Blanc sur blanc — Premier mouvement

Blanc sur blanc

Blanc sur blanc

Premier mouvement

Lucknow, 1947

* * *

PREMIER MOUVEMENT — Le Dum

Chapitre 1 — Kewra

L’eau de vétiver tremblait dans la carafe, et Irfan se dit que c’était la chaleur, rien que la chaleur, cette façon qu’avait juin de tout faire vibrer — les murs, les vitres, l’air lui-même — comme si Lucknow n’était plus une ville mais un mirage posé sur la plaine du Gange, une hallucination d’ocre et de poussière qu’un souffle un peu plus fort suffirait à disperser.

Il versa le kewra dans le sherbet. Trois gouttes. Jamais quatre. Quatre, c’était la grossièreté de ceux qui confondent le parfum et l’odeur, l’effleurement et la prise, l’art et le geste. Trois gouttes, et le sherbet basculait dans un autre monde — celui où l’eau cessait d’être de l’eau pour devenir une promesse, quelque chose qui parlait de rivières qu’on n’avait jamais vues et de jardins qui n’existaient que dans les ghazals.

La cuisine du bungalow était en contrebas, quatre marches plus bas que le reste du monde, et cette déclivité changeait tout. On descendait dans la cuisine d’Irfan comme on descendait dans un bain, comme on s’enfonçait dans le sommeil les soirs de grande chaleur, avec cette sensation que la terre vous aspirait doucement, vous prenait contre elle, vous gardait. Les murs étaient épais, crépis de chaux, et ils retenaient une fraîcheur ancienne que les ventilateurs du plafond brassaient sans la détruire. Les cuivres pendaient aux crochets comme des lunes. Le sol de pierre rouge absorbait les pas, les épices renversées, les gouttes d’huile, les années. On ne marchait pas dans cette cuisine : on marchait sur la mémoire de milliers de repas.

Irfan avait quarante ans ce mois-là, mais il n’y pensait pas, parce qu’il ne pensait jamais à lui-même de cette façon — comme un homme avec un âge, un corps, une place dans le temps. Il se pensait plutôt comme un prolongement de ses mains, et ses mains étaient la chose la plus vivante du bungalow. Des mains larges, noircies aux articulations par le curcuma, parfumées en permanence d’une odeur qui n’était pas une odeur unique mais un palimpseste — la cardamome du matin par-dessus l’ail de la veille par-dessus le safran d’avant-hier — et il aurait fallu être très attentif, ou très amoureux, pour en déchiffrer les couches.

Il porta le plateau dans la cour.

La cour du bungalow était le ventre du monde. Carrée, dallée de grès rose, bordée de colonnes Art Déco dont le plâtre s’écaillait avec une grâce que personne n’aurait eu le mauvais goût de réparer. Un frangipane poussait dans l’angle nord-ouest, et un bougainvillier avait escaladé toute la façade est, si bien que la lumière, en traversant ses feuilles, arrivait dans la cour teintée de mauve, et les visages des gens qui s’y tenaient avaient quelque chose d’irréel, de légèrement maquillé, comme des personnages de miniature moghole égarés dans un décor moderne.

Le Nawab Sajid Hussain était assis sous le ventilateur, dans son fauteuil de rotin qui grinçait chaque fois qu’il respirait, ce qui lui donnait l’air d’un instrument de musique — un harmonium peut-être, un de ces instruments patients qui ne produisent de son qu’à condition qu’on les presse et qu’on les relâche, qu’on les presse et qu’on les relâche. Il portait un kurta de mousseline si fine qu’on voyait ses clavicules à travers, et un calot brodé qu’il n’enlevait jamais, même pour dormir, même dans cette chaleur qui aurait convaincu un saint de retirer son auréole.

— Irfan.

— Huzoor.

— La radio dit que Mountbatten a fixé la date. Août.

Irfan posa le plateau. Le sherbet tremblait dans les verres.

— Août est un bon mois pour les mangues, Huzoor.

Le Nawab sourit. C’était ça, le tehzeeb de Lucknow — cette capacité à répondre à l’annonce de la fin du monde par une considération sur les mangues, et que personne ne trouve ça déplacé. Au contraire. C’était exactement la bonne réponse. La seule réponse possible. Parce que les mangues, elles, ne mentaient pas. Les mangues n’avaient pas de plan, pas de carte, pas de ligne tracée au crayon rouge en travers d’un continent. Les mangues mûrissaient, c’est tout, et quand elles étaient mûres, on les mangeait, et quand on les mangeait, on fermait les yeux, et quand on fermait les yeux, il n’y avait plus ni Inde ni Pakistan, plus de Mountbatten, plus d’Empire, plus rien qu’un goût si parfait qu’il tenait lieu de patrie.

— Les Dussehri arrivent de Malihabad, continua Irfan. J’en ai commandé trois caisses.

— Trois caisses, répéta le Nawab. Il hocha la tête. Trois caisses, c’est bien.

Puis il tourna le bouton de la radio, et la voix de All India Radio emplit la cour — grésillante, lointaine, comme si les nouvelles de Delhi devaient traverser un désert avant d’atteindre Lucknow, et qu’en chemin elles s’usaient, perdaient leurs arêtes, arrivaient couvertes de sable et de doute. Le Nawab écouta quelques secondes, puis baissa le son. Pas assez pour ne plus entendre. Juste assez pour que les mots se mêlent au bruit du ventilateur, au cri des perroquets dans le frangipane, au cliquetis des bracelets de la servante qui balayait la terrasse à l’étage — et que tout cela forme une sorte de musique indistincte, un raga de la fin du monde joué sur des instruments domestiques.

Irfan redescendit dans sa cuisine.

Il y avait un menu à préparer pour le soir — les mardis, le Nawab recevait, et recevoir, pour le Nawab, c’était la même chose que respirer : un acte si naturel, si nécessaire, si lié à la définition même de ce qu’il était, qu’y renoncer aurait été une forme de mort. Il recevait des poètes, des juges à la retraite, un médecin parsi qui jouait du sitar, un professeur d’anglais à l’université qui traduisait Keats en ourdou, un marchand de tissu qui connaissait par cœur le Masnavi de Rumi. Ils venaient, ils s’asseyaient sur les gaddi disposés en cercle dans le salon, ils mangeaient les plats d’Irfan, ils récitaient des vers, ils discutaient de Ghalib et de la qualité du tabac, et le monde, dehors, pouvait bien se déchirer comme un vieux tissu — ici, dans ce salon, sous ces ventilateurs, le tissu tenait.

Irfan sortit l’agneau. Il le palpa, le soupesa, lui parla presque. Un bon rakabdar — et Irfan était plus qu’un bon rakabdar, il était le dernier d’une lignée de cuisiniers qui avaient servi les nawabs depuis trois générations — un bon rakabdar connaissait la viande comme un musicien connaît son instrument, par le toucher avant le son, par la résistance avant la mélodie. Cette épaule d’agneau avait la bonne texture, le bon grain, cette fermeté tendre qui promettait de se rendre au couteau sans se battre mais sans se donner non plus, avec cette dignité que la bonne viande partage avec les gens bien élevés.

Il commença à hacher. Le bruit du couteau sur la planche de bois — tok tok tok tok — remplissait la cuisine comme un métronome. C’était le son le plus ancien du monde, pensa Irfan, ou plutôt il ne le pensa pas, il le sentit, parce qu’Irfan ne pensait pas ses pensées, il les sentait, elles lui venaient par les mains, par le nez, par la plante des pieds posés sur la pierre fraîche, et c’est pour ça que ses plats avaient ce goût que personne ne pouvait reproduire — non pas parce qu’il avait des secrets, mais parce qu’il était entièrement présent dans chaque geste, entièrement là, sans résidu, sans absence, sans cette part de l’esprit qui chez la plupart des gens s’en va vagabonder pendant que le corps travaille.

Tok tok tok tok.

— On m’a dit que la cuisine ici est la meilleure de Lucknow.

Il leva les yeux.

Elle se tenait en haut des quatre marches, à la frontière entre le monde d’en haut et le monde d’en bas, et la lumière qui venait de la cour derrière elle dessinait sa silhouette sans révéler son visage, de sorte qu’elle n’était pour l’instant qu’une forme, une présence, une voix — et la voix était grave pour une femme, avec quelque chose de rauque, comme si elle avait beaucoup pleuré, ou beaucoup ri, ou les deux, et qu’il en restait dans sa gorge une trace qui donnait à chaque mot un poids supplémentaire, un grain.

— On a bien dit, répondit Irfan, et ce n’était pas de la vanité, c’était le même tehzeeb que la remarque du Nawab sur les mangues — on ne niait pas une vérité pour paraître modeste, on ne se diminuait pas pour mettre l’autre à l’aise, on accueillait le compliment comme on accueillait un invité : avec grâce, sans embarras, en lui offrant aussitôt quelque chose à boire.

Elle descendit les marches.

Mira.

Il apprendrait son nom plus tard, par la servante, par le jardinier, par la façon dont le bungalow entier semblait murmurer autour d’elle comme une ruche autour d’une reine qui ne voudrait pas l’être. Mira, veuve, trente ans, revenue de Kanpur où son mari était mort d’une fièvre typhoïde six mois plus tôt, apparentée au Nawab par une branche compliquée de l’arbre familial que personne ne dessinait jamais complètement parce que les branches hindoues et musulmanes s’y mêlaient d’une façon qui gênait tout le monde sauf les intéressés. Mira, qui portait un sari blanc de veuve mais qui marchait comme quelqu’un qui a décidé de ne pas mourir, avec une énergie contenue dans chaque pas, une résolution du corps qui contredisait la couleur de ses vêtements.

Elle regarda la cuisine. Les cuivres, les épices dans leurs bocaux de verre, l’agneau sur la planche, les mains d’Irfan immobilisées sur le couteau.

— Ça sent le paradis, dit-elle.

— Ça sent l’oignon, corrigea Irfan.

