Le croissant d’or — Première partie

Publié le 01 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Le croissant
d’or

Le croissant d’or

Première partie

PREMIÈRE PARTIE — L’IMPOSTURE

Chapitre 1 — L’horloge

L’ascenseur montait sans bruit, comme une pensée qu’on n’ose pas formuler.

Côme Villedieu regardait les chiffres défiler sur l’écran incrusté dans l’acier brossé — 23, 24, 25 — et sentait la pression changer dans ses oreilles, un resserrement doux, presque tendre, comme si la tour l’avalait. Il y avait sept autres personnes dans la cabine. Un couple saoudien dont la femme portait un niqab brodé de fils d’argent. Trois hommes en thobe blanc qui parlaient à voix basse dans un dialecte qu’il identifia comme du hadhrami — des Yéménites, probablement, ou des Saoudiens du Sud. Un adolescent absorbé par son téléphone. Une vieille femme indonésienne, minuscule, agrippée à une canne dont le pommeau figurait un croissant de lune, et dont les lèvres bougeaient sans cesse dans un murmure qu’il fallait un moment pour reconnaître comme une prière.

37, 38, 39.

Il n’avait pas dormi depuis trente-deux heures. Le vol Royal Jordanian de Paris à Djeddah, via Amman, l’avait déversé dans le terminal Hajj à trois heures du matin, et depuis, tout s’était enchaîné dans une mécanique à la fois lente et implacable dont il n’avait été qu’un rouage parmi des milliers d’autres — les files d’attente, les formulaires, les bus, le checkpoint sur l’autoroute, les panneaux lumineux en arabe et en anglais, et enfin l’entrée dans La Mecque au crépuscule, quand les lumières de la ville s’étaient allumées d’un coup comme un million de paupières qui s’ouvriraient en même temps.

48, 49, 50.

Les portes s’ouvrirent avec un souffle d’air climatisé. Il sortit le dernier. Le couloir était immense, silencieux, recouvert d’un tapis si épais qu’il étouffait le pas. Aux murs, des calligraphies dorées — des versets, il les reconnut sans même avoir besoin de les lire, la sourate Al-Fatiha, l’ouverture, les sept versets que tout musulman connaît et que Côme Villedieu connaissait aussi, non pas comme une prière mais comme on connaît une partition qu’on aurait déchiffrée des centaines de fois sans jamais l’avoir jouée.

La chambre 5017 était au bout du couloir. Il glissa la carte magnétique. La porte céda. L’obscurité, d’abord, puis ses yeux s’ajustèrent et il vit la fenêtre — une baie vitrée du sol au plafond qui occupait tout le mur ouest — et derrière la vitre, en contrebas, à cinquante étages plus bas, la chose.

Il posa sa valise. Il ne chercha pas l’interrupteur.

La Grande Mosquée de La Mecque, le Masjid al-Haram, était là, directement sous lui, illuminée d’une blancheur qui n’appartenait à aucune heure du jour ni de la nuit. Le marbre des esplanades irradiait. Les minarets — il en compta neuf, non, onze — se dressaient comme des aiguilles de lumière plantées dans le sol. Et au centre de tout cela, au centre exact, la Kaaba.

Elle était plus petite qu’il ne l’avait imaginée.

Il avait vu des milliers de photographies. Il avait tenu entre ses mains des miniatures persanes du XVe siècle qui la représentaient entourée d’anges. Il avait lu les descriptions de Burton, de Burckhardt, d’Ibn Battuta. Mais rien ne l’avait préparé à cette disproportion : un cube de pierre recouvert de tissu noir, treize mètres de haut peut-être, posé au centre d’une cour ovale de marbre blanc, et autour de ce cube, dans une rotation lente, incessante, qui ne s’arrêtait ni le jour ni la nuit — des gens. Des milliers de gens, vus de si haut qu’ils n’étaient plus que des points, des particules blanches et sombres qui tournaient dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme les étoiles autour d’un trou noir, comme l’eau qui se retire dans un siphon, comme quelque chose que la gravité tirait vers un centre invisible et qui résistait, qui tournait, qui ne tombait pas.

Le tawaf.

Côme s’assit sur le rebord du lit, face à la vitre. Il resta longtemps ainsi, les mains sur les genoux, à regarder les cercles concentriques des pèlerins qui tournaient en bas. De là-haut, on ne voyait pas les visages. On ne voyait pas les larmes, ni les mains tendues vers la Pierre Noire, ni les bouches qui murmuraient des invocations. On ne voyait que le mouvement — cette spirale humaine qui n’avait pas d’âge, qui tournait depuis quatorze siècles, qui tournerait encore quand cette tour serait devenue poussière.

Il se rendit compte qu’il entendait un bruit. Un bruit si grave, si continu, qu’il l’avait d’abord pris pour le silence lui-même. C’était la rumeur du tawaf qui montait jusqu’au cinquantième étage — un bourdonnement collectif, un murmure de deux millions de voix fondues en une seule, traversant le vitrage, les couches d’acier et de béton, l’air climatisé et les couloirs de marbre, pour venir mourir dans cette chambre où un homme qui n’avait pas le droit d’être là regardait le centre du monde.

Il ouvrit sa valise.

Sous les vêtements — deux thobes blancs, un ihram encore plié dans son emballage, des sandales neuves, un nécessaire de toilette —, il trouva ce qu’il cherchait. Un livre de poche, couverture jaune pâle, cornée, tachée de café et de quelque chose d’autre qu’il préférait ne pas identifier. Personal Narrative of a Pilgrimage to El-Medinah and Meccah, par Richard F. Burton. L’édition Dover de 1964, en deux volumes. Il n’avait emporté que le second — celui qui couvre La Mecque.

Il le posa sur la table de nuit, du côté gauche du lit, là où un exemplaire du Coran était déjà disposé dans un coffret de velours vert. Les deux livres se faisaient face. Le Livre et l’imposture. La révélation et le récit d’un homme qui avait menti pour la voir de près.

Côme se leva, s’approcha de la vitre, posa le front contre le verre froid. En dessous, le tawaf continuait. Il ne s’arrêterait pas. La nuit avançait, et les pèlerins continuaient de tourner comme si le monde dépendait de cette rotation, comme si arrêter de tourner c’était arrêter la terre, et peut-être était-ce exactement cela, peut-être cette spirale de corps en prière était-elle le mécanisme invisible qui maintenait l’univers en place, et peut-être que lui, Côme Villedieu, quarante-trois ans, spécialiste de manuscrits coraniques anciens, citoyen français, menteur professionnel, était la seule pièce défaillante de toute la machine.

Au-dessus de sa tête, quelque part dans la structure de la tour, l’horloge battait. Il ne la voyait pas — elle était plus haut, bien plus haut, à quatre cent cinquante mètres du sol, et sa chambre n’était qu’au deux centième mètre environ. Mais il la sentait. Un battement sourd, pas tout à fait régulier, ou peut-être était-ce son propre cœur qui décalait le rythme, qui imposait un contretemps vivant au temps mécanique de la tour.

L’horloge de La Mecque. La plus grande du monde. Quatre cadrans de quarante-trois mètres de côté chacun, orientés vers les quatre points cardinaux, visibles à vingt-cinq kilomètres. Elle donnait l’heure de l’Arabie — UTC+3 — mais elle avait été conçue, à l’origine, pour concurrencer Greenwich. Pour imposer un méridien zéro sacré, un temps musulman, un battement du monde qui ne partirait plus de l’Angleterre mais de la Kaaba. Le projet avait échoué — ou avait été abandonné, ce qui n’était pas la même chose. L’horloge donnait l’heure de Riyad, comme n’importe quelle montre de n’importe quel aéroport du Golfe. Mais elle était là, colossale, obstinée, et ses LED changeaient de couleur à chaque appel à la prière — du blanc au vert, du vert au blanc — comme un cœur qui battrait en lumière.

Côme pensa à la forteresse d’Ajyad.

Il y pensait chaque fois qu’il levait les yeux vers la tour, depuis le taxi qui l’avait conduit du bus à l’hôtel, depuis le hall monumental dont le plafond se perdait dans une brume de marbre et de dorures. La forteresse ottomane qui s’était tenue ici même, sur la colline de Bulbul, pendant deux cent vingt ans. Construite en 1780 pour protéger la Kaaba des pillards, démolie en janvier 2002 en neuf jours. La colline rasée, aplatie, effacée. Et sur ce vide — cette absence de colline, cette négation géologique — on avait érigé les sept tours du complexe Abraj al-Bait, dont la Makkah Clock Royal Tower était la plus haute, la plus massive, la plus obscène peut-être, si l’on était du genre à penser en ces termes.

Côme était du genre à penser en ces termes. Il avait vu des photographies de la forteresse — des clichés jaunis du XIXe siècle où l’on distinguait les murs crénelés sur la crête de la colline, dominant la mosquée en contrebas. Il avait lu les protestations de la Turquie, la comparaison avec les Bouddhas de Bamiyan, la réponse glaciale du ministre saoudien : Personne n’a le droit d’interférer dans ce qui relève de l’autorité de l’État. Il avait vu la maquette au 1/25e conservée au parc Miniaturk d’Istanbul — un spectre en réduction, un souvenir de ce que la modernité avait dévoré.

Et maintenant il dormait dans le ventre du dévoreur.

Il y avait une logique là-dedans, une symétrie cruelle que Côme appréciait sans tout à fait l’admettre. Lui aussi était un homme de palimpsestes — de textes écrits sur d’autres textes, de couches grattées et réécrites. Les manuscrits de Sanaa, découverts en 1972 dans le faux plafond de la Grande Mosquée de Sanaa au Yémen, étaient les plus anciens fragments coraniques connus, et certains d’entre eux étaient des palimpsestes : sous le texte coranique, un texte plus ancien, différent, gratté mais pas tout à fait effacé. Des variantes. Des versions rejetées. Des brouillons de Dieu, si l’on osait la formule.

Côme l’osait.

Il avait tenu dans ses mains, au musée de Sanaa, un de ces feuillets — le parchemin rêche sous les doigts, l’encre brune presque effacée, et en dessous, en transparence, les fantômes d’un autre texte. C’était Salma qui l’avait conduit là-bas, dans les salles climatisées du Dar al-Makhtutat, le Centre des manuscrits, où elle travaillait à l’époque. Salma dont les doigts gantés de coton blanc tournaient les pages avec une lenteur de prêtresse. Salma qui lui avait dit, ce jour-là, dans le taxi qui les ramenait vers la vieille ville de Sanaa : Tu sais ce que c’est, un palimpseste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Il se détourna de la vitre.

La fatigue était là, maintenant, une fatigue sablonneuse qui remplissait ses membres et ses yeux. Il se déshabilla, fit ses ablutions par automatisme — le geste si profondément inscrit dans sa mémoire musculaire qu’il n’avait même pas besoin d’y penser, les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la tête, les pieds, toujours dans cet ordre, toujours trois fois, toujours avec la main droite d’abord —, puis s’arrêta au milieu de la salle de bain, nu, mouillé, face au miroir, et se regarda.

