Le croissant d’or — Deuxième partie

Le croissant
d’or

Le croissant d’or

Deuxième partie

DEUXIÈME PARTIE — LE TAWAF

Chapitre 6 — La descente

Il descendit le lendemain matin, à l’heure où le soleil n’était pas encore tout à fait levé mais où la lumière avait déjà changé — cette demi-heure entre la prière du fajr et l’aurore véritable, quand La Mecque flottait dans un gris rosé qui adoucissait les arêtes des tours et donnait au marbre du Haram une transparence de nacre.

Il avait revêtu l’ihram.

Deux pièces de tissu blanc, non cousu. L’une enroulée autour de la taille, comme un pagne, nouée sur le côté gauche. L’autre posée sur l’épaule gauche, passant sous le bras droit, laissant l’épaule droite nue. Pas de sous-vêtements. Pas de couture. Pas de chaussures fermées — des sandales de cuir, pieds nus. Rien qui distingue le riche du pauvre, le roi du mendiant, le savant de l’ignorant. Rien qui distingue le croyant de l’imposteur.

Il s’était regardé dans le miroir de la salle de bain et n’avait pas reconnu l’homme qui le regardait. Ce n’était pas Côme Villedieu — pas le Côme Villedieu qui portait des chemises italiennes et des mocassins souples, qui buvait du Sancerre à la terrasse des cafés de la rue Oberkampf, qui traversait les salles de vente de Christie’s avec l’assurance d’un homme qui sait que les objets ont un prix et que ce prix, c’est lui qui le fixe. L’homme dans le miroir était plus simple, plus nu, plus effrayant. Un corps enveloppé de blanc. Un visage sans cadre. Des yeux qui cherchaient quelque chose qui n’était pas dans le miroir.

Il avait prononcé, seul dans la salle de bain, les mots de l’entrée en sacralisation — l’ihram n’est pas seulement un vêtement, c’est un état, une intention, un seuil qu’on franchit par les mots autant que par le tissu :

Labbayka Allahumma labbayk. Labbayka la sharika laka labbayk. Inna al-hamda wa al-ni’mata laka wa al-mulk. La sharika lak.

Me voici, ô Dieu, me voici. Me voici, Tu n’as pas d’associé, me voici. Les louanges, la grâce et la souveraineté T’appartiennent. Tu n’as pas d’associé.

La talbiya. La réponse à l’appel. Il l’avait apprise par cœur des années auparavant, dans un contexte purement académique — un séminaire sur les rituels du Hajj à l’EPHE, un amphithéâtre tiède, des notes sur un carnet. Mais ici, prononcée à voix basse dans une salle de bain de cinq étoiles, le corps enveloppé de blanc, les pieds nus sur le carrelage froid, les mots avaient changé de nature. Ils n’étaient plus des mots d’étude. Ils étaient des mots de seuil. Et Côme, en les prononçant, avait senti quelque chose bouger en lui — pas une croyance, non, rien d’aussi net, mais un déplacement, comme une plaque tectonique qui glisse d’un millimètre, imperceptiblement, et qui change pourtant la géographie d’un continent.

Il sortit de la chambre. Prit l’ascenseur. Descendit.

Le hall de l’hôtel, à cette heure matinale, était traversé de fantômes blancs — des centaines de pèlerins en ihram qui se dirigeaient tous dans la même direction, vers la sortie qui menait directement au Haram, cet accès privilégié que l’hôtel Fairmont offrait à ses clients et qui évitait la foule de la rue. Côme se joignit au flux. Ses pieds nus sur le marbre du hall — froid, lisse, un peu glissant — lui donnaient une sensation de vulnérabilité qu’il n’avait pas anticipée. Sans chaussures, on est un autre animal. On marche autrement. On est plus près du sol, plus proche de la terre, plus conscient de chaque pas.

La sortie donnait sur une esplanade de marbre blanc qui menait, par une succession de volées de marches et de rampes d’accès, à l’entrée du Masjid al-Haram — la porte du Roi Abdulaziz, la plus grande des entrées, face à la tour. Et c’est là, en débouchant sur l’esplanade, que Côme reçut le premier choc.

La foule.

Il avait vu des foules. Il avait traversé le souk de Khan el-Khalili un vendredi après-midi, il avait pris le métro parisien à l’heure de pointe, il avait vu les images du Hajj à la télévision, les vues aériennes, les plans larges. Mais rien — absolument rien — ne l’avait préparé à cela. Ce n’était pas une foule. C’était une substance. Un état de la matière. Un liquide humain qui s’écoulait dans toutes les directions avec une lenteur de lave, qui remplissait chaque espace disponible, qui montait contre les murs comme une marée, qui vous prenait aux chevilles, puis aux genoux, puis à la taille, et qui vous emportait.

Il entra dans la mosquée.

Le Masjid al-Haram n’est pas une mosquée au sens où un Européen entend ce mot. Ce n’est pas un bâtiment — c’est une ville dans la ville, une structure qui a grandi pendant quatorze siècles par ajouts successifs, extensions, reconstructions, et qui s’étend aujourd’hui sur quatre cent mille mètres carrés, un espace capable d’accueillir neuf cent mille personnes en même temps, avec ses esplanades de marbre, ses galeries à arcades, ses minarets, ses tunnels climatisés, ses escalators, ses systèmes de brumisation et ses milliers de ventilateurs géants qui brassent l’air chaud comme les pales d’un hélicoptère au ralenti.

Côme passa sous la porte monumentale — un arc de pierre beige, calligraphié de versets, surmonté d’un dôme — et entra dans la cour intérieure. Le sol de marbre blanc, refroidi par des canalisations souterraines, était tiède sous ses pieds. Le ciel, au-dessus, était un rectangle d’un bleu intense, encadré par les minarets et les arcades, et dans ce rectangle le soleil commençait à monter, encore bas, encore supportable, mais promettant déjà la fournaise de midi.

Et au centre de la cour — la Kaaba.

Vue d’en haut, la nuit précédente, elle avait semblé petite. De près, elle était autre chose. Un cube de pierre grise recouvert de la kiswa, le tissu noir brodé de versets coraniques en fil d’or, qui pendait en plis lourds comme un rideau de théâtre. Treize mètres de haut. Onze mètres de large. Pas de fenêtres. Pas de porte visible — il y en avait une, en or, à deux mètres du sol, accessible seulement par un escalier mobile qu’on déployait lors de rares cérémonies. La Kaaba n’était pas un bâtiment au sens architectural du terme. C’était une présence. Une masse. Un point d’ancrage autour duquel tout le reste tournait.

Et tout le reste tournait.

Le tawaf, vu de près, n’était pas le mouvement fluide et harmonieux qu’on voyait du cinquantième étage. C’était un chaos ordonné, une bousculade lente, un enchevêtrement de corps qui se frottaient, se poussaient, se portaient les uns les autres dans une rotation collective dont le sens était unique — inverse des aiguilles d’une montre — mais dont le rythme était multiple, fait de milliers de rythmes individuels, de pas rapides et de pas lents, de corps jeunes et de corps vieux, de valides et d’invalides, de gens qui marchaient et de gens qu’on portait sur des civières ou dans des fauteuils roulants poussés par des aides philippins.

Côme entra dans le tawaf.

Il n’y eut pas de moment de décision. Pas de seuil à franchir, pas de ligne à croiser. La foule le prit. C’était aussi simple et aussi irrévocable que ça — un pas, puis un autre, et il était dedans, il faisait partie du mouvement, il tournait. Son épaule droite — nue, brûlante déjà sous le soleil montant — était tournée vers la Kaaba. Sa main droite était levée vers la Pierre Noire — cette météorite enchâssée dans le coin est de la Kaaba, que les pèlerins pointent du doigt à chaque tour en prononçant Bismillah, Allahu Akbar. Il fit le geste. Il prononça les mots. Et la foule le pressa contre d’autres corps — un vieil homme indonésien qui pleurait en murmurant des prières, une femme nigériane en hijab blanc qui chantait à pleine voix une invocation dont il ne comprenait pas les paroles, un groupe d’Iraniens qui récitaient en persan, un adolescent saoudien qui tenait sa grand-mère par la main et la guidait à travers la masse humaine avec une tendresse qui serra la gorge de Côme.