Elle rit. Et ce rire, dans cette cuisine en contrebas du monde, ce rire de gorge, ce rire rauque et plein, ce rire qui n’avait rien à voir avec la politesse ni avec le tehzeeb ni avec aucune des formes élaborées de la grâce lucknowie mais qui était simplement un rire — ce rire fit quelque chose aux mains d’Irfan, quelque chose d’imperceptible, un tremblement peut-être, ou une hésitation, la même hésitation que trois gouttes de kewra dans un verre d’eau, ce moment infime où tout bascule et où l’eau cesse d’être de l’eau.

Il reprit son travail. Tok tok tok tok.

Elle resta.

Elle s’assit sur le tabouret près de la porte, celui où personne ne s’asseyait jamais parce que la cuisine d’Irfan n’était pas un lieu de séjour mais un lieu de passage — les servantes venaient chercher les plats, les garçons apportaient les provisions, personne ne s’installait. Mais Mira s’installa, les pieds nus sur la pierre, le menton dans la main, et elle regarda Irfan hacher l’agneau comme on regarde quelque chose qu’on a cherché longtemps sans le savoir.

Plus tard ce soir-là, quand les invités furent partis et que le Nawab se fut retiré avec sa radio et son insomnie, quand Bansi Lal eut arrosé le jardin une dernière fois pour que les plantes boivent la nuit comme boivent les gens solitaires — goulûment, en cachette —, quand le bungalow tout entier se fut refermé sur lui-même comme un poing fatigué, Irfan nettoya sa cuisine.

Il lava les cuivres. Il rangea les épices. Il balaya le sol de pierre rouge. Et en balayant, il trouva, près du tabouret où elle s’était assise, un fil de jasmin tombé de ses cheveux.

Il le ramassa. Il le porta à son nez. Et il resta là un moment, debout dans la cuisine vide, les yeux fermés, avec ce parfum entre les doigts qui n’était ni le kewra ni la cardamome ni aucune des épices qu’il connaissait et maîtrisait, mais quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau, quelque chose qui ne se dosait pas, qui ne se contrôlait pas, qui n’obéissait à aucune recette.

Sur la table, le sherbet au kewra que personne n’avait fini de boire tremblait encore dans sa carafe.

Ou bien c’était la chaleur.

Ou bien c’était autre chose.

Chapitre 2 — Galouti

Il y a une histoire que tous les cuisiniers de Lucknow connaissent, et qu’ils racontent différemment, parce que les cuisiniers de Lucknow sont comme les poètes de Lucknow — ils préfèrent la beauté à l’exactitude, et quand il faut choisir entre un fait et une légende, ils choisissent la légende, toujours, parce que la légende a meilleur goût.

L’histoire est celle du Nawab Asaf-ud-Daula, qui régnait sur l’Awadh à la fin du dix-huitième siècle et qui avait perdu toutes ses dents. Toutes. Un souverain sans dents, c’est un souverain sans morsure, et un souverain sans morsure, dans l’Inde des empereurs, c’est un homme mort. Mais Asaf-ud-Daula n’était pas un homme ordinaire. Il convoqua ses cuisiniers et leur donna un ordre qui avait la simplicité des ordres impossibles : inventez-moi une viande que je puisse manger sans mâcher. Une viande qui se rende. Qui fonde. Qui s’efface dans la bouche comme un mot qu’on a prononcé trop bas.

Et les cuisiniers inventèrent le galouti.

Cent cinquante épices. De l’agneau haché si fin qu’il n’était plus de la viande mais de la pensée de viande, une abstraction tendre, un souvenir de pâturage et d’herbe. De la papaye crue pour attendrir encore ce qui était déjà rendu. Du ghee — pas du beurre, jamais du beurre, le ghee — cette version clarifiée, purifiée, presque sacrée du beurre, ce beurre qui a traversé le feu et qui en est ressorti plus vrai. On façonnait une galette épaisse comme un doigt, on la posait sur le tawa brûlant, et il fallait de l’amour et de la peur en parts égales pour la retourner au bon moment — trop tôt, elle se défaisait ; trop tard, elle durcissait, et un galouti dur est une contradiction dans les termes, une obscénité, une faute de goût pire qu’une faute de grammaire.

Irfan préparait les galouti depuis l’âge de treize ans, quand son père, qui les tenait de son père, qui les tenait du cuisinier d’un cousin du dernier nawab, lui avait montré le geste. Pas la recette — le geste. Parce que la recette, n’importe qui pouvait la connaître. Les épices, on pouvait les lister, les peser, les mesurer avec la précision maniaque d’un pharmacien anglais. Mais le geste — cette façon de pétrir la viande avec le tranchant de la main et non la paume, cette pression exacte qui brisait les fibres sans écraser le grain, cette cadence lente puis rapide puis lente encore, comme un raga qui monte et qui descend — le geste ne s’apprenait pas dans un livre. Il s’apprenait par le corps. Il se transmettait de main à main, comme un secret, comme une prière, comme une maladie.

Ce soir-là, Irfan préparait les galouti pour le dîner du mardi, et il pensait à ses mains.

Ou plutôt, pour la première fois, il pensait à ses mains en pensant qu’elle les avait regardées.

C’était une pensée nouvelle, et elle le gênait, comme un vêtement trop serré, comme une épice qu’on ne reconnaît pas dans un plat qu’on croyait connaître. Elle — Mira, il savait son nom maintenant, toute la maisonnée ne parlait que d’elle depuis trois jours, la veuve, la cousine, celle-qui-est-revenue — elle était redescendue à la cuisine le lendemain, et le surlendemain, et chaque fois elle s’était assise sur le tabouret près de la porte, et chaque fois elle avait regardé ses mains travailler avec cette attention totale, cette immobilité du regard qui n’était pas de la contemplation mais de la faim.

Il ne savait pas ce qu’elle avait faim de. Il ne voulait pas le savoir. Pas encore.

— Combien d’épices ? demanda-t-elle.

Elle avait posé la question comme on pose un pied sur une marche dont on ne sait pas si elle va tenir. Prudemment, mais avec le poids du corps déjà engagé.

— Cent soixante, dit Irfan.

— On dit cent cinquante.

— Ceux qui disent cent cinquante n’en connaissent que cent cinquante.

Elle sourit. Il vit le sourire sans la regarder, parce qu’il avait les yeux sur la viande, et le sourire passa dans l’air comme une odeur, comme ces effluves de jasmin qui traversent les cours de Lucknow le soir quand le vent tourne et qu’on ne sait jamais d’où ils viennent, de quel jardin, de quelle femme, de quel souvenir.

— Et les dix de plus ?

— Elles n’ont pas de nom.

C’était un mensonge, et c’était la vérité. Les dix épices qu’Irfan ajoutait au mélange canonique des galouti n’avaient pas de nom parce que son père ne les avait pas nommées, et le père de son père avant lui. C’étaient des poudres gardées dans de petits sacs de mousseline, sans étiquette, et Irfan les reconnaissait à l’odeur, au toucher, à la couleur quand il en faisait tomber une pincée dans la lumière. L’une d’elles avait la teinte exacte du ciel de Lucknow une heure avant le crépuscule — ce mauve gris qui n’existait nulle part ailleurs, qui était la couleur propre de cette ville, sa signature. Une autre sentait le bois brûlé et la pluie, et Irfan ne l’utilisait qu’en été, quand la chaleur était si féroce que le corps avait besoin qu’on lui rappelle que la pluie existait, qu’elle reviendrait, que rien n’était perdu.

— Vous me les montrerez ? dit Mira.

— On ne montre pas les épices, dit Irfan. On les fait goûter.

Il tendit la main. Sur sa paume, une galette de viande crue, pas encore cuite, encore informe, mais déjà parfumée des cent soixante épices, et cette paume ouverte offerte à une femme qu’il connaissait depuis trois jours contenait plus d’impudeur que tout ce que les poètes du mardi soir avaient jamais écrit sur le désir.

Mira avança la main. Du bout des doigts, elle préleva un fragment de la pâte d’agneau. Elle le porta à sa bouche. Et elle ferma les yeux.

Irfan regarda ses yeux se fermer. Et quelque chose dans sa poitrine fit le même mouvement — un repli, une fermeture, mais douce, comme on ferme une porte pour garder la chaleur, pas pour empêcher d’entrer.

— C’est, dit-elle, et elle ne finit pas sa phrase. Les yeux toujours fermés, elle cherchait le mot, et le mot ne venait pas, parce que le mot n’existait peut-être pas, parce que les galouti d’Irfan étaient précisément ce qui rend le langage inutile, ce qui oblige le corps à prendre le relais quand l’esprit abdique.

— Oui, dit Irfan. C’est.

Et ce « c’est » sans complément, ce « c’est » nu, ce « c’est » qui ne désignait rien et désignait tout, fut le premier mot d’amour échangé entre eux, même si aucun des deux ne l’aurait reconnu comme tel, même si un observateur n’aurait vu qu’un cuisinier et une veuve debout dans une cuisine, l’un avec de la viande crue dans la main, l’autre avec un goût dans la bouche, et entre eux quatre marches, une caste, une religion, un monde.

* * *

Le dîner du mardi soir se déroulait dans le grand salon, celui dont les portes-fenêtres ouvraient sur la cour et dont le plafond conservait, malgré les années et les couches de chaux successives, un motif Art Déco de lignes géométriques entrecroisées qui faisait penser à un plan de ville — une ville idéale, sans cul-de-sac, sans impasse, une ville où toutes les rues menaient quelque part.

Les gaddi étaient disposés en cercle sur le sol couvert de draps blancs. Des coussins cylindriques — les takiya — permettaient aux convives de s’accouder, et cette position semi-allongée, ni debout ni couchée, ni formelle ni intime, était l’expression même du tempérament lucknowi : on ne s’engageait jamais tout à fait, on ne se retirait jamais tout à fait, on flottait dans un entre-deux qui était le lieu naturel de la conversation, de la poésie, et de cette forme particulière de mensonge poli qu’à Lucknow on appelait la vérité.

Le Nawab avait invité ce soir-là neuf personnes, et chacune d’entre elles méritait un roman, mais la vie n’est pas un roman et tous les personnages n’ont pas droit au même nombre de pages, ce qui est injuste mais inévitable, comme la chaleur en juin, comme la mort, comme le fait que les meilleures mangues de Malihabad ne durent que trois semaines par an.

