Le galant de nuit — Chapitres 6 et 7

Publié le 01 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Le galant
de nuit

Le galant de nuit

Chapitres 6 et 7

Chapitre 6 — La nouba

Mercredi 27 — Jeudi 28 février 2019

Les jours prirent un rythme.

C’était le propre des amours clandestines — elles inventent leurs propres horaires, leurs propres rituels, leur propre liturgie. Et comme toute liturgie, celle-ci reposait sur la répétition : les mêmes gestes, les mêmes lieux, les mêmes heures, qui par leur récurrence acquéraient la densité d’une tradition.

Le matin, Naïm travaillait à la Bibliothèque nationale. Les manuscrits de la Rahmaniyya révélaient des trésors — un commentaire inédit du Kitâb al-Tajalliyât d’Ibn Arabi, copié au dix-neuvième siècle par un cheikh de Kabylie dont personne n’avait jamais entendu parler. Farida rayonnait. Elle apportait les cartons avec la fierté d’une mère qui présente ses enfants, et chaque nouveau document était l’occasion d’un petit cours d’histoire — celui-ci vient de la zaouïa de Sidi Abderrahmane, celui-là a été sauvé d’un incendie pendant la guerre d’indépendance, cet autre a été confisqué par l’armée française et restitué en 1968.

Naïm photographiait, transcrivait, annotait. Mais son esprit était ailleurs. Dans les marges de ses notes, des mots apparaissaient qui n’avaient rien à voir avec la recherche — piscine, cheveux, grenade, peau. Des fragments de Nesrine qui s’infiltraient dans le travail comme l’eau s’infiltre dans la pierre.

À midi, il mangeait seul dans un restaurant du centre-ville. Une gargote sans enseigne, rue Ben M’hidi, où on servait une rechta — ces pâtes faites main, fines comme des fils de soie, nappées d’une sauce au poulet, aux pois chiches et aux navets, parfumée à la cannelle et au poivre noir. Le goût était d’une complexité qui tenait de la musique — chaque bouchée révélait une note différente, un accord inattendu. L’Algérie se mangeait comme elle se chantait — par couches, par strates, par superpositions.

L’après-midi, la piscine. Nesrine arrivait vers quatorze heures, nageait, s’asseyait au bord du bassin. Ils parlaient. De tout et de rien — de la ville, de la musique, des enfants qu’elle n’avait pas eus, du fils qu’il avait, de la chaleur, du jasmin, des chats errants qui peuplaient les jardins de l’hôtel et que Mounir, le serveur, nourrissait en cachette avec les restes du buffet.

Puis elle répétait dans le salon du quatrième. Il écoutait. Et le soir — le soir, la chambre 714.

*   *   *

Le mercredi, quelque chose changea.

Ils étaient dans la chambre, après l’amour, dans cette heure suspendue où les corps se reposent et où les mots reviennent. Nesrine était allongée sur le ventre, le visage tourné vers le balcon, les cheveux en vrac sur le drap. Naïm traçait du doigt une ligne invisible sur son dos — la colonne vertébrale, les omoplates, la chute des reins.

— Chante-moi quelque chose, dit-il.

Elle tourna la tête. Le regarda avec cette expression qu’elle avait parfois — amusée et grave à la fois, comme si chaque phrase de Naïm était une pièce de monnaie qu’elle examinait des deux côtés avant de la mettre dans sa poche.

— Tu me demandes de chanter dans un lit ?

— Oui.

— Les chanteuses ne chantent pas dans les lits. Elles chantent sur scène.

— Les soufis chantent partout. Le dhikr n’a pas besoin de scène.

Elle sourit. Enfouit son visage dans l’oreiller un instant, comme pour y puiser quelque chose. Puis elle se redressa, s’assit en tailleur sur le lit, le drap remonté sur ses cuisses, et elle chanta.

Pas une nouba. Pas un muwashshah savant. Elle chanta un hawzi — un poème d’amour populaire, en arabe algérien cette fois, pas en arabe classique. Un poème que toutes les femmes algériennes connaissent, un poème de noces et de nuits, un poème qu’on chante dans les patios à la lumière des bougies quand les hommes sont partis et que les femmes restent entre elles.

Yâ l‑ghâli yâ l‑ghâli

Toi le précieux, toi le précieux

Qalbî m’âk râhi

Mon cœur est avec toi, là-bas

Sa voix, dans l’intimité de la chambre, était différente de sa voix de concertiste. Plus petite, plus nue, sans la projection ni la puissance qu’exigeait la scène. Une voix de chambre, au sens musical du terme — une voix pour les espaces clos, pour les secrets, pour les confidences. Le son ne remplissait pas la pièce, il la caressait.

Naïm écoutait, le dos contre la tête de lit, les yeux fermés. Les mots du hawzi étaient simples — toi le précieux, mon cœur est avec toi — mais dans la voix de Nesrine, ils acquéraient une profondeur qui dépassait leur sens littéral. Ce n’était pas un poème d’amour adressé à un amant — ou pas seulement. C’était un poème adressé à l’Algérie, à l’absence, à tout ce qui est précieux et lointain, à tout ce qu’on aime sans pouvoir le toucher.

Quand elle se tut, le silence était d’une qualité particulière — le silence qui suit un aveu.

— C’était quoi ? demanda-t-il.

— Un hawzi. Ma mère le chantait. Et la mère de ma mère. C’est un chant de femmes.

— C’est un chant d’amour.

