Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères — Deuxième partie

Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères

Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères

Deuxième partie

CHAPITRE 4

Les ombres dans les couloirs

13 juin 1886

Il y a un moment, dans la vie d’un vin, qu’on appelle la fermeture. C’est ce moment où un vin jeune, après avoir été ouvert et brillant en bouche, se referme soudain, se replie sur lui-même, cesse de donner ses arômes, et devient muet. Il n’est pas mort. Il n’est pas mauvais. Il est simplement fermé — comme une porte derrière laquelle on entend des bruits mais qu’on ne peut pas ouvrir. Les connaisseurs savent qu’il faut attendre. Le vin se rouvrira, plus tard, plus riche, plus profond. Mais pendant la fermeture, on est seul face au silence.

C’est ce qui m’arriva le quatrième jour.

Je ne saurais pas dire à quel moment exactement le sentiment changea — peut-être au petit déjeuner, quand je remarquai que le garçon qui me servait n’était plus le même que la veille, un nouveau, un jeune homme blond au visage trop lisse qui me souriait un peu trop et qui remplissait ma tasse sans que je le lui demande, avec une attention si soutenue qu’elle en devenait suspecte. Ou peut-être plus tôt, en ouvrant ma porte, quand je vis sur le tapis du couloir, à peine visible, l’empreinte humide d’une semelle — une seule, devant ma porte, comme si quelqu’un s’était arrêté là, avait hésité, puis était reparti. Ou peut-être était-ce une idée. Peut-être que Pétersbourg me rendait fou, comme cette lumière qui ne cessait pas rendait tout le monde un peu fou, et que je commençais à voir des ombres là où il n’y avait que le personnel d’un hôtel bien tenu.

Mais je ne crois pas. Mon métier m’a appris à faire confiance à mon nez, et mon nez me disait que quelque chose avait tourné.

*

Crawley était au bar. À onze heures du matin, il était déjà au bar — ou encore au bar, il était possible qu’il n’en fût jamais parti — assis à la même place que le premier soir, lisant le même journal anglais, ou peut-être un autre, ils se ressemblent tous. Son tweed avait changé : il portait maintenant un costume de lin crème, plus adapté à la saison, mais sa moustache était la même, blonde, militaire, impeccable, et ses yeux gris avaient cette même expression de nonchalance calculée qui m’avait frappé dès le premier soir.

— Faugères ! dit-il en me voyant, avec une chaleur qui, pour un Anglais, équivalait à une accolade. Asseyez-vous. Comment se porte le commerce ?

— Le commerce se porte bien, dis-je en m’asseyant. Chestiakov m’a pris cinquante caisses de pauillac.

— Splendide. Les Russes boivent trop, mais au moins ils boivent bien. C’est leur seule vertu modérée — non, je retire cela, ce n’est pas modéré du tout.

Il commanda du thé — du thé anglais, qu’il avait fait monter Dieu sait comment dans cet empire du samovar — et m’en servit une tasse avec des gestes d’une précision rituelle, le lait d’abord, puis le thé, exactement deux minutes d’infusion, ni une de plus ni une de moins. Je bus par politesse. C’était infâme — une eau chaude vaguement teintée qui n’avait ni le caractère du thé russe ni la franchise d’un mauvais café — mais je ne dis rien, car il y a des choses qu’on ne dit pas à un Anglais sur son thé, comme il y a des choses qu’on ne dit pas à un Français sur son vin.

Puis Crawley posa sa tasse, croisa les jambes, et dit d’un ton qui n’avait pas changé d’un demi-degré :

— Dites-moi, Faugères. Vous n’avez rien trouvé d’inhabituel dans vos affaires, par hasard ?

Je le regardai. Il me regardait. Derrière sa nonchalance, quelque chose venait de se raidir — un muscle, un nerf, une intention — comme le corps d’un chat qui aperçoit un oiseau et qui ne bouge pas encore mais qui a cessé de ne pas bouger.

— Mes affaires ? dis-je.

— Vos caisses. Vos bouteilles. Le vin voyage dans des contenants, les contenants voyagent dans des trains, les trains sont des lieux où des choses se passent. Il arrive que des objets apparaissent là où on ne les attendait pas.

Il avait dit cela avec la même légèreté que s’il avait parlé de la météo ou du prix des icônes. Mais les mots — les mots étaient des pierres. Des objets apparaissent là où on ne les attendait pas. C’était exactement ce qui s’était passé.

— Non, dis-je. Rien d’inhabituel.

Crawley me regarda une demi-seconde de trop. C’est un temps très court, une demi-seconde, mais dans le commerce des vins comme dans le commerce des secrets — et je commençais à soupçonner que les deux se pratiquaient dans les mêmes lieux et avec les mêmes méthodes — une demi-seconde de trop est un aveu. Crawley savait que je mentais. Et je savais qu’il savait. Et il savait que je savais qu’il savait. C’était un emboîtement de savoirs qui aurait donné le vertige à un philosophe allemand.

— Très bien, dit-il. Si jamais il se passait quelque chose d’inhabituel — n’importe quoi, une visite imprévue, une proposition étrange, un papier trouvé dans un endroit inattendu — je vous recommanderais vivement de m’en parler. L’Angleterre est amie de la France. Nous avons en commun un goût pour le bon vin et une méfiance saine envers les empires trop grands.

— Quel empire ?

— Celui dans lequel vous êtes assis, mon cher.

Il sourit, reprit son journal, et se remit à lire comme si la conversation n’avait jamais eu lieu. Je restai là un moment, ma tasse de thé anglais à la main, à regarder ce profil impassible, cette moustache blonde, et à me demander si Arthur Crawley achetait véritablement des icônes ou s’il achetait autre chose — des informations, des loyautés, des silences.

Je décidai qu’il achetait probablement les deux.

*

L’après-midi, je reçus une visite.

J’étais dans ma chambre, occupé à rédiger une lettre à mon associé Dubreuil, resté à Bordeaux pour gérer les affaires courantes — une lettre ennuyeuse, pleine de chiffres et de prévisions, le genre de prose qui fait dormir debout, et que j’écrivais précisément pour me raccrocher à quelque chose de normal, de solide, de bordelais, dans cette ville où plus rien ne l’était — quand on frappa à la porte.

Trois coups. Espacés. Nets. Pas les coups de Karim — Karim ne frappait pas, Karim entrait, comme le vent entre, sans prévenir et sans s’excuser. Pas les coups d’un groom non plus — les grooms frappaient vite, deux coups pressés, presque timides. Ces coups-là étaient autre chose. Ils avaient une autorité tranquille, une patience qui disait : je frapperai autant de fois qu’il le faudra, et vous finirez par ouvrir.

J’ouvris.

L’homme qui se tenait dans l’encadrement de la porte avait le visage le plus courtois que j’aie jamais vu. C’est le premier mot qui me vint — courtois — et c’est le mot qui resta, bien après que tout le reste eut changé. Un visage mince, rasé de près, avec des pommettes slaves et des yeux bleu très pâle, presque transparents, qui vous regardaient avec une attention si absolue qu’on avait l’impression d’être lu, non pas regardé mais lu, page après page, ligne après ligne, comme un livre qu’on ouvre et qu’on feuillette avec méthode.

Il portait un uniforme — un uniforme militaire, sobre, bien coupé, sans la profusion d’aiguillettes et de médailles que je voyais partout dans les rues. Une veste sombre, des boutons argentés, un col droit. Pas un uniforme qui cherchait à impressionner. Un uniforme qui cherchait à ne pas être remarqué, ce qui était infiniment plus impressionnant.

— Monsieur Faugères ? dit-il en français, d’une voix douce, posée, sans accent perceptible — un français si parfait qu’il en était presque suspect, comme un vin qui serait trop équilibré, trop irréprochable, et dont on se demanderait ce qu’il cache.

— C’est moi.

— Capitaine Volkonski. Andreï Pavlovitch Volkonski. Je suis au service de Sa Majesté Impériale, dans une capacité que je ne vous ennuierai pas à détailler. Puis-je entrer ?

Ce n’était pas une question. Ou plutôt c’était une question dont la réponse avait été décidée avant qu’elle ne fût posée. Le capitaine Volkonski entra dans ma chambre comme l’eau entre dans un verre — sans effort, sans bruit, en occupant exactement l’espace qu’il fallait occuper et pas un centimètre de plus.

Il regarda autour de lui. Ses yeux — ces yeux pâles, translucides, minéraux — balayèrent la pièce avec une vitesse qui démentait leur apparente douceur. Le lit. Le bureau. La lettre à Dubreuil. Les rideaux. La vue sur la Mikhaïlovskaïa. Et les caisses. Oh, les caisses. Son regard s’y posa une fraction de seconde — une fraction de seconde seulement, pas plus longue que le battement d’une paupière — mais je le vis, et il sut que je le vis, et un imperceptible mouvement de sa lèvre supérieure — un frémissement, pas un sourire, quelque chose de plus subtil qu’un sourire, l’ombre d’un sourire qui ne naîtrait jamais — me dit qu’il avait pris note de ma vigilance.

— Monsieur Faugères, dit-il en s’asseyant sans y être invité — décidément, à Pétersbourg, tout le monde s’asseyait sans y être invité, c’était une habitude nationale ou peut-être une stratégie — je suis venu pour une raison très simple. J’ai appris que vous étiez négociant en vins, et il se trouve que je m’intéresse au vin.

— Tout le monde s’intéresse au vin, à Pétersbourg, dis-je.

— Pétersbourg est une ville de goût, dit-il avec cette douceur invariable. Nous aimons les belles choses — la musique, la peinture, le vin. Le tsar Alexandre Alexandrovitch lui-même est un connaisseur. Il boit du bourgogne, hélas — un choix que les partisans du bordeaux comme vous et moi pouvons regretter — mais il a le palais fin.

Il me sourit. C’était un sourire d’une perfection mécanique — les lèvres s’étiraient, les dents apparaissaient, les plis se formaient aux coins des yeux, tout était en place, et pourtant quelque chose manquait. Je cherchai quoi. C’était la chaleur. Le sourire de Volkonski était un sourire sans température — ni chaud ni froid, un sourire neutre, un sourire suisse, si l’on veut, sauf que la Suisse n’a jamais produit de capitaines aussi inquiétants.

— J’aimerais goûter vos vins, dit-il. Si vous le permettez.

Comment refuser ? Je sortis une bouteille — un pauillac 1880, que je n’avais pas encore ouverte — et je la débouchai avec mes gestes habituels, en professionnel, le tire-bouchon planté droit, la traction lente, le bouchon qui vient en soupirant. Je versai deux verres. Volkonski prit le sien, le huma, goûta.

Et je dus reconnaître — à regret, car j’aurais préféré qu’il fût un barbare — qu’il goûtait bien. Très bien même. Il avait la technique d’un homme qui a été formé, qui a appris, peut-être dans les salons de l’aristocratie pétersbourgeoise où le vin français coulait comme la Neva au printemps. Il goûta, garda le vin en bouche cinq secondes exactement, avala — il n’utilisait pas de crachoir, ce qui pouvait signifier qu’il appréciait véritablement le vin ou qu’il n’avait pas l’habitude des dégustations professionnelles, ou les deux — et hocha la tête.

