Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères — Troisième partie

Publié le 02 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères

Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères

Troisième partie

CHAPITRE 8

Le piège

18 juin 1886

Il y a, dans le métier de négociant, une situation que tout le monde redoute et que tout le monde connaît : l’acheteur qui vous convoque pour une réclamation. Vous avez vendu un vin. Le vin est arrivé. L’acheteur l’a goûté. Et quelque chose ne va pas. Le vin a tourné, le bouchon a coulé, la bouteille s’est cassée, le millésime n’est pas celui qui était promis. L’acheteur vous convoque, et vous y allez le ventre noué, parce que vous ne savez pas encore si c’est un malentendu — un vin qui a besoin d’être carafé, un palais qui n’a pas compris ce qu’il goûtait — ou si c’est une catastrophe — un vin véritablement défectueux, une erreur de votre faute, une faute impardonnable.

C’est avec ce sentiment que je me rendis, le matin du 18 juin, au ministère de l’Intérieur.

*

La convocation était arrivée à huit heures du matin. Un groom — pas le même que d’habitude, un groom que je n’avais jamais vu, large d’épaules, le cou épais, avec des mains qui n’avaient pas été faites pour porter des plateaux — avait frappé à ma porte et m’avait tendu une enveloppe. Une enveloppe blanche, épaisse, avec un cachet de cire rouge et les armoiries de l’Empire russe — l’aigle bicéphale, les deux têtes regardant dans des directions opposées, ce qui me sembla parfaitement approprié pour un pays où tout le monde regardait partout sauf là où il fallait.

J’ouvris l’enveloppe. Le message était en français — un français impeccable, calligraphié à la plume, avec cette courtoisie administrative qui est la spécialité des bureaucraties anciennes :

Monsieur Faugères,

Le capitaine A. P. Volkonski serait honoré de vous recevoir ce jour à onze heures, au bureau 14, troisième étage, bâtiment principal du ministère de l’Intérieur, 16 rue Fontanka.

Votre présence sera grandement appréciée.

Votre présence sera grandement appréciée. Pas « votre présence est requise ». Pas « vous êtes prié de vous présenter ». Non — votre présence sera grandement appréciée. Comme s’il s’agissait d’une invitation à prendre le thé. Comme si j’avais le choix. Comme si, dans l’Empire russe, sous Alexandre III, un étranger convoqué par la police secrète pouvait répondre : non merci, j’ai d’autres projets.

Je m’habillai avec soin. Mon meilleur costume — le gris anthracite, celui que je portais pour les rendez-vous importants à Bordeaux, celui dans lequel j’avais signé le contrat Chestiakov. Ma meilleure cravate — bordeaux, évidemment, toujours bordeaux. Mes chaussures cirées. Je me regardai dans le miroir de la salle de bains et je vis un négociant en vin qui avait l’air d’un négociant en vin, ce qui était exactement ce que je voulais avoir l’air, parce que c’était exactement ce que j’étais, et que dans cette ville où tout le monde jouait un rôle, le seul rôle que je savais jouer était le mien.

Je descendis au hall. Wirz était à la réception. Il me vit passer et ses yeux — des yeux de réceptionniste, c’est-à-dire des yeux qui voient tout et ne montrent rien — ses yeux se posèrent sur l’enveloppe que je tenais à la main et quelque chose passa sur son visage, un frémissement, une ombre, quelque chose qui ressemblait à de la compassion et qui disparut aussitôt, remplacé par le sourire professionnel.

— Monsieur Faugères. Puis-je vous appeler un fiacre ?

— S’il vous plaît.

— Fontanka 16 ?

Il savait. Bien sûr qu’il savait. Tout le monde savait. Le Grand Hotel Europe était un endroit où les murs avaient des oreilles, les tapis avaient des yeux, et les réceptionnistes suisses avaient une prescience qui dépassait largement leurs attributions.

Le fiacre m’emmena.

*

Mais avant le ministère, il y eut Crawley.

Je le trouvai dans le fiacre.

Non — ce n’est pas exact. Je ne le trouvai pas dans le fiacre. Il y était déjà. Quand le portier ouvrit la portière et que je montai, Crawley était assis sur la banquette opposée, les jambes croisées, un journal sur les genoux, comme s’il avait pris ce fiacre bien avant moi et que ma destination coïncidait fortuitement avec la sienne.

— Bonjour, Faugères, dit-il avec la désinvolture d’un homme qui retrouve un voisin dans un omnibus. Belle journée, n’est-ce pas ? Quoique à Pétersbourg en juin la question soit rhétorique — toutes les journées sont belles, puisqu’elles ne finissent jamais.

— Qu’est-ce que vous faites dans mon fiacre, Crawley ?

— Votre fiacre ? Mon cher, les fiacres de Pétersbourg n’appartiennent à personne. Ils sont comme les secrets : ils circulent.

Il replia son journal. Il me regarda. Et pour la première fois depuis que je le connaissais — depuis cette première soirée au bar, le pauillac 1878, la conversation sur les icônes — pour la première fois, le masque tomba.

Non — le masque ne tomba pas. Le masque changea. C’était plus subtil et plus effrayant. Le Crawley nonchalant, amateur d’icônes, collectionneur dilettante, gentleman anglais en villégiature — ce Crawley-là ne disparut pas. Il se déplaça. Il se mit de côté, comme un acteur qui s’écarte pour laisser la place au personnage suivant, et le personnage suivant avait les mêmes traits, la même moustache, les mêmes yeux gris, mais une densité différente. Un poids différent. Comme un vin qu’on goûte à l’aveugle et qu’on prend d’abord pour un graves léger et qui se révèle, en bouche, être un pauillac de première catégorie — les mêmes cépages, le même terroir, mais une concentration, une profondeur, une autorité qui changent tout.

— Faugères, dit-il. Je vais vous dire quelque chose que je n’aurais pas dû vous dire et que je ne vous dirais pas si les circonstances ne l’exigeaient pas. Je ne suis pas collectionneur d’icônes. Ou plutôt je suis collectionneur d’icônes, car il faut bien une couverture et autant en choisir une qui corresponde à un goût véritable, mais ce n’est pas la raison de ma présence à Pétersbourg. Je suis au service de Sa Majesté britannique. Au Foreign Office. Dans une section dont je ne vous donnerai pas le nom et dont l’existence n’est officiellement reconnue par personne, ce qui est commode car cela nous permet de ne rendre de comptes à personne non plus.

Je ne dis rien. Je n’étais pas surpris. Ou plutôt j’étais surpris de ne pas être surpris, ce qui est peut-être la forme la plus aboutie de la surprise — quand la révélation ne révèle rien qu’on ne savait déjà, mais qu’on n’avait pas encore formulé.

— Et pourquoi me dites-vous cela maintenant ?

— Parce que vous allez voir Volkonski. Parce que Volkonski va vous poser des questions. Et parce que si vous ne savez pas exactement ce que vous pouvez dire et ce que vous ne pouvez pas dire, vous risquez de commettre une erreur qui pourrait avoir des conséquences très désagréables — non pas pour moi, car je suis protégé par le statut diplomatique de Sa Majesté, mais pour vous, qui n’êtes protégé par rien d’autre que votre bonne foi et votre accent bordelais.

Le fiacre roulait. Les façades de Pétersbourg défilaient — jaune, vert, rose, bleu — avec cette monotonie somptueuse qui était le style architectural de la ville. Des passants marchaient sur les trottoirs. Des voitures croisaient la nôtre. Le monde continuait, indifférent à ce qui se disait dans ce fiacre entre un Anglais qui n’était pas ce qu’il prétendait et un Bordelais qui ne comprenait toujours pas ce qu’il faisait là.

— Que voulez-vous que je dise à Volkonski ?

— La vérité, dit Crawley.

— La vérité ?

— La vérité. Toute la vérité. Que vous avez trouvé un billet dans une bouteille. Que vous l’avez lu. Que vous n’avez rien compris. Que vous l’avez gardé par curiosité. Et qu’on vous l’a volé. Dites tout. Ne cachez rien. N’inventez rien.

— Et le reste ?

— Quel reste ?

— Vous. La comtesse. Le mot dans le train. Tout ce qu’on m’a dit, tout ce qu’on m’a proposé, tous ces gens qui m’ont approché depuis mon arrivée.

Crawley eut un sourire. Un vrai sourire, cette fois — pas le sourire mondain du gentleman, pas le sourire calculé de l’agent, mais un sourire humain, presque tendre, le sourire d’un homme qui apprécie un autre homme parce que cet autre homme pose exactement les bonnes questions.

— Dites tout, répéta-t-il. Ne me protégez pas. Je n’ai pas besoin d’être protégé. Et la comtesse non plus. Les seuls qui ont besoin d’être protégés dans cette affaire, Faugères, c’est vous. Et votre meilleure protection, croyez-moi, c’est votre sincérité.

— Ma sincérité ?