— C’est un chant de femmes. C’est pareil.

Il ouvrit les yeux. Elle le regardait avec une intensité qui le traversa — pas le regard de la chanteuse sur scène, le regard d’une femme nue dans un lit, qui vient de chanter pour un homme un chant que sa grand-mère chantait, et qui sait que ce geste-là est plus intime que tout ce qu’ils avaient fait avec leurs corps.

— Nesrine, dit-il.

— Oui.

— Je voudrais écrire sur toi.

— Sur moi ?

— Sur ta voix. Sur ce que ta voix fait avec les textes soufis. Sur la continuité entre la musique andalouse et la mystique — le même répertoire, le même vocabulaire, la même extase. Toi, tu es la preuve vivante de ce que j’essaie de démontrer dans mes livres — que l’amour profane et l’amour sacré ne sont pas deux choses différentes. Qu’ils sont le même geste.

Elle se leva. Marcha jusqu’au balcon, nue. Le vent de mer plaqua ses cheveux en arrière. Sa silhouette se découpait dans la lumière bleutée de la ville — les épaules, la courbe du dos, les hanches, les jambes longues. Une statue vivante, une caryatide de chair et de souffle.

— Tu veux m’étudier, dit-elle, le dos tourné.

— Non. Je veux te comprendre.

— C’est la même chose. Tu veux me mettre dans un livre. Me transformer en objet de connaissance. C’est ce que font les universitaires — ils aiment les choses et ils les classent. Ils les classent et ils les tuent.

— Ce n’est pas ce que je veux.

— Alors qu’est-ce que tu veux ?

Elle se retourna. Son visage, dans le contre-jour, était illisible.

— Je veux rester, dit-il.

Le mot sortit avant qu’il puisse le retenir. Rester. Pas écrire, pas comprendre, pas étudier. Rester. À Alger, dans cette chambre, près de cette femme, dans ce pays qui se soulevait comme une mer.

— Tu ne peux pas rester, dit Nesrine. Tu as un fils à Paris. Tu as des cours à donner. Tu as une vie.

— J’ai une vie qui n’en est pas une. J’ai un appartement avec des livres et un lit vide. J’ai un métier qui consiste à expliquer l’extase à des gens qui consultent leur téléphone. J’ai un ex-femme qui me tolère et un fils qui me demande si j’ai vu des chameaux.

— Et tu voudrais tout quitter pour une chanteuse mariée qui te chante des hawzi dans un lit d’hôtel ?

— Oui.

Elle rit. Un rire bref, presque dur, qui n’était pas de la moquerie — c’était de la stupeur. La stupeur devant quelqu’un qui dit la vérité sans calcul, sans filet, sans la moindre conscience du ridicule.

— Tu es fou, dit-elle.

— Ibn Arabi dit que la folie est le premier degré de la sagesse.

— Ibn Arabi est mort depuis huit siècles. Et il n’a jamais eu à expliquer à un mari pétrolier pourquoi un universitaire parisien dort dans le lit de sa femme.

Elle revint vers le lit. S’assit au bord, le dos droit, les mains sur les genoux. Son visage avait changé — la colère, ou ce qui y ressemblait, avait laissé place à quelque chose de plus tendre, de plus vulnérable.

— Naïm. Ce qu’on vit est beau. C’est beau parce que c’est provisoire. Parce que c’est une parenthèse. Parce que dehors il y a le Hirak et la révolution et la folie et la joie, et que tout ça va finir, et nous aussi on va finir, et c’est justement parce que ça finit que c’est beau. Tu comprends ? C’est la même chose que le fanâ’ — l’extase n’est pas un état permanent. C’est un éclair. Si tu essaies de le retenir, tu le détruis.

Il ne répondit pas. Elle avait raison. Encore une fois. Elle avait la sagesse des femmes qui ont appris à vivre avec les limites — les limites du corps, les limites du pays, les limites de l’amour. Lui, il ne connaissait que l’absolu des textes.

— D’accord, dit-il. Une parenthèse.

— Une parenthèse.

Mais quand elle l’embrassa, le baiser n’avait rien d’une parenthèse. Il avait la profondeur et la densité d’un texte qui se sait définitif.

*   *   *

Le jeudi, le concert.

La salle Ibn Khaldoun était pleine. Huit cents personnes — des mélomanes, des vieux messieurs en costume qui connaissaient chaque note de chaque nouba par cœur, des jeunes femmes en hijab et baskets qui filmaient avec leur téléphone, des diplomates étrangers invités par le ministère de la Culture, des journalistes. L’air était chargé d’attente et de parfum — les Algéroises s’étaient parées pour l’occasion, et les fragrances se mêlaient en un nuage épais, ambré, capiteux.

Naïm était assis au septième rang, une place que Nesrine lui avait réservée par l’intermédiaire de l’oudiste. Il portait le seul costume qu’il avait emporté — un complet gris anthracite, une chemise blanche, pas de cravate. Il se sentait gauche, trop habillé, trop français. Autour de lui, les gens parlaient en arabe algérien, cette langue rapide, syncopée, truculente, truffée de mots français détournés, de formules ottomanes fossilisées et d’expressions berbères — une langue qui était elle-même une musique, un muwashshah populaire.

Les lumières baissèrent.