Un homme maigre. Des cheveux noirs coupés court, qui commençaient à grisonner aux tempes. Un nez long, des yeux sombres, une peau hâlée par vingt ans passés entre Le Caire, Istanbul et les capitales du Golfe. Un visage qu’on pouvait prendre pour beaucoup de choses — levantin, maghrébin, turc, voire iranien — et qui n’était rien de tout cela. Un visage de Français du Sud, de Provençal peut-être, ou de Corse, avec quelque chose d’indéfinissable qui faisait que les gens, depuis toujours, le prenaient pour quelqu’un d’autre.

C’était son talent. Son seul vrai talent, s’il était honnête avec lui-même, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Pas la connaissance des manuscrits — ça, d’autres la possédaient aussi bien que lui, mieux que lui peut-être. Pas l’arabe — le sien était excellent mais pas sans faille, un arabisant attentif aurait détecté la formation classique, les tournures livresques, l’absence de véritable langue maternelle sous le vernis. Non, le talent de Côme Villedieu était l’ambiguïté. La capacité de n’être jamais tout à fait assignable. D’occuper les interstices. D’être, dans chaque pièce où il entrait, celui que les autres décidaient qu’il était.

Il n’avait jamais prétendu être musulman. Il n’avait simplement jamais dit qu’il ne l’était pas. Vingt ans à fréquenter des collectionneurs du Golfe, des conservateurs de musée à Doha et Abu Dhabi, des marchands du souk de Khan el-Khalili au Caire, des universitaires d’Al-Azhar — et jamais la question ne s’était posée frontalement. On supposait. Il laissait supposer. Il connaissait les gestes, les formules, les silences qui disent oui sans rien dire du tout. Bismillah avant de manger. Alhamdulillah quand on lui demandait comment il allait. Inshallah pour clore une phrase. Le vocabulaire de la piété comme un vêtement qu’il portait si bien qu’il ne savait plus s’il le portait ou s’il était devenu sa peau.

Il se sécha, enfila un pyjama, éteignit la lumière de la salle de bain. La chambre était baignée d’une clarté irréelle — la lumière du Haram qui montait par la vitre, blanche et constante, comme une aube qui ne finirait jamais. Il se coucha. Le lit était immense, les draps frais, l’oreiller d’un moelleux presque indécent. Au-dessous de lui, cinquante étages plus bas, les pèlerins dormaient à même le sol de marbre de la mosquée, ou ne dormaient pas, ou priaient, ou pleuraient, ou tournaient encore autour de la Kaaba dans l’insomnie de la foi.

Il tendit le bras, prit le livre de Burton. L’ouvrit au hasard.

« I may here observe that we had now entered the Haram, or Sanctuary. After this, all our acts, words and thoughts were to be those of religion and piety. »

Côme ferma le livre. Le posa sur sa poitrine. Ferma les yeux.

La rumeur du tawaf montait à travers les étages comme une marée, comme un chant, comme le bruit que ferait la terre si elle avait une voix, et dans cette rumeur il y avait deux millions de noms de Dieu et pas un seul qui fût le sien, et il s’endormit ainsi, le livre de l’imposteur sur le cœur, dans la ville où il n’avait pas le droit d’être, à deux cents mètres du sol et à nulle part de lui-même.

Chapitre 2 — Le checkpoint

Deux jours plus tôt, Côme Villedieu avait quitté Paris sous la pluie.

C’était un mardi — le 8 octobre 2013 — et il pleuvait cette espèce de pluie d’automne parisienne qui ne tombe pas vraiment mais qui flotte, qui occupe l’air comme un doute, qui mouille les idées avant de mouiller les vêtements. Il avait pris le RER B jusqu’à Roissy avec une valise cabine et un sac à dos, et dans le sac à dos il y avait le Burton, le fragment de manuscrit enveloppé dans un carré de soie, son passeport français, un billet aller-retour Paris-Djeddah via Amman, et une enveloppe kraft contenant les documents qui faisaient de lui un musulman.

Le certificat de conversion était un chef-d’œuvre.

Pas un faux — c’est ce qu’il se disait, et c’était à la fois vrai et parfaitement mensonger. Le document avait été délivré par la mosquée de Paris, il portait un numéro d’enregistrement authentique, la signature du recteur adjoint, un tampon officiel. Ce qui était faux, c’était l’homme qui l’avait obtenu. Ou plutôt : ce qui était indécidable, c’était la nature de sa démarche. Il s’était présenté un vendredi après-midi de septembre, avait rencontré un imam jeune et enthousiaste, lui avait expliqué qu’il souhaitait formaliser une conversion qu’il portait en lui depuis des années. L’imam avait posé des questions. Côme avait répondu avec une aisance qui avait visiblement impressionné le religieux — ses connaissances coraniques, sa maîtrise de l’arabe, sa familiarité avec les cinq piliers, les six articles de foi, les noms de Dieu. L’imam avait souri. Vous êtes déjà plus savant que la plupart de mes fidèles, frère Côme. Puis il avait prononcé la Shahada.

Ash-hadu an la ilaha illa Allah, wa ash-hadu anna Muhammadan rasulu Allah.

J’atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu, et j’atteste que Muhammad est le messager de Dieu.

Il l’avait prononcée en arabe, d’une voix claire, devant deux témoins — un étudiant sénégalais et un comptable algérien qui passaient par là et qu’on avait réquisitionnés pour l’occasion. L’imam avait pleuré. Les deux témoins l’avaient embrassé. On lui avait donné un nom — Karim — qu’il n’utiliserait que sur les documents officiels. On lui avait remis le certificat, un exemplaire du Coran en français, et une petite brochure intitulée Bienvenue dans l’Islam dont la couverture montrait un coucher de soleil sur une mosquée en silhouette.

Il avait tout gardé sauf la brochure.

La question — la seule question — était celle-ci : croyait-il à ce qu’il avait dit ? Et la réponse était qu’il ne savait pas. Qu’il ne savait plus. Qu’il y avait eu un moment, dans cette salle de prière carrelée de blanc, sous le néon grésillant, entre l’étudiant sénégalais et le comptable algérien, où la Shahada était passée de sa bouche à quelque chose qui ressemblait à une conviction, ou du moins à l’ombre d’une conviction, ou du moins au désir d’une conviction, ce qui était peut-être la même chose. Et puis le moment était passé, comme passent tous les moments, et il était sorti dans la rue avec son certificat dans une enveloppe, et la rue était toujours la même rue, et il était toujours le même homme, et il avait pris le métro pour rentrer chez lui.

Ça, c’était trois semaines avant le départ.

Le visa Hajj avait été plus simple que prévu. L’agence de voyage — Al-Safa Tours, un petit bureau du Xe arrondissement tenu par un Franco-Marocain nommé Rachid qui n’avait posé aucune question embarrassante — s’était chargée de tout. Le certificat de conversion, la photo d’identité, le formulaire du consulat d’Arabie saoudite, le paiement du forfait pèlerinage (hôtel cinq étoiles, transport, guide) : quatre mille six cents euros, carte bancaire acceptée. Rachid avait feuilleté le certificat, avait hoché la tête, avait dit Mabrouk, frère, félicitations, et c’était tout. Personne ne vous demande de prouver que vous aimez Dieu. On vous demande un papier qui dit que vous l’aimez. Ce n’est pas la même chose, mais ça suffit.

Il y avait eu aussi Abdallah.

Côme l’avait connu au Caire, quatre ans plus tôt, dans le souk de Khan el-Khalili, là où les antiquaires honnêtes et les faussaires malhonnêtes occupaient souvent la même boutique et parfois le même corps. Abdallah al-Hadrami — le nom disait tout : un Yéménite du Hadramaout, cette longue vallée du sud du Yémen qui a essaimé des marchands dans tout l’océan Indien depuis des siècles. Il avait quarante-cinq ans ou soixante, des dents en or, un rire énorme et des yeux qui ne riaient jamais en même temps que sa bouche. Il vivait à Djeddah depuis vingt ans. Il avait été chauffeur, traducteur, agent immobilier, importateur de tissus, courtier en manuscrits, et probablement autre chose encore que Côme ne lui avait jamais demandé de préciser.

C’est Abdallah qui avait vendu à Côme, trois ans plus tôt, un feuillet de Coran koufique du IXe siècle, provenance incertaine mais calligraphie authentique, pour un prix qui suggérait que le feuillet avait quitté le Yémen par des voies peu orthodoxes. C’est Abdallah qui connaissait des gens à Sanaa, à Tarim, à Aden — des gens qui avaient accès à des collections privées, à des bibliothèques de mosquées, à des trésors que la guerre menaçait et que certains préféraient vendre plutôt que de voir détruits. C’est Abdallah, enfin, qui connaissait Salma.

Ou du moins prétendait la connaître.

Elle est venue au Hajj l’an dernier, avec un groupe de Sanaa, avait-il dit au téléphone, un soir de septembre, la voix hachée par la mauvaise connexion. Je l’ai vue à Djeddah, à l’aéroport. Elle avait maigri. Elle ne m’a pas reconnu, ou elle a fait semblant. Après, plus rien. Le groupe est rentré au Yémen. Elle, je ne sais pas.

C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était la première trace de Salma depuis quatorze mois, et Côme avait raccroché avec le cœur qui battait comme au temps où il avait vingt ans et où les choses comptaient encore, et il avait su — non pas décidé, su — qu’il irait.

Abdallah l’attendait à l’aéroport de Djeddah.

Le terminal Hajj était un monde à part. Côme l’avait lu dans les guides, il avait vu des photographies, mais rien ne l’avait préparé à l’échelle. Une structure immense, blanche, dont le toit en forme de tentes bédouines couvrait une surface où auraient tenu plusieurs terrains de football. Sous ces tentes d’acier et de fibre de verre, des milliers de pèlerins — dix mille, vingt mille, il était impossible de compter — assis sur le sol, debout en files, allongés sur des nattes, le visage levé vers les panneaux d’affichage en arabe, en ourdou, en turc, en malais. L’odeur était un mélange de sueur, de parfum d’oud, de café arabe, de désinfectant et de quelque chose d’indéfinissable qui était peut-être l’odeur de l’attente elle-même, cette patience immense des croyants qui savent que le temps ne leur appartient pas.

Côme avait passé l’immigration avec le groupe d’Al-Safa Tours — trente-sept pèlerins, pour la plupart des Maghrébins de France, des familles entières avec enfants et grands-parents, des hommes seuls aux visages fermés par l’émotion, des femmes voilées qui pleuraient déjà avant même d’avoir quitté l’aéroport. Le douanier avait regardé son passeport, son visa, avait levé les yeux vers lui — un quart de seconde, pas davantage — et avait tamponné. Hajj mabrour, avait-il dit. Que ton pèlerinage soit accepté. La formule rituelle. Côme avait répondu Jazak Allahu khairan, que Dieu te récompense, et avait récupéré son passeport avec des doigts qui ne tremblaient pas.

