Femme fatale
Femme fatale
Première partie
Le Royal, Phnom Penh
Novembre 1967
* * *
PREMIÈRE PARTIE — LES PRÉPARATIFS
Chapitre 1 — Le goût des choses
Il y avait une façon que Khem avait de poser un verre sur le comptoir qui ne ressemblait à aucune autre. Le geste partait du poignet, remontait dans l’avant-bras, et le verre touchait le bois de teck sans qu’on entende rien — comme si le cristal et le bois s’étaient entendus d’avance, comme si la matière savait. Les habitués de l’Elephant Bar ne le remarquaient pas. Ils ne remarquaient jamais les choses essentielles. Mais Khem, lui, savait que tout ce qui comptait dans la vie d’un homme pouvait se lire dans ce moment précis où le verre rencontre la surface, dans cette fraction de seconde où le liquide hésite, frémit, puis se repose.
Il avait cinquante-trois ans. Son visage était l’un de ces visages khmers que le temps semble polir plutôt qu’abîmer — les pommettes hautes, la peau tendue sur les os comme du cuir fin sur un tambour, les yeux légèrement plissés dans une expression qui pouvait passer pour de l’amusement ou de la méfiance, selon l’heure du jour et l’humidité de l’air. Il portait une chemise blanche, toujours la même coupe, qu’il faisait faire chez un tailleur chinois de la rue Ohier, et un pantalon noir à plis impeccables. Pas de bijoux. Pas de montre. Khem n’avait jamais eu besoin de montre. Il savait l’heure à la qualité de la lumière qui entrait par les persiennes du bar, à l’angle des ombres sur les carrelages noir et blanc du hall, au bruit de la ville qui changeait de registre comme un orchestre entre deux mouvements.
L’Elephant Bar, à cinq heures de l’après-midi, était le lieu le plus doux du monde.
La lumière y entrait de biais, ocre et paresseuse, filtrée par les stores en rotin et les feuilles des frangipaniers qui bordaient la terrasse. Elle découpait des rectangles tremblants sur le comptoir d’acajou, caressait les bouteilles alignées — le Pernod, le Noilly Prat, le whisky Johnnie Walker étiquette rouge, le cognac Hennessy — et venait mourir sur les photographies encadrées qui tapissaient le mur du fond : Phnom Penh dans les années trente, le Royal à son inauguration, la façade blanche comme un gâteau de mariage sous les palmiers. À cette heure-là, le ventilateur à pales de bois tournait avec une lenteur contemplative, brassant un air qui sentait le tabac froid, le bois ciré et, quand la brise venait du jardin, le jasmin.
Khem essuyait ses verres.
C’était son heure de méditation. L’hôtel flottait dans cet entredeux qui sépare la torpeur de l’après-midi du premier frémissement du soir. Les clients de la journée — les hommes d’affaires français en costume froissé par la chaleur, les fonctionnaires du Sangkum venus boire un citron pressé entre deux réunions, les épouses d’expatriés qui prenaient le thé au salon — s’étaient retirés. Ceux du soir n’étaient pas encore là. Khem régnait sur un royaume vide, et c’était exactement comme il aimait les choses.
Il prit une bouteille de crème de fraise des bois — une liqueur française, arrivée dans la dernière cargaison du Comptoir des Spiritueux — et la tourna lentement dans la lumière. Le liquide était d’un rose profond, presque rouge, avec des reflets grenat quand on l’inclinait. Il en versa trois gouttes dans le creux de sa main, les porta à ses lèvres. Le goût était celui d’un jardin — pas un jardin tropical, un jardin d’ailleurs, de ces pays froids où les fraises poussent dans des sous-bois ombragés. Un goût de mousse et de sucre, avec quelque chose de sauvage au fond, une acidité qui pinçait la langue au dernier moment, comme un souvenir qu’on croyait oublié.
On lui avait demandé de créer un cocktail.
La consigne était venue de la direction, transmise par Monsieur Doumer, le directeur adjoint, un Français de Bordeaux qui transpirait toujours trop et compensait en se parfumant au vétiver. « Khem, nous recevons une invitée de marque. Une Américaine. Il faudrait quelque chose de spécial. Quelque chose de… vous voyez. » Non, Khem ne voyait pas. Ou plutôt, il voyait trop bien : Doumer ne savait pas de quoi il parlait, comme d’habitude, et le « vous voyez » était sa façon de déléguer l’intelligence aux autres tout en gardant le crédit pour lui-même. Mais Khem avait hoché la tête, parce qu’il hochait toujours la tête, et il avait posé l’unique question qui comptait :
— Qui est cette dame ?
Doumer avait baissé la voix, bien que le hall fût désert.
— Madame Kennedy.
Khem avait continué d’essuyer son verre. Son visage n’avait rien trahi. Mais quelque chose, au fond de lui, dans la région du sternum où logent les émotions qu’on ne nomme pas, s’était mis à vibrer — le même frémissement, exactement, que celui du liquide dans un verre qu’on vient de poser.
Il savait qui elle était. Tout le monde le savait. Quatre ans plus tôt, à Dallas, elle portait un tailleur rose et le monde entier avait basculé. Khem se souvenait du jour — il écoutait la radio derrière le comptoir, la BBC World Service qui grésillait dans le petit poste Philips coincé entre les bouteilles de bitters. Il se souvenait de la voix du présentateur, inhabituellement tremblante, et de la façon dont les clients du bar avaient cessé de parler, un par un, comme des bougies qu’on souffle.
Et maintenant cette femme venait ici. Dans son bar. Et il devait inventer une boisson qui serait à la hauteur de — de quoi, exactement ? De son chagrin ? De sa beauté ? De l’étrangeté absolue qu’il y avait à ce qu’elle vienne, elle, Jacqueline Kennedy, veuve du président le plus puissant du monde, dans cette petite ville chaude au bord du Mékong, dans ce pays que la plupart des Américains n’auraient pas su trouver sur une carte ?
Khem reposa la bouteille de crème de fraise des bois et regarda le jardin par la fenêtre. Les frangipaniers étaient en fleurs — des fleurs blanches et jaunes, charnues, dont le parfum devenait entêtant à la tombée du soir. Un gecko courait sur le mur extérieur avec cette précipitation absurde qu’ont les petits animaux. Au loin, par-delà les toits, on devinait le Tonlé Sap, brun et paresseux, qui coulait vers sa confluence avec le Mékong comme s’il avait l’éternité devant lui.
Il commença à travailler.
D’abord le champagne. Pas n’importe lequel — il choisit un Veuve Clicquot demi-sec, parce que la douceur du demi-sec arrondirait l’ensemble. Puis le cognac. Quelques gouttes seulement, pour la profondeur, pour cette chaleur ambrée qui monte dans la gorge après la première gorgée et qui dit au corps : tu es vivant, tu es ici, ne l’oublie pas. Et la crème de fraise. Sa couleur rosée donnerait au champagne une teinte de crépuscule — exactement celle que le ciel de Phnom Penh prenait à six heures du soir, quand le soleil descendait derrière le Palais Royal et que la ville entière semblait flotter dans une lumière de corail.
Il mélangea, goûta, recommença.
Trop sucré. La fraise prenait le dessus. Il réduisit la dose, ajouta une goutte de cognac. Mieux. Mais il manquait quelque chose — une note finale, un éclat. Il regarda autour de lui. Sur le comptoir, dans un petit vase en porcelaine bleue, une fleur de frangipanier. Il la prit, la fit tourner entre ses doigts. Son parfum était lourd, presque narcotique — un parfum de temple et de nuit chaude. Il la déposa à la surface du cocktail. Elle flotta, blanche sur le rose, comme un lotus miniature.
Khem goûta de nouveau.
C’était cela. Le champagne pour la légèreté, le cognac pour la mémoire, la fraise pour la douceur, et le frangipanier pour Phnom Penh — pour cette ville qui offrait ses fleurs à quiconque acceptait de les prendre.
Il ne savait pas encore comment appeler cette boisson. Mais il savait qu’elle était juste. Il le sentait dans le poignet, dans le geste qu’il avait eu en posant la coupe sur le comptoir — cette douceur parfaite, ce silence du cristal sur le bois, cette entente secrète entre les matières.
Il vida le verre, le lava, le rangea.
Demain il recommencerait. Et après-demain. Jusqu’à ce que le cocktail soit non plus bon mais nécessaire — jusqu’à ce qu’en le buvant, Madame Kennedy sente quelque chose qu’elle ne pourrait pas nommer, un goût qui appartiendrait à ce lieu et à ce moment et à rien d’autre au monde, un goût qu’elle emporterait avec elle en repartant et qui la hanterait parfois, les soirs d’été, dans un jardin de la côte Est, comme le souvenir d’un pays qu’on a aimé sans le savoir.