— Remarquable, dit-il. Le terroir est là. On sent les graves, la chaleur du millésime, cette rondeur qui est la marque du 1880. Vous avez un très beau produit, monsieur Faugères.

— Merci.

— Et combien de caisses avez-vous apportées avec vous ?

— Six.

— Six caisses. Soixante-douze bouteilles. C’est un beau chargement. Rien ne manque ?

— Pourquoi manquerait-il quelque chose ?

— Oh, je ne sais pas. Les trains, le voyage, les douanes. Il arrive que des choses disparaissent. Ou que des choses apparaissent.

Il but une seconde gorgée. Son regard, par-dessus le verre, ne me quitta pas. Ces yeux pâles — j’y pensai plus tard, dans mon lit, en cherchant le sommeil dans cette lumière maudite — ces yeux avaient la couleur exacte d’un vin blanc trop vieux, un blanc qui a perdu sa jeunesse et sa couleur et qui ne garde plus que la transparence, une transparence qui ne cache rien parce qu’elle n’a plus rien à cacher, ou qui cache tout parce qu’on ne peut rien voir à travers elle.

— Tout est en ordre, dis-je. Soixante-douze bouteilles. Rien de plus, rien de moins.

— Parfait, dit Volkonski. Parfait.

Il reposa son verre. Il se leva. Il boutonna sa veste — un seul bouton, le bouton du milieu, avec la précision d’un horloger — et me tendit la main. Sa poignée de main était sèche, brève, calibrée. Pas un gramme de pression de trop. Pas un gramme de trop peu.

— Monsieur Faugères, dit-il sur le seuil. Pétersbourg est une ville merveilleuse, surtout pendant les Nuits Blanches. Tout y est possible. Tout y est lumineux. Mais la lumière, voyez-vous, a un inconvénient que les gens oublient souvent : elle ne laisse aucun endroit où se cacher.

Il sourit — ce sourire sans chaleur, ce sourire de porcelaine — inclina la tête, et disparut dans le couloir. Ses pas ne firent aucun bruit. Comme Karim. Mais Karim était silencieux par nature. Volkonski était silencieux par métier.

*

Je restai seul dans ma chambre, le verre de pauillac à la main, le cœur battant un peu plus vite qu’il n’aurait dû. Je bus le vin. Il était bon. Il était même très bon — ce pauillac 1880 avait cette générosité des années solaires, cette ampleur, cette franchise — mais pour la première fois de ma vie, je ne goûtai pas pleinement ce que je buvais. Il y avait un voile. Comme ce voile d’oxydation sur le saint-julien violé — quelque chose qui s’interposait entre le vin et moi, entre le plaisir et sa réception, et ce quelque chose était la peur.

Non — pas la peur. Pas encore. Quelque chose de plus subtil. Une inquiétude. Un déplacement. Comme quand on est dans une pièce et que tous les meubles ont été déplacés d’un centimètre — rien de visible, rien de mesurable, mais on sent que quelque chose a bougé, que l’espace n’est plus exactement le même, que l’air a été respiré par quelqu’un d’autre.

Je posai le verre. Je sortis le billet. Je le relus. Alliance navale. Constantinople. Ne transmettre qu’en main propre.

Trois personnes m’avaient maintenant posé la même question sous des formes différentes : Wirz le réceptionniste, Crawley l’Anglais, Volkonski le capitaine. Avez-vous trouvé quelque chose d’inhabituel ? Et une quatrième — la comtesse — m’avait mis en garde sans me dire contre quoi.

Je comptai sur mes doigts. J’étais à Pétersbourg depuis trois jours. J’avais vendu cinquante caisses de pauillac. J’avais bu du thé anglais, de la vodka russe, du champagne médiocre et un saint-julien profané. J’avais dîné avec une comtesse, une bombe italienne et l’ombre de Tchaïkovski. J’avais reçu la visite d’un officier de la police secrète qui goûtait le vin comme un ange et souriait comme un reptile.

Et j’avais dans ma poche un papier qui ne m’appartenait pas, que je ne comprenais pas, et que tout le monde semblait chercher.

La situation, me dis-je en regardant mes caisses — mes fidèles caisses, mes soldats de bois cloué, ma seule certitude dans cette ville de masques — la situation ressemblait de plus en plus à un vin que je n’avais pas commandé, qu’on m’avait servi par erreur, et qu’il était trop tard pour renvoyer en cuisine.

Je fis la seule chose raisonnable qui me restait : je descendis au bar.

Crawley n’y était plus. Beppe non plus. Il n’y avait qu’un barman tatar, impassible comme tous les Tatars de cet hôtel, et un vieux monsieur en redingote qui dormait dans un fauteuil, le Times de Londres posé sur les genoux comme une couverture.

Je commandai un verre de mon propre pauillac — je l’avais laissé au bar après la soirée avec Crawley, et le barman l’avait conservé, proprement rebouché, derrière le comptoir. Je bus lentement. Le vin me parla, comme le vin parle toujours quand on lui laisse le temps — il me parla de Pauillac, de l’estuaire, des vignes en rangs serrés qui descendent vers la Gironde, de cette odeur de mer et de graves chauffées par le soleil, de mon père qui m’avait appris à lire un bouchon et un visage avec la même patience. Le vin me ramena chez moi, le temps d’un verre.

Puis je le reposai, et j’étais de nouveau à Pétersbourg. Seul, avec un papier dans la poche et des ombres dans les couloirs.

La lumière du soir entrait par les vitres du bar, blonde, inaltérable, et le vieux monsieur en redingote ronflait doucement dans son fauteuil, et le barman tatar essuyait des verres avec des gestes d’une lenteur hypnotique, et dehors, sur la Perspective Nevski, la ville tournait sans fin dans sa nuit de lumière, comme un manège dont personne ne trouvait le bouton d’arrêt.

CHAPITRE 5

Pavlovsk

14 juin 1886

La comtesse vint me chercher à trois heures de l’après-midi. Elle portait une robe bleu pâle — la couleur du ciel de Pétersbourg quand il consent à être bleu, c’est-à-dire rarement — et un chapeau de paille orné d’un ruban qui aurait été ridicule sur n’importe qui d’autre mais qui, sur elle, avait l’air d’une déclaration de guerre faite avec élégance. Elle me trouva dans le hall, assis dans un des grands fauteuils de cuir, en train de ne rien faire, ce qui est un art que j’avais perfectionné au cours de mes trois jours à Pétersbourg, faute d’en maîtriser aucun autre.

— Faugères, dit-elle. Nous allons à Pavlovsk.

Ce n’était pas une invitation. C’était un enlèvement. Elle avait déjà commandé le fiacre, réservé les places dans le train, et prévu — me dit-elle avec un sourire qui n’admettait aucune réplique — que nous dînerions là-bas, dans le parc, après le concert. Je n’avais qu’à me lever et la suivre, ce que je fis avec cette docilité que les hommes prennent pour de la galanterie et qui n’est en réalité que de la stupéfaction.

Le fiacre nous conduisit à la gare de Tsarskoïe Selo — un bâtiment modeste pour Pétersbourg, c’est-à-dire qu’il n’avait que des colonnes doriques et non corinthiennes, et que le hall ne contenait qu’un seul lustre au lieu de sept. Le train était déjà là, crachant sa vapeur avec l’impatience d’un cheval qui piétine. C’était un train spécial, me dit la comtesse — un train de concert, affrété pour la saison par la Compagnie du chemin de fer de Tsarskoïe Selo, qui transportait chaque après-midi d’été la bonne société pétersbourgeoise vers Pavlovsk où des concerts en plein air se tenaient dans le parc depuis trente ans.

Trente ans. Johann Strauss lui-même avait inauguré ces concerts. Il avait joué là pendant onze saisons, de 1856 à 1869, puis il était revenu sporadiquement, et cette année — 1886 — on disait que c’était la dernière. Le roi de la valse vieillissait. Il avait soixante ans. Mais il dirigeait encore avec cette fougue viennoise que rien ne semblait pouvoir éteindre, et tout Pétersbourg voulait le voir une dernière fois, comme on veut goûter les dernières bouteilles d’un millésime qui ne reviendra pas.

*

Le trajet durait une demi-heure. Une demi-heure de campagne russe.

Je n’avais pas vu la campagne depuis mon arrivée. Je n’avais vu que la ville — ses pierres, ses canaux, ses façades — et j’avais oublié qu’il existait autre chose. Mais quand le train quitta les faubourgs et que la fenêtre ne fut plus qu’arbres, qu’herbe, que ciel, quelque chose se dénoua en moi, comme se dénoue une corde qu’on tire depuis trop longtemps.

Des bouleaux. Des bouleaux par milliers, par millions, serrés les uns contre les autres comme des spectateurs dans un théâtre, leurs troncs blancs et lisses montant tout droit vers un ciel immense, et leur feuillage d’un vert tendre, presque jaune, tremblant dans la lumière avec une nervosité de jeunes filles. Entre les bouleaux, des prairies d’un vert si vif qu’il en devenait insolent — un vert qu’aucune vigne du Médoc n’aurait toléré, un vert d’herbe gorgée d’eau et de soleil nordique, avec des fleurs sauvages, des marguerites, des boutons-d’or, des taches mauves dont j’ignorais le nom et qui constellaient les prés comme des éclaboussures de peinture. Des datchas en bois peint — vertes, bleues, rouges, jaunes — apparaissaient entre les arbres, avec leurs vérandas ouvrées et leurs jardins minuscules où des femmes en fichu étendaient du linge et des enfants couraient pieds nus. Une rivière, parfois, un ruisseau plutôt, sinuait dans les champs avec la nonchalance d’un animal qui n’a nulle part où aller.

— C’est beau, dis-je, et c’était la chose la plus inutile et la plus vraie que je pus dire.

— C’est le mois de juin, dit la comtesse. Le seul mois où la Russie est tendre.

Elle regardait par la fenêtre, et son visage, dans la lumière qui traversait la vitre, avait perdu sa mondanité — elle ressemblait à ce qu’elle devait être quand personne ne la regardait, c’est-à-dire à une femme que la beauté des choses rendait vulnérable. Je détournai les yeux, par pudeur, et regardai les autres passagers.

Le wagon était un salon roulant. Des banquettes de velours grenat, des rideaux de dentelle, des appliques en cuivre. La clientèle était celle qu’on aurait trouvée dans le hall du Grand Hotel Europe si on l’avait mise sur des rails : des dames en robes d’été, des officiers en grand uniforme, des vieillards distingués avec des cannes à pommeau d’argent, des jeunes gens à l’air artiste — cheveux longs, cravates lavallière, gilets fantaisie — qui parlaient trop fort en russe et riaient comme si le monde entier était une farce inventée pour leur amusement. Il y avait aussi des familles avec des enfants, des gouvernantes anglaises au visage sévère, des nourrices en costume traditionnel — des sarafanes brodés, des kokochniks sur la tête — et, dans un coin, un pope à barbe noire qui lisait son bréviaire avec une concentration qui frisait l’inconscience, car il ne voyait manifestement rien du paysage qui défilait.

