Le croissant
d’or
Le croissant d’or
Troisième partie
TROISIÈME PARTIE — LA DISSOLUTION
Chapitre 10 — La lapidation
Le 15 octobre 2013 — 10 Dhul Hijja 1434 — Aïd al-Adha — Côme Villedieu lapida le diable.
Il se réveilla à Muzdalifa dans une lumière grise, le corps raide, la bouche sèche, le dos marqué par les cailloux sur lesquels il avait dormi. Autour de lui, les pèlerins se levaient dans un mouvement de houle — des milliers de corps blancs qui se redressaient simultanément, comme un champ de blé soulevé par le vent, et qui se mettaient en marche avant même d’être tout à fait debout, portés par une urgence qui n’avait pas besoin de mots pour se transmettre. C’était le jour du sacrifice. Le jour où Ibrahim avait levé le couteau sur son fils Ismaël — ou Isaac, selon les traditions — et où Dieu avait retenu sa main et envoyé un bélier à la place. Le jour où l’on tue ce que l’on aime pour prouver qu’on aime plus que ce qu’on aime.
Côme avait les vingt et un cailloux dans la poche de son ihram — une poche cousue à l’intérieur, contre la hanche, où il gardait aussi le fragment de manuscrit dans son carré de soie. Les cailloux et le manuscrit, côte à côte. Les projectiles et le trésor. La violence et la beauté. Il les sentait contre sa peau quand il marchait — un poids léger, presque rien, mais présent, comme une pensée qu’on ne peut pas chasser.
Le flux des pèlerins convergea vers Mina. Deux millions de personnes marchant dans la même direction, sur la même route, au même moment — une migration biblique, un fleuve humain dont les berges étaient les collines pelées du Hedjaz et dont le courant emportait tout, les forts et les faibles, les jeunes et les vieux, les croyants et les imposteurs, sans distinction, sans hiérarchie, dans un mouvement qui abolissait la volonté individuelle et la remplaçait par quelque chose de plus grand, de plus ancien, de plus impersonnel.
Mouloud marchait à côté de Côme. Le maçon de Marseille avait le visage illuminé — c’était le mot juste, il y avait de la lumière sur ses traits ravinés, une lumière qui ne venait pas du soleil levant mais de l’intérieur, de cet endroit qu’on appelle l’âme faute de mieux et dont Mouloud ne doutait pas de l’existence comme il ne doutait pas de l’existence de ses mains, de ses pieds, du sol sous ses sandales.
— Aujourd’hui, on lapide, dit Mouloud. Et après, on est libres.
Il dit libres avec une certitude qui fit frémir Côme. Libres de quoi ? Du péché ? Du passé ? De cette chose que les théologiens appellent le nafs, l’ego, le moi qui s’accroche ? Mouloud ne se posait pas la question. Pour lui, la réponse était évidente : libres de tout. Le Hajj était une machine à laver l’âme, et aujourd’hui était le dernier cycle, l’essorage, et après on ressortait propre, neuf, comme un nouveau-né, tous les péchés effacés, le compteur remis à zéro. Côme enviait cette foi avec une intensité qui ressemblait à de la douleur.
Le pont de Jamarat apparut.
C’était une structure massive, en béton et en acier, à trois niveaux, construite après les bousculades meurtrières des années précédentes — 1990, 2004, 2006, des centaines de morts à chaque fois, piétinés dans la panique de la foule. Le nouveau pont, inauguré en 2007, était conçu pour absorber le flux sans l’étouffer — des rampes d’accès larges comme des autoroutes, des couloirs de circulation à sens unique, des sorties de secours tous les cinquante mètres. C’était de l’ingénierie au service du sacré, de la gestion de foule au service de la foi, et le contraste entre la brutalité fonctionnelle du béton et la charge symbolique du geste — jeter des pierres contre le mal — était si violent qu’il en devenait presque comique. Presque.
Côme monta la rampe avec le flux des pèlerins. Le soleil était déjà haut — neuf heures, peut-être dix — et la chaleur montait du béton en vagues visibles, ces tremblements d’air au-dessus des surfaces surchauffées qui déforment le monde et le rendent liquide. Les pèlerins marchaient en rangs serrés, épaule contre épaule, le pas rapide de ceux qui vont vers un rendez-vous qu’ils attendent depuis des années. Certains couraient. Certains pleuraient. Certains récitaient des invocations à pleine voix, et les mots se mêlaient au bruit des pas, au grincement du béton, au souffle de milliers de poumons.
La stèle.
Le premier pilier — Jamarat al-Aqaba, le plus grand, le plus important — était un mur de béton ovale, d’environ vingt-cinq mètres de long, entouré d’un bassin de réception où s’accumulaient les cailloux lancés par les pèlerins. Vu de près, ce n’était rien — un obstacle de béton, gris, anonyme, sans ornementation, sans inscription, sans beauté. Ce n’était pas le diable. Ce n’était même pas une représentation du diable. C’était un mur contre lequel on lançait des pierres, et les pierres représentaient le refus, et le mur représentait le mal, et le geste représentait la volonté de l’homme de se débarrasser de ce qui le détruit.
Côme sortit sept cailloux de sa poche.
Autour de lui, les pèlerins lançaient — certains avec une précision de lanceurs de cricket, d’autres avec une maladresse touchante, des enfants qu’on soulevait pour qu’ils puissent atteindre le bassin, des vieillards qui tremblaient en levant le bras, des femmes qui criaient Allahu Akbar avec une fureur joyeuse. Les cailloux volaient, ricochaient contre le béton, s’entrechoquaient dans le bassin avec un crépitement de grêle. L’air vibrait. Il y avait quelque chose de primitif dans ce rituel, quelque chose qui précédait la théologie et la raison, quelque chose qui appartenait au corps, au muscle, au nerf — le besoin de lancer, de frapper, de détruire ce qui vous fait mal.
Côme leva le bras. Lança le premier caillou.
Bismillah. Allahu Akbar.
Le caillou frappa le mur avec un bruit sec, minuscule, noyé dans le vacarme des milliers d’autres cailloux. Côme ne sentit rien. Pas de libération. Pas de catharsis. Un geste, c’est tout. Un caillou contre un mur. La gravité faisait le reste.
Deuxième caillou.
Bismillah. Allahu Akbar.
Au troisième caillou, quelque chose changea. Pas en lui — autour de lui. Ou peut-être en lui à cause de ce qui se passait autour de lui. La foule avait pris une densité nouvelle. Les corps se pressaient contre le sien, l’écrasaient, le portaient, et le bruit avait changé aussi — plus aigu, plus urgent, un cri collectif qui n’était plus de la prière mais de la fureur, une fureur sacrée, disciplinée, canalisée vers le mur de béton, et Côme sentit cette fureur entrer en lui par la peau, par les pieds, par les oreilles, et son bras se leva plus vite pour le quatrième caillou, et plus vite encore pour le cinquième.
Bismillah. Allahu Akbar.
Bismillah. Allahu Akbar.
Contre quoi lançait-il ? Il ne savait plus. Contre le diable — mais lequel ? Le diable de la théologie, cet Iblis qui avait refusé de se prosterner devant Adam ? Le diable du mensonge — le sien, celui qui l’avait conduit ici sous un faux nom ? Le diable du doute — cette voix intérieure qui disait tu n’as pas le droit d’être ici, tu ne crois pas, tu joues ? Ou un autre diable, plus personnel, plus intime — le diable qui l’avait empêché de dire à Salma les mots qu’il fallait dire, le diable de la lâcheté, le diable de l’ambiguïté confortable, le diable qui préfère l’imposture à la vérité parce que l’imposture ne fait pas mal ?
Sixième caillou. Septième.
Bismillah. Allahu Akbar.
Bismillah. Allahu Akbar.
Le dernier caillou quitta sa main et il sentit — non pas la libération dont parlait Mouloud, pas cette légèreté du compteur remis à zéro — mais un vide. Un vide dans la paume. Un vide dans le bras. Un vide qui n’était pas désagréable mais qui était réel, physique, la sensation de quelque chose qui a été lâché et qui ne reviendra pas. Il baissa le bras. La foule l’emporta vers la sortie.
Abdallah l’attendait au bas de la rampe.
Le fixeur de Djeddah n’avait pas le droit d’être à Mina — il ne faisait pas le Hajj cette année — mais il était là, comme il était toujours là où il ne devait pas être, avec son sourire doré et ses yeux qui ne souriaient pas. Il portait un thobe gris, une casquette de base-ball à la visière retournée, et il fumait.