C’était le premier checkpoint. Le plus facile. Celui du papier.

Abdallah l’attendait dehors, adossé à un 4x4 Toyota blanc couvert de poussière rouge. Il portait un thobe gris clair, des sandales, et un keffieh rouge et blanc noué sur la tête avec une décontraction qui signalait l’homme du pays, celui qui ne fait plus attention. Quand il vit Côme, il ouvrit les bras.

— Ya habibi ! Côme ! Karim ! Mon frère !

L’embrassade fut longue, bruyante, ponctuée de claques dans le dos. Abdallah sentait l’oud, le tabac et la sueur. Son rire montait dans la nuit chaude de Djeddah, rebondissait contre les murs de béton du parking, effrayait un chat errant qui disparut sous une voiture.

— Tu as tout ? Les papiers, le bracelet, le permis ?

Côme montra l’enveloppe kraft. Abdallah la prit, l’ouvrit, examina les documents avec une rapidité d’expert — le certificat de conversion, le visa tamponné, le permis de pèlerinage électronique imprimé sur une feuille A4, le reçu d’Al-Safa Tours. Il hocha la tête.

— Impeccable. Tu es Karim Villedieu, converti de fraîche date, premier Hajj. Ton groupe est logé au Fairmont — le Fairmont, la Clock Tower. Tu as bien fait de prendre le cinq étoiles, habibi. Dieu aime le confort.

Il rit de son propre mot. Côme ne rit pas.

— Et le deuxième checkpoint ? Sur la route ?

Abdallah fit un geste de la main qui balayait la question comme on balaie une mouche.

— La route de Djeddah à La Mecque, c’est une autoroute. Il y a un panneau, tu vas le voir, en vert, très grand, qui dit : Muslims Only Beyond This Point. Non-Muslims Take The Bypass. Après le panneau, il y a un poste de contrôle. Des policiers, des gardes, des caméras. Ils arrêtent les voitures. Ils regardent les papiers. Parfois ils posent une question.

— Quelle question ?

— Récite-moi la Shahada. Ou : quels sont les cinq piliers ? Ou : comment s’appelle la mère du Prophète ? Des choses comme ça. Des questions d’école primaire. Pour toi, c’est comme si on te demandait ton nom.

Il monta dans le 4x4. Côme hésita une seconde — une seconde de plus que nécessaire — puis monta à son tour.

La route était large, droite, éclairée par des lampadaires qui projetaient des cônes de lumière orange sur l’asphalte noir. Ils roulaient vite. Abdallah conduisait d’une main, l’autre posée sur le levier de vitesse, et parlait sans interruption — de Djeddah, de la chaleur, du prix des hôtels pendant le Hajj (Trois mille riyals la nuit pour une chambre sans vue, habibi, c’est le capitalisme de Dieu), du nombre de pèlerins attendus cette année (Deux millions, peut-être plus, les Égyptiens viennent en masse depuis la chute de Morsi), de la politique saoudienne, du Yémen.

Au mot Yémen, Côme tourna la tête.

— Tu as eu d’autres nouvelles ? De Salma ?

Le visage d’Abdallah changea. Pas beaucoup — un léger resserrement de la mâchoire, un battement de paupières plus long que les autres. Il garda les yeux sur la route.

— Je te l’ai dit au téléphone. Je l’ai vue en octobre dernier, au terminal Hajj, avec un groupe de Sanaa organisé par la Mu’assasat al-Iman, une fondation religieuse. Après le Hajj, le groupe est retourné au Yémen. Elle, je ne sais pas. J’ai demandé à des gens. Personne ne sait. Ou personne ne veut dire.

— Elle est peut-être restée ici. En Arabie.

— Peut-être. Il y a des Yéménites partout ici, habibi. Des millions. La moitié du sud de l’Arabie a du sang hadhrami. Mais une femme seule, sans sponsor, sans travail officiel — c’est difficile. Il faudrait qu’elle ait trouvé un protecteur. Ou qu’elle soit dans un camp de réfugiés quelque part, et ça, c’est un autre monde, c’est un trou, on n’en sort pas.

Un silence. Le 4x4 dévorait les kilomètres. Des deux côtés de l’autoroute, le désert s’étendait — plat, noir, sans étoiles, une absence qui n’était ni hostile ni accueillante mais simplement immense.

— Pourquoi tu fais ça, Côme ?

La question était posée doucement, sans la jovialité habituelle. Abdallah ne le regardait pas.

— Pourquoi tu fais quoi ?

— Tout ça. Le certificat, le visa, le Hajj. Tu n’es pas musulman. Tu n’as jamais été musulman. Je te connais depuis quatre ans, je t’ai vu boire du whisky au bar du Semiramis au Caire, je t’ai vu acheter des pages de Coran à des pilleurs de tombes sans la moindre hésitation, je t’ai vu mentir à des cheikhs qui te faisaient confiance. Je ne te juge pas, habibi — moi aussi je mens, moi aussi je bois, moi aussi je fais des choses que Dieu n’approuve pas. Mais moi je suis musulman. Mes mensonges sont les mensonges d’un croyant. Les tiens —

Il laissa la phrase en suspens. Côme regarda le désert.

— Je ne sais pas, dit-il. Et c’était la vérité, ou du moins c’était ce qui, en cet instant, ressemblait le plus à la vérité.

Le panneau apparut.

Vert, lumineux, monumental — une arche au-dessus de l’autoroute, avec des lettres en arabe et en anglais. En anglais : STOP — FOR MUSLIMS ONLY — OBLIGATORY DIVERSION FOR NON-MUSLIMS. Et une flèche vers la droite, vers une route qui contournait la ville et menait vers Taïf, les montagnes, un autre monde.

Abdallah ralentit. Devant eux, une file de véhicules — des bus surtout, des bus de pèlerins, blancs, avec des inscriptions en arabe, en turc, en ourdou. Des 4x4. Des taxis. Un camion chargé de moutons vivants qui bêlaient dans la nuit.

Le checkpoint.

Un bâtiment bas, éclairé au néon, avec un auvent en tôle sous lequel se tenaient quatre hommes en uniforme kaki. Des policiers saoudiens, armés, le visage impassible. L’un d’eux tenait une lampe torche. Un autre avait un lecteur de code-barres, le genre qu’on utilise dans les supermarchés. Les véhicules passaient lentement, au pas. La plupart étaient simplement agités d’un signe — circulez — mais certains étaient arrêtés, et un policier se penchait vers la vitre, demandait quelque chose, vérifiait un document.

Le cœur de Côme battait. Il le sentait dans sa gorge, dans ses tempes, dans le bout de ses doigts. Ce n’était pas de la peur — pas exactement. C’était autre chose, quelque chose de plus ancien et de plus étrange, une excitation qui ressemblait à celle qu’il avait ressentie la première fois qu’il avait tenu un manuscrit volé, la première fois qu’il avait menti à un douanier, la première fois qu’il avait franchi une ligne qu’on ne franchit pas. L’excitation de l’interdit. Le vertige du seuil.

Burton avait connu cela. En 1853, déguisé en derviche afghan, le cœur battant sous son caftan, vérifiant pour la centième fois que son turban était correctement noué, que ses lèvres formaient les bons mots, que son corps ne le trahissait pas. A blunder, a hasty action, a misjudged word, a prayer or bow, not strictly the right shibboleth, and my bones would have whitened the desert sand. C’était du Burton pur — l’homme qui transformait sa terreur en littérature.

Côme, lui, n’écrirait rien. Il n’était pas un explorateur. Il n’était pas un espion. Il était un homme dans un 4x4 qui attendait de passer un barrage de police, et dont les papiers étaient en règle, ou presque, ou suffisamment.

Le policier se pencha vers la vitre du conducteur. Abdallah avait baissé sa vitre et souriait de son sourire le plus large, le plus doré, le plus irrésistible.

— As-salamu alaykum, ya akhi.

— Wa alaykum as-salam. Papiers.

Abdallah tendit son iqama — sa carte de résident — et le permis de pèlerinage de Côme. Le policier examina l’iqama, hocha la tête. Puis il regarda le permis, regarda Côme sur le siège passager. Ses yeux étaient calmes, professionnels, sans hostilité particulière.

— Hajj ?

— Na’am, dit Côme. Oui.

— Français ?

— Na’am.

— Mu’alaf ?

Le mot signifiait « converti ». Côme hocha la tête.

Le policier le regarda un moment de plus — trois secondes, peut-être quatre — puis tendit les papiers à Abdallah.

— Hajj mabrour.

Et c’était fini. Le 4x4 avança. Les néons du checkpoint s’éloignèrent dans le rétroviseur. Devant eux, la route continuait vers La Mecque, et les premières lumières de la ville apparaissaient au loin, tremblantes dans la chaleur nocturne, comme une promesse ou comme un piège, et Côme Villedieu, alias Karim, quarante-trois ans, faussaire, expert en manuscrits, cœur battant, papiers en règle, âme en désordre, était entré dans la ville interdite.

Abdallah ralluma la radio. Une station saoudienne diffusait une récitation du Coran — la sourate Ar-Rahman, le Miséricordieux. La voix du récitant emplissait l’habitacle, grave, modulée, d’une beauté à laquelle Côme ne pouvait pas, n’avait jamais pu, ne pourrait jamais rester insensible, parce que la beauté ne demande pas de certificat de conversion, la beauté ne vérifie pas les papiers au checkpoint, la beauté entre par l’oreille et va droit au sang, et le sang ne sait pas mentir.

Fa bi ayyi ala’i Rabbikuma tukadhdhibaan.

Lequel des bienfaits de votre Seigneur nierez-vous ?

Le verset revenait comme un refrain, comme un battement, comme le tawaf — une rotation verbale autour d’une question à laquelle il n’y avait pas de réponse, ou dont la réponse était le silence, et Côme se tut, et Abdallah se tut, et la voix du récitant les porta jusqu’aux portes de La Mecque, et au-delà des portes, et au-delà du mensonge, et au-delà de la vérité, dans ce lieu où les deux se confondent et que certains appellent la foi.

Chapitre 3 — Le manuscrit

Il y a plusieurs manières de toucher un manuscrit sacré. Côme les connaissait toutes.

La manière du savant : gants de coton blanc, mains posées à plat de part et d’autre du feuillet, respiration retenue, loupe d’horloger vissée à l’œil. On ne touche pas le texte. On effleure les marges. On tourne les pages par le coin supérieur droit, toujours le même, avec une lenteur de chirurgien, et l’on note dans un carnet — jamais au stylo, toujours au crayon de papier — les détails qui permettront de dater, d’attribuer, d’authentifier. Le grain du parchemin, la densité de l’encre, le tracé des lettres, les erreurs du copiste, les taches de doigt vieilles de huit cents ans. La manière du savant est une forme de prière : on s’incline devant le texte, on le sert, on ne prend rien.