La nuit tomba d’un coup, comme elle tombe sous les tropiques — sans préavis, sans crépuscule, comme un rideau qu’on tire. Les lampes du bar s’allumèrent. Les premiers clients du soir apparurent : un couple de Français, elle en robe de soie bleue, lui avec cette assurance molle des planteurs de caoutchouc ; un journaliste australien qui buvait toujours seul, penché sur un carnet ; un officier cambodgien en civil dont Khem savait, sans qu’on le lui eût dit, qu’il travaillait pour les services de renseignement.
Khem les servit tous avec la même attention égale — le même geste du poignet, la même fluidité, le même silence. Il versa le pastis du Français avec exactement dix-sept gouttes d’eau fraîche, comme il aimait. Il mit deux glaçons dans le bourbon de l’Australien, jamais trois. Il déposa le verre de Coca-Cola de l’officier — qui ne buvait jamais d’alcool en public — avec une déférence imperceptible.
Et dans les intervalles, quand personne ne le regardait, il revenait à sa bouteille de crème de fraise des bois, la touchait du bout des doigts, et pensait à cette femme qu’il n’avait jamais vue et qui allait bientôt franchir les portes de son bar, avec son chagrin et sa grâce et cette lumière que le monde entier lui attribuait et qu’il lui faudrait, à lui, Khem, ancien apprenti du Corse Ferracci au bar du Continental à Saigon, traduire en trois ingrédients et une fleur.
Dehors, dans le jardin de l’hôtel, les grenouilles commencèrent leur concert.
Chapitre 2 — Les deux musiques
Les doigts de Botum pouvaient se renverser jusqu’à toucher le dos de la main.
C’était la première chose que la Reine mère Kossamak avait remarquée, quinze ans plus tôt, lorsqu’on lui avait amené cette petite fille maigre de la province de Takeo. La fillette avait huit ans. Elle sentait la boue des rizières et le lait caillé. Ses pieds étaient nus et ses ongles noirs. Mais ses doigts — ses doigts avaient cette souplesse surnaturelle que les maîtres de danse recherchent depuis des siècles, cette capacité de plier à l’envers, de se courber comme les tiges de lotus, de tracer dans l’air des figures que le corps humain ne devrait pas pouvoir dessiner. La Reine mère avait pris la main de l’enfant dans la sienne, l’avait retournée, examinée, et avait dit simplement : « Celle-ci. »
Depuis, Botum dansait.
Elle dansait le matin, dans la grande salle aux colonnes dorées du Palais Royal, sous le regard des maîtresses de ballet qui comptaient le rythme en frappant dans leurs mains — chap, chap, chap — et corrigeaient d’un mot, d’un effleurement, la courbe d’un bras, l’angle d’un genou, l’inclinaison d’une tête. Elle dansait le Robam Apsara, la danse des nymphes célestes, avec sa tiare dorée et son sampot de soie tissé de fils d’or qui pesait sur les hanches comme une armure de lumière. Elle dansait le Robam Tep Monorom, la danse de la félicité divine, les paupières mi-closes, le sourire identique à celui des Apsaras sculptées dans le grès d’Angkor — ce sourire qui n’appartenait à aucun visage humain mais à tous les visages à la fois, ce sourire qui disait : je suis le mouvement et je suis l’immobilité, je suis le désir et je suis le renoncement, je suis ici et je suis dans les siècles.
Ce matin-là, la lumière d’octobre entrait dans la salle par les hautes fenêtres à volets de teck et dessinait sur le sol de marbre des parallélogrammes tremblants. Botum répétait la séquence du Moni Mekhala, la danse de la déesse de la foudre — un enchaînement complexe de gestes codifiés, chaque position des doigts signifiant quelque chose : la pluie, la colère, le pardon, l’amour. Les autres danseuses se mouvaient autour d’elle dans un silence total, ponctué seulement par le froissement des soies et le chap chap des mains de Lok Kru Vong, la vieille maîtresse au chignon sévère qui avait dansé devant le roi Sisowath et qui jugeait tout le monde indigne de continuer la tradition — tout le monde sauf Botum, qu’elle traitait avec une exigence féroce qui était sa manière d’aimer.
— Le poignet, Botum. Le poignet. Pas le bras.
Botum ajusta. Son poignet devint liquide. La main se renversa, les doigts s’ouvrirent comme une fleur, et pendant un instant — un instant seulement, mais Lok Kru Vong le vit et ne dit rien, ce qui était le plus haut compliment qu’elle pouvait faire — le corps de Botum cessa d’être un corps et devint un signe, un mot dans une langue qui précédait les mots, une prière incarnée.
Puis la répétition fut terminée et le sort fut rompu.
Les danseuses se dispersèrent en riant, en s’étirant, en se plaignant de la chaleur. Botum dénoua sa tiare, libéra ses cheveux noirs qui tombèrent sur ses épaules comme une averse, et s’assit en tailleur sur le sol frais. Elle avait mal aux chevilles, comme toujours. La danse classique khmère est une discipline de la douleur tranquille — on plie, on tient, on sourit, et la souffrance se transforme en grâce, ou ne se transforme pas, et alors on n’est pas danseuse.
Mais Botum aimait cette douleur. Elle la connaissait depuis si longtemps qu’elle en avait fait une compagne, une interlocutrice, un signe que son corps travaillait à devenir ce qu’il devait devenir.
On lui avait annoncé la veille : elle danserait au dîner d’État. L’invitée américaine — on ne prononçait pas encore son nom dans l’enceinte du Palais, comme si le nommer eût été inconvenant — serait assise à la droite du Prince. Botum danserait le Robam Apsara avec onze autres danseuses, et elle tiendrait le rôle principal, celui de Mera, la nymphe qui offre la fleur de lotus au ciel. Lok Kru Vong avait annoncé la chose sans émotion, d’une voix sèche, en ajoutant seulement : « Ne me fais pas honte. »
Botum sourit en y repensant. Ne me fais pas honte. C’était la déclaration d’amour la plus intense que la vieille femme eût jamais prononcée.
Elle quitta le Palais par la porte sud, celle qui donnait sur le quai Sisowath et le Tonlé Sap. La chaleur du dehors la frappa comme une gifle moelleuse — l’air de Phnom Penh en fin de matinée, lourd d’humidité, saturé d’odeurs qui se mélangeaient en un parfum unique et reconnaissable entre tous : le gasoil des motos, la friture des beignets de banane, le poisson grillé sur les braises des vendeurs de rue, le jasmin des offrandes déposées au pied des esprits neak ta, et par-dessous tout cela, montant du fleuve, cette odeur de vase tiède et de végétation en décomposition qui était l’odeur même de la vie.
Elle marchait vite, ses sandales claquant sur le trottoir défoncé. En sarong et blouse blanche, les cheveux libres, personne ne l’aurait reconnue comme danseuse du Ballet Royal. C’était exactement ce qu’elle voulait. Il y avait la Botum du Palais — le corps sacré, le geste codifié, le sourire éternel — et il y avait l’autre Botum, celle qui marchait dans les rues de Phnom Penh avec une faim que la danse classique ne rassasiait pas.
Elle prit un cyclopousse au coin du boulevard Norodom. Le conducteur, un vieil homme au torse nu et aux côtes saillantes, pédalait avec une lenteur majestueuse entre les voitures — des Peugeot 403, des Citroën DS, des Mercedes neuves des ministres — et les charrettes à bœufs qui venaient encore du marché central, chargées de papayes, de rambutans, de durians dont l’odeur puissante, sulfureuse, faisait froncer le nez des étrangers et sourire les Cambodgiens. On passa devant le Phsar Thmey, le grand marché couvert, chef-d’œuvre Art déco dont le dôme jaune brillait dans le soleil comme un casque d’or. On longea la rue Kampuchea Krom, ses boutiques de tissus, ses pharmacies chinoises, ses marchands de soupe dont les marmites fumaient dans la chaleur. La radio d’un café crachotait une chanson de Sinn Sisamouth — Champa Battambang, la chanson de la fleur de Battambang, celle que tout le monde fredonnait, que les enfants chantaient en allant à l’école, que les conducteurs de cyclopousse sifflotaient dans les embouteillages.
Botum descendit devant le cinéma Hemakcheat.
C’était un bâtiment neuf, brutaliste, conçu dans le style Nouvel Khmer — béton brut et lignes pures, avec un auvent en porte-à-faux qui projetait une ombre noire sur l’entrée. On y jouait un double programme : Peov Chouk Sor de Tea Lim Koun, un mélodrame passionnel, et un film français dont l’affiche montrait Jean-Paul Belmondo courant dans une rue de Paris. Mais Botum ne venait pas pour le cinéma.
Elle contourna le bâtiment, longea une ruelle où séchaient des hamacs et où des enfants jouaient au cerceau avec des jantes de vélo, et poussa une porte en bois que rien ne signalait.