Il y avait le docteur Sohrab Pestonji, parsi de Lucknow — une rareté, comme un perroquet blanc ou un mensonge sincère —, qui jouait du sitar avec une mélancolie joyeuse et qui prétendait que la musique guérissait tout sauf la bêtise. Il y avait le professeur Trivedi, un hindou brahmane si maigre qu’il semblait dessiné au crayon, qui enseignait la littérature anglaise à l’université et qui avait traduit les sonnets de Shakespeare en ourdou, perdant en route la moitié du sens et gagnant le double de la beauté. Il y avait Mumtaz Begum, la seule femme invitée, une vieille chanteuse de ghazals dont la voix avait cette fêlure que seules possèdent les voix qui ont trop donné — comme un cuivre qui a trop servi et qui sonne différemment des cuivres neufs, mieux, plus profond, avec une mémoire dans le métal.

Et il y avait un jeune homme que personne ne connaissait.

Il était arrivé avec le professeur Trivedi, qui l’avait présenté vaguement comme « un poète de passage ». Il portait un kurta froissé et des lunettes rondes, et il avait cet air un peu fiévreux des gens qui dorment mal parce qu’ils pensent trop. Le Nawab l’avait accueilli avec le même adaab qu’il aurait offert au vice-roi en personne, parce que le tehzeeb ne faisait pas de distinction entre le puissant et l’inconnu — le salut était le même, l’inclinaison était la même, la grâce était la même, et c’était peut-être la dernière chose que Lucknow pouvait enseigner au monde : que la courtoisie n’a de sens que si elle est universelle.

Le jeune homme s’appelait Riyaz. Il ne dit presque rien pendant le repas.

Irfan servit les galouti sur un plateau de cuivre martelé, posés sur des feuilles de bétel qui leur donnaient un socle vert, une assise végétale, comme des joyaux dans un écrin. La vapeur montait des galettes brunes et formait dans l’air chaud du salon une brume légère, presque visible, un voile entre les convives et le reste du monde, et le parfum — cent soixante épices fondues en un seul souffle — le parfum entra dans la pièce comme une personne, prit sa place parmi les invités, s’installa.

Le Nawab mordit. Ferma les yeux. Rouvrit les yeux.

— Irfan, dit-il.

C’est tout ce qu’il dit. Le nom seul. Mais la façon dont il le dit — avec cette lenteur, cette gravité tendre, cette façon de faire rouler les deux syllabes comme on fait rouler une perle entre le pouce et l’index — la façon dont il le dit contenait tout le vocabulaire de la louange sans en utiliser un seul mot, et les convives hochèrent la tête, et le docteur Pestonji fit un bruit avec sa langue contre son palais qui dans le langage des gourmets parsis signifiait l’extase.

— Sahab, dit Irfan depuis le seuil de la cuisine.

C’était le protocole : le rakabdar ne mangeait pas avec les invités, ne s’asseyait pas dans le salon, ne franchissait pas la frontière invisible entre ceux qui servent et ceux qui sont servis. Mais il restait au seuil, il écoutait, il regardait les visages changer au contact de ses plats, et ce regard avait quelque chose du regard d’un père — cette fierté sans possession, cet amour sans droit, cette joie donnée.

Le repas avançait. Le biryani vint après les galouti, puis les seekh, puis le nihari mijoté depuis le matin, puis le sheermal — ce pain brioché doré au safran et au lait que les boulangers de Lucknow cuisaient dans des tandoors profonds comme des puits et qui sortait gonflé, luisant, avec une croûte qui craquait sous les doigts et un intérieur si moelleux qu’on avait l’impression de manger un nuage qui aurait eu le goût du beurre.

Puis vinrent les ghazals.

Le Nawab lança le premier vers. C’était la tradition : il commençait, et les autres suivaient, chacun ajoutant un couplet à la conversation poétique, rebondissant sur une image, retournant une métaphore, et le tout formait une sorte de jazz ourdou, une improvisation collective où le talent individuel comptait moins que la capacité à écouter, à rebondir, à se glisser dans le rythme de l’autre.

Le Nawab récita du Mir Taqi Mir. Le professeur Trivedi répondit avec du Ghalib. Mumtaz Begum chanta — pas récita, chanta — un ghazal de Daagh Dehlvi, et sa voix fêlée fit le même effet que les galouti d’Irfan : elle transforma l’air du salon en quelque chose de comestible, de palpable, quelque chose qu’on pouvait presque mâcher.

Alors le jeune homme, Riyaz, ouvrit la bouche pour la première fois de la soirée.

Il ne récita pas un ghazal classique. Il récita quelque chose de nouveau, de jamais entendu, avec des mots qui parlaient de trains et de frontières et de valises qu’on ne peut pas porter et de maisons qu’on ne peut pas emporter et d’un pays qu’on coupe en deux comme on coupe un fruit, sauf que le fruit saigne. Sa voix tremblait, mais ce n’était pas la peur — c’était la colère, une colère douce, une colère lucknowie, polie jusque dans sa fureur, et les mots tombaient dans le salon comme des graines dans la terre, et le silence qui suivit fut un silence de germination, un silence où quelque chose poussait.

Le Nawab toussa. Puis il dit :

— Encore du sherbet ?

Et tout le monde comprit que le vers de Riyaz était entré, qu’il avait touché, qu’il avait fait mal, et que le Nawab offrait du sherbet pour exactement la même raison qu’on offre un pansement — non pas pour guérir, mais pour signaler qu’on a vu la blessure.

Irfan, au seuil de sa cuisine, avait entendu chaque mot. Et pour la première fois de sa vie de cuisinier, il eut l’impression que quelqu’un avait fait avec des mots ce que lui faisait avec des épices — prendre cent choses distinctes et les fondre en une seule, qui n’avait pas de nom, qui ne se dosait pas, qui ne se contrôlait pas, et qui fondait dans la bouche avant qu’on ait eu le temps de comprendre ce qu’on était en train de goûter.

En remontant vers les chambres, bien plus tard, Mira s’arrêta en haut des quatre marches.

— Irfan ?

Il levait les cuivres. Il ne leva pas les yeux.

— Les galouti de ce soir. Ils étaient différents des autres jours.

— Ah bon ?

— Plus doux. Plus… Elle chercha le mot. Plus tristes.

— Les galouti ne sont jamais tristes, dit Irfan. Les galouti sont les galouti.

— Menteur, dit-elle.

Et elle disparut dans l’escalier, et le mot resta dans la cuisine, « menteur », posé sur le plan de travail entre les cuivres lavés et les épices rangées, et Irfan sourit, parce que c’était la première fois qu’on l’accusait de mentir avec sa cuisine, et que c’était vrai, il avait menti — il avait ajouté une cent soixante et unième épice ce soir-là, une épice qui n’avait pas de nom et pas de couleur et pas d’odeur identifiable, et qui n’existait dans aucun bocal de verre, mais qui changeait tout, absolument tout, comme trois gouttes de kewra dans un verre d’eau.

Chapitre 3 — Ittar

Le jardin du bungalow avait été planté par un homme qui comprenait le parfum.

Bansi Lal ne parlait jamais de lui-même à la troisième personne — les jardiniers de Lucknow n’avaient pas cette prétention — mais si quelqu’un l’avait décrit, il aurait dit : c’est un homme de soixante-cinq ans qui pèse moins lourd que la terre qu’il porte dans ses mains, qui a les ongles si noirs de terreau qu’ils ressemblent à dix petites nuits, et qui tutoie le Nawab parce que le Nawab et lui ont grandi ensemble, dans cette cour, à une époque où le bungalow sentait encore le plâtre frais et où les bougainvilliers n’étaient que des plants timides qu’on arrosait deux fois par jour en leur disant des mots d’encouragement, comme on fait avec les enfants et les empires naissants.

Le jardin, c’était Bansi Lal. Il l’avait dessiné quand il avait vingt ans, en 1936 — non, pas dessiné, le mot est trop froid. Il l’avait rêvé. Il avait rêvé un jardin qui sentirait différemment selon l’heure du jour, et il avait planté en conséquence : le jasmin du soir ici, parce que le jasmin ouvre ses fleurs au crépuscule et que son parfum est plus fort la nuit, comme les secrets ; le chameli là, le long du mur est, parce que le vent du matin venait de l’est et porterait son odeur de miel jusqu’à la terrasse où le Nawab prenait son thé ; la raat ki rani — la reine de la nuit — dans l’angle le plus reculé, parce que son parfum était si violent, si envahissant, si scandaleusement voluptueux, qu’il fallait le tenir à distance, comme certaines émotions, comme certaines personnes, comme certaines vérités.

Ce soir-là, c’était le soir du mushaira, et Bansi Lal avait travaillé tout l’après-midi à disposer le jardin comme on dispose une table — sauf qu’au lieu de couverts et d’assiettes, c’étaient des parfums qu’il plaçait.

Il avait taillé le jasmin de façon à ce que les fleurs ouvertes soient au niveau exact des narines d’un homme assis sur un gaddi. Il avait arrosé le champa juste avant le crépuscule, parce qu’un arbre mouillé sent plus fort qu’un arbre sec, et que la poésie méritait un cadre olfactif à sa mesure. Il avait même, et c’était son secret, sa coquetterie de vieux jardinier, disposé des coupelles d’ittar de rose aux quatre coins du jardin — de l’ittar, ce parfum distillé dans l’argile, qui ne contenait pas une goutte d’alcool et qui était à la parfumerie ce que le ghee était au beurre : la version purifiée, essentielle, presque spirituelle d’une chose déjà belle.

— Tu as mis combien de coupelles ? demanda le Nawab, qui inspectait le jardin en tapotant sa canne contre ses chevilles — il n’avait pas besoin de canne, il n’avait que cinquante-trois ans et ses jambes étaient solides, mais la canne faisait partie du personnage, comme le calot, comme les montres suisses, comme le adaab.

— Quatre, dit Bansi Lal.

— Quatre c’est bien, dit le Nawab.