Premier tour.

La chaleur était déjà considérable. Le marbre blanc renvoyait la lumière du soleil et la transformait en une clarté aveuglante qui mangeait les ombres et dissolvait les contours. La sueur commençait à couler sous l’ihram — un tissu qui n’absorbe rien, qui colle à la peau, qui transforme le corps en une étuve ambulante. L’odeur était monumentale — une odeur de sueur, de musc, d’eau de rose, de pieds nus, de corps comprimés, d’haleine, de parfum d’oud, une odeur si dense qu’elle avait une consistance presque physique, qu’on pouvait presque la toucher, et qui n’était ni agréable ni désagréable mais simplement humaine, radicalement, irréductiblement humaine.

Deuxième tour.

Côme commença à perdre ses repères. La Kaaba tournait autour de lui — ou il tournait autour d’elle, c’était la même chose, la distinction entre le sujet et l’objet de la rotation s’effaçait, et il ne savait plus s’il marchait ou s’il était porté, si ses pieds touchaient le sol ou s’ils flottaient, si les mots qu’il murmurait — Labbayka Allahumma labbayk — sortaient de sa bouche ou entraient dans sa bouche, prononcés par les milliers de bouches autour de lui et absorbés par la sienne comme par osmose.

Troisième tour.

C’est au troisième tour qu’il sentit une main sur son bras.

— Akhi ! Frère ! Tu tournes trop vite, il faut ralentir, profiter !

L’homme qui avait saisi son bras était petit, rond, brun, avec un visage qui rayonnait d’une joie si manifeste qu’elle en était presque comique — des yeux plissés par le sourire, des dents blanches dans un visage buriné de soleil, un corps compact et vif sous l’ihram qui semblait danser plutôt que marcher. Il devait avoir soixante ans ou soixante-dix — impossible de dire, son visage appartenait à cette catégorie d’hommes asiatiques dont l’âge est une estimation plutôt qu’un fait.

— Imam Razali, dit l’homme en tendant la main. De Kuala Lumpur. Et toi, frère ?

— Karim. De Paris.

— Ah, Paris ! La tour Eiffel ! Le croissant ! Pas le croissant du drapeau — le croissant de la boulangerie !

Il rit de son propre mot avec un bonheur si pur que Côme ne put s’empêcher de sourire. L’imam Razali — il insistait sur le titre, non par vanité, expliqua-t-il aussitôt, mais parce que imam en malais signifie simplement celui qui guide la prière, même mal — s’était accroché à son bras et ne le lâchait plus. Il parlait un arabe fluide avec un accent malaisien qui adoucissait toutes les gutturales, un français approximatif appris en regardant des films (Je suis un grand fan de Jean Reno), et un anglais de conférence internationale qui contrastait avec son apparence de petit homme de village.

Quatrième tour.

Razali parlait. Il parlait comme certaines personnes respirent — naturellement, sans effort, sans interruption significative. Il racontait son voyage depuis Kuala Lumpur — trois jours, deux escales, un retard de six heures à Doha — et la première fois qu’il avait vu la Kaaba, la veille au soir, et comment il avait pleuré pendant vingt minutes sans pouvoir s’arrêter, et comment sa femme lui avait dit au téléphone de ne pas oublier d’acheter de l’eau de Zamzam pour la belle-mère. Il racontait tout cela en marchant, en tournant, en touchant parfois le bras de Côme pour souligner un point, et Côme se laissait porter par ce flux de paroles comme il se laissait porter par le flux de la foule, sans résistance, sans direction propre.

Cinquième tour.

— Tu sais ce que dit Ibn Arabi du tawaf ? demanda Razali, passant sans transition du récit de sa belle-mère à la théologie soufie.

— Non, mentit Côme, qui le savait.

— Ibn Arabi dit que le tawaf est l’imitation du mouvement des anges autour du trône divin. Les anges tournent sans fin autour de Dieu, et nous, en tournant autour de la Kaaba, nous imitons les anges. Mais — et c’est là que ça devient intéressant, frère — Ibn Arabi dit aussi que les anges ne savent pas pourquoi ils tournent. Ils tournent parce que c’est leur nature. Ils ne comprennent pas le mouvement. Ils sont le mouvement. Et nous, quand nous tournons, nous ne devons pas chercher à comprendre. Nous devons devenir le mouvement.

Il regarda Côme avec des yeux soudain sérieux, dépouillés du rire.

— Tu comprends ?

— Je ne sais pas, dit Côme.

— Excellent ! C’est la meilleure réponse. Les gens qui disent oui, je comprends, ceux-là ne comprennent rien. Les gens qui disent non, ceux-là ne font pas assez d’effort. Mais les gens qui disent je ne sais pas — ceux-là sont sur le chemin.

Sixième tour.

La chaleur montait. Le soleil était maintenant haut, presque vertical, et le marbre blanc du Haram renvoyait une lumière de four. Les systèmes de brumisation crachaient des nuages d’eau vaporisée qui retombaient sur les pèlerins en une pluie tiède et brève. Des agents de sécurité en gilet orange distribuaient des bouteilles d’eau. Quelque part dans la foule, un homme s’était évanoui — on le voyait, porté au-dessus de la masse comme un corps sur un radeau, transporté vers la sortie par des mains inconnues.

Côme sentait son corps changer. La fatigue du voyage, les heures sans sommeil, la chaleur, la déshydratation commençante — tout cela travaillait sur lui, creusait des failles dans la surface lisse de sa conscience, et par ces failles quelque chose commençait à monter, quelque chose qu’il n’avait pas de nom pour désigner et qui n’était ni de l’émotion ni de la pensée mais un état intermédiaire, une porosité, comme si les frontières entre lui et la foule devenaient perméables, comme si la prière collective — ce bourdonnement continu de deux millions de voix — entrait en lui par la peau, par les pieds nus sur le marbre chaud, par l’épaule nue brûlée de soleil.

Septième tour.

Le dernier. Razali, à côté de lui, avait cessé de parler. Il priait, les lèvres en mouvement, les yeux mi-clos, le visage levé vers le ciel avec une expression de bonheur si totale qu’elle en était presque insoutenable — le bonheur de quelqu’un qui est exactement là où il doit être, qui fait exactement ce qu’il doit faire, et pour qui le doute n’existe pas, n’a jamais existé, est une maladie dont il a été immunisé à la naissance.

Côme ne priait pas. Mais ses lèvres bougeaient. Les mots de la talbiya revenaient d’eux-mêmes, sans qu’il les convoque — Labbayka Allahumma labbayk — et il les laissait venir, il les laissait passer à travers lui comme l’eau passe à travers le sable, et il ne savait pas s’il priait ou s’il imitait la prière, et la différence entre les deux, au septième tour, dans la chaleur de midi, dans la lumière blanche qui mangeait tout, avait cessé d’être évidente.

Le tawaf prit fin. Côme et Razali sortirent du flux, trempés de sueur, les pieds endoloris par le marbre brûlant. Ils burent de l’eau de Zamzam — tirée d’un des distributeurs installés autour du Haram, une eau fraîche, légèrement minérale, au goût de pierre et de profondeur — et restèrent assis un moment à l’ombre d’une galerie, le dos contre un pilier, regardant les pèlerins qui continuaient de tourner.

— C’est ton premier Hajj ? demanda Razali.

— Oui.

— Ça se voit. Tu as le regard de celui qui voit pour la première fois. C’est un beau regard, frère. Ne le perds pas. La deuxième fois, on regarde moins. La troisième fois, on ne regarde plus. On est dedans.

Il posa la main sur l’épaule de Côme. Une main petite, chaude, étonnamment forte.

— Demain on part pour Mina. Le Hajj commence vraiment. Ce que tu as vu aujourd’hui — il fit un geste vers la Kaaba — c’est l’ouverture. La suite est plus dure. Et plus belle. Et plus dure parce que plus belle.

Il se leva, épousseta son ihram avec une dignité qui contrastait avec sa taille, et sourit une dernière fois.