Le club n’avait pas de nom. Tout le monde l’appelait Chez Vantha, du nom de son propriétaire, un ancien saxophoniste du National Radio Orchestra qui avait perdu trois doigts de la main gauche dans un accident de moto et ne pouvait plus jouer. Il avait ouvert ce lieu dans un entrepôt désaffecté — un rectangle de béton au sol jonché de sciure, avec un bar fait de planches et de caisses de bière Angkor, une scène surélevée de trente centimètres, et des ampoules nues suspendues à des fils qui pendaient du plafond comme des lianes électriques.
À midi, le club était presque vide. Deux musiciens accordaient leurs instruments sur la scène — une guitare électrique Fender reliée par un câble sinueux à un amplificateur Vox, et un orgue Farfisa dont les touches jaunies gardaient la mémoire de mille morceaux. La lumière entrait par les interstices du toit en tôle ondulée et tombait en lames obliques sur les instruments, les faisant luire.
L’un des guitaristes leva la tête.
— Botum.
Il s’appelait Dara. Il avait vingt-cinq ans, les cheveux longs jusqu’aux épaules — une audace, à Phnom Penh, même en 1967 —, et des doigts aussi remarquables que ceux de Botum, mais pour d’autres raisons : des doigts rapides, nerveux, qui couraient sur le manche de la guitare avec une vélocité qui évoquait les guitaristes américains qu’il écoutait sur les ondes de l’AFVN, la radio des forces armées américaines au Vietnam, dont le signal passait la frontière les nuits de beau temps.
Il jouait dans un groupe qui s’appelait les Baksey Chamrong — les Oiseaux de l’Ombre. Pas le groupe célèbre, celui des frères Mol, mais un groupe plus jeune, plus sauvage, qui reprenait les morceaux de Sinn Sisamouth en y ajoutant des distorsions, des feedbacks, des choses que la radio nationale n’aurait jamais diffusées. Ils jouaient chez Vantha le vendredi et le samedi soir, devant un public de jeunes gens en pantalons à pattes d’éléphant et de filles aux yeux maquillés qui dansaient le twist et le go-go dans la fumée des cigarettes.
Botum s’assit au bord de la scène, les jambes pendantes. Dara joua quelques accords — un riff descendant, blues, mélancolique, qui se transformait imperceptiblement en quelque chose d’autre, quelque chose qui n’était ni américain ni khmer mais les deux à la fois, une musique métisse, bâtarde, libre.
— Tu joues quoi ?
— Je ne sais pas encore. Ça vient.
Elle aimait ça. Que ça vienne. Que la musique ne soit pas écrite d’avance, pas codifiée, pas transmise depuis des siècles par des maîtresses au chignon sévère. Que le corps puisse inventer au lieu de répéter. Elle se mit à bouger, assise, d’abord les épaules, puis les bras, puis les mains — et ses mains faisaient des choses étranges, des choses qui n’appartenaient ni au ballet royal ni au twist, des gestes qui étaient peut-être la danse de demain, ou celle d’un monde parallèle, ou celle d’un rêve qu’elle faisait souvent, dans lequel elle dansait seule dans un temple vide sous une pluie de fleurs.
Dara sourit et accéléra le rythme. L’organiste les rejoignit, plaquant des accords graves qui faisaient vibrer la tôle du toit. Botum se leva et dansa — librement, les pieds nus sur la sciure, les cheveux dans le visage, le corps offert à la musique comme un voilier au vent. Ses doigts de danseuse classique dessinaient dans l’air des arabesques qui n’avaient aucun nom, aucun code, aucune tradition — des gestes neufs, nés de ce matin-là, de cette lumière-là, de cet accord de guitare-là.
Elle dansa jusqu’à en perdre le souffle, puis s’arrêta, pliée en deux, riant.
— Ce soir ? demanda-t-elle.
— Ce soir. Sisamouth vient peut-être. On dit qu’il veut essayer un morceau nouveau.
L’idée que Sinn Sisamouth — le roi de la musique khmère, la voix d’or, l’homme dont les chansons accompagnaient chaque moment de la vie cambodgienne, du berceau au tombeau — puisse venir jouer chez Vantha, dans cet entrepôt de béton et de tôle, cette idée-là avait quelque chose de miraculeux. Mais c’était ça, Phnom Penh en 1967 : un lieu où les miracles étaient quotidiens, où un roi faisait du cinéma et un crooner national jouait du rock dans des caves, où les Apsaras millénaires dansaient le twist après les heures de service et où les architectes construisaient des temples modernistes, où tout semblait possible parce que rien, encore, ne l’avait interdit.
Botum embrassa Dara sur la joue — un baiser rapide, léger, qui promettait tout — et ressortit dans la fournaise du midi.
Elle devait passer au Royal. Son amie Chenda, femme de chambre à l’étage des suites, lui avait gardé un sampot de soie brodé que le pressing de l’hôtel avait réparé pour elle — une faveur, un arrangement discret entre filles du même village, de ces arrangements qui constituaient le vrai tissu social du Cambodge, bien plus que les discours du Sangkum et les photographies officielles. Botum entra par la porte de service, celle qui donnait sur la cour arrière où les cuisiniers fumaient entre deux services, assis sur des caisses de Coca-Cola, et où l’odeur de la cuisine — le kroeung en train de mijoter, le galanga, la citronnelle, le prahok qui caramélisait dans les woks — se mêlait à celle du linge chaud qui séchait sur des fils tendus entre les manguiers.
L’hôtel, vu de derrière, n’avait plus rien de sa façade immaculée. C’était un organisme vivant, transpercé de bruits et de vapeurs, un corps avec ses organes et ses artères — les couloirs de service, les escaliers étroits, les monte-charges, les lingeries, les chambres froides, tout un monde invisible qui faisait fonctionner le monde visible avec la précision silencieuse d’un mécanisme d’horlogerie.
Botum croisa Khem dans le couloir qui menait aux cuisines. Elle le connaissait de vue — le barman taciturne, celui qui ne souriait jamais mais dont les yeux souriaient à sa place. Il portait un plateau chargé de verres propres, qu’il tenait d’une seule main, en équilibre parfait, comme s’il portait une offrande.
— Bonjour, Lok Khem.
— Bonjour, Néang Botum.
Ils se croisèrent sans s’arrêter, chacun absorbé dans sa trajectoire. Mais quelque chose passa entre eux — une reconnaissance muette, celle de deux personnes qui savent que le monde tient par les gestes qu’on fait bien : poser un verre, plier un doigt, et recommencer, chaque jour, jusqu’à ce que le geste devienne indistinguable de la vie elle-même.
Chapitre 3 — Le la bémol
Desforges avait les mains d’un géant et l’oreille d’un chat.
C’était un homme long, voûté, aux épaules étroites et aux bras démesurés qui pendaient le long de son corps comme des lianes — des bras de singe, disait-il lui-même avec cette autodérision tranquille des gens qui ont depuis longtemps cessé de se trouver beaux. Son visage était celui d’un heron : un nez en bec, des yeux pâles enfoncés dans des orbites profondes, un front haut dégarni que le soleil cambodgien avait tanné jusqu’à lui donner la couleur d’un meuble ancien. Il avait soixante-deux ans. Il vivait à Phnom Penh depuis quatorze ans, ce qui faisait de lui un vieux résident, presque un autochtone, en tout cas un homme que la ville avait accepté dans ses plis et ses routines comme elle accepte un arbre transplanté qui finit par donner de l’ombre.
Il s’était levé à cinq heures, comme chaque matin. Sa maison — une villa coloniale délabrée de la rue Pasteur, au toit de tuiles mangé par la mousse, avec une véranda envahie de bougainvilliers — donnait sur un jardin où un bananier géant disputait l’espace à un tamarinier centenaire. Desforges prit son café debout dans la cuisine, un café cambodgien noir comme du goudron, servi dans un verre, avec du lait concentré sucré au fond — une habitude qu’il avait contractée dès son arrivée et qu’il considérait désormais comme la seule façon civilisée de boire du café. Par la fenêtre ouverte, il entendait les bruits du matin : le chant des coqs, le roulement des charrettes sur la latérite, les voix des bonzes en procession d’aumône — tak, tak, tak — le son de leurs bols en métal recevant le riz des dévots agenouillés sur le pas de leur porte.
Sa journée commençait par le Royal.
Le Pleyel du salon était son instrument favori — un demi-queue de 1938, en palissandre des Indes, au son chaud et rond comme une voix de contralto. L’hôtel l’avait acquis avant la guerre, du temps de la Société des Grands Hôtels d’Indochine, et le piano avait traversé les décennies avec une résistance stoïque que Desforges admirait. Les tropiques sont l’ennemi du piano. L’humidité dilate le bois, fait gonfler les feutres, oxyde les cordes, dérègle le mécanisme avec une obstination quotidienne. Accorder un piano à Phnom Penh, c’était mener un combat perdu d’avance contre le climat, et recommencer chaque semaine, sans espoir de victoire définitive — ce qui, pensait Desforges, était une assez bonne définition de la vie.