— Quatre c’est trop, dit Bansi Lal. Mais tu invites toujours trop de monde, alors il faut trop de parfum.

Le Nawab rit. C’était le privilège de Bansi Lal : il pouvait dire au Nawab ce que personne d’autre n’osait dire, pas parce qu’il était courageux — Bansi Lal n’était pas courageux, il avait peur des serpents, du tonnerre et du silence de sa femme quand elle était en colère — mais parce que leur intimité était antérieure à la hiérarchie. Ils avaient joué ensemble dans cette cour quand la cour n’était qu’un chantier, quand le ciment n’avait pas séché, quand les ouvriers chantaient des chansons de construction qui ressemblaient à des berceuses. Et cette mémoire commune, cette enfance partagée, créait entre eux un espace où les règles ne pénétraient pas, un jardin dans le jardin, un lieu sans caste, sans rang, sans frontière — exactement ce que Lucknow prétendait être et qu’elle n’était, en vérité, que dans ces interstices, dans ces failles entre deux hommes qui se connaissaient depuis toujours.

— Les poètes arrivent à quelle heure ? demanda Bansi Lal.

— Après le Maghrib. Quand les premières étoiles.

— Les premières étoiles, c’est tôt en juin.

— Oui, dit le Nawab. C’est ce que j’aime. L’été, les mushairas commencent tôt et finissent tard, et entre le début et la fin il y a la nuit, et la nuit à Lucknow est le seul moment où la ville dit la vérité.

Bansi Lal ne répondit pas. Il retourna à ses fleurs. Mais en passant devant le massif de raat ki rani, il s’arrêta et murmura quelque chose en awadhi — pas aux fleurs, aux racines, parce que Bansi Lal savait que les racines comptaient plus que les fleurs, que tout ce qui durait se passait en dessous, là où l’on ne voyait pas, dans le noir et l’humidité et le silence.

* * *

Le mushaira commença quand le ciel de Lucknow passa du blanc au mauve.

Ils étaient une vingtaine, assis en cercle dans le jardin, sur les gaddi que les serviteurs avaient disposés sous les lanternes. Les lanternes étaient en laiton ajouré — des motifs floraux découpés dans le métal — et la lumière qu’elles projetaient passait par ces découpures et dessinait sur les visages et les mains des convives des ombres végétales, si bien que tout le monde avait l’air d’être assis dans une forêt de lumière, et que la frontière entre le jardin réel et le jardin projeté par les lanternes s’estompait, et que personne ne savait plus très bien s’il était assis dans un jardin ou dans un rêve de jardin.

Au centre du cercle, un chandelier unique — pas de bougie, une lampe à huile, parce que le Nawab insistait sur ce point : la lumière électrique tuait la poésie comme le DDT tuait les moustiques, sans distinction, sans nuance, avec cette brutalité hygiénique des choses modernes. La lampe à huile, elle, tremblait, vacillait, faisait danser les ombres, et quand un poète récitait un vers particulièrement beau, la flamme semblait s’incliner vers lui, comme si elle aussi écoutait, comme si elle aussi avait soif de mots.

La tradition voulait que la lampe soit placée devant chaque poète à tour de rôle, et que celui qui récitait prenne la lampe dans ses mains — ou plutôt la laisse près de lui, car on ne prenait pas la lumière, on la recevait, comme on recevait l’inspiration, comme on recevait un invité, comme on recevait une gifle ou un baiser.

Le Nawab ouvrit le mushaira par un couplet de bienvenue, selon l’usage. Sa voix avait la tonalité exacte de l’occasion — ni trop grave ni trop légère, une voix de soie beige, si on peut dire une chose pareille, une voix qui ne cherchait pas à briller mais à accueillir, à ouvrir l’espace pour que les autres y entrent.

Puis les poètes commencèrent.

C’était une chose étrange et magnifique que le mushaira de Lucknow — une chose qui n’avait d’équivalent nulle part au monde, ni dans les salons de Paris ni dans les cafés de Vienne ni dans les tavernes de Dublin où les poètes aussi se retrouvaient pour échanger des mots comme d’autres échangent des coups. Mais le mushaira n’était pas un combat. C’était un tissage. Chaque poète ajoutait un fil, et le tissu qui en résultait n’appartenait à personne et appartenait à tous, et il était plus beau que n’importe lequel des fils pris séparément, et cette beauté collective, cette beauté sans auteur, était la chose la plus précieuse que Lucknow avait inventée — plus précieuse que les kebabs, plus précieuse que la chikankari, plus précieuse que le tehzeeb lui-même, parce que le tehzeeb pouvait devenir un masque, un mensonge, une prison dorée, tandis que le mushaira, quand il était réussi, quand les mots s’emboîtaient les uns dans les autres comme les épices dans un galouti, le mushaira était la vérité.

Un vieux poète récita un ghazal sur l’absence. Un jeune professeur répondit par un couplet sur le retour. Mumtaz Begum, qui était venue malgré la chaleur et qui s’éventait avec un éventail de palme qui faisait plus de bruit que de vent, chanta un vers de Bahadur Shah Zafar — le dernier empereur moghol, celui qui avait écrit de sa prison : « Quelle malchance que Zafar n’ait même pas trouvé deux mètres de terre pour sa tombe dans la ruelle de son bien-aimé » — et sa voix monta dans le jardin comme une fumée, s’accrocha aux branches du frangipane, redescendit en pluie invisible sur les têtes inclinées des convives.

Irfan écoutait depuis la cuisine.

Il écoutait toujours depuis la cuisine. Le mushaira était pour les invités, pas pour le cuisinier, mais les murs du bungalow n’étaient pas des murs — c’étaient des membranes, des peaux poreuses qui laissaient passer les sons, les odeurs, les courants d’air et les émotions, et depuis sa cuisine en contrebas Irfan entendait tout, chaque vers, chaque silence entre les vers, chaque Wah Wah murmuré par l’assemblée quand un couplet touchait juste, et ces Wah Wah étaient pour la poésie ce que la fermeture des yeux était pour les galouti : le signe que quelque chose avait traversé les défenses du corps et atteint un endroit plus profond.

Il préparait le thé. Du thé vert au safran et à la cardamome, servi dans des tasses de terre cuite — des kulhar — qu’on n’utilisait qu’une fois et qu’on jetait ensuite, parce que la terre cuite absorbait le goût et qu’un kulhar qui avait servi une fois gardait en lui la mémoire du thé précédent, et qu’Irfan ne voulait pas que ses thés aient de la mémoire, il voulait qu’ils soient neufs, absolus, sans passé, comme le premier thé qu’on a bu dans sa vie et qu’on ne retrouvera jamais.

Il posa les kulhar sur le plateau. Et en se retournant, il vit Mira.

Elle était assise à l’étage, sur la terrasse qui surplombait le jardin, derrière le moucharabieh — cet écran de bois ajouré qui permettait de voir sans être vue, d’écouter sans être entendue, d’exister sans être comptée. C’était la place des femmes dans l’ancienne architecture moghole, et c’était un paradoxe que les féministes auraient dénoncé et que les mystiques auraient compris : être caché, c’était être libre. Derrière le moucharabieh, on pouvait rire, pleurer, grimacer, désirer, sans que personne le sache. On était souveraine de ses propres expressions. On était un regard pur, débarrassé du poids d’être regardé.

Mais Irfan, depuis sa cuisine en contrebas, avait un angle de vue que personne d’autre n’avait. La terrasse où se tenait Mira était visible depuis la fenêtre de la cuisine, par un hasard de l’architecture ou par une intention du constructeur, et cet angle unique, ce regard du bas vers le haut, transformait Mira en une figure de miniature moghole — une femme penchée sur un balcon, le menton dans la main, les yeux tournés vers un jardin où des hommes parlent de choses qui comptent, et tout autour d’elle la nuit, les lanternes, les étoiles, les fleurs qui exhalent leur parfum comme un aveu.

Il la regardait écouter la poésie.

Et regarder quelqu’un écouter de la poésie, c’est plus intime que de le regarder dormir. Parce que le dormeur ne sait pas qu’il est regardé, tandis que l’auditeur de poésie est dans un état intermédiaire — éveillé mais vulnérable, conscient mais ouvert, traversé par les mots des autres avec une passivité qui est le contraire de la faiblesse. Le visage de Mira, éclairé par-dessous par la lumière des lanternes du jardin, changeait avec chaque vers — une contraction des sourcils pour la tristesse, un léger mouvement des lèvres pour les vers d’amour, un sourire rapide, presque coupable, pour les traits d’esprit — et ce visage en mouvement perpétuel était le plus beau texte de la soirée, un poème sans mots, une ghazal du corps.

Riyaz prit la parole.

Le jeune poète de l’autre soir était revenu, et cette fois il était attendu, parce que le souvenir de ses vers sur les trains et les frontières avait circulé, de bouche en oreille, de salon en salon, avec cette vitesse qui est propre aux choses dangereuses — les rumeurs, les épidémies, les poèmes politiques. Le Nawab lui avait fait signe de prendre la lampe, et le geste était à la fois une invitation et un avertissement : tu peux parler, mais souviens-toi où tu es.

Riyaz commença doucement. Un ghazal d’amour, classique, presque conventionnel — la séparation, la nuit, le souvenir du visage de l’aimée. Les Wah Wah de l’assemblée étaient polis, approbateurs, sans surprise. Puis, au troisième couplet, il bifurqua. Le visage de l’aimée devint le visage d’une ville. La séparation devint une frontière. La nuit devint août. Et les mots, sans cesser d’être beaux, devinrent vrais, vrais de cette vérité qui fait mal et qui fait du bien en même temps, comme le piment, comme l’amour, comme le fait d’être vivant dans un monde qui se déchire.

Le silence qui suivit ne fut pas un silence de politesse. Ce fut un silence d’après l’explosion — un silence plein de débris, de poussière, de particules en suspension.

Le docteur Pestonji se racla la gorge. Le professeur Trivedi ajusta ses lunettes. Le Nawab — et c’était là toute la grandeur du Nawab, toute sa grâce, tout ce qui faisait de lui le dernier représentant d’une espèce en voie de disparition — le Nawab dit :

— Wah.