— Côme.
Pas habibi cette fois. Pas frère. Juste le prénom, sec, sérieux.
— J’ai des nouvelles.
Ils s’assirent à l’écart, sur un muret de béton qui bordait la route principale de Mina. Des bus passaient, des ambulances, des camions chargés de moutons pour le sacrifice. La vie logistique du Hajj — l’envers du sacré, la machinerie lourde qui rendait possible le miracle.
— J’ai retrouvé la trace de ton amie, dit Abdallah. Elle est venue au Hajj l’année dernière, comme je te l’avais dit. Avec un groupe de Sanaa. Elle était inscrite à l’hôtel Intercontinental — j’ai un contact là-bas, un réceptionniste qui se souvient d’elle. Salma al-Hadrami. Chambre 1207. Elle est restée six jours. Après le Hajj, elle n’est pas repartie avec le groupe. Elle est restée à Djeddah.
— Restée ? Comment ?
— Je ne sais pas. Peut-être un contact ici. Peut-être un membre de sa famille — il y a des al-Hadrami partout dans le Hedjaz, tu le sais. Après Djeddah, plus rien. Pas de trace de sortie du territoire saoudien. Pas de vol retour. Rien.
Côme fixa le sol de béton. Des cailloux roulaient sous les sandales des pèlerins — des cailloux tombés des poches, des cailloux de trop, les restes de la lapidation que le vent et les pieds dispersaient.
— Elle est peut-être encore ici, dit-il.
— Peut-être. Ou peut-être qu’elle est repartie par voie terrestre, vers le Yémen, par la frontière sud. Pas de contrôle de sortie sur la route de Najran. Beaucoup de Yéménites passent par là. On ne les enregistre pas.
— Ou elle est morte.
Abdallah ne répondit pas. Il écrasa sa cigarette sous sa sandale. Le geste avait quelque chose de définitif.
— Je ne peux pas t’en dire plus, Côme. J’ai cherché. Ce que j’ai trouvé, c’est tout ce qu’il y a. Un nom dans un registre d’hôtel. Une chambre. Six jours. Et après, du sable.
Il se leva.
— Fais le sacrifice. Fais-toi raser la tête. Finis ton Hajj. Et rentre chez toi.
Côme resta assis sur le muret. La foule passait devant lui — un fleuve blanc, inépuisable, deux millions de personnes en route vers le sacrifice, vers le barbier, vers la fin du pèlerinage. L’Aïd al-Adha avait commencé. Partout dans le monde musulman, des moutons étaient égorgés, des familles se réunissaient, des enfants recevaient des cadeaux. C’était un jour de joie. Le plus grand jour de fête de l’islam.
Côme ne bougeait pas.
Il pensait à Salma dans une chambre d’hôtel à Djeddah — la chambre 1207 de l’Intercontinental, un endroit anonyme, climatisé, avec une vue sur la mer Rouge peut-être, ou sur un parking. Il la voyait assise sur le lit, les mains sur les genoux, le regard tourné vers la fenêtre, et il ne savait pas ce qu’elle regardait — la mer, le ciel, le vide, Dieu, ou rien — et il ne savait pas ce qu’elle avait décidé, ni même si elle avait décidé quelque chose, ni même si décider était le bon mot pour ce qui lui était arrivé, parce que peut-être ce qui arrive aux gens comme Salma n’est pas de l’ordre de la décision mais de l’ordre de la dissolution, cette lente érosion de soi dans quelque chose de plus vaste, et peut-être était-ce cela que le Hajj avait fait d’elle — non pas une disparition mais une dissolution, comme le sel dans l’eau, comme l’encre dans le parchemin, comme le son dans le silence.
Il se leva. Rejoignit le groupe. Paya pour le sacrifice — un mouton qu’il ne verrait pas, égorgé quelque part dans les abattoirs de Mina par un boucher qu’il ne connaîtrait jamais, et dont la viande serait distribuée aux pauvres. L’acte était abstrait, financier, déconnecté de sa violence réelle — on payait, on recevait un reçu, c’était fait. Le sang était ailleurs. Le sang était toujours ailleurs.
Puis il alla chez le barbier.
C’était un Pakistanais installé dans une tente, avec une chaise de plastique blanc, un miroir fêlé et un rasoir mécanique. La file d’attente comptait une vingtaine d’hommes. Côme attendit son tour. Quand il s’assit sur la chaise, le barbier lui passa la tondeuse sur le crâne sans un mot — le geste était rapide, expert, les cheveux tombaient en mèches noires sur le tissu blanc de l’ihram, sur le sol poussiéreux, et le crâne apparaissait, nu, pâle, vulnérable, un crâne de nouveau-né sous un visage d’homme de quarante-trois ans.
Le barbier lui tendit le miroir fêlé. Côme se regarda.
Il ne se reconnut pas.
Ce n’était pas une figure de style. Il ne se reconnut littéralement pas. L’homme dans le miroir — crâne rasé, peau brûlée de soleil, yeux cernés par trois nuits de sommeil insuffisant, lèvres gercées, joues creusées — ne ressemblait à aucune version de lui-même qu’il connût. Ni le Côme Villedieu de Paris, avec ses chemises italiennes et son aplomb de salle de vente. Ni le Karim du certificat de conversion, le converti de fraîche date aux papiers impeccables. Ni même le pèlerin en ihram qui avait tourné autour de la Kaaba et s’était tenu debout à Arafat. C’était quelqu’un d’autre. Quelqu’un de plus dépouillé, de plus usé, de plus nu. Quelqu’un qui avait perdu quelque chose — ses cheveux, oui, mais pas seulement ses cheveux — et qui ne savait pas encore ce qu’il avait gagné en échange.
Il rendit le miroir au barbier. Paya. Sortit.
Le soleil de midi frappait Mina de plein fouet. La chaleur montait du sol en vagues distordues. Les tentes blanches tremblaient comme des mirages. Et Côme marchait, crâne nu, pieds nus, le corps réduit à sa plus simple expression — un homme en deux morceaux de tissu blanc, sans cheveux, sans nom, sans passé — et il marchait vers la tente F‑27 pour se reposer, et il ne savait pas que dans quelques heures il remonterait dans la tour, et que dans la tour il monterait plus haut qu’il n’était jamais monté, et que ce qui l’attendait là-haut n’était ni Dieu ni le diable mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’avait pas de nom et qui était peut-être le son que fait une vie quand elle se retourne sur elle-même et se regarde en face.
Chapitre 11 — Le tawaf al-ifada
Il revint à La Mecque dans la lumière de l’après-midi.
Le bus le déposa au pied de la tour, et en levant les yeux vers les soixante-seize étages il eut un vertige — non pas le vertige de la hauteur mais celui du retour, cette sensation étrange de retrouver un lieu qu’on a quitté depuis trois jours seulement et qui semble appartenir à une autre vie. La tour n’avait pas changé. C’était lui qui avait changé, ou qui commençait à changer, ou qui ne savait plus s’il changeait ou s’il se défaisait, et la différence entre les deux n’était peut-être qu’une question de vocabulaire.
Il monta au cinquantième étage. La chambre 5017 l’attendait — le lit fait, les serviettes changées, le Coran dans son coffret vert, le Burton sur la table de nuit là où il l’avait laissé. La baie vitrée donnait toujours sur le Haram. Le tawaf tournait toujours. La Kaaba était toujours là, cube noir au centre de la spirale blanche, et Côme la regarda d’en haut avec des yeux qui n’étaient plus les mêmes yeux que ceux qui l’avaient regardée la première nuit — des yeux plus secs, plus brûlés, plus ouverts, des yeux qui avaient vu Arafat et Muzdalifa et la lapidation et le miroir fêlé du barbier.
Il prit une douche. L’eau sur son crâne rasé — cette sensation inédite, l’eau qui coule sans obstacle, qui ruisselle sur un crâne nu comme sur une pierre — lui donna un frisson qui n’était pas de froid. Il se regarda dans le miroir de la salle de bain, un vrai miroir cette fois, pas le miroir fêlé du barbier. L’homme qu’il vit était le même inconnu qu’à Mina — crâne pâle, visage brûlé, yeux creusés. Un moine. Un prisonnier. Un nouveau-né vieilli de quarante-trois ans en une nuit.