Il arriva au Royal à sept heures, par l’entrée latérale. Le hall était encore endormi — les carrelages noir et blanc luisaient sous la lumière matinale comme un échiquier géant, l’escalier de teck montait vers les étages dans un silence de cathédrale, et le puits de lumière central, une verrière Art déco aux motifs floraux, projetait sur le sol des taches colorées qui bougeaient avec le soleil comme des vitraux vivants. Desforges aimait l’hôtel à cette heure-là, quand il n’appartenait encore à personne, quand les fantômes de la nuit n’avaient pas tout à fait cédé la place aux vivants du jour.
Le Pleyel l’attendait dans le salon, sous sa housse de coton blanc.
Desforges ôta la housse avec des gestes de prêtre déshabillant un autel. Il souleva le couvercle, examina les cordes, les marteaux, les étouffoirs. Tout semblait en ordre. Il sortit sa clef d’accord — un outil simple, un levier en T avec une embouchure carrée qui s’adaptait aux chevilles — et commença son travail.
Accorder un piano est un acte de patience et d’écoute. On frappe une touche, on écoute la note vibrer, on ajuste la tension de la corde en tournant la cheville d’un quart de millimètre, on refrappe, on réécoute. Le son juste n’est pas un son unique — c’est un équilibre entre des harmoniques, un compromis entre les mathématiques pures du tempérament égal et les exigences sensuelles de l’oreille humaine. Desforges avait appris cela au conservatoire de Lyon, quarante ans plus tôt, sous la direction d’un maître qui lui avait dit un jour : « Un piano parfaitement accordé n’existe pas. Il n’y a que des pianos qui chantent, et des pianos qui mentent. Votre travail est de faire chanter. »
Il monta de grave en aigu, note par note. Do, do dièse, ré, ré dièse, mi… La matinée s’écoula dans ce dialogue intime entre l’homme et l’instrument, ponctué par le ting cristallin du diapason qu’il frappait contre son genou et portait à son oreille comme un coquillage. Le salon se remplissait peu à peu de la lumière du jour. Par les fenêtres ouvertes, les bruits de l’hôtel s’infiltraient — le roulement d’un chariot de petit-déjeuner, le rire d’une femme de chambre, le gargouillis de la fontaine dans la cour intérieure — et se mêlaient aux notes du piano dans une polyphonie involontaire qui était, pensait Desforges, la vraie musique du Royal.
Et puis il arriva au la bémol.
La note sonna faux. Pas grossièrement faux — Desforges n’était pas le genre d’homme à laisser un piano atteindre ce degré de déshonneur — mais subtilement, insidieusement faux. Un battement, une oscillation presque imperceptible entre les deux cordes de l’unisson, comme si elles n’arrivaient plus à se mettre d’accord sur la hauteur exacte du son. Il ajusta. Refrappe. Le battement persistait. Il ajusta encore, dans l’autre sens. La note tint une seconde, deux secondes, puis le battement revint — une pulsation têtue, organique, comme le cœur d’un animal minuscule enfermé dans le ventre du piano.
Desforges fronça les sourcils.
En quatorze ans de métier sous les tropiques, il avait rencontré tous les caprices possibles du bois et du métal face à l’humidité. Des cordes qui cassaient en pleine nuit avec un claquement de fouet. Des marteaux qui restaient collés aux cordes comme des langues sur un bonbon. Des touches qui s’enfonçaient et refusaient de remonter, prisonnières du gonflement du bois. Mais ce la bémol-ci avait quelque chose de différent. Ce n’était pas un défaut mécanique. C’était comme si la note elle-même avait décidé de ne plus être tout à fait elle-même — comme si elle s’était décalée d’un souffle, d’un cheveu, vers une région du spectre sonore qui n’appartenait à aucun système connu.
Il essaya pendant une heure. Chaque fois qu’il croyait avoir trouvé la tension juste, la note dérivait de nouveau, lentement, imperceptiblement, comme un bateau dont l’ancre ne mord plus le fond. Il finit par refermer le couvercle, essuyer ses mains sur son pantalon de toile, et s’asseoir dans le fauteuil en rotin qui faisait face au piano.
Il reviendrait demain. Et après-demain. Le la bémol finirait par céder. Ils cédaient toujours. Mais en attendant, cette petite rébellion d’une corde dans le ventre d’un Pleyel de 1938 l’intriguait comme un mystère — un minuscule mystère privé, intime, le genre de choses qui n’intéressent personne sauf ceux dont le métier est d’écouter.
Il quitta le Royal à midi et enfourcha son Solex — un vélomoteur français qu’il avait rapporté de son dernier voyage à Lyon, dix ans plus tôt, et qui était devenu une sorte de légende dans le quartier, les enfants courant après lui quand il pétaradait dans les rues en soulevant des nuages de poussière latérite. Sa tournée de l’après-midi le menait à travers toute la ville.
Il y avait d’abord le piano du Cercle Sportif, un Gaveau droit au son aigre qui servait surtout de support aux verres de gin tonic des joueurs de tennis. Puis le piano du cinéma Lux, un vénérable Érard qui accompagnait encore les projections de films muets le dimanche matin — un rituel anachronique que le propriétaire du cinéma, un Vietnamien nostalgique, refusait d’abandonner. Puis un piano privé chez les Nguyen, une famille sino-khmère du quartier chinois dont la fille aînée préparait le conservatoire de Paris. Puis le Bösendorfer de Sihanouk — un instrument magnifique, un modèle impérial à 97 touches, que le Prince avait fait venir de Vienne et sur lequel il composait ses morceaux de jazz les soirs où l’envie le prenait, c’est-à-dire souvent, car Sihanouk était un homme que l’envie prenait sans cesse, de tout, du cinéma, de la musique, de la politique, des femmes, de la gloire, de la paix.
Desforges traversait ainsi Phnom Penh de piano en piano, et chaque instrument lui ouvrait un monde. Les pianos sont des confidents. Ils portent la trace de ceux qui les jouent — dans l’usure des touches, dans les notes qu’on enfonce plus souvent que d’autres, dans les marques de verre sur le couvercle, dans les partitions oubliées sur le pupitre. Le Gaveau du Cercle Sportif sentait la sueur et le tonic. L’Érard du cinéma Lux avait des touches jaunies qui gardaient la mémoire de mille films. Le piano des Nguyen vibrait d’ambition et de gammes chromatiques. Et le Bösendorfer de Sihanouk — ah, le Bösendorfer de Sihanouk sentait l’encens, le cognac et le pouvoir.
Ce jour-là, après sa tournée, Desforges fit un détour par le quartier du Phsar Chas, le vieux marché. Il y avait là, dans une ruelle perpendiculaire au quai, un atelier de lutherie tenu par un Chinois de Canton nommé Monsieur Lo, qui réparait des instruments de toutes sortes — des chapei dong veng aux manches interminables, des tro à trois cordes, des skor aux peaux de buffle, mais aussi des guitares, des violons, et parfois des pièces détachées de piano que Desforges ne trouvait nulle part ailleurs. Monsieur Lo était un homme minuscule, à moitié aveugle, dont les mains noueuses travaillaient le bois avec une précision d’horloger. Son atelier sentait la colle de poisson, la sciure de bois de rose et le thé au jasmin qu’il buvait du matin au soir dans un bol ébréché.
Desforges entra et s’assit sur le tabouret qui lui était réservé — un tabouret en bois de manguier, bas, usé, qui portait la marque de ses fesses comme un fauteuil porte la marque de son propriétaire. Monsieur Lo lui servit du thé sans un mot. Ils restèrent ainsi un moment, dans le silence de l’atelier, entourés d’instruments démontés, de chevalets, de cordes, de chevilles, de tout l’attirail de la musique mise à nu.
— J’ai un la bémol qui ne tient pas, dit Desforges en français, parce que Monsieur Lo parlait un français parfait, appris Dieu sait où, avec un accent cantonais qui transformait les r en l et les l en r, ce qui donnait à ses phrases une musicalité involontaire.
Monsieur Lo but une gorgée de thé.
— Quel piano ?
— Le Pleyel du Royal.
— Ah. Un bon piano.
— Un très bon piano. Mais ce la bémol…
Monsieur Lo hocha la tête, comme s’il comprenait quelque chose que Desforges n’avait pas encore formulé.
— Parfois, dit-il, les pianos savent des choses avant nous.
Desforges ne répondit pas. Il but son thé. Dehors, dans la ruelle, un vendeur ambulant poussait une carriole chargée de fruits — des mangoustans violets, des longanes translucides, des jaques énormes hérissés de pointes, des papayes vertes qui serviraient à préparer le bok lahong, la salade de papaye pilée au mortier avec de la sauce de poisson, du citron vert, du piment et des cacahuètes grillées. Le vendeur criait sa marchandise d’une voix chantante, et sa voix se mêlait au bruit d’un transistor quelque part, qui diffusait un morceau de Ros Serey Sothea — la voix céleste, la voix d’or, cette voix qui montait dans les aigus avec une facilité surnaturelle et qui donnait à quiconque l’entendait l’impression que le monde, malgré tout, était un lieu habitable.
