Brighton Beach, nuit d’hiver — Première partie

Publié le 01 avril 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Brighton Beach,
nuit d’hiver

Brighton Beach, nuit d’hiver

Première partie

I

Brighton Beach, hiver 1973

Le premier bruit du matin n’était pas le réveil, ni la mer, ni même le vent — c’était le métro. Il passait au-dessus de Brighton Beach Avenue à six heures quatorze, et le tremblement descendait par les murs de brique, traversait la cage d’escalier, se glissait sous la porte de l’appartement 4B et venait mourir dans les os de Motl Zeitlin comme une fièvre familière. Après cinquante-trois ans d’exil, il avait fini par trouver un endroit où la terre elle-même tremblait plusieurs fois par heure, et il y avait dans cette vibration régulière quelque chose qui ressemblait presque à un battement de cœur.

Il se leva. Il se levait toujours de la même façon — d’abord les pieds sur le linoléum froid, puis les mains sur les genoux, puis une pause, comme si le corps devait négocier avec lui-même avant d’accepter la verticalité. Soixante-treize ans. Il ne les comptait pas, ou plutôt il les comptait autrement : en villes traversées, en langues apprises et oubliées, en instruments joués pour des gens qui n’existaient plus. Sa clarinette était posée dans son étui au pied du lit, comme un animal endormi.

L’appartement tenait en trois pièces — une cuisine où l’on pouvait manger debout en regardant le mur d’en face, une chambre où le lit occupait les trois quarts de l’espace, et un salon encombré de livres russes empilés sans logique, de disques de vinyle, d’un samovar qui ne fonctionnait plus et d’un fauteuil dont le tissu avait pris, au fil des décennies, la couleur exacte de la fatigue. Par la fenêtre du salon, entre deux immeubles, on apercevait un triangle d’océan — gris en hiver, gris en automne, gris au printemps, et bleu environ quarante jours par an en été, quand Brighton Beach se souvenait qu’elle avait été une station balnéaire.

Motl mit l’eau à chauffer. Le thé d’abord, toujours. Pas dans une tasse — dans un verre, un verre épais à paroi droite, sans l’armature d’argent qu’on utilisait autrefois dans les trains russes et les grands hôtels, mais un verre quand même, parce que le thé bu dans une tasse n’était pas vraiment du thé. C’était une de ces superstitions qu’il ne discutait plus avec personne, faute d’interlocuteurs capables de comprendre la différence.

Il attendit que l’eau frémisse, versa, regarda les feuilles tourner dans le courant brun. Dehors, un deuxième métro passa. Six heures vingt-huit. L’immeuble trembla. Les livres sur l’étagère se déplacèrent d’un millimètre vers la gauche, comme ils le faisaient depuis des années, et Motl se demanda si un jour ils finiraient par tomber, ou si l’étagère et les livres avaient conclu un pacte secret, un arrangement à l’amiable entre objets fatigués.

Il but son thé debout, face au triangle d’océan.

C’était un matin de janvier, et Brighton Beach avait cette beauté sévère des jours où personne ne vient. La Boardwalk serait déserte. Les restaurants russes de l’avenue n’ouvriraient pas avant dix heures. Les mouettes seules régneraient sur la plage, avec cette arrogance de propriétaires légitimes qui ne comprenaient pas pourquoi on les dérangeait chaque été.

Motl enfila son manteau — un pardessus gris trop grand pour lui, acheté trois dollars dans une friperie de Coney Island Avenue, et qui lui donnait l’allure d’un homme en train de disparaître à l’intérieur de ses propres vêtements. Il mit son chapeau. Il prit l’étui à clarinette, non pas parce qu’il avait l’intention de jouer, mais parce qu’il ne sortait jamais sans, de la même façon qu’un ancien soldat ne sort jamais tout à fait sans son arme, par habitude, par superstition, par incapacité à concevoir que le monde puisse être affronté les mains vides.

Il descendit l’escalier. La cage d’escalier sentait le chou, la naphtaline et ce parfum indéfinissable des immeubles où vivent des gens venus d’ailleurs — un mélange de cuisines incompatibles, de savons étrangers et de mélancolie.