— Votre sincérité. Volkonski est un homme intelligent. Il a vu des dizaines de menteurs, des centaines de dissimulateurs, des milliers d’hommes qui avaient quelque chose à cacher. Il sait reconnaître un mensonge comme vous savez reconnaître un vin bouchonné — à l’odeur, au premier contact, avant même d’avoir analysé. Et la seule chose qui puisse le déstabiliser — la seule chose qu’il ne s’attend pas à trouver — c’est un homme qui dit la vérité. Un homme qui n’a rien à cacher parce qu’il n’a rien fait. Un homme qui est exactement ce qu’il prétend être. Soyez cet homme, Faugères. Soyez le négociant en vin. C’est votre arme.

Le fiacre s’arrêta. Nous étions rue Fontanka. Crawley descendit le premier, me tint la portière — un geste d’une galanterie absurde dans les circonstances — et me serra la main.

— Bonne chance, dit-il. Et si les choses tournent mal — mais elles ne tourneront pas mal, pas avec un homme comme vous — si les choses tournent mal, demandez à voir l’ambassadeur de France. Insistez. Ne cédez pas. Les Français ont encore quelques droits dans cette ville, et les Russes, malgré tout, respectent les formes.

Il remonta dans le fiacre, qui repartit. Je restai seul devant le ministère de l’Intérieur.

*

Le bâtiment était jaune. Jaune ocre, comme la moitié des bâtiments de Pétersbourg, avec des colonnes blanches, des fenêtres régulières et un portail de fer forgé qui s’ouvrit sans bruit quand je m’approchai, comme s’il m’attendait. Comme si tout le monde, dans cette ville, m’attendait.

Un hall. Un escalier de marbre. Un officier en uniforme qui vérifia la convocation, hocha la tête, et me guida à travers un labyrinthe de couloirs — des couloirs interminables, identiques, tapissés de vert, éclairés par des fenêtres hautes, avec des portes numérotées en chiffres dorés et le bruit de mes propres pas sur le parquet qui résonnait comme un tambour dans le silence.

Bureau 14. Troisième étage. La porte était fermée. L’officier frappa — deux coups, secs — et une voix dit : entrez.

J’entrai.

Le bureau de Volkonski était d’une sobriété qui me surprit. Je m’attendais — je ne sais pas pourquoi — à quelque chose de plus menaçant, de plus spectaculaire, des murs couverts de portraits du tsar, des cartes d’état-major, des dossiers empilés, des instruments de torture peut-être — mon imagination, nourrie de romans, avait tendance à dramatiser. Mais non. C’était un bureau modeste, avec une table de bois sombre, deux chaises, une fenêtre donnant sur la Fontanka, un samovar sur un guéridon, et, sur le mur, un seul tableau — un paysage de campagne russe, des bouleaux, un champ, un ciel bleu, quelque chose de si paisible, de si ordinaire, de si innocent que sa présence dans ce bureau était en elle-même une forme de menace, comme un sourire sur le visage d’un homme qui s’apprête à vous frapper.

Volkonski se leva. Il portait le même uniforme que lors de sa visite — sobre, sombre, un seul bouton. Ses yeux pâles se posèrent sur moi avec cette attention minérale qui était sa manière de voir.

— Monsieur Faugères. Asseyez-vous. Du thé ?

C’était un ordre déguisé en question. Je m’assis. Il versa le thé — du thé russe, cette fois, noir, fort, dans un verre à anse d’argent, avec un morceau de sucre posé à côté sur une soucoupe. Le thé était brûlant. Le sucre était blanc. La Fontanka coulait derrière la fenêtre avec une indifférence qui me parut personnelle.

— Monsieur Faugères, dit Volkonski. Je vais vous poser des questions. Vous êtes libre d’y répondre ou non. Vous n’êtes pas en état d’arrestation. Vous n’êtes accusé de rien. Vous êtes un citoyen français en visite à Pétersbourg, et l’Empire russe respecte la souveraineté des nations amies. Cependant — et il posa sa tasse avec une lenteur calculée — cependant, je vous recommanderais de répondre. Non pas parce que vous y êtes obligé, mais parce que le silence, dans certaines circonstances, est plus compromettant que la parole.

— Posez vos questions, dis-je.

— Avez-vous trouvé un document dans vos bagages à votre arrivée à Pétersbourg ?

— Oui.

Le mot sortit de ma bouche comme un bouchon sort d’une bouteille — avec un petit bruit, un petit pop, un petit soulagement. Oui. C’était fait. C’était dit. Crawley avait raison : la vérité était une arme, et je venais de la dégainer.

Volkonski ne cilla pas. Pas un mouvement de surprise, pas un frémissement. Il avait l’immobilité d’un verre de vin qu’on vient de poser sur une table — parfaitement stable, parfaitement immobile, la surface sans un frisson.

— Où l’avez-vous trouvé ?

— Dans une bouteille. Un saint-julien 1882. La bouteille avait été ouverte et rebouchée. Le document était roulé dans le goulot, dans un petit étui de cuir.

— Qu’avez-vous fait de ce document ?

— Je l’ai lu. Je n’ai rien compris. Je l’ai gardé. Puis on me l’a volé.

— Quand ?

— Pendant la dégustation du 15 juin. Au Grand Hotel Europe. Il y avait trente personnes dans le salon. N’importe laquelle aurait pu me le prendre.

— Et le contenu ? Que disait ce document ?

— Il parlait d’une alliance navale. De Constantinople. Des Détroits. Et il y avait une mention : « Ne transmettre qu’en main propre. » Le reste était partiellement chiffré. Je n’ai pas compris.

Volkonski me regarda. Il me regarda longtemps — dix secondes, peut-être quinze, un temps interminable dans un bureau silencieux avec le bruit de la Fontanka derrière la fenêtre et le sifflement du samovar sur le guéridon. Il me regarda comme on regarde un vin qu’on ne comprend pas — un vin dont on ne reconnaît ni le cépage ni le terroir, un vin qui déroute le palais parce qu’il ne ressemble à rien de connu.

— Monsieur Faugères, dit-il enfin. Dans mon métier, je rencontre deux sortes de gens. Les menteurs et les sincères. Les menteurs sont faciles. Ils ont un récit, un plan, une construction. On peut démonter leur histoire comme on démonte un mécanisme — pièce par pièce, rouage par rouage, jusqu’à ce que tout s’effondre. Les sincères sont plus difficiles. Parce que la sincérité n’a pas de structure. Elle n’a pas de plan. Elle est là, brute, désordonnée, incohérente, comme la vie elle-même. Et le problème avec la sincérité, monsieur Faugères — il se pencha vers moi, et ses yeux pâles se rapprochèrent des miens, et je sentis dans son haleine l’odeur du thé noir et de quelque chose d’autre, quelque chose de métallique, de minéral, l’odeur de l’autorité — le problème avec la sincérité, c’est que dans mon pays, elle est plus suspecte que le mensonge. Un homme qui ment, je le comprends. Il a quelque chose à protéger. Un homme qui dit la vérité, je ne le comprends pas. Qu’est-ce qu’il protège ? Lui-même ? Quelqu’un d’autre ? Ou est-ce que sa sincérité est elle-même un mensonge — le mensonge le plus raffiné de tous, celui qui se déguise en vérité ?

Il se recula. Il but une gorgée de thé. Il reprit :

— Vous me dites que vous êtes négociant en vin. Que vous avez trouvé un document par hasard. Que vous l’avez lu sans le comprendre. Que vous l’avez gardé par curiosité. Et qu’on vous l’a volé. C’est un récit d’une simplicité absolue. D’une simplicité qui, dans ce bureau, à Pétersbourg, en 1886, est presque invraisemblable. Parce que rien n’est simple ici. Rien n’est innocent. Rien n’est ce qu’il semble être. Et un négociant en vin qui se trouve au centre d’une affaire d’espionnage sans le savoir — c’est exactement le genre de personnage qu’un service de renseignement inventerait pour faire passer un document sans se faire remarquer.

— Sauf que je ne suis pas inventé, dis-je.

— Prouvez-le.

— Comment prouve-t-on qu’on existe ?

Volkonski eut un geste que je ne lui avais pas vu — un geste presque humain, presque spontané. Il se passa la main sur le visage, du front au menton, comme un homme fatigué, comme un homme qui a passé trop de nuits à interroger des menteurs et qui ne sait plus quoi faire d’un homme qui dit la vérité. Puis sa main retomba, et la façade se reconstitua — le visage lisse, les yeux pâles, la courtoisie mécanique.

— Monsieur Faugères, dit-il. Je vais vous dire ce que je crois. Je crois que vous êtes sincère. Je crois que vous êtes un négociant en vin. Je crois que vous avez trouvé ce document par hasard et que vous l’avez gardé par bêtise — pardonnez-moi, mais il n’y a pas d’autre mot. Et je crois que quelqu’un vous l’a volé, ce qui est regrettable, car nous aurions aimé le récupérer.

— Nous ?

