La doublure de
Bénédictine
La doublure de Bénédictine
Première partie
I — L’ARRIVÉE
Le train cracha Maugham sur le quai de Hua Lamphong comme on recrache un noyau. Il resta debout un moment, hébété, sa valise à la main, dans la lumière blanche de janvier qui tombait des verrières de la gare comme une punition. Autour de lui l’agitation des porteurs, le thaï qui crépitait de toutes parts, les odeurs de graisse chaude et de jasmin, et cette chaleur — mon Dieu, cette chaleur. Il venait de passer des jours dans le nord, Chiang Mai, les montagnes, les forêts de teck, les nuits presque fraîches où l’on pouvait dormir sans sentir ses draps devenir une seconde peau. Ici c’était autre chose. Ici l’air avait une épaisseur de tissu mouillé. Bangkok le prenait à la gorge comme un homme ivre vous saisit par le revers.
Il monta dans un rickshaw. Le coolie, un Chinois maigre dont les mollets luisaient, se mit à trotter le long de Charoen Krung Road, la première route pavée du royaume, et Maugham fut emporté dans le courant de la ville.
Il y avait les tramways, bien sûr. Les tramways électriques qui grinçaient sur leurs rails, et les charrettes à bras, et les automobiles déjà — quelques-unes, noires, anglaises, inconcevables dans cette fournaise — et les chiens errants, et les moines en robe safran qui marchaient pieds nus dans la poussière comme s’ils foulaient de l’herbe tendre. Il y avait les Chinois surtout, des milliers de Chinois, dans les échoppes, derrière les étals, penchés sur des balances, accroupis devant des marmites fumantes, et Maugham pensa que Bangkok était une ville chinoise qui se rêvait siamoise, ou peut-être l’inverse, il n’aurait su dire.
Les wats défilaient. Ces temples d’or et de mosaïque, ces toits superposés comme des mains jointes, ces flèches qui montaient vers le ciel blanc — tout cela aurait dû l’émerveiller. Il le savait. Il était venu pour cela, en partie. Pour voir. Pour noter. Pour transformer en phrases ce qui se donnait aux yeux. Mais les wats lui faisaient mal. Leur magnificence criarde, leurs dorures excessives, tout cet or étalé sous un soleil qui ne pardonnait rien — cela lui vrillait les tempes. Il ferma les yeux un instant. Le rickshaw cahota sur une ornière et il les rouvrit.
Le Chao Phraya apparut.
Le fleuve. Le fleuve des Rois. Large et brun et lent, charriant ses barges de riz, ses sampans chargés de pastèques et de papayes, ses maisons flottantes qui tanguaient doucement comme des bêtes endormies. Sur la rive opposée, des toits de tôle, des palmiers, la silhouette dorée d’un wat qui tremblait dans la vapeur de chaleur. Le fleuve sentait la vase et le poisson et quelque chose d’autre, de plus ancien, que Maugham ne sut pas nommer — le temps peut-être, ou la mousson passée, ou les morts qui avaient navigué dessus avant lui, depuis des siècles, depuis toujours.
L’Oriental Hotel se dressait sur la berge est, entre la rivière et Charoen Krung Road. Maugham descendit du rickshaw, paya le coolie, et resta un moment devant la façade. C’était un bâtiment colonial à deux étages — chose extraordinaire dans un pays de bungalows sur pilotis — avec des volets blancs, une vérandah, et cette allure un peu fatiguée des demeures qui ont vu passer trop de monde. Il y avait quelque chose de touchant dans cette fatigue. L’hôtel ne cherchait pas à impressionner. Il se contentait d’être là, au bord du fleuve, depuis — depuis quand au juste ? Personne ne savait exactement. Il y avait eu un incendie en 1865, un premier hôtel détruit, des capitaines danois, un certain Andersen qui avait tout reconstruit, des architectes italiens. Les dates se brouillaient. L’Oriental portait son âge comme ces femmes qui ne disent jamais le leur.
On le conduisit à sa chambre.
Elle était sombre. C’est la première chose qu’il nota, et qu’il noterait plus tard dans son carnet, et qu’il écrirait encore plus tard dans un livre — cette obscurité. La chambre faisait partie d’une longue enfilade, avec une vérandah de chaque côté, et la brise passait au travers, mais c’était une brise étouffante, une brise qui ne rafraîchissait rien, qui se contentait de déplacer la chaleur d’un endroit à un autre, comme on déplace un meuble sans raison. Les volets étaient fermés contre le soleil. La lumière entrait par les interstices en lames fines et brillantes qui découpaient l’obscurité sans l’entamer.