— On se retrouve demain, inshallah. Dieu n’a pas mis un Malaisien et un Français dans le même tawaf par hasard. Rien n’est par hasard, frère. Pas même toi.

Il disparut dans la foule. Et Côme resta assis sous la galerie, le dos contre le pilier frais, la bouteille d’eau de Zamzam vide entre les mains, et il regarda le tawaf tourner, et il pensa : pas même moi, et il ne savait pas ce que cela signifiait, mais les mots restèrent en lui comme reste un verset qu’on n’a pas tout à fait compris et qu’on n’a pas tout à fait oublié, et la Kaaba tournait — ou il tournait autour d’elle, ou les deux avaient cessé de bouger et c’était le monde entier qui s’était mis à tourner autour de ce point fixe, ce cube noir, ce trou dans le tissu de la réalité par lequel quelque chose — quelque chose — passait.

Chapitre 7 — Le jour de Tarwiya

Le 13 octobre 2013 — 8 Dhul Hijja 1434 — le Hajj commença.

Côme se réveilla avant l’aube. La chambre était plongée dans la lumière constante du Haram — cette clarté blanche, sans ombre, sans heure, qui faisait de la nuit un concept théorique — et pendant quelques secondes il ne sut plus où il était, ni qui il était, ni quel jour on était, et cette désorientation n’était pas désagréable, elle avait quelque chose de reposant, comme un espace entre deux identités où l’on n’a besoin d’être personne.

Puis la mémoire revint. La Mecque. La tour. Le Hajj.

Il fit ses ablutions, revêtit l’ihram, descendit dans le hall. Le hall, à quatre heures du matin, ressemblait au pont d’un navire avant une grande traversée — des centaines de pèlerins en blanc, chargés de petits sacs à dos, de bouteilles d’eau, de tapis de prière roulés, se dirigeant en files serrées vers les bus qui attendaient dehors. L’air était électrique, saturé d’une excitation que Côme percevait physiquement — un bourdonnement, une vibration, le bruit collectif de milliers de cœurs qui battaient un peu plus vite que d’habitude.

Abdallah l’attendait près de la sortie, fumant une cigarette avec l’impudence tranquille de l’homme du pays qui sait que les règles s’appliquent aux autres.

— Tu as le bracelet ?

Côme leva le poignet. Le bracelet électronique d’identification du pèlerin — un ruban de plastique blanc avec un code-barres et un numéro — était attaché à son poignet gauche. Nom : Karim Villedieu. Nationalité : française. Groupe : Al-Safa Tours. Numéro de tente à Mina : F‑27. Le bracelet contenait aussi, dans une puce RFID, ses données biométriques — photo, empreintes digitales — copiées de son visa. Si quelqu’un scannait le bracelet, il verrait un musulman français, converti de fraîche date, premier Hajj. Rien d’anormal. Rien de faux. Ou plutôt : rien dont la fausseté soit vérifiable par un scanner.

— Ton bus est le 14, dit Abdallah. Groupe Al-Safa. Tu seras à Mina dans une heure. Ta tente est la F‑27, rangée 3, place 17.

— Tu ne viens pas ?

Abdallah secoua la tête.

— Je ne fais pas le Hajj cette année. J’ai fait le mien il y a dix ans, ça suffit. Et puis — il eut un sourire — quelqu’un doit rester à Djeddah pour les affaires. Les affaires n’attendent pas Dieu.

Il tira une dernière bouffée de sa cigarette, l’écrasa sous sa sandale.

— Écoute, Côme. Ce que je t’ai dit sur Salma — je ne veux pas que tu —

— Que je quoi ?

— Que tu la cherches dans la foule. Deux millions de personnes, habibi. Deux millions. Même si elle est là — et je ne sais pas si elle est là — tu ne la trouveras pas. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. La Mecque, pendant le Hajj, c’est un trou noir. Les gens y entrent et disparaissent. Ils deviennent des particules. Des points blancs vus de très haut. Tu ne trouveras personne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que tu trouves.

Il y avait dans sa voix quelque chose que Côme n’y avait jamais entendu — pas de la tendresse, Abdallah n’était pas un homme tendre, mais une forme de gravité qui ressemblait à de l’avertissement.

— Fais le Hajj, habibi. Fais-le bien. Et si Dieu veut que tu la voies, tu la verras. Et s’Il ne veut pas —

Il laissa la phrase en suspens, haussa les épaules, et serra Côme dans ses bras avec une brutalité affectueuse qui sentait le tabac et l’oud.

Le bus 14 était un autocar blanc, climatisé, avec des sièges en velours rouge et un chauffeur pakistanais qui écoutait de la musique qawwali à un volume qui décourageait la conversation. Côme trouva une place près de la fenêtre. Le bus se remplit rapidement — des hommes du groupe Al-Safa, des Français pour la plupart, des Franco-Maghrébins, des convertis aussi, trois ou quatre, reconnaissables à cette légère gaucherie dans le port de l’ihram, cette façon de réajuster le tissu sur l’épaule comme on réajuste une cravate qu’on n’a pas l’habitude de porter.

L’homme assis à côté de lui était un Algérien de Marseille, la soixantaine, les mains calleuses d’un ouvrier ou d’un artisan, le visage raviné par le soleil et par autre chose — la vie, probablement, dans ce qu’elle a de plus simple et de plus dur. Il se présenta : Mouloud. Maçon. Premier Hajj lui aussi. Il avait économisé pendant vingt ans pour ce voyage. Vingt ans de briques, de ciment, de chantiers, de dos brisé, pour arriver ici, dans ce bus, en route vers Mina, dans un ihram blanc qui cachait ses mains abîmées mais pas ses yeux — des yeux d’une douceur que Côme n’avait pas vue depuis longtemps, la douceur des gens qui ont souffert sans devenir amers.

— C’est le plus beau jour de ma vie, dit Mouloud.

Il le dit sans emphase, comme on dit il fait beau ou j’ai faim. Un fait. Une constatation. Et Côme, qui n’avait pas pleuré depuis des années — depuis la mort de sa mère, peut-être, ou peut-être avant, il ne s’en souvenait plus — sentit quelque chose lui piquer les yeux et détourna le regard vers la fenêtre.

Le bus traversait La Mecque. La ville, vue d’en bas, n’avait rien de sacré — des immeubles de béton, des hôtels, des centres commerciaux, des grues, des chantiers, la poussière de la construction permanente. La Mecque était un chantier. Elle l’avait toujours été. Depuis que le prophète Ibrahim avait posé la première pierre de la Kaaba, la ville se construisait, se démolissait et se reconstruisait autour de ce point fixe, comme un organisme qui mue sans cesse en gardant le même cœur. Et la Makkah Clock Royal Tower, qu’il voyait dans le rétroviseur du bus, rapetissant à mesure qu’ils s’éloignaient mais restant visible longtemps — trop longtemps, elle était trop haute pour disparaître —, n’était que la dernière mue, la plus spectaculaire, la plus arrogante, et peut-être un jour une autre mue la remplacerait, et la tour deviendrait un souvenir comme la forteresse d’Ajyad était devenue un souvenir, et la seule chose qui resterait serait la Kaaba, immuable, au centre de tout, cube de pierre que personne n’avait jamais remplacé.

Mina était une vallée.

Le bus y arriva après quarante minutes de route encombrée — des milliers de véhicules convergeant vers le même point, une file de pare-chocs à pare-chocs qui s’étirait sur des kilomètres. Et quand Côme descendit du bus, ce qu’il vit le figea.

Des tentes. Des milliers de tentes. Des dizaines de milliers de tentes blanches, identiques, alignées en rangées qui s’étendaient aussi loin que le regard portait, remplissant la vallée de bord en bord, grimpant sur les collines, débordant dans les ravins, une ville de toile et de métal qui surgissait chaque année pour cinq jours et disparaissait ensuite sans laisser de trace. Chaque tente abritait entre vingt et cinquante personnes. Il y en avait plus de cent mille. La population temporaire de Mina, pendant ces cinq jours, dépassait celle de la plupart des villes européennes.

