur son pantalon, sortit de la poche de sa chemise un paquet de Gauloises et en alluma une avec un briquet en argent. La fumée monta droit dans l’air immobile d’août.

— Jacob amenait ses amis ici. Picasso est venu. Tu sais qui est Picasso ?

— Oui, dit Aurélien, légèrement vexé.

— Picasso venait et il mangeait des sardines grillées au port. Il peignait un peu, mais surtout il mangeait. Il avait un appétit terrible. Derain venait aussi. Derain se baignait nu à la crique, ce qui scandalisait les pêcheurs. Les pêcheurs avaient vu toutes les mers du monde mais un peintre à poil dans leur crique, ça, ils ne l’avaient jamais vu.

Le Guellec sourit — un sourire qui tira les rides de son visage comme un rideau qu’on ouvre.

— Et puis il y avait un Anglais. Christopher Wood. Jeune, beau, maigre, avec des yeux de quelqu’un qui ne dort pas assez. Il peignait des bateaux et des maisons et des ciels. Des choses simples, mais avec quelque chose d’étrange dedans, comme si les murs étaient un peu tordus et le ciel un peu trop bleu. Il est venu ici en 29, avec Jacob. Ils peignaient ensemble, côte à côte, devant la baie. L’un avec son béret, l’autre avec ses mains qui tremblaient.

— Pourquoi elles tremblaient ?

— Parce qu’il se droguait. L’opium. Et parce qu’il allait mourir. Il est mort l’année suivante, à vingt-neuf ans. Sous un train, en Angleterre. On n’a jamais su si c’était un accident ou s’il avait sauté.

Le Guellec dit ça sans pathos, sans tristesse visible — avec la même précision qu’il mettait dans ses coups de pinceau. Un fait. Un mort de plus dans la longue liste des morts de la peinture. Aurélien ne savait pas quoi en faire. Un homme de vingt-neuf ans qui se jette sous un train, ça n’appartenait à aucune catégorie de son expérience — c’était trop loin et trop près en même temps, trop terrible et trop abstrait.

— Et Jacob ? demanda-t-il.

Le Guellec tira sur sa Gauloise. La fumée s’effilocha dans la lumière d’août.

— Jacob a été arrêté par les Allemands en février 1944. À Saint-Benoît-sur-Loire, où il vivait dans un monastère. Il était juif. Converti au catholicisme, mais juif quand même pour les Allemands. Ils l’ont envoyé à Drancy. Il y est mort en mars. Une pneumonie, dans le camp. Il avait soixante-sept ans.

Le silence qui suivit n’était pas un silence de gêne. C’était un silence de poids — quelque chose de lourd qui se posait entre eux, dans le jardin du Ty Mad, sous le soleil d’août, au milieu des hortensias et du chant des oiseaux. Aurélien pensa au petit homme drôle et malheureux dont avait parlé Mme Kermeur. Un homme qui faisait des gouaches sur les nappes et qui est mort dans un camp. Les deux choses ne tenaient pas ensemble, et c’est exactement pour ça qu’elles étaient vraies.

— Tu sais ce que c’est, Drancy ? demanda Le Guellec.

— Non.

— Demande à ton père.

Le peintre reprit ses pinceaux. La conversation était finie — ou plutôt elle n’avait jamais commencé, elle avait simplement eu lieu, comme un grain qui passe et qui laisse tout mouillé. Aurélien se leva, les jambes engourdies, et remonta vers l’hôtel.

Le père lisait au salon. Le même Manchette. Il leva les yeux quand Aurélien entra.

— Ça va ?

— Oui. Papa, c’est quoi Drancy ?

Le père posa son livre. Lentement, comme on pose quelque chose de fragile. Il regarda Aurélien, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Aurélien ne lui connaissait pas — une gravité, une attention entière, comme si la question méritait tout le sérieux du monde.

— Drancy, c’était un camp. Pendant la guerre. Les Allemands y enfermaient les Juifs avant de les envoyer dans d’autres camps, en Pologne, en Allemagne. Des camps où on les tuait.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils étaient juifs.

— Mais pourquoi ?

Le père ne répondit pas tout de suite. Il y avait dans son silence quelque chose de différent des silences habituels — pas une absence de mots, mais une recherche de mots, un effort pour trouver les bons, ceux qui ne mentent pas et qui ne blessent pas trop.

— Parce que des hommes avaient décidé que les Juifs n’étaient pas des êtres humains, dit-il finalement. Et qu’assez de gens les ont crus, ou les ont laissés faire, pour que ça arrive.

Aurélien resta debout devant le fauteuil du père. La lumière du salon tombait en oblique sur le tapis, sur les livres, sur le visage de Patrick qui avait cet air qu’il avait rarement — présent, complètement présent, pas derrière le journal ou le polar ou la Gitane, là.

— Le vieux monsieur qui peint dans le jardin m’a raconté, dit Aurélien. Pour Max Jacob. Le poète qui venait ici.