L’orchestre prit place sur la scène — six musiciens, assis en demi-cercle : l’oudiste que Naïm connaissait, un joueur de rabâb (cette vièle à archet dont le son grinçant et mélancolique est l’âme de la musique andalouse), un joueur de qânûn (la cithare à cordes pincées, dont le son cristallin tombe comme de la pluie), le joueur de derbouka, un flûtiste (nay, le roseau percé, le même instrument que les soufis utilisent dans le samâ’), et un joueur de mandoline (car la çanaa algéroise, contrairement au malouf de Constantine ou de Tlemcen, avait intégré la mandoline napolitaine, héritage de la présence italienne en Méditerranée — encore Moretti, encore l’Italie, encore ces fils invisibles qui reliaient les mondes).

Puis Nesrine entra.

Elle portait un karakou — le costume traditionnel algérois, une veste de velours brodée de fils d’or, cintrée à la taille, sur un pantalon de satin crème. Les broderies représentaient des arabesques florales — des roses, des jasmins, des feuilles d’acanthe — en un enchevêtrement si dense que le velours disparaissait presque sous l’or. Ses cheveux étaient libres, peignés en arrière, les boucles domptées juste assez pour former un halo ordonné autour de son visage. Un khôl sombre soulignait ses yeux. À ses oreilles, des pendentifs en or filigrane oscillaient à chaque mouvement de tête.

Elle était méconnaissable. Non — elle était la même, mais révélée. Comme un manuscrit dont on aurait retiré la reliure ordinaire pour montrer l’enluminure. La femme de la piscine, la femme en paréo et en lunettes de soleil, la femme nue dans la chambre 714 — c’était la même femme, mais habillée de sa voix, de son art, de cinq siècles de tradition musicale.

La salle applaudit. Nesrine inclina la tête — un geste bref, modeste, qui contrastait avec la splendeur du karakou. Elle prit place sur un fauteuil au centre du demi-cercle, le micro devant elle, un verre d’eau à portée de main.

L’oudiste joua le prélude. Les premières notes du mode dhîl — la mélancolie — s’élevèrent dans la salle, et le silence se fit, total, massif, un silence de huit cents personnes qui retiennent leur souffle.

Nesrine chanta.

Naïm avait entendu sa voix dans le salon de répétition, dans la chambre, au bord de la piscine. Mais ici, amplifiée par la salle, portée par l’orchestre, soutenue par l’attente fervente du public, la voix devenait autre chose. Elle devenait un phénomène collectif — quelque chose qui ne lui appartenait plus, qui appartenait à tous ceux qui l’écoutaient, qui les reliait les uns aux autres par un fil invisible, comme le dhikr reliait les hommes de la zaouïa.

Le programme commença par la nouba en mode dhîl. Le msaddar, lent et grave — la voix de Nesrine qui posait les fondations, qui installait la tonalité, qui déroulait le poème avec une patience de tisserande. Puis le btâyhî, un peu plus rapide, les ornementations qui se multipliaient, les mélismes qui enveloppaient les mots comme des lianes autour d’un tronc. Puis le draj, puis le insiraf, de plus en plus vite, de plus en plus dense, le rythme qui s’accélérait, la derbouka qui martelait, le nay qui gémissait, les cordes du qânûn qui crépitaient — et au sommet, le khlâs, le mouvement final, celui où la voix de Nesrine monta dans un aigu vertigineux, tenu, vibrant, un son qui semblait ne jamais devoir finir, un fil de soie lancé vers le ciel, et la salle entière suspendue à ce fil, huit cents poitrines qui retenaient l’air, et puis la note qui retomba, doucement, comme un oiseau qui se pose, et le silence, et l’explosion d’applaudissements.

Naïm applaudissait aussi, les mains en feu, les yeux brûlants. L’homme assis à côté de lui — un vieux monsieur en costume gris, les mains nouées par l’arthrite — pleurait en silence, les larmes coulant dans les rides de son visage sans qu’il songe à les essuyer.

La deuxième nouba fut en mode zîdân — l’amour. Les textes étaient ceux que Naïm connaissait par cœur, les muwashshah andalous qu’il avait traduits, annotés, commentés. Mais dans la voix de Nesrine, devant cette salle pleine, dans cette ville qui se soulevait, les mots acquéraient une dimension qu’aucune traduction ne pouvait rendre. Quand elle chantait l’amour m’a frappé et je n’ai pas de bouclier, ce n’était pas une métaphore — c’était un récit de guerre. Quand elle chantait ô toi qui ignores ce que l’amour a fait de moi, elle ne parlait pas d’un amant — elle parlait d’un pays, d’une histoire, d’une blessure qui ne cicatrise pas.

La troisième nouba, en mode raml al-mâya, fut la plus étrange. Ce mode ancien, le plus mystérieux du répertoire andalou, avait quelque chose de liquide, de mouvant, d’insaisissable — les intervalles étaient inhabituels, les ornementations imprévisibles, et la voix de Nesrine y évoluait comme un poisson dans l’eau sombre, apparaissant et disparaissant, tangible puis fantomatique. Le texte parlait de la nuit, de la solitude, du voyage — un voyageur qui marche dans le désert et qui voit, au loin, une lumière qui pourrait être un mirage ou une oasis.

Quand le concert s’acheva, la salle se leva. Ovation debout. Nesrine salua, encore et encore, les mains jointes, le visage luisant de sueur, le karakou froissé par deux heures de musique. Les spectateurs criaient brava, Allah y barek — Dieu te bénisse — et certains lançaient du jasmin sur la scène, des brins de jasmin cueillis dans les jardins, qui tombaient comme une pluie blanche sur le velours et l’or.