Desforges posa son bol, remercia Monsieur Lo d’un signe de tête, et ressortit dans la lumière de l’après-midi. Son Solex l’attendait, appuyé contre un mur, fidèle et absurde. Il le chevaucha, mit le moteur en marche, et repartit à travers Phnom Penh — cette ville qu’il aimait d’un amour sans déclaration, un amour de vieux garçon, fait de routine et d’émerveillement, de lassitude et de gratitude, un amour qui ne demandait rien en retour sinon de pouvoir continuer, chaque matin, à se lever, à boire son café, et à partir accorder les pianos du monde.
En passant devant le Stade olympique de Vann Molyvann — ce chef-d’œuvre de béton qui ressemblait à un lotus géant posé sur la terre rouge —, il pensa au la bémol. La note flottait dans sa tête comme un acouphène, un fantôme sonore, une question sans réponse. Parfois les pianos savent des choses avant nous. Qu’est-ce que Monsieur Lo avait voulu dire ? Et pourquoi cette phrase résonnait-elle en lui comme une corde frappée, longtemps après que le marteau l’eût quittée ?
Il rentra chez lui à la tombée du jour. Sa maison l’accueillit avec son odeur familière de bois humide, de livres moisis et de naphtaline. Il se servit un pastis — le dernier luxe français auquel il n’avait pas renoncé —, s’installa dans son fauteuil de la véranda, et regarda la nuit prendre possession du jardin. Le bananier devint une silhouette noire. Le tamarinier bruissa comme une cascade de feuilles sèches. Les grenouilles entamèrent leur symphonie. Et quelque part, très loin, porté par la brise du soir, le son d’une guitare électrique — aigre, saturé, libre — monta des quartiers du sud comme une prière adressée à un dieu que personne n’avait encore inventé.
Chapitre 4 — La chambre noire
Saren voyait le monde en rectangles.
C’était une déformation professionnelle, ou peut-être une déformation congénitale — il ne se souvenait plus de l’époque où il regardait les choses sans les cadrer. Chaque scène, chaque visage, chaque jeu de lumière se présentait spontanément à lui avec ses bords, ses lignes de fuite, son point de tension, comme si une caméra invisible s’interposait en permanence entre ses yeux et le réel. Il marchait dans les rues de Phnom Penh et le monde se découpait en photographies potentielles : une vieille femme accroupie devant un étal de nouilles, éclairée par une unique ampoule qui découpait son visage en deux moitiés — ombre, lumière —, clic ; un moine en robe safran traversant le boulevard Monivong au milieu des voitures, sa silhouette orange flottant sur le bitume gris comme une flamme dans la brume, clic ; les reflets du Tonlé Sap au crépuscule, or et bronze, avec la silhouette d’une pirogue au premier plan et les tours du Palais Royal en arrière-plan, décalées, floues, comme un souvenir qui s’éloigne, clic, clic, clic.
Mais Saren ne pouvait pas photographier tout ce qu’il voyait.
Il travaillait pour Kambuja, la revue officielle du Sangkum Reastr Niyum — le Rassemblement de la Communauté Populaire —, le mouvement politique de Sihanouk qui était moins un parti qu’un état d’esprit, une manière d’être cambodgien sous la houlette bienveillante et capricieuse du Prince. Kambuja était une vitrine. Ses pages glacées montraient un Cambodge radieux : des usines neuves, des écoliers souriants, des routes asphaltées, des diplomates serrés autour du Prince lors de réceptions étincelantes. Le directeur de la revue, Monsieur Sirik, un ancien professeur de philosophie reconverti en propagandiste avec la ferveur tranquille des convertis, avait un mot d’ordre simple : « Nous montrons ce que le Cambodge veut que le monde voie. »
Saren comprenait. Il n’était pas naïf. Fils d’un instituteur de Kampong Cham — un homme doux, myope, qui lisait Victor Hugo dans une édition aux pages gondolées par l’humidité et qui croyait que l’éducation sauverait le monde —, Saren avait grandi entre le français et le khmer, entre les livres et les rizières, entre la province et la promesse de la capitale. Il était arrivé à Phnom Penh à dix-huit ans, avec un sac de toile contenant deux chemises, un exemplaire de La Condition humaine de Malraux et un appareil photo Zorki soviétique que son père avait acheté à un coopérant russe de passage à Kampong Cham. Le Zorki était un appareil rustique, presque brutal — un boîtier en métal chromé, un objectif fixe de 50 mm, un obturateur qui claquait comme un piège à souris. Mais il prenait des images d’une netteté impitoyable, et c’était avec lui que Saren avait appris à voir.
L’École des Beaux-Arts de Phnom Penh lui avait donné le reste : la technique du développement, la chimie du fixateur et du révélateur, l’art du tirage, et surtout la fréquentation d’autres regards — ceux de ses professeurs français et cambodgiens, ceux de Cartier-Bresson dont on étudiait les planches-contacts, ceux de Raoul Coutard dont les images de guerre au Vietnam arrivaient parfois dans les journaux, ceux de Ly Bun Yim, le cinéaste, qui venait donner des conférences et qui disait : « Cadrer, c’est choisir ce qu’on montre et ce qu’on cache. Les deux sont un mensonge. »
Saren avait désormais vingt-huit ans et un Nikon F — un appareil sérieux, acheté avec un an d’économies au magasin japonais de la rue Yukanthor. Avec le Nikon autour du cou, il se sentait complet, comme un samouraï avec son sabre, un moine avec son bol. L’appareil était le prolongement de son œil, la traduction mécanique de son regard, et quand il soulevait le boîtier et collait son visage contre le viseur, le monde se simplifiait d’un coup — toute la confusion, toute l’ambiguïté, toute la beauté désordonnée de Phnom Penh se réduisait à un rectangle, et dans ce rectangle, pour un centième de seconde, la vérité apparaissait.
Ce matin-là, Monsieur Sirik l’avait convoqué dans son bureau de la rue 240 — un bureau encombré de maquettes, de bonnes feuilles, de photographies punaisées au mur, et du portrait officiel de Sihanouk, souriant de son sourire lunaire qui pouvait signifier la joie ou la menace, l’affection ou l’ironie, tout cela en même temps.
— Saren, nous allons avoir un événement important.
Saren attendit. Sirik avait cette habitude de laisser ses phrases en suspens, comme un pêcheur qui lance sa ligne et attend que le poisson morde.
— La femme du président Kennedy vient au Cambodge. Fin octobre, début novembre. Vous couvrirez la visite. Les préparatifs d’abord, puis la visite elle-même.
— Monsieur Sirik, le président Kennedy est mort il y a quatre ans.
Sirik eut un geste agacé de la main, comme si la mort d’un président américain était un détail protocolaire sans importance.
— La veuve, Saren. La veuve. Jacqueline Kennedy. Le Prince la reçoit en personne. C’est un événement diplomatique de premier ordre. Il faut que les photos soient… — il chercha le mot, leva les yeux au plafond comme s’il y était inscrit — … impeccables. Lumineuses. Joyeuses. Vous comprenez.
Saren comprenait. Impeccables, lumineuses, joyeuses. C’est-à-dire : ne photographiez pas les soldats aux carrefours, ne photographiez pas les mendiants devant le Phsar Thmey, ne photographiez pas les tracts du Front de Libération qu’on trouve parfois dans les caniveaux du quartier universitaire, ne photographiez pas les visages fermés des paysans qui viennent vendre leur riz à un prix qu’on leur impose. Photographiez les drapeaux, les fleurs, les sourires. Photographiez le Cambodge de la revue Kambuja — le Cambodge qui existe dans les pages glacées et dans les discours du Prince, le Cambodge lumineux et joyeux et impeccable.
— Bien, Monsieur Sirik.
Il sortit du bureau et marcha jusqu’au Royal.
L’hôtel était en effervescence. On repeignait les volets — un blanc de lait, immaculé —, on taillait les haies du jardin, on astiquait les cuivres de l’entrée principale, on lavait les carrelages noir et blanc à grande eau. Un menuisier réparait une balustrade de la terrasse. Deux jardiniers replantaient des frangipaniers dans les parterres de la cour intérieure, leurs racines nues enveloppées de toile de jute. Un électricien vérifiait les lustres du grand hall — des lustres en cristal de Bohème qui dataient de l’inauguration de 1929 et dont chaque pendeloque devait scintiller comme un diamant pour le soir de la réception.
Saren photographia tout.
