La doublure de Bénédictine — Deuxième partie

Publié le 02 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

La doublure de
Bénédictine

La doublure de Bénédictine

Deuxième partie

III — LE GRAND DÉLIRE

Il pleuvait.

Non — il ne pleuvait pas. C’était janvier, la saison sèche, il ne pouvait pas pleuvoir. Mais Maugham entendait la pluie — un tambourinement sourd sur le toit de l’Oriental, un crépitement qui emplissait la chambre, qui emplissait le monde. Et il sentait l’eau. L’eau partout. L’eau dans les murs, l’eau sous le plancher, l’eau dans l’air qu’il respirait. Bangkok était une ville d’eau. Elle avait été bâtie sur l’eau, dans l’eau, par l’eau. Avant les routes, avant les tramways, avant Charoen Krung Road, il n’y avait que les klongs — ces canaux qui quadrillaient la ville comme les veines d’un corps vivant, et sur ces klongs les gens vivaient, mangeaient, dormaient, vendaient, achetaient, naissaient et mouraient sans jamais mettre le pied sur la terre ferme. La Venise de l’Orient, disaient les voyageurs. Mais Venise était froide et calculée et occidentale. Bangkok était autre chose. Bangkok était une méduse — un organisme translucide et fluide qui changeait de forme à chaque marée.

Maugham flottait. Son lit était devenu une barque et la chambre un canal et les murs des berges le long desquelles défilaient des maisons de teck sur pilotis, des temples, des marchés flottants où des femmes en chapeau de paille vendaient des mangues et du poisson grillé depuis des pirogues surchargées. Il flottait sur le Chao Phraya, non pas celui de 1923 mais un Chao Phraya plus ancien, plus large, plus sauvage, celui d’avant les digues et les quais de béton, le fleuve originel, le fleuve des origines, la Mère des Eaux.

Et sur ce fleuve, il vit les bateaux.

* * *

Ils arrivaient du golfe. D’abord les voiliers — les trois-mâts anglais avec leurs coques noires et leurs voiles claquant dans le vent de mousson, puis les jonques chinoises avec leurs yeux peints sur la proue pour voir les démons, puis les vapeurs à roues à aubes qui crachaient une fumée grasse et sifflaient à l’entrée du port comme des bêtes en rut. Les bateaux remontaient le fleuve en file indienne, passant sous le regard indifférent des pêcheurs et des bonzes, longeant les mangroves inquiétantes à l’embouchure — ces forêts de racines qui plongeaient dans la vase comme des doigts arthritiques — puis les rizières d’un vert de vitrail, puis les premiers temples, les premières maisons, et enfin Bangkok, surgissant au dernier méandre, avec ses toits de tuile et ses flèches dorées et son vacarme de cité marchande.

Et parmi ces bateaux, un jour de 1888, l’Otago.

Maugham le reconnut. Pas le bateau lui-même — il n’avait jamais vu l’Otago — mais l’homme qui se tenait sur le pont. Un homme jeune encore, trente ans, le visage creusé par la mer, des yeux noirs et profonds sous des sourcils épais, une barbe taillée court, et cette façon de se tenir — raide, le dos droit, les mains derrière le dos — qui trahissait l’officier de marine plus que l’écrivain. Car cet homme n’était pas encore écrivain. Cet homme était le capitaine Korzeniowski, Józef Teodor Konrad Korzeniowski, un Polonais né en Ukraine qui avait fui la Russie pour la mer et la mer pour l’Angleterre et l’Angleterre pour les tropiques, et qui un jour changerait de nom et s’appellerait Joseph Conrad et écrirait Lord Jim et Au cœur des ténèbres et L’Agent secret, mais pour l’instant il n’était rien de tout cela. Il était un capitaine de trente ans qui prenait son premier commandement et qui trouvait Bangkok insalubre.

Un endroit malsain, avait-il écrit. Maugham s’en souvenait. Ou croyait s’en souvenir. Ou inventait ce souvenir dans la fièvre, ce qui revenait peut-être au même.

Conrad descendit à terre. Il marcha le long du fleuve jusqu’à l’Oriental. Il entra dans le bar. Il commanda — quoi ? De la vodka, probablement. Un Polonais en exil boit de la vodka comme on dit une prière, par habitude et par nécessité. Il but debout au comptoir, parce que ses gages de capitaine — quatorze livres par mois, nourriture fournie par le bord — ne lui permettaient pas une chambre. Quatorze livres. Le prix d’une nuit dans la suite que Maugham occupait trente-cinq ans plus tard.

Maugham regardait Conrad boire. Il le regardait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis l’avenir, et il éprouvait pour cet homme une tendresse étrange — la tendresse qu’on éprouve pour quelqu’un qui ne sait pas encore qui il est. Conrad au bar de l’Oriental en 1888, c’était un marin qui avait des histoires plein la tête mais qui ne savait pas encore qu’il pouvait les écrire. Il avait vu les mers de Malaisie, les ports de Bornéo, les tempêtes du détroit de la Sonde. Il avait vu des hommes mourir de fièvre — la même fièvre que Maugham, le même Plasmodium, les mêmes sueurs et les mêmes hallucinations — sur des bateaux ancrés dans des rades tropicales. Il avait vu ce que les Européens faisaient aux peuples qu’ils prétendaient civiliser. Il portait tout cela en lui, comme un manuscrit qu’on n’a pas encore ouvert, et il buvait sa vodka au bar de l’Oriental, et il ne savait pas.

Maugham voulut lui parler. Il ouvrit la bouche. Mais aucun son ne sortit — la fièvre avait pris sa voix — et Conrad, de toute façon, ne pouvait pas l’entendre. Il était en 1888. Maugham était en 1923. Et pourtant ils étaient dans la même pièce, au même bar, et le fleuve dehors était le même fleuve, et l’hôtel était le même hôtel, et c’était cela, exactement cela, que la fièvre permettait de voir : la simultanéité du temps. Tous les temps en même temps. Tous les hommes dans le même homme. Tous les verres levés au même comptoir, depuis 1865 jusqu’à l’éternité.

Conrad finit sa vodka. Posa quelques pièces sur le comptoir. Sortit. La nuit tropicale l’avala.

* * *

L’hôtel respirait.

Maugham le sentait maintenant avec certitude. Ce n’était plus une impression, c’était une évidence physique, comme la chaleur ou la douleur. L’hôtel respirait. Ses murs se dilataient et se contractaient avec une régularité lente, majestueuse, comme les flancs d’un animal endormi. Le teck des planchers craquait sous l’effet de cette respiration — des craquements secs, irréguliers, qui ressemblaient à des paroles chuchotées dans une langue morte. Et le ventilateur au plafond battait comme un cœur.

L’Oriental était vivant. Il avait toujours été vivant. Il était né d’un incendie et d’une reconstruction, comme un phénix, et depuis il avait grandi, mué, changé de peau — pension de marins, hôtel de fortune, palace colonial, club d’officiers japonais pendant la guerre à venir, et de nouveau palace, et encore palace, toujours palace, mais un palace qui se souvenait de ses origines modestes, un palace qui gardait dans ses fondations la mémoire de la boue et du feu.

Maugham comprenait maintenant pourquoi il était tombé malade ici et pas ailleurs. Ce n’était pas le moustique. Ou plutôt ce n’était pas seulement le moustique. C’était l’hôtel lui-même qui l’avait attiré dans la fièvre, comme on attire un invité dans un salon pour lui montrer les albums de famille. L’hôtel avait besoin d’un témoin. L’hôtel avait besoin de quelqu’un qui sache écrire, qui sache voir, qui sache transformer les images en mots. Et Maugham était cet homme. Le moustique n’avait été que l’instrument.

C’était une pensée délirante, bien sûr. Maugham le savait. Le médecin en lui, le diagnosticien, l’homme de science, savait que la fièvre produisait des hallucinations et que les hallucinations produisaient des interprétations et que les interprétations n’avaient aucune valeur objective. Mais le médecin en lui était très loin maintenant — relégué dans un coin de sa conscience, petit bonhomme en blouse blanche qui agitait les bras et criait des choses raisonnables que personne n’écoutait. L’écrivain, lui, savait autre chose. L’écrivain savait que les meilleures histoires viennent de la fièvre. Que les meilleurs personnages naissent dans le délire. Que la raison est nécessaire pour vivre mais insuffisante pour écrire.

* * *

Le fleuve montait.

Pas vraiment — c’était la saison sèche, le Chao Phraya était à son niveau le plus bas. Mais dans la fièvre de Maugham le fleuve montait, débordait, envahissait les berges, léchait les fondations de l’Oriental, et l’hôtel devenait une île, un vaisseau ancré dans les eaux brunes, et sur ce vaisseau les passagers de toutes les époques se croisaient, se saluaient, s’ignoraient, comme dans un bal masqué où personne ne reconnaît personne.

Il vit les canonnières.