Naïm ne bougea pas de son siège. Il attendit que la salle se vide. Quand il ne resta plus que les techniciens qui démontaient le matériel et les musiciens qui rangeaient leurs instruments, il se leva et se dirigea vers les coulisses.

Il la trouva dans une petite loge, assise devant un miroir, en train de retirer ses boucles d’oreilles. Le karakou était posé sur un cintre. Elle portait un tee-shirt gris et un pantalon de lin, les pieds nus, le khôl un peu coulé sous les yeux. Elle le vit dans le miroir et sourit.

— Alors ? dit-elle.

— Je n’ai pas les mots.

— Toi ? Pas de mots ? L’homme qui a écrit trois cents pages sur la sémantique de l’extase chez Ibn Arabi ?

— Oui. Cet homme-là n’a pas les mots.

Elle se retourna sur son tabouret. Le regarda. Et il vit, dans ses yeux fatigués, brillants, cernés par le khôl, quelque chose qu’il n’avait pas vu avant — pas de la fierté, pas de la satisfaction d’artiste. De la gratitude. La gratitude d’être vue — pas admirée, pas célébrée, vue. Vue par quelqu’un qui comprenait ce qu’elle faisait avec sa voix, qui savait lire les textes qu’elle chantait, qui entendait les couches de sens sous la mélodie.

— Viens, dit-elle. On rentre à l’hôtel.

*   *   *

Ils prirent un taxi ensemble. La nuit d’Alger défilait par les vitres — les réverbères, les enseignes, les terrasses de café encore ouvertes, les groupes de jeunes qui traînaient aux carrefours en commentant les dernières vidéos du Hirak sur leurs téléphones. Le chauffeur de taxi écoutait la radio — un débat politique, des voix excitées qui parlaient du vendredi à venir, du cinquième mandat que Bouteflika voulait s’accorder, de la colère qui montait.

— Vendredi, dit Nesrine à voix basse, pour que le chauffeur n’entende pas. Vendredi, ce sera énorme.

— Tu descendras ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Le taxi montait vers l’Aurassi, les phares éclairant les virages serrés du boulevard Frantz Fanon. Les jardins de l’hôtel apparurent, ponctués de lanternes.

— Peut-être, dit-elle. Si tu descends avec moi.

Le taxi s’arrêta devant l’entrée de l’hôtel. Naïm paya. Ils entrèrent dans le lobby, côte à côte, pas trop près — la distance de deux personnes qui se connaissent mais ne s’affichent pas, cette chorégraphie invisible des amants clandestins. Le réceptionniste de nuit leva les yeux, les baissa.

Dans l’ascenseur, seuls, elle prit sa main. Septième étage. Couloir. Chambre 714.

Cette nuit-là, ils ne firent pas l’amour tout de suite. Ils restèrent longtemps sur le balcon, assis par terre, adossés à la balustrade, les jambes allongées sur les dalles. La nuit était douce. Le jasmin montait en bouffées épaisses, presque sirupeuses. Des avions clignotaient dans le ciel, en route vers Marseille, vers Paris, vers Istanbul — ces lignes aériennes qui reliaient Alger au monde et qui, pendant la décennie noire, avaient été interrompues une par une, isolant le pays dans sa propre terreur.

— Ma grand-mère, dit Nesrine, avait un jardin à Blida. La ville des roses. Toute l’année, il y avait des fleurs — des roses, du jasmin, des orangers. Pendant la décennie noire, le jardin a continué de fleurir. Les bombes tombaient, les gens mouraient, et le jasmin fleurissait. Ma grand-mère disait : les fleurs ne connaissent pas la politique

— C’est vrai, dit Naïm. Les soufis disent la même chose — la beauté est la preuve que Dieu n’a pas abandonné le monde

— Ma grand-mère n’avait pas besoin des soufis pour savoir ça. Elle avait son jardin.

Ils rirent. Un rire doux, complice, le rire des gens qui commencent à se connaître — pas seulement leurs corps, pas seulement leurs histoires, mais leur rythme, leur humour, la fréquence exacte de leur ironie.

Puis ils rentrèrent dans la chambre, et cette fois ils firent l’amour avec une lenteur qui n’était plus de la découverte mais de la connaissance — le btâyhî après le msaddar, le deuxième mouvement, celui qui sait où il va parce que le premier a posé le chemin. Les gestes étaient plus sûrs, les souffles mieux accordés, et quand Nesrine chanta — un murmure, un filet de voix, quelques mots du hawzi qu’elle lui avait chanté la veille — Naïm sut que ce moment-là, cet instant précis où l’amour et la musique et le jasmin et la nuit d’Alger se confondaient en une seule chose, était ce qu’Ibn Arabi avait cherché toute sa vie à décrire, et qu’aucun livre ne décrirait jamais.

*   *   *

À minuit, le téléphone de Nesrine vibra sur la table de nuit.

Sofiane.

Elle décrocha. Naïm se leva, sortit sur le balcon, ferma la porte vitrée derrière lui. Il n’entendit pas les mots — juste le son de sa voix, assourdi par la vitre, un son neutre, poli, le son d’une femme qui parle à son mari. Quelques minutes. Puis le silence.

Nesrine ouvrit la porte du balcon.

— Il arrive demain soir. Un jour plus tôt que prévu.

Naïm hocha la tête. Il regardait la baie. Un cargo glissait sur l’eau noire, ses lumières reflétées en colonnes tremblantes.