Il revêtit des vêtements normaux pour la première fois depuis trois jours — un thobe blanc, propre, repassé, et des sandales neuves. L’ihram n’était plus nécessaire pour le tawaf al-ifada — le tawaf de clôture, le dernier circuit obligatoire autour de la Kaaba, celui qui scellait le Hajj. On pouvait le faire habillé. On avait retrouvé le droit de se vêtir, de se couvrir la tête, de porter des chaussures fermées. Le retour au monde. Le retour à l’identité. Le retour au mensonge, pensa Côme, puis il se corrigea : le retour à l’ambiguïté, ce qui n’était pas la même chose, ou peut-être l’était, il ne savait plus.
Il descendit.
Le Haram, en fin d’après-midi, avait une qualité de lumière différente de celle du matin. Le soleil déclinant frappait les minarets et les arcades de biais, projetant des ombres longues sur le marbre blanc, et la chaleur avait perdu son agressivité zénithale pour devenir quelque chose de plus doux, de plus ambré, une chaleur de boulangerie, une chaleur de fin de journée qui sentait la poussière et l’encens et l’humanité fatiguée.
La foule était immense. Tous les pèlerins revenaient de Mina pour le tawaf al-ifada — deux millions de personnes convergent vers le même point au même moment, et le Haram, malgré ses quatre cent mille mètres carrés, ne pouvait pas les contenir tous, et ils débordaient dans les rues adjacentes, dans les tunnels piétonniers, dans les esplanades, formant une masse compacte, lente, qui s’écoulait vers la Kaaba comme l’eau s’écoule vers le point le plus bas d’un paysage.
Côme entra dans le tawaf.
Cette fois, c’était différent. Le premier tawaf — celui du chapitre 6, avec Razali — avait été un choc, une immersion brutale, un baptême de foule. Celui-ci était plus dense, plus lent, plus écrasant. La foule était si compacte qu’on ne marchait plus — on était porté, déplacé, poussé par les corps adjacents comme un bouchon dans un courant. Les pieds ne choisissaient pas leur direction. Le corps n’appartenait plus à la volonté individuelle. On était une cellule dans un organisme, un atome dans un flux, et le flux décidait de tout — la vitesse, la direction, la pression.
Premier tour.
La Kaaba, vue de si près — à dix mètres, peut-être moins — était une présence physique d’une intensité presque insoutenable. Le tissu noir de la kiswa — la tenture brodée de versets coraniques en fil d’or — ondulait légèrement dans un courant d’air que Côme ne sentait pas, comme si la Kaaba respirait. Les versets, vus de près, étaient d’une finesse de ciselure qui le frappa — le travail d’un calligraphe, d’un vrai, pas une impression industrielle mais une broderie manuelle, fil après fil, lettre après lettre, la sourate Al-Ikhlas en thuluth doré sur fond noir. Il pensa à Salma. Il pensa à ses doigts tachés d’encre. Il pensa qu’elle aurait reconnu le style, identifié l’atelier, peut-être le calligraphe lui-même.
Deuxième tour.
La pression augmentait. Les corps se serraient, se comprimaient. Côme sentait des coudes dans ses côtes, des pieds sur les siens, des souffles dans sa nuque. La chaleur corporelle de la foule — deux millions de corps qui irradient chacun trente-sept degrés — créait un microclimat étouffant, une température supérieure à celle de l’air ambiant, et la sueur coulait, non pas en gouttes mais en nappes, trempant le thobe, glissant le long du dos, du front, des bras.
Troisième tour.
Côme commença à voir des choses.
Pas des hallucinations — pas encore. Des perceptions décalées. Le marbre sous ses pieds semblait pulser, comme un cœur, une vibration très basse qui montait par les sandales et se transmettait aux os. Les voix autour de lui — les prières, les invocations, les pleurs — cessèrent d’être des voix séparées et devinrent un son unique, une fréquence, un bourdon qui n’avait pas de début et pas de fin. Et la Kaaba — la Kaaba tournait. Non pas dans le sens du tawaf mais dans l’autre sens, comme si elle résistait au mouvement des pèlerins, comme si elle tournait en sens inverse pour rester immobile, et cette rotation contraire créait un frottement, une chaleur supplémentaire, une friction entre le sacré et l’humain.
Quatrième tour.
Burton marchait à côté de lui.
Le derviche Abdullah. Le caftan vert, le turban blanc, la barbe noire. Il ne parlait pas. Il marchait dans la foule avec une aisance de fantôme — personne ne le bousculait, personne ne le touchait, il se déplaçait dans les interstices de la masse humaine comme l’eau se déplace entre les pierres. Et il regardait Côme avec une expression que Côme n’avait jamais vue sur les portraits — non pas la curiosité, non pas l’ironie, mais quelque chose qui ressemblait à de la compassion. La compassion d’un mort pour un vivant. La compassion d’un imposteur ancien pour un imposteur nouveau. La compassion de quelqu’un qui est passé par là et qui sait.
Tu sais, pensa Côme.
Burton le regarda. Ses yeux de braise — ces yeux que sa femme Isabel avait décrits comme les yeux les plus expressifs d’Angleterre — étaient doux. Plus doux que sur aucun portrait. Plus doux que ce qu’on aurait attendu d’un homme qui avait traversé l’Afrique, découvert le lac Tanganyika, traduit les Mille et Une Nuits et les traités érotiques de l’Inde, et qui avait peut-être tué un homme dans la nuit de Muzdalifa.
Oui, répondit Burton. Ou Côme imagina qu’il répondait. Ou le vent répondit, ou la foule répondit, ou le battement du tawaf répondit, et la réponse n’avait pas de mots, pas de forme, pas de son — elle était là, simplement, comme une évidence qu’on ne peut ni prouver ni contester.
Cinquième tour.
Le fragment de manuscrit brûlait contre sa hanche. Côme le sentait à travers le tissu du thobe — une chaleur distincte de la chaleur ambiante, une chaleur localisée, précise, comme si le parchemin vieux de treize siècles avait absorbé l’énergie du tawaf et la restituait maintenant, et les lettres anciennes — ces lettres hijazi sans points, sans voyelles, ces squelettes de mots que seuls quelques dizaines de personnes au monde savaient lire — vibraient contre sa peau comme un message en morse, un signal émis par un copiste mort depuis mille trois cents ans et reçu par un faussaire vivant dans la foule du Haram, et le message disait — quoi ? Côme ne savait pas. Le message disait ce que disent tous les textes sacrés à ceux qui ne les comprennent pas : je suis là, je suis là, je suis là.
Sixième tour.
La fatigue le prit. Pas la fatigue ordinaire — pas celle du corps qui a marché trop longtemps et qui réclame du repos. Une fatigue plus profonde, plus structurelle. La fatigue de l’imposture. La fatigue de maintenir en place, depuis des semaines, des mois, des années, l’architecture complexe de ses mensonges — le certificat de conversion, le visa, le bracelet électronique, le faux nom, les gestes appris, les prières imitées, l’ambiguïté cultivée comme un art. Tout cela tenait ensemble par un effort de volonté continu, et la volonté, à cet instant, au sixième tour du tawaf al-ifada, dans la chaleur et la foule et le bruit, la volonté lâchait.
Il sentit ses jambes fléchir. Pas beaucoup — un fléchissement, un tremblement dans les genoux. La foule le maintenait debout. Les corps autour de lui le portaient. S’il tombait, il tomberait sur quelqu’un. S’il tombait, quelqu’un le rattraperait. La foule ne laissait tomber personne. La foule était un filet.
Septième tour.
Le dernier. Côme tourna autour de la Kaaba pour la septième et dernière fois, et la Kaaba tourna autour de lui, et le monde tourna autour de la Kaaba, et les étoiles tournaient quelque part au-dessus du ciel, invisibles dans la lumière du couchant, et tout tournait, et rien ne tournait, et le centre était immobile, et le centre était la Kaaba, et le centre était la question que Côme portait depuis quarante-trois ans et à laquelle il n’avait jamais répondu — crois-tu ? — et la question n’avait pas de réponse, et l’absence de réponse était peut-être la réponse, et le septième tour s’acheva comme s’achèvent toutes les choses sacrées, non par un point final mais par un silence, un espace blanc, une suspension.
Il sortit du tawaf. Burton n’était plus là. La foule le recracha sur les marches de la galerie ouest, trempé de sueur, les jambes en coton, le cœur battant à un rythme qu’il ne reconnaissait pas — trop lent, ou trop rapide, ou irrégulier, les battements comme des pas dans un escalier dont certaines marches manqueraient. Il s’assit. But de l’eau de Zamzam. Beaucoup d’eau. L’eau était fraîche, minérale, et elle descendait dans sa gorge comme une bénédiction — le mot lui vint spontanément, bénédiction, un mot qu’il n’employait jamais, un mot qui appartenait au lexique des croyants et non au sien, et pourtant c’était le mot juste, le seul mot juste pour cette eau qui apaisait une soif qui n’était pas seulement physique.