C’était 1893. Le fleuve n’était plus brun mais gris — gris acier, gris canon, gris de guerre. Trois navires français remontaient le Chao Phraya en formation serrée, leurs canons pointés vers la ville, vers le Palais Royal qui brillait de l’autre côté de l’eau comme un jouet d’or. L’incident de Paknam. Les Français avaient forcé le passage des fortifications à l’embouchure du fleuve, échangé des coups de feu avec les batteries siamoises, et maintenant ils étaient là, devant l’hôtel, leurs coques noires oscillant dans le courant, leurs équipages alignés sur les ponts, leurs officiers en uniforme blanc scrutant la rive à la jumelle.

Maugham voyait les marins français — leurs bérets, leurs moustaches, leurs visages rougis par le soleil et la poudre. Il voyait le drapeau tricolore qui claquait à la poupe. Il sentait l’odeur de la cordite. Et il voyait, sur la vérandah de l’Oriental, les clients de l’hôtel — les diplomates, les marchands, les aventuriers — qui regardaient le spectacle comme on regarde un opéra depuis une loge, un verre à la main, commentant les manœuvres avec le détachement de gens qui savent que les canons ne sont pas pointés vers eux.

Andersen était parmi eux. Le Danois regardait les canonnières françaises avec un sourire qui n’en était pas tout à fait un — un sourire de calculateur, un sourire d’homme d’affaires qui évalue les risques. Le Siam allait-il tomber ? Allait-il devenir une colonie française comme le Cambodge, comme le Laos, comme l’Indochine ? Si oui, l’hôtel perdrait ses clients anglais. Si non, les Français feraient des concessions commerciales et l’hôtel en profiterait. Dans les deux cas, il fallait vendre. Vendre maintenant, vendre vite, prendre l’argent et rentrer au Danemark, et fonder autre chose, quelque chose de plus grand, de plus solide qu’un hôtel. L’East Asiatic Company. Le plus grand conglomérat du royaume de Danemark.

Andersen vendit l’Oriental pour vingt-deux mille dollars. Lock, stock and barrel, comme disent les Anglais. Serrures, inventaire et barils de bière. Il rentra à Copenhague. Les canonnières françaises repartirent. Le Siam resta indépendant — le seul pays d’Asie du Sud-Est à n’avoir jamais été colonisé, exploit qui tenait du miracle et de la diplomatie, et qui était dû en grande partie à l’intelligence de Chulalongkorn, ce roi que Maugham avait vu en vision quelques heures plus tôt — ou quelques années, il ne savait plus.

Les canonnières disparurent. Le fleuve redevint brun. Les barges de riz reprirent leur course lente vers la mer.

* * *

L’hôtel changea de mains. Maugham vit cela aussi — cette succession de propriétaires qui était la chronique même de l’Oriental, son roman intime, sa saga familiale. Andersen avait vendu à l’Américain Franklin Hurst, qui avait aboli le système du chit — cette ardoise de crédit que les clients signaient et ne payaient jamais, cette élégance du non-paiement qui ruinait l’hôtel avec une distinction toute coloniale. Puis Hurst avait vendu à son tour, et l’hôtel avait connu d’autres mains, d’autres ambitions, d’autres déclins, jusqu’à l’arrivée de cette femme.

Maria Maire. Madame Maire. La patronne.

Maugham la vit — non pas la femme du couloir, non pas la voix sèche qui disait ne tardez pas trop, mais une femme plus jeune, trente-cinq ans peut-être, debout dans le hall de l’Oriental vers 1910, les bras croisés, le regard circulaire d’un général inspectant un champ de bataille. Elle avait pris les rênes de l’hôtel sans que personne comprenne exactement comment — par mariage, par rachat, par la seule force de sa volonté, les sources se contredisaient et l’hôtel lui-même semblait avoir oublié les détails. Ce qu’il n’avait pas oublié, c’était la femme. Golfeuse. Joueuse. Femme d’affaires dans un monde d’hommes, dans un pays d’hommes, dans un siècle d’hommes. Elle portait des robes blanches et des chapeaux à larges bords et elle dirigeait l’Oriental comme on dirige un navire — avec autorité, avec caprice, avec cette certitude absolue que la barre est entre les bonnes mains.

Sous Madame Maire, l’hôtel devint le lieu de toutes les réceptions — les fêtes nationales des consulats, les anniversaires des princes, les banquets d’adieu pour les gouverneurs en partance. Le concert hall fut transformé en théâtre. On y jouait des pièces en anglais et en français. On y donnait des bals. Les dames portaient des robes commandées à Paris — avec trois mois de retard sur la mode, le temps que les paquebots fassent le trajet — et les messieurs portaient des smokings blancs qui jaunissaient sous les aisselles à la première valse. Et Madame Maire veillait sur tout cela, infatigable, omnisciente, avec cet instinct d’hôtelière qui n’est pas une compétence mais un don, une capacité innée à deviner ce que le client veut avant qu’il ne le sache lui-même.

C’était cette femme qui ne voulait pas que Maugham meure chez elle. Et Maugham, dans son délire, comprit que ce n’était pas de la cruauté. C’était de l’amour. L’amour d’une femme pour son hôtel — un amour féroce, exclusif, jaloux, qui ne tolérait aucune atteinte à la réputation du bien-aimé. Un mort dans une chambre, c’est une tache sur le nom. Et Madame Maire ne tolérait pas les taches.

* * *

Le fleuve apporta un bateau.

Un bateau comme Maugham n’en avait jamais vu. Pas un voilier, pas un vapeur à roues à aubes, pas une jonque ni un sampan — mais un navire de fer, massif, moderne, sans cheminée fumante, sans la traînée de fumée noire qui signalait tous les navires à vapeur depuis un demi-siècle. Le Selandia. Le premier navire à moteur diesel du monde. Danois, bien sûr — construit à Copenhague par Burmeister & Wain, commandé par la East Asiatic Company de H.N. Andersen, ce même Andersen qui avait bâti l’Oriental et qui avait maintenant un empire maritime. Le Selandia était venu à Bangkok pour son voyage inaugural, en 1912, et le fleuve entier s’était arrêté pour le regarder passer — ce vaisseau silencieux, ce vaisseau sans fumée, ce vaisseau du futur qui glissait sur les eaux brunes comme un fantôme mécanique.

Maugham vit le Selandia remonter le Chao Phraya. Il vit les bateliers ouvrir de grands yeux. Il vit les enfants sur les maisons flottantes pointer le doigt. Il vit les bonzes eux-mêmes, sur la rive, interrompre leur marche pour regarder. Un bateau sans fumée. Un bateau qui ne crachait pas de charbon. Un bateau propre. C’était un miracle ou une menace, selon le point de vue — le miracle du progrès ou la menace de l’obsolescence, la promesse d’un monde nouveau ou l’annonce de la fin du monde ancien. Le Selandia passa devant l’Oriental et disparut en amont du fleuve, vers les entrepôts de teck, vers les docks, vers cet avenir mécanique et silencieux qui finirait par tout avaler — les voiliers, les vapeurs, les rickshaws, les klongs, les maisons flottantes, tout le vieux Siam, toute la vieille Asie, tout le vieux monde.

* * *

Et puis Nijinsky.

Cela vint sans prévenir, comme viennent les choses dans la fièvre — une image soudaine, parfaitement nette, surgissant du néant avec la violence d’un flash de magnésium. Un homme dansait.

Il dansait dans la salle de concert de l’Oriental. C’était 1916. La Grande Guerre faisait rage en Europe — les tranchées, le gaz, la boue de la Somme — mais ici, à Bangkok, à l’autre bout de la Terre, un homme dansait. Il portait un maillot blanc, des chaussons de soie, et il se mouvait avec une grâce qui n’avait rien d’humain. Ses sauts défiaient la pesanteur. Ses bras décrivaient des arcs qui semblaient ralentir le temps. Son visage — un visage slave, pommettes hautes, yeux en amande, bouche charnue — était à la fois extatique et absent, comme le visage d’un saint en lévitation.

Vaslav Nijinsky. Le dieu de la danse. Le faune de l’Après-midi. L’oiseau de feu. Le spectre de la rose. Il avait vingt-sept ans et il était déjà peut-être fou. La folie ne viendrait officiellement que plus tard — le diagnostic, l’internement, les trente années d’asile — mais quelque chose était déjà fissuré, là, dans cette salle de concert tropicale, devant un public de diplomates et de marchands qui ne comprenaient pas ce qu’ils voyaient. Quelque chose dans la précision même de ses gestes, dans cette perfection surhumaine qui ne laissait aucune place à l’erreur ni à la vie, quelque chose de mécanique sous la grâce, comme une horloge dont le ressort est trop tendu et qui va bientôt se briser.

Nijinsky dansait et Maugham le regardait danser, et il pensa — si tant est qu’on puisse appeler cela penser — il pensa à la cage. Nijinsky était un oiseau en cage. Sa cage était son corps — ce corps prodigieux, ce corps qui pouvait tout faire sauf vieillir en paix, ce corps que Diaghilev avait modelé et possédé et exhibé comme on exhibe un animal savant. Et quand Nijinsky avait épousé une femme — Romola, la Hongroise — Diaghilev l’avait chassé des Ballets russes, et Nijinsky s’était retrouvé sans cage, libre et perdu, errant de pays en pays avec sa famille, réfugié de la guerre, dansant dans des salles de concert de fortune à l’autre bout du monde, et la liberté l’avait détruit plus sûrement que la cage.