Dehors, le froid le saisit. Pas un froid sec et honnête comme celui d’Odessa, où le gel arrivait de la steppe et vous coupait le visage avec une franchise presque respectueuse — non, un froid humide, atlantique, un froid qui s’insinuait, qui cherchait les coutures du manteau, les interstices du col, les espaces entre les doigts. Brighton Beach Avenue s’étirait sous la structure métallique du métro aérien, et cette structure — ces piliers d’acier, ces poutrelles rivetées, cette grille de métal au-dessus de la tête qui découpait le ciel en rectangles — donnait à l’avenue l’allure d’une cathédrale industrielle, ou d’une cage. La lumière filtrait entre les rails en bandes obliques, rayant les trottoirs, les vitrines, les visages des rares passants d’ombres géométriques.

Motl connaissait chaque commerce. L’épicerie de Mme Katz, qui vendait du kéfir et de la ryajenka et parlait un russe si mêlé de yiddish et d’anglais qu’il fallait l’écouter avec les trois oreilles à la fois. Le traiteur géorgien dont les khinkali, certains jours, atteignaient une perfection qui aurait justifié à elle seule la traversée de l’Atlantique. Le magasin de vêtements dont la vitrine n’avait pas changé depuis 1965 et exposait des robes que plus personne ne porterait, flottant sur leurs cintres comme des fantômes de femmes.

Et au bout de l’avenue, en tournant vers la mer — le traiteur. Celui où Motl allait chaque matin acheter des bagels.

Le traiteur s’appelait Arkadi. Il était arrivé d’Odessa deux ans plus tôt, en 1971, par Vienne puis Rome puis New York, et il avait ouvert ce comptoir minuscule entre un pressing et un salon de coiffure, avec une vitrine où s’entassaient les pirojki, les vatrouchki, les harengs sous leur manteau de betterave et de mayonnaise, et surtout les bagels — pas les bagels américains, ronds et mous et inoffensifs, mais des bagels d’Odessa, plus petits, plus denses, avec cette croûte qui résistait sous la dent avant de céder. Arkadi les garnissait de viande fumée et de pickles, et il y avait dans cette combinaison — la douceur grasse de la viande, l’acidité croquante du cornichon, l’élasticité du pain — quelque chose qui dépassait la nourriture. C’était un souvenir qui avait pris forme solide.

— Le même ? dit Arkadi.

— Le même, dit Motl.

Il n’y avait rien d’autre à dire. Le même, toujours le même, chaque matin. Motl prit le bagel enveloppé dans du papier sulfurisé et sortit. Il marcha vers la Boardwalk.

La Boardwalk en janvier. Les planches grises, gonflées par le sel et l’humidité, grinçaient sous les pas avec cette plainte sourde du bois qui a passé trop d’années face à l’océan. À gauche, vers l’ouest, la silhouette des manèges de Coney Island se dressait contre le ciel comme un squelette de fête foraine — la grande roue immobile, les montagnes russes figées dans leur élan, tout cela fermé, recouvert de bâches, attendant l’été avec la patience des choses mortes qui savent qu’elles ressusciteront. À droite, vers l’est, la Boardwalk se perdait en direction de Manhattan Beach, et au-delà, il n’y avait plus rien que le sable, les dunes basses, les herbes sèches.

Motl s’assit sur un banc. Il posa l’étui à clarinette à côté de lui. Il mangea son bagel en regardant la mer.

C’était ici. Exactement ici, sous ces planches, sous cette Boardwalk, que se dressait autrefois le Brighton Beach Hotel. Un bâtiment de quatre cent soixante pieds de long, capable d’accueillir cinq mille personnes, avec des restaurants, des salles de bal, un orchestre qui jouait du Wagner et du Sousa sous les étoiles. On l’avait déplacé de cent cinquante mètres en 1888 parce que la mer le mangeait — six mille tonnes tirées par des locomotives sur des rails posés sous ses fondations, et l’hôtel avait glissé vers l’intérieur des terres comme un paquebot qui refuserait de couler. Puis on l’avait démoli en 1924, et à sa place on avait construit cette Boardwalk sur laquelle Motl était assis, mangeant un bagel à la viande, soixante-treize ans, face à l’Atlantique.

Il y avait un autre hôtel, sur une autre mer, dans une autre vie. Un hôtel qui existait peut-être encore, dont les murs tenaient peut-être encore debout, quelque part sur une avenue d’Odessa qu’il ne reverrait jamais. Mais Motl ne pensait pas à ça. Pas encore. Pas à cette heure. Le matin, il ne pensait qu’au thé, au bagel, et à la couleur de l’eau.

L’Atlantique était gris. La mer Noire aussi, en hiver. C’était peut-être pour ça qu’il était venu ici — parce que la mer était la même couleur.

