Blanc sur blanc
Blanc sur blanc
Deuxième mouvement
DEUXIÈME MOUVEMENT — L’Ouverture
Chapitre 6 — Zarda
Le mariage d’Amina dura trois jours, et pendant trois jours le bungalow cessa d’être un bungalow pour devenir un animal — un animal chaud, bruyant, affamé, couvert de guirlandes de jasmin et de roses et de bougainvilliers coupés par Bansi Lal, qui avait sacrifié ses plus belles branches sans une plainte, parce que Bansi Lal comprenait que les fleurs n’atteignaient leur plénitude qu’au moment où on les coupait, et que la beauté du jardin n’était jamais aussi grande que lorsqu’elle quittait le jardin pour entrer dans la vie des gens.
Irfan n’avait pas dormi.
Trois jours sans dormir, ou presque — des sommeils arrachés d’une heure, de deux heures, le corps effondré sur le lit de corde à l’aube pendant que les marmites refroidissaient, puis le réveil avant le soleil, avant les perroquets, avant le premier appel à la prière, et retour dans la cuisine en contrebas, et le feu, et les mains, et le bruit du couteau, tok tok tok tok, et le monde recommençait.
Il dirigeait une armée. Huit cuisiniers supplémentaires avaient été engagés pour les trois jours — des hommes venus de la vieille ville, de Chowk et d’Aminabad, des spécialistes du kebab, du biryani, du korma, chacun avec ses gestes, ses manies, ses secrets jalousement gardés et ses rivalités à peine voilées. Irfan les commandait comme un chef d’orchestre commande des solistes — sans élever la voix, parce qu’un rakabdar qui crie est un rakabdar qui a perdu le contrôle, et le contrôle était la seule chose qu’Irfan ne perdait jamais, la seule chose qu’il maîtrisait aussi bien que ses épices, aussi bien que ses mains, aussi bien que tout sauf peut-être cette chose nouvelle qui s’était installée en lui et qui n’obéissait à aucune recette.
Le premier jour fut le Mehndi.
Les femmes se rassemblèrent dans la cour intérieure — celle du premier étage, la cour des femmes, là où les hommes n’entraient pas sauf le jardinier et le cuisinier, parce que le jardinier et le cuisinier étaient des fonctions avant d’être des hommes, et les fonctions avaient accès aux lieux que les hommes n’avaient pas. Irfan monta les plateaux. Des samosas en demi-lune croustillants comme des rires, des jalebis spiralées dorées ruisselant de sirop, des barfi au lait concentré découpés en losanges parfaits — et au centre de tout, sur un plateau de cuivre qu’il avait poli jusqu’à ce que le métal reflète les visages comme un miroir déformant, le zarda.
Le zarda — ce riz sucré, teint en jaune safran, parsemé d’amandes effilées et de raisins secs gonflés au ghee, parfumé de cardamome et de clou de girofle, couvert de feuilles d’argent si fines qu’elles tremblaient au moindre souffle — le zarda était le plat du bonheur. On ne le servait qu’aux mariages, aux naissances, aux fêtes. C’était un plat de joie obligatoire, un plat qui disait : aujourd’hui, le malheur n’a pas le droit d’entrer. Et la couleur — ce jaune intense, ce jaune qui n’était pas un jaune mais un cri, un éclat, un soleil posé dans l’assiette — la couleur faisait son travail, elle chassait tout ce qui n’était pas la joie, elle occupait tout l’espace visuel, et devant un zarda bien fait, même les gens tristes souriaient, parce que le jaune ne laissait pas le choix.
Les femmes chantèrent. Des chansons de mariage, anciennes, transmises de mère en fille, avec des paroles grivoises que les femmes mariées murmuraient en gloussant et que les jeunes filles faisaient semblant de ne pas comprendre. La mehndi — le henné — était appliquée sur les mains et les pieds d’Amina par une vieille spécialiste venue de Nakhas, dont les doigts dessinaient sur la peau des motifs d’une complexité hallucinante — des paons, des mangues, des treillis de fleurs — et ces motifs, comme la chikankari, ne prendraient leur couleur définitive qu’avec le temps, en s’oxydant, en fonçant, et la tradition voulait que plus la mehndi était foncée, plus le mari aimerait sa femme, de sorte que les futures mariées gardaient le henné le plus longtemps possible, dormaient avec des gants de tissu, évitaient l’eau, faisaient tout pour que la couleur prenne, pour que l’amour prenne, pour que la promesse tienne.
Mira était parmi les femmes.
Irfan la vit quand il monta un deuxième plateau de jalebis. Elle portait un sari d’un vert profond — pas le blanc de veuve, le vert, et ce changement de couleur avait quelque chose de violent et de magnifique, comme si elle avait décidé de renaître, de se repeindre, de s’arracher au blanc pour plonger dans la couleur avec la même énergie qu’elle mettait dans tout — la danse, les questions, le rire, la descente aux cuisines, la vie. Le vert lui donnait une peau plus chaude, des yeux plus grands, des gestes plus amples, et les femmes autour d’elle — qui la jugeaient, bien sûr, parce que les femmes de la maisonnée jugeaient toujours la veuve qui osait porter du vert, mais qui la jugeaient en silence, avec cette élégance du jugement qui est la spécialité des femmes de bonne famille — les femmes autour d’elle ne pouvaient pas s’empêcher de la regarder, parce que Mira en vert était une chose qu’on regardait, comme on regarde un feu, pas pour la chaleur mais pour le mouvement.
Elle chantait avec les autres. Elle frappait des mains. Et quand vint le moment de danser — parce que dans les mariages lucknowis, après les chansons viennent les danses, et après les danses viennent d’autres chansons, et le tout forme une boucle infinie de bruit et de joie qui tourne sur elle-même comme un derviche — quand vint le moment de danser, Mira se leva.
Elle se leva, et le cercle des femmes s’ouvrit.
Elle n’avait pas ses ghungroo — c’était un mariage, pas un récital — mais ses pieds nus sur le sol de la terrasse firent le même bruit, presque, un claquement sourd, régulier, et son corps commença à bouger avec cette précision qui n’appartenait qu’au Kathak, cette danse qui n’était pas un épanchement mais une géométrie, pas un abandon mais un contrôle, chaque mouvement calculé, chaque geste hérité de cinq siècles de tradition, les mains qui racontaient une histoire sans mots, les yeux qui suivaient les mains comme des oiseaux suivent le vent, les pieds qui frappaient le sol comme un cœur bat — non pas parce qu’il le décide, mais parce qu’il ne peut pas faire autrement.
Elle tournait.
Le Kathak est l’art de la rotation. Les chakkars — les tours — sont le sommet de la danse, le moment où le corps cesse d’être un corps pour devenir un axe, un pivot, un centre autour duquel le monde tourne, et non l’inverse. Mira tourna, lentement d’abord, les bras ouverts, le regard fixé sur un point invisible, puis plus vite, et plus vite encore, et son sari vert se déploya autour d’elle comme une corolle, comme les pétales d’une fleur verte en train d’éclore, et les femmes battirent des mains en rythme, et la vieille Mumtaz Begum, qui était venue pour le mariage et qui connaissait le Kathak mieux que personne parce qu’elle avait vu danser les dernières héritières du gharana de Lucknow, Mumtaz Begum murmura : « Mashallah. »
Irfan, en bas, dans la cuisine, entendit les battements de mains.
Il entendit le rythme s’accélérer. Il entendit les cris de joie. Il entendit, ou crut entendre, le claquement des pieds de Mira sur la pierre. Et ses mains — ses mains qui pétrissaient la pâte des sheermal pour le dîner — ses mains prirent le rythme, le même rythme, et il pétrit en mesure, tok tok tok, comme un musicien accompagne un danseur qu’il ne voit pas, guidé par le son seul, par l’intuition seule, par cette connexion souterraine qui existait entre eux et qui n’avait besoin ni de mots ni de regards pour fonctionner.