— D’accord, dit-il.

— Demain, c’est notre dernier jour.

— Je sais.

— Vendredi, il sera là. Et vendredi, c’est le Hirak.

— Je sais.

Elle s’approcha de lui. Posa sa tête sur son épaule. Ses cheveux, défaits, lui chatouillaient le cou. L’odeur du jasmin et l’odeur de sa peau se mêlaient en un parfum unique, inoubliable, que Naïm sut à cet instant qu’il chercherait pour le reste de sa vie dans chaque jardin, dans chaque rue, dans chaque chambre d’hôtel du monde, sans jamais le retrouver.

— Naïm, dit-elle. Vendredi, je descendrai dans la rue.

— Avec Sofiane ?

— Non. Avec toi.

Le mot tomba dans la nuit comme un jasmin sur une scène. Blanc, léger, parfumé. Irréversible.

Chapitre 7 — Le deuxième vendredi

Vendredi 1er mars 2019

Le matin se leva sur la baie comme un rideau qu’on tire lentement.

Naïm était debout à six heures. Il n’avait presque pas dormi — non pas à cause de l’angoisse, mais à cause d’une excitation étrange, lumineuse, qui ressemblait à la fièvre sans en être une. Il avait passé la nuit seul dans la chambre 714 — Nesrine était rentrée chez elle la veille, préparer l’appartement pour le retour de Sofiane. En la quittant dans le lobby, ils ne s’étaient pas embrassés. Elle avait dit demain, devant l’hôtel, à dix heures, et elle était partie dans la nuit.

Il prit une douche longue, brûlante. S’habilla simplement — un jean, un tee-shirt blanc, des baskets. Pas de costume, pas de chemise, pas de livre dans le sac. Aujourd’hui il ne serait pas l’universitaire. Il ne serait pas le chercheur, le spécialiste, l’homme au Moleskine. Il serait un homme dans une foule, un corps parmi les corps, un Algérien parmi les Algériens.

Il descendit prendre le petit-déjeuner dans la salle du restaurant. Le buffet était le même que d’habitude — les viennoiseries, les œufs, le café, le pain rond — mais l’atmosphère avait changé. Les serveurs chuchotaient entre eux. Le réceptionniste consultait son téléphone avec une fréquence inhabituelle. L’hôtel tout entier semblait vibrer d’une tension souterraine, comme un instrument dont on aurait trop tendu les cordes.

Par la baie vitrée, Naïm vit la ville. Alger la Blanche, étagée sur ses collines, descendant vers la mer en cascades de terrasses et de minarets. La lumière du matin était pure, lavée, sans l’épaisseur de la chaleur qui viendrait plus tard. Et dans les rues, déjà, des silhouettes se mettaient en mouvement — des gens qui marchaient dans la même direction, vers le centre, vers la Grande Poste, vers la Place Audin, vers les artères principales. Des drapeaux algériens apparaissaient aux balcons, aux fenêtres, aux rétroviseurs des voitures. Le vert et le blanc et le rouge du croissant — partout, comme une floraison spontanée.

À neuf heures, il sortit de l’hôtel. L’air du matin avait cette fraîcheur vivifiante des matins méditerranéens de fin d’hiver — le soleil chauffait déjà mais l’ombre restait fraîche, et la brise de mer apportait une odeur d’iode et d’algues qui se mêlait au jasmin des jardins. Les buissons de l’Aurassi étaient en pleine floraison — le galant de nuit, qui avait donné tout son parfum pendant la nuit, refermait lentement ses pétales dans la lumière du jour, comme un amant qui se rhabille au matin.

Il attendit devant l’entrée de l’hôtel, debout sur le trottoir du boulevard Frantz Fanon, les mains dans les poches. Le trafic était plus dense que d’habitude — des voitures klaxonnaient, des bus passaient bondés, des taxis refusaient des courses. La ville convergeait vers son propre centre comme un cœur qui se contracte.

À dix heures, un taxi s’arrêta. Nesrine en descendit.

Elle portait un jean, des baskets blanches, un blouson en cuir brun sur un tee-shirt clair. Les cheveux libres, les boucles soulevées par le vent. Pas de maquillage. Pas de bijoux. Pas de karakou, pas de velours, pas d’or. Elle était la femme de la piscine — celle que personne ne reconnaissait.

— Bonjour, dit-elle.

— Bonjour.

— Tu es prêt ?

— Je suis prêt.

Elle sourit. Le vrai sourire, celui de la fossette. Et dans ses yeux, quelque chose que Naïm n’avait pas vu avant — de la joie. Pas du bonheur, pas de la satisfaction — de la joie. Cette joie brute, enfantine, animale, qui précède les grandes choses, qui dit je suis vivante et le monde est immense et aujourd’hui tout est possible

Ils descendirent vers le centre-ville à pied.

*   *   *

Ce qu’ils virent, en descendant du Plateau des Tagarins vers la rue Didouche Mourad, aucun mot ne pouvait le contenir.

La ville était devenue une marée.

Des centaines de milliers de personnes — peut-être un million, peut-être plus, les estimations varieraient pendant des semaines — remplissaient les rues d’Alger d’un bord à l’autre, comme un fleuve qui aurait débordé de son lit et inondé la ville entière. Des rues que Naïm avait parcourues en taxi quelques jours plus tôt, à moitié vides, traversées par des chats et des motos, étaient maintenant des fleuves humains, des torrents de visages, de drapeaux, de voix.

Et ces voix. Ces voix.