Il y avait un lit. Un ventilateur de plafond qui tournait avec une lenteur insultante, ses pales de bois faisant un bruit de respiration régulière — soufflement, soufflement, soufflement — comme si la chambre elle-même respirait. Il y avait une table, une chaise, un broc d’eau. Il y avait une odeur de bois et de cire et de quelque chose de floral, du frangipane peut-être, qui venait du jardin par les persiennes.
Maugham posa sa valise. Ôta sa veste. S’assit sur le lit. Le matelas céda sous lui avec un soupir.
Il était arrivé.
* * *
La salle à manger était grande et sombre, les fenêtres fermées par des volets pour la fraîcheur — mais il n’y avait pas de fraîcheur, il n’y avait qu’une pénombre moite où les plats apparaissaient portés par des boys chinois qui ne faisaient aucun bruit. C’était déconcertant, ce silence des boys. Ils glissaient entre les tables comme des apparitions, posaient les assiettes, remplissaient les verres, disparaissaient. On ne les entendait pas venir, on ne les entendait pas partir. Maugham pensa à des fantômes. Il pensa à des poissons. Il pensa que dans ce pays la domesticité avait atteint un degré de perfection qui confinait à l’invisibilité.
Il mangea. Ou plutôt il essaya. La nourriture orientale l’écœurait — il le reconnaissait sans fierté, comme on reconnaît une faiblesse physique. Ces saveurs mêlées, ces épices qu’il ne savait pas identifier, cette douceur sucrée qui se glissait partout, dans le riz, dans les sauces, dans les fruits. Il repoussa son assiette. Commanda du thé. Le thé au moins avait un goût familier, quoique servi dans des tasses sans anse qui lui brûlaient les doigts.
Après le dîner il sortit sur la vérandah. Le fleuve était devenu noir, mais on le devinait à son mouvement — le clapotis contre les pilotis de l’embarcadère, le passage lent d’une barge dont la lanterne traçait un sillon d’or sur l’eau sombre. De l’autre côté, des lumières éparses. Le bruit d’une musique — un khim peut-être, cet instrument à cordes frappées dont le son grêle et métallique traversait la nuit comme un insecte lumineux. Et les grenouilles. Un chœur de grenouilles si vaste, si unanime, si obstiné qu’on finissait par ne plus l’entendre, comme on n’entend plus son propre cœur.
Maugham s’accouda à la balustrade. Il avait quarante-huit ans. Il avait derrière lui une carrière de médecin qu’il avait abandonnée, une carrière d’espion qu’il ne pouvait pas mentionner, une carrière d’écrivain qui lui avait donné la célébrité et l’argent mais pas ce qu’il cherchait — et il n’aurait su dire ce qu’il cherchait. Il avait un mariage qui n’en était pas un. Il avait un secret que tout le monde connaissait et que personne ne nommait. Il avait des amants qu’il appelait des secrétaires. Il avait cette façon de croiser les jambes, petit, impeccable, le regard de lézard, le bon mot toujours prêt comme un revolver chargé.
Il transpira.
Ce n’était pas la transpiration ordinaire, celle des tropiques, à laquelle on s’habitue en quelques jours. C’était autre chose. Une sueur froide qui lui glaçait la nuque tandis que tout le reste de son corps brûlait. Il frissonna. Rentra dans sa chambre. S’assit sur le lit.
Quelque chose n’allait pas.
* * *
Le lendemain matin, Maugham ne descendit pas prendre le petit déjeuner. Un boy chinois frappa à sa porte, n’obtint pas de réponse, frappa de nouveau, entrouvrit. L’Anglais était au lit, les draps collés au corps, les yeux ouverts mais fixant un point du plafond avec une intensité qui n’avait rien de naturel. Le ventilateur tournait au-dessus de lui comme un oiseau de proie décrivant des cercles patients.
Le boy apporta du thé. Maugham ne le toucha pas.
Vers midi il se redressa, chercha son thermomètre dans sa trousse de toilette — il voyageait toujours avec un thermomètre, vestige de sa formation médicale, cette habitude du diagnostic qu’on ne perd jamais, comme les prêtres défroqués qui continuent de bénir les repas en silence. Il le glissa sous sa langue. Attendit. Le retira.
Cent cinq.
Il ne le crut pas. Le secoua. Le remit. Attendit à nouveau, plus longtemps cette fois, les yeux fermés, comptant les rotations du ventilateur par le son — soufflement, soufflement, soufflement.
Cent cinq.