— L’Empire russe. Le document que vous avez trouvé — si sa description est exacte — est un protocole d’accord concernant une alliance entre la France et la Russie. Ce document devait être transmis de Paris à Pétersbourg par une voie discrète. Quelqu’un — nous ne savons pas qui — a choisi vos caisses de vin comme véhicule. C’était ingénieux. C’était également imprudent. Et le fait que ce document se soit retrouvé entre les mains d’un civil, lu par un homme qui n’avait aucune habilitation, et maintenant perdu — ce fait, monsieur Faugères, est un problème.

— Un problème pour qui ?

— Pour tout le monde.

Il se leva. Il marcha jusqu’à la fenêtre. Il regarda la Fontanka. Son dos était droit, ses épaules étaient droites, son cou était droit — un homme sans courbure, sans souplesse, un homme fait de lignes et d’angles, un homme qui ne pliait pas.

— Vous pouvez partir, monsieur Faugères, dit-il sans se retourner. Vous êtes libre de rester à Pétersbourg aussi longtemps que vos affaires l’exigent. Vendez votre vin. Profitez des Nuits Blanches. Mais je vous demanderai une chose — une seule chose, et ce n’est pas un ordre, c’est un conseil, le conseil d’un homme qui connaît cette ville et qui sait ce qui arrive aux gens qui en savent trop sans appartenir à personne.

— Quel conseil ?

Il se retourna. Ses yeux pâles me cherchèrent et me trouvèrent.

— Si quelqu’un vous approche pour vous parler du document — n’importe qui, un Anglais, une Russe, un Italien, un Français — ne dites rien. Pas un mot. Parce que vous n’avez plus le document, monsieur Faugères, mais vous avez encore votre mémoire. Et dans le monde où je vis, une mémoire est aussi dangereuse qu’un document. Plus dangereuse, même, parce qu’un document peut être détruit. Une mémoire, c’est plus difficile.

Il me laissa un temps — le temps d’entendre ce qu’il ne disait pas, de comprendre ce que ses mots contenaient sans le formuler. Puis il sourit — ce sourire de porcelaine, ce sourire sans température — et dit :

— Votre pauillac était excellent, au fait. Le 1880. Vraiment remarquable.

*

Je sortis du ministère comme on sort d’une cave — ébloui. Non pas par la lumière, qui n’avait pas changé, mais par ce que je venais d’entendre, par ce que je venais de comprendre, par la clarté brutale de ma situation.

J’étais libre. Libre de me promener, libre de vendre mon vin, libre de dîner au restaurant du Grand Hotel Europe et de boire du pauillac sous les lustres en cristal. Mais j’étais libre comme est libre un homme à qui on a dit : vous pouvez aller où vous voulez, mais nous saurons toujours où vous êtes. Libre comme un poisson dans un bocal — le bocal est grand, l’eau est claire, mais les parois sont là, invisibles, et le poisson ne les voit que quand il s’y cogne.

Je marchai le long de la Fontanka. L’eau du canal était verte, opaque, avec des reflets de feuillage — les tilleuls étaient en fleur le long du quai, et leurs pétales tombaient sur l’eau comme une neige tiède. Je pensai à Crawley. Je pensai à Volkonski. Je pensai à la comtesse. Trois personnes. Trois pays. Trois intérêts. Et au milieu, Faugères — le négociant, le bouchon, l’homme qui flottait sans savoir dans quel sens le courant l’emportait.

Crawley m’avait dit : soyez sincère. Volkonski m’avait dit : la sincérité est suspecte. La comtesse m’avait dit : vous êtes en danger. Et tous les trois avaient raison, ce qui était le propre de Pétersbourg — une ville où les vérités contradictoires coexistaient avec la même tranquillité que les palais et les taudis, les icônes et les espions, la lumière et l’insomnie.

Je rentrai à l’hôtel. Je montai dans ma chambre. Je m’assis devant mes caisses — ces caisses qui m’avaient trahi, ces caisses qui avaient servi de véhicule à un document que je n’avais pas demandé, ces caisses qui étaient la cause de tout et qui ne le savaient même pas, avec leur innocence de bois cloué et de paille sèche.

Et je fis ce que font les négociants en vin quand ils ne savent plus quoi faire : j’ouvris une bouteille.

Le dernier sauternes. Le 1878. Celui que j’avais gardé pour la fin, celui que je n’avais pas ouvert à la dégustation — non, c’est faux, je l’avais ouvert à la dégustation, mais il en restait un fond, un fond précieux, doré, sirupeux, que j’avais rebouché et gardé dans ma chambre comme on garde un trésor.

Je versai ce qui restait dans un verre. Je le portai à mon nez. Et le sauternes — ce sauternes de 1878, ce vin de soleil et de brume, ce vin qui avait mis huit ans à devenir ce qu’il était et qui en mettrait encore vingt à devenir ce qu’il serait — le sauternes me parla.

Il me parla de choses que les mots ne savent pas dire. D’abricot confit et de miel d’acacia. De fleur d’oranger et de cire d’abeille. De cette pourriture noble — le botrytis — qui est le miracle de Sauternes, cette moisissure qui détruit le raisin et qui le transfigure, qui le concentre, qui le réduit à son essence la plus pure, la plus sucrée, la plus dorée. Un vin né de la destruction. Un vin qui n’existait que parce que quelque chose avait pourri, avait été attaqué, avait été abîmé — et qui, de cet abîme, avait tiré une beauté que le raisin intact n’aurait jamais connue.

Je bus. Lentement. Gorgée après gorgée. Et je pensai que ma situation ressemblait à du sauternes — quelque chose avait pourri, quelque chose avait été attaqué, quelque chose avait été abîmé. Mais peut-être — peut-être — de cet abîme naîtrait quelque chose que je ne pouvais pas encore voir. Quelque chose de doré. Quelque chose de vrai.

Ou peut-être pas. Peut-être que tout finirait mal. Peut-être que Faugères le négociant, Faugères le Bordelais, Faugères le sincère, finirait dans une cellule de la forteresse Pierre-et-Paul ou dans un train pour la Sibérie ou simplement oublié, effacé, comme ces gouttes de vin qu’on renverse sur une nappe et que le tissu absorbe et qui disparaissent sans laisser de trace — ou presque.

Mais ce soir-là, dans cette chambre du Grand Hotel Europe, avec le dernier verre de sauternes 1878 entre les mains et la lumière interminable de Pétersbourg qui entrait par les rideaux comme une promesse ou comme une menace, je choisis de croire au sauternes.

Je choisis de croire que la beauté naît de la destruction.

Et je choisis de rester.

CHAPITRE 9

Le concert

19 juin 1886

C’est Beppe qui m’emmena au Mariinski.

Il débarqua dans ma chambre à cinq heures de l’après-midi — sans frapper, naturellement, Beppe ne frappait pas aux portes, il les ouvrait, avec cette certitude des gens pour qui les portes n’existent pas — et me trouva assis devant ma fenêtre, en bras de chemise, un verre vide à la main et l’air d’un homme qui a cessé de comprendre sa propre vie.

— Faugères ! cria-t-il. Pourquoi cette tête d’enterrement ? Vous avez l’air d’un ténor qui a perdu sa voix — non, pire — vous avez l’air d’un baryton qui n’en a jamais eu ! Debout ! Ce soir, on va à l’opéra ! Eugène Onéguine ! Tchaïkovski ! Le Mariinski ! Et je ne veux pas d’excuses, pas de « je suis fatigué », pas de « j’ai mal à la tête », pas de « je suis mêlé à une affaire d’espionnage international qui me dépasse » — ah non, ça, vous ne l’avez pas dit, mais ça se voit, ça se voit sur votre visage, Faugères, vous avez le visage d’un homme qui porte un secret, et croyez-moi, le meilleur remède contre les secrets, c’est la musique !

Je protestai. Faiblement. Comme on proteste contre un fleuve en crue — par principe, en sachant que c’est inutile. Beppe ne m’écouta pas. Il fouilla dans mon armoire — avec un sans-gêne qui aurait été insupportable chez n’importe qui d’autre mais qui, chez lui, était une forme de tendresse — et en sortit mon habit de soirée, que j’avais emporté par précaution et que je n’avais pas encore porté.

— Mettez ça. Cravate blanche. Et cirez vos chaussures — on ne va pas au Mariinski avec des chaussures ternes, ce serait insulter Tchaïkovski, et Dieu sait que le pauvre homme a déjà été assez insulté par la vie sans qu’un Bordelais en rajoute.

Je m’habillai. Par épuisement. Par curiosité. Par cette force d’inertie qui, quand on ne sait plus quoi faire, vous pousse à faire ce que les autres décident pour vous. Et parce que, au fond de moi — dans cette cave intérieure où un négociant garde ses meilleures intuitions — je sentais que cette soirée serait différente. Que quelque chose allait se passer. Que le vin, après huit jours de fermeture, allait se rouvrir.

*

Le théâtre Mariinski était, à sept heures du soir, un vaisseau.

Je ne dis pas cela par facilité — je dis cela parce que c’est la première image qui me vint en le voyant, cette masse verte et blanche qui se dressait au bout de la place du Théâtre comme un navire à quai, avec ses colonnes pour mâts et ses lustres pour lanternes et son public pour équipage, un équipage en habit noir et en robes de soie qui montait à bord par les grandes portes avec la solennité joyeuse des passagers d’un paquebot en partance pour un voyage dont ils ne connaissaient pas la destination mais dont ils savaient — ils savaient d’avance — qu’il serait beau.