Et il y avait Beppe.

Je ne l’avais pas vu monter. Il surgit d’un autre wagon au moment où le train ralentissait à l’approche de Pavlovsk, déboulant dans notre compartiment comme un boulet de canon revêtu d’un habit de lin blanc et d’un panama trop grand.

— Faugères ! Mon ami bordelais ! Varvara Nikolaïevna ! Che giornata magnifica ! Nous allons entendre Strauss — le vieux Strauss, l’unique, l’irremplaçable — et je vous préviens, je vais pleurer, je pleure toujours quand j’entends Strauss, c’est une faiblesse, une faiblesse misérable, mais les Italiens pleurent, c’est notre métier, les Français font le vin, les Russes font la révolution, et les Italiens pleurent, c’est l’ordre naturel des choses !

La comtesse et moi échangeâmes un regard — un de ces regards qui n’ont besoin de rien d’autre, ni mots ni gestes, un regard qui disait simplement : oui, il est comme ça, et oui, c’est irréparable — et le train s’arrêta.

*

Pavlovsk.

Le parc de Pavlovsk est, je crois, le plus bel endroit où j’aie jamais mis les pieds. Je le dis avec la partialité d’un homme qui venait de passer quatre jours enfermé dans une ville de pierre et qui découvrait soudain que le monde n’était pas fait que de façades et de trottoirs. Mais je le dis aussi avec la sincérité d’un homme qui connaît les beaux paysages — j’ai grandi entre la Garonne et la Dordogne, j’ai vu les vignes de Saint-Émilion au coucher du soleil et les prés de l’Entre-deux-Mers au printemps — et le parc de Pavlovsk les surpassait tous.

C’était un jardin anglais — ou un jardin russe qui imitait un jardin anglais qui imitait la nature, avec cette multiplication de l’artifice qui finit par produire quelque chose de plus naturel que la nature elle-même. Des allées sinueuses serpentaient entre des massifs de lilas et de roses. Des pelouses immenses, vertes comme l’espérance, descendaient en pente douce vers une rivière — la Slavianka — qui coulait paresseusement entre des saules et des ponts de pierre. Des temples grecs, des colonnes, des statues, des bancs de marbre étaient disposés dans le paysage avec cette fausse négligence des grands jardiniers, qui placent chaque objet à l’endroit exact où le regard le cherche sans le savoir. Et partout, des tilleuls — des tilleuls centenaires, immenses, dont les branches formaient des voûtes au-dessus des allées et dont les fleurs dégageaient ce parfum que j’avais déjà senti sur la Fontanka mais qui ici, en pleine campagne, dans la chaleur de l’après-midi, atteignait une intensité quasi insoutenable, comme un vin qu’on aurait concentré dix fois, cent fois, un nectar de tilleul qui montait au cerveau et vous rendait ivre de douceur.

Le kiosque à musique se trouvait au cœur du parc — un bâtiment de bois peint en blanc, avec un toit en pagode et une terrasse ouverte, entouré de chaises et de bancs disposés en demi-cercle sur l’herbe. C’était là que Strauss dirigeait. C’était là que, depuis trente ans, la musique viennoise se mêlait aux parfums russes, que les valses tournaient sous les bouleaux, et que deux cultures que tout séparait — la Gemütlichkeit autrichienne et l’âme russe — se retrouvaient dans le langage universel des archets et des cuivres.

Il y avait déjà du monde. Beaucoup de monde. Des centaines de personnes s’installaient sur l’herbe, sur les chaises, sur les bancs, certains ayant apporté des plaids et des paniers de pique-nique, d’autres se contentant de s’asseoir sur le sol avec cette désinvolture aristocratique des gens qui ne craignent pas les taches d’herbe parce qu’ils ont des domestiques pour les en débarrasser. Des marchands ambulants vendaient des glaces, de la limonade, des pirojki chauds. Des enfants jouaient à se poursuivre entre les arbres. Un photographe, sous son voile noir, immortalisait une famille entière — père, mère, sept enfants, deux gouvernantes et un chien — avec cette lenteur solennelle qui transforme le moindre portrait en instant d’éternité.

La comtesse me prit par le bras — un geste naturel, presque distrait, comme si elle m’avait toujours pris par le bras — et me guida vers des chaises réservées au troisième rang, devant le kiosque. Beppe nous suivait, commentant tout ce qu’il voyait avec une voix qui portait à cinquante mètres.

— Regardez cette femme, Faugères, regardez-la — une beauté, une beauté tragique, elle a l’air de Desdémone juste avant que cet imbécile d’Otello ne la fasse taire — et ce monsieur, là, avec les favoris, il ressemble à mon impresario de Milan, en moins honnête si c’est possible, ce qui est beaucoup dire — et ces arbres ! ces arbres magnifiques ! en Italie, nous avons des cyprès, qui sont beaux mais verticaux, toujours verticaux, comme des doigts levés vers le ciel pour accuser quelqu’un, tandis que vos bouleaux russes sont souples, penchés, indulgents, des arbres qui pardonnent — oh, regardez, l’orchestre s’installe !

L’orchestre s’installait. Une quarantaine de musiciens — violons, altos, violoncelles, contrebasses, flûtes, clarinettes, cors, trompettes, un triangle, un tambour, une harpe — prenaient place sur l’estrade avec cette agitation ordonnée qui précède toujours la musique, les archets qui se lèvent, les partitions qui s’ouvrent, les notes d’accord qui montent dans l’air comme des oiseaux hésitants. Puis le silence se fit.

Et Johann Strauss monta sur le podium.

*

Je ne connaissais pas Strauss. J’avais entendu des valses, bien sûr — on entend des valses partout, dans les bals, dans les fêtes, dans les guinguettes de la Garonne — mais je ne savais pas que les valses venaient de quelque part, qu’elles avaient un père, un créateur, un homme de chair et de sang qui les avait rêvées avant de les écrire. Et voici que cet homme se tenait devant moi, à dix mètres, en plein soleil de Pavlovsk.

Il était grand, mince, voûté — une silhouette de héron. Les cheveux noirs, très noirs, certainement teints, bouclés sur les tempes avec une coquetterie qui aurait été ridicule chez un homme de soixante ans si elle n’avait été rachetée par l’autorité du regard — un regard sombre, vif, mobile, qui parcourait l’orchestre et le public avec la même vélocité. Il portait une redingote noire, un gilet blanc, et il tenait son archet de chef — car il dirigeait à l’archet, à la viennoise, en jouant du violon en même temps qu’il conduisait — avec cette familiarité amoureuse des musiciens qui ne distinguent plus leur instrument de leur propre corps.

Il salua. Brièvement. Un mouvement de tête, pas plus. Puis il leva l’archet.

Et la musique commença.

C’était Le Beau Danube bleu. Je ne le savais pas encore — je ne connaissais pas le titre, je ne connaissais pas la mélodie, je ne connaissais rien — mais dès les premières mesures, quelque chose se passa en moi que je ne peux décrire qu’avec le vocabulaire de mon métier.

Imaginez un vin. Un très grand vin. Un vin que vous n’avez jamais goûté et dont vous ne connaissez ni le nom ni le terroir. On vous le sert. Vous le portez à vos lèvres. Et dès la première gorgée, avant même que le cerveau ait eu le temps d’analyser, de classer, de nommer — avant les mots — le corps sait. Le corps reconnaît la grandeur. Les papilles se soulèvent. La gorge s’ouvre. Le cœur accélère. Et une joie inexplicable, une joie qui vient de très loin, d’avant la naissance, d’avant le langage, vous envahit comme une marée.

C’est ce qui m’arriva avec la valse de Strauss.

La mélodie monta des violons avec une lenteur trompeuse — quelques notes hésitantes, murmurées, comme un parfum qu’on croit avoir imaginé — puis elle prit corps, s’élargit, gagna les altos et les violoncelles, et soudain la valse était là, pleine, entière, tournoyante, et le parc de Pavlovsk tout entier tournait avec elle, les tilleuls, les bouleaux, les promeneurs, les enfants, le ciel, et moi aussi, moi aussi je tournais, assis sur ma chaise, je tournais intérieurement, emporté par cette musique qui avait la simplicité des choses parfaites et l’évidence des choses nécessaires.

Strauss jouait et dirigeait en même temps. Son corps oscillait, son archet dessinait dans l’air des cercles et des spirales, et la musique obéissait à chacun de ses gestes, comme le vin obéit à la terre qui le porte — non pas docilement, non pas servilement, mais avec cette complicité profonde qui est le signe des vieux couples, des vieilles amitiés, des vieilles amours. On sentait que Strauss et sa musique vivaient ensemble depuis si longtemps qu’ils ne faisaient plus qu’un seul être, une seule respiration, un seul mouvement.

La comtesse avait fermé les yeux. Beppe pleurait — il avait dit qu’il pleurerait et il pleurait, avec une honnêteté d’enfant, les larmes coulant sur ses joues rondes sans qu’il fît le moindre geste pour les essuyer. Autour de nous, le public écoutait avec cette immobilité attentive, cette gravité que j’avais déjà vue chez Chestiakov quand il goûtait un vin, cette capacité russe à se soumettre entièrement à la beauté, sans résistance, sans ironie, sans cette distance que les Français mettent entre eux et leurs émotions comme un écran de politesse.

La valse finit. Les applaudissements furent un tonnerre. Strauss salua — toujours aussi brièvement, le même mouvement de tête — et enchaîna. Polka. Marche. Une autre valse. Encore une polka. La musique ne s’arrêtait pas, elle coulait, elle coulait comme un vin qu’on verse et qui ne finit jamais, et le soleil descendait — mais non, il ne descendait pas, il glissait, il se déplaçait latéralement, passant de l’ouest au nord-ouest avec cette trajectoire oblique des soleils du nord qui ne plongent pas mais qui contournent l’horizon, le frôlent, le caressent, et finissent par remonter sans avoir jamais disparu.

*

C’est pendant l’entracte que les choses changèrent.

La comtesse m’entraîna vers un groupe de personnes qui se tenaient sous un tilleul, un peu à l’écart du public. Il y avait là un homme en civil, grand, maigre, le front dégarni, avec des lunettes à monture dorée et une barbiche poivre et sel — un diplomate, me dit la comtesse, sans préciser de quelle ambassade. Un autre homme, plus jeune, en uniforme de la marine, le teint hâlé, les mains fortes — un officier de la flotte de la Baltique, dit-elle, comme si cela devait m’intéresser. Et une femme d’une cinquantaine d’années, petite, ronde, couverte de bijoux comme un arbre de Noël, qui parlait français avec un accent germanique et qui se révéla être la baronne quelque chose — un nom en von que j’oubliai aussitôt et qui n’avait d’importance que parce que la baronne, elle, ne m’oublia pas.