* * *
Le deuxième jour fut le Nikah.
La cérémonie religieuse eut lieu dans le grand salon, et l’imam de la mosquée voisine — un vieil homme doux dont la barbe blanche ressemblait à une méduse échouée — prononça les paroles avec cette lenteur qui était le propre des gens de foi, cette lenteur qui n’était pas de l’hésitation mais de la révérence, chaque mot pesé, chaque syllabe habitée, parce que les mots du Nikah n’étaient pas des mots ordinaires, c’étaient des mots qui changeaient la réalité, qui faisaient passer deux personnes d’un état à un autre, comme le feu faisait passer la viande du cru au cuit.
Amina était belle. Belle de cette beauté particulière des mariées indiennes, qui n’est pas la beauté du corps mais la beauté de l’accumulation — le henné sur les mains, le kajal autour des yeux, les bijoux en or qui pesaient sur le cou et les poignets, le lehnga rouge si lourd de broderies qu’il fallait deux servantes pour le porter, et par-dessus tout le poids des attentes, des traditions, des prières de toute une famille concentrées en un seul corps, en un seul jour, en un seul oui.
Le marié venait de Delhi. C’était un ingénieur, un homme moderne, avec une moustache mince et un costume occidental sous le sherwani de cérémonie, et son regard avait cette timidité des hommes qui savent qu’ils sont regardés et qui ne savent pas quoi faire de ce regard. Le Nawab l’avait choisi avec soin — pas trop riche, pas trop pauvre, pas trop religieux, pas trop moderne, un homme du milieu, un homme de compromis, un homme qui saurait naviguer dans le nouveau monde qui se dessinait sans perdre pied dans l’ancien.
Le repas du Nikah fut le sommet de la carrière d’Irfan — non, le sommet provisoire, car un cuisinier n’a pas de sommet, un cuisinier est une montagne qui ne cesse de pousser, et chaque repas est un faux sommet qui cache le suivant. Mais ce repas-là avait quelque chose d’extraordinaire. Vingt-quatre plats, servis en cinq services, avec cette chorégraphie que seul Irfan pouvait diriger — les entrées d’abord, les shami kebabs et les kakori, puis les plats de résistance, le nihari et le korma et le qorma-e-shahi, puis le biryani que personne ne toucherait avant l’arrivée du marié parce que le biryani du mariage était un biryani sacré, un biryani de serment, et manger le biryani avant l’heure aurait été un sacrilège culinaire pire qu’une faute de protocole.
La nourriture circulait dans le bungalow comme le sang dans un corps. Les serviteurs montaient et descendaient les quatre marches de la cuisine avec des plateaux de cuivre qui luisaient sous les lanternes, et les odeurs se mêlaient, se superposaient, se contredisaient parfois — le sucré du zarda contre le piquant du korma, la douceur du sheermal contre la violence du mirch —, et le bungalow tout entier vibrait de cette énergie alimentaire, cette énergie qui est la plus ancienne des énergies humaines, plus ancienne que la parole, plus ancienne que la musique, plus ancienne que l’amour peut-être, parce que l’amour a besoin de mots ou de gestes pour exister, tandis que la nourriture existe toute seule, dans sa matière, dans son parfum, dans la chaleur qu’elle dégage.
* * *
Le troisième jour fut le Walima.
Le festin du lendemain, donné par la famille du marié. Mais comme la famille du marié était de Delhi et que le mariage avait lieu à Lucknow, c’était encore le Nawab qui recevait, c’était encore Irfan qui cuisinait, et c’était encore le bungalow qui accueillait, parce que le bungalow accueillait toujours, c’était sa fonction, sa vocation, son instinct — accueillir.
Ce soir-là, les hommes et les femmes mangèrent ensemble — une liberté que le Nawab s’autorisait pour le Walima, parce que le Walima était une fête de réconciliation, de réunion, et séparer les sexes au Walima aurait été contraire à son esprit. Les gaddi furent disposés dans le jardin de Bansi Lal, sous les lanternes, et le jasmin exhalait son parfum du soir, et les étoiles de septembre commençaient à percer le ciel de Lucknow comme des trous d’épingle dans un tissu noir.
Mira était assise entre Mumtaz Begum et la femme du docteur Pestonji, et elle portait cette fois un sari d’un orange brûlé qui lui donnait l’air d’une flamme — une flamme calme, posée, une flamme de lampe à huile, pas d’incendie. Et Irfan la voyait — il la voyait à chaque passage entre la cuisine et le jardin, à chaque plateau qu’il portait, à chaque plat qu’il servait, et chaque fois qu’il la voyait c’était la même chose : un arrêt, une suspension, un demi-battement de cœur en trop, et puis le mouvement reprenait, les mains reprenaient, le monde reprenait.
Vers minuit, quand les convives étaient repus et que les conversations avaient atteint ce stade de langueur qui suit les grands repas, quand les corps s’alanguissaient sur les gaddi et que les voix baissaient d’un ton, comme si le volume lui-même digérait, le Nawab demanda à Riyaz de réciter.
Le jeune poète était là. Il avait été invité au mariage comme on invite un épice dans un plat — pas pour dominer, mais pour relever. Il se leva, et la lumière des lanternes lui fit un visage de prophète — anguleux, affamé, brûlant. Et il récita.
Ce n’était pas un ghazal de mariage. Ce n’était pas un ghazal d’amour. C’était un ghazal de naissance — la naissance d’un pays, de deux pays, de la douleur et de la joie mêlées, inséparables, comme le sucre et le safran dans le zarda. Les vers étaient beaux et ils étaient cruels, et le Nawab écouta sans bouger, et Begum Tahira écouta sans bouger, et les invités écoutèrent sans bouger, et même le vent sembla s’arrêter, et même le jasmin sembla retenir son parfum, et dans cette suspension le monde tint un instant, un seul instant, en équilibre entre ce qui avait été et ce qui allait être.
Puis quelqu’un applaudit, et le charme se brisa, et les conversations reprirent, et le thé arriva, et les paan furent distribués, et la vie recommença à couler comme elle coulait toujours à Lucknow — lentement, avec grâce, avec ce refus de se presser qui était la dernière forme de résistance contre un monde qui accélérait.
Irfan, dans sa cuisine, lava les derniers cuivres à deux heures du matin.
Il était seul. Les huit cuisiniers supplémentaires étaient partis. Les serviteurs dormaient. Le bungalow ronflait de la respiration collective de cinquante convives endormis dans les chambres d’amis, sur les terrasses, dans le jardin même pour certains qui avaient préféré dormir sous les étoiles plutôt que dans des lits.
Il lavait, et ses mains lui faisaient mal — trois jours de couteau, de feu, de cuivre brûlant — et cette douleur était bonne, honnête, une douleur qui avait un sens, qui était le prix de quelque chose, et il la portait comme un bijou qu’on ne montre pas.
Un bruit dans l’escalier.
Des pieds nus sur la pierre. Des pieds qui connaissaient les marches.
Mira descendit. Elle portait un châle sur son sari orange, et ses cheveux étaient défaits, et elle avait ce visage qu’ont les gens après une longue fête — un visage ouvert, fatigué, sans défense, un visage d’après les masques.
Elle ne dit rien. Elle prit un torchon et commença à essuyer les cuivres qu’Irfan avait lavés.