Elles chantaient. Pas les chants de guerre, pas les slogans haineux, pas les cris de colère qu’on associe aux révolutions — des chants. Des chants d’une beauté et d’une inventivité stupéfiantes, composés par des jeunes de vingt ans qui n’avaient jamais connu d’autre régime que celui de Bouteflika, et qui transformaient les hymnes de stade en hymnes de liberté. Yetnahaw ga’Qu’ils dégagent tous — scandé en rythme, sur une mélodie qui empruntait au raï, au chaâbi, au rap, à tout ce que la rue algérienne avait inventé en trente ans de silence.

Nesrine saisit la main de Naïm. Ils entrèrent dans la foule.

C’était comme entrer dans un corps. La densité humaine les absorba immédiatement — on ne marchait plus, on était porté, soulevé, déplacé par le mouvement collectif, ce mouvement lent et irrésistible des grandes foules qui avancent sans qu’aucun individu décide de la direction. Les corps se touchaient — des épaules, des bras, des dos — et ce contact, dans un pays où le contact entre hommes et femmes dans l’espace public est codifié, mesuré, surveillé, avait quelque chose de révolutionnaire en soi. Les femmes marchaient au premier rang. Des femmes voilées à côté de femmes en cheveux, des grand-mères en haïk à côté de jeunes filles en jean, et personne ne regardait, personne ne jugeait, parce que la foule avait dissous les catégories, les hiérarchies, les frontières.

Les frontières.

Naïm sentit ce qu’il avait senti dans la zaouïa — mais multiplié par un million. Le fanâ’, l’anéantissement du moi, mais pas dans la solitude du cercle mystique — dans la communion de la rue. Il n’était plus Naïm Khelifi, Franco-Algérien, universitaire, divorcé, amoureux. Il était la foule. Il était le cri. Il était le chant.

Nesrine marchait à côté de lui, la main dans la sienne, et elle chantait. Pas comme sur scène — elle chantait avec les autres, sa voix mêlée aux milliers de voix, indiscernable, noyée dans le torrent sonore. La grande chanteuse de la çanaa algéroise chantait des chants de stade avec des gamins de vingt ans, et sa voix, cette voix sublime qui avait fait pleurer huit cents personnes la veille dans la salle Ibn Khaldoun, se fondait dans la voix du peuple comme un ruisseau se fond dans la mer.

Ils remontèrent Didouche Mourad. La Grande Poste apparut — ce bâtiment néo-mauresque, blanc et ocre, avec ses arcades et ses colonnes, qui était devenu le symbole du Hirak, le point de ralliement, la Bastille algérienne. La place devant la Grande Poste était noire de monde. Des gens étaient montés sur les réverbères, sur les abribus, sur les toits des voitures. Des drapeaux immenses flottaient au-dessus de la foule — le drapeau algérien, mais aussi le drapeau amazigh, bleu et vert avec le yaz rouge, ce signe berbère millénaire qui revenait au grand jour après des décennies de marginalisation.

Naïm pleurait.

Il ne s’en rendait pas compte. Les larmes coulaient sur ses joues et se mêlaient à la sueur, et le vent les séchait, et d’autres venaient. Ce n’étaient pas des larmes de tristesse — c’étaient des larmes de quelque chose qui n’a pas de nom en français, quelque chose qui est à mi-chemin entre la joie et le deuil, entre l’émerveillement et la terreur, entre l’espoir et la mémoire. Il pleurait pour son père qui était à Lyon devant sa télévision, pour sa mère qui ne revenait plus, pour les trente-cinq ans d’absence qui s’effondraient d’un coup dans cette foule qui le portait, lui, le fils perdu, le Franco-Algérien qui ne savait pas à quel pays il appartenait — et qui découvrait, à quarante-trois ans, au milieu d’un million de personnes, que ce pays le réclamait encore, que ce pays ne l’avait jamais lâché.

Nesrine vit ses larmes. Elle ne dit rien. Elle serra sa main plus fort. Puis elle fit quelque chose d’inattendu — elle posa sa tête sur son épaule, là, dans la foule, à découvert, en plein jour. La chanteuse célèbre, la femme mariée, la femme visible — elle posa sa tête sur l’épaule d’un homme qui n’était pas son mari, au milieu d’un million de personnes, et personne ne regarda, parce que la révolution avait suspendu les lois ordinaires du regard.

Ils marchèrent encore. Place Audin, rue Larbi Ben M’hidi, les escaliers qui descendaient vers la mer. La foule était partout, inépuisable, joyeuse, pacifique. Des gens distribuaient de l’eau, des dattes, des morceaux de pain. Des secouristes bénévoles portaient des gilets orange. Des familles entières marchaient — le père, la mère, les enfants sur les épaules, les grands-parents qui suivaient à leur rythme. Une vieille femme en haïk blanc avançait au bras de son petit-fils, et sur le haïk, au feutre noir, quelqu’un avait écrit : J’ai survécu à la décennie noire. Je ne mourrai pas sous Bouteflika.

Nesrine s’arrêta devant cette femme. La regarda. La vieille femme la reconnut — un éclair passa dans ses yeux fatigués, un éclair de reconnaissance.

— Nesrine bent Sahraoui, dit la vieille femme. Chantez pour nous, ma fille.

Nesrine secoua la tête, sourit, embrassa les mains de la vieille femme. Pas aujourd’hui, khalti, dit-elle. Aujourd’hui, c’est vous qui chantez.