La manière du marchand : gants de cuir fin, geste assuré, le feuillet tenu entre le pouce et l’index comme une carte à jouer. On retourne le manuscrit, on examine le verso, on cherche les filigranes, les marques d’eau, les tampons de collection. On évalue. On pèse dans sa tête — pas le poids du parchemin mais celui de l’argent qu’il vaut. La manière du marchand est une forme d’amour, aussi, à sa façon : on désire l’objet, on veut le posséder, et quand on le vend on éprouve quelque chose qui ressemble au deuil.

Et puis il y a la manière de Côme.

La sienne n’appartenait ni tout à fait au savant ni tout à fait au marchand, mais à une troisième catégorie pour laquelle il n’existait pas de nom respectable. Côme touchait les manuscrits comme on touche un visage aimé — avec une intimité qui frisait l’effraction. Il avait appris à l’INALCO, dans le séminaire du professeur Déroche, les techniques de la codicologie. Il avait passé des mois dans les réserves de la Bibliothèque nationale, penché sur des feuillets de Coran bleu de Kairouan, des pages enluminées de l’Espagne omeyyade, des fragments maghrébins aux marges fleuries. Mais ce qui l’avait retenu dans ce métier — ce qui avait fait de lui, à trente ans, un des experts les plus demandés par les maisons de vente du Golfe — ce n’était pas la science. C’était la sensation. Le grain du parchemin sous les doigts. L’odeur — une odeur de cuir, de poussière, de tanin, qui variait selon les siècles et les provenances et que Côme identifiait les yeux fermés comme un sommelier identifie un vin. Le frémissement physique de tenir entre ses mains quelque chose de vieux, de fragile, de sacré, sans y croire soi-même.

C’était à l’INALCO qu’il avait rencontré Salma.

Non — ce n’était pas tout à fait vrai. Il l’avait vue à l’INALCO, dans un couloir, un jour de novembre, il y avait de cela neuf ans. Mais il ne l’avait pas rencontrée. On ne rencontre pas quelqu’un en le voyant passer dans un couloir. On le voit, on le note, on l’oublie. Elle portait un hijab bleu sombre et un manteau gris trop grand pour elle, et elle tenait sous le bras un classeur dont dépassaient des feuilles couvertes d’une calligraphie arabe si fine, si régulière, qu’il avait d’abord pensé que c’était une photocopie de manuscrit. Il avait fallu un deuxième regard — rapide, volé, parce qu’elle marchait vite et qu’elle ne l’avait pas vu — pour comprendre que c’était sa propre écriture. Qu’elle calligraphiait comme un copiste du XIIIe siècle. Que sa main droite, la seule qu’il avait pu voir, était tachée d’encre noire à l’index et au majeur.

Il l’avait véritablement rencontrée six ans plus tard, à Istanbul, lors d’un colloque sur les manuscrits coraniques organisé par le TÜBA, l’Académie turque des sciences. Il présentait une communication sur les techniques de datation par analyse de l’encre — un sujet aride qu’il rendait vivant par son talent d’orateur, cette manière qu’il avait de parler des manuscrits comme s’il parlait de créatures vivantes, blessées, en danger. Elle était assise au troisième rang, sans hijab cette fois — des cheveux noirs coupés au carré, un visage mince, des yeux qui ne souriaient pas quand sa bouche souriait. Elle avait posé une question, après sa communication, dans un français précis, lentement articulé, avec cet accent yéménite qui adoucit les consonnes et allonge les voyelles — un français de bibliothèque, appris dans les livres et poli par les années parisiennes. Elle lui avait demandé s’il pensait que les palimpsestes de Sanaa contenaient un « proto-Coran », un texte antérieur à la recension d’Uthman. La question était un piège, ou un test, ou une provocation — elle touchait au point le plus sensible de la recherche coranique, celui que la plupart des chercheurs musulmans préféraient ne pas poser.

Il avait répondu honnêtement. C’est-à-dire qu’il avait dit qu’il ne savait pas. Qu’il avait examiné des feuillets de Sanaa et que ce qu’il avait vu sous la couche supérieure du texte ressemblait à un Coran, mais pas tout à fait au même Coran. Des variantes dans l’ordre des sourates. Des mots différents. Pas un autre livre — le même livre, mais dans une version antérieure, comme un brouillon. Et que le mot « brouillon », appliqué à un texte que les croyants considèrent comme la parole directe de Dieu, posait évidemment un problème.

Elle avait souri. Pas avec la bouche — avec les yeux, cette fois.

Après la conférence, ils avaient pris un thé dans un café de Beyoğlu, un de ces endroits d’Istanbul où les siècles se télescopent, où un narguilé côtoie un MacBook, où l’appel à la prière se mêle au bruit des tramways. Elle s’appelait Salma al-Hadrami. Elle était originaire de Tarim, dans le Hadramaout — la ville aux trois cent soixante-cinq mosquées, disait-on, une pour chaque jour de l’année. Sa famille était une famille de savants religieux, des descendants du Prophète par la lignée d’Hussein, des Habib qui portaient le savoir islamique comme d’autres portent un nom de famille. Elle avait étudié la calligraphie avec son grand-père, un maître de la tradition naskh, dans un atelier ouvert sur un jardin de grenadiers, et elle avait appris le français à Sanaa, dans une école tenue par des sœurs, avant de venir à Paris pour un doctorat en histoire de l’art islamique qu’elle n’avait jamais terminé.

Ce qui l’avait ramenée au Yémen, c’était les manuscrits de Sanaa.

Elle en parlait comme d’une obsession — le mot n’était pas trop fort. En 1972, des ouvriers qui restauraient la Grande Mosquée de Sanaa avaient découvert, dans l’espace entre le plafond et le toit, des milliers de fragments de manuscrits coraniques entassés là depuis des siècles. On ne jette pas un Coran — on le met au rebut dans un lieu sacré, et on l’oublie. Les fragments avaient été envoyés en Allemagne pour restauration, puis rapatriés au Yémen, et depuis, ils dormaient au Dar al-Makhtutat, le Centre des manuscrits de Sanaa, dans des conditions de conservation précaires, étudiés par une poignée de chercheurs occidentaux et yéménites, ignorés par le grand public, redoutés par les autorités religieuses qui pressentaient que ces textes pouvaient poser des questions auxquelles il valait mieux ne pas répondre.

Salma était l’une de ces chercheuses. Elle passait ses journées dans les sous-sols du Dar al-Makhtutat, penchée sur des feuillets de parchemin vieux de treize siècles, à photographier, cataloguer, déchiffrer. C’était un travail de fourmi, de patience, de solitude. Le Yémen, même avant la guerre, n’était pas un pays qui encourageait ce genre de recherche. Les autorités regardaient ces manuscrits avec méfiance — non pas parce qu’ils doutaient du Coran, mais parce qu’ils savaient que d’autres, en Occident, utiliseraient ces variantes pour douter, et que le doute est une maladie dont il vaut mieux prévenir la contagion.

Côme était venu à Sanaa pour la première fois en 2010, à l’invitation de Salma. C’était avant que le pays ne bascule — avant les manifestations de 2011, avant le départ de Saleh, avant les Houthis, avant les bombes saoudiennes. Sanaa, en 2010, était encore une ville où l’on pouvait marcher dans la vieille ville au crépuscule et voir les maisons-tours du quartier ancien s’allumer de l’intérieur, fenêtre après fenêtre, comme des lanternes de pierre, et entendre les appels à la prière des cent mosquées se chevaucher dans un contrepoint somptueux et chaotique, et sentir l’odeur du bakhoor — l’encens yéménite — monter des cours intérieures, et comprendre, physiquement, dans sa chair et dans ses os, pourquoi on appelait cette ville la « perle de l’Arabie ».

C’est à Sanaa que Salma lui avait montré le fragment.

Pas au Dar al-Makhtutat — dans son appartement, le soir, après le dîner. Un petit studio au dernier étage d’une maison-tour de la vieille ville, avec une fenêtre en demi-lune qui donnait sur un enchevêtrement de toits plats et de minarets. Elle avait sorti d’un tiroir un carré de tissu brun, l’avait déplié avec des gestes lents, et au centre du tissu il y avait un feuillet de parchemin — petit, pas plus grand qu’une main ouverte, bords irréguliers, encre brune sur fond ocre. Un texte arabe en écriture hijazi, le style le plus ancien, sans points diacritiques, sans voyelles, les lettres comme des traces de pas dans le sable.

— C’est un fragment de Sanaa ? avait-il demandé.

— Non. C’est autre chose.

Elle avait posé le feuillet sur la table, sous la lampe. Côme s’était penché. Le texte était coranique — il reconnaissait des versets de la sourate Al-Baqara, la Vache, la plus longue du Coran. Mais il y avait quelque chose d’étrange. Les versets n’étaient pas dans l’ordre canonique. Et en marge, dans une encre plus claire, presque effacée, quelqu’un avait écrit des annotations — des variantes, des corrections, comme si le copiste avait hésité entre deux versions du texte.

— D’où est-ce que ça vient ?

— De la bibliothèque privée de ma famille. Mon grand-père l’avait reçu de son grand-père, qui l’avait reçu du sien. La chaîne remonte à quatre ou cinq générations. Avant, on ne sait pas.

— Tu l’as fait dater ?

— Au carbone 14, non. C’est impossible ici, il faudrait l’envoyer à Oxford ou à Zurich et je ne peux pas le sortir du Yémen. Mais d’après l’écriture, d’après le parchemin, d’après les annotations marginales — c’est du VIIe siècle. Peut-être du début du VIIIe. Contemporain des plus anciens fragments de Sanaa.

— Et les variantes ?

Elle l’avait regardé. Ses yeux, dans la lumière de la lampe, étaient presque noirs.

— Les variantes sont les mêmes que celles des palimpsestes de Sanaa. Exactement les mêmes. Ce qui veut dire que ce n’est pas un accident, pas une erreur de copiste. C’est une autre tradition textuelle. Parallèle à celle d’Uthman. Peut-être antérieure.

Le silence, dans la pièce, avait pris une densité particulière. L’appel à la prière du soir montait des mosquées voisines, traversait la fenêtre en demi-lune, se mêlait au bruit d’un téléviseur quelque part dans l’immeuble et au tintement lointain d’un marteau sur du cuivre — un artisan qui travaillait tard dans le souk.

— Tu sais ce que ça signifie, avait dit Côme.

— Oui.

— Si c’est authentique, c’est un des objets les plus importants de l’histoire de l’islam.

— Oui.

— Et si quelqu’un apprend que tu l’as —

— Je sais.

Elle avait replié le tissu sur le feuillet, doucement, comme on borde un enfant. Elle l’avait remis dans le tiroir. Elle n’en avait plus parlé de la soirée.