La cage. L’image s’imprima dans la fièvre de Maugham avec une intensité qui le fit gémir. La cage dorée. Il y avait une cage dorée quelque part dans cette histoire, une cage qui attendait, une cage qui se formait dans les profondeurs de son délire comme un cristal se forme dans une solution saturée. Mais pas maintenant. Pas encore. La cage viendrait plus tard, quand la fièvre aurait tout mélangé — Nijinsky et les perroquets, Bangkok et le Siam d’autrefois, la danse et l’enfermement.

Nijinsky s’arrêta de danser. Salua. Le public applaudit — des applaudissements polis, déconcertés, insuffisants. Nijinsky quitta la scène. Il traversa le jardin de l’Oriental dans la nuit chaude, en sueur, ses chaussons de soie trempés d’humidité tropicale, et il disparut, comme Conrad avant lui, avalé par Bangkok, cette ville qui avalait tout le monde.

* * *

La fièvre ne redescendait plus.

Elle s’était installée sur un plateau — cent quatre, cent cinq — et elle y restait, immuable, têtue, comme un occupant qui a planté son drapeau sur un territoire conquis. Les accès de froid avaient cessé. Il n’y avait plus que la chaleur — une chaleur sèche, minérale, qui semblait venir de l’intérieur des os. Maugham avait l’impression que son squelette était en feu et que sa peau n’était qu’une enveloppe mince et insuffisante, un papier d’emballage sur un brasier.

Le boy chinois venait toutes les heures. Il changeait les draps. Il posait un linge frais sur le front de Maugham. Il apportait de l’eau que Maugham buvait et vomissait et rebuvait. Il apportait la quinine que Maugham avalait et qui ne servait à rien, à rien, à rien. Le garçon avait un visage rond et lisse et sans âge, et Maugham se demanda s’il avait un nom, et s’il avait une famille, et s’il rentrait chez lui le soir dans une de ces maisons flottantes sur le fleuve, et s’il racontait à ses enfants qu’un Anglais célèbre était en train de mourir dans la chambre sept de l’Oriental.

Mourir. Le mot s’imposa. Maugham ne l’avait pas encore pensé — pas directement, pas en face. Il avait pensé “fièvre”, il avait pensé “paludisme”, il avait pensé “quinine”, il avait pensé “Madame Maire” et “hôpital” et “l’autre rive”. Mais il n’avait pas pensé “mourir”. Et maintenant le mot était là, au milieu de la chambre, au milieu de la fièvre, au milieu de sa vie, posé comme un objet qu’on ne peut plus ignorer — un revolver sur une table, un télégramme sous la porte, un thermomètre à cent cinq.

Mourir ici. Dans cette chambre sombre. Au bord de ce fleuve. Dans cet hôtel dont personne ne connaissait l’âge. Mourir à quarante-huit ans, en pleine carrière, en pleine gloire — car il était glorieux, Maugham, il était riche et célèbre et joué dans le West End et traduit en vingt langues, et tout cela ne servait à rien devant un moustique. Un moustique minuscule, femelle, anonyme, qui l’avait piqué dans son sommeil dans une chambre sans moustiquaire, et voilà. Toute la civilisation occidentale, toute la médecine, toute la littérature, tout l’Empire britannique ne pouvaient rien contre un insecte de trois millimètres.

Il y avait une ironie là-dedans. Une ironie à sa mesure — lui qui avait bâti sa carrière littéraire sur l’ironie, sur cette distance amusée entre ce que les gens disent et ce qu’ils pensent, entre ce qu’ils montrent et ce qu’ils cachent. L’ironie ultime : l’ironiste ironisé par la nature. Le maître du sous-entendu réduit au silence par un parasite.

Maugham sourit dans sa fièvre. Ou grimaça — la différence, à ce stade, était devenue imperceptible.

* * *

L’hôtel lui montra autre chose.

Une femme. Une femme petite, solide, avec des cheveux courts et un regard de commandante — un regard qui ne demandait pas la permission, qui ne cherchait pas l’approbation, qui prenait ce qu’il voulait et continuait. Elle se tenait dans le hall de l’Oriental, les mains sur les hanches, et elle donnait des ordres.

Mais ce n’était pas Madame Maire. Ce n’était pas 1923. C’était — quand ? Maugham ne pouvait pas le savoir avec certitude, puisque cette femme appartenait à un temps qui n’était pas encore advenu. Et pourtant il la voyait. La fièvre, parfois, traverse le temps dans les deux sens.

La femme parlait français avec un accent allemand. Elle portait des vêtements pratiques, masculins presque, et autour de son cou pendait un appareil photographique — une boîte noire, compacte, qu’elle manipulait avec l’aisance de quelqu’un qui considère l’objet comme une extension de son corps. Elle photographiait tout : le hall, les colonnes, le fleuve par les fenêtres, les boys chinois, les fleurs dans les vases, la lumière sur les murs. Elle photographiait l’hôtel comme si elle voulait le fixer, le retenir, l’empêcher de disparaître.

Germaine. Le nom flotta dans la fièvre de Maugham comme un pétale sur l’eau. Germaine Krull. Photographe. Révolutionnaire. Correspondante de guerre. Future patronne de l’Oriental. Mais pour l’instant — pour l’instant dans quelle année ? — elle n’était qu’une femme avec un appareil photo et un regard de fer, et elle reconstruisait un hôtel en ruine.

Car l’hôtel était en ruine. Maugham le voyait maintenant — les murs éventrés, les fenêtres sans vitres, les meubles brisés, les planchers défoncés. Les Japonais étaient passés par là. L’occupation, la guerre, les officiers impériaux qui avaient converti le palace en club militaire, dépouillé les chambres, réquisitionné les draps et les couverts et les bouteilles de vin. L’Oriental avait été déshabillé, humilié, vidé de sa substance. Et maintenant cette femme — cette Allemande-française-hollandaise-apatride, cette photographe d’avant-garde qui avait fréquenté Man Ray et Cocteau et Malraux, cette résistante qui avait traversé l’Afrique avec les Forces françaises libres — cette femme sans aucune expérience hôtelière remettait l’hôtel debout.

Il y avait un Américain avec elle. Grand, élancé, élégant — trop élégant pour un homme d’affaires, pas assez pour un diplomate. Jim Thompson. Ancien de l’OSS, les services secrets américains, resté en Thaïlande après la guerre pour des raisons que personne ne comprenait tout à fait. Il avait un œil pour la soie, pour les couleurs, pour la beauté — cet œil d’esthète que les espions développent parfois, comme si le double jeu aiguisait les sens au lieu de les émousser. Thompson décorait les suites en soie thaïlandaise. Krull créait le Bamboo Bar — premier bar de jazz de Bangkok, où l’on distribuait des cravates à l’entrée aux hommes qui n’en portaient pas, parce que le raffinement ne se négocie pas, même sous les tropiques.

Maugham voyait tout cela comme on voit un film projeté à l’envers — l’avenir avant le présent, la renaissance avant la destruction. Et cela n’avait pas de sens, et en même temps cela avait tout le sens du monde, parce que l’hôtel n’obéissait pas à la chronologie. L’hôtel était un lieu où le temps s’empilait, couche après couche, comme les strates géologiques d’une falaise, et la fièvre permettait de lire ces strates, de passer de l’une à l’autre, de voir 1865 et 1888 et 1893 et 1916 et 1923 et 1947 dans le même souffle, dans le même battement de ventilateur.

Soufflement. Soufflement. Soufflement.

* * *

Il perdit le compte des jours.

C’était le sixième, le septième, le huitième — il ne savait plus. La lumière entre les volets changeait, ce qui signifiait que le soleil se levait et se couchait, ce qui signifiait que le temps passait, mais le temps ne passait plus vraiment. Le temps s’était transformé en une substance molle, élastique, qui s’étirait et se contractait au gré de la fièvre, et Maugham flottait dedans comme un fœtus dans le liquide amniotique.

Le médecin venait. Le médecin partait. Le boy venait. Le boy partait. La quinine arrivait. La quinine ne servait à rien. Les draps étaient changés. Les draps étaient trempés de nouveau. Le fleuve coulait. Le ventilateur tournait. Et l’hôtel continuait de parler.

Il lui montra le Roi. Pas Chulalongkorn cette fois — un autre roi, un roi plus récent, celui qui régnait en 1923, Vajiravudh, Rama VI, le roi qui avait étudié à Oxford et qui écrivait des pièces de théâtre et qui avait créé les scouts siamois et le parc Lumphini et l’université Chulalongkorn. Un roi lettré, un roi anglophile, un roi qui aimait le théâtre autant que Maugham lui-même. Et Maugham pensa — dans l’un de ces éclairs de lucidité qui traversaient parfois la fièvre comme un rayon de soleil traverse un orage — il pensa que le Siam était un pays étrange, un pays impossible, un pays qui avait des rois qui lisaient Shakespeare et des bonzes qui mendiaient pieds nus dans la poussière, un pays qui avait inventé la grâce et la cruauté dans le même geste, un pays qui souriait toujours et ne disait jamais la vérité, et que ce pays était le miroir de lui-même — lui, Maugham, l’homme aux masques, l’homme aux sourires, l’homme qui ne disait jamais la vérité.