Le père hocha la tête.

— Je sais. Le Guellec m’en a parlé aussi, hier soir. C’est pour ça que j’ai choisi cet hôtel, en partie. J’avais lu quelque chose là-dessus.

C’était la première fois que le père disait pourquoi il avait choisi le Ty Mad. Aurélien enregistra l’information sans la commenter — le père avait lu quelque chose, le père avait choisi un endroit pour une raison, le père était quelqu’un qui faisait des choses pour des raisons. C’était un savoir nouveau, et il avait la saveur surprenante des choses qu’on découvre sur les gens qu’on croit connaître.

Ce soir-là, au dîner, ils parlèrent. Pas beaucoup — le père n’était pas un homme qui parle beaucoup — mais plus que d’habitude. Le père raconta qu’il était venu en Bretagne quand il avait l’âge d’Aurélien, avec ses propres parents, à Bénodet, et que la mer l’avait terrifié parce qu’elle n’avait pas de fond visible, pas de bord, pas de limite. Aurélien dit que la mer ici ne lui faisait pas peur, sauf la marée, parce que la marée était quelque chose d’invisible et de puissant qui pouvait vous piéger sans prévenir. Le père dit oui, la marée, c’est exactement ça, c’est le temps qui se manifeste.

Après le dîner, le père et Le Guellec burent leur whisky au salon. Aurélien monta mais ne se coucha pas. Il s’assit dans l’escalier, entre le premier et le deuxième étage, là où le bois était usé par des décennies de pas, et il écouta.

Les voix montaient par la cage d’escalier, déformées par l’acoustique du bois, et Aurélien n’entendait pas tout, mais il entendait des fragments — le nom de Jacob qui revenait, et puis d’autres noms, Tanguy, Hugo, Breton, des noms qui étaient peut-être des noms de famille ou peut-être des noms de lieux, il ne savait pas. Le Guellec racontait, et le père écoutait, et dans ce duo-là il y avait une harmonie qu’Aurélien ne retrouvait nulle part ailleurs — le vieux peintre qui avait besoin de raconter et l’homme divorcé qui avait besoin d’écouter, et l’un nourrissait l’autre comme la marée nourrit la crique.

À un moment, Le Guellec dit :

— Vous savez ce qu’il y a sous cette baie ?

Et le père dit non, et Le Guellec commença à parler d’une ville, une ville engloutie, et sa voix changea — elle devint plus basse, plus lente, comme s’il descendait lui-même sous l’eau en parlant. Aurélien se pencha en avant, les coudes sur les genoux, et écouta l’histoire de la ville d’Ys monter dans l’escalier du Ty Mad, portée par la voix d’un vieil homme et l’odeur du whisky, un soir d’août 1985.

Chapitre 5 — Douarnenez

Le père décida que ce jour-là serait un jour de sortie.

Il l’annonça au petit déjeuner, devant les confitures et le beurre en motte, avec une détermination qui trahissait la préparation — il avait dû y penser la veille, peut-être pendant le whisky avec Le Guellec, ou dans sa chambre avant de s’endormir, cherchant quelque chose à proposer, quelque chose qui ressemblerait à ce que font les pères avec leurs fils quand tout va bien. Demain, on va à Douarnenez.

Ils prirent la voiture. Cinq minutes de route — Tréboul et Douarnenez se touchaient, s’interpénétraient, et la frontière entre les deux n’existait que pour les habitants, qui savaient exactement où l’un finissait et l’autre commençait, comme on sait où finit son jardin et où commence celui du voisin.

Le père se gara près du port du Rosmeur. Aurélien sortit de la voiture et l’odeur le frappa comme un mur — pas une odeur, une présence olfactive, un paysage de nez. Le poisson, d’abord, partout, un relent puissant de marée, de coquillage, de chair marine qui n’était ni agréable ni désagréable mais qui était là, incontournable, fondamentale. Dessous, le goudron chaud des quais. Le gasoil des bateaux. Et quelque chose de plus doux, de plus insidieux, qui venait de quelque part en retrait — une odeur de cuisson, de conserve, de sardine en train de devenir quelque chose d’autre.

— Les conserveries, dit le père. Ça fonctionne encore. La plus ancienne du monde est ici.

Le port du Rosmeur était beau de cette beauté qui n’essaie pas — les façades colorées le long du quai, orange, bleu, jaune, vert d’eau, comme si quelqu’un avait secoué une boîte de crayons sur les maisons. Des bateaux de pêche étaient amarrés le long des pontons, des chalutiers bleus et blancs avec des noms écrits à la proue en lettres grasses : Ar Mor Braz, Penn Sardin II, Notre-Dame de Tréboul. Des filets séchaient sur les quais, les mouettes tournaient en criant, et des hommes en cirés faisaient des choses que les hommes en cirés font au bord des bateaux — des choses avec des cordes, des caisses, des gestes efficaces et précis qu’Aurélien regardait avec l’admiration qu’on a pour ce qu’on ne comprend pas.