Beppe avait des places au premier balcon. Des places magnifiques — au centre, juste au-dessus de la fosse d’orchestre, d’où l’on voyait la scène en entier et la salle en entier, ce qui dans un opéra russe est aussi important que la scène, car la salle est elle-même un spectacle. Et quel spectacle.

Le Mariinski était bleu. Bleu et or. Un bleu profond, velouté, le bleu d’un saint-julien très mûr vu par transparence — pas un bleu froid, pas un bleu de glace, mais un bleu chaud, un bleu de nuit d’été, un bleu qui enveloppait comme un manteau de soie. Et l’or — l’or des moulures, des balcons, des cariatides, des guirlandes sculptées, des candélabres — l’or était partout, discret et omniprésent, comme le sucre résiduel dans un grand vin sec, invisible mais fondamental, donnant à l’ensemble cette richesse, cette rondeur, cette plénitude qui distinguent un grand théâtre d’une simple salle de spectacle.

Le lustre central — immense, un soleil de cristal suspendu au plafond peint — brillait de ses mille bougies avec une lumière vivante, tremblante, qui n’avait rien à voir avec la lumière électrique que j’avais vue dans certains théâtres de Paris et qui me semblait, par comparaison, froide et morte. Ici, la lumière dansait. Elle dansait sur les visages des femmes, sur les diamants, sur les uniformes, sur les programmes en papier crème que les spectateurs feuilletaient avec des mains gantées de blanc.

La comtesse était là.

Je la vis avant qu’elle ne me vît — ou avant qu’elle ne montrât qu’elle m’avait vu, ce qui à Pétersbourg revenait au même. Elle était dans une loge, au deuxième balcon, à gauche de la scène. Elle portait une robe noire — la première fois que je la voyais en noir, elle qui portait toujours des teintes claires, des gris perle, des bleus pâles — et ce noir changeait tout. Il la rendait plus grave, plus tranchante, plus présente. Le camée brillait à son cou comme un œil de nacre. Et à côté d’elle, dans la loge, il y avait un homme que je ne connaissais pas — un homme d’une cinquantaine d’années, le visage large, la barbe courte, l’air d’un fonctionnaire important, qui se penchait vers elle et lui parlait à l’oreille avec une familiarité qui me déplut sans que je pusse dire pourquoi.

— Qui est-ce ? demandai-je à Beppe en désignant la loge d’un mouvement de tête.

Beppe plissa les yeux — il était myope, ce qu’il refusait d’admettre, considérant les lunettes comme un affront à la virilité italienne.

— L’homme à côté de Varvara Nikolaïevna ? C’est le baron Osten-Sacken. Diplomate. Ministère des Affaires étrangères. Un homme puissant, un homme ennuyeux, un homme qui ne comprend rien à la musique et qui va à l’opéra parce que tout le monde y va, comme les poissons remontent le courant — par instinct, pas par goût.

Le baron Osten-Sacken. Diplomate. Ministère des Affaires étrangères. Je notai le nom dans un coin de ma tête, à côté de tous les autres noms — Crawley, Volkonski, la baronne von quelque chose, Chestiakov, Wirz — cette collection de noms qui formait la carte de mon séjour à Pétersbourg, une carte dont je ne connaissais pas encore la légende.

Puis les lumières baissèrent. Le lustre s’éleva lentement vers le plafond — un mouvement majestueux, silencieux, comme une lune qui monte — et la salle se trouva plongée dans une pénombre bleue, dorée, vibrante. Le chef d’orchestre entra. Les applaudissements crépitèrent. La baguette se leva.

Et la musique de Tchaïkovski commença.

*

Je ne connaissais pas Eugène Onéguine. Je ne connaissais pas l’histoire — un jeune homme blasé, une jeune femme amoureuse, une lettre, un refus, un duel, des années perdues, des retrouvailles trop tardives. Je ne connaissais pas la musique. Je ne connaissais rien. J’étais vierge, comme on dit d’un verre qui n’a jamais contenu de vin — un verre propre, sans mémoire, prêt à recevoir tout ce qu’on y verserait.

Et ce qu’on y versa fut un miracle.

La musique de Tchaïkovski n’était pas comme celle de Strauss. Strauss tournait, virevoltait, vous prenait par la main et vous entraînait dans un mouvement perpétuel dont on ne voulait pas sortir. Tchaïkovski ne tournait pas. Il creusait. Il descendait en vous comme une vrille, comme une racine, il trouvait des endroits que vous ne connaissiez pas et que vous n’aviez jamais visités — des caves intérieures, des profondeurs que la vie quotidienne tient fermées — et il les ouvrait, et ce qui en sortait vous submergeait.

La scène de la lettre — quand Tatiana écrit à Onéguine, la nuit, seule, tremblante d’amour et de honte — cette scène me fit l’effet d’un vin qu’on n’a pas vu venir. La voix de la soprano — je ne savais pas son nom, une jeune femme brune, pas belle selon les critères habituels mais magnifique par la voix, une voix qui avait la couleur d’un vieux bourgogne, chaude, ambrée, avec des reflets sombres et une finale qui n’en finissait pas — cette voix chanta la lettre, et je compris.

Je compris que Tatiana faisait exactement ce que j’avais fait. Elle avait mis par écrit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû écrire. Elle avait confié à un papier un secret qui était trop grand pour elle. Et ce papier — cette lettre — allait circuler, être lu par le mauvais destinataire, provoquer des conséquences qu’elle ne pouvait pas prévoir. Tatiana et moi étions frère et sœur. Nous avions tous les deux été trahis par un document.

Sauf que Tatiana avait écrit le sien. Moi, je l’avais simplement trouvé dans une bouteille de saint-julien.

Le premier acte se termina. Le rideau tomba. Les applaudissements éclatèrent. Les lumières remontèrent — le lustre redescendit lentement du plafond comme un soleil qui se couche — et la salle reprit vie, les conversations, les éventails, le froissement des robes, le bruit des jumelles d’opéra qu’on pose sur le velours des balustrades.

*

C’est pendant l’entracte que Crawley me trouva.

Il apparut dans le couloir du premier balcon — un couloir de velours rouge et de miroirs dorés où le public se promenait avec la lenteur cérémonielle des poissons dans un aquarium — et me prit par le bras avec un geste qui ressemblait à celui de la comtesse, cette même pression légère, cette même direction implicite, comme si tout le monde à Pétersbourg avait appris la même technique pour guider les étrangers égarés.

— Venez, dit-il. Il y a quelqu’un que vous devez voir.

Il m’entraîna à travers le foyer — une salle immense, tapissée de vert, avec des bustes de compositeurs dans des niches et un buffet où l’on servait du champagne dans des coupes en cristal — et me guida vers un coin discret, derrière un pilastre, où un homme attendait.

L’homme était petit, trapu, avec une barbe poivre et sel taillée en pointe et des yeux vifs derrière des lunettes cerclées d’or. Il portait un habit de soirée impeccable, une rosette de la Légion d’honneur au revers, et il avait cette assurance tranquille des hommes qui représentent quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.

— Monsieur Faugères, dit Crawley. Permettez-moi de vous présenter monsieur Laboulaye. Premier secrétaire de l’ambassade de France.

Laboulaye me serra la main. Sa poignée de main était ferme, sèche, française — la première poignée de main française que je serrais depuis mon départ de Bordeaux, et cette familiarité me fit un bien que je n’aurais pas cru possible.

— Monsieur Faugères, dit Laboulaye d’une voix basse mais nette, une voix de diplomate habitué à dire des choses importantes dans des lieux bruyants. Je serai bref. Nous savons ce qui vous est arrivé. Nous savons pour le document. Et nous savons que vous l’avez perdu — ce qui est regrettable, mais ce qui est fait est fait.

— Comment savez-vous tout cela ?

— Monsieur Crawley a eu l’amabilité de nous tenir informés. L’Angleterre et la France ont des intérêts divergents dans cette affaire, mais elles ont un intérêt commun : qu’un citoyen français innocent ne soit pas broyé par les services russes.

Il jeta un regard autour de lui — le regard rapide, circulaire, des hommes qui vérifient qu’on ne les écoute pas, même quand ils savent qu’on les écoute toujours.

— Le document que vous avez trouvé était un protocole préliminaire. Un brouillon. Il devait être transmis à notre ambassade par un canal discret — vos caisses de vin, en l’occurrence, une idée d’un de nos agents à Paris qui a autant d’imagination que de goût pour le bordeaux. Le document n’est plus en votre possession, mais il n’est pas perdu pour tout le monde. Nous avons des raisons de croire qu’il est retourné dans les bonnes mains.

— Quelles bonnes mains ?