Le Hajj était fini.
Techniquement, il restait les jours de Tashreeq à Mina — les 11, 12 et 13 de Dhul Hijja — avec la lapidation quotidienne des trois stèles. Mais le tawaf al-ifada marquait l’essentiel. Le cœur du pèlerinage était accompli. Côme Villedieu, alias Karim, avait fait le Hajj. Il avait tourné autour de la Kaaba. Il s’était tenu debout à Arafat. Il avait dormi à Muzdalifa. Il avait lapidé le diable. Il avait sacrifié un mouton. Il s’était fait raser la tête. Il avait accompli tous les rites, prononcé toutes les formules, fait tous les gestes, et aucun de ces gestes n’avait été sincère, et tous ces gestes avaient peut-être été sincères, et la différence entre aucun et tous était un abîme au fond duquel il ne voulait pas regarder.
Il rentra dans la tour. Monta au cinquantième étage. La chambre. Le lit. La vitre. Le Haram en contrebas, illuminé, éternel. Il se coucha. Ne dormit pas. Regarda le plafond. Et une pensée monta — une pensée claire, nette, sans ambiguïté, la première pensée non ambiguë qu’il ait eue depuis des jours : je vais monter.
Pas au cinquantième étage. Plus haut. Jusqu’en haut. Jusqu’au sommet. Jusqu’à l’horloge. Jusqu’au croissant d’or.
Jusqu’au point le plus proche du ciel que cette tour permettait d’atteindre.
Chapitre 12 — Le croissant
La nuit. Trois heures du matin.
Côme se leva du lit où il n’avait pas dormi, enfila son thobe, prit le fragment de manuscrit dans sa poche, le Burton dans l’autre main, et sortit dans le couloir. Les moquettes épaisses absorbaient ses pas. Les calligraphies dorées brillaient sur les murs. L’hôtel dormait — ou plutôt, l’hôtel ne dormait pas mais il faisait semblant, comme font toutes les machines la nuit, maintenant les lumières allumées et la climatisation en marche pour personne, dans cette veille artificielle qui est la forme moderne de l’insomnie.
Il prit l’ascenseur. Monta au soixante-cinquième étage — la carte de la chambre ne donnait pas accès plus haut. Sortit. Trouva l’escalier de service qu’il avait repéré trois jours plus tôt — la porte maintenue ouverte par la même cale de bois, comme si quelqu’un entretenait cette brèche dans le système, un petit sabotage quotidien, une fissure volontaire dans l’hermétisme de la tour. Il monta.
Les étages du musée étaient déserts et obscurs. Les vitrines éclairées par leurs spots internes jetaient des lueurs de planétarium sur les astrolabes, les cadrans solaires, les instruments de mesure du temps — tous ces objets qui avaient tenté, au fil des siècles, de capturer quelque chose qui ne se laisse pas capturer, de découper en unités mesurables ce qui coule comme de l’eau, comme du sable, comme la prière, et qui échappe toujours. Côme les regarda en passant. Il ne s’arrêta pas.
Au-delà du musée, un autre escalier — métallique cette fois, plus étroit, en spirale, qui montait dans les entrailles techniques de la tour. L’air changeait — plus chaud, plus sec, avec une odeur d’acier et d’ozone, une odeur de machine. Les murs étaient nus — du béton brut, des canalisations, des câbles électriques courant en faisceaux le long du plafond. C’était l’envers de la façade, le squelette sous la peau de marbre et d’or, et Côme montait dans ce squelette comme on monte dans les os d’un animal géant, vertèbre après vertèbre, vers le crâne.
La voix de Heinrich Voss lui parvint avant qu’il ne le voie — un juron en souabe, suivi d’un bruit de métal tombant sur du métal, suivi d’un autre juron plus long et plus inventif. Côme poussa la porte du boyau technique et trouva l’Allemand exactement là où il l’avait laissé trois jours plus tôt — assis sur le même tabouret pliant, penché sur le même boîtier électronique, le front couvert de la même sueur.
— Ah, dit Heinrich en levant les yeux. Le pèlerin.
— L’horloger.
Heinrich sourit. Un sourire de trois heures du matin, fatigué, sincère, délesté de tout ce qui n’est pas essentiel.
— Vous avez fini votre Hajj ?
— Oui.
— Et alors ? Vous avez trouvé Dieu ?
La question fut posée sans ironie. Avec une curiosité d’ingénieur — quelqu’un qui pose un diagnostic, qui veut savoir si la machine fonctionne, si le résultat correspond aux spécifications.
— Je ne sais pas, dit Côme.
— C’est la même réponse que la dernière fois. Vous êtes constant, au moins.
Heinrich se leva, s’étira, les vertèbres craquant comme des pistolets à amorces. Il fit signe à Côme de le suivre.
— Venez. Je vais vous montrer quelque chose.
Ils montèrent encore. Des escaliers de métal, des passerelles, des échelles. L’air devenait plus chaud à chaque étage — la climatisation ne montait pas jusqu’ici, et la chaleur accumulée par la structure métallique pendant la journée irradiait dans la nuit comme un four qui refroidit. Côme sentait la sueur couler sur son crâne rasé — une sensation nouvelle, l’eau qui ruisselle sans obstacle, comme sur une pierre.
Heinrich s’arrêta devant une porte blindée, tapa un code sur un clavier, et la porte s’ouvrit sur un espace qui coupa le souffle de Côme.
L’intérieur de l’horloge.
C’était une cathédrale mécanique. Un espace de cinquante-sept mètres de haut — la hauteur totale du mécanisme de l’horloge — occupé par des structures d’acier, des engrenages géants, des systèmes de câbles, des panneaux LED disposés en matrices qui formaient, vues de l’intérieur, le négatif des cadrans extérieurs. Les quatre cadrans — quarante-trois mètres de côté chacun, les plus grands du monde — étaient visibles de l’intérieur comme des vitraux inversés, des mosaïques de lumière qui projetaient leur clarté verte et blanche dans l’espace intérieur, et cette lumière mouvante donnait à tout une qualité sous-marine, un bain de couleur qui changeait imperceptiblement, pulsait, respirait.
Et au centre de tout cela, le mécanisme. Le cœur. L’horloge atomique qui donnait l’heure à l’ensemble du système — un cylindre de métal brossé, d’apparence modeste, pas plus grand qu’un réfrigérateur, qui émettait un bourdonnement si bas qu’on le sentait plus qu’on ne l’entendait, une vibration qui passait par les pieds, par les os, et qui était — Côme le comprit avec une netteté soudaine — le même bourdonnement qu’il avait senti dans sa chambre, le premier soir, ce bruit qu’il avait pris pour le silence et qui était le battement de l’horloge transmis à travers la structure de la tour.
— Voilà, dit Heinrich. Le cœur de la bête. Un oscillateur au césium 133. Il perd une seconde tous les trente millions d’années. C’est la chose la plus précise que l’homme ait jamais construite, et elle bat au-dessus de la chose la plus ancienne que l’homme ait jamais construite.
Il désigna le sol — en dessous d’eux, quelque part, très loin en dessous, la Kaaba.
— L’horloge atomique au-dessus de la Kaaba. Le temps le plus précis au-dessus du temps le plus sacré. C’est poétique, non ? Ou blasphématoire. Ou les deux.
Côme s’approcha du mécanisme. Posa la main sur le cylindre. Le métal était tiède — pas froid, pas chaud, la température d’un corps, la température de la vie. La vibration passait à travers sa paume, montait dans son bras, atteignait son cœur. Deux battements — le sien et celui de l’horloge — se superposèrent un instant, se synchronisèrent, puis se désynchronisèrent, et dans cet instant de synchronisation Côme sentit quelque chose — une coïncidence, un alignement, comme deux notes qui forment un accord et qui se séparent.
— Je veux monter plus haut, dit-il.
Heinrich le regarda.
— Plus haut, c’est le Jewel. L’observatoire. Et au-dessus, le croissant. Personne ne monte au croissant. C’est interdit. C’est la salle de prière de la famille royale.
— Je veux monter.