Un seul Wah. Sans exclamation. Presque murmuré. Mais ce Wah unique avait plus de poids que cent Wah Wah enthousiastes, parce qu’il reconnaissait non seulement la beauté du vers mais la douleur qu’il portait, et la douleur que le Nawab lui-même ne s’autorisait jamais à exprimer autrement que par cette syllabe — Wah — qui contenait tout, le passé, l’avenir, la peur, la fierté, la résignation et la résistance, le tout fondu en un seul son, comme cent soixante épices en un seul galouti.

Mira, sur la terrasse, avait les yeux brillants. Irfan le vit. Il vit les yeux de Mira briller derrière le moucharabieh, et il sut que quelque chose s’était passé dans le jardin qui dépassait la poésie, qui dépassait la politique, qui touchait à quelque chose de plus élémentaire — la conscience que la beauté est toujours menacée, que le parfum des fleurs de Bansi Lal ne durerait pas toujours, que le mushaira était un acte de résistance contre la dispersion du monde, et que chaque vers récité dans ce jardin était une main tendue par-dessus un gouffre.

* * *

Plus tard, quand les convives furent partis et que les serviteurs ramassèrent les kulhar de terre cuite pour les casser — parce que la terre cuite se casse, c’est sa fonction, c’est sa dignité, servir une fois et mourir —, Begum Tahira descendit au salon.

Elle s’assit à la place du Nawab, celle qu’elle n’occupait jamais en public. Elle ôta son dupatta et le plia sur ses genoux. Ses mains étaient fines, nerveuses, des mains qui comptaient, qui classaient, qui organisaient — des mains de Begum, des mains qui gouvernaient un monde depuis les coulisses.

— Ahmed, dit-elle au vieux scribe qui l’attendait dans l’ombre.

Ahmed sortit de l’ombre comme un personnage sort des coulisses — sans bruit, sans transition, comme s’il avait toujours été là et que seul le regard de la Begum l’avait fait apparaître. Il portait un registre et un calame, et ses doigts étaient tachés d’encre comme les doigts d’Irfan étaient tachés de curcuma — les marques de leur métier, les stigmates joyeux de ceux qui travaillent avec leurs mains.

— Écris, dit la Begum.

Et elle commença à dicter.

Ce n’était pas un journal. Ce n’était pas un roman. Ce n’était pas non plus les comptes du ménage, bien qu’elle les dictât aussi, à d’autres heures, avec la même autorité tranquille. C’était quelque chose qui n’avait pas encore de nom — un texte qui flottait entre la chronique et la confession, entre le registre et la rêverie, et dont la Begum elle-même ne savait pas ce qu’il deviendrait, si ce serait un livre ou un testament ou simplement une voix laissée dans le papier pour que quelqu’un, un jour, puisse l’entendre.

Elle dicta pendant une heure. Elle parla du mushaira. Des vers de Riyaz. Du silence du Nawab après les vers de Riyaz. De la lumière des lanternes sur les visages. De l’odeur du jasmin. Des galouti d’Irfan. De la veuve, Mira, qu’elle avait aperçue derrière le moucharabieh. De la Partition qui approchait comme une mousson — on sentait l’air changer, on sentait la pression monter, mais la pluie n’était pas encore tombée, et dans ce temps d’avant la pluie tout était possible, tout était suspendu, et la suspension était peut-être la forme la plus aiguë de la beauté, parce que rien n’est aussi beau que ce qui est sur le point de tomber.

— C’est tout pour ce soir, dit la Begum.

Ahmed ferma le registre. La Begum remit son dupatta. Et en passant devant la cuisine, elle s’arrêta, non pas parce qu’elle avait quelque chose à dire à Irfan, mais parce que l’odeur qui montait de la cuisine — l’odeur de la nuit lucknowie filtrée à travers les résidus de cent soixante épices et l’encens de santal que le cuisinier faisait brûler chaque soir pour chasser les moustiques — cette odeur la retint un instant, la fit hésiter sur le seuil de sa propre maison, comme si elle était une étrangère dans un pays dont elle ne connaissait pas encore tous les parfums.

Puis elle monta. Et le bungalow referma ses paupières de pierre sur la nuit de Lucknow, et le jasmin de Bansi Lal exhala son dernier souffle, et quelque part dans les murs — dans ces murs Art Déco qui avaient onze ans et qui en paraissaient cent — quelque part dans les murs, un papier dormait.

Le Nawab en avait parlé au dîner, en passant, comme on mentionne une anecdote de famille — un ouvrier avait trouvé, pendant des travaux de réfection du plafond, un paquet de feuillets jaunis coincé entre deux briques, enveloppé dans un tissu huilé qui les avait protégés de l’humidité. Des pages manuscrites, en hindi, d’une écriture fine et serrée. Le Nawab les avait feuilletées avec la curiosité distraite d’un homme qui possède trop de choses pour s’émerveiller d’une de plus.

— Probablement un scribe de la construction, avait-il dit. Des notes, un journal, que sais-je.

Mais le professeur Trivedi avait examiné les feuillets, et son visage avait changé. Il n’avait rien dit. Il avait posé les feuillets sur la table, les avait recouverts de sa main comme on couvre un oiseau blessé, et il avait dit, très calmement, avec cette voix que prennent les universitaires quand ils ont peur de ce qu’ils viennent de découvrir :

— Il faudrait que je les examine de plus près.

Personne n’avait insisté. C’était aussi ça, le tehzeeb — ne pas insister, ne pas presser, laisser les choses venir à leur rythme, comme les mangues, comme les moussons, comme les vérités qu’on n’est pas encore prêt à entendre.

Les feuillets étaient maintenant dans le bureau du Nawab, dans un tiroir qui ne fermait pas à clé, parce que dans le bungalow rien ne fermait à clé, parce que le Nawab appartenait à une génération et à une classe pour qui la confiance n’était pas une vertu mais une condition — on ne fermait pas à clé pour la même raison qu’on ne criait pas, qu’on ne courait pas, qu’on ne mangeait pas debout : c’était une question de tenue.

Le manuscrit dormait.

Le jasmin dormait.

Irfan, seul dans sa cuisine, ne dormait pas.

Il tenait entre ses doigts un brin de jasmin — pas celui de la veille, un nouveau, tombé de la branche qu’il avait frôlée en montant les plateaux dans le jardin — et il pensait, ou plutôt il sentait, avec cette intelligence du corps qui était la sienne, que le mushaira de ce soir n’avait pas été comme les autres mushairas. Quelque chose avait changé dans l’air. Un parfum nouveau. Une épice inconnue. Et le parfum venait à la fois du jardin de Bansi Lal et des vers de Riyaz et du visage de Mira derrière le moucharabieh et de ce manuscrit trouvé dans les murs et de cette chaleur de juin qui ne voulait pas finir et de cette radio qui grésillait des nouvelles de Delhi comme une théière qui siffle quand l’eau est prête.

Le parfum n’avait pas de nom.

Mais il était là, partout, dans chaque pore du bungalow, comme l’ittar de rose dans les coupelles de Bansi Lal — invisible, insistant, impossible à ignorer.

Chapitre 4 — Dum Pukht

Août arriva comme un animal.

Pas un animal de fable — un animal de chair, lourd et lent, avec une haleine de vapeur et de fer. L’air de Lucknow devint solide. On ne le respirait plus, on le mâchait. Il collait aux vitres, aux draps, aux paupières. Les ventilateurs brassaient cette masse épaisse sans la rafraîchir, tournant et retournant la chaleur comme Irfan tournait et retournait la viande dans le dum, et la comparaison n’était pas une comparaison — c’était le même principe. La ville entière cuisait. Lucknow était un biryani géant posé sur la plaine du Gange, et quelqu’un avait scellé le couvercle.

Le dum pukht — la cuisson étouffée — était le sommet de l’art culinaire awadhi, et c’était aussi sa philosophie. On prenait les ingrédients, on les superposait en couches dans un récipient de cuivre — le riz ici, la viande là, les épices entre, le safran dissous dans le lait par-dessus, les oignons frits d’abord — et puis on scellait. On prenait de la pâte à pain, on l’étalait en un boudin épais, on la pressait tout autour du couvercle, et quand la pâte avait séché, plus rien ne sortait. Ni la vapeur. Ni l’odeur. Ni le temps. Le récipient devenait un monde clos, un univers autonome où les saveurs s’affrontaient, se mélangeaient, se transformaient sans témoin, et la seule chose que le cuisinier pouvait faire, c’était attendre.

Irfan attendait.

Il avait scellé le biryani à onze heures du matin, et il était maintenant trois heures de l’après-midi, et la cuisine en contrebas avait cette atmosphère de grotte sous-marine qu’elle prenait les jours de grande chaleur — l’air y était légèrement plus frais qu’ailleurs, mais plus humide, plus dense, chargé d’une moiteur qui se déposait sur la peau comme un vernis. Irfan était assis sur le sol de pierre, le dos contre le mur de chaux, les yeux fermés. Il ne dormait pas. Il écoutait.

Il écoutait le dum cuire.

C’était un son presque inaudible — un murmure, un frémissement, le bruit d’un monde qui se fait en secret. De temps en temps, une bulle de vapeur trouvait un passage microscopique dans le joint de pâte, et il y avait un sifflement, un souffle minuscule, comme un bébé qui respire dans son sommeil. Irfan connaissait chacun de ces souffles. Il savait à quel moment le riz commençait à absorber le jus de la viande, à quel moment les épices cessaient d’être des épices séparées pour devenir un accord unique, à quel moment le safran — cette épice folle, cette épice qui coûtait plus cher que l’or et qui n’existait que pour la couleur et le parfum, pas pour le goût, jamais pour le goût, parce que le goût du safran était un leurre, une promesse, une fleur qui disparaissait au moment où on la cueillait — à quel moment le safran teintait le riz du haut en or et laissait le riz du bas blanc, créant dans le récipient scellé une géographie de couleurs que personne ne voyait mais qui existait, qui importait, qui faisait la différence entre un biryani et un grand biryani.