— Les mains russes, monsieur Faugères. Ce document concernait une alliance entre la France et la Russie. Il devait être transmis discrètement aux Russes, pas officiellement — pas encore — mais par une voie latérale, pour tester les eaux, pour voir comment Pétersbourg réagirait. Et les Russes l’ont maintenant. Ce qui est, en fin de compte, exactement ce que nous voulions. Le chemin a été plus tortueux que prévu, mais le résultat est le bon.

Je le regardai. Je regardai Crawley. Je regardai le foyer du Mariinski, les bustes de compositeurs, les coupes de champagne, les femmes en robes de soie, les officiers en uniforme blanc, tout ce théâtre — car c’était un théâtre dans un théâtre, un spectacle dans un spectacle — et je compris.

Je compris que j’avais été, depuis le début, un rouage. Un rouage qui s’ignorait. Un rouage qui n’avait servi à rien — ou plutôt qui avait servi à tout, parce que c’est précisément parce que je ne savais rien, parce que je ne comprenais rien, parce que j’étais sincèrement, authentiquement, désespérément un négociant en vin et rien d’autre, que le document avait fini par arriver à destination. Ma sincérité avait été mon utilité. Mon ignorance avait été ma fonction. Et ma naïveté — cette naïveté bordelaise que Crawley trouvait charmante et que Volkonski trouvait suspecte — cette naïveté avait été, paradoxalement, la meilleure couverture qu’un service de renseignement pût inventer, parce qu’elle n’était pas une couverture. Elle était la vérité.

— Et moi ? dis-je. Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

Laboulaye eut un sourire — un sourire français, c’est-à-dire un sourire qui contenait de l’ironie, de l’affection et une pointe de condescendance, le sourire d’un homme de Paris qui regarde un homme de province avec la certitude tranquille que Paris comprendra toujours ce que la province ne comprend pas.

— Vous finissez de vendre votre vin, monsieur Faugères. Vous profitez du dernier jour des Nuits Blanches. Et vous rentrez à Bordeaux avec un beau contrat et une belle histoire que vous ne raconterez jamais à personne.

— Jamais ?

— Jamais. Ce qui s’est passé ici n’a pas eu lieu. Le document n’a pas existé. Et vous, monsieur Faugères, vous n’êtes jamais venu à Pétersbourg pour autre chose que pour vendre du vin. C’est clair ?

— C’est clair.

— Bien.

Il me serra la main une deuxième fois. Puis il s’éloigna dans la foule du foyer, sa rosette de la Légion d’honneur disparaissant entre les uniformes et les robes comme un petit point rouge dans un verre de vin blanc — visible un instant, puis englouti.

Crawley me regardait avec un sourire que je ne lui avais pas vu — un sourire qui n’était ni nonchalant ni calculé mais presque affectueux, le sourire d’un homme qui vient de voir un ami échapper à un danger que cet ami n’a pas tout à fait mesuré.

— Vous vous en êtes bien tiré, Faugères, dit-il.

— Je ne me suis tiré de rien. Je n’ai rien fait.

— Précisément. Vous n’avez rien fait. C’est exactement ce qu’il fallait faire. Et c’est beaucoup plus difficile que vous ne le croyez.

La sonnerie retentit. L’entracte était fini. Le public reflua vers la salle. Crawley me tendit une coupe de champagne — d’où venait cette coupe ? quand l’avait-il prise ? cet homme faisait apparaître les choses comme un prestidigitateur — et trinqua avec moi.

— Au bordeaux, dit-il. Et à la sincérité.

Nous bûmes. Le champagne était français. Il était bon. Et pour la première fois depuis huit jours, je sentis quelque chose se desserrer dans ma poitrine — un nœud, une corde, une tension — comme un bouchon qu’on tire et qui cède enfin, avec ce petit bruit de libération qui est le plus beau son du monde pour un négociant en vin.

*

Le deuxième acte fut le duel. Onéguine tuant Lenski — le poète, l’ami, l’innocent. La musique de Tchaïkovski fit ce qu’elle fait toujours avec la mort — elle la rendit belle, insupportablement belle, comme ces vignes qu’on arrache à l’automne et dont les feuilles rouges et or sont plus belles mortes que vives. Beppe pleurait. Tout le balcon pleurait. Même Crawley, à côté de moi, avait les yeux brillants — mais c’était peut-être le champagne.

Le troisième acte fut les retrouvailles. Onéguine revoyant Tatiana, des années plus tard, et comprenant trop tard qu’il l’avait aimée, et l’aimant maintenant qu’il ne pouvait plus l’avoir, et écrivant à son tour une lettre — la même lettre, retournée, inversée, comme un miroir. Et Tatiana refusant. Tatiana disant non. Tatiana choisissant le devoir et renonçant à l’amour, et la musique accompagnant ce renoncement avec une grandeur qui vous brisait le cœur non pas parce qu’elle était triste mais parce qu’elle était vraie — vraie comme un grand vin est vrai, sans artifice, sans maquillage, sans ce vernis que les mauvais compositeurs mettent sur les émotions pour les rendre supportables.

Je regardai la comtesse dans sa loge. Elle ne pleurait pas. Elle regardait la scène avec une intensité immobile, les mains posées sur la balustrade, le visage de marbre, et dans la lumière bleue du théâtre, elle ressemblait à Tatiana elle-même — une femme qui savait quelque chose sur le renoncement et qui ne le partagerait avec personne.

Le rideau tomba. Le silence dura cinq secondes — cinq secondes de vide, de suspension, de ce moment où la beauté vous a frappé si fort que le corps ne sait plus réagir. Puis les applaudissements explosèrent. Le théâtre entier se leva. Les bravos fusèrent — en russe, en français, en allemand, en italien, Beppe couvrant tous les autres de sa voix de ténor qui criait « Bravo ! Magnifico ! Sublime ! » avec une ferveur qui menaçait de faire trembler les fondations.

Tchaïkovski n’était pas dans la salle. Ou s’il était dans la salle, il ne se montra pas. Il était comme son personnage — absent au moment du triomphe, invisible au moment où tout le monde le cherchait. Peut-être était-il chez lui, seul, à écouter le silence qui suit la musique. Peut-être était-il au restaurant du Grand Hotel Europe, derrière son palmier, à manger son potage en écoutant le bruit des assiettes. Peut-être était-il sur les quais de la Neva, à regarder le fleuve couler dans la lumière perpétuelle, à chercher cette note, ce rythme, ce souffle que Beppe avait décrit — la matière première de la beauté, qui se trouve partout et que seuls les génies savent entendre.

*

À la sortie du théâtre, la lumière était là.

Évidemment. Toujours. Encore. La lumière de onze heures du soir qui était la lumière de sept heures du matin qui était la lumière de toujours — cette lumière blonde, inépuisable, qui transformait Pétersbourg en un rêve éveillé dont on ne pouvait pas se réveiller parce qu’on n’avait jamais dormi.

Le public se dispersait. Les fiacres attendaient en file le long de la place. Les dames montaient dans les voitures avec des froufrous de soie et des éclats de rire. Les officiers allumaient des cigarettes. Beppe, au milieu du trottoir, racontait le duel d’Onéguine à un cocher qui ne comprenait pas un mot de français mais qui écoutait avec la patience résignée des cochers russes, habitués à tout entendre.

La comtesse apparut sur les marches du théâtre. Seule. Le baron Osten-Sacken n’était plus avec elle. Elle descendit les marches avec cette démarche exacte qui était sa signature — ni rapide ni lente, chaque pas à sa place — et vint vers moi.

Elle ne dit rien. Elle me regarda. Ses yeux gris-vert dans la lumière du soir avaient la couleur d’un graves blanc jeune — clairs, vifs, avec une acidité qui tenait en éveil. Puis elle ouvrit son réticule — un petit sac de soie noire, discret, féminin — et en sortit quelque chose.

Un étui de cuir. Petit. Usé. Que je reconnus immédiatement, comme on reconnaît un vin au premier nez — avant les mots, avant l’analyse, par le corps, par l’instinct, par cette mémoire qui n’est pas dans la tête mais dans les mains.

— Tenez, dit-elle.

Je pris l’étui. Je l’ouvris. Le billet était là. Alliance navale. Constantinople. Ne transmettre qu’en main propre. Les mêmes mots. Le même papier. Le même chiffre partiel. Tout était là.

— Comment ? dis-je.

— Ne posez pas de questions auxquelles vous ne voulez pas connaître la réponse.

— Je veux connaître la réponse.

Elle eut un sourire — pas le sourire mondain, pas le sourire mystérieux, un sourire neuf, un sourire que je ne lui avais jamais vu, un sourire qui ressemblait à du soulagement.

— Je l’ai pris, dit-elle. Pendant la dégustation. Quand Beppe a chanté. Tout le monde regardait Beppe. Personne ne regardait votre poche.

— Vous ?

— Moi.

— Pourquoi ?

— Parce que si je ne l’avais pas pris, quelqu’un d’autre l’aurait fait. Crawley. La baronne. Le compagnon de la baronne, qui n’est pas un compagnon mais un agent autrichien. N’importe lequel d’entre eux. Et je ne savais pas — je ne savais pas encore — entre quelles mains il devait finir. Alors je l’ai mis en sécurité. Le seul endroit sûr à Pétersbourg : sur moi.