*   *   *

Ils marchèrent jusqu’à l’épuisement.

Le soleil était au zénith, la chaleur avait monté, et la foule ne diminuait pas — elle grossissait encore, alimentée par les bus qui déversaient des manifestants venus de Blida, de Boumerdès, de Tizi Ouzou, de toutes les villes de la Mitidja et de la Kabylie. Alger absorbait tout, digérait tout, transformait tout en chant.

À un moment, dans une rue dont Naïm ne retint pas le nom, un groupe de jeunes entonna un chant différent — pas un slogan, pas un hymne de stade. Un madîh, un chant religieux, un de ces poèmes soufis qu’on chante dans les zaouïas, ces poèmes qui louent le Prophète et qui disent que l’amour de Dieu passe par l’amour du prochain. Le chant se propagea dans la foule comme une onde — d’abord quelques voix, puis des dizaines, puis des centaines, et bientôt une rue entière chantait un madîh soufi en marchant vers la Grande Poste, et le son était celui d’un hadra à ciel ouvert, un samâ’ géant, une prière collective qui ne s’adressait à personne d’autre qu’à la vie elle-même.

Naïm s’arrêta de marcher. Il écouta. Le madîh montait dans l’air chaud, mêlé aux klaxons, aux sifflets, aux youyous des femmes — ce cri aigu, vibrant, ancestral, que les Algériennes lancent dans les mariages et les fêtes, ce cri qui est un chant et un défi, une joie et un rugissement. Et tout cela — le madîh, les youyous, les slogans, les chants de stade, le bruit des pas sur l’asphalte — tout cela formait une musique, une musique qui n’avait été composée par personne et qui était la plus grande composition que Naïm ait jamais entendue.

Il se tourna vers Nesrine. Elle pleurait. Sans bruit, sans grimace, les larmes coulaient sur ses joues comme elles avaient coulé sur les siennes une heure plus tôt. Elle pleurait parce qu’elle avait quarante ans de terreur dans le ventre et que cette terreur, en cet instant, dans cette foule, sous ce soleil, fondait. Elle pleurait parce qu’elle avait dit je n’ai pas le courage de la rue et qu’elle était dans la rue. Elle pleurait parce que la vieille femme en haïk l’avait reconnue et lui avait dit chantez pour nous, et qu’elle avait refusé, et que ce refus était le geste le plus juste qu’elle ait jamais fait — parce qu’aujourd’hui, personne ne chantait pour personne. Tout le monde chantait ensemble.

Naïm la prit dans ses bras. En plein jour, au milieu de la foule, sous le soleil d’Alger, il la serra contre lui, et elle enfouit son visage dans son cou, et ses cheveux — les boucles noires, les frisottis qui sentaient le jasmin et l’huile d’argan — lui caressèrent le visage, et il ferma les yeux, et le monde fut parfait pendant une seconde, une seule seconde, une seconde qui contenait tout.

*   *   *

Ils remontèrent vers l’Aurassi en fin d’après-midi, épuisés, assoiffés, les pieds en feu.

Le boulevard Frantz Fanon retrouvait son calme — la foule refluait vers les quartiers, vers les bus, vers les taxis. Des papiers traînaient dans les rues, des bouteilles d’eau vides, des drapeaux oubliés. Les éboueurs commençaient déjà à nettoyer — le Hirak avait ceci de miraculeux qu’il nettoyait derrière lui, les manifestants ramassaient leurs déchets, un peuple qui se soulève et qui balaie, une révolution avec des sacs-poubelle.

Dans les jardins en terrasse de l’hôtel, le jasmin avait rouvert ses pétales. Le soir approchait, et la fleur impudique recommençait son travail nocturne — exhaler dans l’obscurité naissante le parfum qu’elle retenait depuis l’aube. L’air était doux, épais, presque palpable.

Ils s’assirent sur un banc des jardins, face à la baie. La mer, au loin, captait les dernières lueurs du soleil et les transformait en une nappe d’or liquide. Les cargos étaient immobiles, comme toujours, petites formes noires découpées sur l’horizon lumineux.

— Sofiane arrive ce soir, dit Nesrine.

— Je sais.

— À vingt et une heures. Le vol de Hassi Messaoud.

— Je sais.

Ils restèrent un moment en silence. Le silence n’était pas triste — il était plein, saturé de tout ce qu’ils avaient vécu, de la foule, des chants, des larmes, de la chaleur, des corps qui s’étaient touchés dans la lumière du jour.

— Tu pars quand ? demanda-t-elle.

— Mon billet est pour dimanche.

— Dimanche.

— Oui.

— C’est dans deux jours.

— Oui.

Elle prit sa main. La serra. Ses doigts étaient chauds, un peu rugueux — la peau desséchée par le soleil et la marche, la peau d’une femme qui venait de traverser un million de personnes en tenant la main d’un homme.

— Naïm. Écoute-moi. Ce qu’on a vécu cette semaine — toi et moi, la piscine, la Casbah, la chambre, le concert, et aujourd’hui, la rue — c’est la chose la plus vraie qui me soit arrivée depuis des années. Peut-être depuis toujours. Ne le gâche pas en essayant de le prolonger.

— Je ne veux pas le prolonger. Je veux le recommencer.

Elle sourit. Pas le demi-sourire de biais, pas le sourire entier avec la fossette. Un sourire nouveau, qu’il ne connaissait pas encore — un sourire de femme qui accepte quelque chose qu’elle avait refusé toute sa vie. Un sourire de reddition heureuse.