Ils travaillèrent en silence. Côte à côte. Leurs mains se frôlèrent une fois sur l’anse d’une marmite, et le frôlement dura une seconde de trop — pas assez pour qu’on le remarque, trop pour qu’on l’oublie. Et cette seconde de trop, cette seconde excédentaire, cette seconde qui n’avait rien à faire là et qui s’était glissée entre eux comme une épice clandestine dans un mélange canonique, cette seconde changea la température de la cuisine, la modifia d’un degré, d’un demi-degré, juste assez pour que l’air ne soit plus tout à fait le même, pour que le silence ne soit plus tout à fait le même, pour que rien ne soit plus jamais tout à fait le même.
— C’était un beau mariage, dit Mira.
— C’était un bon repas, dit Irfan.
— C’est la même chose, non ?
— Non. Un mariage, c’est une promesse. Un repas, c’est une preuve.
Elle rit. Ce rire de gorge, ce rire rauque. Ce rire qui était devenu, en quelques semaines, le son le plus nécessaire de la vie d’Irfan — plus nécessaire que le tok tok tok du couteau, plus nécessaire que le grésillement du ghee dans le tawa, plus nécessaire que tous les sons de la cuisine qui avaient été jusqu’ici sa musique, son langage, sa raison.
Ils finirent d’essuyer les cuivres. Mira posa le torchon. Irfan accrocha les casseroles. Et ils restèrent là un moment, debout dans la cuisine propre, avec entre eux l’odeur des trois jours de fête — une odeur composite, feuilletée, une odeur qui contenait toutes les autres odeurs comme le zarda contenait toutes les couleurs, et qui ne disparaîtrait pas avant des jours, peut-être des semaines, parce que les murs de la cuisine absorbaient les odeurs comme les murs du bungalow absorbaient les histoires, et rien ne se perdait jamais vraiment dans cette maison, tout restait, couche sur couche, strate sur strate, blanc sur blanc.
Chapitre 7 — Nihari
Le nihari est un plat qui commence la nuit.
On prend l’agneau — pas n’importe quelle pièce, le jarret, là où l’os est le plus épais et la moelle la plus généreuse — et on le met dans un récipient de terre avec de l’eau, des oignons frits jusqu’au brun, et un mélange d’épices qu’on appelle le potli masala, parce qu’il est enfermé dans un petit sac de mousseline comme un secret dans une enveloppe. Et puis on attend. On attend toute la nuit. Le feu doit être si bas qu’on ne le voit presque pas — une braise, un murmure, le souvenir d’un feu plutôt qu’un feu. L’eau frémit sans bouillir. La viande cuit sans rôtir. Les épices diffusent sans se dissoudre. Et au matin — au matin, quand la nuit a fait son travail, quand toutes les choses secrètes se sont produites dans l’obscurité du récipient, quand les fibres de la viande se sont rendues et que l’os a donné sa moelle et que le gras a fondu en un liquide doré, onctueux, profond — au matin, le nihari est prêt.
C’est un plat d’aube. Les gens de Lucknow le mangent au petit-déjeuner, ce qui scandalise le reste de l’Inde, parce que manger un ragoût de viande à six heures du matin, quand le corps sort à peine du sommeil et que l’estomac est encore tendre comme un enfant, cela semble barbare, excessif, insensé. Mais les gens de Lucknow ne voient pas les choses ainsi. Pour eux, le nihari au petit-déjeuner est un acte de courage — on commence la journée par le plus fort, par le plus riche, par le plus dense, et tout ce qui vient après ne peut être que léger. C’est aussi un acte de mémoire : le nihari se mangeait à l’aube parce que les nawabs, qui restaient éveillés toute la nuit à écouter de la musique et à réciter des ghazals, avaient besoin d’un plat qui les ancre dans le jour, qui les ramène de la poésie à la terre, du rêve à la viande.
Irfan avait mis le nihari à cuire à minuit, après que Mira était remontée, après que les cuivres avaient été essuyés, après que la cuisine avait retrouvé cette propreté vide qui est à la cuisine ce que le silence est à la musique — la condition de possibilité de tout ce qui va suivre.
Il avait enfoui les braises sous la cendre — un geste qu’il faisait avec une attention religieuse, parce que le feu du nihari ne devait pas mourir et ne devait pas grandir, il devait rester dans cet entre-deux, cette zone étroite entre la vie et la mort du feu, ce purgatoire de la braise où la chaleur existait sans se montrer. Puis il avait posé le récipient sur les braises, et il avait écouté le premier frémissement — ce bruit si doux, si intime, qu’il fallait coller l’oreille au métal pour l’entendre, comme on colle l’oreille à la poitrine de quelqu’un pour entendre son cœur.
Puis il avait dormi. Trois heures. Peut-être quatre. Un sommeil de pierre, sans rêves, le sommeil des gens qui ont trop travaillé pour que le cerveau ose leur imposer quoi que ce soit de plus.
Il se réveilla avant l’aube.
La cuisine était bleue. Cette couleur que prend le monde entre la nuit et le jour, ce bleu qui n’est ni le bleu du ciel ni le bleu de l’eau mais un bleu intermédiaire, un bleu de passage, le bleu de l’heure où les choses changent de nom — où la nuit cesse d’être la nuit sans être encore le jour, où le rêve cesse d’être le rêve sans être encore la réalité. La cuisine d’Irfan, dans cette lumière, avait l’air d’une grotte sous-marine, d’un temple englouti, d’un lieu qui n’appartenait à aucun temps et où l’on pouvait, pendant quelques minutes, vivre en dehors de l’histoire.
Le nihari mijotait.
Irfan souleva le couvercle. La vapeur qui monta avait la densité d’un récit — ce n’était pas de la vapeur d’eau, c’était de la vapeur chargée, saturée, une vapeur qui portait en elle l’histoire de huit heures de cuisson lente, de patience, de confiance dans le temps. La surface du ragoût était couverte d’une pellicule dorée — le gras de la moelle, monté pendant la nuit, qui formait un miroir liquide dans lequel Irfan vit son propre reflet, déformé, tremblant, et ce reflet dans le nihari fut le portrait le plus fidèle que personne n’eût jamais fait de lui : un homme vu à travers ses propres épices, un homme reflété par ce qu’il avait créé.
Il goûta. La cuillère en bois porta le liquide à ses lèvres, et il ferma les yeux, et la nuit entière lui revint — les heures de cuisson, la lenteur, la transformation silencieuse de chaque ingrédient — et c’était bon. C’était exactement bon. C’était le nihari qu’il faisait toujours, et en même temps c’était un nihari qu’il n’avait jamais fait, parce que le cuisinier n’est jamais le même deux fois, et que le feu n’est jamais le même deux fois, et que la nuit pendant laquelle ce nihari avait cuit n’était pas n’importe quelle nuit — c’était une nuit d’après un mariage de trois jours, une nuit d’après un frôlement de mains sur l’anse d’une marmite, une nuit d’après un sari orange dans la lumière des lanternes, et toutes ces choses étaient entrées dans le nihari comme les épices entraient dans le potli masala, invisiblement, inévitablement.
— Ça sent l’éternité, dit une voix.
Elle était là.
Assise sur la dernière marche, pas sur le tabouret — sur la marche, comme si elle avait voulu se placer exactement à la frontière, ni dans la cuisine ni hors de la cuisine, à l’endroit exact de la transition, là où le monde d’en haut rencontrait le monde d’en bas. Elle portait un châle sur ses épaules et ses pieds étaient nus et ses cheveux étaient défaits et elle avait les yeux d’une femme qui n’a pas dormi non plus, pas par insomnie mais par choix, par cette décision que prennent parfois les gens très vivants de ne pas gaspiller une nuit, de la vivre tout entière, éveillés, attentifs, présents.
— Vous n’avez pas dormi, dit Irfan.
— Vous non plus.
— Moi, c’est le nihari.