Alors il sut. L’anophèle avait fait son travail. Quelque part entre Mandalay et Bangkok, dans la traversée des États Shan, dans cette chambre sans moustiquaire que l’officier siamois lui avait offerte avec tant d’insistance — son meilleur lit, sa plus belle chambre, comment refuser sans offenser ? — le moustique l’avait piqué. Un moustique minuscule, femelle, affamé, porteur dans ses glandes salivaires du Plasmodium, ce parasite patient qui avait attendu dans le sang de Maugham le temps nécessaire avant de se multiplier, d’envahir les globules rouges, de déclencher la guerre. Maugham le médecin savait tout cela. Maugham le patient ne pouvait rien y faire.
Il se recoucha. Appela le boy. Demanda de la quinine. Le boy revint avec des comprimés blancs et un verre d’eau. Maugham avala. La quinine avait un goût d’amertume absolue, un goût de fin du monde, un goût qui envahissait la bouche entière et ne partait plus — et ce goût, mêlé à la fièvre, à la chaleur, au bruit du ventilateur et au clapotis du fleuve, composa la première couche de ce qui allait devenir, au cours des jours suivants, un vertige sans nom.
* * *
Le bar de l’Oriental se trouvait au rez-de-chaussée. Maugham n’y descendrait pas pendant plusieurs jours, mais il y était allé la veille au soir, avant que la fièvre ne se déclare, et ce souvenir allait revenir le hanter dans le délire avec une précision cruelle — la précision des choses perdues.
Il avait commandé un martini.
C’était un rituel. Maugham avait des rituels comme d’autres ont des vices — avec constance, avec méthode, avec cette pointe de plaisir coupable qui en fait tout le prix. Le martini de Maugham obéissait à des règles strictes qu’il avait un jour dictées à un barman et que les barmans se transmettaient ensuite comme un secret de confrérie. Le verre devait être long, à pied, très froid. Le vermouth devait être du Noilly Prat. Le gin devait être du Tanqueray. Et il y avait le secret — car il y avait toujours un secret chez Maugham, une doublure, un compartiment caché. Avant de verser quoi que ce soit, le barman devait prendre un peu de Bénédictine, juste un soupçon, et en tapisser l’intérieur du verre en le faisant tourner. Cela ajoutait un parfum, une douceur presque imperceptible, un arrière-goût de miel et d’herbes qui modifiait tout sans qu’on puisse dire exactement quoi.
Le barman de l’Oriental — un Chinois, encore un Chinois, avec des mains de prestidigitateur — avait exécuté la manœuvre sans qu’on la lui demande deux fois. Maugham avait bu. Le gin glacé avait descendu dans sa gorge comme une lame de lumière froide. Dehors le fleuve charriait ses barges dans la nuit. Quelqu’un jouait du piano dans un salon voisin — du Debussy, très mal, avec des hésitations qui donnaient à la musique une mélancolie supplémentaire, involontaire, comme les fautes d’orthographe dans les lettres d’amour.
Ce martini. Ce serait le dernier avant la fièvre. Le dernier verre de l’homme debout.
* * *
Le deuxième jour, le médecin vint. Un Anglais, installé à Bangkok depuis des années, avec cette peau tannée et ces yeux délavés que donnent les tropiques aux Européens qui y restent trop longtemps. Il prit le pouls de Maugham, sa température, examina ses yeux, palpa son foie.
— Paludisme, dit-il, comme on dit bonjour.
— Je sais, dit Maugham.
— La quinine devrait faire effet. Deux jours. Trois peut-être.
— Et si elle ne fait pas effet ?
Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il rangea son stéthoscope dans sa sacoche avec des gestes lents, méthodiques, qui trahissaient une longue habitude des mauvaises nouvelles.
— Elle fera effet, dit-il enfin.
Maugham ferma les yeux. Il entendit le médecin sortir. Il entendit le boy entrer, poser quelque chose sur la table de nuit — de l’eau, des comprimés, un linge humide. Il entendit le fleuve, dehors, qui ne s’arrêtait jamais de couler, qui n’avait jamais cessé de couler depuis que des hommes s’étaient installés sur ses rives et avaient bâti des temples et des palais et des hôtels et des comptoirs de commerce, et qui coulerait encore quand tout cela aurait disparu, quand l’Oriental lui-même ne serait plus qu’un souvenir dans un livre que personne ne lirait.
Il entendit le ventilateur. Soufflement, soufflement, soufflement.
Il entendit — mais avait-il entendu, ou l’avait-il rêvé ? — une voix de femme, dans le couloir, une voix française avec un accent qu’il ne put identifier, et cette voix disait au médecin, dans un murmure qui n’était pas assez bas pour qu’on ne l’entende pas :
— Je ne peux pas le laisser mourir ici, vous comprenez. Vous devez l’emmener à l’hôpital.
Et la voix du médecin :
— D’accord. Mais attendons un jour ou deux encore.