La tente F‑27 était un espace rectangulaire, climatisé — mal climatisé, l’air conditionné luttait contre la chaleur avec la vaillance désespérée d’un soldat en infériorité numérique — avec un sol recouvert de tapis et des matelas fins disposés en rangées. Côme trouva sa place — rangée 3, numéro 17 — et s’assit. Autour de lui, les pèlerins d’Al-Safa s’installaient, défaisaient leurs sacs, buvaient de l’eau, priaient, téléphonaient à leurs familles. Mouloud, le maçon de Marseille, s’était allongé sur le matelas voisin et avait fermé les yeux, les mains croisées sur la poitrine, le visage apaisé d’un homme qui a enfin posé son fardeau.

L’après-midi s’étira. La chaleur dans la tente était épaisse, presque solide. Les bruits se mélangeaient — conversations en arabe, en français, en turc, pleurs d’enfants, récitations coraniques diffusées par des haut-parleurs extérieurs, ronflements de ceux qui dormaient, rires de ceux qui ne dormaient pas. Côme sortit de la tente pour marcher.

Mina, entre les tentes, était un labyrinthe. Des ruelles étroites, des passages couverts, des tunnels piétonniers qui menaient d’un campement à un autre. Des marchands ambulants vendaient des bouteilles d’eau, des dattes, des sandwichs emballés dans du cellophane. Des ambulanciers attendaient à des carrefours, immobiles, dans la chaleur. Des policiers saoudiens patrouillaient en groupe de trois, le visage fermé sous la casquette.

C’est dans une de ces ruelles que Côme retrouva Razali.

L’imam malaisien était assis sur un tapis, devant sa tente, en train de manger des dattes avec la concentration d’un homme qui accomplit un acte liturgique. Quand il vit Côme, son visage s’illumina.

— Frère Karim ! Le Français du tawaf ! Viens, assieds-toi. Mange.

Côme s’assit. Mangea une datte. Puis une autre. Les dattes étaient molles, sucrées, avec un arrière-goût de miel et de terre — des dattes de Médine, les meilleures, celles que le Prophète lui-même mangeait, selon la tradition.

— Tu sais pourquoi on passe cette nuit à Mina ? demanda Razali en crachant un noyau dans sa paume.

— C’est la sunna. Le Prophète a passé la nuit du 8 Dhul Hijja à Mina avant de se rendre à Arafat.

— Oui, c’est la raison officielle. Mais il y a une autre raison, plus profonde. Mina, c’est le lieu de l’attente. On attend le jour d’Arafat comme on attend une naissance. On ne peut pas le hâter. On ne peut pas le retarder. On peut seulement se tenir là, dans la chaleur, et attendre. Et pendant qu’on attend, quelque chose se prépare en nous. Quelque chose que nous ne contrôlons pas.

Il regarda Côme avec ses yeux plissés.

— Tu as peur, frère ?

— Peur de quoi ?

— De demain. D’Arafat. De ce qui va se passer là-bas.

Côme ne répondit pas immédiatement. La question était plus précise qu’elle n’en avait l’air. Razali, derrière son sourire et ses anecdotes sur sa belle-mère, avait quelque chose du devin — cette capacité de certains hommes à voir ce que les autres cachent, non par clairvoyance mais par attention, par une écoute si fine qu’elle percevait les silences autant que les mots.

— Je ne sais pas ce qui va se passer, dit Côme.

— Personne ne sait. C’est le principe. Arafat, c’est le lieu où tout est possible. Les soufis disent que le voile entre le créé et l’incréé est le plus fin à Arafat, le 9 de Dhul Hijja, entre le zénith et le coucher du soleil. C’est le moment où Dieu est le plus proche. Et quand Dieu est proche — il fit un geste étrange, comme s’il écartait un rideau invisible — tout peut arriver. La meilleure chose et la pire. La grâce et la terreur. Parfois les deux en même temps.

La nuit tomba sur Mina.

Dans la tente F‑27, les pèlerins priaient l’isha — la dernière prière de la journée — puis se couchaient, les uns après les autres, la lumière des néons éteinte, seules restant les petites loupiotes de sécurité qui jetaient une lueur verdâtre sur les corps allongés. Côme ne dormait pas. Il était allongé sur son matelas, les yeux ouverts, et il écoutait — les souffles de trente hommes endormis, un ronflement lointain, un murmure de prière qui ne s’arrêtait pas, quelqu’un qui pleurait doucement dans un coin de la tente, et au-delà de la toile, le bruit de Mina la nuit, cette ville éphémère de deux millions d’habitants qui ne dormait jamais tout à fait, un bourdonnement continu, un bruit de fond de l’humanité rassemblée.

Il prit le Burton dans son sac. Le lut à la lumière de son téléphone, l’écran réglé au minimum pour ne pas réveiller ses voisins.

Burton, à Mina, en 1853. Une autre nuit, une autre tente — pas de climatisation, pas de néon, pas de bracelets électroniques. Des chameaux, des torches, des Bédouins armés de sabres. Mais la même attente. La même nuit avant Arafat. La même question : qu’est-ce qui va se passer demain ?

Burton avait écrit : The plain of Arafat presented a curious spectacle, which I will attempt to describe in the next chapter.

Un curious spectacle. Le flegme britannique appliqué au sacré. Côme sourit dans l’obscurité. Burton, même au cœur du Hajj, même en danger de mort, restait un ethnographe — il observait, il notait, il décrivait. Il ne se laissait pas prendre. Ou du moins il prétendait ne pas se laisser prendre. Mais qui sait ce que Burton avait vraiment ressenti, sous le masque du derviche Abdullah, dans la nuit de Mina, en 1853 ? Qui sait si le masque, cette nuit-là, n’avait pas glissé ?

Côme éteignit le téléphone. L’obscurité revint. Et dans l’obscurité, un souvenir monta — pas un souvenir qu’il avait convoqué mais un souvenir qui venait de lui-même, comme certains fragments de texte remontent à la surface d’un palimpseste quand le parchemin vieillit et que l’encre supérieure s’efface.

Salma, à Paris, dans l’appartement du XIe. La nuit de mai où elle avait parlé du Hajj. Mais ce n’était pas ses paroles qu’il se rappelait maintenant — c’était sa voix. La qualité de sa voix. Cette voix grave, un peu rauque, qui articulait le français avec une lenteur d’étrangère et l’arabe avec une rapidité de native, et qui, ce soir-là, avait pris une tonalité qu’il n’avait entendue ni avant ni après — une tonalité d’adieu. Elle parlait du Hajj comme on parle d’un lieu où l’on a décidé de partir et d’où l’on ne reviendra pas. Et lui, Côme, n’avait pas compris. Ou avait compris et n’avait pas voulu comprendre. Ou avait compris et n’avait rien dit, parce que les mots qu’il aurait fallu dire — reste, ne pars pas, je t’aime, ce qui est entre nous est assez — étaient des mots qu’il ne savait pas prononcer, des mots qui exigeaient une sincérité dont il n’était pas capable, une nudité qui l’effrayait plus encore que l’ihram, parce que l’ihram ne dénude que le corps et que ces mots-là dénudent l’âme.

Il s’endormit.

Rêva. D’une forteresse sur une colline, et de la colline qui s’effondrait, et de la forteresse qui tombait dans un gouffre de verre et d’acier, et au fond du gouffre il y avait une femme qui écrivait des lettres sur le mur avec de l’encre noire, et les lettres étaient les lettres de la Shahada, et la femme ne se retournait pas, et il appelait son nom, et son nom ne produisait aucun son, et l’horloge battait au-dessus de lui, et le tawaf tournait au-dessous de lui, et il tombait entre les deux, et la chute ne finissait pas.

Il se réveilla en sueur. L’aube n’était pas encore là. Autour de lui, les premiers pèlerins commençaient à remuer. C’était le 14 octobre. Le 9 de Dhul Hijja.

Le jour d’Arafat.

Chapitre 8 — Arafat

La plaine d’Arafat est un mensonge géographique.