— Moi aussi, dit Mira. C’est le nihari.
Et c’était un mensonge, et c’était la vérité, et la frontière entre les deux avait cessé de compter, comme avait cessé de compter la frontière entre la cuisine et le monde d’en haut, comme avait cessé de compter la frontière entre un cuisinier et une veuve, entre un musulman et une hindoue, entre celui qui sert et celle qui est servie — toutes les frontières s’étaient dissoutes dans la vapeur du nihari, dans cette lumière bleue d’avant l’aube, dans ce moment qui n’appartenait à aucune catégorie.
— Descendez, dit Irfan.
Elle descendit les quatre marches. Quatre marches, quatre pas, quatre secondes, et chaque seconde était un choix, et chaque choix était irréversible, et quand elle posa le pied sur le sol de pierre de la cuisine, elle était dans un autre pays, un pays sans carte, un pays que personne n’avait dessiné et que personne ne découperait.
Irfan prit un bol. Un seul bol — un bol de terre cuite, un de ces bols qu’on n’utilisait qu’une fois et qu’on cassait ensuite, parce que la terre cuite gardait la mémoire et qu’il ne fallait pas mélanger les mémoires. Il versa le nihari dans le bol. Le liquide doré coula lentement, épais comme une promesse, et les morceaux d’agneau apparurent, si tendres qu’ils se défaisaient déjà, et l’odeur monta, et l’odeur était la chose la plus vraie qu’il y eût dans cette cuisine à cette heure, plus vraie que les mots, plus vraie que les gestes, plus vraie que les intentions.
Il posa le bol entre eux.
Un seul bol. Pas deux. Un seul.
Mira comprit. Dans la tradition musulmane, manger dans le même bol est un acte d’intimité qui dépasse le partage — c’est une fusion, une confusion des frontières du corps, une déclaration. Et dans la tradition hindoue, manger la nourriture préparée par quelqu’un d’une autre caste, d’une autre religion, est une transgression si ancienne qu’elle n’a même plus besoin d’être nommée pour être ressentie. Un seul bol, entre un cuisinier musulman et une veuve hindoue, à l’aube, dans une cuisine vide — c’était un scandale, un poème, un acte de foi.
Elle tendit la main.
Il déchira un morceau de sheermal — il en avait gardé du dîner de la veille, un peu rassis déjà, un peu dur, mais le nihari aimait le pain rassis, il l’aimait parce qu’il l’adoucissait, parce qu’il lui rendait sa tendresse perdue, et c’était encore une métaphore, et les métaphores dans cette cuisine se bousculaient, se multipliaient, se chevauchaient comme les épices dans le potli masala, au point qu’il n’était plus possible de distinguer le réel du figuré, le plat de l’émotion, la nourriture de l’amour.
Ils mangèrent.
Ils mangèrent dans le même bol, avec les mains, en silence, et le nihari coulait sur leurs doigts, chaud et doré, et ils portaient les morceaux d’agneau à leur bouche, et la moelle fondait sur leur langue, et les épices de la nuit entière entraient en eux comme une confession, et le sheermal trempé dans le jus devenait mou et tiède et consolant, et c’était le meilleur repas de la vie d’Irfan, et c’était le meilleur repas de la vie de Mira, et ce n’était pas parce que le nihari était meilleur que d’habitude — c’était parce qu’ils le mangeaient ensemble, à l’aube, dans une cuisine bleue, en dehors du monde, et que manger ensemble à l’aube dans une cuisine bleue en dehors du monde est la définition la plus exacte du bonheur, si le bonheur avait une définition, ce qui n’est pas sûr, parce que le bonheur, comme le nihari, est une chose qui résiste aux définitions et qui ne se livre qu’à ceux qui acceptent de ne pas la comprendre.
Mira s’essuya les doigts sur le bord du bol.
— Irfan, dit-elle.
— Oui.
— Comment s’appelle cette épice ? Celle que je sens mais que je ne reconnais pas. Celle qui est dans tout ce que vous faites et qui n’est dans la cuisine de personne d’autre.
Il la regarda. La lumière changeait. Le bleu devenait gris, le gris devenait rose, et le premier rayon de soleil entra par la fenêtre de la cuisine et toucha le bol entre eux, et le nihari doré brilla un instant comme de l’or fondu.
— Elle n’a pas de nom, dit Irfan.
— Tout a un nom.
— Non. Les choses les plus importantes n’ont pas de nom. Le tehzeeb n’a pas de traduction. Le goût du nihari à l’aube n’a pas de mot. Et ce qu’il y a entre vous et moi — il hésita, et l’hésitation était un gouffre, un précipice, un dum qu’il ouvrait — ce qu’il y a entre vous et moi n’a pas de nom.
— Alors ne le nommons pas, dit Mira.
Et l’aube se leva sur Lucknow, et quelque part dehors un muezzin appela à la prière, et quelque part ailleurs un temple fit sonner sa cloche, et les deux sons se mêlèrent dans l’air du matin comme les saveurs se mêlaient dans le nihari, et la ville entière fut un instant ce qu’elle avait toujours prétendu être — un lieu où les contraires coexistaient, où le sucré vivait avec le salé, où le blanc se brodait sur le blanc, où un homme et une femme pouvaient manger dans le même bol à l’aube et que cela soit à la fois un scandale et la chose la plus naturelle du monde.
Dehors, très loin, ou peut-être pas si loin, un train siffla.
Un train qui allait vers l’est, ou vers l’ouest, un train chargé de gens qui avaient tout perdu ou de gens qui allaient tout perdre, un train de la Partition, un de ces trains qui traversaient le nouveau continent coupé en deux comme un fruit, et le sifflet du train entra dans la cuisine par la fenêtre et se mêla à l’odeur du nihari et au son du muezzin et au son de la cloche et à la respiration de Mira et à la respiration d’Irfan, et tout cela ne fit qu’un seul son, un accord unique, dissonant et beau, comme tout ce qui est vrai.
Le bol était vide.
Irfan le prit. Il le regarda — ce bol de terre cuite qui avait contenu le nihari et le matin et l’aveu et le silence et la main de Mira et sa propre main. Puis il le posa sur l’étagère, au milieu des autres bols, au lieu de le casser.
C’était la première fois qu’il gardait un bol de terre cuite.
La première fois qu’il voulait que quelque chose se souvienne.
Chapitre 8 — Mirch
Le cousin arriva un mardi, à l’heure du mushaira, couvert de poussière et de silence.
Il s’appelait Tariq, et il venait de Lahore, et il ne ressemblait plus à Tariq. Le Nawab le reconnut à peine — non pas parce que son visage avait changé, mais parce que son regard avait changé, et le regard est la seule partie du visage qui ne ment pas, la seule partie que le tehzeeb ne peut pas contrôler, et le regard de Tariq disait des choses que sa bouche ne dirait que plus tard, par fragments, par murmures, comme un mur qui se fissure et laisse passer l’eau goutte à goutte avant de céder tout entier.
— Tariq, dit le Nawab.
— Bhai Sahab, dit Tariq.
Et la façon dont il dit « Bhai Sahab » — frère aîné — avec cette voix cassée, cette voix de quelqu’un qui a crié et qui ne peut plus crier, cette voix qui ressemblait au son d’un instrument qu’on a joué trop fort et dont les cordes se sont détendues — la façon dont il dit ces deux mots suffit au Nawab pour comprendre qu’il ne fallait pas poser de questions. Pas maintenant. Le tehzeeb, pour une fois, n’était pas un masque mais un baume — ne pas demander, ne pas forcer, laisser l’homme s’asseoir, lui donner de l’eau, lui donner du temps, lui donner un toit.
— Irfan, dit le Nawab. Un plateau.