Et la voix de la femme, plus sèche :
— Ne tardez pas trop.
C’était Madame Maire. Maria Maire, la patronne de l’Oriental, golfeuse, femme d’affaires, maîtresse absolue de ces lieux. Elle ne voulait pas d’un mort dans ses chambres. Un mort, c’est mauvais pour la réputation. Un mort célèbre, c’est pire encore — on en parle, on raconte, les clients annulent. Maugham comprenait. Il aurait fait la même chose. Il y avait quelque chose d’admirable dans cette franchise, quelque chose de chirurgical. Ne tardez pas trop. On aurait dit une réplique d’une de ses propres pièces de théâtre — ce mélange de cruauté et de bon sens qui faisait rire les salles à Londres.
Sauf que cette fois, c’était lui qui était sur la scène. C’était lui le personnage dont on parlait à la troisième personne, dans un couloir, à voix pas assez basse. C’était son corps qui brûlait à cent cinq degrés dans une chambre sombre au bord d’un fleuve à l’autre bout du monde. C’était sa mort que l’on craignait — non par compassion, mais par calcul.
Il sourit. Ou crut sourire. Ses lèvres étaient sèches et craquelées et le sourire fit mal.
Le ventilateur tournait. Le fleuve coulait. La fièvre montait.
Et l’hôtel — le vieil hôtel, le très vieil hôtel dont personne ne connaissait l’âge exact, le bâtiment de brique et de teck et de stuc que des Italiens avaient dessiné pour un Danois sur la rive d’un fleuve siamois — l’hôtel commençait à bouger. Non pas physiquement, non pas comme un tremblement de terre ou un glissement de terrain, mais autrement, de l’intérieur, comme si ses murs se mettaient à respirer un peu plus fort que d’habitude, comme si ses planchers se souvenaient de pas anciens, comme si ses fenêtres s’ouvraient sur des époques révolues.
Maugham le sentit. Dans la fièvre, on sent ces choses-là.
L’hôtel se souvenait. Et Maugham, qu’il le veuille ou non, allait se souvenir avec lui.
II — LA MONTÉE
La quinine ne fit pas effet.
Le troisième jour, la fièvre était toujours là, installée dans le corps de Maugham comme un locataire qui refuse de partir. Elle avait ses horaires, ses habitudes, ses caprices. Le matin, elle se faisait presque oublier — la température descendait à cent un, cent deux, et Maugham pouvait ouvrir les yeux, regarder la chambre, reconnaître les meubles, le broc, la chaise, les lames de lumière entre les volets. Il pouvait même penser. Des pensées claires, nettes, presque froides — il pensait à Gerald, resté en Angleterre, il pensait à Syrie qu’il avait épousée sans amour et qui le lui rendait bien, il pensait à la pièce qu’il devait écrire et qui ne venait pas, et cette clarté matinale avait quelque chose de cruel, comme les intervalles de beau temps au milieu d’une tempête, qui ne servent qu’à vous rappeler ce que vous êtes en train de perdre.
Puis l’après-midi venait, et avec l’après-midi la chaleur de Bangkok atteignait son point d’incandescence, et la fièvre remontait d’un coup, brutalement, comme une marée, et Maugham sombrait.
Ce n’était pas le sommeil. Le sommeil est un pays où l’on va et d’où l’on revient. Ceci était autre chose. Un état intermédiaire, un entre-deux, une zone grise où la conscience flottait sans ancrage, où les sensations se mélangeaient — le bruit du ventilateur devenait le battement d’ailes d’un oiseau gigantesque, le clapotis du fleuve devenait une voix qui parlait une langue inconnue, la chaleur devenait une main posée sur sa poitrine, une main lourde et chaude qui appuyait, appuyait, et sous laquelle il ne pouvait plus respirer.
Les boys chinois entraient et sortaient. Ils changeaient les draps trempés. Ils posaient des linges humides sur son front. Ils apportaient de la quinine, de l’eau, du bouillon qu’il ne touchait pas. Maugham les voyait s’affairer autour de lui avec la même efficacité silencieuse que dans la salle à manger, et il se demandait — dans les rares moments où il pouvait encore se demander quelque chose — s’ils avaient l’habitude. Si d’autres hommes avant lui avaient brûlé dans ces draps. Si l’hôtel avait une mémoire des fièvres.
* * *
Le quatrième jour, les murs commencèrent à parler.
Non pas avec des mots. Avec des images. Des images qui se formaient dans le stuc, dans les moulures, dans les dessins du papier peint — ce papier peint parisien que le Danois Andersen avait fait venir de France quarante ans plus tôt, et dont les motifs floraux, sous l’effet de la fièvre et de la lumière rasante, se mettaient à bouger, à se tordre, à se recomposer en formes nouvelles. Maugham voyait des visages dans les fleurs. Des visages d’hommes qu’il ne connaissait pas, des visages barbus, des visages du dix-neuvième siècle, avec des favoris et des cols empesés et des regards de gens qui ont traversé des océans.