Il photographia le menuisier penché sur sa balustrade, le rabat de lumière sur le bois neuf. Il photographia les jardiniers portant les frangipaniers comme des enfants, les racines pendantes, la terre qui tombait en mottes sèches. Il photographia l’électricien sur son échelle, les bras tendus vers les lustres, sa silhouette découpée dans la lumière de la verrière comme un personnage de vitrail. Il photographia les femmes de chambre qui secouaient les draps depuis les fenêtres des étages, les draps blancs qui gonflaient dans le vent comme des voiles de navire. Il photographia le cuisinier en chef, un Cambodgien formé à Paris, qui inspectait une livraison de langoustes vivantes apportées dans des caisses de glace depuis Kampot — les langoustes bleues du golfe de Siam, dont les antennes battaient l’air avec une indignation aristocratique.
Chaque photo était impeccable, lumineuse, joyeuse.
Et pourtant.
Il y avait les autres images — celles que le Nikon captait sans qu’on le lui demande, celles qui se glissaient dans les marges du cadre, dans les bords flous, dans les arrière-plans. Le soldat qui fumait au coin de la rue, appuyé contre un mur, son fusil M‑16 posé entre ses jambes comme une canne. Le moine qui regardait le cortège de préparatifs depuis le trottoir d’en face, immobile, les mains croisées, avec une expression que Saren ne parvenait pas à nommer — de la sérénité ? de la résignation ? de la pitié ? La pile de journaux Réalités Cambodgiennes dans le caniveau, trempée par l’eau de lavage, et dont le gros titre — quelque chose sur les opérations militaires dans le nord-est — fondait dans la boue comme un visage qui se dissout.
Saren photographia ces choses aussi, par réflexe, par instinct, par cette compulsion qu’ont les photographes de ne rien laisser passer, de tout retenir, comme si l’appareil était une forme de mémoire plus fiable que le cerveau. Il savait que ces images ne seraient jamais publiées dans Kambuja. Mais elles existeraient, quelque part, sur la pellicule, dans la chambre noire, dans les boîtes de négatifs qu’il rangeait sous son lit dans son studio du boulevard Mao Tsé-toung — un studio minuscule, une pièce unique au-dessus d’une pharmacie chinoise, avec un matelas au sol, une étagère de livres, et un coin aménagé en chambre noire derrière un rideau de plastique noir, avec ses bacs de révélateur, son agrandisseur Durst, et l’odeur âcre du fixateur qui imprégnait tout — les murs, les vêtements, la peau même de Saren, au point que ses amis disaient en riant qu’il sentait la photographie.
Ce jour-là, après avoir épuisé trois rouleaux de pellicule au Royal, Saren redescendit vers le fleuve. Le quai Sisowath, en fin d’après-midi, était un spectacle en soi. Les vendeurs de canne à sucre pressée, de brochettes de bœuf loc lac grillé au charbon, de beignets de taro, de glace pilée arrosée de sirop de palme, s’alignaient le long de la promenade. Les enfants couraient pieds nus entre les jambes des passants. Les cyclopousses attendaient le client, leurs conducteurs allongés dans les sièges, un journal sur le visage en guise de pare-soleil. Des couples marchaient bras dessus bras dessous — les filles en sarong et blouse blanche, les garçons en pantalon à pinces et chemise à col pelle à tarte, cette mode venue de France via les magazines que les étudiants se passaient sous le manteau.
Et le fleuve. Le Tonlé Sap, large, brun, indifférent. Avec ses pirogues de pêcheurs qui rentraient au crépuscule, leurs silhouettes noires sur l’eau dorée. Avec son odeur de vase et de jacinthe d’eau. Avec ses berges où les buffles venaient boire, enfoncés jusqu’au ventre, les yeux mi-clos, dans une béatitude animale que Saren trouvait plus sage que toute la philosophie de Sirik et de Malraux réunies.
Il photographia un pêcheur qui lançait son filet. Le geste — un mouvement circulaire du bras, ample, gracieux, le filet qui s’ouvrait dans l’air comme une méduse transparente avant de retomber sur l’eau avec un bruit de pluie — ce geste était si beau que Saren en prit six clichés, sachant qu’un seul, peut-être, aurait capté la chose exacte, ce centième de seconde où le filet était encore en l’air, ni tissu ni eau, suspendu entre deux états, et où la lumière du couchant traversait ses mailles et les transformait en réseau d’or.
Il rentra chez lui à la nuit tombée. Il ferma la porte, tira le rideau de plastique, alluma la lampe inactinique rouge. Le monde extérieur disparut. Il n’y avait plus que la lumière rouge, les bacs de chimie, le bruit de l’eau, et les images qui allaient naître.
Développer une pellicule est un acte de magie noire — on confie à l’obscurité ce qu’on a volé à la lumière, et l’obscurité, si on la traite avec les égards nécessaires, vous le rend transformé. Saren ouvrit le dos du Nikon, en sortit le rouleau de Kodak Tri‑X, le fit glisser sur la spirale de la cuve de développement avec cette délicatesse aveugle que ses doigts connaissaient par cœur. Il versa le révélateur — D‑76, dilué à un pour un, à vingt degrés —, enclencha le minuteur, et attendit.
Huit minutes. Le temps que l’argent noircisse là où la lumière l’avait frappé. Le temps que le visible devienne matière. Le temps que les choses vues dans la journée — le menuisier, les jardiniers, les langoustes bleues, le soldat au M‑16, le moine immobile, le pêcheur au filet d’or — prennent corps sur le film, inversées, spectrales, en négatif, comme un monde vu de l’autre côté du miroir.
Quand il suspendit les négatifs encore mouillés sur le fil qui traversait sa chambre noire, Saren les examina un par un, le film tenu devant la lampe rouge, plissant les yeux pour lire les images inversées — les blancs étaient noirs, les noirs étaient blancs, les visages étaient des masques fantomatiques flottant dans un espace irréel. Et sur l’un des négatifs — le dernier du rouleau, celui qu’il avait pris distraitement en quittant le Royal, en se retournant une dernière fois vers la façade — il vit quelque chose qu’il ne se souvenait pas avoir cadré.
Dans le jardin de l’hôtel, à l’ombre d’un frangipanier, une silhouette. Un homme, ou une femme — impossible à dire en négatif. Debout, immobile, le visage tourné non pas vers l’objectif mais vers l’intérieur de l’hôtel, vers les fenêtres du premier étage, avec une attention qui n’était ni celle d’un client ni celle d’un employé. Une attention d’une autre nature. Quelqu’un qui regardait le Royal comme on regarde un endroit dont on sait qu’on ne le reverra plus — ou qu’on reverra, mais changé, méconnaissable, devenu autre chose.
Saren décrocha le négatif, le posa à plat sur la tablette de l’agrandisseur, fit la mise au point. L’image grandit sur le papier blanc de l’easel. La silhouette se précisa — un homme, oui, jeune, en chemise sombre, les mains dans les poches. Le visage restait flou. La mise au point, à cette distance, ne permettait pas de lire les traits. Mais la posture — cette façon de se tenir, légèrement penchée en avant, les épaules basses, comme quelqu’un qui écoute quelque chose que les autres n’entendent pas — cette posture disait quelque chose que Saren ne comprenait pas encore.
Il tira l’épreuve, la mit à sécher, et l’oublia.
Plus tard, bien plus tard, quand Phnom Penh serait devenue une ville vide et que les photographies seraient tout ce qui resterait d’un monde englouti, Saren se souviendrait de cette image. De cette silhouette sans visage dans le jardin du Royal. Et il se demanderait si son appareil, ce jour-là, n’avait pas vu quelque chose qu’il avait refusé de voir — un présage, une ombre portée de l’avenir, la première fissure dans le verre poli du Cambodge de Sihanouk.
Mais ce soir-là, en octobre 1967, il ne pensa à rien de tel. Il éteignit la lampe rouge, rouvrit le rideau, s’allongea sur son matelas. Par la fenêtre ouverte montaient les bruits de la nuit : une moto au loin, un chien, la radio du pharmacien chinois d’en bas qui diffusait en sourdine une chanson de Sinn Sisamouth — Srolanh Srey Khmer, « J’aime les filles khmères » —, et Saren s’endormit avec la voix de Sisamouth dans les oreilles, cette voix de velours et de miel qui disait que le monde était beau, que les filles étaient belles, que le Cambodge était le plus doux des pays, et qu’il fallait dormir, dormir, car demain serait un jour merveilleux.
Chapitre 5 — La veille
Le premier novembre, Phnom Penh se réveilla avec un goût de fête dans la bouche.
C’était dans l’air — quelque chose de plus vif que d’habitude, une accélération du pouls de la ville, comme si les sept cent mille habitants de la capitale avaient tous rêvé la même chose et s’étaient levés avec la même impatience. Les vendeurs de soupe installèrent leurs marmites plus tôt que d’habitude sur les trottoirs du boulevard Monivong. Les balayeurs des rues — ces hommes et ces femmes fantômes qui nettoyaient la ville avant l’aube, pieds nus, armés de balais en nervures de cocotier — avaient été rejoints par des équipes supplémentaires dépêchées par la municipalité. On lavait les trottoirs à grande eau. On accrochait des guirlandes de fleurs aux lampadaires. Des drapeaux cambodgiens — bleu, rouge, bleu, avec la silhouette blanche d’Angkor Wat au centre — fleurissaient aux fenêtres et aux balcons, mêlés à des drapeaux américains dont la présence, dans cette ville qui avait rompu ses relations diplomatiques avec Washington deux ans plus tôt, avait quelque chose de légèrement surréaliste, comme un rêve de réconciliation exprimé en tissu.