Sur la terrasse, au-dessus, le Nawab ne dormait pas non plus.

Il était allongé sur son divan de jour, sous le ventilateur, avec une montre suisse posée sur la poitrine — une Jaeger-LeCoultre Reverso, modèle 1931, avec le cadran basculant qu’on pouvait retourner pour protéger le verre pendant les matchs de polo, bien que le Nawab n’eût jamais joué au polo et que la seule chose contre laquelle il protégeait le cadran fût le temps lui-même. Il possédait quatorze montres, et il les portait à tour de rôle, et chacune lui donnait une personnalité légèrement différente, un rapport différent aux heures, et la Reverso était la montre des jours d’attente — ces jours où le temps ne passait pas mais s’accumulait, couche sur couche, comme les ingrédients dans le dum.

La radio était allumée. Elle était toujours allumée depuis juin — un filet de son continu, un murmure de fond, comme le bruit d’une rivière qu’on ne voit pas. La voix de All India Radio annonçait les préparatifs de l’indépendance, la date du transfert de pouvoir, les discours de Nehru, les silences de Jinnah. Le mot « Partition » revenait comme un refrain, mais le Nawab avait appris à l’écouter sans l’entendre, à le laisser passer à travers lui comme le vent passe à travers les moucharabiehs — filtré, adouci, réduit à un motif décoratif.

— Tu vas éteindre cette radio un jour ? dit Begum Tahira depuis la porte.

Elle se tenait dans l’encadrement, et la lumière de la terrasse derrière elle la découpait en ombre chinoise — une silhouette nette, droite, sans la moindre courbe de soumission. La Begum ne se tenait jamais penchée. La Begum ne s’appuyait jamais. La Begum était verticale comme un minaret, et tout aussi impossible à ignorer.

— La radio me tient compagnie, dit le Nawab.

— La radio te ment et tu la crois.

— C’est le principe de la compagnie.

La Begum ne sourit pas. Elle s’assit sur le bord du divan, ce qui chez elle était un acte d’intimité rare — la Begum ne s’asseyait pas sur les meubles du Nawab, elle avait ses propres meubles, ses propres pièces, sa propre géographie dans le bungalow, et quand elle franchissait la frontière entre ses espaces et ceux du Nawab, c’était toujours pour une raison.

— J’ai reçu une lettre de Farida à Karachi, dit-elle.

Le Nawab ne bougea pas. La montre sur sa poitrine montait et descendait avec sa respiration.

— Farida dit que Karachi se prépare. Que les maisons se vendent et s’achètent. Que les bonnes familles d’Hyderabad, de Delhi, de Lucknow arrivent. Que le Pakistan sera — elle chercha le mot exact que Farida avait utilisé — elle dit que le Pakistan sera « propre ».

— Propre, répéta le Nawab.

— Propre de quoi ? dit la Begum.

Ce n’était pas une question. C’était un couteau. Et le Nawab le sentit, parce que la Begum avait cette capacité rare de poser des questions qui étaient des réponses, des phrases interrogatives qui contenaient en elles-mêmes la dénonciation de ce qu’elles semblaient interroger, et « propre de quoi » signifiait que la Begum avait compris ce que Farida voulait dire par « propre », et qu’elle trouvait ça insupportable, et beau, et tentant, et honteux, tout en même temps.

— Nous ne partons pas, dit le Nawab.

— Je sais.

— Lucknow est notre ville.

— Je sais, dit la Begum. Mais notre ville est en train de devenir la ville de quelqu’un d’autre.

Le ventilateur tourna. La radio grésilla. La montre Jaeger-LeCoultre marqua une seconde, puis une autre, puis une autre, avec cette précision suisse qui n’avait rien à voir avec le temps de Lucknow, le temps de Lucknow étant un temps mou, un temps de sieste, un temps qui se distendait l’après-midi comme un chat au soleil et qui se contractait le soir comme un poing.

Le Nawab prit la main de sa femme. C’était un geste qu’il ne faisait presque jamais en dehors de leur chambre, un geste qui n’appartenait pas au répertoire du tehzeeb mais à un vocabulaire plus ancien, plus nu, un vocabulaire d’avant les manières, d’avant les formes, un vocabulaire de peau.

— On ne part pas, dit-il encore.

La Begum ne retira pas sa main. Mais elle ne la serra pas non plus. Elle la laissa là, dans la main du Nawab, comme on laisse un objet précieux dans un endroit qu’on n’est pas sûr d’être assez solide pour le porter.

* * *

En bas, dans sa chambre à l’arrière du bungalow — une chambre petite, blanche, avec une fenêtre qui donnait sur le mur du fond et un lit de corde qu’il avait lui-même tressé, Irfan n’avait pas non plus fait de sieste.

Il était assis devant le petit miroir accroché au mur et il se regardait — chose qu’il ne faisait jamais, ou si rarement que le miroir en était surpris. Il voyait un homme de quarante ans avec un visage marqué par la chaleur des tandoors, des yeux noirs sans particularité, une moustache qu’il taillait chaque vendredi, des joues creuses. Un visage de cuisinier. Un visage qui avait plus l’habitude d’être penché sur un plan de travail que de se regarder lui-même. Mais aujourd’hui il se regardait, et il se demandait — non, il ne se demandait pas, les questions étaient trop précises pour ce qu’il ressentait — il sentait quelque chose, une curiosité neuve à l’égard de son propre corps, comme si le regard de Mira sur ses mains l’avait rendu visible à lui-même.

Mira.

Il ne la voyait pas tous les jours. Certains jours, elle ne descendait pas à la cuisine, et ces jours-là avaient un goût différent, un grain plus sec, comme un biryani où il manquerait le safran — techniquement correct mais dépourvu de lumière. D’autres jours, elle venait tôt, à l’heure où il préparait le petit-déjeuner du Nawab — des parathas feuilletés, du halwa de semoule doré au ghee, un thé épais comme une promesse — et elle s’asseyait sur son tabouret et ne disait rien, et ce silence n’était pas un vide mais un tissu, quelque chose de tangible qu’ils tissaient ensemble, mot à mot absent, geste à geste retenu.

Puis il y avait les jours où elle parlait.

Ces jours-là, elle lui posait des questions sur les épices — pas des questions de cuisinière, des questions de quelqu’un qui voulait comprendre le monde à travers les épices, qui avait décidé que la grammaire de la réalité n’était pas faite de mots mais de saveurs, et qu’on pouvait déchiffrer l’existence avec une pincée de cumin et un bâton de cannelle. Elle voulait savoir pourquoi le curcuma tachait et pas le safran. Pourquoi l’ail changeait quand on le cuisait et pourquoi le gingembre restait le même. Pourquoi le clou de girofle anesthésiait la langue et pourquoi le piment la brûlait. Et Irfan répondait, pas avec des mots de science — il ne connaissait pas la science — mais avec des mots de corps, des mots de main, des mots d’expérience.

— Le piment ne brûle pas, disait-il. Le piment fait croire au corps qu’il brûle. C’est un menteur. Le meilleur menteur de la cuisine.

Et Mira, qui avait appris dans ses livres que la capsaïcine activait les mêmes récepteurs que la chaleur, trouvait l’explication d’Irfan plus juste que celle des chimistes, parce qu’elle contenait en elle-même la morale de l’histoire : que la réalité n’est pas ce qui est, mais ce que le corps croit.

Et la danse.

Il y avait eu un soir — un soir de juillet, la chaleur avait atteint un point où elle cessait d’être désagréable pour devenir hallucinatoire, un soir où l’air tremblait et où les murs du bungalow semblaient respirer — un soir où Irfan avait entendu les ghungroo.

Les ghungroo — les grelots de cheville des danseurs de Kathak. Un son métallique, précis, rapide. Tchak tchak tchak. Puis un silence. Puis encore : tchak tchak tchak tchak tchak, plus vite, comme un cœur qui s’emballe. Le son venait de l’étage, de la chambre de Mira. Elle dansait. Seule, la nuit, dans sa chambre de veuve, elle dansait le Kathak avec des grelots aux chevilles, et le son traversait le plancher, descendait les escaliers, se faufilait dans les couloirs, et arrivait dans la cuisine d’Irfan comme un message codé — un message qui disait : je suis vivante, je suis vivante, je suis vivante.

Il ne monta pas. Il n’alla pas voir. Il resta dans sa cuisine, les yeux fermés, et il écouta les ghungroo comme on écoute de la musique — non, comme on écoute la pluie, avec cette attention passive qui est la forme la plus pure de la présence, cette façon d’accueillir un son sans le chercher, sans le poursuivre, sans le retenir quand il s’arrête.

Le son s’arrêta.

Et le silence qui suivit fut un dum — un monde scellé, étanche, où quelque chose cuisait en secret, où les saveurs se mélangeaient sans témoin, et où le seul indice que quelque chose se passait était cette chaleur, cette chaleur insensée qui montait du sol, des murs, du corps, de tout.

* * *

Le soir, Irfan ouvrit le dum.

C’était un rituel. On ne pouvait pas ouvrir un dum n’importe comment. Il fallait casser le joint de pâte séchée avec le dos d’un couteau, d’un coup sec, et le geste devait être précis — trop faible, la pâte résistait ; trop fort, des morceaux tombaient dans le biryani. Puis on soulevait le couvercle, et c’était là, à cet instant exact, que tout se jouait. Quatre heures de cuisson aveugle, quatre heures de confiance, quatre heures pendant lesquelles le cuisinier avait abdiqué tout contrôle et laissé les éléments — le feu, la vapeur, le temps, les épices — faire leur travail sans surveillance.

Irfan souleva le couvercle.

La vapeur monta d’un coup, épaisse, parfumée, presque solide, un nuage de safran et de cardamome et de viande fondante et d’oignons caramélisés et de cette chose indéfinissable qui n’était pas la somme des parties mais leur transformation, leur devenir-autre, leur métamorphose en quelque chose qui n’existait pas avant et qui n’existerait plus après — parce que chaque dum était unique, chaque dum était un événement, et celui-ci, celui de ce soir d’août 1947, celui que personne ne mangerait jamais une deuxième fois, celui-ci sentait exactement comme ce moment de l’histoire : saturé, surchargé, prêt à exploser de saveur et de sens.