Je la regardai. Je regardai l’étui de cuir dans ma main. Je regardai la place du Théâtre, les fiacres, les lumières, Beppe qui gesticulait, le ciel qui refusait de noircir.

— Et maintenant ?

— Maintenant, c’est fini. Le document a été copié. Les bonnes personnes l’ont lu. Laboulaye vous a parlé, n’est-ce pas ? — elle n’attendit pas ma réponse — ce qui devait arriver est arrivé. L’original n’a plus d’importance. Vous pouvez le garder, le brûler, le mettre dans une bouteille de pauillac et le renvoyer à Bordeaux. Il n’a plus de valeur.

— Il n’a plus de valeur, répétai-je.

— Plus aucune. C’est un bout de papier. Comme une étiquette de vin dont on a bu la bouteille — un souvenir, rien de plus.

Elle avait raison. Le billet que je tenais dans ma main — ce billet qui m’avait valu neuf jours d’angoisse, d’espionnage, de nuits blanches dans tous les sens du terme — ce billet n’était plus qu’un morceau de papier usé. Son contenu avait été absorbé par les chancelleries, digéré par les services secrets, transmis aux bonnes personnes par les mauvaises voies. Le contenant était vide. Comme une bouteille bue.

Je remis l’étui dans ma poche. La même poche. La poche intérieure gauche de mon veston. Et je sentis le poids — ce poids familier, ce petit poids de cuir et de papier qui m’avait accompagné pendant neuf jours et qui, maintenant qu’il ne valait plus rien, pesait étrangement plus lourd que quand il valait tout.

— Merci, dis-je.

— Ne me remerciez pas, Faugères. Je ne l’ai pas fait pour vous.

— Pour qui, alors ?

Elle ne répondit pas. Un fiacre s’arrêta devant elle. Elle monta. Le cocher fouetta le cheval. La voiture s’éloigna sur les pavés de la place, et la comtesse ne se retourna pas — elle ne se retournait jamais — et sa silhouette noire dans la fenêtre du fiacre rapetissa, rapetissa, et finit par se fondre dans cette lumière interminable qui avalait tout — les voitures, les gens, les secrets, les regrets — avec la même indifférence dorée.

Beppe arriva derrière moi, essoufflé, le nœud papillon de travers, les joues rouges.

— Faugères ! Quelle soirée ! Quel opéra ! Quelle musique ! — il posa sa main sur mon épaule, une main lourde, chaude, vivante — Et maintenant, mon ami, maintenant on va boire. Parce que après Tchaïkovski, il n’y a qu’une chose à faire : boire du vin et parler de la vie. Vous avez du pauillac ?

— J’ai du pauillac.

— Alors allons‑y. La nuit est jeune. — Il regarda le ciel. — En fait, la nuit n’existe pas. Mais le pauillac, lui, existe. Et c’est tout ce qui compte.

Nous rentrâmes à l’hôtel à pied. Beppe chantait — doucement, pour une fois, un air que je ne reconnus pas, un air lent, mélancolique, peut-être napolitain, peut-être inventé, un air qui avait la douceur d’un sauternes tardif et la tristesse d’un adieu qu’on ne sait pas encore qu’on est en train de faire.

Et au-dessus de nous, le ciel de Pétersbourg restait clair, parfaitement clair, avec cette teinte de nacre et d’or pâle qui n’appartenait à aucune heure et qui appartenait à toutes, et la ville glissait autour de nous comme un rêve dont on commence à sentir qu’il va finir, mais pas encore, pas tout de suite, pas avant le dernier verre.

CHAPITRE 10

Le départ

20 juin 1886

Le dernier jour commença comme tous les autres — par la lumière.

Mais cette fois, je la regardai différemment. Je la regardai comme on regarde un vin qu’on goûte pour la dernière fois — avec cette attention aiguë, presque douloureuse, que donne la certitude de ne plus jamais retrouver le même goût. La lumière entrait par les rideaux de ma chambre du Grand Hotel Europe avec sa douceur habituelle, blonde, insistante, et je restai allongé un long moment à la regarder dessiner des rectangles dorés sur le parquet, à écouter les bruits de l’hôtel qui se réveillait — le cliquetis de l’ascenseur, le murmure des couloirs, le tintement lointain de la vaisselle du petit déjeuner — et je pensai : demain matin, ces bruits ne seront plus les miens.

Mon train partait à quatre heures de l’après-midi. Le train de Pétersbourg à Varsovie, puis Varsovie-Berlin, Berlin-Paris, Paris-Bordeaux. Quatre jours de voyage. Quatre jours pour revenir de ce rêve.

Karim apporta le samovar. Il le posa sur la table avec ses gestes habituels — lents, précis, définitifs — et quand il se retourna pour partir, je dis :

— Karim.

Il s’arrêta. Il ne se retourna pas tout de suite. Puis il se retourna, et pour la première fois — la première fois en dix jours — il me regarda. Non pas avec ce regard professionnel, ce regard de serveur qui voit les besoins sans voir l’homme. Il me regarda avec autre chose. Ses yeux sombres — des yeux de Tatar, des yeux de steppe, des yeux qui avaient vu des choses que les yeux européens ne voyaient pas — ses yeux me regardèrent avec ce que je ne peux appeler autrement que de la reconnaissance. Pas de la gratitude — je ne lui avais rien donné. De la reconnaissance — il me reconnaissait. Après dix jours, il me reconnaissait enfin comme un être humain et non comme un numéro de chambre.

— Monsieur Faugères, dit-il.

C’était la première fois qu’il prononçait mon nom. Sa voix — que je n’avais presque jamais entendue — était grave, calme, avec une douceur inattendue, comme ces vins du Roussillon qu’on croit rustiques et qui vous surprennent par leur finesse.

— Bon voyage, dit-il.

Et il inclina la tête — pas le demi-centimètre réglementaire, non, une vraie inclinaison, un vrai salut, le salut d’un homme à un homme — puis il sortit, et la porte se referma derrière lui avec un clic doux qui ressemblait au bruit d’un bouchon qu’on repose délicatement sur le goulot d’une bouteille qu’on a fini de servir.

*

Je passai la matinée à faire mes malles.

C’est un exercice que j’ai toujours aimé — ranger, plier, emballer, caser chaque objet dans l’espace qui lui est destiné, comme on range des bouteilles dans une caisse. Il y a quelque chose de rassurant dans l’ordre des bagages. Quelque chose qui dit : le monde peut être mis en boîte. Le monde peut être transporté. Le monde peut voyager d’un endroit à un autre sans se briser.

Mes caisses. Mes fidèles caisses. Il en restait quatre — les deux autres avaient été vidées pendant la dégustation et renvoyées à Chestiakov avec les bouteilles vides comme preuve de la quantité consommée. Les quatre restantes contenaient encore une vingtaine de bouteilles — des échantillons que je rapportais, des bouteilles qui avaient voyagé jusqu’à Pétersbourg et qui repartiraient sans avoir été ouvertes, ayant fait le trajet pour rien, comme ces figurants d’opéra qui traversent la scène sans chanter.

Et puis il y avait la bouteille. Le saint-julien 1882. La bouteille profanée, celle qui avait tout déclenché, celle dont le bouchon avait été tiré par une main inconnue pour y glisser un document qui avait failli me coûter — quoi ? ma liberté ? ma vie ? je n’en savais rien, et je préférais ne pas le savoir. La bouteille était vide — je l’avais bue, ou plutôt elle s’était vidée d’elle-même, par oxydation, par cette lente dégradation que subissent les vins mal rebouchés. Il ne restait que le flacon, le verre vert sombre avec son étiquette à moitié décollée, et cette odeur de vin tourné qui montait du goulot comme un souvenir qu’on préférerait oublier.

Je gardai la bouteille. Je ne sais pas pourquoi. Par sentimentalité peut-être. Ou par cette habitude de négociant qui ne jette jamais une bouteille, même vide, parce qu’une bouteille vide reste un contenant, et qu’un contenant peut toujours servir.

*

À midi, je descendis régler ma note.

Wirz était à la réception. Il me regarda approcher avec cette expression que j’avais appris à connaître — l’expression du réceptionniste suisse qui sait tout, qui voit tout, et qui ne dit rien, ou plutôt qui dit exactement ce qu’il faut dire au moment où il faut le dire, ni plus ni moins, avec la précision d’un horloger de Genève.

— Monsieur Faugères. Vous nous quittez.

— Je vous quitte.

— Ce fut un plaisir de vous avoir parmi nous.

Il prépara la note. La note était raisonnable — l’hôtel n’était pas donné, mais il n’était pas aussi cher que je l’avais craint, et le contrat Chestiakov couvrait largement les frais. Je payai. Wirz tamponné le reçu. Puis il leva les yeux — et là encore, comme Karim, quelque chose changea dans son regard. Le réceptionniste s’effaça. L’homme apparut.