Mais Côme y avait pensé. Il y avait pensé dans l’avion du retour vers Paris, et pendant les semaines qui avaient suivi, et pendant les mois, et pendant les années. Il y avait pensé non pas comme un savant pense à une découverte, mais comme un voleur pense à un coffre-fort dont il connaît la combinaison. Non — c’était injuste. Il n’avait pas envie de voler le fragment. Il avait envie de le tenir encore une fois. De sentir le parchemin sous ses doigts. D’être dans la même pièce que ce texte qui disait — si Salma avait raison — que le Coran avait eu une enfance, un temps avant la forme définitive, un temps où la parole de Dieu balbutiait encore.

C’est la dernière fois qu’il avait vu Salma, à Sanaa, en mars 2012. Le Yémen s’enfonçait dans le chaos. Saleh était parti mais le pays ne s’était pas stabilisé — les Houthis montaient en puissance au nord, Al-Qaïda tenait des villes au sud, l’armée se fragmentait. Salma avait maigri. Elle ne portait plus le carré court et désinvolte d’Istanbul — elle avait laissé ses cheveux pousser et les couvrait d’un hijab sombre quand elle sortait. Elle parlait moins. Elle avait quelque chose dans le regard que Côme ne lui connaissait pas — non pas de la peur, elle n’avait jamais eu peur, mais une espèce de résolution, un rétrécissement de l’horizon, comme si le monde s’était réduit à quelques gestes essentiels et que tout le reste — Paris, les colloques, les cafés de Beyoğlu, les conversations sur les palimpsestes — appartenait à une vie antérieure dont elle ne voulait plus.

Ils avaient passé trois jours ensemble. Trois jours à Sanaa, dans la vieille ville, à marcher entre les maisons-tours et les mosquées, à manger du saltah dans un petit restaurant du souk où le patron les connaissait et leur réservait la table du fond, près de la fenêtre qui donnait sur un jardin intérieur envahi de jasmin. Trois jours pendant lesquels Côme avait compris, sans qu’elle le dise, que c’était la dernière fois. Que quelque chose se fermait. Qu’elle allait vers un endroit où il ne pourrait pas la suivre — pas une géographie mais une conviction, un dépouillement, un mouvement vers l’intérieur qui ressemblait à ce que les soufis appellent le fana, l’extinction de soi dans le divin.

Le dernier soir, elle lui avait donné le fragment.

Il avait protesté. Elle avait insisté. Pas avec des mots — Salma n’insistait jamais avec des mots — mais avec un geste : elle avait posé le carré de tissu brun dans ses mains et avait refermé ses doigts par-dessus, et ses mains à elle avaient tenu ses mains à lui pendant un instant qui avait duré exactement le temps qu’il faut pour comprendre qu’un cadeau peut être un adieu.

— Garde-le, avait-elle dit. Tu sauras quoi en faire.

Il ne savait pas quoi en faire. Il ne savait toujours pas. Le fragment était dans sa valise, au cinquantième étage de la Makkah Clock Royal Tower, enveloppé dans le même carré de soie, dans une poche intérieure fermée par une fermeture éclair, un objet peut-être inestimable ou peut-être sans valeur — parce que sans Salma pour confirmer sa provenance, sans les outils de datation d’un laboratoire, sans le contexte des autres fragments de Sanaa, ce n’était qu’un morceau de parchemin couvert de lettres brunes. Sacré ou profane. Authentique ou faux. Comme tout le reste. Comme Côme lui-même.

Six mois après cette dernière visite à Sanaa, Salma avait cessé de répondre à ses mails. Son téléphone sonnait dans le vide, puis avait été désactivé. L’adresse du studio dans la vieille ville renvoyait les lettres. Les collègues du Dar al-Makhtutat, contactés par des voies détournées, disaient qu’elle avait pris un congé, ou qu’elle était partie, ou qu’ils ne savaient pas, avec cette gêne qui signale en pays arabe qu’on sait mais qu’on ne dira pas.

Puis Abdallah, un soir de septembre, au téléphone : Je l’ai vue au terminal Hajj de Djeddah.

Et maintenant Côme était là.

Il prit le fragment, le sortit de la valise, le déplia sur le bureau de la chambre, sous la lampe de lecture articulée. Le parchemin, dans la lumière artificielle, avait une couleur de miel brûlé. Les lettres dansaient — il fallait un moment pour que l’œil s’ajuste à l’écriture hijazi, sans points, sans voyelles, ces squelettes de mots que seul un lecteur entraîné pouvait faire parler. Côme les lut à voix basse, les lèvres formant les sons sans les émettre vraiment, un murmure de bibliothèque, un souffle de papier :

Alif. Lam. Mim. Dhalika al-kitabu la rayba fihi hudan lil-muttaqin.

C’est le Livre — nul doute là-dessus — un guide pour ceux qui craignent Dieu.

Mais en marge, dans l’encre plus claire, le copiste anonyme avait écrit autre chose — une variante du même verset, presque identique et pourtant différente, et cette différence, minuscule, un mot changé, un ordre inversé, ouvrait un gouffre. Si le Coran était la parole directe de Dieu, dictée mot à mot par l’archange Gabriel au prophète Muhammad dans la grotte de Hira, alors il ne pouvait pas y avoir de variantes. Chaque mot était le bon mot. Chaque lettre était la bonne lettre. Et si un copiste du VIIe siècle avait noté en marge un autre mot, cela signifiait — quoi ? Que Dieu avait hésité ? Que le copiste avait entendu une autre version ? Que la transmission orale, avant la fixation écrite, avait produit des embranchements, comme un fleuve qui se divise en delta avant de rejoindre la mer ?

Tu sais ce que c’est, un palimpseste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme replia le fragment. Le remit dans sa soie. Éteignit la lampe.

Par la fenêtre, le tawaf continuait. La nuit ne finissait pas. Il pensa à Salma dans cette foule, un an plus tôt — quelque part dans ces cercles concentriques, son visage mince levé vers la Kaaba, ses lèvres formant des mots qu’il ne connaissait pas, ou qu’il connaissait trop bien, et qui n’étaient pas pour lui. Il pensa à elle dans un ihram blanc, dépouillée de tout ce qui la distinguait — son intelligence, son ironie, son odeur de jasmin et d’encre —, réduite à un corps parmi deux millions de corps, tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tournant vers quelque chose ou s’éloignant de quelque chose, et cette chose c’était peut-être Dieu et c’était peut-être lui, Côme, et c’était peut-être la même chose, l’absence de l’un étant aussi insupportable que l’absence de l’autre.

Il s’allongea sur le lit. Ne dormit pas. L’horloge battait au-dessus de lui, la rumeur du tawaf montait au-dessous de lui, et entre les deux, dans cette chambre suspendue entre le temps mécanique et le temps sacré, Côme Villedieu tenait les yeux ouverts dans le noir et attendait l’aube comme on attend un verdict.

Chapitre 4 — Les étages

Le matin arriva par l’appel à la prière du fajr.

Côme ne l’entendit pas venir — il le sentit. Un frémissement d’abord, un changement de texture dans l’air, comme si la nuit s’était soudain amincie, et puis la voix du muezzin, amplifiée par des haut-parleurs que l’on devinait partout sans les voir, une voix d’homme qui montait dans un registre presque féminin, qui tenait la note, la faisait vibrer, la laissait retomber, la reprenait — Allahu Akbar, Allahu Akbar — et à chaque reprise la voix gagnait en intensité, en urgence, comme si elle n’appelait pas les fidèles mais les suppliait, et Côme, qui n’avait dormi que par intermittences, ouvrit les yeux dans la lueur grise de l’aube et vit, par la baie vitrée, la ville de La Mecque se mettre en mouvement.

C’était un spectacle qu’il n’oublierait pas. De son cinquantième étage, il voyait les rues s’animer comme un organisme qui se réveille — des milliers de silhouettes blanches convergeant vers le Haram depuis tous les quartiers, toutes les rues, toutes les ruelles, un flux humain qui rappelait ces vidéos accélérées de fourmis se dirigeant vers une source de nourriture. Sauf que ce n’était pas accéléré. C’était le rythme réel — deux millions de personnes qui marchaient vers le même point, au même moment, pour la même raison, et ce point était directement sous lui, et cette raison était un cube de pierre noire qu’un homme qui ne croyait pas en Dieu avait traversé la moitié du monde pour approcher.

Il fit ses ablutions. S’habilla d’un thobe blanc. Ne descendit pas.

Pas encore. Il avait besoin de comprendre la tour avant de comprendre la ville. De connaître sa prison avant de tenter sa liberté. C’était un réflexe de faussaire — on étudie toujours le cadre avant de l’habiter, le papier avant d’y écrire, la toile avant d’y peindre. Et cette tour était le cadre le plus démesuré qu’il eût jamais habité.

Il commença par monter.

L’ascenseur express — il y en avait quatre-vingt-seize dans le complexe, les plus rapides d’Arabie saoudite — l’emporta vers les étages supérieurs avec une douceur pneumatique. Au soixantième étage, les portes s’ouvrirent sur un couloir identique à celui du cinquantième — même tapis, mêmes calligraphies dorées, même silence climatisé. Au soixante-cinquième, il fallait une carte d’accès spéciale. Côme ne l’avait pas. Il redescendit, essaya un autre ascenseur, celui qui desservait le centre commercial — le Clock Towers Shopping Center, cinq étages de boutiques qui occupaient la base du complexe. Là, c’était un autre monde.

Quatre mille boutiques.

Le chiffre était imprimé sur un plan plastifié qu’on lui avait remis à la réception, et Côme avait d’abord cru à une erreur. Mais non. Quatre mille boutiques, réparties sur cinq niveaux, reliées par des escalators et des passerelles, vendant tout ce qu’un pèlerin pouvait désirer et beaucoup de choses dont aucun pèlerin n’avait besoin — de l’or, des montres, des parfums, des abayas brodées de cristaux Swarovski, des chapelets en ambre, des Corans reliés en cuir avec le nom de l’acheteur gravé au fer chaud, des tapis de prière électroniques qui indiquaient la direction de la Kaaba par GPS, des iPhones, des Samsung, des valises Samsonite, des chocolats belges, des sacs à main de contrefaçon parfaite, des jouets pour enfants, des vêtements de sport, des maillots de football — Messi, Ronaldo, Neymar — et partout, absolument partout, des bouteilles d’eau de Zamzam, l’eau sacrée du puits qui avait jailli sous les pieds d’Ismaël dans le désert, et qui se vendait ici en bidons de cinq litres emballés dans du plastique sous cellophane.

Côme marcha. Il marcha longtemps, d’étage en étage, se perdant dans les couloirs, les galeries, les culs-de-sac qui débouchaient sur d’autres galeries. La foule était dense — des familles saoudiennes dont les femmes, voilées de noir de la tête aux pieds, examinaient des bijoux dans des vitrines illuminées ; des pèlerins indonésiens en groupe compact qui photographiaient tout ; des hommes d’affaires pakistanais en costume sombre qui parlaient au téléphone ; des enfants qui couraient entre les jambes des adultes ; des agents de sécurité philippins en uniforme bleu qui regardaient passer le monde avec un ennui professionnel. L’odeur était un mélange de climatisation, de parfum d’oud, de friture — un KFC et un Burger King occupaient un coin de la food court — et de cette senteur indéfinissable des grands centres commerciaux, cette odeur de plastique neuf et de désir tiède.