Irfan monta un plateau. Du sherbet, des fruits, du pain. Des choses simples. Des choses qui ne demandaient rien au corps, qui ne l’agressaient pas, qui l’accueillaient — parce que la première nourriture qu’on offre à quelqu’un qui a traversé l’enfer ne doit pas être un festin, elle doit être une main tendue, un geste minimal, presque rien, juste assez pour dire : tu es en vie, nous sommes là, mange.
Tariq mangea. Puis il parla.
Il parla toute la nuit.
Il parla de Lahore — pas le Lahore des poètes, pas le Lahore des jardins moghols et des tombeaux de marbre, pas le Lahore de Faiz Ahmed Faiz et de Saadat Hasan Manto, mais un autre Lahore, un Lahore qu’aucun poète n’avait encore décrit parce que les mots n’avaient pas eu le temps de se former, parce que ce qui s’était passé à Lahore était trop récent pour la littérature, trop frais, trop saignant, comme une viande qu’on n’a pas eu le temps de cuire et qu’on mange crue, et la crudité vous déchire la bouche.
Il parla des quartiers hindous et sikhs de Lahore vidés en une nuit. Des maisons dont les portes restaient ouvertes parce que les habitants avaient fui sans fermer, et les portes ouvertes étaient pires que les portes fermées, parce qu’une porte ouverte sur une maison vide est l’image la plus exacte de l’absence, une bouche qui crie sans son. Il parla des trains. Des trains qui arrivaient à la gare de Lahore chargés de morts — des musulmans tués au Pendjab oriental, des convois entiers massacrés en chemin — et des trains qui partaient de Lahore chargés de vivants qui ne savaient pas s’ils arriveraient vivants. Il parla d’un voisin, un marchand sikh, avec qui il prenait le thé chaque matin depuis dix ans, et qui était parti une nuit sans dire au revoir, et le thé du matin était resté posé sur la table entre les deux chaises, et personne ne l’avait bu, et personne ne le boirait plus.
Le Nawab écoutait. Sa main droite posée sur le genou de la main gauche — un geste qu’il avait quand la douleur le prenait, un geste de contention, comme si une main tenait l’autre pour l’empêcher de trembler.
Les invités du mushaira étaient partis. Il n’y avait plus, dans le salon, que le Nawab, la Begum, Tariq, et la fumée des beedis que Tariq enchaînait, parce que la nicotine était la seule ponctuation qu’il connaissait entre les phrases impossibles, la seule pause que ses poumons pouvaient offrir à sa voix.
— Et toi ? dit le Nawab. Tu es parti comment ?
Tariq tira sur son beedi. La braise rougit dans la pénombre.
— En train. Le dernier train pour Lucknow. Trois jours.
— Trois jours.
— Trois jours et deux nuits. Le train s’est arrêté six fois. Chaque fois, des gens montaient. Des musulmans. Des hindous. Des sikhs. Tout le monde fuyait dans toutes les directions. Personne ne savait où était la sécurité. La sécurité n’existait plus. La sécurité était un mot qu’on avait rayé du dictionnaire.
La Begum ne dit rien. Mais ses mains — ces mains de gestionnaire, ces mains de Begum qui comptaient et classaient et organisaient — ses mains s’étaient immobilisées sur ses genoux, et cette immobilité était sa façon de crier.
Plus tard, quand Tariq se fut endormi dans la chambre d’amis, terrassé par l’épuisement et le sherbet et la chaleur de Lucknow qui n’avait rien à voir avec la chaleur de Lahore, la chaleur de Lucknow étant une chaleur de coton et de jasmin tandis que celle de Lahore, dans la bouche de Tariq, avait pris une odeur de fer et de cendre — plus tard, le Nawab et la Begum restèrent seuls dans le salon.
— On ne part pas, dit le Nawab.
La Begum ne répondit pas.
— Tahira. On ne part pas.
— J’ai entendu, dit la Begum. Et j’ai entendu aussi ce que Tariq a dit. Et je t’entends, toi, dire « on ne part pas » comme tu dirais « il ne pleuvra pas » — avec la certitude des gens qui confondent leur volonté et le temps qu’il fait.
— Lucknow n’est pas Lahore.
— Lucknow n’est pas encore Lahore.
Le mot « encore » resta dans l’air entre eux comme l’odeur du beedi de Tariq — âcre, insistant, impossible à dissiper.
* * *
Le lendemain, d’autres arrivèrent.
Pas des cousins — des inconnus. Des familles musulmanes de petites villes de l’Uttar Pradesh, chassées par la peur plus que par la violence, parce que la peur est plus contagieuse que la violence et voyage plus vite. Elles arrivèrent au bungalow parce que quelqu’un connaissait quelqu’un qui connaissait le Nawab, et le Nawab ouvrait sa porte, parce qu’un nawab qui ferme sa porte cesse d’être un nawab, de la même façon qu’un cuisinier qui cesse de nourrir cesse d’être un cuisinier.
Le bungalow se remplit.
Pas d’un coup — par vagues, par marées. Une famille le mardi, deux le mercredi, un vieil homme seul le jeudi avec une valise en carton et un regard vide. Les chambres d’amis furent occupées, puis les terrasses, puis le salon. Bansi Lal installa des lits de corde dans le jardin, sous les arbres, et les réfugiés dormirent là, parmi les fleurs qu’il avait plantées pour le plaisir et qui servaient maintenant de baldaquin aux déracinés, et Bansi Lal ne se plaignit pas, parce que les fleurs, pensait-il, étaient faites pour ça — pour accueillir, pour consoler, pour donner leur parfum à ceux qui n’avaient plus rien.
Et puis des hindous vinrent aussi.
Des familles hindoues de quartiers mixtes qui avaient peur, et qui venaient au bungalow du Nawab parce que le Nawab était connu pour être un homme de la Ganga-Jamuni tehzeeb, un homme qui ne faisait pas de différence, et dans cette ville où la différence commençait à compter, les endroits qui ne faisaient pas de différence devenaient des refuges, des îles, des arches.
La cuisine d’Irfan devint un camp.
Il cuisinait pour trente, puis quarante, puis cinquante personnes. Les plats changèrent — plus de galouti, plus de nihari mijoté toute la nuit, plus de ces raffinements qui demandaient du temps et de la solitude. À la place, des daal, des riz simples, des chapatis par centaines — la nourriture de base, la nourriture de survie, la nourriture qui ne cherche pas à séduire mais à sustenter. Et Irfan découvrit quelque chose d’étrange : cette cuisine de nécessité, cette cuisine dépouillée, cette cuisine qui n’avait plus rien de l’art et tout de la fonction, cette cuisine lui plaisait d’une façon nouvelle. Il y avait une vérité dans le daal qu’il n’y avait pas dans le galouti, une vérité nue, sans ornement, la vérité des choses essentielles — le sel, la chaleur, la faim apaisée.
Le piment.
Le mirch entra dans la cuisine d’Irfan comme les réfugiés étaient entrés dans le bungalow — par nécessité. Les provisions d’épices fines s’épuisaient, les fournisseurs de safran et de kewra n’arrivaient plus régulièrement, les routes étaient incertaines. Mais le piment, le simple piment rouge séché de l’Uttar Pradesh, celui que les paysans faisaient sécher sur les toits de leurs maisons et qui se vendait par poignées dans tous les marchés, le piment, lui, ne manquait jamais. Et le piment faisait le travail — il donnait de la couleur au riz, de la chaleur au daal, de la vie à ce qui sans lui aurait été fade, et la fadeur, pour Irfan, était le seul péché impardonnable.