Le Nawab apparut dans la cuisine.

Il n’y venait presque jamais — la cuisine était le territoire d’Irfan, et le Nawab respectait les territoires, les siens comme ceux des autres, avec cette scrupulosité des aristocrates qui savent que le pouvoir le plus durable est celui qui connaît ses propres limites. Mais l’odeur l’avait attiré, l’odeur du dum ouvert, cette explosion olfactive qui traversait les murs et les étages et les conventions, et le Nawab se tenait en haut des quatre marches, exactement là où Mira s’était tenue la première fois, et son visage avait la même expression — un mélange de faim et d’émerveillement et de quelque chose d’autre, de plus profond, qu’on pourrait appeler la gratitude, cette gratitude muette que les hommes puissants n’expriment que devant ce qu’ils ne peuvent pas acheter.

— Ce sera ton meilleur, dit le Nawab.

— Huzoor, dit Irfan.

— Tu le sais, n’est-ce pas ? Tu le sens.

Irfan ne répondit pas. Mais oui, il le savait. Il le sentait. Ce dum avait quelque chose de différent, une densité supplémentaire, une profondeur qui ne venait pas des épices — les épices étaient les mêmes, les dosages étaient les mêmes, les gestes étaient les mêmes — qui venait d’ailleurs, de ce lieu invisible où les mains du cuisinier rencontrent son état intérieur et où l’état intérieur modifie le goût aussi sûrement que le sel modifie l’eau.

Et son état intérieur, ce soir-là, était un dum lui-même — scellé, fiévreux, en train de cuire.

Le Nawab descendit les marches. Il s’approcha du récipient ouvert. Il se pencha. Il inspira.

— Tu sais ce que c’est, dit-il sans lever les yeux, ce goût en plus ?

— Non, Huzoor.

— Menteur.

C’était le deuxième « menteur » que le bungalow lui adressait en quelques semaines, et cette fois c’était le Nawab, et le mot n’avait rien de sévère — il était tendre, presque complice, le « menteur » d’un homme qui reconnaît chez un autre le même art qu’il pratique lui-même depuis toujours : l’art de ne pas dire, l’art du dum, l’art de sceller ce qui brûle et de sourire comme si tout était froid.

Chapitre 5 — Chikankari

La brodeuse s’appelait Noor, et elle était aveugle.

Pas aveugle de naissance — aveugle d’usage. Quarante ans de broderie chikankari sur mousseline blanche avaient usé ses yeux comme l’eau use la pierre, lentement, par couches, avec une patience géologique. Elle avait commencé à broder à huit ans, dans l’atelier de sa mère, qui l’avait appris de sa mère, qui l’avait appris de la sienne, et quelque part dans cette chaîne de femmes et de fils, les yeux avaient cessé de voir les couleurs puis les formes puis les contours, et il ne restait plus que le toucher — mais quel toucher. Les doigts de Noor lisaient le tissu comme d’autres lisent le braille, et les motifs qu’elle brodait avaient cette qualité étrange des choses faites sans regard : ils étaient plus justes que les motifs des voyantes, plus réguliers, plus profonds, comme si l’absence de vue avait libéré dans ses mains une intelligence supérieure, un sens du beau qui ne dépendait pas de la vérification mais de la foi.

Elle était venue au bungalow pour broder le trousseau d’Amina, la cousine du Nawab dont le mariage était prévu en septembre. Elle était assise dans la cour, sous le frangipane de Bansi Lal, et autour d’elle la mousseline blanche se déployait comme une mer de lait. Ses doigts allaient et venaient, tirant le fil blanc à travers le tissu blanc, et le résultat était un fantôme de broderie, une broderie qu’on ne voyait pas à moins de pencher le tissu vers la lumière, de le faire jouer dans le soleil, de le tourner et le retourner jusqu’à ce que les motifs apparaissent — des fleurs, des feuilles, des paons, des treillis — comme des secrets qu’on ne peut lire que dans la lumière rasante.

Blanc sur blanc.

C’était le principe même de la chikankari, et c’était le principe même de Lucknow. On brodait des motifs invisibles sur un tissu déjà blanc. On cachait la beauté dans la beauté. On superposait le silence au silence, l’élégance à l’élégance, le non-dit au non-dit, jusqu’à ce que l’accumulation de ces couches invisibles produise une densité palpable, une épaisseur paradoxale du vide, et que le tissu blanc brodé de blanc soit incomparablement plus riche que n’importe quel tissu coloré — parce que la couleur impose, tandis que le blanc invite, et que l’invitation est toujours plus puissante que l’injonction.

Mira s’assit à côté de Noor.

Elle ne le fit pas par hasard. Depuis quelques semaines, Mira avait pris l’habitude de graviter autour des artisans du bungalow avec cette curiosité vorace qui était sa façon d’habiter le monde — elle avait passé des heures avec Irfan dans la cuisine, des heures avec Bansi Lal dans le jardin, et maintenant elle s’asseyait à côté de la brodeuse aveugle et la regardait ne pas voir ce qu’elle faisait.

— Vous ne regardez jamais votre travail ? demanda Mira.

— Pourquoi regarder ce que les doigts savent ? dit Noor.

Sa voix avait la placidité des gens qui ont traversé la perte et qui en sont revenus, non pas intacts mais transformés, comme un métal qui a traversé le feu et qui en ressort plus dur et plus souple à la fois.

— Mais comment savez-vous que c’est beau ?

— Je ne sais pas que c’est beau. Je sais que c’est juste. La beauté, c’est vous qui la voyez. Moi, je fais le juste.

Mira resta silencieuse un moment. Puis elle tendit la main et toucha le tissu brodé. Sous ses doigts, les motifs apparurent — des reliefs minuscules, des creux et des bosses si subtils qu’un toucher moins attentif les aurait confondus avec les irrégularités naturelles du tissu. Elle ferma les yeux et lut la broderie comme Noor la faisait — avec les doigts. Et ce qu’elle lut la bouleversa, parce que c’était plus beau les yeux fermés qu’à la lumière, c’était un paysage entier de fleurs et de feuillages qui n’existait que sous la pulpe des doigts, un jardin secret, un jardin tactile, et elle comprit soudain que Noor n’avait rien perdu en perdant la vue — elle avait gagné un monde que les voyants ne soupçonnaient pas.

— C’est comme la cuisine d’Irfan, dit Mira sans s’en rendre compte.

— Ah, dit Noor. Le cuisinier.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde connaît Irfan. Pas besoin d’yeux pour ça. L’odeur suffit. Quand il passe dans la cour, l’air change. Il y a un avant et un après son passage, comme il y a un avant et un après la pluie.

Mira ne répondit pas. Elle avait rougi, et elle était reconnaissante que Noor ne puisse pas le voir — mais les aveugles perçoivent les rougeurs autrement, par la chaleur qui irradie de la peau, par le léger changement de respiration, par ce silence particulier qui suit les phrases qui touchent trop près, et Noor sourit, d’un sourire qui ne demandait rien, qui ne jugeait rien, qui se contentait de reconnaître.

— Le blanc sur blanc, dit Noor en reprenant son aiguille, c’est la chose la plus difficile. Plus difficile que la couleur. Plus difficile que l’or. Parce qu’il n’y a nulle part où se cacher. Quand on brode du rouge sur du bleu, les erreurs disparaissent dans le contraste. Mais du blanc sur du blanc — chaque point se voit. Chaque tremblement de la main. Chaque hésitation. Le blanc pardonne rien.

Elle tira le fil. Il glissa dans le tissu avec un murmure soyeux, presque inaudible.

— Mais le blanc pardonne tout, ajouta-t-elle. C’est son autre secret.

* * *

Le professeur Trivedi revint au bungalow le lendemain, avec les feuillets du manuscrit dans une sacoche de cuir qui avait connu des jours meilleurs.

Il avait la tête de quelqu’un qui n’a pas dormi — non pas fatigué mais exalté, avec cette fièvre particulière des universitaires qui croient avoir trouvé quelque chose et qui ont peur d’y croire, parce que croire serait trop beau, et que les choses trop belles, dans le monde universitaire, se révèlent généralement fausses.

Le Nawab le reçut dans son bureau — une pièce au premier étage dont les fenêtres donnaient sur le jardin de Bansi Lal et dont les murs étaient couverts de rayonnages où s’entassaient des livres en ourdou, en persan, en anglais et en hindi, dans un désordre qui était en réalité un ordre personnel, un système de classification dont le Nawab seul possédait la clé et qui obéissait non pas à l’alphabet ni au sujet mais au plaisir — les livres qu’il aimait le plus étaient le plus près de sa main, et ceux qu’il n’avait pas encore lus étaient en hauteur, dans l’attente, comme des promesses.

— Alors ? dit le Nawab.

Le professeur Trivedi posa la sacoche sur le bureau. Ses mains tremblaient, et il ne les cachait pas — un autre homme les aurait cachées, par fierté ou par pudeur, mais Trivedi était un homme dont la transparence était la forme de courage, et ses mains tremblantes disaient : ce que je vais vous montrer me bouleverse, et je ne suis pas honteux d’être bouleversé.

— L’écriture, dit Trivedi. J’ai comparé l’écriture avec les manuscrits connus. La graphie. Les habitudes — les ratures, les ajouts en marge, la façon de former les ka et les ga.

— Et ?

— Ce n’est pas concluant. Ce n’est jamais concluant, avec les manuscrits. Il faudrait une expertise graphologique complète, une analyse du papier, de l’encre. Mais…

Le Nawab attendait. La montre sur la commode — pas la Reverso, une Omega Seamaster, la montre des conversations sérieuses — marquait les secondes avec une indifférence mécanique.

— Mais ce sont des pages de fiction, continua Trivedi. Un texte narratif. Un début de récit. Et le style — le style, Nawab Sahab, le style est…

Il ne finit pas sa phrase. Il ouvrit la sacoche et en sortit les feuillets avec la délicatesse d’un homme qui manipule un oiseau blessé. Le papier était jaune, cassant aux bords, avec cette odeur de vieux papier indien — un mélange de coton et de poussière et de quelque chose d’indéfinissable, l’odeur du temps passé à l’abri, l’odeur d’un texte qui a attendu.