— Penn Sardin, dit le père. C’est le surnom des gens d’ici. Tête de sardine. À cause de la coiffe que portaient les femmes, autrefois.

Ils longèrent le quai. Le père marchait lentement, les mains dans les poches, et regardait les bateaux, les maisons, les gens, avec une attention qu’Aurélien ne lui connaissait pas — ou qu’il n’avait pas remarquée avant. Le père regardait les choses. À Paris, il ne regardait rien — il allait d’un point à un autre, le métro, le bureau, le supermarché, l’appartement, sans lever les yeux. Ici, il regardait. Et quand il regardait, il devenait quelqu’un d’autre — quelqu’un de plus ouvert, de plus large, comme s’il avait de la place en lui pour accueillir ce qu’il voyait.

— Tu vois l’architecture ? dit-il en montrant une maison au bout du quai. C’est du granit local. Les joints sont faits avec du mortier de chaux et de sable de mer. Ça tient depuis deux cents ans.

Le père était ingénieur. Des structures, des ponts, des choses en béton. Il ne parlait jamais de son travail à la maison — à la maison d’avant, celle de la mère — mais ici, devant ces murs de pierre qui tenaient debout depuis deux siècles, quelque chose se débloquait. Il parlait des toits d’ardoise, des lucarnes, de la façon dont les maisons étaient orientées pour se protéger du vent d’ouest. Il parlait des bateaux aussi — de la coque, de la quille, du rapport entre la forme et la fonction. Aurélien écoutait. Ce n’était pas passionnant en soi, mais c’était le père qui parlait, et le père qui parle est toujours passionnant quand on a douze ans et qu’il ne parle pas souvent.

Ils marchèrent vers le Port-Rhu. Le port-musée, avec ses grands bateaux à quai, ses mâts qui se balançaient. Le père voulut entrer — Aurélien dit d’accord. À l’intérieur, des coques retournées, des voiles pliées, des maquettes dans des vitrines. Le père s’arrêtait devant chaque panneau, lisait, commentait. Aurélien traînait derrière. Dans une salle, il y avait un bateau de sauvetage — un canot orange, avec des rames et un gouvernail — et un panneau qui racontait des naufrages. Des bateaux perdus dans la baie, des équipages disparus, des corps retrouvés ou pas retrouvés. Aurélien lut les noms, les dates, et pensa aux tombes du cimetière marin qui regardaient la mer.

Dehors, le soleil d’août tapait sur les quais. Le père proposa une crêperie. Ils en trouvèrent une dans une rue derrière le port — petite, sombre, avec des tables en bois et des nappes à carreaux et une femme en coiffe qui faisait les galettes sur une plaque ronde en fonte. Le père commanda une complète (jambon, œuf, fromage) et une bolée de cidre. Aurélien prit une galette au beurre sucre et un Coca dans une bouteille en verre.

La galette était craquante sur les bords, molle au centre, avec le beurre fondu et le sucre qui faisaient une croûte dorée. Le cidre du père sentait la pomme et l’alcool et quelque chose de brut qu’Aurélien associerait plus tard au mot terroir. La femme à la coiffe tourna la galette suivante avec un râteau en bois, un geste si rapide et si précis que la galette fit un tour complet en l’air avant de retomber sur la plaque.

Le père mangeait sa complète avec ses doigts, en arrachant des morceaux, sans couteau ni fourchette. Aurélien le regarda et comprit que le père était content. Pas heureux — le bonheur était un mot trop grand pour Patrick Balsan, un mot qui ne rentrait pas dans sa bouche — mais content. Satisfait d’être là, dans cette crêperie de Douarnenez, avec son fils, à manger des galettes et boire du cidre un mardi d’août 1985. C’était peu et c’était beaucoup.

— Après, dit le père en s’essuyant les mains sur la nappe à carreaux, on va acheter du kouign-amann.

— C’est quoi ?

— Un gâteau. Le gâteau de Douarnenez. Tu vas voir.

La boulangerie était dans une autre rue, étroite, pentue, avec des maisons qui se penchaient les unes vers les autres comme pour se raconter des secrets. Le père entra, ressortit avec un paquet qui pesait lourd dans la main et qui sentait le beurre, le sucre, et quelque chose de presque brûlé. Ils s’assirent sur un banc face au port et le père ouvrit le paquet. Le kouign-amann ressemblait à un disque de pâte dorée, feuilletée, luisante de beurre caramélisé. Le père coupa un morceau. Aurélien mordit dedans.

C’était chaud, gras, sucré, salé — tout en même temps. Le beurre fondu coulait entre les feuillets de pâte, le caramel craquait sous les dents, et le sel revenait à la fin comme un rappel, comme un écho de la mer qui était partout ici, même dans les gâteaux.

— C’est bon, dit Aurélien.

— C’est le meilleur truc du monde, dit le père.