Khem était au Royal depuis six heures du matin.
Il avait passé la nuit à peaufiner sa formule. Le cocktail était prêt — il le savait, il le sentait dans ses mains, dans le geste devenu fluide comme une coulée de soie avec lequel il versait la crème de fraise, le cognac, le champagne. Mais ce matin, un doute l’avait pris — non pas sur les proportions, qui étaient justes, mais sur le nom. Doumer avait suggéré « Le Cambodge » — un nom d’une platitude qui avait fait mal à Khem physiquement, comme une fausse note. Le sous-directeur français avait proposé « La Perle de l’Orient » — guère mieux. C’était le genre de noms que les Occidentaux donnaient aux choses asiatiques quand ils ne savaient pas quoi en dire, des noms de carte postale, des noms pour touristes.
Khem essuyait ses verres et réfléchissait.
Un cocktail doit porter le nom de ce qu’il est, pas de ce qu’on voudrait qu’il soit. Celui-ci était rose — rose crépuscule, rose chair, rose aurore. Il était doux mais avec une morsure cachée — le cognac sous la fraise, comme une question sous un sourire. Il était beau et un peu dangereux. Et il était fait pour une femme qui était belle et un peu dangereuse — une femme que le monde entier regardait, une femme qui charmait et qui troublait, une femme dont on ne savait jamais si le sourire était une invitation ou un congé.
Femme Fatale.
Le nom vint comme ça, en français, sans prévenir. Khem le tourna dans sa bouche comme il tournait le cocktail dans son verre — lentement, en le goûtant. Femme Fatale. C’était parfait. C’était impertinent, c’était élégant, c’était un peu insolent — tout ce que Khem, d’ordinaire, n’était pas. Mais un barman a le droit d’être insolent une fois dans sa vie, à condition que l’insolence soit juste.
Il inscrivit le nom sur un petit carton blanc, de sa plus belle écriture — une écriture ronde, appliquée, apprise chez les frères des Écoles chrétiennes de Saigon, quarante ans plus tôt.
Femme Fatale
Crème de fraise des bois, cognac, champagne
En hommage à Madame Jacqueline Kennedy
Il posa le carton sur le comptoir et le regarda comme on regarde un enfant qu’on vient de baptiser.
* * *
Botum n’avait pas dormi.
La dernière répétition avait duré jusqu’à minuit — Lok Kru Vong, impitoyable, avait fait recommencer la séquence du lotus sept fois, huit fois, neuf fois, jusqu’à ce que les douze danseuses se meuvent comme un seul corps, un seul souffle, un seul geste déployé en douze variations simultanées. Botum était rentrée chez elle épuisée, les pieds en sang — les ongles peints à la laque rouge craquelaient sous l’effort, les chevilles étaient gonflées —, mais incapable de dormir. Son corps vibrait encore de la danse. Elle avait l’impression que les gestes continuaient sans elle, que ses bras se soulevaient dans le noir, que ses doigts se renversaient, que son corps était devenu un instrument qui jouait tout seul.
Elle avait passé les heures de la nuit assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre — une chambre partagée avec trois autres danseuses dans les dépendances du Palais, un bâtiment bas aux murs de chaux qui donnait sur les jardins royaux. La nuit était chaude et parfumée. Le jasmin, le frangipanier, l’ylang-ylang mêlaient leurs exhalaisons en un cocktail olfactif si intense qu’il en devenait presque tangible, une matière qu’on pouvait toucher du bout des doigts. Au loin, les lumières de la ville dessinaient un horizon tremblant. Un gecko chantait sur le mur — tok-ké, tok-ké — avec la régularité d’un métronome.
Botum pensait à deux choses simultanément, et c’était peut-être là tout le problème.
Elle pensait au dîner du lendemain soir. Aux centaines de bougies qu’on allumerait dans la salle du Palais Chamkarmon. Au regard de l’Américaine posé sur elle — ce regard qu’elle ne connaissait pas encore mais qu’elle imaginait : un regard de femme qui a vu mourir un homme et qui continue de sourire, un regard blindé de grâce. Elle pensait à la tiare d’or qu’elle porterait, au sampot de soie brodée d’or et d’argent, au maquillage blanc qui effacerait son visage pour le remplacer par celui d’une déesse — sourcils peints en arc, lèvres rouges, regard impassible, le masque sacré de l’Apsara qui danse depuis huit siècles sur les murs d’Angkor et qui dansera encore quand tout le reste aura disparu.
Et elle pensait à Dara. À ses cheveux longs. À ses doigts sur les cordes de la guitare. À la façon dont il la regardait quand elle dansait chez Vantha — un regard qui n’avait rien de sacré, un regard d’homme, un regard qui disait : tu n’es pas une déesse, tu es un corps, et ton corps me plaît, et je voudrais que ton corps soit contre le mien, dans le noir, avec la musique autour de nous comme une couverture chaude.
Les deux musiques. Les deux Botum. La tiare et les cheveux libres. Le lotus et la guitare. Le temple et l’entrepôt de tôle. Il faudrait choisir, un jour. Ou peut-être pas. Peut-être que le Cambodge de 1967 était précisément ce lieu miraculeux où l’on pouvait être les deux à la fois — Apsara le soir et rock le matin, sacrée et profane, ancienne et neuve — et que cette double nature n’était pas une contradiction mais une richesse, la richesse même de ce pays qui dansait entre les siècles avec une grâce insensée.
Le soleil se leva sur les toits du Palais. Botum se leva aussi.
* * *
Desforges arriva au Royal à huit heures, son Solex pétaradant dans l’allée de gravier, au grand dam du portier en livrée qui fronça le nez devant l’engin mais n’osa rien dire — on ne disait rien à Desforges, parce que Desforges était le seul homme dans tout le Cambodge capable de faire chanter un Pleyel sous les tropiques, et que cela lui conférait une immunité diplomatique informelle.
Le Pleyel l’attendait. Desforges souleva la housse, ouvrit le couvercle, et frappa le la bémol.
La note dériva. Presque aussitôt. Comme si elle l’avait attendu pour recommencer son manège — cette oscillation paresseuse, ce battement sourd entre les deux cordes qui refusaient l’unisson, cette vibration fantôme qui transformait le la bémol en quelque chose d’indéterminé, de liminaire, une note entre deux notes, un son entre deux sons.
Desforges soupira. Il s’assit, posa ses grandes mains sur ses genoux, et regarda le piano comme on regarde un ami qui ment. Il connaissait cet instrument depuis quatorze ans. Il en connaissait chaque corde, chaque marteau, chaque cheville. Il savait que la table d’harmonie avait une micro-fissure dans l’angle inférieur droit — une cicatrice ancienne, antérieure à son arrivée, qui ne s’était jamais aggravée mais qu’il surveillait comme un médecin surveille une lésion bénigne. Il savait que les aigus avaient une brillance légèrement métallique, presque française, tandis que les graves avaient une rondeur germanique, comme si le piano avait deux âmes, l’une de Paris et l’autre de Vienne. Il savait tout cela, et pourtant ce la bémol le défiait.
Il sortit sa clef d’accord et travailla pendant deux heures. La lumière du matin traversait le salon et faisait danser des poussières d’or dans l’air — des particules de bois, de peau, de tissu, toute la matière invisible que l’hôtel sécrétait comme un corps sécrète de la chaleur. Les bruits de la préparation parvenaient jusqu’à lui, étouffés : des marteaux, des voix, le crissement d’une échelle qu’on déplace. Quelqu’un passa dans le hall en portant un arrangement floral gigantesque — orchidées, lotus, frangipaniers, une architecture de pétales qui embaumait sur cinq mètres.
À dix heures, Desforges obtint quelque chose d’approchant. Le la bémol tenait. Pas parfaitement — il y avait encore ce frémissement, ce soupçon de battement, comme un pouls très faible — mais assez pour que les oreilles ordinaires n’entendent rien. Seul Desforges entendait. Seul lui savait que le Pleyel du Royal, en ce premier novembre 1967, avait un la bémol qui n’était plus tout à fait un la bémol — qui était devenu une question posée au silence, une hésitation de la matière, une note qui cherchait sa place dans un monde qui, peut-être, commençait imperceptiblement à bouger sous ses pieds.
Il referma le couvercle, remit la housse, et alla s’asseoir à l’Elephant Bar.
— Khem. Un pastis, s’il vous plaît.