L’Allemand hésita. Puis il eut un sourire — un sourire de conspirateur, un sourire d’homme qui a passé trois semaines enfermé dans une tour et qui n’a plus rien à perdre.
— D’accord. Mais si on nous arrête, je ne vous connais pas.
Ils montèrent.
Le Jewel — la base vitrée du croissant — était un espace octogonal entièrement vitré, un aquarium suspendu à quatre cent quatre-vingts mètres du sol. La vue était totale. À trois cent soixante degrés, La Mecque s’étendait sous eux — les lumières de la ville, les montagnes noires, le désert au-delà, et en dessous, directement en dessous, le Haram, illuminé, minuscule, la Kaaba réduite à un point noir au centre d’un disque de lumière blanche, et le tawaf — les pèlerins qui tournaient, trois heures du matin et ils tournaient encore, ils tourneraient toujours, et de cette hauteur ils n’étaient plus que des particules, des poussières, des molécules d’un liquide en rotation lente.
Côme posa le front contre la vitre. Le verre était froid. Tout, dehors, était lumière.
— Il y a un étage au-dessus, dit Heinrich. Le croissant proprement dit. Deux étages à l’intérieur. Des appartements, une salle de prière. Et au centre du croissant — une pièce vide. Juste un tapis et une fenêtre.
— Vous y êtes monté ?
— Une fois. Pour vérifier le câblage des LED extérieures. C’est le point le plus haut de la tour. Cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres. Au-dessus, il n’y a que la pointe du croissant et le ciel.
Heinrich tapa un autre code. Une porte s’ouvrit. Un escalier étroit, en spirale, qui montait dans l’armature du croissant — vingt et un mètres de diamètre, recouvert de mosaïques dorées à l’extérieur, structure d’acier à l’intérieur. L’escalier déboucha sur un palier, puis sur un autre, et enfin sur une porte — petite, simple, presque domestique dans ce contexte de gigantisme, une porte de bois sombre avec une poignée en cuivre.
Côme l’ouvrit.
La pièce était petite. Ronde — la courbure du croissant. Un tapis de prière — un seul, posé au sol, orienté vers la Kaaba, vers le bas. Et une fenêtre — un hublot, plutôt, percé dans la paroi du croissant, qui donnait sur le ciel.
Rien d’autre.
Côme entra. Heinrich resta sur le palier, adossé au mur, les bras croisés, avec l’expression de quelqu’un qui sait qu’il assiste à quelque chose qu’il ne comprend pas et qui ne cherche pas à comprendre.
La pièce sentait le renfermé, la poussière, le métal chaud. Personne n’y était venu depuis longtemps — des semaines, des mois peut-être. Le tapis de prière était couvert d’une fine pellicule de sable — du sable porté par le vent, infiltré par les joints, déposé là comme une offrande du désert au sommet de la tour. Côme s’assit sur le tapis. Le sable crissa sous ses genoux.
Par le hublot, il ne voyait que le ciel. Pas la ville, pas la tour, pas le Haram. Le ciel. Un ciel de fin de nuit, très noir, piqué d’étoiles, avec à l’est une lueur imperceptible — l’aube qui se préparait, qui n’était pas encore là mais qui se devinait, cette promesse de lumière que les Arabes appellent le fajr sadiq, l’aube véridique, celle qui ne ment pas, celle qui annonce vraiment le jour et non une fausse lueur qui s’éteint.
Il sortit le fragment de manuscrit de sa poche. Le déplia sur le tapis, à côté de lui. Le parchemin, dans la pénombre, avait une couleur de vieil or, et les lettres hijazi — Alif. Lam. Mim. — étaient presque invisibles, des ombres d’ombres, des traces de traces.
Il sortit le Burton. Le posa de l’autre côté, ouvert à la dernière page qu’il avait lue.
Le manuscrit et le livre. Le sacré et l’imposture. Le VIIe siècle et le XIXe. Et entre les deux, assis sur un tapis de prière couvert de sable, à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, dans le croissant d’or qui couronnait la plus haute tour de la ville de Dieu, un homme du XXIe siècle qui ne savait pas s’il croyait.
Côme leva les yeux vers le hublot. Les étoiles pâlissaient — l’aube approchait. Dans quelques minutes, le muezzin lancerait l’appel au fajr, et les LED de l’horloge passeraient du blanc au vert, et les pèlerins en bas se tourneraient vers la Kaaba pour la première prière du jour, et tout recommencerait, comme chaque jour depuis quatorze siècles, le même geste, les mêmes mots, la même direction.
Il prononça la Shahada.
Pas à voix haute. Pas en murmure. Quelque part entre les deux — un souffle, un mouvement des lèvres, un son si faible qu’il n’existait peut-être que dans sa tête, ou peut-être que dans son corps, ou peut-être que dans cet espace minuscule entre la tête et le corps où les mots naissent avant d’être des mots.
Ash-hadu an la ilaha illa Allah.
J’atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu.
Wa ash-hadu anna Muhammadan rasulu Allah.
Et j’atteste que Muhammad est le messager de Dieu.
Il l’avait prononcée à la mosquée de Paris, devant l’imam et les deux témoins, pour obtenir son certificat. Il l’avait prononcée dans sa salle de bain, au cinquantième étage, avant de revêtir l’ihram. Il l’avait prononcée dans la talbiya, à chaque tour du tawaf, à Arafat, à Mina. Chaque fois, les mots étaient les mêmes. Chaque fois, leur statut était différent — tactique, automatique, hypnotique, mécanique. Mais cette fois — cette fois, dans la salle de prière du croissant d’or, à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, seul avec un manuscrit ancien et le livre d’un imposteur mort — cette fois, les mots traversèrent quelque chose. Une membrane. Un voile. Ce voile dont Razali avait parlé — entre le créé et l’incréé, entre le dire et le croire, entre le masque et le visage.
Les mots le traversèrent, et il ne sut pas — il ne saurait jamais — s’ils avaient trouvé quelque chose de l’autre côté.
Était-elle vraie, cette Shahada ? Était-elle plus vraie que les précédentes ? Était-elle la première vraie, ou la première fausse, ou la première dont la question vrai-faux avait cessé d’avoir un sens ? Côme ne savait pas. Assis dans le croissant d’or, les mains sur les genoux, le sable sous les doigts, les étoiles s’effaçant une à une dans le hublot, il ne savait pas si ce qu’il venait de dire était une profession de foi ou une profession de doute ou la même chose prononcée dans une langue qu’il ne connaissait pas encore.
Et personne ne l’avait entendu.
Pas de témoins. Pas d’imam. Pas de certificat. Juste un homme, un tapis, un hublot, et les dernières étoiles. Et c’était peut-être cela — cette absence de témoins, cette solitude absolue — qui faisait de cette Shahada quelque chose de différent de toutes les autres. Parce que les autres avaient été prononcées pour quelqu’un — pour l’imam, pour le douanier, pour le policier, pour Dieu peut-être, mais pour quelqu’un. Celle-ci n’avait été prononcée pour personne. Ou pour lui-même. Ce qui, dans la théologie islamique, revenait au même — la Shahada n’a besoin que de la sincérité du cœur, et la sincérité du cœur ne se prouve pas, ne se mesure pas, ne se vérifie pas, elle est ou elle n’est pas, et personne — pas même celui qui la prononce — ne peut en être certain.
L’appel à la prière du fajr s’éleva. La voix du muezzin monta de très loin en dessous — de cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres en dessous — et arriva au croissant comme un écho, comme un souvenir de voix, comme la voix d’un homme qui appellerait depuis le fond d’un puits ou depuis la surface d’une autre planète. Les LED de l’horloge changèrent de couleur — Côme ne les vit pas mais il les sentit, dans la vibration de la structure, dans le changement imperceptible de la lumière qui filtrait par le hublot, du blanc au vert, ce vert qui signifiait : c’est l’heure, c’est l’heure, c’est l’heure de prier.
Côme replia le fragment de manuscrit. Le remit dans sa poche. Prit le Burton. Se leva. Ses genoux craquèrent. Le sable resta sur le tapis, avec l’empreinte de ses genoux — deux petites dépressions ovales dans la poussière, les seules traces de son passage dans cette pièce où la famille royale saoudienne venait prier parfois, et où un faussaire français était venu prononcer des mots dont il ne connaissait pas la valeur.
Il sortit. Heinrich l’attendait, endormi contre le mur, la tête penchée sur l’épaule, la bouche ouverte, ronflant doucement. Côme le réveilla d’un geste léger. L’Allemand ouvrit les yeux, se frotta le visage, et ne posa aucune question.