Ils mangèrent le kouign-amann sur le banc, en silence, face aux bateaux et aux mouettes, et ce silence-là était le premier bon silence des vacances — pas un silence de gêne, pas un silence d’habitude, un silence de gens qui partagent quelque chose et qui n’ont pas besoin de le dire.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, Aurélien pensa à Max Jacob et à Drancy et à la question qu’il n’avait pas posée au père — pas la bonne question, en tout cas, pas la vraie. Il avait demandé « c’est quoi, Drancy ? » et le père avait répondu. Mais la vraie question était : comment est-ce qu’on peut être un petit homme drôle qui fait des gouaches sur les nappes et mourir dans un camp ? Comment est-ce que les deux tiennent ensemble ? Et la réponse, Aurélien le sentait confusément, c’est que justement elles ne tiennent pas, et que c’est ça le monde — des choses qui ne tiennent pas ensemble et qui arrivent quand même, les galettes et les camps, le beurre salé et la mort, le rire et le train de Christopher Wood.

— Papa ?

— Oui ?

— C’est quoi, Drancy ?

Le père tourna la tête, surpris.

— Je t’ai déjà répondu, non ?

— Oui. Mais je veux dire… le camp, il est encore là ?

— Les bâtiments, oui. C’est des immeubles maintenant. Des gens y habitent.

— Des gens habitent là-dedans ?

— Oui.

— C’est pas bizarre ?

Le père réfléchit. La voiture descendait vers Tréboul, les virages, les hortensias.

— Si, dit-il. C’est bizarre. Mais c’est comme ça. Les endroits continuent d’exister après ce qui s’y est passé. Les murs ne savent pas.

Aurélien regarda par la vitre. La baie apparut — immense, grise et dorée, avec le soleil qui descendait et l’île Tristan qui flottait au milieu.

— Est-ce que la baie sait ? demanda-t-il.

Le père ne comprit pas la question, ou fit semblant.

— Sait quoi ?

— Pour la ville. La ville sous l’eau. Ys.

Le père sourit.

— C’est une légende, Aurélien.

— Je sais. Mais est-ce que la baie sait ?

Le père ne répondit pas. Il se gara devant l’hôtel, coupa le moteur. Le silence revint — mais c’était un silence différent de celui du premier jour. Plus doux. Plus habité.

— Allez, dit le père. On va se débarbouiller avant le dîner.

Aurélien descendit de voiture. Il regarda la baie une dernière fois. Le soleil posait sur l’eau des plaques d’or qui bougeaient lentement, comme si quelque chose en dessous les poussait.

Chapitre 6 — Ys

La pluie arriva le sixième jour.

Pas une pluie de passage, pas une averse d’été qui traverse et qui laisse le ciel lavé — une pluie bretonne, obstinée, grise, qui s’installait sur la baie comme un rideau qu’on tire et qui disait clairement : aujourd’hui, vous n’irez nulle part. L’hôtel se referma sur lui-même. Les fenêtres embuées transformaient la baie en une aquarelle floue, l’île Tristan avait disparu dans la brume, et le jardin, avec ses hortensias battus et ses chaises longues trempées, ressemblait au pont d’un navire dans la tempête.

Aurélien descendit au salon. Tout le monde était là — ou presque. Le père dans un fauteuil avec un nouveau polar (il avait fini le Manchette et attaqué un Simenon, ironiquement le même que la dame de l’autre fauteuil, un Maigret dont Aurélien ne retint pas le titre). Les Delvaux, côte à côte sur le canapé, lui avec un magazine, elle avec un verre de quelque chose de blanc, bien qu’il ne fût que onze heures du matin. Le couple anglais, dans un coin, silencieux comme toujours, avec une grille de mots croisés du Times entre eux. La dame au Simenon — mais justement, plus au Simenon, elle était passée à un gros livre à couverture rouge dont le titre était en anglais. Et Le Guellec, qui ne peignait pas, pour une fois, et qui était assis près de la fenêtre avec un verre de whisky et l’air de quelqu’un qui regarde la pluie avec reconnaissance, comme un jour de congé.

L’hôtel, les jours de pluie, devenait un autre endroit. Plus petit, plus chaud, plus dense. Les murs se rapprochaient. Les bruits s’amplifiaient — le craquement du parquet, le tic-tac de la pendule du salon, le cliquetis de la pluie sur les vitres, et ce grondement sourd et continu de la mer en dessous, qui montait par le sol comme une basse continue. Les odeurs aussi se concentraient — la cire, le feu de bois (Mme Kermeur avait allumé la cheminée, en plein août, et personne ne trouva ça absurde), le café, et quelque chose de plus ancien, une odeur de maison qui a vécu, une odeur de souvenirs imprégnés dans la pierre.