— Le piment ne brûle pas, rappela-t-il un soir à Mira, qui aidait en cuisine désormais, pas sur le tabouret mais debout, les mains dans la farine, les manches retroussées. Le piment fait croire au corps qu’il brûle.
— Et le corps y croit ?
— Toujours. Le corps croit tout ce qu’on lui dit, si on le dit avec assez de conviction.
— Comme le tehzeeb, dit Mira.
Irfan la regarda. Elle avait de la farine sur la joue, et cette tache blanche sur sa peau brune lui donnait l’air d’une miniature inachevée, d’un portrait dont le peintre aurait oublié un détail.
— Comme le tehzeeb, oui, dit-il. Le tehzeeb fait croire au monde qu’on est poli. Et le monde y croit. Et à force d’y croire, on le devient.
— Mais si on cesse de faire semblant ?
— On ne cesse jamais. Si on cesse, on n’est plus de Lucknow.
* * *
La tension monta comme le piment monte — pas d’un coup, par vagues, chaque vague un peu plus forte que la précédente.
Il y eut d’abord des mots. Des mots échangés au marché d’Aminabad entre un boucher musulman et un client hindou — des mots que personne n’aurait prononcés six mois plus tôt, des mots qui appartenaient à un vocabulaire que Lucknow avait toujours refusé, un vocabulaire de séparation, de « nous » et « eux », un vocabulaire qui sentait le Pendjab et non l’Awadh. Puis il y eut un incident — une bagarre devant la mosquée Tile Wali, vite étouffée par la police, mais le bruit se répandit, amplifié par la peur, comme le piment amplifie la chaleur.
Puis il y eut le soir où quelqu’un jeta une pierre.
Une pierre dans la vitre du salon du bungalow. La vitre se brisa avec un son cristallin, presque musical, et les éclats tombèrent sur le gaddi où le Nawab avait l’habitude de s’asseoir — le gaddi était vide, le Nawab était à l’étage, mais l’image des éclats de verre sur le gaddi blanc, cette image resta dans la mémoire du bungalow comme une tache qu’on ne peut pas laver.
Personne ne sut qui avait jeté la pierre. Peut-être un voyou, peut-être un provocateur, peut-être personne — peut-être que la pierre s’était jetée toute seule, parce que les pierres, elles aussi, sentaient la tension, et les pierres, elles aussi, avaient envie de casser quelque chose.
Le Nawab, pour la première fois, haussa la voix.
Il la haussa d’un demi-ton — pas plus, parce que hausser la voix d’un demi-ton, pour un nawab de Lucknow, c’était l’équivalent d’un cri, c’était la limite extrême de l’expression, le point au-delà duquel on cessait d’être un homme de tehzeeb pour devenir un homme ordinaire, et le Nawab ne voulait pas devenir un homme ordinaire, pas maintenant, pas dans cette ville qu’il aimait avec une dévotion qui ressemblait à de l’entêtement.
— Qu’on répare la vitre, dit-il.
C’est tout ce qu’il dit. Qu’on répare la vitre. Pas : qu’on trouve le coupable, pas : qu’on renforce la sécurité, pas : qu’on s’arme. Qu’on répare la vitre. Parce que réparer la vitre, c’était refuser l’événement, c’était dire : il ne s’est rien passé, la vitre est intacte, le monde est intact, et si le monde n’est pas intact, nous ferons comme s’il l’était, et le « comme si » est la seule arme qui reste aux gens de bien quand les gens de mal ont des pierres.
Bansi Lal répara la vitre. Il ne savait pas réparer les vitres — il savait planter, tailler, arroser, murmurer aux racines — mais il trouva un vitrier dans le quartier, et le vitrier vint, et la vitre fut remplacée, et le Nawab regarda la vitre neuve et dit :
— Elle est plus claire que l’ancienne.
Et tout le monde fit semblant de trouver ça rassurant.
* * *
Le manuscrit réapparut.
Ce fut Riyaz qui le ramena à la surface, comme un plongeur ramène un objet du fond. Il était au mushaira — le mushaira continuait, chaque mardi, malgré les réfugiés dans le jardin, malgré la vitre cassée, malgré tout, parce que le mushaira était le cœur battant du bungalow et qu’un cœur ne s’arrête pas parce que le corps a de la fièvre. Riyaz avait parlé au professeur Trivedi, et Trivedi avait parlé, et Riyaz avait lu les feuillets, et les feuillets l’avaient changé.
— Le manuscrit parle de nous, dit Riyaz au Nawab après le mushaira, quand les convives étaient partis et que le jardin se vidait.
— Pardon ?
— L’histoire du joueur de sitar qui perd l’ouïe. Ce n’est pas une histoire de musique. C’est une histoire de perte. De ce qu’on fait quand on perd ce qui nous définit. Le sitar, l’ouïe — ce sont des métaphores. Ce dont parle le manuscrit, c’est de Lucknow. De ce qui se passe quand une ville perd ce qui la rend elle-même.
Le Nawab ôta ses lunettes. Il les essuya avec le bord de son kurta — un geste qu’il ne faisait que lorsqu’il était troublé, un geste qui n’appartenait pas au répertoire du tehzeeb mais au vocabulaire privé du corps.
— Premchand est mort en 1936, dit le Nawab. Il ne pouvait pas écrire sur 1947.
— Les grands écrivains écrivent sur ce qui n’est pas encore arrivé, dit Riyaz. C’est pour ça qu’ils sont grands.
Le Nawab remit ses lunettes. Il regarda le jardin — les lits de corde des réfugiés entre les massifs de jasmin, les draps blancs qui séchaient sur les cordes à linge tendues entre le frangipane et le mur, les chaussures alignées devant la porte de la cuisine, des dizaines de chaussures, plus de chaussures que le bungalow n’en avait jamais vues — et il dit :
— Premchand ou pas Premchand. Ce manuscrit est dans les murs de cette maison depuis le premier jour. Il fait partie des murs. Il fait partie de nous.
— Alors qu’est-ce qu’on en fait ? demanda Riyaz.
— Rien. On le garde. On le lit. On le laisse faire son travail.
— Son travail ?
— Les manuscrits travaillent, dit le Nawab. Comme les épices dans un dum. On ne les voit pas, mais ils transforment ce qu’il y a autour d’eux.
Riyaz ne répondit pas. Mais dans ses yeux — ces yeux fiévreux de poète de vingt-cinq ans qui dormait mal et pensait trop — dans ses yeux, quelque chose s’alluma, et le Nawab le vit, et il eut un instant de prescience, un de ces instants où le temps se replie sur lui-même et où l’on voit non pas l’avenir mais la forme de l’avenir, sa silhouette — et la silhouette qu’il vit était celle de Riyaz écrivant, non pas des ghazals mais quelque chose de plus long, de plus dangereux, quelque chose qui ressemblerait à ce manuscrit trouvé dans les murs, et qui serait à son tour trouvé par quelqu’un, un jour, dans un autre mur, dans une autre maison, dans un autre siècle.
Le piment, pensa le Nawab sans savoir pourquoi. Le piment ne brûle pas. Le piment fait croire au corps qu’il brûle. Et le corps y croit. Et la brûlure est réelle, même si la flamme ne l’est pas.
Chapitre 9 — Paan
Le paan est le dernier acte.
Après le repas — après les kebabs et le biryani et le nihari et les naan et les sheermal et le daal — après tout cela, quand le corps est plein et que l’esprit s’alanguit et que les conversations passent du sujet au murmure et du murmure au soupir, on apporte le paan. Et le paan n’est pas un dessert, le paan n’est pas un digestif, le paan est un rituel, une cérémonie miniature qui condense en un seul geste tout l’art de vivre de Lucknow — la précision, la patience, le plaisir retardé, la beauté des choses éphémères.