Il pensa à Richard Burton, qui avait traversé le désert pendant des semaines pour atteindre La Mecque, qui avait risqué sa vie à chaque checkpoint, qui avait dormi sur le sol au milieu des chameaux et des scorpions, et qui, s’il revenait aujourd’hui, trouverait un Starbucks à trois cents mètres de la Kaaba.

Au troisième étage du centre commercial, Côme s’arrêta devant une boutique de calligraphie. La vitrine exposait des reproductions de sourates encadrées — des calligraphies modernes, dorées sur fond noir, exécutées avec compétence mais sans âme, des objets de décoration, pas des œuvres. Pourtant, quelque chose le retint. Dans un coin de la vitrine, à moitié cachée par un cadre plus grand, il y avait une petite calligraphie sur papier artisanal — la Shahada, deux lignes, en écriture thuluth, et le tracé avait quelque chose de familier, une façon de lier le lam à l’alif, une courbe dans le ha de Allah qu’il connaissait, qu’il avait vue ailleurs, sur d’autres papiers, dans un autre temps.

Il entra dans la boutique. Le vendeur, un jeune Saoudien en thobe immaculé, leva les yeux de son téléphone.

— Qui a fait la calligraphie dans la vitrine ? La petite, à gauche.

Le vendeur regarda, haussa les épaules.

— Je ne sais pas, frère. On les reçoit d’un fournisseur. C’est fait à la main, oui. C’est pour offrir ?

Côme regarda la calligraphie de plus près. Ce n’était pas la main de Salma. Il le sut au deuxième regard — le thuluth était trop appuyé, le rythme trop régulier, une main masculine probablement, un calligraphe de formation classique, pas l’écriture aérienne de Salma qui semblait toujours sur le point de s’envoler du papier. Il sortit de la boutique sans acheter.

C’est en remontant vers les étages de l’hôtel qu’il rencontra Fátima.

L’ascenseur de service — il s’était trompé de couloir et avait pris une porte marquée Staff Only — s’ouvrit sur un étage dépouillé, sans le tapis épais ni les calligraphies dorées. Des murs blancs, un sol en linoléum gris, des chariots de ménage rangés le long du mur, chargés de draps, de serviettes, de produits de nettoyage. L’envers du décor. Les coulisses de la tour.

Elle était là, poussant un chariot, petite, mince, le visage rond et sombre sous un foulard bleu ciel qui n’était pas un hijab mais en avait l’apparence — une de ces ambiguïtés vestimentaires que pratiquent les travailleuses non musulmanes en Arabie saoudite, un vêtement qui ressemble à ce qu’on attend d’elles sans être tout à fait ce qu’on attend d’elles. Elle leva les yeux quand il sortit de l’ascenseur. Un regard surpris — les clients ne venaient pas dans les étages de service.

— Pardon, dit Côme en arabe. Je me suis trompé d’ascenseur.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle le regarda — un regard qui durait un peu plus longtemps que nécessaire, qui évaluait, qui pesait. Puis, dans un arabe teinté d’un accent qu’il identifia immédiatement comme éthiopien :

— Le hall, c’est par là. L’ascenseur client est à gauche au bout du couloir.

— Merci.

Il allait partir. Quelque chose le retint. Peut-être la qualité de ce regard — non pas la curiosité, mais la reconnaissance. Ce regard que portent les gens qui vivent dans les interstices, qui habitent les fissures du système, qui savent qu’il y a toujours un espace entre ce que les papiers disent et ce que les corps sont.

— Vous êtes éthiopienne ?

Un raidissement imperceptible. Puis un sourire prudent.

— D’Addis-Abeba. Je m’appelle Fátima.

— Fátima.

Le nom était musulman. Le visage, la posture, le petit crucifix en argent qu’il voyait briller à la naissance du cou, sous le foulard — tout le reste ne l’était pas. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Un pacte silencieux se noua dans cette seconde — le pacte de ceux qui ne sont pas ce qu’ils prétendent être et qui se reconnaissent à des signes que les autres ne voient pas.

— Hajj mabrour, dit-elle, et il y avait dans sa voix une ironie si fine, si parfaitement contrôlée, qu’il fallait être un expert en imposture pour la détecter.

— Jazak Allahu khairan, répondit-il, et son ironie à lui était la jumelle de la sienne, et pendant un instant ils se tinrent face à face dans ce couloir de linoléum gris, deux imposteurs dans la tour de Dieu, et quelque chose passa entre eux qui n’était ni de l’amitié ni de la complicité mais qui y ressemblait.

Elle reprit son chariot. Il trouva le bon ascenseur.

Le reste de la matinée, il le passa dans le hall de l’hôtel — un espace monumental, tout en marbre crème et dorures, dont le plafond se perdait dans une hauteur de cathédrale. Des lustres immenses — cristal, or, lumière blanche — pendaient comme des galaxies figées. Le sol reflétait les silhouettes des clients qui passaient en glissant, silencieux sur le marbre poli, certains en ihram blanc, pieds nus ou en sandales, le visage brûlé de soleil et d’émotion, d’autres en costume trois pièces, parfumés, téléphone à l’oreille, parlant en anglais, en arabe, en ourdou de transactions, de rendez-vous, de chambres à réserver pour la prochaine saison. Le contraste était violent et personne ne semblait le remarquer — le sacré et le commercial coexistaient ici avec une aisance qui n’était ni cynique ni naïve mais simplement naturelle, comme si l’idée que Dieu et l’argent puissent occuper le même espace était aussi vieille que La Mecque elle-même, ce qui, à bien y réfléchir, était probablement le cas.

Côme s’assit dans un fauteuil de cuir blanc, commanda un café — qahwa arabi, sans sucre, avec un soupçon de cardamome — et observa.

C’est ce qu’il faisait de mieux. Observer. Il avait passé sa vie à observer — les manuscrits, les encres, les parchemins, les visages des marchands qui mentaient, les mains des faussaires qui hésitaient, les yeux des croyants qui priaient. L’observation était sa forme de prière à lui, la seule qu’il pratiquait avec sincérité, et elle exigeait les mêmes qualités que la prière véritable : la patience, le silence, la capacité de se rendre invisible.

Il vit passer un groupe de pèlerins turcs conduits par un guide qui agitait un fanion vert. Il vit une famille du Golfe — le père en bisht doré, la mère en abaya noire bordée de cristaux, quatre enfants en miniature de leurs parents — s’engouffrer dans un ascenseur express. Il vit un vieil homme en kurta blanc, pakistanais probablement, qui pleurait doucement dans un coin du hall, assis sur le sol de marbre, le visage dans les mains, le corps secoué de sanglots si discrets qu’on aurait pu les prendre pour un tremblement de froid, et personne ne s’arrêtait, personne ne le touchait, parce qu’ici pleurer n’était pas un signe de détresse mais un signe de grâce — on pleurait parce qu’on était arrivé, parce qu’on était enfin là, dans la ville de Dieu, et que l’émotion vous submergeait comme une vague, et que c’était bien, et que c’était normal, et que les larmes étaient la seule réponse adéquate à l’immensité de ce qui vous arrivait.

Côme ne pleurait pas. Mais il comprenait. Il comprenait avec cette partie de lui qui n’était ni le savant ni le marchand ni le faussaire — cette partie qu’il n’avait pas de nom pour désigner et qui se manifestait parfois, dans certaines lumières, devant certains textes, en présence de certaines beautés, par un serrement de gorge qui ressemblait furieusement à de l’émotion religieuse et qui n’en était peut-être pas, ou qui en était, ou qui était ce qui vient juste avant, ce tremblement au bord du gouffre que les mystiques appellent l’appel et que les psychiatres appellent autrement.

L’après-midi, il monta plus haut.

Au-dessus du soixante-cinquième étage, les couloirs changeaient. Plus étroits, moins décorés, avec des portes métalliques marquées de numéros et de symboles techniques. Côme, muni de sa carte de chambre qui ne lui donnait accès qu’aux espaces clients, essaya plusieurs portes, trouva la plupart fermées. Mais au soixante-septième étage, un escalier de service — porte entrebâillée, maintenue ouverte par une cale de bois — menait vers les étages du musée.

Le Musée de l’Horloge occupait les quatre derniers étages habités de la tour, juste en dessous de l’horloge elle-même. Côme monta l’escalier, déboucha dans un espace aux murs noirs, éclairé par des spots encastrés qui donnaient à tout une qualité de planétarium. Des vitrines exposaient des instruments de mesure du temps — des astrolabes, des cadrans solaires, des horloges mécaniques anciennes — et des panneaux explicatifs, en arabe et en anglais, racontaient l’histoire de la mesure du temps en islam. L’importance du temps dans la foi. Les cinq prières quotidiennes, chacune liée à une position du soleil. Le calendrier lunaire. Le début du Ramadan déterminé par l’observation du croissant de lune. Le Hajj, fixé au mois de Dhul Hijja, le douzième mois lunaire, qui recule chaque année de onze jours par rapport au calendrier solaire et fait ainsi le tour complet des saisons en trente-trois ans.

Le temps sacré n’était pas le temps des horloges. C’était un temps organique, lié aux astres, au corps, à la prière, un temps qui respirait au rythme de la terre et de la lune. Et pourtant, au-dessus de ce musée, à quelques mètres, battait la plus grande horloge du monde — mécanique, atomique, impitoyable — et ses LED changeaient de couleur à l’heure de chaque prière, comme pour dire que le temps sacré et le temps mécanique étaient le même temps, ou qu’ils devaient le devenir, ou qu’ils l’avaient toujours été.

C’est là que Côme entendit une voix.

Elle venait de derrière une porte marquée Accès technique — Personnel autorisé. Une voix d’homme, en allemand, qui jurait avec une conviction que l’on n’acquiert qu’en travaillant longtemps avec des machines récalcitrantes.

Verdammte Scheisse…

La porte était entrouverte. Côme poussa.

L’espace derrière la porte était un boyau métallique, un tunnel d’acier et de câbles qui montait en spirale — l’intérieur de la structure de l’horloge. Et dans ce tunnel, assis sur un tabouret pliant, penché sur un boîtier électronique ouvert dont les fils pendaient comme des entrailles, un homme blond, trapu, la cinquantaine, en combinaison de travail grise, le front en sueur.

L’homme leva les yeux. Un regard bleu, méfiant, fatigué.

— Wer sind Sie ? lança-t-il. Puis, se reprenant : Who are you ?

— Je suis un client de l’hôtel, dit Côme en allemand. Un allemand correct mais scolaire, qu’il n’avait pas pratiqué depuis longtemps. Je me suis perdu.