Khem le servit — le pastis jaune et trouble dans le verre épais, les glaçons qui craquaient, la carafe d’eau à côté. Desforges but une gorgée et sentit l’anis lui réchauffer la gorge.
— Il y a de l’agitation, dit-il.
— On attend quelqu’un, répondit Khem.
— Je sais. J’ai entendu. La dame américaine.
Khem ne répondit pas. Il essuyait un verre — le geste éternel, le poignet souple, le cristal qui tournait dans le torchon comme un globe dans son axe. Puis il dit, sans lever les yeux :
— J’ai trouvé le nom du cocktail.
— Ah ?
— Femme Fatale.
Desforges reposa son verre de pastis. Il regarda Khem — ce visage impassible, ces yeux plissés, cette bouche qui ne souriait presque jamais mais dont les coins, en ce moment, tremblaient imperceptiblement, comme les cordes du la bémol.
— C’est bien, dit-il. C’est très bien.
Ils ne dirent rien de plus. Mais quelque chose passa entre eux — le même courant silencieux que celui qui avait passé entre Khem et Botum dans le couloir, quelques jours plus tôt. Une reconnaissance. Celle de deux hommes qui travaillent avec leurs mains et qui savent que les mains, parfois, comprennent des choses que la tête refuse de savoir.
* * *
Saren arriva au Royal à midi, chargé de son matériel — le Nikon, trois objectifs, un trépied léger, un sac de pellicules Kodak Plus‑X et Tri‑X, un posemètre Sekonic. Il avait rendez-vous avec Doumer pour un repérage des lieux — la direction voulait savoir où placer le photographe officiel lors de la réception du lendemain, quels angles seraient les plus flatteurs, quels arrière-plans on verrait derrière les visages souriants.
Doumer le fit attendre vingt minutes dans le hall — une démonstration de hiérarchie que Saren encaissa avec la patience des gens qui savent que leur talent est leur meilleure vengeance. Il photographia le hall en attendant. La verrière Art déco, vue d’en bas, avec ses motifs de lotus et de naga qui projetaient des ombres colorées sur le sol de marbre. L’escalier de teck, monumental, dont la rampe avait été polie par des milliers de mains au fil des décennies — des mains de rois, de diplomates, de journalistes, de touristes, de fugitifs — et qui luisait comme du miel sombre. Les bagagistes en livrée blanche, droits comme des soldats, qui attendaient des bagages qui n’arrivaient pas encore.
Puis Doumer apparut, transpirant, parfumé, avec sa jovialité de circonstance.
— Ah, Saren. Venez, venez. On va faire le tour.
Ils firent le tour. Le Restaurant Le Royal, avec ses plafonds peints à la main — des scènes de la mythologie khmère, des Apsaras et des Garudas, exécutées par un artiste dont personne ne se souvenait du nom mais dont le travail avait survécu aux décennies avec une fraîcheur intacte. Les jardins tropicaux, avec les deux piscines inspirées de celles du Palais Royal — des bassins rectangulaires bordés de pierres blanches, dans lesquels l’eau turquoise reflétait les frangipaniers et le ciel. Les couloirs des étages, avec leurs carrelages géométriques et leurs portes en teck massif numérotées en chiffres d’or. Et la suite Kennedy — la plus grande de l’hôtel, au premier étage, avec vue sur le jardin et les palmiers royaux, une suite qu’on avait meublée de meubles khmers anciens, de soieries, de vases en porcelaine bleu et blanc et d’un lit à baldaquin dont les rideaux de mousseline blanche évoquaient un nuage suspendu dans une chambre.
Saren photographia chaque pièce. Il travaillait vite, efficacement, avec ce mélange de technicité et d’instinct qui était sa marque — il mesurait la lumière, ajustait le diaphragme, choisissait l’angle, et déclenchait au moment exact où la composition se mettait en place, où les lignes convergeaient, où l’espace disait quelque chose.
Mais dans la suite Kennedy, il s’arrêta.
C’était la lumière. Elle entrait par les persiennes à demi fermées et tombait sur le lit en bandes obliques, dorées, qui striaient la mousseline blanche comme les barreaux d’une cage — ou comme les lignes d’une portée musicale vide, en attente de notes. L’air sentait l’encaustique, le bois de santal et, très faiblement, le jasmin qui montait du jardin. Il y avait un silence particulier dans cette chambre — non pas l’absence de bruit, mais une qualité de silence, un silence préparé, tendu, comme celui d’une scène de théâtre juste avant que le rideau ne se lève.
Saren prit une seule photo.
La lumière sur le lit vide. Les bandes d’or sur la mousseline blanche. La chambre en attente de celle qui allait l’habiter. C’était une image que Kambuja ne publierait probablement pas — trop abstraite, trop silencieuse, pas assez « impeccable, lumineuse, joyeuse ». Mais c’était, Saren le sentait, la vraie image de cette journée — le portrait d’une absence, la photographie d’un moment qui n’avait pas encore eu lieu.
* * *
Le soir tomba sur Phnom Penh comme un voile de soie — lentement, cette fois, contrairement aux soirs habituels où la nuit tombe comme une guillotine. Ce soir-là, le crépuscule s’attarda. Le ciel passa par toutes les nuances du spectre — or, cuivre, rose, mauve, violet, bleu de nuit — et chaque couleur dura un peu plus longtemps que d’habitude, comme si le jour, lui aussi, savait que quelque chose allait arriver et voulait en profiter.
Les quatre, chacun de son côté, virent le même crépuscule.
Khem le vit depuis la terrasse de l’Elephant Bar, où il servait un dernier gin tonic à un diplomate français qui parlait trop fort de Sihanouk et pas assez bas de Lon Nol. Il posa le verre, regarda le ciel, et pensa : demain.
Botum le vit depuis les jardins du Palais, où elle faisait ses étirements du soir, les pieds dans l’herbe humide, le corps endolori et prêt. La lumière mauve enveloppait les tours du Palais et les faisait briller comme des bijoux. Elle pensa à la danse. Elle pensa à Dara. Elle pensa aux deux et ne choisit pas.
Desforges le vit depuis sa véranda de la rue Pasteur, son verre de pastis à la main, son chat — un matou roux récupéré derrière le Phsar Thmey — ronronnant sur ses genoux. Il pensa au la bémol. Il pensa que les crépuscules de Phnom Penh étaient les plus longs du monde, et que c’était pour ça qu’il n’était jamais reparti.
Saren le vit depuis le quai Sisowath, où il avait marché après avoir quitté le Royal. Il ne photographia pas le crépuscule — certaines choses sont au-delà de la photographie, certaines lumières refusent d’être capturées, et ce soir-là la lumière de Phnom Penh était de celles-là : trop belle, trop vaste, trop chargée de tout ce qu’elle éclairait et de tout ce qu’elle allait bientôt cesser d’éclairer.
Il rangea son Nikon dans son sac et regarda, simplement, avec ses yeux.
Le fleuve coulait. Les pirogues rentraient. Les lampes à huile s’allumaient sur les étals du quai, une par une, comme des étoiles tombées sur la terre. Un enfant courait avec un cerf-volant en papier de soie rouge qui montait dans le ciel violet avec une lenteur de rêve. La radio d’un café jouait Sisamouth — encore et toujours Sisamouth, sa voix de velours, sa voix de miel, sa voix qui était la bande-son de cette ville et de cette époque et qui le serait pour toujours, même quand la voix se serait tue, même quand l’homme aurait disparu, même quand les bandes magnétiques auraient été brûlées et les disques brisés, la voix resterait, quelque part, dans l’air de Phnom Penh, dans la mémoire de l’eau, dans le frémissement des frangipaniers.
La nuit vint. La ville s’alluma. Et le Royal, au bout de son allée de palmiers, brillait de toutes ses fenêtres comme un navire blanc ancré dans la nuit tropicale, prêt pour le voyage, ne sachant pas — mais qui sait jamais ? — vers quel rivage la marée l’emporterait.
Demain, Jacqueline Kennedy arriverait.
Demain, un cocktail porterait un nom.
Demain, un la bémol tiendrait, ou ne tiendrait pas.
Demain, des photos seraient prises, dont certaines ne seraient développées que des années plus tard, dans d’autres chambres noires, sous d’autres lumières rouges, par des mains qui trembleraient.
Demain, une danseuse offrirait un lotus au ciel, devant les yeux d’une femme qui avait vu mourir le monde et qui continuait de sourire.
Mais ce soir — ce soir, Phnom Penh était parfaite. Ce soir, le Cambodge tenait tout entier dans un crépuscule, dans une chanson à la radio, dans l’odeur du jasmin et du poisson grillé, dans le rire des enfants et le clapotis du fleuve, dans le geste d’un barman posant un verre sur un comptoir de teck, dans la courbe d’un doigt de danseuse, dans la vibration d’une corde de piano, dans le déclic d’un obturateur.
Ce soir, tout était là. Tout était vivant. Tout respirait.
Les grenouilles chantaient dans les jardins du Royal.