Le Siam ne disait pas la vérité parce que la vérité était une notion occidentale, brutale, inutile. Le Siam avait le kreng jai — cette notion intraduisible qui signifiait à peu près : considération pour les sentiments d’autrui poussée jusqu’au mensonge, politesse élevée au rang de philosophie, refus de dire non, refus de confronter, refus de blesser, même au prix de l’exactitude. Et Maugham, qui avait passé sa vie à dissimuler ce qu’il était vraiment — son désir, sa solitude, sa peur — reconnaissait dans le kreng jai siamois quelque chose de profondément familier.

* * *

La nuit. Une nuit sans fond. Les grenouilles hurlaient. Le fleuve clapotait. Et dans cette nuit, une musique.

Elle venait du bar. Du Bamboo Bar — mais le Bamboo Bar n’existait pas encore en 1923, il ne serait créé qu’en 1947 par Germaine Krull, et pourtant Maugham l’entendait, cette musique de jazz, ce piano et cette contrebasse et cette clarinette qui jouaient quelque chose de lent et de mélancolique et d’infiniment américain, quelque chose qui parlait de fumée et de bourbon et de nuits de La Nouvelle-Orléans, transplantées ici, au bord du Menam, dans l’air chaud et épais de Bangkok.

La fièvre ne respectait pas la chronologie. La fièvre prenait ce dont elle avait besoin, n’importe où, n’importe quand, et elle le jetait dans le délire de Maugham comme un peintre jette des couleurs sur une toile — sans plan, sans méthode, avec la seule certitude que le résultat aura un sens, même si ce sens n’est pas immédiatement visible.

Maugham écoutait le jazz. Il écoutait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis son siècle. Et il comprenait quelque chose qu’il n’aurait pas pu comprendre dans la lucidité : que l’hôtel était un instrument de musique. Un instrument dont les cordes étaient les couloirs, dont la caisse de résonance était le hall, dont les clés étaient les chambres, et qui vibrait depuis soixante ans, depuis cent ans peut-être, au passage de tous ceux qui l’avaient traversé. Chaque pas laissait une note. Chaque voix ajoutait une harmonique. Chaque vie vécue entre ces murs enrichissait la partition d’une mesure supplémentaire. Et le jazz du Bamboo Bar — passé ou futur, peu importait — n’était que l’expression la plus récente de cette musique ancienne, de cette vibration continue qui était la vie même de l’hôtel.

* * *

Le huitième jour — ou le neuvième, ou le dixième — quelque chose changea.

Maugham le sentit avant de le comprendre. Un changement dans la qualité de la lumière. Un changement dans le bruit du fleuve. Un changement dans l’odeur de la chambre — le frangipane était toujours là, mais mêlé à autre chose, quelque chose de plus frais, de plus vert, comme l’odeur de la terre après la pluie. Et le ventilateur — le ventilateur qui avait tourné sans arrêt depuis le début de la fièvre, gardien monotone de son délire — le ventilateur semblait tourner un tout petit peu moins vite, comme si lui aussi sentait que quelque chose était en train de se dénouer.

La fièvre ne lâchait pas. Pas encore. Elle était toujours là, massive, écrasante, cent quatre, peut-être cent trois. Mais elle avait changé de nature. Elle ne montait plus. Elle ne cascadait plus. Elle se tenait là, immobile, comme un fleuve qui a fini de monter et qui hésite avant de redescendre, et dans cette hésitation, dans ce suspens entre la crue et la décrue, Maugham trouva un espace — un espace étroit, fragile, provisoire, mais un espace quand même — où la pensée pouvait à nouveau se former.

Et dans cet espace, une image se forma.

Un oiseau.

Un petit oiseau brun, insignifiant, un passereau de rien du tout, qui était entré dans la chambre par la vérandah et qui s’était posé sur le rebord de la fenêtre et qui s’était mis à chanter.

Maugham l’entendit. Il entendit le chant — un chant clair, liquide, d’une pureté insensée, un chant qui n’avait rien à faire dans une chambre de malade, dans un hôtel colonial, dans une ville étouffante au bord d’un fleuve brun. Un chant qui parlait de jardins et de saules pleureurs et de poissons rouges dans un bassin royal. Un chant qui était le contraire exact de la fièvre — frais là où la fièvre brûlait, libre là où la fièvre emprisonnait, joyeux là où la fièvre désespérait.

L’oiseau chantait. Et Maugham, pour la première fois depuis des jours, pleura.

Les larmes coulèrent sur ses joues creusées, sur sa barbe naissante, sur l’oreiller trempé de sueur. Des larmes silencieuses, involontaires, qui n’exprimaient ni tristesse ni joie mais quelque chose d’autre — un soulagement si profond qu’il en était douloureux, comme le retour de la circulation dans un membre engourdi.

L’oiseau chantait. Et dans le chant de l’oiseau, dans les larmes de Maugham, dans la fièvre qui hésitait entre monter et descendre, le conte commença.

IV — LE CONTE

Il était une fois un roi qui avait neuf filles.

Cela commença ainsi, dans la tête de Maugham, avec cette simplicité désarmante des contes de fées — cette façon d’ouvrir une porte sur l’impossible en la faisant grincer sur des gonds familiers. Il était une fois. Quatre mots qui abolissent le temps, qui suspendent les lois de la physique, qui autorisent tout. Il était une fois, et le roi du Siam avait neuf filles, nommées Janvier, Février, Mars, Avril, Mai, Juin, Juillet, Août et Septembre.

Septembre. La plus jeune. La neuvième. Celle qui arrive après toutes les autres, quand tout a déjà été dit, quand toutes les places sont prises, quand il ne reste plus qu’à inventer la sienne.

Maugham composa le conte dans un état intermédiaire — ni tout à fait réveillé, ni tout à fait endormi, ni tout à fait fiévreux, ni tout à fait lucide. Un état de grâce, peut-être. Ou de fatigue si extrême qu’elle ressemble à la grâce. Le corps épuisé renonçait à lutter et l’esprit, libéré de cette lutte, pouvait enfin vagabonder. Il vagabondait dans le Siam. Dans le palais du roi. Dans les jardins royaux, où des poissons rouges nageaient dans des bassins de pierre, où des saules pleureurs laissaient traîner leurs branches dans l’eau comme des chevelures de noyées.

Le roi avait un usage curieux : il faisait des cadeaux le jour de son propre anniversaire. Maugham sourit en inventant ce détail — c’était tellement siamois, tellement à l’envers de tout ce qu’un Anglais pouvait concevoir, cette générosité qui prenait la forme d’un paradoxe. Et le cadeau, cette année-là, pour chacune de ses neuf filles : un perroquet dans une cage dorée. Neuf perroquets. Neuf cages d’or. Les perroquets savaient dire God save the King et, pour les plus doués, Pretty Polly dans sept langues orientales différentes.

La cage dorée. L’image était là depuis le début de la fièvre — depuis Nijinsky dansant dans la salle de concert, depuis l’hôtel lui-même avec ses murs qui respiraient et ses portes qui ne s’ouvraient que sur le passé. La cage dorée, c’était la beauté qui emprisonne. C’était le luxe qui étouffe. C’était la forme qui tue le contenu. C’était le mariage de Maugham avec Syrie — cette cage de respectabilité qu’il avait acceptée pour dissimuler ce qu’il était, et dans laquelle il étouffait, jour après jour, nuit après nuit, sourire après sourire.

Neuf princesses, neuf perroquets, neuf cages d’or. Et les perroquets répétaient ce qu’on leur apprenait. Ils ne chantaient pas. Ils récitaient. God save the King. Pretty Polly. Des mots appris, des mots mécaniques, des mots sans vie. Exactement comme Maugham dans les dîners londoniens, débitant ses bons mots, ses répliques ciselées, ses observations acides sur la nature humaine — un perroquet brillant dans une cage dorée, et tout le monde applaudissait, et personne ne voyait la cage.

* * *

Puis le perroquet de Septembre mourut.

Il mourut sans raison apparente — un matin, la princesse le trouva couché sur le dos dans sa cage, les pattes en l’air, les plumes ébouriffées, les yeux vitreux. Mort. Comme meurent les perroquets en captivité — non pas de maladie, non pas de faim, mais d’ennui. D’ennui métaphysique. De la fatigue de répéter les mêmes mots dans le même ordre dans la même cage dorée, jour après jour, sans jamais rien inventer, sans jamais rien choisir, sans jamais ouvrir les ailes.