Aurélien prit un livre dans la bibliothèque — un Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, qu’il avait déjà lu mais qu’il relut avec un plaisir différent, ici, au bord de la vraie mer, à quelques mètres d’une vraie baie sous laquelle une vraie légende disait qu’une ville dormait. Il lut dans le fauteuil, les jambes repliées, pendant que la pluie faisait son travail de pluie et que le temps s’étirait comme un élastique.

À midi, le déjeuner fut une soupe de poisson — épaisse, orangée, avec des croûtons et de la rouille et du gruyère râpé qu’on posait sur les croûtons et qu’on laissait fondre dans la soupe. Le père mangea deux assiettes. Aurélien aussi. La soupe avait un goût de profondeur — de fond marin, de choses longtemps cuites, de patience. Mme Kermeur dit que c’était la recette de sa mère, qui la tenait de sa mère, et qu’elle ne la donnerait à personne.

L’après-midi s’étira. La pluie ne cessait pas. Aurélien finit le Jules Verne, erra dans les couloirs, monta dans sa chambre, redescendit. Le père dormait dans son fauteuil, le Simenon ouvert sur la poitrine, et Aurélien le regarda dormir un moment — le visage relâché du père, plus jeune dans le sommeil, les rides moins profondes, la bouche entrouverte, un air de garçon qu’on ne lui voyait jamais éveillé. Aurélien se demanda à quoi ressemblait le père quand il avait douze ans. Est-ce qu’il lisait des Jules Verne ? Est-ce qu’il avait peur de la marée ? Est-ce qu’il y avait une fille aux pieds nus sur les rochers ?

Vers cinq heures, Mme Kermeur apporta le thé et les palets bretons, et quelque chose se produisit. Personne ne l’avait décidé, personne ne l’avait annoncé, mais les gens du salon commencèrent à parler. Pas entre eux — à travers le salon, comme si la pluie avait dissous les cloisons invisibles qui d’habitude séparent les clients d’un hôtel. Delvaux dit quelque chose sur la météo, sa femme rit, le père leva les yeux de son Simenon, et Le Guellec, du fond de son fauteuil, dit :

— La pluie, ici, c’est pas un problème. C’est un état du monde.

Quelqu’un rit. Mme Kermeur posa le plateau et resta, debout près de la cheminée, les bras croisés, avec l’air de quelqu’un qui sait que quelque chose va arriver — pas un événement, une ambiance, une de ces heures suspendues où les gens qui ne se connaissent pas se parlent comme s’ils se connaissaient depuis toujours.

— Vous connaissez la légende ? dit Le Guellec.

Il ne dit pas laquelle. Il n’avait pas besoin. Ici, la légende, c’était toujours la même.

— Ah, dit Delvaux en se penchant en avant. La ville sous la mer. Comment elle s’appelle, déjà ?

— Ys, dit Mme Kermeur.

Elle le prononça d’une certaine façon — pas comme un nom, comme un son. Un son qui descendait, qui s’enfonçait, qui avait la forme de quelque chose qu’on perd.

— Il y a très longtemps, commença-t-elle.

Et elle raconta.

Le roi Gradlon, souverain de Cornouaille, et sa fille Dahut, la plus belle, la plus orgueilleuse, la plus imprudente. La ville d’Ys, construite au fond de la baie, en dessous du niveau de la mer, protégée par une digue immense dont le roi portait la clé autour du cou. Une ville somptueuse — des palais, des jardins, de la musique, des fêtes qui ne finissaient jamais. Dahut y régnait en maîtresse, attirant les hommes, les navires, les richesses du monde. Mais Dahut était insatiable. Elle voulait plus — plus de beauté, plus de pouvoir, plus de tout. Et une nuit, un étranger est venu. Un homme en rouge, dont personne ne connaissait le nom, et Dahut est tombée amoureuse — ou ce qui ressemble à l’amour quand l’amour est une forme de destruction. Et l’étranger a dit : donne-moi la clé. Et Dahut, pendant que le roi dormait, a pris la clé autour de son cou, et elle l’a donnée.

Mme Kermeur parlait avec une voix différente de sa voix de tous les jours — plus basse, plus lente, avec des silences entre les phrases comme des marches d’escalier. Aurélien, assis par terre devant la cheminée, les bras autour des genoux, ne respirait plus.

L’étranger a ouvert les vannes. La mer est entrée. D’abord un filet, puis un fleuve, puis un mur d’eau noire. Le roi Gradlon s’est réveillé. Il a enfourché son cheval et il a fui, avec Dahut accrochée derrière lui, et la mer les poursuivait, et les maisons tombaient, et les gens criaient, et la musique jouait encore dans les palais tandis que l’eau montait. Et saint Guénolé, le moine, est apparu sur le chemin et il a dit au roi : lâche-la. Lâche ta fille. C’est elle qui a causé tout ça. Et Gradlon a lâché. Et Dahut est tombée dans la mer, et la mer s’est refermée sur elle, et Ys a disparu.

Mme Kermeur se tut. La pluie battait les vitres. Le feu craquait dans la cheminée.