Un troisième métro gronda au loin, quelque part derrière les immeubles. Les mouettes s’envolèrent, décrivirent un arc au-dessus de la plage, puis se posèrent exactement là où elles étaient, comme si le vol n’avait été qu’une formalité.

Motl finit son bagel. Il essuya ses doigts sur le papier sulfurisé. Il posa la main sur l’étui à clarinette, pas pour l’ouvrir, juste pour sentir le cuir sous ses doigts, cette surface usée, lisse comme une peau ancienne.

Il resta là longtemps, assis sur un fantôme d’hôtel, face à la mauvaise mer.

II

Odessa, mars 1919

On racontait, dans la Moldavanka, que Dieu avait créé Odessa un vendredi soir, après avoir terminé le reste du monde, et qu’il l’avait créée à la hâte, un peu ivre, avec les restes — un bout de mer volé aux Grecs, un escalier piqué aux Italiens, des façades peintes avec la lumière qui restait au fond du pot, et des habitants assemblés à partir de toutes les chutes de l’humanité, Juifs, Grecs, Moldaves, Arméniens, Italiens, Turcs, Ukrainiens, chacun apportant sa langue, sa cuisine et ses raisons de se méfier des autres. Le résultat était une ville qui ne ressemblait à rien, qui ne s’expliquait pas, et qui ne s’excusait jamais.

Motl Zeitlin avait dix-neuf ans, et il croyait à cette histoire.

Il vivait dans la cour intérieure du numéro 12, rue Kolontaïevskaïa, au cœur de la Moldavanka — ce quartier que les bourgeois du centre appelaient « le bas » avec une grimace, et que ses habitants appelaient « le monde » avec un haussement d’épaules, parce que tout ce qui comptait se passait là, entre les murs ocre et les balcons en fer forgé des cours intérieures, où le linge séchait comme des drapeaux de nations inconnues.

La cour du numéro 12 était un théâtre. Au rez-de-chaussée, Berl le cordonnier tapait sur ses semelles depuis l’aube avec une régularité qui servait d’horloge au voisinage. Au premier étage, Fanny Roubinstein, veuve depuis si longtemps que personne ne se souvenait du défunt, tenait un commerce d’épices dont les odeurs — cumin, coriandre, aneth, poivre noir — descendaient dans la cour et se mêlaient à celles du cuir et de la colle du cordonnier, créant un parfum unique, une signature olfactive de la Moldavanka que Motl aurait reconnu les yeux fermés à cinquante ans de distance. Au deuxième étage vivaient les Zeitlin — c’est-à-dire la mère de Motl, Dvora, son frère aîné Lev qui travaillait au port, et Motl lui-même, qui ne travaillait nulle part et partout, ce que Dvora résumait chaque matin par la même phrase, lancée depuis la fenêtre avec la puissance d’un canon de marine :

— Motl ! Tu comptes nourrir ta clarinette ou c’est ta clarinette qui va te nourrir ?

La réponse, que Motl ne donnait jamais à voix haute, était : les deux.

Il jouait depuis l’âge de onze ans. La clarinette lui était venue par Zelman le Borgne, un musicien klezmer qui jouait dans les noces et les enterrements de la Moldavanka et qui, un soir d’été, avait tendu l’instrument au gamin en lui disant : « Souffle. » Motl avait soufflé. Le son qui en était sorti était atroce — un couinement de chat étranglé qui avait fait fuir les pigeons de la cour. Mais Zelman avait vu quelque chose. Il avait vu les doigts — ces doigts longs et précis qui se posaient sur les clés avec une assurance qui n’avait rien à voir avec l’expérience. « Les doigts savent, avait dit Zelman. La bouche apprendra. »

La bouche avait appris. En trois ans, Motl jouait dans l’orchestre de Zelman — clarinette, avec un violoniste nommé Pesach et un percussionniste nommé Grisha, dit Grisha-la-Moustache à cause d’un appendice pileux si spectaculaire qu’on le voyait avant de voir l’homme. Ils jouaient dans les noces juives de la Moldavanka, dans les tavernes du port, parfois dans les restaurants du centre-ville quand un orchestre plus respectable faisait défaut. Zelman le Borgne était mort en 1917, foudroyé par une crise cardiaque au milieu d’une hora, et ses musiciens l’avaient enterré avec son violon, parce que Zelman avait toujours dit qu’il voulait continuer à jouer en enfer — « au paradis, avait-il précisé, ils n’ont pas besoin de musique, ils sont déjà heureux, les imbéciles. »

Depuis, Motl dirigeait l’orchestre, si l’on peut appeler « diriger » le fait de choisir les morceaux et de distribuer les parts de nourriture que les familles leur donnaient en guise de paiement, parce que l’argent ne valait plus rien. En mars 1919, à Odessa, on payait en harengs, en pommes de terre, en bouteilles de vin moldave, et occasionnellement en roubles-kérenski qui perdaient la moitié de leur valeur entre le moment où on les recevait et le moment où on essayait de les dépenser.