La comtesse me présenta. Faugères. Négociant en vins. Bordeaux. Les trois me regardèrent avec un intérêt que je ne méritais pas — un intérêt qui n’avait rien à voir avec le vin et tout à voir avec autre chose, cet autre chose que je portais dans ma poche intérieure et dont je commençais à comprendre qu’il était la véritable raison pour laquelle je me trouvais sous ce tilleul, dans ce parc, en compagnie de ces gens.

Le diplomate me serra la main. Trop longtemps. L’officier de marine me regarda dans les yeux. Trop fixement. La baronne sourit. Trop largement.

— Monsieur Faugères, dit le diplomate. On nous dit que vos vins sont remarquables.

— J’espère qu’ils le sont.

— J’espère que nous aurons l’occasion d’y goûter. De goûter… à tout ce que vous avez apporté.

Il avait mis une pause avant « à tout ce que vous avez apporté ». Une pause infime. Une bulle d’air dans une phrase lisse. La même technique que Wirz, que Crawley, que Volkonski. Décidément, Pétersbourg était une ville où les gens faisaient des pauses dans les phrases comme on met des silences dans la musique — pour dire ce que les mots ne disent pas.

Je répondis quelque chose — je ne me souviens plus quoi, une banalité de négociant, quelque chose sur les millésimes ou les terroirs — et la conversation dériva vers d’autres sujets. La baronne parla de l’opéra. L’officier parla de la flotte. Le diplomate ne parla pas — il écoutait, avec cette attention professionnelle des gens dont le métier est de transformer les mots des autres en informations.

Pendant tout ce temps, la comtesse me tenait le bras. Je sentais sa main à travers l’étoffe de ma veste — une pression légère, constante, comme celle d’un guide qui vous tient le bras dans une forêt obscure pour que vous ne trébuchiez pas. Elle me guidait. Elle m’avait amené ici, elle m’avait présenté à ces gens, et elle me guidait à travers cette conversation comme on guide un aveugle à travers une pièce pleine de meubles.

Je commençai à me demander si la comtesse était de mon côté.

Je commençai à me demander s’il y avait des côtés.

*

Le concert reprit. Strauss joua encore — des polkas, des marches, une valse que la comtesse identifia comme les Contes de la forêt viennoise, et dont le titre seul me fit sourire, car j’étais dans une forêt, sous des arbres, et si ce n’était pas Vienne mais Pavlovsk, la musique ne semblait pas faire la différence. Elle tournait, virevoltait, s’enroulait autour des tilleuls comme du lierre sonore, et le parc entier dansait — non pas les gens, les gens étaient assis — mais les feuilles, la lumière, les ombres sur l’herbe, tout dansait, tout valsait, et je compris pourquoi les Russes avaient adopté Strauss comme l’un des leurs : parce que la valse et l’âme russe avaient quelque chose en commun, cette capacité à tourner, à tourner sans fin, sans raison, sans but, simplement pour la beauté du mouvement, simplement parce que tourner est plus beau que s’arrêter.

À la fin du concert, le soleil était toujours là. Il était sept heures du soir. Huit heures. Neuf heures. Le soleil ne s’en allait pas. Il avait pris la couleur d’un vieil or — un sauternes de vingt ans, me dis-je, un sauternes qui aurait mûri jusqu’à devenir ambré, profond, avec cette lumière intérieure que seuls les très grands liquoreux possèdent. Le parc baignait dans cet ambre. Les visages étaient dorés. Les tilleuls étaient dorés. Les fleurs étaient dorées. Même les bruits — les rires, les conversations, le tintement des verres de limonade — avaient quelque chose de doré, comme si la lumière imprégnait non seulement la vue mais aussi l’ouïe, le toucher, le goût.

Nous dînâmes sur l’herbe. Beppe avait fait apporter par Dieu sait quel miracle un panier contenant du caviar, du pain noir, du beurre, des cornichons, du poulet froid et trois bouteilles de champagne français — du vrai cette fois, pas du russe. La comtesse étendit un plaid écossais — d’où venait ce plaid ? avait-elle tout prévu ? — et nous nous installâmes sous un tilleul, les pieds dans l’herbe, le champagne à la main, et pendant un moment, pendant un long moment, je fus heureux.

Je fus heureux comme on est heureux dans les rêves — d’un bonheur qui ne s’explique pas, qui ne se justifie pas, qui est simplement là, comme la lumière était là, comme le parfum des tilleuls était là, et dont on sait, même au moment où on le vit, qu’il ne durera pas, qu’il est en train de passer, que chaque seconde qui s’écoule l’éloigne un peu plus, et que c’est précisément cette fragilité qui le rend si intense.

Beppe chantait — doucement, pour une fois, un air napolitain qui avait la douceur d’une berceuse. La comtesse écoutait, les yeux mi-clos, un sourire au coin des lèvres. Le champagne pétillait dans les verres. Et la lumière, la lumière de Pavlovsk, la lumière de dix heures du soir en juin, enveloppait tout cela dans une gaze d’or pâle qui rendait le monde transparent, irréel, suspendu.

C’est alors que je vis Volkonski.

Il se tenait à une cinquantaine de mètres, debout sous un bouleau, les mains dans le dos. Il ne me regardait pas. Il regardait la rivière, ou les arbres, ou le ciel, ou rien. Il portait un costume civil — pas d’uniforme — et il avait l’air d’un promeneur ordinaire, d’un homme qui profite du soir dans un parc. Mais il était là. Il était là, et je le savais, et il savait que je le savais, et cette connaissance réciproque était comme un fil tendu entre nous, invisible et vibrant, un fil que la distance ne coupait pas.

La comtesse suivit mon regard.

— Ne le regardez pas, dit-elle à voix basse, sans cesser de sourire.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde le connaît. Personne ne le connaît.

Elle but une gorgée de champagne. Beppe continuait de chanter, inconscient de tout, perdu dans sa Naples intérieure. Le soleil refusait de se coucher.

*

Le train du retour partait à onze heures. Onze heures du soir, et la lumière était celle de six heures de l’après-midi dans n’importe quel pays normal — mais la Russie n’était pas un pays normal, et juin à Pétersbourg n’était pas un mois normal, et je n’étais plus un homme normal.

Nous montâmes dans le wagon. La comtesse s’installa près de la fenêtre. Beppe, épuisé par ses propres émotions, s’endormit avant même que le train ne démarre — assis, la tête penchée en arrière, la bouche ouverte, ronflant avec cette puissance de ténor qui transformait le moindre souffle en spectacle. Le wagon se remplit — dames, officiers, artistes, gouvernantes, le même monde qu’à l’aller, mais fatigué maintenant, alangui, amolli par la musique et le champagne et la lumière, comme un vin qu’on a laissé trop longtemps dans le verre et qui commence à s’ouvrir, à se livrer, à perdre ses défenses.

Le train démarra. Les bouleaux recommencèrent à défiler. La comtesse ferma les yeux. Je regardai le paysage — mais il n’y avait plus de paysage, il n’y avait plus que de la lumière, cette lumière horizontale qui rasait les champs et les forêts et qui donnait à chaque bouleau, à chaque brin d’herbe, à chaque datcha perdue dans les arbres, une ombre interminable, une ombre qui s’étirait vers l’est comme si chaque objet du monde pointait du doigt la direction d’où le soleil aurait dû disparaître et n’avait pas disparu.

C’est dans les dernières minutes du trajet, alors que les premiers immeubles de Pétersbourg apparaissaient à la fenêtre, que la chose se produisit.

Un bruit. Un froissement. Quelque chose qu’on glisse. Je baissai les yeux.

Sous la porte du compartiment — il y avait une porte, avec un espace de deux centimètres entre le bas de la porte et le plancher — quelqu’un avait glissé un morceau de papier. Un petit papier plié en deux, sans enveloppe. Je le ramassai. La comtesse dormait — ou faisait semblant de dormir, comment savoir ? Beppe ronflait. Personne ne m’avait vu.

J’ouvris le papier. C’était un mot, écrit en français, d’une écriture rapide, inclinée, nerveuse — une écriture qui n’était pas celle du billet diplomatique, une écriture différente, plus humaine, plus pressée :

Ne montrez le document à personne. Votre vie peut en dépendre. Laissez-le dans votre chambre, sous le matelas, demain matin avant dix heures. On viendra le chercher.

Pas de signature. Pas de nom. Rien.

Je relus trois fois. Puis je pliai le papier, le glissai dans ma poche — dans la même poche que le billet, si bien que les deux papiers se touchaient maintenant, le document officiel et la mise en garde anonyme, comme deux inconnus qui se retrouvent assis côte à côte dans un train et qui ne se parlent pas mais qui savent qu’ils vont au même endroit.

Le train entra en gare. La comtesse ouvrit les yeux — instantanément, sans transition, comme si elle n’avait jamais dormi. Beppe se réveilla en sursaut, poussa un cri qui fit sursauter la gouvernante anglaise du compartiment voisin, et déclara qu’il avait rêvé de Verdi.

Nous descendîmes sur le quai. La ville était là, dorée, immuable, infatigable. Des fiacres attendaient. Des gens marchaient. Le soleil n’avait pas bougé, ou si peu.

— Bonne nuit, monsieur Faugères, dit la comtesse en montant dans son fiacre.

— Bonne nuit, dis-je.

Mais il n’y avait pas de nuit. Il n’y avait jamais de nuit. Et dans ma poche, deux papiers se touchaient dans l’obscurité de la doublure, seule obscurité qui existât encore dans cette ville de lumière perpétuelle.

CHAPITRE 6

La dégustation

15 juin 1886

Je ne mis pas le billet sous le matelas.

Je veux qu’on comprenne bien cela, parce que c’est le moment précis où j’ai cessé d’être un négociant en vin qui se trouvait par hasard mêlé à une affaire qui ne le regardait pas, et où je suis devenu — comment dire ? — un homme qui avait choisi de ne pas obéir. Ce n’était pas du courage. Le courage suppose qu’on mesure le danger et qu’on décide de l’affronter. C’était autre chose. C’était de l’entêtement. L’entêtement d’un Bordelais à qui un inconnu donne des ordres et qui se dit : non. Non, je ne mettrai pas ce papier sous le matelas. Non, je ne le donnerai pas à quelqu’un que je ne connais pas. Non, je ne ferai pas ce qu’on me dit de faire dans un pays où je ne comprends rien, dans une langue que je ne parle pas, pour des raisons qu’on ne m’explique pas. Je suis Faugères. Je suis négociant en vin. Et un négociant en vin ne laisse jamais un inconnu mettre la main sur sa marchandise — fût-elle un bout de papier plutôt qu’une bouteille.

Voilà. C’était aussi simple que ça. Aussi bordelais que ça.

Je gardai le billet dans ma poche, et je me consacrai à ce que je savais faire : organiser une dégustation.