On dit plaine mais ce n’est pas une plaine — c’est une étendue de sable et de roche, légèrement vallonnée, cernée de collines basses et grises, à vingt kilomètres de La Mecque, que rien ne distingue du reste du désert arabique sinon le fait que le Prophète y a prononcé son dernier sermon, un vendredi de l’an 632, devant cent mille fidèles, et que depuis ce jour, chaque année, les musulmans s’y tiennent debout du midi au coucher du soleil, et que ce rassemblement — le wuquf, la station — est le cœur du Hajj, l’acte sans lequel le pèlerinage n’est pas valide, le pilier du pilier.

Le bus y déposa Côme à neuf heures du matin. La chaleur était déjà une chose vivante — pas une température mais une présence, une masse d’air brûlant qui vous enveloppait comme un vêtement de feu et qui ne vous lâchait plus, qui collait à la peau, qui entrait dans les poumons, qui transformait chaque respiration en un effort conscient. Les thermomètres, s’il y en avait eu, auraient indiqué quarante-trois degrés à l’ombre. Il n’y avait pas d’ombre.

Deux millions de personnes.

Côme avait lu ce chiffre. Il l’avait entendu à la radio saoudienne, dans le bus. Deux millions de pèlerins rassemblés sur la plaine d’Arafat, le 9 de Dhul Hijja 1434. Deux millions. Le chiffre, lu sur un écran ou entendu dans un haut-parleur, est une abstraction. Vu du sol, debout parmi les deux millions, le chiffre cesse d’être un chiffre et devient un état du monde. On ne voit pas deux millions de personnes — on voit du blanc. Un blanc qui s’étend dans toutes les directions, qui remplit l’horizon, qui monte sur les collines, qui déborde dans les ravins, un blanc qui n’est pas une couleur mais une abolition de la couleur, l’ihram de deux millions de corps fondus en un seul corps, une neige humaine posée sur le désert.

Le groupe Al-Safa avait été installé dans un campement de tentes au pied du mont Arafat — le Jabal al-Rahma, la Montagne de la Miséricorde, une butte de granit gris surmontée d’un pilier blanc qui marquait l’endroit où, selon la tradition, Adam et Ève s’étaient retrouvés après leur expulsion du Paradis. Le symbole n’échappa pas à Côme : le premier homme et la première femme, séparés par la faute, réunis par le repentir, dans ce lieu où les pèlerins venaient demander pardon. Lui aussi cherchait une femme dans un désert. Lui aussi avait commis une faute — ou plusieurs, ou trop pour les compter. Mais il n’était pas sûr de croire au pardon, ni à celui de Dieu ni à celui de Salma, et il n’était pas sûr d’en vouloir.

Le wuquf commença à midi.

C’est un rituel d’une simplicité radicale. On se tient debout. On prie. On invoque. On pleure. On reste. Du midi au coucher du soleil — six heures, sept heures — on se tient dans la chaleur et on fait face au ciel. Il n’y a pas de geste prescrit, pas de formule obligatoire, pas de position. On est debout, c’est tout. Debout devant Dieu. Debout comme on sera debout au Jour du Jugement, quand les morts sortiront de leurs tombes et se tiendront dans une plaine semblable à celle-ci, sous un soleil semblable à celui-ci, et qu’il n’y aura plus de place pour le mensonge.

Côme se tenait debout.

Autour de lui, le groupe Al-Safa priait — Mouloud le maçon, les yeux fermés, les larmes coulant sur ses joues ravinées sans qu’il fasse le moindre geste pour les essuyer. Un jeune homme de Bobigny dont Côme ne connaissait pas le nom, un informaticien, qui sanglotait comme un enfant, le visage enfoui dans ses mains. Un couple de retraités d’Aubervilliers, la femme accrochée au bras de son mari, tous les deux murmurant des prières d’une voix si basse que les mots se confondaient avec le souffle. Et partout, aussi loin que le regard portait, d’autres groupes, d’autres pèlerins, d’autres prières, dans cent langues, dans mille dialectes, un bourdonnement planétaire qui montait de la plaine comme la vapeur monte d’un lac au matin.

Razali était là. Côme l’avait retrouvé par hasard — ou par la force de ce qu’on appelle hasard quand on ne croit pas à la Providence et Providence quand on y croit. Le petit imam malaisien s’était matérialisé à côté de lui, souriant, en sueur, les yeux brillants.

— C’est ici, frère. C’est ici que tout se passe.

— Que se passe-t-il ?

— Rien. Tout. C’est la même chose. Écoute.

Côme écouta. Le bruit d’Arafat n’était pas le bruit de La Mecque. À La Mecque, le son était continu — le bourdonnement du tawaf, l’appel à la prière relayé par des centaines de haut-parleurs, le murmure permanent de la ville. À Arafat, le son était différent — par vagues, comme la respiration d’un organisme immense. Des vagues de prière qui montaient, s’amplifiaient, atteignaient un sommet et retombaient, puis montaient à nouveau, et dans ces vagues il y avait des voix individuelles — un homme qui criait Ya Allah avec une intensité qui frisait le déchirement, une femme qui récitait le Coran d’une voix si pure que le son semblait ne pas venir de sa gorge mais du ciel lui-même, un chœur d’hommes qui scandaient la talbiya en rythme, Labbayka Allahumma labbayk, sur un tempo qui évoquait moins la prière que la transe.

La première heure passa.

Côme se tenait debout. Il ne priait pas — ou plutôt il faisait les gestes de celui qui prie, les mains levées, les paumes ouvertes vers le ciel, les lèvres en mouvement, mais les mots qui sortaient n’étaient pas des prières. C’étaient des fragments — des versets coraniques qu’il connaissait par cœur mais qui lui venaient sans ordre, sans logique, mélangés à des bribes de Burton, à des morceaux de poésie arabe classique, à des phrases de Salma, à des mots sans appartenance qui flottaient dans sa tête comme des feuilles mortes dans un courant.

La deuxième heure passa.

Le soleil était au zénith. Vertical. Implacable. L’ombre de chaque homme se réduisait à un petit disque noir sous ses pieds — on marchait sur sa propre ombre, on la piétinait, on ne pouvait pas lui échapper. L’eau que distribuaient les volontaires en gilet orange était chaude, presque tiède, et ne suffisait pas. La sueur avait trempé l’ihram qui collait au corps comme une seconde peau. Des pèlerins s’évanouissaient — on les voyait tomber au loin, comme des quilles, et des mains les relevaient, et des brancardiers les emportaient vers les tentes médicales dont les croix rouges palpitaient dans la chaleur comme des cœurs.

La troisième heure passa.

Quelque chose commença à changer. Côme le sentit avant de pouvoir le nommer — un changement de qualité dans l’air, dans la lumière, dans le son. La chaleur avait atteint un seuil au-delà duquel elle cessait d’être une gêne et devenait un élément, comme l’eau pour le nageur, comme l’air pour l’oiseau. On ne la subissait plus. On était dedans. Elle faisait partie du corps, elle entrait dans le sang, elle ralentissait les pensées, elle dissolvait les frontières entre l’intérieur et l’extérieur, et Côme sentit ses pensées se défaire, non pas comme on perd conscience mais comme on perd une langue — les mots étaient là mais ils ne s’assemblaient plus, ils flottaient séparément, chacun dans son propre halo de sens, et les connexions entre eux — les connexions logiques, syntaxiques, rationnelles — s’effilochaient.

Il regarda ses mains. Elles étaient levées vers le ciel, paumes ouvertes, et il ne savait pas depuis combien de temps elles étaient dans cette position. Elles ne lui appartenaient plus tout à fait. Ou plutôt : elles appartenaient à quelqu’un qui était lui et qui n’était pas lui, ce quelqu’un que l’ihram avait créé en le dépouillant de ses vêtements et de son nom, ce Karim qui n’existait pas et qui pourtant était là, debout dans la chaleur, les mains levées, et qui priait peut-être, oui, peut-être, pour la première fois de sa vie, non pas avec des mots mais avec son corps, avec la sueur et la fatigue et la soif et cette chose qui montait du sol et qui n’avait pas de nom.

C’est à ce moment-là que Burton apparut.