Septembre pleura. Maugham la voyait pleurer — une enfant, dix ans peut-être, avec des cheveux noirs qui tombaient jusqu’à la taille et des yeux en amande pleins de larmes, assise sur le sol de sa chambre dans le palais royal, le perroquet mort dans les mains. Et les sœurs venaient, Janvier, Février, Mars et les autres, avec leurs perroquets vivants sur l’épaule, et elles disaient des choses consolantes qui n’en étaient pas — Ne pleure pas, tu en auras un autre, ce n’est qu’un perroquet — et ces paroles raisonnables étaient pires que le silence, parce qu’elles réduisaient la mort à un incident de parcours, une contrariété mineure, un problème que l’argent pouvait résoudre.

Maugham connaissait ces paroles. Il les avait entendues toute sa vie. Ne pleure pas. Sois raisonnable. Un homme ne pleure pas. Un Anglais ne pleure pas. Un écrivain célèbre ne pleure pas. Il range ses larmes dans un tiroir et il écrit une pièce de théâtre, et le public rit, et les critiques applaudissent, et personne ne sait que le tiroir est plein à craquer.

Septembre pleura toute la nuit. Et au matin — ce matin de conte de fées, ce matin de Siam, ce matin de fièvre — un oiseau entra par la fenêtre.

* * *

C’était le même oiseau. Celui que Maugham avait entendu chanter dans sa chambre à l’Oriental — ou un autre, ou le même sous une autre forme, car dans les contes les oiseaux sont toujours le même oiseau, le messager, l’intercesseur, celui qui relie la terre au ciel et le réel au merveilleux. Il se posa sur le rebord de la fenêtre de Septembre et il chanta.

Il chanta le jardin du roi — les bougainvillées, les orchidées, les lotus dans le bassin. Il chanta les poissons rouges qui tournaient sous les nénuphars. Il chanta le saule pleureur dont les branches frôlaient la surface de l’eau. Il chanta le vent dans les feuilles de bananier. Il chanta la lune sur le fleuve. Il chanta tout ce que les perroquets ne savaient pas chanter, tout ce qui ne s’apprend pas, tout ce qui ne se répète pas, tout ce qui ne peut être dit qu’une fois et d’une seule manière et qui, si on essaie de le figer dans une cage ou dans une formule ou dans un mariage de convenance, meurt aussi sûrement que le perroquet de Septembre.

Maugham écoutait son propre conte. Il l’écoutait se dérouler dans sa tête avec un mélange de surprise et d’évidence — comme si l’histoire avait toujours existé et qu’il ne faisait que la découvrir, la dégager de la gangue de la fièvre comme un sculpteur dégage une statue du marbre. Chaque détail venait de quelque part. Les neuf princesses venaient du palais royal qu’il avait entraperçu depuis le rickshaw en arrivant. Les perroquets venaient des oiseaux en cage qu’il avait vus dans les marchés de Chiang Mai. Le jardin venait du jardin de l’Oriental, qu’il n’avait fait que traverser avant de tomber malade, mais dont les parfums — frangipane, jasmin, bougainvillée — avaient imprégné sa fièvre comme une teinture imprègne un tissu. Et la cage dorée — la cage dorée venait de lui.

* * *

Les sœurs furent jalouses, bien sûr. Janvier, Février, Mars et les autres — jalouses de l’oiseau libre qui chantait mieux que leurs perroquets encagés, jalouses de cette beauté qu’on ne pouvait ni acheter ni posséder ni enfermer. Et elles dirent à Septembre : Tu devrais le mettre en cage. Car s’il est libre, il peut partir. Et s’il part, tu n’auras plus rien. Ni perroquet ni oiseau. Rien.

Maugham reconnaissait la voix de la raison. La voix de la prudence. La voix de tous ceux qui lui avaient dit, au fil des années : Marie-toi. Aie des enfants. Sois normal. Cache ce que tu es. Enferme-le dans une cage. Car si tu le laisses libre, il peut te détruire. Le scandale. L’opprobre. La prison — car à cette époque, en Angleterre, on allait en prison pour ce que Maugham était. Oscar Wilde y était allé. Oscar Wilde en était sorti brisé, et il était mort à Paris, dans une chambre d’hôtel minable, ruiné, malade, détruit. Et Maugham avait vu cette destruction de loin — il était trop jeune pour avoir connu Wilde, mais il avait grandi dans l’ombre de cette catastrophe, et l’ombre l’avait formé, l’avait sculpté, lui avait appris la cage.

Septembre écouta ses sœurs. Elle mit l’oiseau en cage.

* * *

Et l’oiseau cessa de chanter.

C’était inévitable. C’était aussi inévitable que la mort du perroquet, mais en sens inverse — le perroquet était mort de captivité et l’oiseau mourait de captivité, mais le perroquet était mort en silence tandis que l’oiseau mourait par le silence, ce qui était pire. Car un oiseau qui ne chante pas est plus mort qu’un oiseau mort. Un oiseau mort a au moins le souvenir de son chant. Un oiseau vivant qui ne chante plus n’a rien — ni le chant ni le souvenir ni l’espoir.

L’oiseau se tenait au fond de la cage, les plumes ébouriffées, la tête rentrée dans les épaules, les yeux mi-clos. Il ne bougeait pas. Il ne mangeait pas. Il ne chantait pas. Il attendait. Il attendait la mort ou la liberté, et pour lui les deux étaient peut-être la même chose.

Maugham sentit monter en lui une émotion qu’il ne s’autorisait jamais dans la vie éveillée — dans la vie lucide, rationnelle, anglaise, bien habillée. Une émotion brute, non filtrée, qui lui serra la gorge et lui brûla les yeux. Il pleurait de nouveau. Il pleurait sur un oiseau imaginaire dans un conte de fées qu’il était en train d’inventer dans une chambre d’hôtel à Bangkok, et ces larmes étaient les plus vraies qu’il eût versées depuis des années. Depuis la mort de sa mère, peut-être. Depuis ce jour de 1882 où il avait huit ans et où le monde avait cessé d’avoir un centre.

Car l’oiseau en cage, c’était lui. L’oiseau qui avait chanté librement et qu’on avait enfermé par peur de le perdre — par amour, disait-on, par prudence, par raison — c’était lui. L’oiseau dont le chant s’était tari dans la cage dorée du mariage, de la respectabilité, du mensonge social, c’était lui. Et la princesse Septembre qui avait écouté ses sœurs et qui avait mis l’oiseau en cage — c’était aussi lui, car nous sommes toujours à la fois le prisonnier et le geôlier, la victime et le bourreau, celui qui souffre et celui qui fait souffrir.

* * *

Mais dans les contes de fées, il y a toujours un retournement.

Septembre comprit. Elle comprit en voyant l’oiseau mourir à petit feu dans sa cage dorée. Elle comprit que l’amour qui emprisonne n’est pas l’amour. Que la possession n’est pas la tendresse. Que la cage, aussi belle soit-elle — même en or, même sertie de rubis et de saphirs siamois — n’est rien d’autre qu’une cage. Et elle ouvrit la porte.

L’oiseau ne bougea pas tout de suite. Il resta au fond de la cage, méfiant, incrédule, comme s’il ne pouvait pas croire que la porte était vraiment ouverte. Puis, lentement, il se redressa. Il déploya une aile. Puis l’autre. Il fit quelques pas hésitants sur le perchoir. Et soudain il s’envola — un bond, un battement d’ailes, et il était dehors, dans le jardin, dans l’air, dans le vent, dans la lumière.

Et il chanta.

Il chanta comme il n’avait jamais chanté. Il chanta le jardin et les poissons rouges et le saule pleureur, mais il chanta aussi autre chose — la joie terrible de la liberté retrouvée, cette joie qui ressemble à la douleur, qui est faite de douleur, parce que la liberté n’est pas l’absence de souffrance mais la capacité de souffrir en plein air, à découvert, sans les murs de la cage pour amortir les coups.

Maugham écoutait. Il écoutait depuis sa chambre, depuis sa fièvre, depuis son lit trempé de sueur, et le chant de l’oiseau inventé se mêlait au chant des oiseaux réels qui peuplaient le jardin de l’Oriental — les bulbuls, les martins-pêcheurs, les mainates qui imitaient toutes les voix, même celles des morts — et il ne savait plus où finissait le conte et où commençait la réalité, et cette confusion était la chose la plus douce qu’il eût éprouvée depuis le début de sa maladie.

* * *

Le conte finissait bien. Les contes de fées finissent toujours bien, c’est leur fonction, c’est leur contrat avec le lecteur — un contrat que la littérature sérieuse a rompu depuis longtemps, mais que le conte maintient avec une obstination touchante, comme un vieil hôtel maintient ses traditions même quand le monde autour de lui a changé.

L’oiseau revint. Chaque jour il revenait chanter pour Septembre. Il était libre et il revenait. C’est cela que Septembre avait appris — la leçon la plus difficile, la seule qui vaille : que la liberté accordée est le seul lien qui tienne. Que l’amour sans cage est le seul amour qui chante.