*

L’idée m’était venue pendant la nuit — cette nuit qui n’en était pas une, cette clarté interminable où les pensées tournent dans le crâne comme des chauves-souris dans un grenier éclairé. J’avais six caisses de vin. J’avais un contrat avec Chestiakov, mais Chestiakov n’était qu’un début. Si je voulais vraiment ouvrir le marché russe à la Maison Faugères, il fallait frapper un grand coup — il fallait que le tout-Pétersbourg goûte mes vins, en parle, s’en souvienne. Et quoi de mieux qu’une dégustation au Grand Hotel Europe ? Le décor était là. La clientèle était là. Il ne manquait que le vin — et le vin, c’était moi.

Wirz, le réceptionniste suisse, m’aida à organiser l’événement avec cette efficacité helvétique qui transforme le moindre projet en mécanisme d’horlogerie. On me prêta un des salons privés du premier étage — le salon Gorki, comme on l’appellerait plus tard, une pièce lambrissée de bois clair avec de grandes fenêtres donnant sur la Mikhaïlovskaïa, un parquet ciré, un lustre modeste mais élégant, et une table de chêne longue comme un jour sans nuit, parfaite pour y aligner des bouteilles. Wirz fit imprimer des cartons d’invitation — en français et en russe — et les fit distribuer aux principaux clients de l’hôtel, aux importateurs de la ville, et à quelques personnalités dont il avait la liste et que je soupçonnai d’avoir été sélectionnées avec un critère qui n’était pas uniquement œnologique.

La dégustation était prévue à cinq heures de l’après-midi — l’heure idéale, après la promenade et avant le dîner, quand le palais est éveillé mais pas encore fatigué, quand l’appétit commence à se manifester sans être encore pressant, et quand la lumière de Pétersbourg — cette éternelle lumière — entre par les fenêtres avec l’angle parfait pour illuminer un verre de vin sans l’éblouir.

J’avais sélectionné mes bouteilles avec le soin d’un général qui choisit ses troupes. En première ligne, les pauillac — le 1878 et le 1880, mes deux chevaux de bataille, robustes, fiables, capables de séduire les palais les plus exigeants. En deuxième ligne, les saint-émilion et les saint-julien — plus souples, plus immédiats, pour ceux que la puissance du pauillac intimiderait. Et en réserve, prête à intervenir au moment décisif, la bouteille que je n’avais pas encore ouverte, celle que je gardais pour la fin comme un argument ultime : le sauternes de 1878.

À quatre heures et demie, tout était prêt. Les bouteilles étaient débouchées — celles qui devaient l’être, les rouges, pour laisser le vin respirer. Les verres étaient alignés — de beaux verres, que Wirz avait fait monter de la réserve, des verres en cristal à pied fin, pas les verres trapus du restaurant. Des crachoirs en cuivre étaient disposés à intervalles réguliers. Du pain blanc, coupé en petits morceaux, était posé sur des assiettes pour nettoyer le palais entre les vins. Et j’avais fait préparer, sur un carton posé devant chaque bouteille, une fiche de dégustation — en français — avec le nom du cru, le millésime, le terroir, et quelques mots de ma main sur le caractère de chaque vin.

J’étais prêt. Pour la première fois depuis mon arrivée à Pétersbourg, j’étais sur mon terrain. Les espions, les comtesses, les billets diplomatiques et les capitaines de la police secrète n’existaient plus. Il n’y avait que moi, mes bouteilles, et le public.

Le public arriva.

*

Il arriva comme arrive le public à Pétersbourg — c’est-à-dire en retard, en masse, et en parlant fort.

Chestiakov fut le premier. Il entra dans le salon avec la majesté d’un navire de guerre entrant dans un port, salua d’un signe de tête, et prit position devant les bouteilles de pauillac avec la mine concentrée d’un homme qui s’apprête à faire un travail sérieux. Il était accompagné d’un autre importateur, un certain Likhatchev, petit, nerveux, le nez rouge — le nez d’un homme qui goûte trop et ne recrache pas assez — qui se jeta sur le saint-émilion avant même que j’aie eu le temps de le présenter.

Puis vinrent deux couples de l’hôtel — des Allemands, rigides et méthodiques, qui goûtèrent chaque vin dans l’ordre en prenant des notes dans un carnet, et des Américains, bruyants et enthousiastes, qui trouvèrent tout « absolutely wonderful » et commandèrent immédiatement six bouteilles de tout, ce qui n’était pas le but de la dégustation mais qui ne se refuse pas.

Puis un groupe d’officiers — trois ou quatre, en uniforme blanc, les moustaches cirées, qui goûtèrent le vin debout, le verre dans une main et le sabre dans l’autre, comme si déguster et combattre exigeaient la même posture. L’un d’eux — un colonel, à en juger par ses épaulettes — me déclara que le pauillac 1878 était « un vin qui avait du sang » et que c’était un compliment, me précisa-t-il avec un sérieux qui excluait toute plaisanterie.

Puis la baronne — la baronne de Pavlovsk, celle aux bijoux, celle au nom en von que j’avais oublié et que je n’avais toujours pas retenu. Elle entra accompagnée d’un monsieur silencieux dont elle ne précisa pas le statut et qui ne goûta rien mais observa tout, comme une caméra humaine.

Puis Crawley.

Crawley entra avec la nonchalance d’un homme qui entre chez lui — ou qui entre partout comme s’il était chez lui, ce qui est la définition même de l’Anglais à l’étranger. Il portait un costume de lin bleu marine, une cravate bordeaux — coïncidence ou déclaration ? — et il se dirigea vers les bouteilles avec l’aisance d’un habitué, les examina une par une, lut mes fiches de dégustation, et hocha la tête avec une approbation silencieuse qui, venant d’un Anglais, équivalait à une ovation.

— Très beau travail, Faugères, me dit-il. Vous avez le sens de la mise en scène.

— Ce n’est pas de la mise en scène. C’est du vin.

— Mon cher, en Russie, tout est mise en scène. Même le vin.

Il prit un verre de pauillac et alla s’installer dans un fauteuil près de la fenêtre, d’où il pouvait observer l’ensemble de la salle sans avoir l’air d’observer quoi que ce soit. Sa position. Sa spécialité.

Puis Beppe.

L’entrée de Beppe dans un salon de dégustation est un événement que je déconseille à quiconque souffre du cœur, des nerfs ou des oreilles. Il arriva — non, il déferla — par la porte du salon avec un cri de joie qui fit sursauter les Allemands, renversa presque le guéridon où étaient posées les fiches de dégustation, embrassa Chestiakov sur les deux joues — Chestiakov, qui faisait deux fois sa taille et qui fut embrassé comme un enfant par un ouragan — et se planta devant les bouteilles de saint-émilion avec la convoitise d’un homme qui aperçoit un objet d’amour.

— Du saint-émilion ! s’exclama-t-il. Du saint-émilion 1882 ! Faugères, vous êtes un saint, un bienfaiteur de l’humanité, un Christophe Colomb du palais — car de même que Colomb a découvert l’Amérique, vous m’avez fait découvrir le saint-émilion, et je vous en serai éternellement reconnaissant, même si l’éternité, comme disait mon professeur de chant à Naples, un homme magnifique mais alcoolique, même si l’éternité est un concept difficile à maintenir après la troisième bouteille !

Il goûta le saint-émilion. Il ferma les yeux. Il porta la main à son cœur. Il déclara que c’était le vin de Dieu — non, le vin de l’amour — non, le vin de l’amour de Dieu — et il en redemanda immédiatement.

*

À cinq heures et demie, le salon était plein. Vingt-cinq personnes, peut-être trente — je perdis le compte. Le bruit des conversations montait avec la régularité d’une marée. Le vin coulait. Les verres se remplissaient, se vidaient, se remplissaient encore. Le pain disparaissait. Les crachoirs restaient désespérément vides — personne, à Pétersbourg, ne recrachait le vin, c’eût été considéré comme un affront personnel au vigneron, au tsar et probablement à Dieu lui-même.

Et moi, au milieu de tout cela, j’étais heureux. J’étais dans mon élément. Je parlais de mes vins avec cette passion que Dubreuil, mon associé, qualifiait de « maladive » mais qui n’était rien d’autre que de l’amour — l’amour d’un homme pour ce qu’il fait, pour ce qu’il connaît, pour ce qu’il porte en lui depuis l’enfance. Je décrivais les terroirs — les graves de Pauillac, les argiles de Saint-Émilion, les croupes calcaires de Sauternes — avec des mots qui venaient de loin, des mots que mon père utilisait, et son père avant lui, des mots qui n’appartenaient à aucun dictionnaire mais à une tradition orale aussi ancienne que la vigne elle-même. Les Russes écoutaient. Ils écoutaient avec cette attention totale, cette capacité d’abandon que j’avais déjà remarquée au concert de Pavlovsk — ils ne goûtaient pas seulement le vin, ils goûtaient les mots, l’histoire, le récit, et le vin n’en était que meilleur parce qu’il avait une histoire.

Je vis Chestiakov, dans un coin, qui goûtait le sauternes 1878 les yeux fermés, et quand il les rouvrit, il y avait dans son regard cette expression que seuls les grands amateurs connaissent — non pas la surprise, mais la confirmation, la certitude d’être en présence de quelque chose de vrai.

Je vis Crawley, dans son fauteuil, qui observait la salle par-dessus son verre de pauillac, et dont le regard, comme un phare, balayait lentement les visages, s’arrêtait, repartait, s’arrêtait de nouveau, enregistrant.

Je vis la baronne, qui ne goûtait rien mais qui parlait à tout le monde, passant d’un groupe à l’autre comme un papillon de bijoux, et dont le compagnon silencieux restait immobile près de la porte, les bras croisés, comme un gardien.

Je vis les officiers, qui avaient abandonné toute retenue professionnelle et qui riaient maintenant à gorge déployée, les joues rouges, les moustaches humides, le colonel ayant déclaré que le saint-julien 1882 était « un vin de cavalerie » et ses subordonnés approuvant avec la discipline de rigueur.

Et je vis — trop tard — que Beppe, qui en était à son cinquième verre de saint-émilion, avait atteint ce point critique de l’ivresse où un ténor italien cesse d’être un convive et devient un phénomène météorologique.

*

La chose commença par un fredonnement. Un simple fredonnement, à peine audible, que Beppe émettait en regardant son verre avec la tendresse d’un père regardant son nouveau-né. Puis le fredonnement se fit plus précis. Des notes apparurent. Une mélodie se forma — le début de La donna è mobile, encore elle, sa chanson fétiche, son cri de guerre.

— Beppe, dit la comtesse, qui était arrivée à un moment que je n’avais pas remarqué et qui se tenait maintenant près de moi, un verre de graves blanc à la main. Beppe, non.

Mais c’était comme dire « non » à la Neva au moment de la débâcle. Beppe ne pouvait pas plus s’empêcher de chanter qu’un fleuve ne peut s’empêcher de couler. La mélodie monta. Le fredonnement devint murmure. Le murmure devint voix. La voix devint instrument. Et soudain, sans transition, sans avertissement, sans la moindre considération pour les nerfs des Allemands ou la dignité des officiers, Beppe chanta.