Il ferma les yeux. Les visages restèrent. Ils étaient maintenant à l’intérieur de ses paupières, projetés là comme sur un écran de cinéma, et ils se succédaient avec une rapidité qui l’étourdissait — des marins, des marchands, des diplomates, des aventuriers, tous ces hommes qui avaient remonté le Chao Phraya depuis le golfe du Siam pour atteindre la Cité des Anges, tous ces hommes qui avaient dormi ici, dans ces chambres, dans ces lits, sous ce même ventilateur qui tournait, tournait, tournait.
L’hôtel se souvenait. Et la fièvre de Maugham était la clé qui ouvrait les portes.
* * *
Il vit le feu.
C’est-à-dire qu’il ne le vit pas — il le sentit. Une chaleur soudaine, différente de celle de la fièvre, plus sèche, plus violente, avec une odeur de bois brûlé et de paille et de peinture fondue. Les flammes de 1865. Le onze juin 1865, très exactement — la date flotta dans le délire avec une précision absurde, comme si la fièvre tenait un calendrier. Soixante-neuf bâtiments le long du fleuve, emportés en une nuit, et parmi eux le premier Oriental — cette pension pour marins tenue par deux Américains, Dyer et West, ce bâtiment de bois et de chaume qui n’avait jamais été un vrai hôtel, juste un toit et un bar et quelques lits pour les équipages en escale, les capitaines de passage, les marchands de teck et d’épices qui remontaient le Chao Phraya depuis le golfe en quête de fortune ou de fuite. Tout cela avait brûlé.
Maugham vit les flammes lécher les pilotis de bois, grimper le long des murs de bambou tressé, dévorer les auvents de palme séchée avec un appétit méthodique, patient, comme si le feu avait tout son temps. Il vit les gens courir — les bateliers arrachant leurs sampans à la rive, les marchands traînant des ballots de soie et de porcelaine, les femmes portant des enfants sur la hanche, les chiens hurlant dans la fumée. Il vit le fleuve rougir sous le reflet des flammes — un fleuve de sang, un fleuve de lave — et les maisons flottantes amarrées à la berge tirer sur leurs cordes comme des chevaux affolés, et certaines cordes céder, et les maisons partir à la dérive, emportées par le courant, brûlant encore, torches flottantes que le Chao Phraya charriait vers la mer dans une procession funèbre d’une beauté insoutenable.
Le feu détruisait tout. Le feu ne faisait pas de distinction entre le beau et le laid, le riche et le pauvre, le sacré et le profane. Le feu traitait l’Oriental et les taudis voisins avec la même indifférence démocratique. Et quand il eut fini — quand il n’y eut plus rien à brûler, quand les dernières braises eurent cessé de rougeoyer dans l’aube grise — il ne resta rien. Rien qu’un terrain vague au bord du fleuve, noirci, fumant, jonché de débris calcinés. Un terrain nu. Une page blanche.
Maugham sentit la chaleur du feu se mêler à celle de sa fièvre. Il entendit les cris — mais étaient-ce les cris de 1865 ou les cris des bateliers sur le fleuve en 1923 ? La frontière n’existait plus. Le temps s’était plié sur lui-même comme une lettre qu’on referme, et les deux époques se touchaient, se superposaient, se confondaient. Et Maugham comprit — dans cette compréhension particulière que donne le délire, qui n’est pas la logique ni l’intuition mais quelque chose de plus primitif, de plus animal — il comprit que tout hôtel naît d’une destruction. Qu’il faut un incendie pour qu’il y ait une reconstruction. Qu’il faut des cendres pour qu’il y ait un phoenix. L’Oriental n’avait pas survécu au feu de 1865 — il en était né. Le feu était son acte de naissance.
Il y eut un silence. Un silence de cendres. Dix ans de silence — dix ans pendant lesquels le terrain resta vague, le fleuve coula sans hôtel sur sa rive, et les marins en escale durent se contenter d’autres pensions, d’autres bars, d’autres lits. Puis les capitaines danois vinrent — Jarck et Salje, deux hommes du Nord égarés sous les tropiques, avec leurs visages rouges et leurs barbes blondes et cette façon qu’ont les Scandinaves de regarder le monde comme si c’était un problème à résoudre. Ils relevèrent l’hôtel. Modestement. Douze chambres. Un bar américain. Une salle de billard. Le petit déjeuner à neuf heures trente, le tiffin à une heure, le dîner à sept heures. On pouvait louer des bateaux. La bière était fraîche. Ce n’était pas un palace. C’était un début.