Ils redescendirent ensemble, en silence, à travers les étages techniques, le Jewel, le musée de l’horloge, les escaliers de service, et à chaque étage le monde redevenait un peu plus réel, un peu plus solide, un peu plus humain, et le croissant d’or s’éloignait au-dessus de leurs têtes, et ce qui s’y était passé — si quelque chose s’y était passé — commençait déjà à devenir incertain, comme un rêve qui s’efface au réveil, comme un texte gratté sur un palimpseste, comme une Shahada prononcée dans le vide et dont personne — personne — ne pourrait jamais attester.
Chapitre 13 — La chute
Le 17 octobre 2013 — 12 Dhul Hijja 1434 — le corps de Côme Villedieu décida pour lui.
Il n’avait presque pas dormi depuis la nuit du croissant. Deux nuits, peut-être trois — le temps avait cessé d’être une succession d’heures pour devenir une matière continue, un flux sans berges, une rivière de chaleur et de lumière et de bruit dans laquelle il nageait sans savoir s’il avançait ou s’il se noyait. Il avait passé les jours de Tashreeq dans un état second — retournant à Mina chaque matin pour la lapidation des trois stèles, lançant ses sept cailloux contre chacune, revenant à la tour, montant dans la chambre, se couchant, ne dormant pas, se levant, redescendant. Un automate. Un mécanisme dont les rouages continuaient de tourner par la seule force de l’inertie.
Il ne mangeait plus. Ou si peu — des dattes, de l’eau de Zamzam, un morceau de pain. La faim avait disparu, remplacée par un vide qui n’était pas désagréable, une légèreté creuse qui ressemblait à de la lévitation. Le crâne rasé brûlait sous le soleil malgré la casquette qu’il portait maintenant. Les lèvres étaient fendues. Les yeux, dans le miroir de la salle de bain, étaient ceux d’un autre — vitreux, lointains, comme recouverts d’une pellicule de cire.
Le dernier jour à Mina. La dernière lapidation.
Il prit le bus avec le groupe Al-Safa. Mouloud, à côté de lui, parlait de Marseille — de sa femme, de ses enfants, du quartier, de la mosquée de la rue de la Palud où il faisait la prière du vendredi depuis trente ans. Il parlait avec la sérénité de l’homme dont le voyage s’achève, qui a fait ce qu’il devait faire et qui rentre chez lui. Côme l’écoutait sans entendre. Les mots de Mouloud lui parvenaient comme à travers une couche d’eau — déformés, ralentis, privés de leur tranchant.
— Ça va, frère ? demanda Mouloud. Tu es tout pâle.
— Ça va.
— Tu as mangé ?
— Oui.
Le mensonge était automatique. Les mensonges étaient toujours automatiques. La machinerie de l’imposture fonctionnait encore, par réflexe, même quand tout le reste avait cessé de fonctionner. Oui, j’ai mangé. Oui, je suis musulman. Oui, je crois en Dieu. Les mêmes mots, la même aisance, le même vide derrière.
Mina. Les tentes blanches tremblaient dans la chaleur. Le pont de Jamarat. La rampe d’accès. La foule, compacte, en sueur, les cailloux dans les poings. Côme montait la rampe avec les autres, un pas après l’autre, les sandales claquant sur le béton chaud, et le soleil de midi tombait droit, vertical, sans pitié, et le béton renvoyait la chaleur par en dessous, et entre le soleil et le béton il n’y avait que les corps, les corps qui chauffaient, les corps qui transpirait, les corps qui priaient.
La première stèle. Sept cailloux. Bismillah. Allahu Akbar. Le geste était mécanique. Le bras se levait, la main s’ouvrait, le caillou partait. Sept fois.
La deuxième stèle. Sept cailloux. Le même geste. La même formule. La même absence derrière les mots.
La troisième stèle.
C’est au cinquième caillou que le gris entra.
Il entra par les bords du champ visuel — un assombrissement, un voile, comme si quelqu’un baissait lentement la luminosité d’un écran. Les contours des corps autour de lui devinrent flous. Le bruit — les cris, les prières, le crépitement des cailloux sur le béton — se mit à bourdonner, comme un haut-parleur dont le volume oscille. Ses oreilles sifflèrent. Ses genoux tremblèrent.
Sixième caillou. Il leva le bras. Le bras pesait une tonne. La main s’ouvrit. Le caillou tomba — il ne sut pas s’il avait atteint la stèle ou s’il était tombé à ses pieds.
Le septième caillou ne fut jamais lancé.
Le gris devint noir. Pas d’un coup — par paliers, comme une porte qui se ferme lentement, lamelle après lamelle. Le monde rétrécit. D’abord le ciel disparut. Puis la stèle. Puis les corps autour de lui. Puis le sol sous ses pieds. Et dans la seconde qui sépara la disparition du sol de la disparition de tout le reste, Côme sentit ses jambes céder — une sensation très douce, presque agréable, comme si le corps abandonnait enfin une lutte qu’il menait depuis trop longtemps, et que l’abandon était un soulagement, et que tomber était une forme de repos.
Il tomba.
Pas de cri. Pas de drame. Un corps qui s’affaisse dans une foule, silencieusement, comme un sac de sable qui se vide. Les pèlerins autour de lui mirent une seconde à comprendre — une seconde pendant laquelle il fut allongé sur le béton brûlant, le joue contre le sol, les yeux ouverts mais ne voyant plus rien, le dernier caillou serré dans son poing fermé.
Puis les mains.
Des mains partout. Des mains qui le soulevèrent, qui le retournèrent, qui cherchèrent son pouls, qui ouvrirent sa bouche, qui versèrent de l’eau sur son visage. Des voix — en arabe, en ourdou, en turc — qui criaient des mots qu’il n’entendait pas. Le bracelet électronique fut scanné. Un nom apparut sur l’écran du lecteur : Karim Villedieu. France. Groupe Al-Safa. Tente F‑27. Les secouristes cherchèrent le responsable du groupe. Le responsable n’était pas là. Quelqu’un appela un numéro. Quelqu’un d’autre fit signe à une ambulance.
Côme flottait.
Pas l’inconscience — pas tout à fait. Un état intermédiaire, un entre-deux cotonneux, comme la zone entre le sommeil et l’éveil, où l’on entend les bruits du monde extérieur mais où ils n’ont plus de prise, où les mots sont des sons sans signification, où les visages au-dessus de soi sont des taches de couleur dans un brouillard. Il voyait — ou croyait voir — le ciel de Mina, d’un bleu intense, sans nuage, et dans ce bleu quelque chose qui bougeait, quelque chose de circulaire, de lent, qui tournait au-dessus de lui comme un tawaf inversé, des oiseaux peut-être, ou des hélicoptères, ou rien, ou tout.
On le mit sur une civière. La civière fut portée à travers la foule — au-dessus de la foule, littéralement, par des mains qui le passaient d’un groupe à l’autre comme un corps porté par les vagues, et les visages au-dessus de lui défilaient, et chaque visage était différent et chaque visage était le même, et les bouches murmuraient des prières pour lui — des prières pour un inconnu, pour un homme dont ils ne savaient rien sauf qu’il était tombé et qu’il avait besoin d’aide, et ces prières étaient peut-être les premières prières vraiment destinées à Côme Villedieu — non pas à Karim, non pas à l’alias, non pas au musulman de papier, mais à lui, au corps qui tombait, à l’homme qui souffrait, parce que les prières ne vérifient pas les papiers, les prières ne demandent pas de certificat de conversion, les prières vont vers la douleur comme l’eau va vers le bas.
L’hôpital de campagne de Mina était une tente plus grande que les autres, climatisée, avec des lits de camp alignés en rangées, des médecins saoudiens en blouse blanche, des infirmières philippines, des machines qui bipaient. On l’allongea. On prit sa température — quarante et un degrés. On posa une perfusion — du sérum physiologique, froid, qui entra dans ses veines comme un soulagement, comme une rivière dans un désert. On lui mit un masque à oxygène. On prit sa tension — basse, trop basse. Un médecin — jeune, barbe taillée, lunettes — se pencha sur lui, souleva ses paupières, vérifia les pupilles.
— Coup de chaleur sévère, dit-il en arabe à l’infirmière. Déshydratation. Probablement un début d’insuffisance rénale. Il faut le transférer.