La feuille de bétel — c’est la base. Verte, fraîche, en forme de cœur. On la choisit avec la même attention qu’un bijoutier choisit une pierre — la taille, la texture, la souplesse, l’éclat. Puis on la garnit. La chaux d’abord — le choona — une trace blanche, pas plus, parce que trop de chaux brûle et pas assez de chaux ne fait rien. Puis le katha — l’extrait de bois d’acacia, rouge sombre, amer, terreux. Puis les noix d’arec — le supari — coupées en lamelles fines comme des ongles. Puis le tabac, si on le veut, et à Lucknow on le veut presque toujours, un tabac parfumé, doux, pas le tabac grossier des beedis mais un tabac de cérémonie, un tabac qui a de l’éducation. Puis les épices — la cardamome, les graines de fenouil, le clou de girofle — et les parfums — l’essence de rose, l’ittar de jasmin. Et pour finir, la feuille d’argent — le varq — si fine qu’elle se déchire au souffle, qu’il faut poser sur le paan fermé comme on pose un baiser sur une paupière, avec une douceur qui frôle l’inexistence.
On replie la feuille. On la ferme en triangle, on la fixe avec un clou de girofle, et le paan est prêt — un petit paquet vert et argent, gros comme un pouce, qui contient en lui tous les goûts, tous les parfums, toutes les contradictions : le sucré et l’amer, le frais et le brûlant, le végétal et le minéral, la douceur et la morsure. On le met dans sa bouche, on le mâche lentement, et la salive devient rouge, et les lèvres deviennent rouges, et le monde entier prend une teinte légèrement différente, comme si le paan était un filtre à travers lequel la réalité passait pour devenir plus intense, plus colorée, plus vraie.
Irfan préparait les paan.
Ce n’était pas sa fonction — les paan étaient normalement l’affaire du paanwala, le spécialiste, celui dont c’était le seul métier, l’unique talent. Mais le paanwala du Nawab avait quitté Lucknow trois semaines plus tôt — parti pour Karachi, comme tant d’autres, sans prévenir, en laissant derrière lui ses feuilles de bétel et son petit coffre d’ingrédients — et Irfan avait repris la charge, parce qu’Irfan reprenait toujours les charges que personne ne voulait, les tâches orphelines, les fonctions abandonnées, avec cette capacité qu’ont certains êtres à combler les vides sans qu’on le leur demande.
Ce soir-là, il préparait un paan pour Mira.
Il le faisait seul, dans sa cuisine, après le dîner. Les réfugiés dormaient dans le jardin. Le Nawab était monté. La maison était calme de cette calme pesante des nuits d’octobre, quand la mousson est finie et que la chaleur commence à desserrer son étreinte, et que l’air a cette qualité transparente, presque cassante, des premiers soirs d’automne.
Il choisit la feuille. La plus souple, la plus verte, celle qui avait le cœur le plus parfait — les deux lobes symétriques, la pointe exacte, la tige encore humide. Il l’essuya avec un linge propre. Puis il commença à garnir, et chaque geste était un mot, et chaque ingrédient était une syllabe, et le paan qu’il composait était une phrase, une phrase d’amour écrite dans la langue des saveurs, la seule langue qu’il maîtrisait parfaitement.
La chaux — il en mit moins que d’habitude. Parce qu’il voulait de la douceur, pas de la brûlure. Parce que ce qu’il avait à dire ce soir était doux, pas brûlant.
Le katha — une touche, presque rien. L’amertume en sourdine, en arrière-plan, comme un rappel que la douceur seule est un mensonge, et qu’un paan sans amertume est un paan pour les enfants.
Les noix d’arec — trois lamelles exactement. Pas quatre. Quatre, c’est la grossièreté.
Le tabac — il hésita. Le tabac changeait tout. Le tabac ajoutait du poids, de la gravité, une verticalité. Sans tabac, le paan restait léger, joueur, innocent. Avec tabac, il devenait sérieux. Irfan mit du tabac. Pas beaucoup. Juste assez pour que le paan dise : ce n’est pas un jeu.
La cardamome — trois graines écrasées entre le pouce et l’index, et leur parfum monta, vert et frais et tranchant comme un matin.
L’ittar de rose — une goutte. Sur le bord de la feuille, là où les lèvres toucheraient en premier. Il ne décida pas consciemment de mettre l’ittar à cet endroit. Ses mains décidèrent. Ses mains savaient des choses qu’Irfan ne savait pas.
La feuille d’argent — il la posa avec une infinie lenteur, en retenant sa respiration, parce que le varq était si fin qu’un souffle le déchirait, et la déchirure d’un varq était une laideur, une imperfection, un aveu d’impatience, et Irfan n’était pas impatient — Irfan était un homme de dum, un homme de cuisson lente, un homme qui savait que les choses les plus belles se faisaient dans l’attente.
Il replia la feuille. Clou de girofle. Le paan était fermé.
Il le posa sur une petite assiette de porcelaine blanche — blanche, parce que le vert du paan et l’argent du varq avaient besoin de blanc pour exister, comme la broderie de Noor avait besoin de blanc, comme l’amour avait besoin de silence.
Puis il attendit.
Il savait qu’elle viendrait. Il ne savait pas comment il le savait — la même façon qu’il savait quand le dum était prêt, quand le nihari avait assez mijoté, quand le galouti avait atteint cette consistance parfaite entre le solide et le liquide. Il le savait par le corps, par les mains, par cette intelligence animale qui avait été son guide depuis toujours et qui ne l’avait jamais trompé.
Elle vint.
Pas par l’escalier — par la porte qui donnait sur le jardin. Elle avait marché dans le jardin, entre les lits de corde des réfugiés endormis, entre les fleurs de Bansi Lal, et ses pieds nus étaient mouillés de rosée, et elle apportait avec elle l’odeur de la nuit d’octobre — une odeur de terre humide, de jasmin fatigué, de feuilles qui commencent à penser à tomber.
— J’ai fait un paan, dit Irfan.
— Pour moi ?
— Pour vous.
Elle prit l’assiette. Elle regarda le paan — ce petit triangle vert et argent posé sur la porcelaine blanche, ce résumé de Lucknow, cette miniature comestible de tout ce qui rendait cette ville irremplaçable : le soin, la patience, l’art de combiner les contraires, la beauté des choses qu’on met dans sa bouche et qui disparaissent.
Elle le porta à ses lèvres.
Et Irfan la regarda manger son paan. Manger — non, pas manger, on ne mange pas un paan, on l’accueille, on le laisse fondre, on le mâche lentement, très lentement, et la bouche se remplit de saveurs qui se succèdent comme les mouvements d’un raga — le frais d’abord, le bétel et la cardamome, puis l’amer, le katha et la noix, puis le tabac qui ancre tout dans la terre, puis l’ittar de rose qui soulève tout vers le ciel — et les lèvres rougissent, et les yeux brillent, et le corps tout entier change de registre, passe du mode digestif au mode sensitif, et la nuit autour devient plus nuit, et le silence plus silence, et la présence de l’autre plus présence.
— C’est vous, dit Mira.
— Pardon ?
— Ce paan. C’est vous. C’est exactement vous. Doux, avec un peu d’amer caché. Sérieux mais pas grave. Et cette chose à la fin — cette rose — cette chose qu’on ne s’attend pas à trouver.
Irfan ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre. Elle avait lu le paan comme on lit un poème, comme on lit une broderie blanche en la penchant vers la lumière, et ce qu’elle avait lu était juste, parfaitement juste, et il n’y avait rien à ajouter à la justesse.