— On dit que par temps calme, quand la baie est parfaitement plate, on peut entendre les cloches d’Ys sonner sous l’eau, ajouta-t-elle.

— Je les ai entendues, dit la dame au gros livre rouge.

Tout le monde se tourna vers elle. C’était la première fois qu’elle parlait en public — d’habitude elle lisait, mangeait, montait dans sa chambre, et c’était tout. Elle avait un visage anguleux, des yeux clairs, et un air de certitude qui ne cherchait pas à convaincre.

— L’année dernière, dit-elle. Je me promenais sur le sentier côtier, du côté des Sables Blancs. Il n’y avait pas de vent. La baie était comme un miroir. Et j’ai entendu un son — pas un son normal, quelque chose de très loin et de très profond, comme une cloche sous une couverture.

Delvaux sourit — un sourire poli, un sourire de Bruxellois qui ne croit pas aux légendes mais qui trouve charmant qu’on y croie. Sa femme prit une gorgée de vin blanc. Le couple anglais échangea un regard. Le père d’Aurélien ne sourit pas. Le Guellec non plus.

— Les vieux marins d’ici le savent, dit Mme Kermeur. Il y a des jours où la baie fait un bruit qu’elle ne fait pas d’habitude. On peut appeler ça les cloches, ou la houle, ou le vent dans les grottes sous-marines. Les noms changent. Le bruit, non.

Le soir tomba. La pluie continuait. Le dîner fut tardif, arrosé, un peu plus bruyant que d’habitude — la journée enfermée avait créé quelque chose entre les clients, une camaraderie de circonstance, une intimité de naufragés. Le père but plus que d’habitude, rit à une blague de Delvaux, discuta avec l’Anglais de quelque chose qui ressemblait à du cricket. Le Guellec ouvrit une bouteille de lambig — un alcool de pomme breton qui sentait le feu et le verger — et en proposa à tout le monde.

Aurélien monta se coucher à dix heures. L’hôtel bruissait en dessous de lui — les voix, les rires, le tintement des verres. Il se mit en pyjama, se brossa les dents. Alla à la fenêtre.

La pluie avait cessé. Comme ça, d’un coup, entre deux respirations. La baie était là, sous un ciel lavé, avec des étoiles qui sortaient une à une, et la lune qui découpait l’île Tristan en ombre chinoise.

Aurélien attendit.

Cinq minutes. Dix. Le phare clignotait. La mer faisait son bruit. Et puis la lumière. Là, sur l’île, du côté sud, derrière les arbres — une lueur faible, tremblante, comme une bougie derrière une vitre sale. Elle apparut, bougea, s’immobilisa, puis bougea de nouveau, comme si quelqu’un marchait d’une pièce à l’autre dans une maison invisible.

Aurélien la regarda longtemps. Il ne pensait plus aux cloches d’Ys, ni à Dahut, ni au roi Gradlon. Il pensait à quelqu’un — une personne réelle, en chair et en os, qui vivait sur cette île la nuit, seule, avec une bougie. Qui était-ce ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on faisait, seul sur une île la nuit, quand tout le monde dormait ?

Il pensa à Nolwenn. Nolwenn qui connaissait chaque crique, chaque marée. Nolwenn qui allait seule sur l’île Tristan. Est-ce qu’elle savait ?

La lumière s’éteignit. L’île redevint une ombre parmi les ombres. Aurélien resta à la fenêtre encore un moment, les mains sur le rebord, à écouter la mer et les derniers bruits de l’hôtel en dessous — un rire, une porte, un pas dans l’escalier, le père qui montait se coucher, qui passait devant sa porte, qui hésitait peut-être, qui continuait.

Le parquet craqua. Puis plus rien.

Chapitre 7 — L’île

Il la trouva à la crique le lendemain matin.

Le soleil était revenu, plus fort après la pluie, et la baie avait cette clarté presque irréelle qu’elle prenait quand l’air était lavé — chaque détail net, chaque arête de rocher découpée, l’île Tristan si proche qu’on aurait dit qu’on pouvait la toucher en tendant le bras. Nolwenn était assise à sa place habituelle, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Elle ne s’était pas montrée depuis deux jours. Aurélien avait guetté — dans la rue, sur le sentier, à la crique — sans la voir, et il avait fini par se demander si elle existait vraiment ou si elle était une des choses que cet endroit faisait apparaître et disparaître à sa guise.

— Nolwenn.

Elle leva les yeux. Il ne savait pas comment dire ce qu’il voulait dire. Il ne savait même pas exactement ce qu’il voulait dire. Il voulait lui parler de la lumière sur l’île. Il voulait lui demander si elle savait. Il voulait aller là-bas.

— Tu peux m’emmener sur l’île ? dit-il.

Nolwenn le regarda un long moment, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Aurélien ne sut pas déchiffrer — pas de la surprise, pas de la réticence, plutôt une évaluation, comme si elle mesurait quelque chose en lui, sa capacité à comprendre ou sa capacité à se taire.