Puis le feu s’éteignit dans la mémoire de l’hôtel, et dans les cendres, lentement, un autre bâtiment se dressa. Des briques cette fois. Du stuc. Des colonnes. Un étage — deux étages ! — chose insensée dans un pays de cases sur pilotis. C’étaient les Italiens, Cardu et Rossi, qui construisaient sur les ordres du Danois. Maugham les voyait travailler dans la lumière de sa fièvre, ces architectes transalpins égarés sous les tropiques, dessinant des arcs et des corniches et des balustrades comme s’ils étaient à Florence ou à Milan, et non pas au bord du Menam, dans la boue, sous les moustiques, à quarante degrés.
Il vit les lustres arriver par bateau. Il vit le papier peint — ce même papier peint — être déroulé sur les murs neufs par des mains chinoises. Il vit les tapis, les meubles de rotin, la salle de billard, le bar capable d’accueillir cinquante hommes. Il vit le soir du 19 mai 1887 — l’inauguration, les bougies, les smokings blancs, les uniformes consulaires, les femmes en robes longues qui ruisselaient de sueur sous la soie et le sourire. Jamais on n’avait vu tel luxe à Bangkok en dehors du Palais. Jamais.
Et il vit le Danois.
* * *
Hans Niels Andersen se tenait au centre du hall comme un capitaine sur sa passerelle. Il avait vingt-neuf ans quand il avait racheté la vieille pension aux capitaines Jarck et Salje, mais ce n’était plus un jeune homme — pas vraiment. Les tropiques l’avaient mûri. Le Siam l’avait changé. Il était arrivé à Bangkok en 1873, matelot danois de Nakskov, un village de pêcheurs au bord de la Baltique, et il avait gravi les échelons avec cette ténacité scandinave qui ressemble à de la patience mais qui est en réalité de l’ambition gelée. Capitaine du yacht royal, le Thoon Kramom, pour le compte de Sa Majesté Chulalongkorn. Puis marchand. Puis importateur de teck. Puis propriétaire d’hôtel. Bientôt fondateur de l’East Asiatic Company, le plus grand conglomérat danois du monde, avec des bureaux à Copenhague, à Shanghai, à Londres, à San Francisco. Mais pour l’instant il était là, dans le hall de son hôtel, et il souriait.
Maugham le regardait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis 1923, à travers trente-six ans d’épaisseur temporelle, et il voyait ce sourire — le sourire d’un homme qui a compris quelque chose d’essentiel sur les hôtels et sur les empires. Un hôtel, c’est un pays. Un petit pays avec ses lois, ses rituels, ses hiérarchies, sa politique étrangère. Andersen avait fait venir un chef et un maître d’hôtel du Consulat de France — il les avait débauchés, littéralement arrachés à la diplomatie pour les mettre au service de l’hospitalité. Parce qu’un hôtel qui veut être un palace doit voler ses talents à la puissance coloniale la plus raffinée.
Le premier grand banquet : le 24 mai 1888, pour le Jubilé d’or de la reine Victoria. Toute la communauté expatriée de Bangkok était là — les Anglais, les Français, les Danois, les Allemands, les Hollandais, les Portugais qui faisaient du commerce sur le fleuve depuis le XVIe siècle. Et la haute société siamoise aussi, les princes et les princesses en soie brochée d’or, les généraux couverts de décorations, les diplomates, les courtisans. Ce soir-là, l’Oriental était devenu ce qu’Andersen voulait qu’il soit : le centre du monde. Un centre éphémère, bien sûr, comme tous les centres — mais quel centre.
Maugham voyait tout cela. La fièvre lui donnait des yeux de peintre. Il voyait les couleurs — l’or des chandeliers, le blanc des nappes, le rouge du claret, le brun du cigare, et cette lumière vacillante des bougies qui adoucissait tous les visages, qui les rendait beaux, même les plus laids, même les plus fatigués. Il entendait le brouhaha des conversations en cinq langues, le tintement des verres, la musique d’un petit orchestre qui jouait des valses viennoises dans une salle tropicale, et cette incongruité — les valses de Strauss à treize degrés au nord de l’Équateur — lui semblait résumer quelque chose d’essentiel sur l’aventure coloniale, sur cette folie magnifique et ridicule qui poussait des Européens à recréer Vienne et Paris et Londres dans la boue et la mousson.
Puis Andersen s’effaça. La vision se troubla. Maugham sentit la fièvre remonter d’un cran — le thermomètre, s’il avait eu la force de le prendre, aurait sans doute marqué cent six — et les images se précipitèrent, se bousculèrent, comme des passagers sur un quai de gare quand le train va partir.