L’homme le regarda avec une surprise qui se mua lentement en quelque chose d’autre — un soulagement, peut-être, celui de rencontrer un visage qui n’est pas celui d’un pèlerin, d’un garde de sécurité, d’un responsable d’hôtel. Un visage d’Européen. Un visage laïc.

— Heinrich Voss, dit l’homme en tendant une main grasse de cambouis. Ingénieur. Firme PERROT. Je suis ici pour la maintenance de l’horloge. Et je suis ici depuis trois semaines et je deviens fou.

Il avait un accent souabe et un sourire qui creusait des rides profondes autour de ses yeux bleus. Il désigna le tabouret, le tunnel, les fils.

— C’est l’horloge la plus grande du monde et c’est aussi la plus capricieuse. Les LED du cadran est ont un problème de synchronisation. Elles changent de couleur avec un décalage d’une demi-seconde par rapport aux trois autres cadrans. Une demi-seconde. Personne ne le voit d’en bas. Mais moi je le sais, et ça me rend dingue.

— Vous n’êtes pas musulman, dit Côme. Ce n’était pas une question.

— Luthérien. De Stuttgart. Et non, je n’ai pas le droit d’être dans la ville. Mais j’ai un permis spécial — un permis technique, délivré par le ministère du Hajj, qui m’autorise à rester dans la tour et uniquement dans la tour. Je ne sors jamais. Depuis trois semaines, je vis entre le soixante-huitième et le soixante-treizième étage. Je mange au restaurant de l’hôtel — room service. Je dors dans une chambre technique, au soixante-dixième. Je ne descends pas en dessous du cinquantième. Et surtout — surtout — je ne mets pas les pieds dehors.

Il rit. Un rire sec, sans joie.

— Je suis le prisonnier le plus haut perché du monde. Quatre cent cinquante mètres au-dessus du sol, avec une vue imprenable sur un lieu où je n’ai pas le droit d’aller. C’est kafkaïen, non ? Ou borgesien. Ou les deux.

Côme s’assit sur une caisse en métal. Autour d’eux, le tunnel d’acier vibrait imperceptiblement — les engrenages de l’horloge, quelque part au-dessus, tournaient avec une régularité de métronome.

— Vous voyez le tawaf, de là-haut ?

— Je vois tout. J’ai une fenêtre technique, au soixante-douzième, qui donne sur le Haram. La nuit, quand je ne dors pas — et je ne dors presque jamais — je m’assieds devant cette fenêtre et je regarde les gens tourner. Deux millions de personnes qui tournent autour d’un cube de pierre. C’est la chose la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je suis ingénieur — je sais ce que c’est que la rotation, le mouvement circulaire, les forces centripètes. Mais ça — il fit un geste vague vers le bas — ça, je ne comprends pas. Ce n’est pas de la mécanique. C’est autre chose.

Il regarda Côme. Ses yeux bleus, dans la lumière blafarde du tunnel, avaient quelque chose d’enfantin.

— Et vous ? Vous êtes pèlerin ?

— Oui, dit Côme.

Le mot était sorti sans hésitation, sans l’ombre d’une inflexion qui aurait pu signaler le mensonge. Et pourtant, en le disant, il avait senti quelque chose — non pas de la culpabilité, il avait dépassé la culpabilité depuis longtemps, mais une sorte de vertige, comme si en disant oui à cet Allemand enfermé dans les entrailles de l’horloge il avait prononcé un mot qui, à force d’être répété, finirait par devenir vrai.

Il quitta Heinrich Voss avec une poignée de main et la promesse de revenir. L’Allemand lui avait souri — un sourire de naufragé qui voit passer un navire et qui n’ose pas encore agiter les bras.

Côme redescendit au cinquantième étage. La chambre l’attendait, identique, le lit défait, le Coran dans son coffret vert, le Burton sur la table de nuit. Par la fenêtre, le tawaf continuait — il continuait toujours. Le soleil de l’après-midi frappait le marbre blanc du Haram et le renvoyait en une clarté aveuglante, une blancheur qui mangeait les contours, qui dissolvait les ombres, qui transformait les milliers de pèlerins en une masse laiteuse et mouvante dont les individus avaient disparu.

Demain, le Hajj commençait.

Côme ouvrit le Burton. Trouva le passage qu’il cherchait.

« A few Arabs were praying, a few were sleeping, and not a few were squatting together over pipes of tobacco. The patched and parti-coloured robes of the Bedouins, and their wild, sunburnt faces, afforded a strong contrast to the clean and civilized appearance of the citizens. It was difficult to recognize in such a throng the man of education and the man of ignorance, the sinner and the saint. »

Le passage datait de 1853 et il aurait pu dater de ce matin. Difficile de reconnaître, dans une telle foule, l’homme instruit de l’ignorant, le pécheur du saint. Difficile de reconnaître, aurait ajouté Côme, le croyant de l’imposteur. Le fidèle du faussaire. L’amoureux de Dieu de l’amoureux d’une femme.

Il ferma le livre. L’horloge battait. Dans quelques heures, il descendrait pour la première fois dans le Haram, il se mêlerait à la foule, il tournerait autour de la Kaaba comme Burton l’avait fait, comme Salma l’avait fait, comme deux millions de croyants le feraient avec lui, et personne ne saurait — personne, pas même lui — si les cercles qu’il décrirait seraient ceux d’un imposteur ou ceux d’un homme en train, lentement, de cesser de l’être.

Chapitre 5 — Salma

Il y a une photographie.

C’est la seule qu’il ait d’elle — non parce qu’il n’en a pas pris d’autres, mais parce qu’elle lui avait demandé de les effacer, un soir, à Paris, dans cet appartement du XIe arrondissement qu’il occupait à l’époque, un deux-pièces sous les toits dont la fenêtre de la chambre donnait sur une cour intérieure où un platane poussait contre toute logique végétale. Elle lui avait demandé de les effacer avec le même ton calme qu’elle employait pour tout — les demandes, les refus, les déclarations, les adieux. Efface-les, Côme. Je ne veux pas qu’il reste des images de moi. Il les avait effacées. Toutes sauf une, qu’il avait transférée sur une clé USB qu’il gardait dans le tiroir de son bureau, sous des factures et des relevés bancaires, et qu’il ne regardait presque jamais, sauf les soirs où le manque prenait une forme physique — un creux dans la poitrine, une sensation de vide qui n’était pas du vide mais du plein, du trop-plein d’absence.

Sur la photographie, Salma est de profil. Elle ne regarde pas l’objectif — elle regarde quelque chose hors champ, à gauche, quelque chose qui la fait presque sourire sans tout à fait sourire, une expression suspendue entre l’amusement et la concentration. Ses cheveux sont coupés court, au carré, dégageant la nuque. Elle porte un pull gris à col roulé qui est celui de Côme — un détail qu’il est le seul à savoir. Derrière elle, floue, la vitre d’un café, et derrière la vitre, plus floue encore, la silhouette d’un minaret — ils sont à Istanbul, c’est la première fois, le colloque vient de se terminer, c’est le soir, et Côme a pris cette photo sans qu’elle s’en aperçoive, un geste de voleur, un geste qui dit : je veux garder cet instant parce que je sais déjà qu’il ne durera pas.

Il n’avait pas emporté la photographie à La Mecque. Il n’en avait pas besoin. Le visage de Salma était inscrit dans un endroit de sa mémoire qui ne dépendait d’aucun support — ni papier, ni pixel, ni parchemin. Il était là, aussi net que le texte d’un manuscrit qu’on a lu mille fois, et en même temps aussi instable, parce que la mémoire est un palimpseste elle aussi, parce que chaque souvenir se réécrit sur le précédent et que le visage de Salma, à force d’être remémoré, avait commencé à changer, à se brouiller sur les bords, à perdre certains détails — la forme exacte de ses sourcils, la couleur précise de ses lèvres — tout en gagnant une intensité qui n’appartenait plus au réel mais au manque.

Voici ce qu’il savait d’elle. Voici ce qu’il ne savait pas.

Il savait qu’elle était née à Tarim en 1978, dans une famille de sayyids — des descendants du Prophète par la lignée d’Hussein. Que les al-Hadrami de Tarim n’étaient pas des gens ordinaires : pendant des siècles, ils avaient essaimé dans tout l’océan Indien — en Inde, en Malaisie, en Indonésie, en Afrique de l’Est — portant avec eux le savoir islamique, la calligraphie, le commerce et cette forme particulière de soufisme hadhrami qui mêlait la rigueur théologique à une dévotion poétique, presque extatique. Que son grand-père, Habib Omar al-Hadrami, avait été un calligraphe célèbre dans tout le sud du Yémen — un maître du naskh dont les copies du Coran étaient recherchées par les collectionneurs et les mosquées, et dont l’atelier, dans une maison de terre à quatre étages de la vieille ville de Tarim, était un lieu de pèlerinage pour les étudiants en calligraphie.

Il savait que Salma avait appris à calligraphier avant d’apprendre à écrire. Que son grand-père lui avait mis le calame entre les doigts à cinq ans, dans le jardin de grenadiers, et qu’elle avait tracé sa première lettre — un alif, la verticale, le commencement de tout — sur un morceau de papier journal posé sur une planche de bois. Qu’elle avait un don que le vieux Habib avait reconnu immédiatement, avec ce mélange de fierté et de tristesse qui est celui des maîtres quand ils comprennent que l’élève les dépassera.

Il savait qu’elle avait quitté Tarim à dix-huit ans pour Sanaa, puis Sanaa pour Paris à vingt-deux ans, et que le voyage entre Tarim et Paris — entre la vallée du Hadramaout, ses palais de terre et ses palmiers, et le boulevard de Belleville avec ses kebabs et ses magasins de téléphonie — était un voyage que peu de gens pouvaient comprendre, un saut non seulement géographique mais temporel, comme si l’on passait du XIIIe siècle au XXIe en prenant un avion.

Il savait qu’elle avait commencé un doctorat à la Sorbonne sur les manuscrits de Sanaa, qu’elle l’avait interrompu au bout de trois ans sans le terminer, et qu’elle était retournée au Yémen avec une rage silencieuse contre l’université française, contre l’orientalisme, contre la façon dont les savants occidentaux touchaient les manuscrits islamiques — avec les gants blancs de la science, certes, mais aussi avec cette condescendance implicite qui traite le texte sacré comme un objet d’étude et non comme une parole vivante.

Il ne savait pas — il ne l’avait jamais su avec certitude — si Salma croyait en Dieu.