— La marée est basse à quatorze heures, dit-elle. Tu me retrouves ici à moins le quart.

Elle se leva et disparut, comme d’habitude, par le sentier dans les ajoncs.

Aurélien passa la matinée dans un état d’excitation qu’il n’avait pas connu depuis longtemps — depuis quand ? Depuis les matins de Noël, peut-être, ou les veilles de départ en vacances du temps d’avant, quand les vacances étaient encore une chose familiale, entière, non divisée. Il lut sans lire, mangea sans goûter, répondit au père par automatisme. Le père ne remarqua rien, ou fit semblant — il avait cette capacité des adultes distraits de ne pas voir ce qui se passe juste sous leurs yeux, ou de le voir et de choisir de ne pas intervenir, ce qui est peut-être la même chose.

À treize heures quarante-cinq, Aurélien était à la crique. Nolwenn arriva deux minutes plus tard, avec un sac à dos sur l’épaule. Elle ne dit pas ce qu’il y avait dedans. Elle ne dit rien. Elle regarda la mer, regarda l’île, regarda le sable mouillé qui apparaissait entre les rochers.

— On y va.

La traversée se faisait à pied — c’est ce qu’Aurélien savait mais n’avait pas encore éprouvé. À marée basse, un passage de sable et de rochers reliait la terre à l’île, un chemin naturel que la mer recouvrait deux fois par jour et qui n’existait que pendant une fenêtre de deux heures, peut-être trois. Nolwenn marchait devant, les pieds nus sur le sable mouillé, entre les flaques et les algues. Aurélien suivait en sandales, les pieds trempés au premier pas, le cœur battant. Le passage n’était pas droit — il zigzaguait entre les rochers, contournait des trous d’eau sombre, franchissait des arêtes de pierre couvertes de moules tranchantes. Par endroits, l’eau venait encore aux chevilles, tiède, avec des courants minuscules qui tiraient le sable sous les pieds.

L’île approchait. Vue de près, elle n’avait rien de l’animal endormi qu’Aurélien voyait de sa fenêtre. C’était un lieu — un vrai lieu, avec de la terre, des arbres, des murs. La végétation commençait dès le rivage : des ajoncs, des fougères, des buissons de tamaris battus par le vent. Plus haut, des arbres — des pins tordus, un figuier, et quelque chose qui ressemblait à un verger abandonné. Le sol était inégal, couvert de mousse et de lichen. Ça sentait la terre humide, le varech, et quelque chose de plus doux — les fleurs sauvages qui poussaient dans les creux.

— Par là, dit Nolwenn.

Elle prit un sentier qui montait entre les ajoncs. Aurélien la suivit. Ils passèrent devant les ruines de ce qui avait été une conserverie — des murs de pierre noircis, un toit effondré, des cuves rouillées qui avaient contenu de la sardine un siècle plus tôt. Plus loin, le phare — blanc, trapu, avec sa lanterne éteinte en plein jour. Et encore plus loin, au sommet de l’île, la maison.

La maison Richepin. Aurélien avait entendu ce nom sans savoir ce qu’il désignait. C’était une bâtisse de pierre, plus grande qu’il ne s’y attendait, avec un pavillon d’angle à grandes baies vitrées et un jardin clos de murs. Les volets étaient fermés. La porte était fermée. L’endroit avait l’air inhabité — mais inhabité depuis peu, comme si quelqu’un était parti la veille avec l’intention de revenir.

— C’était la maison d’un poète, dit Nolwenn. Enfin, du fils d’un poète. Sa femme était actrice. Ils recevaient des gens de Paris.

Elle dit ça comme on parle d’une espèce disparue — avec une curiosité distante, sans nostalgie.

Ils contournèrent la maison. Derrière, un chemin descendait vers la côte sud de l’île, la côte qu’on ne voyait pas depuis Tréboul, la côte qui donnait sur le large. La végétation était plus dense ici — des ronces, du lierre, des arbres dont les branches formaient une voûte au-dessus du sentier. Nolwenn s’arrêta devant un pan de mur couvert de lierre, un reste de fortification ou de bâtiment agricole, impossible à dire.

— C’est là, dit-elle.

Elle écarta le lierre. Derrière, une ouverture — pas une porte, un trou dans le mur, assez large pour passer en se baissant. Nolwenn entra. Aurélien hésita une seconde, puis la suivit.

La pièce à l’intérieur était petite, basse, avec des murs de pierre brute et un sol de terre battue. La lumière entrait par des fissures dans le mur et par un trou dans le plafond qui devait avoir été une fenêtre autrefois. Et il y avait des choses. Des choses qui n’auraient pas dû être là — un sac de couchage bleu marine, roulé dans un coin, un réchaud de camping, des boîtes de conserve (des sardines, et l’ironie de la chose, des sardines sur l’île qui avait eu sa propre conserverie, ne lui échappa pas plus tard, quand il y repensa, mais sur le moment il ne vit que les boîtes). Un bidon d’eau. Un sac en toile avec des vêtements. Et des livres — une pile de livres de poche, posés sur une pierre plate qui servait d’étagère. Et des bougies. Trois bougies à moitié consumées, fichées dans des bouteilles vides, avec des stalactites de cire séchée le long du verre.