* * *
Il vit le Roi.
Chulalongkorn. Rama V. Le roi qui avait aboli l’esclavage au Siam, le roi qui avait envoyé ses fils étudier en Europe, le roi qui avait résisté aux Français et aux Anglais sans jamais perdre l’indépendance du royaume — le seul pays d’Asie du Sud-Est à n’avoir jamais été colonisé, et cela grâce à cet homme, à cette intelligence politique qui tenait du génie. Chulalongkorn était venu inspecter l’Oriental en décembre 1890. Maugham le voyait descendre de son palanquin — ou était-ce déjà une automobile ? non, pas encore, pas en 1890 — et entrer dans le hall avec son entourage, ses conseillers, ses gardes. Le roi avait regardé les chambres, les salles de bain — ces salles de bain qui étaient si modernes, si perfectionnées que le Palais Royal enverrait ensuite des architectes les étudier — et il avait hoché la tête. Oui. Cet hôtel était digne de recevoir des invités royaux.
Et l’invité vint. Quatre mois plus tard, avril 1891 : le tsarévitch Nicolas Alexandrovitch, héritier de toutes les Russies, en tournée mondiale à bord du croiseur Pamiat Azova. Vingt-deux ans, des yeux bleus, une barbe naissante, un air de jeune homme bien élevé qui ne sait pas encore ce que la vie lui réserve. Nicolas au Siam. Nicolas à l’Oriental. Nicolas prenant le thé sur la vérandah, regardant le fleuve, saluant d’un geste distrait les barges qui passaient.
Maugham le voyait avec une netteté hallucinatoire. Il voyait les boutons de la tunique militaire, les étoiles de diamant sur la poitrine, l’épingle de cravate en saphir. Il voyait les mains — des mains fines, presque féminines, qui tenaient la tasse de thé avec une délicatesse excessive, comme si tout objet était fragile et précieux et voué à se briser. Et il savait — lui, Maugham, depuis 1923, depuis l’avenir — il savait ce que Nicolas ne savait pas encore. Que dans trois ans il deviendrait tsar. Que dans vingt-sept ans il abdiquerait dans un wagon de chemin de fer. Que dans vingt-sept ans et quelques mois, dans une cave d’Iekaterinbourg, on le fusillerait avec sa femme, ses quatre filles et son fils hémophile, et que les corps seraient brûlés à l’acide et jetés dans un puits de mine.
La fièvre donnait à Maugham le don terrible de la prophétie rétrospective. Il voyait Nicolas à vingt-deux ans et il voyait Nicolas à cinquante ans en même temps, le jeune homme et le condamné superposés, transparents l’un à l’autre comme deux photographies placées sur la même plaque de verre. Et cette vision — cette double vision — était si insoutenable qu’il gémit, et le boy chinois accourut, et posa un linge frais sur son front, et Maugham s’accrocha à cette fraîcheur comme un noyé s’accroche à une planche.
* * *
La nuit tombait vite à Bangkok. Il n’y avait pas de crépuscule. Le soleil plongeait derrière les toits de tôle et les palmiers et c’était fini, la nuit était là, épaisse, chaude, pleine de bruits. Les grenouilles reprenaient leur chœur. Les chiens errants aboyaient dans les ruelles derrière Charoen Krung Road. Sur le fleuve, les lanternes des barges traçaient des constellations mouvantes, et parfois le moteur d’un bateau à vapeur faisait trembler les vitres de la chambre.
Maugham grelottait. C’était la phase froide du paludisme — cette alternance absurde de brûlure et de glace, ce yo-yo thermique qui épuisait le corps plus sûrement que la fièvre elle-même. Il demanda des couvertures. Le boy en apporta deux, trois, puis une quatrième, et Maugham s’y enfouit comme dans un terrier, tremblant de tous ses membres, les dents claquant si fort qu’il avait peur de se casser une molaire, et sous les couvertures, dans cette obscurité de tissu et de sueur, il sentit l’hôtel s’approcher de lui.
C’est une sensation difficile à décrire. Ce n’était pas un bruit. Ce n’était pas un mouvement. C’était une présence. Comme si les murs de la chambre s’étaient rapprochés — pas physiquement, non, pas comme dans ces histoires d’horreur où les parois se referment sur le héros — mais autrement, d’une manière plus subtile, plus intime. Les murs étaient plus attentifs. Le plafond écoutait. Le plancher se rappelait. Et Maugham, dans sa fièvre, était devenu poreux — les frontières de son corps, de son esprit, de son identité s’étaient dissoutes dans la sueur et la quinine, et il n’était plus tout à fait lui-même, il n’était plus tout à fait séparé de ce qui l’entourait. Il était l’hôtel. L’hôtel était lui. Et l’hôtel avait des histoires à raconter.