Il chanta à pleine voix, debout au milieu du salon, le verre de saint-émilion dans une main et l’autre main sur le cœur, les yeux fermés, la tête rejetée en arrière, et sa voix — mon Dieu, cette voix — emplit la pièce, emplit les couloirs, emplit probablement l’hôtel entier, avec la puissance d’un orgue de cathédrale et la tendresse d’une déclaration d’amour.

Ce fut la débandade.

La baronne renversa son verre — un verre qui ne contenait que de l’eau, mais qu’elle renversa néanmoins avec un cri de surprise qui se perdit dans le torrent vocal de Beppe. Le colonel faillit avaler son crachoir. Les Allemands se raidirent comme si on venait de déclarer la guerre. Les Américains applaudirent — les Américains applaudissent tout, c’est leur charme et leur malédiction. Et Chestiakov — Chestiakov le colosse, Chestiakov l’imperturbable — Chestiakov se mit à rire.

Un rire énorme, caverneux, tectonique, qui montait de ses profondeurs comme un grondement de volcan et qui éclata dans la pièce avec une joie si pure, si massive, si irrésistible que tout le monde rit avec lui — les officiers, les importateurs, les Américains, même les Allemands, même la baronne, même le compagnon silencieux de la baronne qui, pour la première et dernière fois de la soirée, laissa échapper un sourire.

Beppe termina son air, salua — toujours cette même révérence profonde qui menaçait de le faire basculer en avant — et réclama un sixième verre de saint-émilion.

C’est à ce moment-là que je mis la main dans ma poche.

Et que le billet n’y était plus.

*

Le froid. Un froid de cave — non, un froid de tombe. Un froid qui n’avait rien à voir avec la température de la pièce, qui était tiède, presque chaude, encombrée de corps et de voix et de vapeurs d’alcool. Un froid intérieur, un froid d’estomac, un froid de vertige, le genre de froid qu’on ressent quand on ouvre une bouteille qu’on croyait précieuse et qu’on découvre qu’elle est bouchonnée — ce moment atroce où tout bascule, où la promesse se renverse en catastrophe.

Je fouillai ma poche. La poche intérieure gauche de mon veston. La poche où je gardais le billet depuis cinq jours. La poche que je tapotais vingt fois par jour pour m’assurer qu’il était là, comme on tapote la poche d’un portefeuille ou le bras d’un enfant qu’on tient par la main. La poche était vide.

Non — pas tout à fait vide. Le deuxième papier — le mot anonyme du train, celui qui disait Ne montrez le document à personne — était encore là. Mais le billet, l’étui de cuir, le document chiffré, l’Alliance navale, Constantinople — disparu.

Je respirai. Je regardai autour de moi. Le salon était une ruche. Trente personnes parlaient, riaient, buvaient, se congratulaient. N’importe laquelle de ces trente personnes aurait pu, au cours de la dernière heure, me frôler, me bousculer, me toucher le bras — Dieu sait qu’on m’avait touché le bras, serré la main, tapé l’épaule, les Russes sont un peuple tactile, ils vous touchent quand ils parlent, quand ils rient, quand ils boivent, quand ils respirent — et n’importe laquelle de ces trente personnes aurait pu, dans cette intimité de foule, glisser une main dans ma poche intérieure et en extraire un petit étui de cuir sans que je m’en aperçoive.

Mais qui ?

Crawley, qui m’avait serré la main en arrivant et qui n’avait pas quitté son fauteuil depuis — mais qui avait pu ne pas être dans son fauteuil pendant les trois minutes où Beppe avait chanté, car pendant ces trois minutes tout le monde avait regardé Beppe et personne n’avait regardé personne d’autre ?

La baronne, qui m’avait touché le bras en passant devant moi pour aller vers le saint-julien — un geste bref, naturel, mondain, le genre de geste derrière lequel on peut cacher n’importe quoi ?

Le compagnon silencieux de la baronne, qui s’était tenu près de la porte pendant toute la séance mais qui, à un moment, avait traversé la salle pour se servir un verre d’eau, et qui en traversant la salle avait pu me frôler ?

L’un des officiers, dans la bousculade joyeuse qui avait suivi le chant de Beppe ?

La comtesse elle-même, qui m’avait touché le bras — toujours le bras, mais pas le même côté, pas le côté de la poche, quoique — quoique j’eusse pu me tromper de côté, dans la confusion ?

Ou bien — et cette pensée était la plus vertigineuse de toutes — quelqu’un que je n’avais pas vu, quelqu’un qui n’avait pas été invité, quelqu’un qui s’était glissé dans le salon pendant le tumulte de Beppe et qui en était ressorti avec mon billet, invisible, silencieux, comme Karim, comme Volkonski, comme toutes ces ombres de Pétersbourg qui ne faisaient pas de bruit.

Je posai mon verre. Mes mains ne tremblaient pas — le corps des Faugères ne tremble pas, c’est une caractéristique familiale, nous pouvons déboucher une bouteille au milieu d’un tremblement de terre — mais à l’intérieur, tout tremblait. Tout vibrait. Le sol avait bougé sous mes pieds, et je ne savais pas encore s’il s’était ouvert.

*

La dégustation prit fin vers huit heures. Le salon se vida lentement, comme un verre qu’on vide gorgée par gorgée. Les Allemands partirent les premiers, avec la ponctualité d’un peuple qui a des horaires à respecter même en vacances. Les Américains partirent les derniers, après avoir commandé douze bouteilles supplémentaires et m’avoir invité à dîner à New York, invitation que j’acceptai sans y croire. Les officiers partirent en groupe, le colonel ayant déclaré que le vin de Faugères serait servi à la table du régiment, ce qui représentait une commande potentielle de deux cents bouteilles et aurait dû me remplir de joie.

Mais je n’étais pas joyeux. Je n’étais pas triste non plus. J’étais vide. Vide comme la poche qui ne contenait plus le billet. Vide comme le saint-julien ouvert et rebouché dont tout cela avait commencé.

Chestiakov me serra la main en partant — une poignée de main d’ours, chaleureuse, qui faillit me broyer les phalanges.

— Vous avez fait un beau travail, Faugères, dit-il. Vos vins parleront pour vous dans toute la ville. On en reparlera.

Il ne savait pas à quel point il avait raison. On en reparlerait.

Crawley passa devant moi en sortant, et me glissa à l’oreille, avec cette désinvolture qui était sa forme de gravité :

— Vous avez l’air contrarié, Faugères. Perdu quelque chose ?

Il ne me laissa pas le temps de répondre. Il était déjà dans le couloir, sa silhouette de lin bleu marine disparaissant au tournant comme un fantôme bien habillé.

La comtesse resta. Beppe aussi, mais Beppe s’était endormi — une fois de plus — dans un fauteuil du salon, un verre de saint-émilion intact posé sur l’accoudoir, ronflant avec cette régularité de métronome qui était sa contribution personnelle à la musique européenne.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda la comtesse.

Je la regardai. Elle me regardait. Ses yeux gris-vert — la Neva sous le soleil — me scrutaient avec une attention qui n’avait rien de mondain. Elle avait senti. Elle avait senti que quelque chose avait changé, comme un musicien sent qu’une note a été jouée faux dans un orchestre de cinquante instruments.

— Rien, dis-je. La fatigue.

— Vous mentez mal, Faugères. C’est ce qui vous rend attachant.

Elle sourit. Puis elle fit un geste que je n’attendais pas : elle posa sa main sur ma main. Pas sur mon bras — sur ma main. Un geste plus intime, plus direct, plus vrai. Sa main était fraîche — toujours un peu fraîche, comme une cave bien tenue — et ses doigts se refermèrent sur les miens avec une pression légère qui disait : je sais. Je ne sais pas quoi exactement. Mais je sais.

— Faites-moi confiance, dit-elle.

— Pourquoi le ferais-je ?

— Parce que vous n’avez personne d’autre.

Elle avait raison. Dans cette ville de masques, de lumière et de doubles fonds, je n’avais personne d’autre. J’avais mes bouteilles, j’avais mon bon sens de Bordelais, et j’avais cette femme dont je ne savais pas si elle me protégeait ou si elle m’attirait dans un piège, et dont je ne savais même pas si la question avait un sens dans un pays où la protection et le piège étaient probablement la même chose, vue de deux angles différents.

— Le billet a disparu, dis-je.

Je n’avais pas prévu de le dire. Les mots sortirent tout seuls, comme le vin sort d’une bouteille mal bouchée — par pression interne, parce qu’il y a trop de tension à l’intérieur et que le contenant ne suffit plus. La comtesse ne cilla pas. Pas un mouvement de surprise, pas un éclair dans le regard, rien. Comme si elle savait déjà.

— Je sais, dit-elle.

— Vous savez ?

— Je sais qu’il a disparu. Je ne sais pas qui l’a pris. Pas encore.

Elle retira sa main. Elle se leva. Elle lissa sa robe — un geste machinal, féminin, qui n’avait rien à voir avec les plis de la soie et tout à voir avec le besoin de reprendre contenance.

— Dormez, Faugères. Demain sera un long jour.

Elle sortit. Beppe ronflait. Les bouteilles vides s’alignaient sur la table comme des soldats après la bataille — debout, mais épuisés, vidés de leur substance, ne gardant plus que la forme. Le salon sentait le vin, le tabac, le parfum des dames et cette odeur de cire d’abeille qui montait du parquet chauffé par les pas.

Je rangeai mes bouteilles. Je rebouchai celles qui n’avaient pas été finies — deux pauillac, un saint-julien — avec les gestes lents et mécaniques d’un homme qui fait les choses par habitude quand l’esprit est ailleurs. Je portai les caisses dans ma chambre, avec l’aide d’un groom qui ne dit pas un mot et que je soupçonnai d’être, comme tout le monde dans cet hôtel, plus qu’un groom.

Puis je m’assis sur mon lit. Ma poche était vide. Ma tête était pleine. Et la lumière, éternelle, incompréhensible, entrait par les rideaux comme un espion qui n’a même plus la décence de se cacher.

Dehors, Pétersbourg ne dormait pas. Pétersbourg ne dormait jamais. Et quelque part dans cette ville de palais et de mensonges, quelqu’un tenait un petit étui de cuir contenant un papier qui parlait d’alliance navale et de Constantinople, et ce quelqu’un savait maintenant ce que Faugères, le négociant en vin de Bordeaux, n’aurait jamais dû savoir.

La question n’était plus de savoir qui avait le billet.

La question était de savoir ce qu’on allait faire de Faugères.

CHAPITRE 7

La Neva

16–17 juin 1886

Les deux jours qui suivirent se fondirent l’un dans l’autre comme deux vins qu’on mélange par accident — un assemblage involontaire, brouillé, dont on ne peut plus séparer les composants et dont on ne sait plus, au goût, ce qui appartient à l’un et ce qui appartient à l’autre. Je ne sais plus si c’est le 16 que je marchai pendant sept heures dans Pétersbourg ou le 17. Je ne sais plus si c’est le matin ou le soir que j’entrai chez Fabergé. Je ne sais plus si la comtesse me dit ces mots — vous êtes en danger — sur les quais de la Neva à deux heures du matin le premier jour ou le second. Il n’y avait plus de jours. Il n’y avait plus de nuits. Il n’y avait plus qu’une coulée de lumière ininterrompue dans laquelle le temps avait cessé de se découper en tranches et s’étalait comme une nappe de vin renversée sur une table blanche — sans bords, sans limites, sans forme.