Le bracelet fut scanné une nouvelle fois. Karim Villedieu. France. On appela le consulat de France à Djeddah. On appela l’agence Al-Safa. On appela un numéro d’urgence que personne ne décrocha.
Côme entendait tout cela comme de très loin — comme si les mots venaient d’une radio mal réglée, dans une pièce adjacente, dans un rêve. Il flottait toujours. Le monde extérieur était une rumeur, un fond sonore, et ce qui se passait à l’intérieur de lui était plus réel — des images qui défilaient sans logique, des fragments de mémoire qui remontaient comme des bulles d’air dans de l’eau trouble.
La forteresse d’Ajyad sur sa colline, intacte, les murs crénelés dorés par le soleil couchant. Le jardin de grenadiers de Tarim, le vieux Habib al-Hadrami penché sur un calame, les doigts tachés d’encre. Burton dans son caftan vert, debout dans le désert, le sachet de cuir autour du cou contenant les deux certificats — le musulman et le chrétien — et riant, riant de ce rire qu’aucun biographe n’avait su décrire. Salma de profil, dans le café de Beyoğlu, presque souriante, le pull gris trop grand pour elle. L’horloge atomique vibrant sous sa paume. Le sable sur le tapis de prière du croissant. Les étoiles de Muzdalifa. Les yeux de Fátima. Le rire de Razali. Les mains de Mouloud. Les mains, toutes les mains — les mains qui l’avaient porté, les mains qui priaient pour lui, les mains des inconnus, les mains des croyants, les mains qui ne vérifient pas les papiers.
On le transféra.
Une ambulance — sirène, climatisation, le médecin à côté de lui qui surveillait la perfusion. La route de Mina à Djeddah — l’autoroute, les camions, les bus de pèlerins, le panneau vert Muslims Only dans l’autre sens, le checkpoint qu’on franchit sans s’arrêter parce que les ambulances ne s’arrêtent pas, parce que l’urgence ne connaît pas de frontière, parce que le corps qui meurt n’a pas de religion.
On ne lui demanda pas sa foi. On ne scanna pas son bracelet au checkpoint. On ne vérifia pas son certificat de conversion. On ne lui posa pas de question sur les cinq piliers, sur la Shahada, sur le nom de la mère du Prophète. Le corps de Côme Villedieu quitta La Mecque comme il y était entré — dans l’ambiguïté, dans l’entre-deux, dans cet espace flou entre l’identité déclarée et l’identité véritable où il avait passé toute sa vie et où il glissait maintenant, inconscient, les yeux fermés, les mains ouvertes sur les draps de l’ambulance, un caillou encore serré dans le poing droit — le septième, celui qui n’avait jamais été lancé, celui qui était resté dans sa main quand le monde avait basculé.
L’hôpital de Djeddah. Un vrai hôpital cette fois — murs blancs, néons, machines, le bruit régulier d’un moniteur cardiaque qui bipait avec une insistance mécanique, et des voix en arabe, en anglais, des voix professionnelles, efficaces, dépourvues de la ferveur des voix de Mina, des voix qui traitaient un corps et non une âme.
On le stabilisa. La fièvre baissa — de quarante et un à trente-neuf, puis à trente-huit. La perfusion fit son travail. Les reins reprirent leur fonction. Le cœur battit plus régulièrement. Le médecin de garde — un Égyptien, cette fois, qui parlait un français approximatif — appela le consulat de France.
— Nous avons un ressortissant français. Karim Villedieu. Hospitalisé pour coup de chaleur sévère pendant le Hajj. Il est stable. Il va falloir organiser un rapatriement sanitaire.
Le consulat rappela. Prit les informations. Vérifia le passeport — un passeport français au nom de Côme Villedieu, avec un visa Hajj, une date de naissance, une adresse parisienne. Le prénom ne correspondait pas au bracelet — Karim sur le bracelet, Côme sur le passeport. Une incohérence mineure que personne ne releva. Les convertis ont souvent deux prénoms. Ce n’est pas inhabituel. Ce n’est pas suspect.
Côme flottait.
Dans un espace sans heure et sans lieu, un espace qui n’était ni La Mecque ni Paris ni nulle part, un espace blanc — blanc comme l’ihram, blanc comme le marbre du Haram, blanc comme la lumière d’Arafat à midi, blanc comme le linceul qu’on pose sur les morts dans la tradition islamique, un tissu non cousu, deux pièces, comme l’ihram, parce que le dernier vêtement est le premier, parce qu’on meurt comme on prie, enveloppé de blanc, dépouillé de tout.
Il ne mourut pas.
Le corps, cette machine obstinée, refusa de mourir. Le cœur continua de battre. Les reins filtrèrent. Les poumons respirèrent. Le sang circula. La fièvre tomba. Et deux jours plus tard, dans une chambre d’hôpital de Djeddah, sous un néon grésillant, avec une perfusion dans le bras et un bracelet d’identification au poignet — un nouveau bracelet, celui de l’hôpital, avec son vrai nom cette fois, Côme Villedieu, pas de mention de religion — il ouvrit les yeux.
La première chose qu’il vit fut le plafond. Un plafond blanc, ordinaire, sans calligraphie dorée, sans ornement, sans versets. Un plafond d’hôpital. Le plafond le plus banal du monde. Et pourtant, en le regardant, Côme sentit quelque chose — un soulagement si profond qu’il en était presque douloureux, le soulagement de celui qui revient de très loin et qui pose le pied sur la terre ferme, et la terre ferme est un lit d’hôpital, et c’est assez, et c’est plus qu’assez, c’est un miracle, le mot n’est pas trop fort, un miracle laïc, un miracle du corps, ce corps qui ne croit en rien et qui fait tout ce qu’il faut pour rester en vie.
La deuxième chose qu’il vit fut sa main droite. Elle était ouverte, posée sur le drap, paume vers le haut. Vide. Le septième caillou avait disparu. Quelqu’un l’avait retiré de son poing — une infirmière, un médecin, un brancardier — et l’avait jeté, probablement, comme on jette un déchet, un objet sans valeur, un petit caillou gris ramassé dans le noir à Muzdalifa.
Le fragment de manuscrit était toujours dans la poche de son thobe — le thobe qu’on avait plié sur une chaise, à côté du lit. Il le vérifia plus tard, quand il put bouger les mains. Le carré de soie, le parchemin, les lettres hijazi. Tout était là. L’objet sacré avait survécu au sacré.
Le Burton aussi. Dans le sac qu’on avait posé au pied du lit. L’édition Dover, couverture jaune pâle, cornée, tachée de sueur et de sable. Le livre de l’imposteur était intact. Les mots de Burton étaient encore là, imprimés sur le papier bon marché, attendant d’être lus par quelqu’un qui, peut-être, les comprenait un peu mieux qu’avant. Ou un peu moins bien. Ou autrement.
Côme ferma les yeux. Le moniteur cardiaque bipait. Le néon grésillait. Quelque part, à quatre-vingts kilomètres de là, le tawaf continuait de tourner autour de la Kaaba, et l’horloge de la tour continuait de battre au-dessus du tawaf, et les LED continuaient de changer de couleur à chaque prière, et tout cela continuait sans lui, avait continué sans lui, continuerait sans lui, et cette continuité — cette indifférence magnifique du sacré à la présence ou à l’absence d’un seul homme — était peut-être la chose la plus proche de Dieu que Côme Villedieu ait jamais comprise.
Épilogue — Paris
Il plut le jour de son retour.
C’était un mercredi de novembre — le 6 ou le 7, il ne se rappelait pas — et il pleuvait cette espèce de pluie d’automne parisienne qui ne tombe pas vraiment mais qui flotte, qui occupe l’air comme un doute, et Côme, assis dans le taxi qui le ramenait de Roissy, regardait les gouttes sur la vitre et pensait : c’est la même pluie. La même pluie que le jour de son départ, un mois plus tôt, quand il avait pris le RER B avec sa valise cabine et son sac à dos et l’enveloppe kraft qui contenait les papiers d’un musulman. La même pluie, la même ville, le même homme.
Ou pas le même homme.
Il ne savait pas. Trois semaines avaient passé depuis l’hôpital de Djeddah — trois semaines de soins, de formulaires consulaires, de rapatriement sanitaire, de convalescence dans un hôpital parisien dont il était sorti la veille avec un sac en plastique contenant ses affaires. Le thobe blanc. Les sandales. Le Burton. Le fragment de manuscrit. Et le bracelet de l’hôpital de Djeddah, qu’il avait gardé, qu’il portait encore au poignet, un anneau de plastique blanc avec son nom et un numéro de dossier, et il ne savait pas pourquoi il ne l’avait pas enlevé, sauf que peut-être le bracelet était la dernière preuve que tout cela avait eu lieu, que La Mecque avait existé, que le tawaf avait tourné, que le croissant d’or avait été réel.