Pas dans la foule — dans sa tête. Ou entre les deux. La distinction avait cessé d’être pertinente. Burton était là, à côté de lui, en costume de derviche — le caftan vert, le turban blanc, la barbe noire, les yeux de braise qui avaient fasciné tous ceux qui l’avaient connu. Il ne parlait pas. Il se tenait debout, lui aussi, les mains le long du corps, et il regardait la foule avec cette expression que Côme lui connaissait d’après les portraits — un mélange de curiosité insatiable et de quelque chose d’autre, quelque chose de plus vulnérable, qui ressemblait à du désir.

Tu es là, pensa Côme.

Burton ne répondit pas. Il n’avait pas besoin de répondre. Sa présence était une réponse — la réponse d’un mort à un vivant, la réponse d’un imposteur du XIXe siècle à un imposteur du XXIe, la réponse du masque au visage. Ils se tenaient côte à côte dans la fournaise d’Arafat, séparés par cent soixante ans et par la frontière entre le réel et l’hallucination, et cette frontière était mince, aussi mince que le voile dont parlait Razali, ce voile entre le créé et l’incréé qui s’amincissait à Arafat le 9 de Dhul Hijja entre le zénith et le coucher du soleil.

La quatrième heure.

Côme marchait. Il ne se rappelait pas avoir décidé de marcher mais il marchait, il s’était détaché du groupe Al-Safa, il errait dans la foule, entre les tentes, entre les corps, dans un état qui n’était ni l’éveil ni le sommeil mais un troisième état, une zone grise de la conscience où les perceptions étaient à la fois plus aiguës et plus floues — il entendait chaque voix individuellement, chaque prière, chaque sanglot, et en même temps toutes les voix se fondaient en une seule, un son unique, une fréquence, un bourdon, et ce bourdon était la voix d’Arafat elle-même, la voix de la plaine, la voix du lieu.

Il marchait et il cherchait.

Il ne s’était pas dit : je vais chercher Salma. La décision n’avait pas été prise. Mais ses yeux cherchaient. Dans chaque groupe de femmes en ihram blanc — car les femmes portent aussi l’ihram à Arafat, mais elles gardent le visage découvert, contrairement au tawaf où certaines se couvrent — ses yeux cherchaient un visage mince, des yeux presque noirs, des doigts tachés d’encre. Il scrutait les silhouettes, les postures, les gestes. Il cherchait une façon de se tenir — Salma avait une manière de poser les pieds très légèrement en dedans, une manière d’incliner la tête à gauche quand elle écoutait, une manière de lever les mains en prière qui n’appartenait qu’à elle, les doigts légèrement écartés, comme si elle tenait quelque chose d’invisible entre ses paumes.

La cinquième heure.

Le soleil commençait à descendre. La lumière changeait — du blanc aveuglant de midi à un or profond qui teignait la plaine, les tentes, les collines, les deux millions de corps en ihram, d’une couleur de miel, d’ambre, de fin du monde. Les prières redoublaient d’intensité. C’était l’heure la plus sacrée — la dernière heure avant le coucher du soleil, celle où les demandes sont exaucées, où les péchés sont pardonnés, où Dieu regarde Arafat et dit aux anges, selon le hadith : Regardez Mes serviteurs. Ils sont venus à Moi, échevelés, couverts de poussière, de tous les horizons.

Côme s’arrêta de marcher.

Il était au milieu de la plaine, seul dans la foule, entouré de milliers de personnes qui priaient et qui pleuraient, et la lumière dorée tombait sur lui comme une pluie, et Burton était toujours là, à côté de lui, silencieux, spectral, et quelque part dans cette masse de deux millions de corps blancs il y avait peut-être une femme aux doigts tachés d’encre, ou peut-être pas, et il ne la trouverait pas, Abdallah avait raison, on ne trouve personne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que vous trouviez.

Et c’est à ce moment-là qu’il la vit.

À cinquante mètres. Peut-être soixante. Une femme debout, le visage tourné vers le soleil couchant, les mains levées, les doigts légèrement écartés. Une silhouette mince sous l’ihram blanc. Des cheveux noirs qui dépassaient du hijab. Un profil — ce profil qu’il avait photographié à Istanbul, dans le café de Beyoğlu, sans qu’elle s’en aperçoive.

Son cœur s’arrêta. Ou battit si fort qu’il ne pouvait plus distinguer les battements les uns des autres — un son continu, un bourdonnement, qui se confondait avec le bourdonnement de la plaine.

Il fit un pas vers elle. Puis un autre. La foule le ralentissait — des corps entre lui et elle, des épaules, des dos, des bras levés en prière. Il contournait, il se faufilait, il poussait avec une urgence qu’il ne contrôlait pas, et à chaque pas la silhouette se précisait et se brouillait en même temps, parce que la lumière dorée du couchant jouait des tours, parce que la chaleur faisait trembler l’air, parce que ses yeux étaient pleins de sueur et de quelque chose d’autre qui ressemblait à des larmes.

Trente mètres. Vingt. Quinze.

La femme tourna la tête.

Ce n’était pas Salma.

Un visage rond, des yeux clairs, des traits qui n’avaient rien de commun avec ceux qu’il cherchait. Une Turque, peut-être, ou une Bosniaque. Une inconnue. Une étrangère. Une femme qui priait dans la lumière dorée d’Arafat et qui ne savait pas qu’un homme l’avait prise pour une autre.

Côme s’arrêta. La déception fut physique — un coup dans le plexus solaire, un vide qui se creusait dans la poitrine, une nausée. Il baissa la tête. Ferma les yeux. La foule l’enveloppait, le portait, le pressait de toutes parts, et les prières montaient autour de lui comme des flammes, et le soleil descendait, et quelque part Burton le regardait avec ses yeux de braise, et quelque part l’horloge de la tour battait, invisible mais présente, mesurant le temps mécanique pendant que le temps sacré s’écoulait comme du sable entre les doigts.

Puis — et c’est cela qui le surprit, c’est cela qui, des années plus tard, quand il essaierait de se rappeler ce qui s’était passé à Arafat, reviendrait en premier, avant la vision de la femme, avant la déception, avant tout le reste — quelque chose lâcha.

Quelque chose en lui qui était tendu depuis des semaines, des mois, des années peut-être — un câble intérieur, un nœud de volonté et de contrôle — se défit. Pas d’un coup. Doucement. Comme un poing qui s’ouvre. Comme un souffle qu’on retient depuis trop longtemps et qu’on laisse enfin partir. Et dans cet espace qui s’ouvrait — cet espace vidé de la tension, vidé du mensonge, vidé de la volonté de trouver Salma, vidé de tout — quelque chose d’autre entra. Pas une croyance. Pas une conversion. Pas une révélation. Quelque chose de plus modeste et de plus dévastateur : une présence. La sensation d’une présence qui n’était pas la sienne, qui n’était pas celle de Burton, qui n’était pas celle de la foule, qui n’était pas celle de Salma — une présence sans nom, sans visage, sans forme, qui était peut-être Dieu et qui était peut-être la chaleur et qui était peut-être la folie et qui était peut-être toutes ces choses à la fois ou aucune d’entre elles, et qui le traversa comme une vague traverse un corps de sable et le laissa debout, tremblant, les mains levées vers un ciel qui passait de l’or au rouge, dans la plaine d’Arafat, au milieu de deux millions de croyants dont il n’était pas un, ou dont il était peut-être un, et la différence entre les deux avait cessé, pour la durée de cette vague, d’exister.

Le soleil se coucha.

Le wuquf prit fin. La foule commença à refluer, lentement, massivement, vers Muzdalifa. Côme se laissa porter par le courant. Il ne pensait plus. Il ne cherchait plus. Il marchait dans la lumière du crépuscule, les pieds endoloris, le corps vidé, l’esprit — si c’était encore le mot juste — ouvert comme une porte qu’on a oubliée de fermer et par laquelle entre le vent.

Burton marchait à côté de lui. Sans un mot. Deux imposteurs dans la lumière qui tombe. Deux masques qui ne savent plus s’ils sont des masques ou des visages. Deux hommes qui marchent dans le désert, séparés par cent soixante ans et réunis par la même question, la seule question qui vaille la peine d’être posée et à laquelle personne, jamais, n’a su répondre.