Il sentit les pas. Des milliers de pas. Des pas d’hommes et de femmes et d’enfants, des pas de bottes militaires et de sandales de moine et de chaussons de soie et de pieds nus — tous les pas qui avaient foulé ces planchers depuis 1876, depuis 1887, depuis la nuit des temps peut-être, car le terrain sur lequel l’hôtel se dressait avait été un terrain royal, un terrain qui appartenait à la Cassette du Roi, et avant le roi il y avait eu d’autres rois, et avant les rois d’autres hommes, et avant les hommes le fleuve, rien que le fleuve, et les oiseaux, et la boue tiède des berges.
Les pas formaient un rythme. Un rythme sourd, régulier, comme le pouls d’un cœur très ancien. Maugham posa sa main sur le plancher — il avait glissé du lit sans s’en rendre compte, il était maintenant à genoux sur le sol, en chemise de nuit, un homme de quarante-huit ans à genoux dans une chambre d’hôtel à Bangkok, la main à plat sur le teck chaud. Et il sentit le pouls. Le pouls de l’hôtel. Le pouls de toutes les vies qui avaient traversé ce lieu. C’était un battement lent, profond, tellurique, qui montait du sol et se propageait dans sa main, dans son bras, dans sa poitrine, et qui se superposait à son propre battement de cœur, et les deux battements se synchronisaient, comme deux horloges qui finissent par marquer la même heure, et Maugham sut alors qu’il était perdu — perdu dans l’hôtel, perdu dans le temps, perdu dans la fièvre — et que cette perte était une grâce.
Le boy le trouva par terre. Il le remit au lit sans un mot, sans un geste brusque, avec la douceur efficace de quelqu’un qui a l’habitude des fiévreux. Il recouvrit Maugham des couvertures. Il posa un linge frais sur son front. Et il resta un moment, debout au pied du lit, les bras le long du corps, immobile et silencieux comme une sentinelle, veillant sur cet Anglais qui délirait dans une chambre sombre au bord du Chao Phraya.
* * *
Le cinquième jour, le médecin revint.
Il examina Maugham avec cette même lenteur méticuleuse, prit sa température — cent quatre —, écouta son cœur, regarda sa langue. Puis il resta assis au bord du lit un moment, sans rien dire, et ce silence était plus éloquent que n’importe quel diagnostic.
— La quinine, dit Maugham d’une voix qu’il ne reconnut pas — une voix de papier froissé, de feuilles mortes.
— Il faut augmenter la dose.
— Et si ça ne suffit pas ?
Le médecin se leva. Il alla à la fenêtre, entrouvrit un volet, regarda le fleuve. La lumière entra dans la chambre comme une gifle et Maugham ferma les yeux.
— Monsieur Maugham, dit le médecin sans se retourner, vous êtes un homme solide. Vous avez survécu à Flandre. Vous survivrez à un moustique siamois.
C’était vrai. Maugham avait servi comme ambulancier en Flandre pendant la guerre — l’autre guerre, la grande, celle d’avant — et il avait vu des corps déchiquetés par les obus, des poumons brûlés par le gaz moutarde, des hommes de vingt ans qui mouraient en appelant leur mère. Il avait survécu à cela. Il pouvait survivre au Plasmodium.
Mais la Flandre ne l’avait pas préparé à ceci : cette dissolution lente de la réalité, cette porosité entre le monde et le rêve, cette perte progressive des repères qui faisait que le boy chinois qui entrait dans la chambre pouvait être un boy de 1923 ou un domestique de 1887 ou un fantôme de 1865, et que Maugham ne savait plus lequel, et que cela n’avait peut-être plus d’importance.
Le médecin partit. Dans le couloir, Maugham entendit à nouveau la voix de Madame Maire :
— Alors ?
— Demain, dit le médecin. Si demain il n’y a pas d’amélioration, on le transfère.
— Il n’y a pas d’hôpital digne de ce nom dans cette ville.
— Il y a le Siriraj. Sur l’autre rive.
— L’autre rive, répéta Madame Maire, et dans sa bouche ces mots sonnèrent comme une condamnation.
L’autre rive. Le fleuve à traverser. Maugham, dans sa fièvre, entendit cela et pensa au Styx. Il pensa au passeur. Il pensa qu’il était en train de flotter sur un fleuve entre deux mondes et qu’il ne savait pas vers lequel il dérivait.
Puis il cessa de penser. La fièvre le reprit, le souleva, l’emporta.
Et le grand délire commença.