C’était la question qu’il n’avait jamais posée, et qu’elle n’avait jamais explicitement répondue, et qui flottait entre eux comme un nuage dont on ne sait pas s’il annonce la pluie ou le beau temps. Elle priait — il l’avait vue prier, cinq fois par jour, avec une régularité qui n’avait rien de mécanique mais qui ressemblait à de la respiration, un besoin du corps autant que de l’esprit. Elle jeûnait pendant le Ramadan. Elle connaissait le Coran par cœur — pas seulement les sourates courtes que tout musulman connaît, mais le texte entier, les cent quatorze sourates, les six mille deux cent trente-six versets, une mémoire prodigieuse qui la rendait capable de réciter n’importe quel passage à n’importe quel moment, avec une voix grave et modulée qui transformait l’arabe coranique en musique.

Et en même temps — en même temps — elle disait des choses que Côme n’avait jamais entendues dans la bouche d’une croyante. La foi n’est pas un état, c’est un mouvement. Dieu n’est pas une réponse, c’est une question qu’on ne peut pas cesser de poser. Et surtout, cette phrase, prononcée un soir à Sanaa, dans le studio de la vieille ville, le fragment ancien posé entre eux sur la table : Tu sais ce que c’est, un palimpseste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme n’avait jamais rencontré quelqu’un qui habitait l’islam de cette manière — de l’intérieur et du bord en même temps, avec une intimité qui frisait l’hérésie. Elle n’était ni une réformatrice ni une rebelle. Elle ne voulait pas changer l’islam — elle voulait le comprendre, ce qui était infiniment plus dangereux. Les réformateurs, les autorités savent les gérer. Les chercheurs de vérité, non.

Il y avait eu une nuit, à Paris, dans l’appartement du XIe. C’était en mai, l’avant-dernier mai qu’ils avaient passé ensemble, et le platane de la cour intérieure avait des feuilles neuves qui faisaient une ombre verte sur le mur de la chambre. Ils étaient couchés, dans l’obscurité tiède, et Salma avait parlé. Longuement, ce qui ne lui ressemblait pas — d’habitude c’était Côme qui parlait et elle qui écoutait, ou qui faisait semblant d’écouter, ou qui écoutait quelque chose d’autre en même temps, quelque chose que lui ne pouvait pas entendre.

Elle avait parlé du Hajj.

De ce que représentait le Hajj pour elle — non pas le pèlerinage touristique des agences de voyages, pas le rituel codifié des guides pratiques, mais quelque chose de plus profond, de plus effrayant. L’idée de se rendre en un lieu où toute différence s’abolit. Où le riche et le pauvre portent le même vêtement. Où les femmes et les hommes tournent ensemble dans la même foule. Où le temps s’arrête — non pas au sens métaphorique, mais littéralement : pendant le Hajj, le temps individuel cesse d’exister, vous n’êtes plus vous, vous êtes une particule dans un flux, un atome dans une prière collective, et votre nom, votre histoire, votre visage, tout ce qui fait de vous un individu se dissout dans le mouvement circulaire du tawaf, et ce qui reste — ce qui reste quand tout le reste a été emporté — c’est soit Dieu, soit rien, et les deux reviennent peut-être au même.

— Tu veux y aller ? avait demandé Côme.

— Oui. Un jour. Quand je serai prête.

— Prête à quoi ?

Elle n’avait pas répondu. Elle s’était tournée vers le mur, et le platane faisait danser des ombres vertes sur sa nuque, et Côme avait compris — sans le formuler, sans le vouloir — que ce quand je serai prête signifiait quand je serai prête à te quitter, et que le Hajj, pour Salma, n’était pas un voyage qu’on faisait et dont on revenait, mais un seuil qu’on franchissait et qui vous changeait d’une manière irréversible, et qu’elle le savait, et qu’elle avait peur, et que cette peur était aussi du désir.

Quatorze mois plus tard, elle était partie.

Le souvenir le plus précis que Côme avait de leur dernière rencontre, à Sanaa, en mars 2012, n’était pas un mot, ni un geste, ni une scène entière, mais une image fixe : les mains de Salma posant le fragment de manuscrit dans les siennes. Ses mains étaient petites, les doigts tachés d’encre noire à l’index et au majeur droits — une tache permanente, indélébile, la signature de la calligraphe, la preuve que le corps garde la trace de ce qu’il fait quand l’esprit oublie. Et ses mains avaient tenu ses mains pendant un instant, et il avait senti les taches d’encre contre sa peau, et il s’était dit : c’est la dernière fois que ces mains me touchent, et il avait eu raison.

Après, il y avait eu le silence.

Pas un silence brutal — les disparitions ne sont jamais brutales quand elles sont préméditées. D’abord les mails s’étaient espacés. Puis les réponses étaient devenues plus courtes, plus évasives — un mot, deux mots, hamdulillah, tout va bien, ne t’inquiète pas. Le téléphone ne répondait plus qu’une fois sur trois, puis une fois sur dix, puis plus du tout. L’adresse du studio dans la vieille ville renvoyait les lettres — destinataire inconnu, un tampon rouge sur l’enveloppe blanche, cette brutalité administrative des postes du monde entier qui réduit une absence à un mot.

Côme avait cherché. Il avait appelé le Dar al-Makhtutat — les collègues disaient qu’elle avait pris un congé, qu’elle était peut-être partie à Tarim, chez sa famille, ou peut-être à Aden, personne ne savait, le Yémen s’enfonçait dans le chaos et les gens disparaissaient, ce n’était pas rare, ce n’était pas inquiétant, ou plutôt c’était inquiétant mais d’une manière si générale, si systémique, que l’inquiétude individuelle se noyait dans l’inquiétude collective comme une larme dans la mer. Il avait contacté l’ambassade de France à Sanaa — rien, elle n’était pas de nationalité française. Il avait écrit à des collègues en Allemagne, en Angleterre, qui avaient travaillé sur les manuscrits de Sanaa — personne n’avait de nouvelles.

Et puis Abdallah, un soir de septembre 2013, au téléphone : Je l’ai vue au terminal Hajj de Djeddah. Elle avait maigri.

Une phrase. Neuf mots. Et sur ces neuf mots, Côme avait construit tout cela — le certificat de conversion, le visa, le voyage, la tour, la chambre au cinquantième étage, le mensonge qui l’avait amené ici, dans la ville où il n’avait pas le droit d’être, à chercher une femme qui ne voulait peut-être pas être trouvée.

Il était allongé sur le lit de la chambre 5017. La nuit tombait. Le Haram s’illuminait en bas — cette clarté constante, surnaturelle, qui ne faiblissait jamais — et le tawaf continuait, les cercles de pèlerins visibles d’en haut comme les anneaux d’une planète, et quelque part dans ces cercles, un an plus tôt, Salma avait tourné, et peut-être tournait-elle encore, et peut-être était-elle devenue le mouvement lui-même, cette rotation sans fin autour d’un centre qu’on n’atteint jamais, et peut-être était-ce cela, sa réponse à la question que Côme n’avait jamais posée, cette question sur Dieu et sur la foi et sur ce qui reste quand tout le reste a été emporté.

Il ouvrit le Burton. Pas pour lire — pour toucher le papier, sentir sous ses doigts le grain de la page, cette rugosité caractéristique des éditions de poche bon marché, et se rappeler que d’autres avant lui avaient cherché quelque chose dans cette ville, et que certains l’avaient trouvé, et que d’autres non, et que la différence entre les deux n’était peut-être pas ce qu’on pense.

Burton, en 1853, était entré à La Mecque pour la gloire. Pour l’aventure. Pour la littérature. Pour pouvoir dire : j’ai été là où les autres n’ont pas osé aller. Et il en était revenu avec un livre — trois volumes, mille pages, des observations, des mesures, des plans — et avec quelque chose d’autre, quelque chose qu’il n’avait jamais pu nommer et qui l’avait hanté le reste de sa vie. Ce quelque chose, Côme le devinait : c’était le soupçon que la foi qu’il avait simulée pendant des mois n’était peut-être pas entièrement simulée. Que le masque, porté assez longtemps, finit par coller à la peau. Que le derviche Abdullah, personnage inventé pour les besoins de l’imposture, avait fini par exister — non pas à la place de Richard Burton, mais à côté de lui, en lui, comme un texte sous un autre texte, un palimpseste vivant.

Burton avait porté toute sa vie un sachet de cuir autour du cou. Dans le sachet, deux documents : le certificat du Sheikh de La Mecque attestant qu’il avait accompli le Hajj, et une lettre du cardinal Wiseman le recommandant comme bon catholique. Les deux à la fois. L’un ne supprimait pas l’autre. La foi et l’imposture coexistaient dans le même sachet, contre le même cœur, et Burton ne voyait là aucune contradiction, ou bien il voyait la contradiction mais s’en moquait, ou bien — hypothèse la plus troublante — la contradiction était le lieu exact de sa vérité.

Côme se demanda ce qu’il porterait, lui, en rentrant à Paris. Le fragment de manuscrit, sans doute, toujours enveloppé dans son carré de soie. Le certificat de conversion, dans son enveloppe kraft. Et quelque chose d’autre — quelque chose qui n’existait pas encore, qui n’avait pas de forme, pas de nom, mais qui commençait à se former dans la partie de lui que vingt ans d’ambiguïté avaient creusée comme l’eau creuse la pierre, cette cavité intérieure où le doute et le désir se confondent et qui est peut-être — peut-être — ce que les croyants appellent l’âme.

L’appel à la prière du maghrib s’éleva. Le coucher du soleil. La troisième prière du jour. Les LED de l’horloge, quelque part au-dessus de lui, passèrent du blanc au vert. La ville entière vibra. Et Côme resta immobile dans la chambre obscure, le livre de Burton sur la poitrine, les yeux ouverts sur le plafond, et il pensa à Salma, et il pensa à Dieu, et il ne savait pas lequel des deux il était venu chercher, et il se dit que c’était peut-être la même chose, et il se dit que non, et il se dit qu’il ne savait pas, et ce ne-pas-savoir était la seule chose vraie dans toute cette architecture de mensonges, la seule fissure par laquelle quelque chose d’authentique pouvait encore passer.

Demain, il descendrait.

Demain, il entrerait dans le Haram, il se mêlerait à la foule, il tournerait autour de la Kaaba, il ferait le geste de deux millions de croyants, et ce geste serait le sien et ne serait pas le sien, et dans la foule immense il chercherait un visage, un visage de femme aux cheveux noirs, aux doigts tachés d’encre, et il ne le trouverait pas, et il tournerait encore, et il ne le trouverait pas, et il tournerait encore, et quelque chose commencerait à se défaire en lui, ou à se refaire, ou à se faire pour la première fois, et il n’y aurait personne pour lui dire lequel des trois.

La nuit tomba sur La Mecque. L’horloge battait. Le tawaf tournait. Et dans la chambre 5017, au cinquantième étage de la plus haute tour de la ville de Dieu, un homme qui ne croyait pas — ou qui ne savait pas s’il croyait — attendait l’aube avec la patience des menteurs et la fièvre des amoureux, et c’était la même patience et c’était la même fièvre, et dehors les étoiles tournaient elles aussi, dans leur propre tawaf silencieux, autour d’un centre que personne n’avait jamais vu.

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