Ils se tinrent là, dans la cuisine, avec le goût du paan entre eux — le goût partagé, le même goût dans deux bouches différentes, deux corps différents, deux religions différentes, deux castes différentes, et le goût ne faisait pas de différence, le goût traversait toutes les frontières, et c’était peut-être ça, la leçon du paan : que la bouche est le seul territoire qui n’appartient à personne et qui appartient à tout le monde.
* * *
Au même moment, à l’étage, dans la chambre de la Begum, une autre conversation avait lieu.
La Begum avait reçu un homme. Pas en secret — la Begum ne faisait rien en secret, elle faisait les choses en privé, ce qui n’était pas la même chose. Le secret impliquait la honte, la clandestinité, la peur d’être découvert. Le privé impliquait le choix, la dignité, le droit de ne pas tout dire à tout le monde. La Begum vivait dans le privé comme d’autres vivaient dans le public — avec autorité, avec assurance, avec cette certitude tranquille des femmes qui savent que le monde réel se décide dans les chambres, pas dans les salons.
L’homme s’appelait Farooque. C’était un passeur — pas un passeur de frontière, pas encore, les frontières n’étaient pas encore des frontières au sens où elles le deviendraient plus tard, avec des barbelés et des gardes et des tampons rouges dans les passeports. Farooque était un passeur de biens. Il organisait le transfert d’argent, de bijoux, de meubles, de tapis, d’argenterie, de tout ce qui avait une valeur matérielle et qu’on voulait mettre en sécurité de l’autre côté — « l’autre côté » étant un euphémisme pour le Pakistan, un mot qu’on ne prononçait pas dans le bungalow, un mot qui avait la même fonction que le clou de girofle dans le paan : fixer, sceller, empêcher l’ouverture.
— Combien ? demanda la Begum.
— Pour l’argenterie, dix pour cent. Pour les bijoux, quinze. Pour l’argent liquide, cinq.
— C’est du vol.
— C’est le prix du risque, Begum Sahiba. Les routes ne sont pas sûres. Les trains sont fouillés. Il faut des hommes, des véhicules, des contacts.
— Des contacts où ?
— Karachi. Lahore. Rawalpindi. J’ai un réseau.
La Begum ne négocia pas les pourcentages. Ce n’était pas le moment — elle avait besoin de savoir si le réseau existait, si les routes étaient praticables, si le plan était viable. Les pourcentages viendraient plus tard, quand elle aurait pris sa décision, et la décision n’était pas encore prise, parce que la Begum ne prenait jamais de décision sans avoir pesé toutes les options, toutes les conséquences, tous les coûts — y compris le coût le plus lourd, celui qui ne se mesurait pas en roupies mais en quelque chose d’autre, quelque chose qui n’avait pas de monnaie et pas de taux de change : le coût de quitter Lucknow.
— Je vous recontacterai, dit-elle.
Farooque s’en alla, par la porte de service, celle qui donnait sur la ruelle derrière le bungalow. Et la Begum resta seule dans sa chambre, avec ses calculs, ses listes, ses colonnes de chiffres, et ce sentiment — ce sentiment qu’elle ne s’autorisait que la nuit, que dans la solitude de sa chambre, ce sentiment qu’elle contrôlait le jour et qui la contrôlait la nuit — ce sentiment que le monde qu’elle connaissait était en train de finir, et qu’elle devait choisir entre finir avec lui et recommencer ailleurs.
Elle ouvrit le registre. Le registre qu’Ahmed le scribe remplissait sous sa dictée. Elle relut les dernières pages — ses propres mots, transcrits dans l’écriture fine d’Ahmed, et en les relisant elle eut l’impression de lire les mots de quelqu’un d’autre, parce que les mots écrits ne nous appartiennent plus, ils appartiennent au papier, au lecteur, au temps, et les mots de la Begum, écrits dans ce registre, commençaient déjà leur voyage loin d’elle, vers un avenir qu’elle ne pouvait pas voir.
Elle écrivit elle-même, cette fois. Pas en dictant — en écrivant, de sa propre main, une main de Begum, une main qui ne tremblait pas. Elle écrivit : Le paan de Lucknow est le meilleur du monde parce qu’il contient tout. Le sucré, l’amer, le frais, le brûlant. Si l’on retirait un seul ingrédient, il cesserait d’être un paan de Lucknow. Il deviendrait un paan de n’importe où. Et un paan de n’importe où ne vaut pas la peine d’être mâché.
Puis elle ferma le registre.
* * *
Bansi Lal avait tout entendu.
Pas le paan — la conversation avec Farooque. Le vieux jardinier avait ses habitudes nocturnes, comme les plantes ont les leurs. Chaque soir, après le dernier arrosage, il faisait le tour du bungalow en vérifiant les robinets, les tuyaux, les raccords — une ronde de jardinier, une ronde d’homme qui savait que l’eau était la chose la plus précieuse du monde et qu’une fuite, même minuscule, pouvait vider un réservoir en une nuit. Et sa ronde l’avait amené sous la fenêtre de la Begum, et la fenêtre était ouverte — parce que les nuits d’octobre étaient les premières nuits où l’on pouvait dormir la fenêtre ouverte depuis des mois — et il avait entendu.
Argenterie. Bijoux. Karachi.
Bansi Lal s’assit sur le banc de pierre, sous le chameli. Le chameli exhalait son parfum du soir — ce parfum de miel et de crépuscule qui était, pour Bansi Lal, l’odeur même de sa vie, l’odeur de quarante années passées dans ce jardin, à planter, tailler, arroser, murmurer. Il pensa aux racines. Les racines du frangipane, qui descendaient si profondément dans la terre du bungalow qu’on ne pourrait jamais les arracher sans détruire les fondations. Les racines du bougainvillier, qui s’étaient enroulées autour des tuyaux d’eau et qui avaient fait corps avec la plomberie, de sorte que le jardin et la maison étaient désormais un seul organisme, inséparables. Les racines de la raat ki rani, dans le coin le plus reculé, ces racines vénéneuses et parfumées qui étaient le secret le mieux gardé du jardin — parce que la raat ki rani, la reine de la nuit, était toxique, ses baies pouvaient tuer, et Bansi Lal le savait, et il la gardait quand même, parce qu’un jardin sans danger n’est pas un jardin, c’est un cimetière.
Il pensa à Sajid. Au Nawab. À l’enfant avec qui il avait joué dans cette cour quand la cour était un chantier, quand le ciment sentait le neuf et quand les murs n’avaient pas encore de mémoire. Il pensa au thé qu’ils prenaient ensemble chaque matin, depuis quarante ans, sur le banc du jardin — un thé simple, sans cérémonie, un thé de deux hommes qui n’avaient plus besoin de parler pour se comprendre. Et il pensa que si la Begum partait — si la Begum envoyait l’argenterie et les bijoux à Karachi, c’est qu’elle se préparait à partir, et si elle partait, le Nawab finirait par partir, parce que le Nawab sans la Begum était comme le jardin sans l’eau — viable en théorie, mort en pratique.
Bansi Lal ne pleura pas. Les jardiniers de Lucknow ne pleurent pas. Ils arrosent.
Il se leva du banc. Il prit le tuyau. Et il arrosa le jardin une deuxième fois — un arrosage de nuit, un arrosage inutile, parce que les plantes avaient déjà bu, mais Bansi Lal avait besoin de sentir l’eau couler entre ses doigts, l’eau froide dans la nuit tiède, et le bruit de l’eau sur les feuilles, ce chuchotement végétal, ce murmure de terre mouillée, et le parfum de la terre mouillée qui montait dans l’obscurité comme une prière — il avait besoin de tout cela pour ne pas penser à ce qu’il avait entendu.
L’eau coula.
Les plantes burent.
Et quelque part dans la cuisine, un bol de terre cuite qui n’avait pas été cassé gardait la mémoire d’un matin.