Les huit sœurs, avec leurs perroquets en cage, devinrent des femmes aigres et sèches. Septembre, elle, grandit, devint belle, et épousa le roi du Cambodge, emportée sur un éléphant blanc — l’éléphant blanc, encore, cet animal sacré du Siam, cet animal qui revenait dans toutes les histoires comme un leitmotiv, comme un fantôme bienveillant.

Maugham savait que ce dénouement était trop simple, trop joli, trop consolant. Il savait que dans la vraie vie, les oiseaux libérés ne reviennent pas toujours. Que l’amour sans cage ne chante pas toujours. Que la liberté, parfois, est un autre mot pour la solitude. Mais il était en train d’écrire un conte de fées, pas un roman. Et les contes de fées ont le droit d’être injustes — injustes envers la réalité, injustes envers la complexité, injustes envers la douleur — parce qu’ils disent une vérité plus profonde que les faits, une vérité qui n’a pas besoin d’être probable pour être vraie.

L’oiseau chantait. L’oiseau était libre. La cage était vide, mais la cage était ouverte, et c’est la porte ouverte qui comptait, pas la cage.

* * *

Maugham s’endormit.

Pour la première fois depuis des jours — depuis combien de jours ? cinq, huit, dix ? — il s’endormit d’un vrai sommeil, un sommeil sans hallucinations, sans visions, sans visites du passé. Un sommeil de plomb et de paix, comme celui des enfants après les larmes, comme celui des convalescents après la crise.

L’hôtel, autour de lui, se tut. Les murs cessèrent de respirer. Le plancher cessa de craquer. Le ventilateur continua de tourner, mais son soufflement était devenu celui d’une berceuse, régulier et rassurant, et non plus celui d’un oiseau de proie.

Le boy chinois entra. Il vit que l’Anglais dormait — d’un vrai sommeil, pas de ce demi-coma agité qu’il avait eu les jours précédents — et il ne le réveilla pas. Il posa les comprimés de quinine sur la table de nuit. Il changea le linge humide sur le front. Il ramassa les draps tombés au sol. Et il sortit, silencieux comme toujours, fantôme bienveillant dans une maison de fantômes.

Le fleuve coulait. Le soleil se couchait. Les grenouilles commençaient leur concert. Et Maugham dormait, et dans son sommeil il n’y avait plus de cage, plus de perroquet, plus de princesse — rien que le chant d’un oiseau, quelque part, très loin, très haut, qui s’éloignait dans le ciel de Bangkok comme une note tenue qui finit par se fondre dans le silence.

V — LA RÉMISSION

Il se réveilla un matin et la fièvre avait disparu.

Pas diminué, pas reculé, pas battu en retraite — disparu. Comme si quelqu’un avait ouvert une porte et que la fièvre était sortie par cette porte, sans bruit, pendant la nuit, comme les boys chinois sortaient des chambres. Maugham ouvrit les yeux et vit le plafond — le plafond blanc, avec ses moulures de stuc, et le ventilateur qui tournait, et les pales de bois qui découpaient la lumière en tranches régulières. Il vit tout cela avec une netteté presque douloureuse, une netteté de convalescent, cette acuité visuelle que la maladie donne en partant, comme un cadeau d’adieu ou une dernière raillerie.

Il prit sa température. Quatre-vingt-dix-neuf. Il la reprit. Quatre-vingt-dix-neuf. La fièvre était tombée de six degrés pendant la nuit. Le Plasmodium avait capitulé. La quinine, après des jours d’impuissance, avait fini par faire son travail — à moins que ce ne fût le conte. À moins que l’oiseau, en s’envolant de la cage, eût emporté la fièvre avec lui.

Maugham sourit. Un vrai sourire, cette fois. Pas la grimace craquelée des jours précédents, mais un vrai sourire d’homme vivant, un sourire qui tirait sur les muscles du visage et qui faisait presque mal tant ces muscles avaient été longtemps immobiles.

Il était vivant.

* * *

Il resta au lit encore deux jours. Le médecin vint, constata la rémission, prescrivit du repos et de la quinine à dose d’entretien, et repartit avec cet air soulagé des médecins qui ont craint le pire et qui n’auront pas à l’annoncer.

Madame Maire ne vint pas. Elle n’avait aucune raison de venir maintenant que le risque d’un mort célèbre dans ses chambres était écarté. Maugham ne lui en voulait pas. Il admirait même, rétrospectivement, cette franchise brutale qu’il avait entendue — ou cru entendre — dans le couloir. Je ne peux pas le laisser mourir ici. C’était une phrase d’hôtelière, une phrase de femme pratique, une phrase qui tranchait dans le sentimentalisme comme un couteau dans le beurre. Maugham la noterait. Il la garderait. Il la ressortirait un jour, dans un livre, dans un discours, dans une interview, et elle ferait rire — cette phrase qui aurait pu être sa nécrologie.

Pendant ces deux jours de repos, il regarda le plafond. Il écouta les bruits de l’hôtel — les pas dans le couloir, les voix étouffées, le tintement de la vaisselle dans la salle à manger, le rire d’une femme quelque part, le froissement des journaux dans le salon de lecture. Des bruits normaux. Des bruits de vivants. Après le silence surnaturel de la fièvre, après les hallucinations et les voix du passé, ces bruits banals avaient une beauté extraordinaire. La beauté du réel. La beauté de l’ordinaire. La beauté de ce qui est là, simplement, sans mystère et sans fièvre, solide et tiède et présent.

L’hôtel ne parlait plus. Il était redevenu un hôtel — un bâtiment de brique et de teck et de stuc, avec des chambres et des couloirs et un bar et un fleuve. Ses murs ne respiraient plus. Son plancher ne se souvenait plus. Ses fenêtres ne s’ouvraient plus sur d’autres époques. La fièvre avait été la clé, et la clé avait été rendue.

Maugham le regretta-t-il ? Il ne sut pas. Il y avait du soulagement, évidemment — le soulagement immense de ne pas être mort, de respirer sans brûler, de voir le monde avec des yeux clairs. Mais il y avait aussi autre chose, quelque chose qu’il n’oserait pas appeler de la nostalgie — car peut-on être nostalgique d’un délire ? — mais qui y ressemblait. Dans la fièvre, il avait vu des choses. Il avait vu Conrad boire sa vodka et Nijinsky danser et Nicolas prendre le thé et les canonnières françaises remonter le fleuve. Il avait vu l’hôtel naître et brûler et renaître. Il avait vu le feu et la reconstruction et l’occupation et la renaissance. Il avait vu tout cela avec une intensité que la lucidité ne pourrait jamais égaler — parce que la lucidité est un filtre, un tamis, un instrument de sélection, et que la fièvre abolit tous les filtres et laisse passer tout, le beau et le laid, le vrai et le faux, le passé et l’avenir, dans un seul flot continu et éblouissant.

Il avait vu l’hôtel vivant. Et maintenant l’hôtel était redevenu un hôtel.

* * *

Le troisième jour après la rémission, Maugham se leva.

Ce fut un événement. Ses jambes ne le portaient plus — ou plutôt elles le portaient, mais avec une hésitation, une incertitude qui ressemblait à de la politesse, comme si elles demandaient la permission à chaque pas. Il s’appuya au mur. Fit quelques pas jusqu’à la fenêtre. Ouvrit le volet.

La lumière le frappa. Non pas la lumière blanche et punitive de son arrivée — celle qui l’avait écrasé à la descente du train, celle qui faisait mal aux yeux et aux tempes — mais une lumière différente, plus douce, filtrée par le feuillage du jardin, avec des taches d’ombre qui dansaient sur le sol de la vérandah. C’était le matin. Le fleuve était là, brun et calme, avec ses barges et ses sampans et ses maisons flottantes, et sur la rive opposée les toits de tôle brillaient au soleil, et un bonze en robe safran marchait le long de la berge avec la lenteur majestueuse d’un homme qui n’a nulle part où aller et tout le temps pour y arriver.

Maugham respira. L’air avait cette densité tropicale qu’il avait trouvée suffocante à son arrivée, mais qui maintenant — après la fièvre, après les draps trempés et la chambre fermée et la quinine amère — lui semblait riche, généreuse, pleine de vie. Il sentait le frangipane du jardin. Il sentait la vase du fleuve. Il sentait le charbon des bateaux à vapeur et l’encens d’un temple voisin et la friture d’un étal de nouilles sur Charoen Krung Road. Chaque odeur était distincte, identifiable, précieuse, comme si la maladie avait nettoyé ses sens, les avait décapés jusqu’à l’os, et que tout lui arrivait maintenant avec une fraîcheur neuve, une fraîcheur de premier matin du monde.

Il regarda le jardin. Des frangipaniers. Des bougainvillées dont les grappes mauves retombaient le long d’un mur blanchi à la chaux. Un bassin de pierre — mais sans poissons rouges. Sans saule pleureur. Sans princesse September. Le jardin réel était plus modeste que le jardin du conte, plus désordonné, plus vivant, avec ses lézards qui filaient sur les pierres chaudes et ses geckos collés aux murs et ses fourmis rouges qui traçaient des autoroutes le long des branches.