Je ne dormais plus. Ou je dormais par fragments — vingt minutes ici, une heure là, des sommeils de surface dont je remontais comme on remonte d’une plongée trop brève, le cœur battant, les yeux grands ouverts sur cette lumière qui ne cessait pas, qui ne faiblissait même pas, qui était toujours là, blonde, impitoyable, souriante.

Le billet avait disparu. Je n’avais plus rien. Plus de document, plus de preuve, plus de raison d’être au centre de cette affaire. J’aurais dû en être soulagé — un homme qu’on a délesté d’un fardeau devrait marcher plus léger. Mais c’est le contraire qui se produisit. Le billet, tant que je l’avais eu, m’avait donné une fonction. J’étais le porteur. Celui qui détenait quelque chose. Maintenant que je n’avais plus rien, j’étais devenu autre chose — un témoin. Un homme qui avait lu un document qu’il n’aurait pas dû lire, qui avait vu des mots qu’il n’aurait pas dû voir, et dont la mémoire, désormais, était le seul exemplaire restant de ce qu’il avait lu.

C’était pire. Infiniment pire. On peut voler un papier. On ne peut pas voler une mémoire.

Sauf à supprimer l’homme qui la porte.

*

Je sortis de l’hôtel.

Ce fut un acte de désespoir autant que de curiosité — le désespoir de celui qui tourne en rond dans sa chambre et la curiosité de celui qui n’a encore rien vu de la ville où il se trouve, car depuis six jours je n’avais vu de Pétersbourg que le Grand Hotel Europe, la Perspective Nevski, le restaurant Chestiakov et le parc de Pavlovsk. Il était temps de marcher. De marcher sans but, sans plan, sans direction — comme un vin qu’on décante et qu’on laisse couler où il veut, sans chercher à le guider, sans lui imposer de forme.

Pétersbourg m’avala.

Il n’y a pas d’autre mot. La ville m’avala comme un fleuve avale un bouchon — elle m’emporta, me fit tourner, me poussa dans des directions que je n’avais pas choisies, me déposa dans des endroits que je n’avais pas prévus, et quand je relevai la tête, des heures plus tard, je ne savais plus où j’étais, ni depuis combien de temps je marchais, ni comment rentrer.

Je me souviens de fragments. Des morceaux de ville, comme des morceaux de verre cassé — brillants, aigus, impossibles à rassembler.

La cathédrale Saint-Isaac. J’y entrai par la grande porte, et la noirceur — la première vraie noirceur depuis mon arrivée — me tomba dessus comme une couverture. Après six jours de lumière perpétuelle, l’obscurité de la cathédrale était un choc physique, une gifle de ténèbres. Mes yeux mirent un temps fou à s’adapter. Puis, lentement, les choses apparurent. Les colonnes de malachite — vertes, veinées, immenses, comme des troncs d’arbres pétrifiés arrachés à quelque forêt préhistorique. Les colonnes de lapis-lazuli — bleues, profondes, du bleu d’un vin qu’on regarderait à travers un vitrail. Les icônes en mosaïque, les dorures, les fresques au plafond — des saints, des anges, des nuées — et cette odeur d’encens, de cire fondue et de pierre froide qui est l’odeur de toutes les églises du monde mais qui ici, dans cette église qui n’était pas une église mais un monument à la démesure russe, prenait une profondeur que je n’avais jamais sentie, comme si l’encens avait eu le temps de vieillir pendant des siècles dans cette obscurité et de développer des arômes que la lumière du jour aurait détruits.

Je restai là un moment. Longtemps, peut-être. Debout dans la nef, la tête levée, à regarder les saints me regarder depuis leurs mosaïques dorées avec des yeux qui ne cillaient pas plus que ceux de Volkonski. Puis je ressortis, et la lumière me reprit.

Les canaux. Je marchai le long des canaux — le canal Griboïedov, je crois, ou peut-être la Moïka, je ne savais plus — et les canaux de Pétersbourg ne ressemblaient à rien de ce que j’avais vu, ni aux canaux de Venise qui sont des ruelles d’eau, ni aux canaux de Bruges qui sont des miroirs, ni au canal du Midi que j’avais longé une fois à cheval entre Toulouse et Carcassonne. Les canaux de Pétersbourg étaient des couloirs de pierre, rectilignes, bordés de quais de granit, avec des façades de palais qui tombaient dans l’eau comme des falaises peintes — jaune, vert, rose, bleu — et des ponts en arc qui enjambaient le courant avec l’élégance de danseurs figés en plein saut. L’eau était sombre, huileuse, lente. Elle charriait des reflets de façades et de ciel, et parfois une barque passait, silencieuse, avec un batelier debout à l’arrière qui ramait avec une perche, et le sillage de la barque brisait les reflets en mille morceaux qui se reformaient derrière elle, comme si la réalité avait la capacité de se reconstituer après avoir été détruite.

Le quartier des artisans. Je m’y perdis — ou je m’y trouvai, c’est selon. Des rues étroites, des cours intérieures avec du linge qui séchait entre les fenêtres, des ateliers de menuisier, de cordonnier, de forgeron, d’où montaient des bruits de marteau, de scie, d’enclume, et des odeurs de colle, de cuir, de métal chaud qui me rappelèrent Bordeaux — non pas le Bordeaux des quais de Chartrons où je travaillais, mais le Bordeaux des arrière-cours de Saint-Michel, ce quartier populaire où mon père m’emmenait le dimanche matin et où les artisans travaillaient à ciel ouvert, les mains noires, les tabliers de cuir, avec cette dignité du travail bien fait qui est la même partout, à Bordeaux, à Pétersbourg, au bout du monde.

Et Fabergé.

*

J’y arrivai par hasard. Ou par destin. Ou par cette logique secrète des villes qui vous mène toujours là où vous deviez aller sans le savoir. La boutique — si l’on peut appeler boutique un lieu qui ressemblait davantage à un écrin géant — se trouvait sur la Perspective Nevski, presque en face de l’hôtel, et je passais devant elle depuis six jours sans la voir, ce qui en dit long sur l’état dans lequel j’étais.

FABERGÉ. Le nom était inscrit en lettres dorées au-dessus de la porte — des lettres d’une modestie suspecte, car tout le monde à Pétersbourg savait ce que ce nom signifiait, et ceux qui ne le savaient pas n’avaient pas besoin de le savoir, puisqu’ils ne pouvaient de toute façon rien s’offrir de ce qui se trouvait derrière cette porte.

J’entrai. Non pas pour acheter — mes moyens de négociant ne me permettaient pas d’acheter un centimètre carré de ce que vendait Fabergé — mais pour regarder, comme on entre dans un musée, comme on entre dans une cave de grands crus classés qu’on ne pourra jamais boire : pour le plaisir des yeux, pour l’éducation du regard, pour cette joie particulière qu’il y a à être en présence de la perfection même quand on ne peut pas la posséder.

L’intérieur était feutré, discret, presque austère — rien de la surcharge dorée que j’avais vue partout dans Pétersbourg. Des vitrines de verre et d’acajou, éclairées par des lampes à gaz dont la flamme avait été réglée pour donner une lumière douce, ni trop vive ni trop faible, exactement la lumière qu’il fallait pour que les pierres précieuses brillent sans aveugler. Et dans ces vitrines — mon Dieu, ce qu’il y avait dans ces vitrines.

Des œufs. C’est ce que je vis d’abord — des œufs de la taille d’un poing, en or émaillé, en argent guilloché, incrustés de diamants, de rubis, de saphirs, avec des mécanismes internes qui faisaient s’ouvrir l’œuf comme une fleur et révélaient, à l’intérieur, un oiseau mécanique, une couronne miniature, un portrait sur ivoire, une surprise — toujours une surprise, car chaque œuf contenait un secret, et le secret était plus précieux que l’écrin.

Mais il y avait aussi des animaux — des animaux sculptés dans des pierres dures, des éléphants en jade, des grenouilles en néphrite, des ours en obsidienne, des poissons en agate, chaque animal d’un réalisme si saisissant que je m’attendais presque à les voir bouger. Et des fleurs — des bouquets de fleurs en pierres précieuses, des marguerites en diamant et émail, des muguets en perles et or vert, des pissenlits en fils d’or si fins qu’ils tremblaient dans l’air et semblaient sur le point de s’envoler au premier souffle.

Je regardai longtemps. Un vendeur — discret, gris, aussi poli que Volkonski mais avec quelque chose de plus humain dans le sourire — me laissa regarder sans m’importuner, avec cette intelligence des grands commerçants qui savent que le regard prépare l’achat, même quand l’achat n’aura jamais lieu.

Et je pensai — c’était une pensée de négociant, une pensée de professionnel — que Fabergé faisait avec les pierres ce que je faisais avec le vin. Il prenait une matière brute — de l’or, de l’émail, des gemmes — et il la transformait en émotion. Il créait de la beauté à partir de la terre. Il mettait du rêve dans un objet. Et cet objet, comme un grand vin, ne servait à rien d’utile — on ne pouvait pas manger un œuf Fabergé, ni boire un bouquet de diamants — mais il servait à l’essentiel : il rappelait aux hommes que la beauté existe, qu’elle a un prix, et que ce prix vaut la peine d’être payé.

Je sortis sans rien acheter. Mais j’avais vu quelque chose qui m’avait donné du courage — ou du moins quelque chose qui ressemblait à du courage et qui était peut-être simplement de l’émerveillement, ce qui revient au même quand on est seul dans une ville étrangère avec des ombres à ses trousses.

*

La deuxième nuit — mais quelle nuit, quelle nuit sans nuit, quel jour sans fin, quelle coulée de lumière incessante — je me retrouvai sur les quais de la Neva.

Je ne sais pas comment j’y arrivai. Je me souviens d’avoir dîné seul, dans ma chambre, d’un plateau apporté par Karim — du poisson, du pain noir, un verre de mon propre pauillac, le dernier verre de la bouteille ouverte pour Volkonski, et je le bus en pensant aux yeux pâles du capitaine, à sa courtoisie mécanique, à sa phrase sur la lumière qui ne laisse aucun endroit où se cacher. Puis je me souviens d’être sorti, d’avoir traversé le hall — Wirz n’était pas à la réception, un autre employé, un jeune homme à lunettes que je ne connaissais pas — et d’avoir marché vers le fleuve.