La nuit les prit sur la route de Muzdalifa, et la première étoile apparut, et Côme ne leva pas les yeux pour la voir, parce qu’il regardait le sol, parce que le sol était la seule chose qui le portait encore, et il marchait, et il marchait, et il ne savait pas s’il marchait vers quelque chose ou s’il marchait simplement, et c’était assez.

Chapitre 9 — Muzdalifa

On dort à même le sol.

C’est la règle, et c’est la beauté de la règle : pas de tentes, pas de matelas, pas de toit. On s’allonge sur le sable, on pose la tête sur un sac ou sur son bras, et on dort — ou on ne dort pas, ce qui est plus fréquent — sous les étoiles du Hedjaz, dans un silence qui n’est pas le silence, qui est le bruit de deux millions de personnes qui essaient de dormir en même temps, un froissement géant de tissu et de souffle, un murmure d’insomnie collective.

Côme s’allongea. Le sol était dur, encore tiède de la chaleur du jour, et des cailloux s’enfonçaient dans son dos à travers l’ihram. Autour de lui, les pèlerins du groupe Al-Safa s’étaient installés en grappes — les familles ensemble, les hommes seuls côte à côte, les vieux près des jeunes. Mouloud le maçon ronflait déjà, couché sur le côté, une main sous la joue, avec la facilité d’endormissement des gens qui ont passé leur vie à dormir dans des conditions précaires. Razali, quelques mètres plus loin, était assis en tailleur, les yeux ouverts, le visage tourné vers le ciel.

— Tu ne dors pas ? demanda Côme.

— À Muzdalifa, on ne dort pas. On attend. Et pendant qu’on attend, on ramasse les cailloux.

Les cailloux. Sept pierres, pas plus grandes que des pois chiches, qu’il fallait ramasser ici, dans l’obscurité, à tâtons sur le sol, et qu’on lancerait le lendemain contre la stèle de Jamarat — le pilier qui représente le diable. C’était le dernier acte symbolique du Hajj avant le sacrifice : lapider le diable. Jeter la pierre. Le geste le plus ancien, le plus viscéral, le plus humain — cette pulsion de lancer quelque chose contre ce qui vous fait mal.

Côme se pencha, chercha des pierres dans le noir. Ses doigts fouillaient le sol — sable, graviers, quelque chose de plus dur, un caillou de la bonne taille, puis un autre. Il les compta dans sa paume. Trois. Quatre. Il en fallait sept. Et sept autres pour le lendemain. Et sept autres pour le surlendemain. Vingt et un cailloux au total, si on restait les trois jours à Mina. Vingt et un petits projectiles contre le diable.

Contre quel diable ? Côme se posa la question avec la lucidité sèche qui revenait par intermittences, entre les moments de dissolution — ces moments d’Arafat où il avait cessé d’être tout à fait lui-même — et les moments de présence crue où il redevenait Côme Villedieu, quarante-trois ans, imposteur, allongé dans le désert, le dos sur les cailloux, le ciel au-dessus de lui aussi vaste qu’un reproche.

— Le diable n’est pas là-bas, dit Razali, comme s’il avait lu sa pensée. Le diable n’est pas dans la stèle. C’est pour ça qu’on ne la vise pas vraiment. On lance les pierres dans sa direction, c’est tout. Parce que le diable est en nous. On le sait, mais on a besoin du geste. Le geste de lancer. Le geste de jeter hors de soi quelque chose qu’on ne veut plus. C’est plus vieux que l’islam, frère. C’est aussi vieux que la main.

La nuit était extraordinaire.

Côme n’avait pas vu un ciel pareil depuis des années — depuis un voyage au Yémen, justement, avec Salma, quand ils avaient dormi sur le toit d’une maison-tour à Shibam et que les étoiles au-dessus du Hadramaout étaient si nombreuses, si denses, qu’elles donnaient l’impression d’une matière solide, un plafond de lumière froide posé sur le monde. Le ciel de Muzdalifa était semblable — les lumières de La Mecque étaient derrière eux, et devant c’était le désert, et le désert n’éclaire rien, et dans cette obscurité les étoiles explosaient.

La Voie lactée traversait le ciel d’un bord à l’autre, une traînée de lait et de poussière qui donnait au mot galaxie son sens étymologique — galaktos, le lait, en grec, et Côme pensa aux Grecs, qui avaient vu dans cette traînée le lait d’Héra, et aux Arabes, qui y voyaient la rivière du Paradis, et à Burton, qui avait vu ce même ciel en 1853, couché à même le sol comme lui, entouré de Bédouins endormis et de chameaux, et qui avait peut-être pensé la même chose — que le ciel, au moins, ne change pas, que les étoiles sont les mêmes étoiles pour le croyant et pour l’imposteur, pour le saint et pour le pécheur, et que c’est une forme de miséricorde.

— Burton, dit Côme à voix haute.

Razali tourna la tête.

— Qui ?

— Richard Burton. Un Anglais. Il a fait le Hajj en 1853, déguisé en derviche afghan.

Razali émit un petit sifflement admiratif.

— Ah oui. Le Personal Narrative. Je l’ai lu. Un très beau livre. Un livre d’imposteur, mais un beau livre.

— Tu l’as lu ?

— Bien sûr. Je suis un imam de village, frère, pas un analphabète. En Malaisie, les imams lisent. Nous lisons tout — le Coran, les hadiths, Ibn Arabi, Rumi, et aussi les Anglais qui se déguisent en musulmans pour voler nos secrets. C’est notre tradition : nous lisons nos ennemis aussi bien que nous lisons nos amis. Parfois mieux.

Il sourit dans l’obscurité. Puis son sourire s’effaça, et il dit, avec cette gravité soudaine qui le rendait imprévisible :

— Tu sais quel est le problème de Burton ?

— Non.

— Son problème, ce n’est pas qu’il a menti. Tout le monde ment. Toi, moi, les saints — surtout les saints, d’ailleurs, ils mentent mieux que les autres parce qu’ils connaissent mieux la vérité. Le problème de Burton, c’est qu’il n’a jamais su si son mensonge était un mensonge. Il a mis un masque, il a joué le rôle, il a fait le tawaf, il a prié — et quelque chose s’est passé. Quelque chose qu’il n’a pas compris et qu’il n’a jamais pu expliquer. Et il a passé le reste de sa vie avec un certificat du Sheikh de La Mecque d’un côté et une lettre du cardinal de l’autre, et il ne savait pas lequel des deux disait la vérité. Ou plutôt — et c’est ça qui est terrible, frère — il savait que les deux disaient la vérité.

Le silence qui suivit fut long. Le bruit de Muzdalifa les enveloppait — souffles, murmures, un enfant qui pleurait au loin, le cliquetis d’un chapelet, le froissement d’un ihram sur le sable. Au-dessus d’eux, les étoiles.

— Et toi, frère Karim ? demanda Razali. Qu’est-ce qui s’est passé à Arafat ? Tu es revenu différent. Je l’ai vu dans tes yeux.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé.

— C’est bien. Ne le nomme pas. Ce qui se passe à Arafat ne doit pas être nommé. Le nommer, c’est le réduire. Le réduire, c’est le perdre. Les soufis appellent ça le hal — l’état — et ils disent que le hal est un cadeau de Dieu qui ne peut pas être provoqué, qui ne peut pas être retenu, et qui ne peut pas être expliqué. Il vient, il traverse, il part. Ce qu’il laisse derrière lui, c’est une trace — comme la trace de l’eau sur le sable. Tu vois la trace, tu sais que l’eau est passée, mais l’eau n’est plus là. Et si tu essaies de remplir la trace avec tes propres mots, tu la détruis.

Côme ferma les yeux. La fatigue était immense — une fatigue qui n’était pas seulement physique mais qui touchait un endroit plus profond, un endroit qui n’avait pas l’habitude d’être sollicité et qui protestait, comme un muscle qu’on fait travailler pour la première fois.