Un oiseau chanta. Un bulbul, probablement, avec son chant en cascade de notes descendantes. Maugham l’écouta. Ce n’était pas l’oiseau du conte — pas l’oiseau miraculeux qui chantait le jardin du roi et les poissons rouges et le saule pleureur. C’était un oiseau réel, avec un chant réel, un chant qui ne signifiait rien d’autre que lui-même — territoire, séduction, survie. Mais Maugham l’écouta comme on écoute une musique qu’on a déjà entendue dans un rêve et qu’on reconnaît sans pouvoir la nommer.

* * *

Il descendit à la vérandah.

Lentement, en s’appuyant à la rampe de l’escalier, avec la dignité fragile des convalescents qui refusent qu’on les porte. Il portait un costume de lin blanc, froissé, trop large maintenant — il avait perdu des kilos, la fièvre l’avait évidé comme une rivière creuse son lit — et un chapeau panama qu’il enfonça sur ses yeux contre la lumière. Il s’assit à une table près de la balustrade. Le fleuve était à ses pieds.

Un boy — pas le même, ou peut-être le même, il ne pouvait pas être sûr — apparut à ses côtés avec cette instantanéité magique des domestiques de l’Oriental, comme s’il avait surgi du plancher ou condensé à partir de l’air ambiant.

Maugham commanda un martini.

Il était dix heures du matin. C’était beaucoup trop tôt pour un martini, et Maugham le savait, et le boy le savait, et probablement Madame Maire dans son bureau le savait aussi. Mais Maugham venait de passer dix jours entre la vie et la mort, et un homme qui revient de si loin a le droit de boire un martini à dix heures du matin sans que personne ne le juge.

Le boy revint. Le verre était long, à pied, très froid. Le Noilly Prat. Le Tanqueray. Et la doublure — le petit secret, le soupçon de Bénédictine que le barman avait appliqué en faisant tourner le verre, ce parfum de miel et d’herbes qui modifiait tout. Maugham porta le verre à ses lèvres. Le gin glacé descendit dans sa gorge comme une promesse tenue, comme un serment renouvelé entre lui et le monde, entre lui et les plaisirs du monde, entre lui et cette chose fragile et têtue qu’on appelle être vivant.

Il but lentement. Il regarda le fleuve. Une barge de riz passa, si lourdement chargée que sa ligne de flottaison affleurait la surface brune de l’eau. Un batelier à la poupe manœuvrait une longue perche avec une nonchalance de funambule. Des enfants jouaient sur le pont d’une maison flottante — des rires aigus, des éclaboussures, des cris de joie qui portaient sur l’eau comme des galets ricochant. Un long-tail boat — ces pirogues motorisées dont le moteur est monté sur une longue tige articulée — traversa le fleuve en diagonale, laissant derrière lui un sillage en V qui vint mourir contre les pilotis de l’embarcadère de l’hôtel.

Maugham regardait tout cela. Il regardait avec l’attention minutieuse, presque maniaque, du convalescent qui redécouvre le monde. Chaque détail comptait. Chaque couleur avait un poids. Chaque son avait une texture. C’était comme si la fièvre, en le plongeant pendant dix jours dans les profondeurs de l’hallucination, l’avait remonté à la surface avec des yeux neufs — les yeux d’un homme qui a failli mourir et qui regarde le monde avec la gratitude terrifiée de celui qui sait que tout cela peut lui être retiré à tout moment, par un moustique, par un parasite, par une phrase murmurée dans un couloir — ne tardez pas trop.

* * *

Il resta dix jours encore à l’Oriental.

Dix jours de convalescence lente, pendant lesquels il reprit du poids, des forces, des couleurs. Il se levait le matin, descendait à la vérandah, commandait son martini — à une heure plus raisonnable désormais, midi, puis onze heures, un compromis tacite entre le désir et la décence. Il regardait le fleuve. Il prenait le thé de l’après-midi dans le salon de lecture, feuilletant des éditions vieilles de trois semaines du Times et du Figaro, car les journaux mettaient trois semaines pour arriver de Londres et de Paris par bateau, et les nouvelles qu’ils contenaient avaient cette saveur étrange des événements déjà révolus qu’on découvre comme s’ils étaient frais.

Il marchait dans le jardin. Il s’asseyait à l’ombre du frangipane le plus grand — un arbre centenaire dont les branches formaient une voûte parfumée, une cathédrale végétale — et il écrivait. Pas le conte — le conte était déjà écrit, inscrit dans sa mémoire avec la précision des choses vues dans la fièvre, et il le coucherait sur le papier plus tard, à Londres, dans son bureau, avec sa plume et son encrier et sa discipline de professionnel. Non, ce qu’il écrivait maintenant, assis dans le jardin de l’Oriental, c’étaient des notes. Des fragments. Des impressions.

Un après-midi, il prit le bateau de l’hôtel pour traverser le fleuve. Le batelier — un vieil homme au visage tanné comme du cuir, avec un sourire qui révélait trois dents d’or — le déposa sur la rive ouest, dans le quartier de Thonburi, l’ancienne capitale, le vieux Bangkok que le nouveau Bangkok avait oublié. Et Maugham marcha.

Il marcha le long des klongs. Les klongs de la rive ouest étaient encore intacts — pas encore comblés, pas encore pavés, pas encore transformés en boulevards bruyants. C’était la Venise de l’Orient que les voyageurs décrivaient dans leurs récits de voyage, et pour une fois les voyageurs n’avaient pas menti. Les maisons de teck se dressaient sur pilotis au-dessus de l’eau verte, reliées entre elles par des passerelles de bois, et les gens vivaient là, au ras du courant, avec leurs potagers flottants et leurs cages à poissons et leurs autels domestiques où brûlait l’encens. Des enfants plongeaient depuis les passerelles en poussant des cris. Des femmes lavaient du linge. Un moine en robe safran pagayait lentement dans une pirogue, son bol d’aumônes posé devant lui comme un trésor.

Maugham acheta des mangues à une marchande dont la pirogue était un étal flottant — mangues, papayes, ramboutans, longanes, fruits du dragon, tout un jardin tropical empilé dans une coque de bois qui tanguait doucement. La marchande sourit. Le sourire thaï — ce sourire qui ne signifie pas toujours la joie, qui peut signifier la gêne, l’embarras, la politesse, le refus, la bienvenue, tout et son contraire, et dont l’ambiguïté ravissait Maugham, qui était lui-même un homme d’ambiguïtés. Il mordit dans la mangue. Le jus coula sur son menton, sucré et frais, et pendant un instant il fut parfaitement heureux — non pas d’un bonheur philosophique ou littéraire, mais d’un bonheur animal, le bonheur d’un corps qui a failli mourir et qui mange une mangue au bord d’un klong à Bangkok.

Il poussa jusqu’au Wat Pho. Le temple du Bouddha couché. Il retira ses chaussures à l’entrée, comme tout le monde, et il entra dans le viharn, et le Bouddha était là — quarante-six mètres de long, quinze mètres de haut, couché sur le flanc droit, la tête appuyée sur la main, les yeux mi-clos, les pieds ornés de nacre avec les cent huit signes auspicieux gravés sur les plantes. Le Bouddha souriait. Pas le sourire thaï, pas le sourire social, pas le sourire de politesse — un sourire d’une autre nature, un sourire qui ne disait ni oui ni non, un sourire qui était au-delà du langage, au-delà de la pensée, au-delà de tout ce que Maugham avait jamais vu sur un visage humain ou divin.

Il resta longtemps devant le Bouddha couché. Il resta si longtemps qu’un moine s’approcha et lui offrit un bracelet de coton blanc, noué autour du poignet avec une prière murmurée en pali, et Maugham accepta — lui, l’agnostique, le sceptique, l’homme qui avait bâti sa vie sur le doute et l’ironie, il accepta le bracelet et la bénédiction, et il ne sut pas pourquoi, et il ne chercha pas à savoir.

Ce soir-là, sur la vérandah, il croisa un autre client de l’hôtel — un Italien, jeune, trente ans peut-être, avec des moustaches noires et un carton à dessins sous le bras. L’homme venait d’arriver à Bangkok. Il venait de Florence. Il était sculpteur, dit-il, et le gouvernement siamois l’avait invité pour enseigner l’art occidental à l’université. Il s’appelait Corrado Feroci. Maugham et Feroci burent un verre ensemble — Feroci buvait du vin rouge, incongruité magnifique dans la chaleur de Bangkok — et ils parlèrent d’art, et de l’Italie, et de cette étrange destinée qui poussait des Européens à s’exiler sous les tropiques pour des raisons qu’ils ne comprenaient pas toujours eux-mêmes.