Les bougies. La lumière.

— Quelqu’un vit ici, dit Aurélien.

Ce n’était pas une question. Nolwenn ne répondit pas. Elle posa son sac à dos par terre — il entendit un bruit de métal et de verre — et s’assit sur une pierre. Elle le regarda.

— Tu dois pas en parler.

— Qui c’est ?

— Tu dois pas en parler. Ni à ton père, ni à personne de l’hôtel. À personne.

— D’accord. Mais qui c’est ?

Nolwenn regardait ses mains. Ses mains brunes de fille qui vit dehors, avec des ongles coupés court et une cicatrice au pouce gauche. Elle ne répondait pas. Aurélien comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus — pas maintenant, pas ici, dans cette pièce qui sentait la pierre et la bougie et la vie clandestine.

Il regarda les livres. Il s’accroupit, pencha la tête pour lire les titres. Kerouac, Sur la route. Stevenson, L’Île au trésor. Corto Maltese, La Ballade de la mer salée. Un recueil de poèmes dont le nom de l’auteur était Georges Perros. Et un cahier — un cahier d’écolier, à couverture cartonnée, avec des pages écrites au stylo bleu, une écriture serrée, penchée, qu’Aurélien ne put pas lire dans la pénombre.

— Faut qu’on rentre, dit Nolwenn en se levant. La marée.

Ils sortirent. L’air du dehors, après l’obscurité de la pièce, fut un choc — la lumière, le vent, le bruit de la mer, tout d’un coup. Ils redescendirent vers le passage. L’eau avait déjà commencé à monter — les flaques se rejoignaient, le sable disparaissait sous une pellicule brillante. Nolwenn accéléra. Aurélien suivait, le souffle court, les sandales aspirées par le sable mou. L’eau leur arrivait aux genoux à un endroit, aux cuisses à un autre. Le courant tirait. Nolwenn marchait droit, sans hésiter, comme si elle avait un plan du fond marin dans la tête. Aurélien trébucha, se rattrapa, trébucha de nouveau. Une vague le poussa de côté.

— Cours ! dit Nolwenn.

Ils coururent. Les derniers mètres dans l’eau qui montait, les pieds qui dérapaient sur les rochers, le souffle coupé, le cœur dans la gorge. Ils atteignirent la crique trempés jusqu’à la taille, essoufflés, et Aurélien se laissa tomber sur le sable avec un sentiment qu’il n’avait jamais éprouvé — la peur rétrospective, celle qui arrive après, quand on comprend ce qui aurait pu se passer.

Nolwenn était debout, à peine essoufflée. Elle regarda le passage — déjà disparu sous l’eau, comme s’il n’avait jamais existé.

— T’as eu peur, dit-elle. C’est normal. Moi aussi j’ai eu peur les premières fois.

C’était la chose la plus douce qu’elle lui avait dite. Aurélien la regarda et sentit de nouveau ce serrement dans la poitrine, ce muscle inconnu qui se contractait.

Ils remontèrent vers l’hôtel. Le père était là, debout dans le jardin, les mains dans les poches, et quand il vit Aurélien — trempé, rouge, du sable dans les cheveux — quelque chose changea dans son visage. Pas de la colère — de l’inquiétude, une vraie inquiétude, celle qui vient du ventre et qui fait que le visage se défait.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? T’étais où ?

— À la plage.

— T’es trempé. Tu…

— C’est rien. La marée.

— La marée ? Tu es allé dans l’eau habillé ?

Le père le regardait, et dans ce regard Aurélien vit quelque chose qu’il n’avait pas vu depuis longtemps — de la peur. Le père avait peur. Le père, qui ne semblait jamais rien ressentir de plus fort qu’un agacement discret ou un plaisir tempéré, avait peur pour son fils. Et cette peur était presque belle — elle était la preuve que quelque chose existait, là, sous le silence et les polars et les Gitanes sans filtre, quelque chose de vivant et de brut que le divorce n’avait pas tué.

— Monte te changer, dit le père d’une voix rauque. Et la prochaine fois, tu me dis où tu vas.

Aurélien monta. Il se changea. Il s’assit sur le lit et regarda ses mains, qui tremblaient encore un peu — la course, le froid, la peur, le secret. Le secret surtout. Il avait un secret maintenant, quelque chose qui n’appartenait qu’à lui et à Nolwenn, quelque chose qu’il ne dirait pas au père, et cette possession d’un secret — le premier vrai secret de sa vie — lui donnait un sentiment de vertige qui ressemblait autant à de la culpabilité qu’à de la joie. 

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