Il devait être une heure du matin. Peut-être deux. L’horloge du temps n’avait plus de sens. La lumière avait changé — non pas diminué, jamais diminué, mais changé de texture, comme un vin qui passe du rubis au grenat avec l’âge. Elle était devenue plus dense, plus épaisse, avec des reflets roses et mauves à l’horizon, comme si le ciel hésitait entre le crépuscule et l’aube et ne parvenait pas à choisir. Les ombres avaient allongé — des ombres immenses, infinies, qui s’étiraient sur les quais de granit comme des créatures sans corps — mais elles n’avaient pas noirci. Elles étaient bleu foncé, presque violettes. Des ombres de vin.

La Neva était large. Immensément large. Plus large que la Garonne, plus large que la Loire, plus large que n’importe quel fleuve que j’avais vu — un fleuve qui ressemblait davantage à un bras de mer, à un lac en mouvement, à une plaine liquide. Son eau était grise, lisse, et elle coulait sans bruit, sans remous, avec cette lenteur majestueuse des très grands fleuves qui n’ont rien à prouver. De l’autre côté — loin, très loin, comme un mirage — la forteresse Pierre-et-Paul dressait sa flèche dorée dans le ciel rose, et la lumière du soleil invisible frappait cette flèche et la faisait briller comme une aiguille d’or plantée dans un coussin de soie.

Les quais étaient presque déserts. Presque. Car à Pétersbourg, en juin, les quais ne sont jamais tout à fait déserts. Il y avait des couples — des couples de promeneurs, main dans la main, qui marchaient lentement le long de l’eau avec cette tendresse que la lumière perpétuelle donnait à tout, même aux gestes les plus banals. Il y avait des étudiants — des jeunes gens en casquette, assis sur les marches de granit, qui fumaient et discutaient avec cette fièvre intellectuelle qui est le privilège de la jeunesse et le tourment de ceux qui l’ont perdue. Il y avait un pêcheur, seul, immobile, sa ligne tendue vers l’eau, qui semblait avoir été posé là par Dieu ou par le hasard et qui ne bougerait plus jamais.

Et il y avait la comtesse.

*

Elle m’attendait. Je ne sais pas comment elle savait que je viendrais — je ne le savais pas moi-même — mais elle m’attendait, debout sur le quai, face au fleuve, les mains posées sur la balustrade de granit, sa silhouette découpée contre le ciel rose comme une figure de proue. Elle portait un manteau léger — il faisait frais, la fraîcheur des nuits blanches, cette fraîcheur qui n’est pas du froid mais l’absence de chaleur, une température neutre, suspendue, comme si l’air lui-même ne savait plus s’il faisait jour ou nuit — et ses cheveux étaient défaits, lâchés sur ses épaules, ce que je ne lui avais jamais vu, et qui changeait tout, absolument tout, car la comtesse aux cheveux libres n’était plus la comtesse du restaurant, ni la comtesse de Pavlovsk, ni la comtesse de la dégustation. C’était une femme. Simplement une femme, debout au bord d’un fleuve, à deux heures du matin, dans une ville qui ne dormait pas.

— Vous ne dormez pas non plus, dis-je.

— Personne ne dort en juin à Pétersbourg, dit-elle. C’est le mois des insomniaques. Le mois de ceux qui cherchent quelque chose et ne le trouvent pas.

— Qu’est-ce que vous cherchez ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait le fleuve. Son visage, dans cette lumière d’entre-deux — ni jour ni nuit, ni aube ni crépuscule — avait une pâleur que je ne lui connaissais pas, une pâleur de nacre, de cire, de marbre, et ses yeux gris-vert semblaient avoir absorbé la couleur de la Neva et être devenus eux-mêmes de l’eau, de l’eau en mouvement, de l’eau qui coule et qu’on ne peut pas retenir.

— Faugères, dit-elle. Il faut que je vous dise quelque chose.

— Dites.

— Le billet que vous aviez dans votre poche — celui que vous avez trouvé dans la bouteille de saint-julien — ce billet n’a pas été mis là par hasard. Il a été mis là pour vous. Pas pour vous personnellement — vous êtes un accident, un hasard, un homme qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment avec les bonnes bouteilles — mais pour vos caisses. Quelqu’un, à Paris ou à Bordeaux, a glissé ce document dans une de vos bouteilles parce que les caisses de vin d’un négociant bordelais sont le dernier endroit où la police secrète russe irait chercher un document diplomatique. Vous étiez un courrier. Un courrier qui s’ignorait.

— Qui ? demandai-je. Qui a fait cela ?

— Je ne sais pas. Pas encore. Ce que je sais, c’est que le document devait arriver à quelqu’un à Pétersbourg — quelqu’un de l’ambassade de France, probablement — et que ce quelqu’un ne l’a pas reçu, parce que vous l’avez trouvé le premier, et parce que vous l’avez gardé, et parce que vous êtes un Bordelais têtu qui ne fait pas ce qu’on lui dit.

— Et maintenant que le billet a disparu ?

— Maintenant, dit-elle, et sa voix changea — elle descendit d’un demi-ton, comme un violoncelle qui passe du majeur au mineur — maintenant, plusieurs personnes savent que vous l’avez eu. Crawley le sait. Volkonski le sait. D’autres le savent que vous ne connaissez pas. Et le problème, Faugères, le problème n’est pas le billet. Le billet est un bout de papier. Il peut être copié, réécrit, retransmis. Le problème, c’est vous.

— Moi ?

— Vous l’avez lu. Vous connaissez le contenu. Vous êtes le seul civil, le seul homme sans affiliation, sans protection diplomatique, sans réseau, qui a lu un document classifié concernant un accord naval entre la France et la Russie. Et dans le monde où ces choses-là se négocient — le monde de Crawley, le monde de Volkonski, le monde de la baronne — un homme qui sait quelque chose et qui n’appartient à personne est un danger.

Le mot tomba entre nous comme une pierre dans l’eau de la Neva — sans bruit, mais avec des cercles qui s’élargirent lentement.

— Vous êtes en danger, Faugères.

Je regardai le fleuve. L’eau coulait, lente, imperturbable. Sur l’autre rive, la flèche de la forteresse Pierre-et-Paul brillait toujours, dorée, exacte, indifférente. Un bateau passa — un chaland à fond plat, chargé de bois, qui glissait vers l’aval avec la résignation d’un animal de trait. Le batelier, debout à l’arrière, fumait une pipe et ne nous regardait pas.

— Qu’est-ce que je dois faire ? demandai-je.

— Rien. C’est exactement ce que vous devez faire. Ne faites rien. Ne parlez à personne. Ne cherchez pas le billet. N’acceptez aucune proposition — ni de Crawley, ni de Volkonski, ni de la baronne, ni de quiconque. Vendez votre vin. Occupez-vous de vos affaires. Soyez Faugères.

— C’est un plan ?

— C’est le seul plan qui vous gardera en vie.

Elle dit cela avec une douceur qui glaçait. Pas la douceur de la comtesse mondaine qui parlait de sauternes et de Tourgueniev — une douceur plus ancienne, plus grave, la douceur d’une femme qui avait vu des choses que les femmes ne devraient pas voir et qui avait appris à parler de la mort avec la même politesse qu’elle parlait du temps qu’il fait.

— Et vous ? dis-je. De quel côté êtes-vous ?

Elle me regarda. Dans la lumière rose des nuits blanches, ses yeux n’étaient plus gris-vert mais gris-mauve, gris-lilas, une couleur qui n’existait que dans cette lumière et qui n’existerait plus jamais.

— Du vôtre, dit-elle. Pour l’instant.

Pour l’instant. Deux mots qui contenaient un monde. Deux mots qui disaient tout ce que la comtesse ne disait pas — que les alliances à Pétersbourg étaient provisoires, que les loyautés avaient une date de péremption, que même la sincérité était un emprunt qu’il faudrait rembourser un jour.

— Merci, dis-je, parce que je ne trouvai rien d’autre à dire.

Elle eut un geste — un geste étrange, inattendu, presque enfantin — elle leva la main et toucha ma joue. Pas une caresse. Un constat. Comme si elle vérifiait que j’étais réel, que j’étais bien là, que je n’étais pas un mirage de plus dans cette ville qui en était pleine.

— Rentrez dormir, dit-elle. Si vous pouvez.

— Vous ne rentrez pas ?

— Non. Je vais marcher. La Neva est belle à cette heure-ci. Et j’ai des choses à réfléchir.

Elle s’éloigna le long du quai. Sa silhouette diminua lentement — le manteau léger, les cheveux défaits, cette démarche qui n’était ni rapide ni lente mais exacte, comme tout chez elle, d’une exactitude qui vous laissait croire que chaque pas avait été calculé, mesuré, et qu’elle savait précisément où elle allait, même quand elle marchait dans la direction opposée.

Je restai seul sur le quai. Le fleuve coulait. La lumière tenait. Le pêcheur n’avait pas bougé. Les étudiants étaient partis. Les couples aussi. Il ne restait que moi, le fleuve, et la flèche dorée de la forteresse qui pointait vers un ciel qui refusait de devenir noir.

Je pensai à Bordeaux. À la Garonne, qui est un fleuve modeste, un fleuve de vignerons, un fleuve qui s’élargit à l’estuaire et se perd dans l’Atlantique avec la discrétion d’un homme qui quitte une fête sans dire au revoir. Je pensai à mon bureau des Chartrons, à la vue sur les quais, aux mâts des bateaux qui dépassaient des toits comme des doigts levés. Je pensai à mes vignes — je n’avais pas de vignes, je n’étais que négociant, mais je les considérais comme miennes, ces vignes du Médoc et de Saint-Émilion dont je vendais les fruits, ces rangs serrés qui descendaient vers la rivière, ces ceps tordus qui avaient l’air mort en hiver et qui renaissaient au printemps avec cette obstination qui est la seule forme de courage que je comprenne.

Je pensai que j’aurais voulu être là-bas. Mais j’étais ici. Et ici, la lumière ne cessait pas, et le fleuve ne cessait pas, et le danger ne cessait pas, et la comtesse s’éloignait le long du quai avec mes secrets et les siens, et Pétersbourg tournait autour de moi comme une valse de Strauss dont je ne connaissais pas les pas et dont il était trop tard pour sortir.

Je rentrai à l’hôtel. Le hall était désert. Le jeune homme à lunettes dormait derrière le comptoir, la tête posée sur le registre. L’ascenseur attendait, porte ouverte, comme une bouche qui bâille.

Je montai dans ma chambre. Je ne vérifiai pas mes caisses. Pour la première fois, je ne vérifiai pas mes caisses. Elles étaient là, fidèles, immobiles, et je les regardai comme on regarde de vieux amis qu’on ne peut plus protéger et qui ne peuvent plus nous protéger.

Je m’allongeai sur le lit. La lumière entra par les rideaux. Je fermai les yeux.

Et pour la première fois depuis mon arrivée à Pétersbourg, je rêvai. Je rêvai de la Garonne. De vignes en fleur. D’un vin que je n’avais jamais goûté et dont le nom, dans le rêve, sonnait comme un nom russe — un vin qui avait la couleur des yeux de la comtesse et le goût de quelque chose que je n’aurais jamais dû connaître.

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