— Lisez, dit Trivedi.

Le Nawab chaussa ses lunettes — des lunettes rondes, en écaille, qu’il portait avec une élégance qui transformait la presbytie en accessoire de mode — et il lut.

Il lut lentement. Il lut deux pages, puis trois, puis cinq. Puis il posa les feuillets, ôta ses lunettes, et regarda Trivedi.

— C’est beau, dit-il.

— Oui.

— C’est Premchand ?

— Je ne sais pas. C’est… c’est le Premchand de la fin. Le Premchand d’après Godan. Plus sombre. Plus lucide. Plus…

— Plus triste ?

— Non. Plus tendre.

Le manuscrit racontait l’histoire d’un joueur de sitar qui perd progressivement l’ouïe. Pas d’un coup — lentement, note après note, fréquence après fréquence, comme si la musique se retirait de lui comme la mer se retire du rivage, en laissant derrière elle des flaques de plus en plus petites. Le joueur continue de jouer. Il joue de mémoire, il joue par le toucher, il joue avec ses os et ses dents et la vibration de ses côtes, et la musique qu’il produit — que personne n’entend, que lui-même n’entend plus — est la plus belle musique jamais jouée, parce qu’elle est libérée de l’oreille, libérée du jugement, libérée de tout ce qui n’est pas le geste pur.

— C’est la même histoire que Noor, murmura le Nawab.

— Pardon ?

— La brodeuse. La brodeuse aveugle qui brode mieux que les voyantes. C’est la même histoire.

Trivedi resta silencieux. Le parallèle ne lui avait pas échappé, mais il n’avait pas voulu le formuler, parce que les universitaires préfèrent les connexions qui se font dans l’esprit de l’auditeur plutôt que dans la bouche du conférencier — c’est plus élégant, c’est plus lucknowi.

— Que fait-on ? demanda le Nawab.

— On peut le faire authentifier. Il y a un expert à Allahabad. Un autre à Bénarès. Ça prendra du temps.

— Du temps, répéta le Nawab, et le mot sonna étrangement dans sa bouche, comme si le temps était une denrée dont il n’était plus sûr de disposer. Le temps.

Il rangea les feuillets dans le tiroir de son bureau. Le tiroir qui ne fermait pas à clé.

— En attendant, dit-il, on n’en parle pas.

— Bien sûr, dit Trivedi.

Mais ils en parlèrent, naturellement. Pas en public — jamais en public, le tehzeeb interdisait la vantardise — mais en privé, à demi-mot, par allusions, par le biais de ces conversations obliques qui étaient la spécialité de Lucknow et qui permettaient de dire tout sans rien dire, et bientôt le mushaira du mardi savait, et le docteur Pestonji savait, et Mumtaz Begum savait, et la rumeur circula dans le bungalow comme le parfum du jasmin dans le jardin de Bansi Lal — partout à la fois, impossible à localiser, impossible à ignorer.

* * *

Irfan l’apprit par Mira.

Elle descendit un soir à la cuisine avec les yeux de quelqu’un qui vient de lire quelque chose de bouleversant — non, qui vient d’entendre parler de quelque chose de bouleversant, ce qui est différent, parce que la chose lue vous appartient tandis que la chose entendue vous traverse, et Mira avait l’air traversée.

— Il y a un manuscrit, dit-elle.

Irfan éminçait des oignons. Les larmes coulaient, et c’était commode — les larmes d’oignon sont les seules larmes qui ne demandent aucune explication.

— Un manuscrit trouvé dans les murs du bungalow, continua Mira. Le professeur Trivedi pense que c’est peut-être Premchand.

— Premchand, répéta Irfan.

Il ne connaissait pas bien Premchand. Il connaissait le nom, comme tout le monde à Lucknow connaissait le nom — Premchand, le grand écrivain, le Dickens hindi, celui qui avait raconté la vie des pauvres avec une compassion qui n’était jamais de la pitié. Mais Irfan n’avait pas lu Premchand. Irfan ne lisait pas beaucoup. Non par manque d’intelligence — son intelligence était immense, mais elle passait par d’autres canaux, d’autres sens, d’autres grammaires — mais par manque de temps, parce qu’un rakabdar qui cuisine pour un Nawab n’a pas de temps pour les livres, et aussi par manque de cette confiance particulière qui permet aux gens de milieux modestes de s’asseoir avec un livre et de se sentir légitimes.

— Il est mort en 1936, dit Mira. L’année de la construction du bungalow.

— Alors le manuscrit a toujours été là.

— Oui. Dans les murs. Depuis le premier jour.

— Comme les épices dans le dum, dit Irfan.

Mira le regarda. Et ce regard — ce regard qu’elle avait parfois, ce regard qui ne glissait pas sur les choses mais qui s’y enfonçait, qui creusait, qui cherchait sous la surface quelque chose que la surface ne montrait pas — ce regard s’arrêta sur Irfan, sur son visage penché sur les oignons, sur ses mains qui émincaient avec cette régularité hypnotique, et elle dit :

— Irfan. Vous êtes un poète.

Il rit. Pas de gêne — de surprise. Personne ne l’avait jamais appelé poète. Cuisinier, oui. Artisan, oui. Serviteur, bien sûr. Mais poète — le mot lui allait comme un vêtement d’emprunt, trop beau pour lui, fait pour quelqu’un d’autre.

— Les poètes écrivent, dit-il. Moi, je cuisine.

— C’est la même chose.

— Non. Un poème reste. Un plat disparaît.

— Un poème aussi disparaît, dit Mira. Il disparaît dans celui qui le lit. Il est mangé, digéré, transformé. Et ce qui reste, ce n’est pas le poème — c’est ce que le poème a fait à celui qui l’a lu. C’est exactement pareil avec vos galouti.

Les oignons étaient émincés. Irfan essuya ses yeux avec le dos de la main. Il la regarda — vraiment, pas à la dérobée, pas par cet angle de vue oblique qui était devenu son habitude, mais de face, yeux dans les yeux, et ce regard frontal, dans cette cuisine en contrebas, entre un homme qui tenait un couteau et une femme qui tenait une idée, ce regard avait la même densité que le dum au moment où l’on soulève le couvercle : saturé, chargé, prêt.

— Vous récitez des vers le soir, dit-il. Je vous entends.

— Vous écoutez ?

— J’entends. La cuisine entend tout. Les murs sont minces.

— Qu’est-ce que vous entendez d’autre ?

La question était un piège, et ils le savaient tous les deux. « Qu’est-ce que vous entendez d’autre » signifiait : est-ce que vous entendez les ghungroo ? Est-ce que vous entendez mes pas de danse ? Est-ce que vous m’entendez vivre, la nuit, dans ma chambre de veuve, est-ce que vous m’entendez refuser de mourir ?

— J’entends les grelots, dit Irfan.

Et c’était fait. La broderie était visible. Le blanc avait été nommé sur le blanc, et maintenant ils ne pouvaient plus prétendre ne pas voir, l’un et l’autre, le motif qu’ils étaient en train de dessiner — ce motif impossible, cet amour blanc sur blanc, cet amour sans couleur et sans nom qui n’existait que dans la lumière rasante, quand on penchait le tissu de leur histoire dans le soleil couchant de Lucknow et qu’on le faisait jouer entre ses doigts.

— Je danse pour ne pas devenir folle, dit Mira.

— Je cuisine pour la même raison, dit Irfan.

Puis ils se turent, et le silence qui s’installa entre eux n’était plus le silence du début — ce silence de découverte, prudent, tâtonnant — mais un silence d’après, un silence qui avait traversé le feu, un silence de dum ouvert, un silence qui sentait le safran et la cardamome et le jasmin de Bansi Lal et le kewra de la première fois et les cent soixante et une épices des galouti, et toutes les broderies invisibles de Noor, et toutes les pages du manuscrit endormi dans les murs, et toute la chaleur de cet été 1947 qui ne voulait pas finir.

Dehors, les nouvelles du Pendjab arrivaient.

Elles arrivaient par la radio, par les lettres, par les voyageurs qui passaient par Lucknow et qui racontaient des choses que les gens du bungalow écoutaient avec le même mélange d’horreur et d’incrédulité qu’on éprouve devant un cauchemar fait par quelqu’un d’autre — réel mais distant, terrible mais abstrait, comme un incendie qu’on voit par la fenêtre d’un train et qui ne brûle pas notre maison. Les trains du Pendjab arrivaient chargés de morts. Les colonnes de réfugiés s’étiraient sur les routes comme des rivières humaines. Des villages entiers avaient été vidés, brûlés, effacés, et les mots pour décrire ce qui se passait là-bas n’existaient pas encore — ils seraient inventés plus tard, par les historiens, par les romanciers, par ceux dont le métier est de trouver des mots pour l’innommable.

Mais à Lucknow, rien.

Lucknow ne brûlait pas. Lucknow servait du thé. Lucknow brodait du blanc sur blanc. Lucknow préparait un mariage. Et cette normalité n’était pas de l’indifférence — c’était du dum pukht. C’était une cocotte scellée. Tout ce qui devait exploser explosait en silence, sous le couvercle, et le couvercle tenait, et il tiendrait peut-être, ou peut-être pas, mais pour l’instant il tenait, et le parfum qui s’en échappait — par les fissures, par les interstices, par les silences entre les phrases — ce parfum était à la fois délicieux et inquiétant, comme tout ce qui cuit sans qu’on puisse le voir.

Noor brodait dans la cour.

Blanc sur blanc.

Et personne ne savait ce que les mains aveugles écrivaient dans le tissu — personne sauf le tissu lui-même, et le tissu gardait le secret, comme les murs gardaient le manuscrit, comme la cuisine gardait l’amour, comme Lucknow gardait tout, dans ses plis, dans ses replis, dans cet art immémorial de cacher les choses les plus précieuses à l’endroit exact où tout le monde pouvait les voir.

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