— Monsieur Faugères, dit-il à voix basse. Le Grand Hotel Europe accueille beaucoup de voyageurs. Beaucoup de voyageurs très divers. Certains viennent pour les affaires. Certains viennent pour le plaisir. Certains viennent pour des raisons que nous ne connaissons pas et que nous ne cherchons pas à connaître. Mais vous — et il hésita, un quart de seconde, une hésitation de Suisse, c’est-à-dire une hésitation presque invisible — vous êtes le premier qui soit venu uniquement pour le vin. Et je crois que le vin vous a bien servi.

Il me tendit la main. Je la serrai. Et je compris — trop tard, comme toujours — que Wirz n’avait jamais été mon ennemi, que ses questions n’avaient pas été des interrogatoires mais des avertissements, que le réceptionniste suisse, dans sa neutralité de façade, avait été le seul habitant de cet hôtel à ne vouloir rien de moi, absolument rien, sinon que je reparte entier.

*

À une heure, je cherchai la comtesse.

Elle n’était pas au restaurant. Elle n’était pas au bar. Elle n’était pas dans le hall. Je demandai à la réception — un autre employé, pas Wirz, Wirz avait disparu avec la discrétion de tous les gens de cet hôtel qui apparaissaient et disparaissaient comme les personnages d’un rêve — et on me dit que la comtesse Dorokhova avait quitté l’hôtel le matin même. Sans laisser d’adresse.

Sans laisser d’adresse.

Je remontai dans ma chambre. Et là, sur le tapis, devant la porte, je trouvai une enveloppe.

Une enveloppe blanche, sans cachet, sans armoiries. Mon nom — Faugères — écrit à la main, d’une écriture que je reconnus immédiatement : penchée, rapide, élégante, l’écriture d’une femme qui a l’habitude d’écrire des choses importantes en peu de mots.

J’ouvris l’enveloppe. Un carton. Quelques lignes :

Cher Faugères,

Je pars ce matin pour Moscou. Ne cherchez pas à me retrouver — vous n’y arriveriez pas, et de toute façon ce n’est pas ainsi que fonctionnent les choses entre nous. Il n’y a pas de « entre nous ». Il y a eu dix jours, une lumière qui ne s’éteignait pas, du vin, de la musique, un document qui n’aurait pas dû exister, et un Bordelais qui n’aurait pas dû être là. C’est tout. C’est beaucoup.

Vous m’avez demandé un jour de quel côté j’étais. La réponse est : du côté du vin. Ce n’est pas une métaphore. Le vin est la seule chose, dans cette affaire, qui ait été authentique du début à la fin. Tout le reste — moi comprise — était un jeu. Le vin, non. Le vin était vrai.

Retournez à Bordeaux. Vendez votre pauillac. Pensez à moi quand vous boirez du sauternes — pas souvent, juste de temps en temps, quand la lumière sera dorée et que la soirée sera longue et que vous vous demanderez si tout cela a vraiment eu lieu.

Tout cela a vraiment eu lieu.

V.

Je relus trois fois. Puis je pliai le carton et le glissai dans la poche intérieure gauche de mon veston — la même poche — à côté de l’étui de cuir qui ne valait plus rien et qui pesait maintenant le poids de toute cette histoire.

*

À deux heures, je déjeunai avec Beppe.

C’était notre dernier repas. Beppe le savait, et il fit ce que font les Italiens quand ils sont tristes — il mangea beaucoup et parla encore plus. Il commanda du caviar, du saumon, de l’esturgeon, un koulibiac, trois sortes de fromage, un dessert aux fruits rouges, et il arrosa le tout avec le dernier pauillac 1878 que j’avais gardé, précisément pour cette occasion — pour un dernier repas avec quelqu’un qui méritait un grand vin.

— Faugères, dit-il entre deux bouchées de koulibiac, les yeux brillants, le menton luisant de beurre. Vous partez. C’est triste. Mais c’est la vie — les gens partent, les trains partent, les bateaux partent, tout part, tout s’en va, tout disparaît. Sauf la musique et le vin. La musique et le vin ne partent jamais. Vous les emportez avec vous, dans votre tête, dans votre cœur, dans votre ventre, et ils restent là, comme des amis fidèles, comme des souvenirs qu’on n’a pas besoin de chercher parce qu’ils viennent vous trouver tout seuls, la nuit, quand vous êtes seul et que le monde est silencieux.

Il leva son verre de pauillac. Je levai le mien. Nous trinquâmes.

— À Pétersbourg, dis-je.

— À Pétersbourg, dit-il. Et à Bordeaux. Et à Naples. Et à toutes les villes du monde où il y a un opéra, un bar et un ami.

Nous bûmes. Le pauillac 1878 était magnifique — son dernier verre, sa dernière apparition, sa finale, et il la fit en beauté, avec cette ampleur, cette générosité, cette chaleur des grands vins qui donnent tout ce qu’ils ont jusqu’à la dernière goutte et qui, même quand le verre est vide, laissent dans l’air un parfum qui refuse de disparaître.

Beppe se leva. Il me prit dans ses bras — une étreinte d’ours, de cyclone, de force naturelle — et me serra contre lui avec une violence qui me coupa le souffle et qui était, je le compris, sa manière de dire adieu, la seule manière qu’il connaissait, car Beppe ne savait pas faire les choses à moitié, ni les embrassades, ni les chants, ni les deuils.

— Si vous venez un jour à Naples, dit-il, les yeux humides, venez avec du saint-émilion. Et je vous ferai entendre la plus belle musique du monde — pas Tchaïkovski, pas Verdi, non — la musique de Naples le soir, quand les bateaux rentrent et que les femmes chantent depuis les balcons et que la mer est si calme qu’on dirait un verre de vin posé sur une table et que personne ne boit parce qu’il est trop beau.

Il partit. Je restai seul dans le restaurant. Le verre de pauillac était vide. Le restaurant se vidait. Et le soleil — éternel, têtu, magnifique — entrait par les fenêtres avec la même lumière qu’il y a dix jours, quand j’étais arrivé dans cette ville et que je ne savais pas encore ce qui m’attendait.

*

À trois heures, je descendis mes bagages. Un porteur — silencieux, efficace, tatar — les chargea sur un chariot et les emmena vers le fiacre qui attendait devant l’hôtel. Je traversai le hall une dernière fois. Je regardai les colonnes de marbre, les palmiers en pot, le grand escalier, les fauteuils de cuir où Beppe avait ronflé tant de fois, le bar où Crawley et moi avions partagé un pauillac 1878 le premier soir, l’ascenseur dans lequel j’étais monté et descendu cent fois en dix jours. Je regardai tout cela avec l’attention d’un homme qui sait qu’il regarde pour la dernière fois — cette attention qui grave les images dans la mémoire avec la précision d’un burin, qui fixe les couleurs, les sons, les odeurs, et qui les conserve pour toujours, comme un grand vin conserve dans sa bouteille le soleil et la pluie d’une année révolue.

Le Grand Hotel Europe. Mon hôtel. Mon théâtre. Mon piège et ma protection. L’endroit où j’avais été un négociant en vin, un courrier malgré lui, un suspect, un innocent, un amoureux peut-être — quoique ce dernier mot fût trop fort, ou pas assez, ou pas le bon, car ce que j’avais ressenti pour la comtesse n’était pas de l’amour au sens bordelais du terme, cette chose ordonnée, raisonnable, qui mène au mariage et aux enfants, mais quelque chose de plus russe, de plus flottant, de plus étrange — un sentiment sans nom, comme ces vins de cépages oubliés qu’on retrouve parfois dans de vieilles vignes et qu’aucun ampélographe ne sait identifier.

Je sortis.

*

À la gare de Varsovie, Volkonski m’attendait.

Il se tenait sur le quai, en costume civil — pas d’uniforme aujourd’hui, un costume gris, bien coupé, avec un chapeau de feutre qu’il souleva en me voyant, un geste d’une courtoisie si parfaite qu’il en devenait ironique, ou sincère, ou les deux à la fois, car avec Volkonski on ne savait jamais, et c’était probablement le but.

— Monsieur Faugères, dit-il. Je suis venu vous dire au revoir.

— C’est aimable.

— C’est mon métier. Je dis au revoir aux gens qui partent. Comme je dis bonjour aux gens qui arrivent. C’est une question de symétrie.

Il marchait à côté de moi le long du quai. Le train était là — le même train qu’à l’arrivée, ou un train identique, avec les mêmes wagons verts, les mêmes rideaux aux fenêtres, la même vapeur qui montait de la locomotive comme une haleine de dragon. Des porteurs chargeaient mes caisses dans le fourgon à bagages. D’autres voyageurs montaient — des familles, des militaires, des marchands, des femmes avec des enfants, tout ce monde qui circule entre les villes et les pays comme le vin circule entre les tonneaux et les bouteilles.

— Monsieur Faugères, dit Volkonski. Je vais vous dire quelque chose que je ne dis pas souvent, parce que je n’ai pas souvent l’occasion de le dire, et parce que les gens à qui je le dis ne me croient généralement pas. Mais je vais le dire quand même, parce que vous êtes un homme qui apprécie la sincérité, et parce que — et il eut un geste, ce geste presque humain que je lui avais déjà vu, cette main passée sur le visage du front au menton — parce que vous le méritez.