Feroci resterait. Il resterait toute sa vie. Il prendrait un nom thaï — Silpa Bhirasri — et il sculpterait les monuments de la nation, le Monument de la Démocratie, le Monument de la Victoire, les statues des rois. Il deviendrait plus thaï que les Thaïs, et il serait enterré à Bangkok, et les étudiants des Beaux-Arts viendraient fleurir sa tombe chaque année. Mais cela, Maugham ne le savait pas. Et Feroci ne le savait pas non plus. Ils étaient deux Européens sur une vérandah tropicale, buvant un verre au bord d’un fleuve qui n’était pas le leur, dans un pays qui n’était pas le leur, et cette étrangeté partagée créait entre eux une intimité fragile, éphémère, une de ces intimités de voyage qui ne survivent pas au voyage mais qui, sur le moment, ont la densité d’une amitié de vingt ans.

Feroci parla de Donatello. Maugham parla de Maupassant. Le fleuve coulait. La nuit tombait. Les geckos commençaient leur cri — tokay, tokay, tokay — ce cri mécanique et insistant qui ponctuait les nuits de Bangkok comme un métronome vivant.

Il notait la chaleur. Il notait la lumière. Il notait l’odeur du fleuve à différentes heures du jour — vase le matin, poisson à midi, jasmin le soir. Il notait les bruits — le klaxon des automobiles sur Charoen Krung Road, le sifflet des bateaux à vapeur, le chant du muezzin d’une mosquée voisine, car il y avait des mosquées aussi à Bangkok, et des églises, et des synagogues, et des temples chinois, et cette profusion de dieux et de foi lui semblait magnifiquement désordonnée, humaine, vivante.

Il notait les gens. Les clients de l’hôtel — un couple de Hollandais qui faisaient le tour du monde, un ingénieur français qui construisait un pont quelque part dans le nord, une Américaine d’un certain âge qui portait trop de bijoux et pas assez de vêtements. Les domestiques — les boys chinois, toujours silencieux, toujours présents, avec cette capacité surnaturelle d’anticiper les besoins avant qu’ils ne soient exprimés. Le barman, dont il n’apprit jamais le nom mais dont il n’oublierait jamais les mains — ces mains de prestidigitateur qui tapissaient le verre de Bénédictine avec la précision d’un joaillier sertissant une pierre.

Il nota, un après-midi, une procession de bonzes qui passait sur la rive opposée du fleuve. Ils marchaient en file indienne, pieds nus, leur robe safran flottant dans le vent tiède, et chacun portait un bol d’aumônes dans lequel les passants déposaient du riz, des fruits, des fleurs. Il y avait quelque chose de poignant dans cette scène — la pauvreté volontaire, la dignité du renoncement, le silence de ces hommes qui avaient choisi de ne rien posséder dans un monde obsédé par la possession. Maugham pensa aux perroquets dans leurs cages d’or. Il pensa à l’oiseau libre.

* * *

Le dernier soir, il descendit au bar.

C’était le bar de l’Oriental en 1923 — pas encore le Bamboo Bar, pas encore le jazz et les cravates à l’entrée, pas encore Germaine Krull et Jim Thompson et la renaissance d’après-guerre. C’était un bar plus ancien, plus simple, avec un comptoir de bois sombre et des tabourets hauts et des étagères de bouteilles éclairées par des lampes à pétrole, et cette odeur de gin et de tabac et de bois ciré qui est l’odeur universelle des bars d’hôtels coloniaux, de Singapour à Calcutta, de Rangoun à Saigon.

Maugham s’assit au comptoir. Il commanda un dernier martini. Le barman exécuta le rituel — la Bénédictine, le Noilly Prat, le Tanqueray, le verre glacé — et Maugham but, lentement, en regardant les bouteilles sur les étagères, les reflets de la lampe dans le miroir derrière le bar, les ombres des autres clients qui buvaient et fumaient et parlaient à voix basse.

Il pensa à Conrad. Conrad qui avait bu ici, à ce même comptoir, trente-cinq ans plus tôt, sa vodka de marin polonais. Conrad qui n’avait pas les moyens de se payer une chambre. Conrad qui ne savait pas encore qu’il était Joseph Conrad. Maugham leva son verre en silence — un toast muet à l’homme absent, au capitaine devenu écrivain, au Polonais devenu Anglais, à celui qui avait transformé la mer en phrases et Bangkok en littérature.

Puis il pensa à Nijinsky. Au dieu qui dansait dans la salle de concert voisine, sept ans plus tôt, réfugié, magnifique, déjà fêlé. À la cage de son corps. À la folie qui l’attendait. Et il leva son verre de nouveau, en silence, pour Nijinsky.

Et puis il pensa à Nicolas. Au tsarévitch de vingt-deux ans qui avait pris le thé sur la vérandah, trente-deux ans plus tôt, avec ses yeux bleus et sa barbe naissante et ses mains trop fines, et qui ne savait pas qu’il mourrait fusillé dans une cave de l’Oural. Et il leva son verre une troisième fois, pour Nicolas, pour tous les Nicolas du monde qui ne savaient pas ce que l’avenir leur réservait, qui buvaient leur thé et regardaient le fleuve et croyaient que la vie durerait toujours.

Il leva son verre une dernière fois. Pour l’hôtel. Pour le vieil Oriental, le très vieil Oriental, le bâtiment de brique et de teck qui avait brûlé et renaît, qui avait vu passer des rois et des marins et des écrivains et des danseurs et des espions, et qui les avait tous accueillis avec la même indifférence majestueuse, la même patience de pierre et de bois, la même certitude tranquille d’être là quand ils seraient partis, d’être là quand tout le monde serait parti, d’être là au bord du fleuve, toujours, comme une sentinelle qui ne dort jamais.

* * *

Le lendemain matin, Maugham fit ses bagages. Le boy l’aida — pliant les chemises avec une précision géométrique, rangeant les livres et les carnets, enveloppant le thermomètre dans un mouchoir de soie. Maugham regarda une dernière fois la chambre. La chambre sombre, l’enfilade, les vérandas, les lames de lumière entre les volets. Le lit où il avait failli mourir. Le ventilateur qui continuait de tourner, imperturbable, indifférent à son départ comme il avait été indifférent à sa maladie.

Il descendit. Traversa le hall. Madame Maire était là, derrière le comptoir de la réception, avec son chignon strict et son sourire professionnel. Elle lui tendit la note. Maugham paya sans regarder le montant. Il voulut dire quelque chose — quelque chose sur la chambre, sur la fièvre, sur la phrase qu’il avait entendue dans le couloir — mais il ne dit rien. Certaines choses n’ont pas besoin d’être dites. Certaines choses sont mieux gardées dans le silence, comme la Bénédictine dans le martini — un secret partagé qui perd tout son charme s’il est nommé.

Il sortit. Le rickshaw l’attendait. Un autre coolie, un autre Chinois maigre aux mollets luisants. La valise fut chargée. Maugham monta. Le rickshaw s’ébranla.

Il ne se retourna pas.

Ou plutôt si — il se retourna une fois, brièvement, juste assez pour voir la façade de l’Oriental s’éloigner entre les palmiers et les bougainvillées, avec ses volets blancs et sa vérandah et cet air de fatigue distinguée qui était sa signature. Et il vit — il crut voir — un oiseau, un petit oiseau brun, posé sur la balustrade de la vérandah du premier étage, exactement là où se trouvait sa chambre. L’oiseau ne chantait pas. Il se tenait là, immobile, la tête légèrement penchée, comme s’il regardait le rickshaw s’éloigner.

Puis le rickshaw tourna dans Charoen Krung Road et l’hôtel disparut.

* * *

Maugham reviendrait. Il reviendrait en 1925, pour deux semaines, et il retrouverait la vérandah, le fleuve, le martini. Il reviendrait en 1960, pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire, vieillard sec et ironique au regard de lézard, et il dirait cette phrase que tout le monde citerait ensuite : J’ai failli être expulsé de l’Oriental parce que la patronne ne voulait pas que je ruine son commerce en mourant dans une de ses chambres.

Mais cela, Maugham ne le savait pas encore. En janvier 1923, assis dans un rickshaw qui le conduisait à la gare de Hua Lamphong, il savait seulement qu’il était vivant. Qu’il avait un conte de fées dans la tête. Qu’il avait vu des choses dans la fièvre qu’il ne verrait plus jamais dans la lucidité. Et que l’Oriental — le vieil Oriental, le très vieil Oriental — garderait quelque chose de lui, comme il gardait quelque chose de Conrad et de Nijinsky et de Nicolas et de tous ceux qui avaient dormi et bu et rêvé et failli mourir entre ses murs.

L’hôtel gardait tout. C’était sa nature. C’était sa fonction. Il gardait les sueurs et les larmes et les rires et les secrets et les martinis et les fièvres et les contes de fées et les pas dans les couloirs et les mots murmurés derrière les portes et les silences des boys chinois et le bruit du fleuve contre les pilotis et le chant des oiseaux dans le jardin.

Il gardait tout, et il ne disait rien. Comme Maugham. Comme le Siam.

Le fleuve coulait. Le soleil montait. La ville s’éveillait. Et quelque part, dans une chambre sombre au premier étage de l’Oriental Hotel, un ventilateur continuait de tourner, soufflement, soufflement, soufflement, battant des ailes au-dessus d’un lit vide, comme un oiseau qui ne sait pas que la cage est ouverte.