Il sentit une présence.

Pas Burton — quelqu’un d’autre. Quelqu’un de réel, de physique. Il ouvrit les yeux. Une silhouette se tenait à quelques mètres, dans l’obscurité, debout parmi les corps allongés. Petite, mince, le foulard bleu ciel.

Fátima.

Elle était là, dans la nuit de Muzdalifa, parmi les pèlerins endormis, aussi improbable qu’un poisson dans le désert. Elle ne portait pas l’ihram — elle portait ses vêtements de travail, la blouse grise de l’hôtel, comme si elle avait quitté la tour en courant, sans se changer, pour venir ici. Elle regardait le ciel.

Côme se leva. Marcha vers elle. Elle ne le vit pas approcher — ou fit semblant de ne pas le voir. Il s’arrêta à deux mètres.

— Fátima.

Elle tourna la tête. Pas de surprise dans son regard. Pas de peur. Juste cette reconnaissance qu’il avait vue la première fois, dans le couloir de service de la tour — la reconnaissance de ceux qui ne sont pas là où ils devraient être.

— Monsieur Karim.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait les pèlerins endormis autour d’eux, les corps en ihram blanc allongés sur le sable, les visages tournés vers le ciel, et il y avait dans ses yeux quelque chose que Côme ne parvint pas à identifier — de l’envie, peut-être, ou du chagrin, ou les deux.

— Chaque année, pendant le Hajj, des employées de l’hôtel viennent ici. La nuit. Celles qui ne sont pas musulmanes. Celles qui n’ont pas le droit d’être là. Personne ne sait. Personne ne vérifie, la nuit, à Muzdalifa. Il y a tellement de monde que personne ne peut savoir qui est qui. Nous venons voir les étoiles.

Elle dit cela avec une simplicité qui brisa quelque chose en Côme — pas le cœur, le cœur est un organe qui survit à tout, mais quelque chose de plus fragile, une illusion peut-être, l’illusion qu’il était le seul transgresseur, le seul imposteur, le seul à franchir les lignes interdites. Il y en avait d’autres. Il y en avait toujours d’autres.

— Tu es chrétienne, dit-il. Ce n’était pas une question.

— Copte orthodoxe. De la paroisse Saint-Georges, à Addis-Abeba. Ma mère y est enterrée. Mon père y est enterré. Mon frère est diacre.

Elle toucha le petit crucifix sous son foulard, un geste machinal, un geste de prière.

— Et toi ? demanda-t-elle. Tu n’es pas musulman non plus. Je l’ai vu tout de suite. Pas dans tes gestes — tes gestes sont parfaits. Pas dans tes mots — tes mots sont justes. Dans tes yeux. Tes yeux cherchent quelque chose que les musulmans ne cherchent pas. Les musulmans, ici, ont déjà trouvé. Même ceux qui doutent ont trouvé leur doute. Toi, tu cherches encore.

Le silence entre eux était différent de celui qu’il avait partagé avec Razali. C’était un silence sans théologie, sans métaphysique. Un silence de deux personnes qui n’ont pas le droit d’être là où elles sont et qui le savent et qui ne font pas semblant de ne pas le savoir.

— Je cherche quelqu’un, dit Côme.

— Je sais. Tout le monde cherche quelqu’un. Ici plus qu’ailleurs. Parce que c’est le seul endroit sur terre où deux millions de personnes se rassemblent en même temps. La probabilité de trouver quelqu’un est infime. Mais la tentation de chercher est irrésistible.

— Et toi ? Qu’est-ce que tu cherches ?

Elle regarda le ciel. Les étoiles.

— Rien. Je viens voir. Voir comment ils font. Comment ils prient. Comment ils pleurent. Comment ils se tiennent debout pendant des heures dans la chaleur pour parler à quelqu’un qu’ils ne voient pas. Je ne comprends pas. Mais c’est beau. C’est la chose la plus belle et la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je viens ici chaque année, la nuit, quand personne ne regarde, et je regarde.

Elle se tut. Au loin, un muezzin lançait l’appel à la prière de la nuit — le tahajjud, la prière surérogatoire que les plus dévots accomplissent entre minuit et l’aube. La voix montait dans le désert, portée par des haut-parleurs installés sur des mâts métalliques, et elle se mêlait au bruit du vent, au murmure des dormeurs, au cliquetis des cailloux que des pèlerins encore éveillés ramassaient dans l’obscurité.

— Je vais rentrer, dit Fátima. Il y a un bus de service qui fait la navette entre l’hôtel et les campements. Il part dans vingt minutes.

Elle fit un pas pour partir, puis se retourna.

— Monsieur Karim. La personne que tu cherches. Si tu la trouves, qu’est-ce que tu lui diras ?

Côme ne répondit pas. Il n’avait pas de réponse. Il n’avait jamais eu de réponse à cette question — c’était même, si on y réfléchissait bien, la raison pour laquelle il avait parcouru six mille kilomètres, franchi un interdit religieux, menti à un imam, à un douanier, à un policier et à lui-même : parce qu’il n’avait pas de mots pour ce qu’il voulait dire à Salma, et que peut-être le geste — venir ici, faire le Hajj, se tenir debout à Arafat dans la chaleur et la foule — était le seul mot qui pouvait remplacer tous les autres.

Fátima hocha la tête, comme si le silence de Côme était la réponse qu’elle attendait, et elle disparut dans la nuit, petite silhouette en foulard bleu ciel parmi les fantômes blancs des pèlerins, et Côme la regarda partir et pensa : nous sommes les mêmes, et ce n’était pas vrai, et ce n’était pas faux, et la vérité, à Muzdalifa, sous les étoiles du Hedjaz, était une notion aussi précaire que le campement qui les entourait — dressé pour une nuit, et qui n’existerait plus demain.

Il se recoucha sur le sable. Le caillou dans son dos avait changé de position, ou c’était son dos qui avait changé de forme. Il prit le Burton dans son sac. L’ouvrit. Chercha le passage qu’il connaissait, celui que Burton avait écrit à Muzdalifa, en 1853, couché à même le sol comme lui, sous les mêmes étoiles.

Il ne le trouva pas. Les pages défilaient dans l’obscurité, illisibles, et les mots de Burton se dérobaient, et Côme se rendit compte qu’il ne voulait pas lire Burton — qu’il voulait lui parler. Que la voix qu’il cherchait n’était pas dans le livre mais quelque part entre les lignes, dans les blancs de la page, dans les silences que Burton avait laissés entre ses descriptions méticuleuses et ses observations ethnographiques — ces silences où l’homme derrière le masque respirait, et doutait, et avait peur.

Richard, pensa Côme.

Et dans l’obscurité de Muzdalifa, la voix de Burton répondit — non pas avec des mots, non pas avec des phrases du Personal Narrative, mais avec un son, un souffle, un rire peut-être, très bas, presque inaudible, le rire d’un homme qui sait que le mensonge et la vérité sont les deux faces de la même pièce et qu’on ne peut pas lancer la pièce sans accepter de perdre.

Le rire de Burton ou le bruit du vent. Le vent de Muzdalifa ou le souffle d’un mort. Un mort ou un vivant. La distinction n’avait plus d’importance. Côme ferma les yeux. Les étoiles continuaient de brûler derrière ses paupières, et les vingt et un cailloux étaient dans sa paume, et demain il lapiderait le diable, et le diable était en lui, Razali avait raison, le diable était le mensonge, ou le diable était le doute, ou le diable était cette partie de lui qui refusait de croire et cette partie de lui qui voulait croire et le conflit entre les deux, ce frottement, cette brûlure, et les cailloux étaient petits, si petits, et le diable était grand, et la nuit était vaste, et le sommeil, quand il vint, fut un sommeil de sable, un sommeil granuleux et sans rêves, le sommeil de ceux qui ont tellement cherché qu’ils ont oublié ce qu’ils cherchent, et qui dorment enfin, parce que le corps, lui, n’oublie rien, et que le corps sait que demain sera le jour le plus dur, et que le corps se prépare, dans le silence de la nuit, à ce que l’esprit ne peut pas encore imaginer.

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