Il s’arrêta. Il me regarda. Ses yeux pâles — ces yeux de vin blanc trop vieux, ces yeux transparents qui ne cachaient rien ou qui cachaient tout — ses yeux me regardèrent avec quelque chose que je n’y avais jamais vu et que je n’y reverrais jamais.

— J’ai apprécié votre vin, dit-il. Et j’ai apprécié votre compagnie. Vous êtes un homme honnête, monsieur Faugères. C’est une qualité rare. Dans mon pays, c’est une qualité presque inconnue. Et dans mon métier, c’est une qualité dangereuse. Mais c’est une qualité que je respecte, parce qu’elle est vraie, et que dans un monde de faussaires, la vérité a une valeur que les faussaires eux-mêmes reconnaissent — à contrecœur, mais ils la reconnaissent.

Il tendit la main. Je la serrai. Sa poignée de main était la même qu’au premier jour — sèche, brève, calibrée. Mais il la retint une demi-seconde de plus. Une demi-seconde. Le temps d’un aveu.

— Si vous revenez à Pétersbourg, dit-il, apportez du pauillac. Le 1880. Celui que vous m’avez fait goûter. C’est un vin qui me manquera.

Il lâcha ma main. Il recula d’un pas. Il remit son chapeau sur sa tête — un geste d’une précision militaire, le bord du chapeau exactement parallèle à la ligne des sourcils — et inclina la tête.

— Bon voyage, monsieur Faugères. Et oubliez-nous. Si vous le pouvez.

Il se retourna et s’éloigna le long du quai. Sa silhouette grise se fondit dans la foule des voyageurs, des porteurs, des soldats, et disparut, comme disparaissent toutes les choses de Pétersbourg — sans bruit, sans drame, par dissolution dans la lumière.

*

Le train s’ébranla à quatre heures précises.

Je m’étais installé dans un compartiment de première classe — un luxe que je ne me serais pas offert en temps normal, mais le contrat Chestiakov le permettait, et j’avais besoin de calme, de silence et d’espace pour digérer ces dix jours. Le compartiment était petit, propre, avec une banquette de velours vert, une tablette rabattable, un rideau de dentelle à la fenêtre et un miroir ovale dans lequel je vis, en m’asseyant, le visage d’un homme que je reconnus à peine.

Pas que j’eusse changé physiquement. J’avais le même visage qu’en arrivant — les mêmes yeux, le même nez, la même barbe de trois jours que je n’avais pas pris la peine de raser. Mais quelque chose avait changé dans l’expression — quelque chose d’imperceptible, comme ce voile d’oxydation sur le saint-julien, cette patine que le temps et l’épreuve déposent sur les visages comme sur les vins, et qui n’est pas de la fatigue ni de la vieillesse mais de la profondeur.

Le train prit de la vitesse. Pétersbourg défila à la fenêtre — les faubourgs, les usines, les jardins, les datchas — puis la ville disparut, et la campagne russe revint, les bouleaux, les prairies, les fleurs sauvages, cette immensité verte et blonde qui s’étendait jusqu’à l’horizon avec la patience d’un pays qui a tout le temps du monde.

Je sortis l’étui de cuir de ma poche. Je l’ouvris. Je regardai le billet une dernière fois. Alliance navale. Constantinople. Ne transmettre qu’en main propre. Des mots qui avaient failli changer ma vie — ou qui l’avaient changée, mais pas de la manière prévue, pas dans le sens diplomatique, pas dans le sens politique. Dans un sens plus intime, plus personnel, plus impossible à formuler.

Je refermai l’étui. Je le glissai dans une de mes caisses — dans la caisse numéro trois, entre deux bouteilles de saint-émilion, là où personne ne le chercherait jamais, là où il dormirait pendant des années, peut-être pour toujours, dans l’obscurité et le silence d’une caisse de vin, entouré de bouteilles qui ne savaient pas ce qu’elles gardaient.

*

Puis je sortis le mot de la comtesse. Je le relus. Pensez à moi quand vous boirez du sauternes. Pas souvent, juste de temps en temps, quand la lumière sera dorée et que la soirée sera longue.

Je pliai le mot. Je le rangeai dans ma poche — la poche intérieure gauche, toujours la même, décidément cette poche avait un destin. Et je regardai par la fenêtre.

La Russie s’éloignait. Les bouleaux défilaient, de plus en plus vite, blancs et verts, droits et souples, innombrables. Le soleil était haut — toujours haut, toujours là, toujours cette lumière interminable qui avait été ma compagne, mon ennemie, mon insomnie et ma révélation pendant dix jours. Mais le train allait vers l’ouest. Vers le couchant. Vers des pays où le soleil se couchait le soir et se levait le matin, où les nuits étaient noires et les jours avaient des bords, où le temps se découpait en tranches nettes — aube, midi, crépuscule, nuit — au lieu de couler en une seule nappe de lumière ininterrompue.

J’allais retrouver la nuit. J’allais retrouver le noir, les étoiles, le sommeil. J’allais retrouver Bordeaux, les quais de Chartrons, le bureau, Dubreuil, les clients, les commandes, les caisses, les bouteilles — tout ce qui faisait ma vie avant Pétersbourg et qui referait ma vie après Pétersbourg, comme un vin qu’on a décanté dans un autre récipient et qu’on remet dans sa bouteille d’origine : le même vin, le même contenant, mais entre les deux, il y a eu l’air, la lumière, le contact avec le monde.

Je pensai à Crawley. Il était probablement au bar du Grand Hotel Europe, un journal sur les genoux, un verre de quelque chose à la main, à observer le prochain voyageur qui aurait quelque chose d’inhabituel dans ses bagages. Je pensai à Beppe. Il était probablement en train de chanter quelque part — au Mariinski, dans un restaurant, dans la rue, peu importait, Beppe chantait comme les oiseaux volent, par nature, par nécessité, parce que ne pas chanter était pour lui une forme de mort. Je pensai à Volkonski. Il était probablement dans son bureau du ministère, la Fontanka derrière la fenêtre, le samovar sur le guéridon, les yeux pâles posés sur un nouveau dossier, un nouveau suspect, un nouveau mystère. Je pensai à Karim. Il était probablement dans un couloir de l’hôtel, silencieux, invisible, omniscient, portant un plateau avec une théière et deux verres, frappant à une porte sans frapper, entrant sans entrer, existant sans exister.

Et je pensai à la comtesse. Varvara Nikolaïevna. Dans un train pour Moscou, peut-être. Ou pas à Moscou du tout — peut-être était-ce un mensonge, comme presque tout ce qu’elle avait dit, ou comme presque rien de ce qu’elle avait dit, car avec elle, le mensonge et la vérité étaient si intimement mêlés qu’on ne pouvait pas séparer l’un de l’autre sans détruire les deux, comme on ne peut pas séparer l’alcool de l’eau dans un vin sans détruire le vin.

Pensez à moi quand vous boirez du sauternes.

J’y penserais. Pas souvent. Juste de temps en temps. Quand la lumière serait dorée et que la soirée serait longue et que le sauternes aurait la couleur de ses yeux dans la lumière des nuits blanches — ce gris-vert qui devenait gris-mauve au bord de la Neva, ce gris-or qui devenait gris-ambre à l’opéra, toutes ces couleurs qui n’existaient que dans cette ville et qui n’existeraient plus jamais.

Le train roulait. La Russie reculait. Le soleil, enfin, commençait à descendre — non pas à se coucher encore, pas si tôt, pas si vite, mais à descendre, à s’incliner, à amorcer ce mouvement que je n’avais pas vu depuis dix jours et qui me parut aussi bouleversant qu’un miracle : le soleil descendait. La lumière changeait. L’ombre s’allongeait. Le soir approchait.

Et dans ma poche, le mot de la comtesse pesait le poids exact d’un souvenir — léger, presque rien, un bout de carton avec quelques mots, et pourtant plus lourd que tout le reste, plus lourd que les caisses, plus lourd que les contrats, plus lourd que le billet diplomatique dans son étui de cuir, parce que les souvenirs ne pèsent pas leur poids de papier mais leur poids de vie, et que la vie, comme le vin, ne se mesure pas en volume mais en intensité.

Le train roulait vers l’ouest. Vers Bordeaux. Vers les vignes. Vers ma vie d’avant, qui serait désormais ma vie d’après, avec, entre les deux, un espace de dix jours — dix jours de lumière, de vin, de musique et d’ombres dans les couloirs — que personne ne connaîtrait jamais, que personne ne croirait jamais, et qui resterait en moi, enfoui, secret, vivant, comme reste vivant dans une cave obscure un très vieux sauternes dont le propriétaire a oublié l’existence mais dont le vin, lui, n’a rien oublié.

Pétersbourg est un premier cru, avais-je pensé le premier soir.

Je ne m’étais pas trompé.