— Alors reviens, dit-elle.

— Je reviendrai.

— Reviens pour le jasmin. Reviens pour la piscine. Reviens pour la bibliothèque et les manuscrits et la vieille Farida qui croit que tu vas sauver le soufisme algérien à toi tout seul. Reviens pour la Casbah et les escaliers et les figues sèches. Reviens pour les noubas. Reviens pour le Hirak. Reviens pour Alger.

Elle marqua une pause. Le jasmin embaumait. Le muezzin du maghreb commença son appel quelque part dans la ville — cette voix solitaire, lancée dans le crépuscule, qui disait venez à la prière, venez au bonheur

— Et reviens pour moi, dit-elle.

Naïm porta sa main à ses lèvres. Embrassa ses doigts, un par un — le pouce, l’index, le majeur, l’annulaire, l’auriculaire. Cinq doigts, cinq baisers, cinq promesses.

— Je reviens, dit-il. Pour tout. Pour toi. Pour tout ce que je n’ai pas su aimer pendant quarante-trois ans et que j’ai trouvé en une semaine dans un hôtel au-dessus de la mer.

Elle se pencha vers lui et l’embrassa. Un baiser long, profond, grave — pas le baiser de la découverte ni le baiser du désir. Le baiser de la promesse. Le baiser qui dit je serai là quand tu reviendras, qui dit ce n’est pas un adieu, qui dit le galant de nuit referme ses pétales au matin mais il les rouvre chaque soir

*   *   *

Ils se séparèrent dans le lobby.

Elle partait — l’appartement à Hydra, le retour de Sofiane, la vie qui reprenait ses droits. Lui restait — la chambre 714, le Moleskine, le balcon, deux nuits encore dans cet hôtel qui avait été construit par un fasciste italien et un architecte égyptien pour accueillir les révolutions du monde, et qui avait accueilli la sienne, la plus petite, la plus intime, la plus absolue.

— Nesrine.

— Oui.

— L’amour est ma religion et ma foi.

Elle rit. Un rire clair, lumineux, qui résonna dans le lobby de marbre et fit lever les yeux du réceptionniste de nuit.

— Ibn Arabi, dit-elle.

— Ibn Arabi.

— Bonsoir, Naïm.

— Bonsoir, Nesrine.

Elle sortit. Le taxi l’avala. Les feux arrière disparurent dans le crépuscule.

*   *   *

Naïm monta dans sa chambre. Ouvrit le balcon. S’accouda à la balustrade de verre.

La baie d’Alger s’offrait une dernière fois — l’immensité de la mer, les lumières de la ville qui s’allumaient une à une comme les étoiles d’une constellation terrestre, les minarets illuminés, les phares du port, la Casbah qui s’enfonçait dans la nuit en gardant ses secrets. Le ciel virait du mauve au noir, et les premières étoiles apparaissaient — les mêmes étoiles qu’Ibn Arabi avait regardées il y a huit cents ans, les mêmes étoiles que les marins phéniciens avaient suivies pour fonder cette ville, les mêmes étoiles que les manifestants avaient vues en levant la tête, cet après-midi, entre deux chants.

Le jasmin monta. Le galant de nuit ouvrait ses pétales dans les jardins en terrasse, et son parfum s’élevait dans l’air du soir avec la fidélité d’une prière — chaque soir, sans exception, depuis des années, depuis des siècles peut-être, cette fleur accomplissait le même geste, la même offrande, le même don de soi dans l’obscurité. Les soufis appelaient cela la ‘ubûdiyya — la servitude amoureuse, le geste de celui qui donne sans compter, sans attendre de retour, parce que donner est sa nature, comme embaumer est la nature du jasmin.

Le muezzin chantait. Pas le muezzin d’un seul minaret — plusieurs muezzins, depuis plusieurs mosquées, leurs voix se croisant, se superposant, se répondant d’un bout à l’autre de la ville en un canon involontaire, une polyphonie sacrée que personne ne dirigeait mais qui s’accordait mystérieusement, comme le Hirak s’accordait, comme l’amour s’accordait, comme tout s’accordait quand on cessait de vouloir diriger et qu’on laissait les choses advenir.

Naïm n’ouvrit pas le Moleskine. Il n’ouvrit pas Ibn Arabi. Il n’écrivit rien, ne lut rien, ne pensa rien.

Il respira.

Il respira le jasmin, le sel, la nuit, Alger, la mémoire de la peau de Nesrine, la rumeur d’un peuple qui venait de marcher, la vibration d’une ville qui ne dormirait pas, la promesse d’un retour, la certitude douce et terrible que l’amour était exactement ce que les soufis avaient toujours dit — non pas un sentiment, non pas un état, mais un lieu. Un lieu où l’on revient. Un lieu qui vous attend. Un lieu qui exhale dans la nuit son parfum le plus profond, le plus fidèle, le plus impudique, quand tout le reste s’endort.

Il resta longtemps sur le balcon, immobile, le visage tourné vers la mer.

Puis le muezzin se tut, et le silence d’Alger — ce silence qui n’est jamais tout à fait un silence, qui est toujours traversé d’un klaxon lointain, d’un chien qui aboie, d’un rire d’enfant, d’une porte qui claque — le silence d’Alger l’enveloppa, et le jasmin, fidèle, entêtant, impudique, monta jusqu’à lui dans la nuit tiède, et il sut qu’il reviendrait.