L’appartement du XIe arrondissement était froid. Personne n’y avait mis les pieds depuis un mois. Un tas de courrier derrière la porte — factures, publicités, un catalogue de Christie’s annonçant une vente de manuscrits islamiques à Londres. Le platane de la cour intérieure avait perdu ses feuilles. La fenêtre de la chambre donnait sur des branches nues et grises, et à travers les branches la lumière de novembre — cette lumière de plomb qui ne réchauffe rien, qui ne promet rien, qui dit simplement : l’hiver approche.
Côme posa ses affaires. Ouvrit les volets. Fit couler un bain. Dans le miroir de la salle de bain — un vrai miroir, propre, entier, pas le miroir fêlé du barbier de Mina — il regarda l’homme qui le regardait. Les cheveux avaient repoussé — un duvet brun, court, qui couvrait le crâne d’un velours irrégulier. Le visage avait maigri. Les joues étaient plus creuses, les pommettes plus saillantes, et les yeux — les yeux avaient changé. Pas la couleur, pas la forme. Quelque chose d’autre. Une profondeur, peut-être. Ou un vide. Ou un espace qui n’existait pas avant et qui existait maintenant, un espace entre le regard et ce que le regard voyait, une distance infime qui changeait tout.
Il prit le bain. L’eau chaude sur son corps — ce corps qui avait failli mourir dans un hôpital de Djeddah, ce corps qui avait tourné autour de la Kaaba, qui s’était tenu debout à Arafat, qui avait dormi sur le sable de Muzdalifa, qui avait lancé des cailloux contre le diable — cette eau chaude était un luxe si absolu, si indécent après les semaines de chaleur et de sueur et de soif, qu’il resta longtemps immobile dans la baignoire, les yeux fermés, et il ne pensa à rien, ou il pensa à tout, ce qui revient au même quand on ne contrôle plus ses pensées.
Il sortit du bain. S’habilla. Un jean, un pull. Des vêtements d’avant. La peau de Côme Villedieu, le Parisien, l’expert en manuscrits, le Français ordinaire. Il les enfila et ils ne lui allaient plus tout à fait — pas physiquement, physiquement ils allaient, il avait maigri mais le jean tenait, le pull tombait bien — mais autrement. Comme un costume qu’on remet après des années et qui sent la naphtaline et le passé.
Il s’assit à son bureau. Le fragment de manuscrit était posé devant lui, sur le carré de soie, déplié. Le parchemin, sous la lumière grise de novembre, avait une couleur différente de celle qu’il avait à La Mecque — plus pâle, plus terne, comme si le manuscrit aussi avait été affecté par le voyage, comme si l’encre du VIIe siècle avait perdu quelque chose en quittant la terre où elle avait été posée.
Les lettres hijazi. Alif. Lam. Mim. Les mystères du Coran — ces lettres isolées qui ouvrent certaines sourates et dont personne ne connaît le sens. Certains disent qu’elles sont les initiales de Dieu. D’autres qu’elles sont un code que seul le Prophète comprenait. D’autres encore qu’elles n’ont aucun sens, qu’elles sont là pour rappeler que tout texte — même le texte sacré, surtout le texte sacré — contient de l’incompréhensible, de l’opaque, du résidu de mystère que la raison ne peut pas dissoudre.
Alif. Lam. Mim. Trois lettres. Un commencement. Le commencement de quoi ?
Et en marge, dans l’encre pâle, les variantes du copiste anonyme. Les hésitations de Dieu. Ou les hésitations de l’homme. Ou les deux. Côme les relut, lentement, les lèvres formant les sons sans les émettre, et il se souvint de Salma qui les lui avait lues pour la première fois, dans le studio de Sanaa, sous la fenêtre en demi-lune, avec les appels à la prière qui montaient des mosquées voisines.
Salma.
Il ne la chercherait plus. Il le sut avec une clarté qui ne ressemblait pas à de la résignation — qui ressemblait plutôt à de la compréhension. Elle avait fait le Hajj et elle avait disparu dans le Hajj, comme le sel dans l’eau, comme l’encre dans le parchemin. Elle s’était dissoute dans ce qui l’avait toujours attirée — le sacré, le dépouillement, le mouvement vers l’intérieur. Elle avait fait ce que Côme n’avait pas su faire et ne saurait peut-être jamais faire : se défaire de tout. Du nom, du visage, de l’histoire, de l’amour. De tout ce qui attache et qui pèse et qui empêche de tourner librement autour du centre.
Il ne la chercherait plus. Mais il porterait le fragment. Comme Burton portait son sachet de cuir — le certificat du Sheikh et la lettre du cardinal, les deux preuves contradictoires, les deux vérités incompatibles. Côme porterait le fragment de manuscrit et le livre de Burton, et les deux objets se feraient face dans son bureau, dans sa vie, comme les deux livres sur la table de nuit de la chambre 5017 — le Coran et l’imposture, le sacré et le doute, posés côte à côte dans une coexistence que personne n’avait besoin de résoudre.
Le soir tomba. La pluie continuait. Paris s’allumait dehors, les réverbères, les fenêtres, les phares des voitures, cette lumière orangée des villes d’Europe qui n’a rien de commun avec la lumière blanche du Haram et qui est pourtant belle, à sa façon, d’une beauté terrestre, humaine, sans prétention au sacré.
Côme se prépara à dormir. Fit sa toilette. Se brossa les dents. Et au moment de se coucher — au moment de se glisser dans les draps frais du lit parisien, sous le plafond blanc sans calligraphie, dans le silence de l’appartement que ne traversait aucune rumeur de tawaf — ses mains, d’elles-mêmes, firent un geste.
Les ablutions.
Il ne l’avait pas décidé. Ses mains l’avaient décidé pour lui — les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la tête, les pieds, toujours dans cet ordre, toujours trois fois, toujours avec la main droite d’abord. Le geste était inscrit dans le corps. Le corps ne savait pas qu’il était de retour à Paris, le corps ne savait pas que le Hajj était fini, le corps ne savait pas que le certificat de conversion était un faux ou un vrai, le corps faisait ce qu’il avait appris à faire, comme le cœur bat et comme les poumons respirent, sans demander la permission, sans vérifier les papiers.
Côme se regarda dans le miroir, les mains mouillées, l’eau coulant de ses poignets. Et pour la première fois depuis très longtemps — depuis des années peut-être, depuis l’enfance peut-être — il sourit. Pas un sourire de soulagement, pas un sourire de victoire. Un sourire de reconnaissance. Il reconnaissait quelque chose. Pas Dieu — il ne reconnaissait pas Dieu, il ne savait toujours pas si Dieu existait ou n’existait pas et il ne le saurait peut-être jamais. Mais quelque chose. Quelque chose qui était passé à travers lui à Arafat, quelque chose qui avait vibré sous sa paume dans le ventre de l’horloge atomique, quelque chose qu’il avait prononcé dans le croissant d’or à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, et qui était resté. Pas la foi. Pas la conversion. Pas la grâce. La trace. La trace de l’eau sur le sable, disait Razali. L’eau n’est plus là, mais la trace est là. Et la trace suffit. La trace est tout ce qu’on peut espérer.
Il se coucha. Ferma les yeux.
Le sommeil ne vint pas tout de suite. Dans l’obscurité de la chambre parisienne, un bruit montait — très faible, très loin, à la frontière de l’audible — un battement, un bourdonnement, une fréquence grave qui pouvait être le bruit de la pluie sur les vitres, ou le bruit de la circulation sur le boulevard, ou le bruit du sang dans ses tempes, ou le bruit de l’horloge de la tour qui battait à six mille kilomètres de là, transmis par les os de la terre et les couches de l’air, et qui arrivait ici, dans cette chambre, sous cette pluie, dans cette ville, comme un rappel, comme un écho, comme l’appel du muezzin qui traverse les murs et les montagnes et les mers et les doutes et les mensonges et les années, et qui dit, inlassablement, à ceux qui l’entendent et à ceux qui ne l’entendent pas :
C’est l’heure. C’est l’heure. C’est l’heure.
Et Côme Villedieu, quarante-trois ans, faussaire, expert en manuscrits, pèlerin, imposteur, homme — s’endormit.