Ce matin-là — un matin de mars, avec ce vent de mer qui remontait les rues et faisait claquer les volets comme des applaudissements ironiques — Motl descendit dans la cour et trouva Pesach assis sur une caisse, le violon sur les genoux, l’air sombre.

— On joue ce soir chez les Brodsky, dit Pesach. Le mariage de la fille.

— Laquelle ?

— L’aînée. Celle qui louche.

— Elle a trouvé quelqu’un ?

— Un boucher de Peressyp. Il louche aussi. Ils seront très heureux, ils ne se verront jamais clairement.

Motl rit. Pesach ne rit pas. Pesach ne riait jamais, ce qui faisait de lui un excellent violoniste et un compagnon épuisant. Il avait dans le visage cette gravité des hommes qui prennent le monde au sérieux, et dans le jeu cette tristesse magnifique qui faisait pleurer les mères aux noces — non pas de joie pour leur fille, mais de chagrin pour elles-mêmes, pour le temps perdu, pour la beauté qui s’en allait.

— Il y a un problème, ajouta Pesach. Les Brodsky veulent qu’on joue aussi des chansons ukrainiennes. Ils ont invité des voisins ukrainiens. Ils veulent que tout le monde soit content.

— Depuis quand tout le monde est content à un mariage ?

— Depuis que les Ukrainiens ont des fusils et pas nous.

C’était une remarque qui n’avait pas besoin de commentaire. Mars 1919 : Odessa était officiellement tenue par les Français, qui avaient débarqué en décembre avec leurs uniformes impeccables et leur conviction touchante que la présence de la France suffirait à rétablir l’ordre dans le sud de la Russie. Les Français occupaient le port, le centre-ville, les hôtels réquisitionnés. Ils avaient installé leur état-major et leurs habitudes, et ils buvaient du vin dans des restaurants où les serveurs parlaient français avec un accent odessiste qui faisait frémir les officiers. Mais au-delà du centre, dans les faubourgs, dans la Moldavanka, dans les quartiers nord, c’était autre chose. Des bandes armées circulaient — des déserteurs blancs, des soldats rouges en civil, des nationalistes ukrainiens, des simples bandits qui profitaient du chaos avec l’appétit des gens qui savent que le chaos ne dure jamais assez longtemps. On entendait des coups de feu la nuit. Certaines rues étaient sûres le matin et mortelles le soir. La ville avait cette qualité particulière des lieux où l’on peut mourir à n’importe quel moment et où, précisément pour cette raison, on vit avec une intensité féroce.

Motl alla retrouver Grisha-la-Moustache au marché de Privoz.

Le marché de Privoz était le ventre d’Odessa — un labyrinthe de stands, de caisses, de bâches tendues, où l’on trouvait tout ce que la ville avait à offrir et beaucoup de ce qu’elle n’avait pas le droit d’offrir. En temps normal, Privoz débordait de poissons de la mer Noire, de fruits du Caucase, de fromages moldaves, de viandes fumées, de légumes, d’épices, de fleurs coupées. En mars 1919, les étalages étaient plus maigres, les marchands plus nerveux, et les prix changeaient d’heure en heure, comme la température d’un malade. Mais il y avait encore du poisson — des sprats, du hareng, du rouget — et il y avait encore les babouchki, les vieilles femmes assises derrière leurs caisses de bois, immuables, indestructibles, vendant leurs tournesols, leur salo, leurs bocaux de tomates confites, comme si aucune révolution ne pouvait atteindre la zone sacrée du commerce.

Grisha était assis devant un étal de poisson, mangeant un hareng fumé avec les doigts.

— Zeitlin ! dit-il en levant son hareng comme un sceptre. Tu as entendu ? Les Français vont partir.

— Qui dit ça ?

— Tout le monde. Les Français vont partir, les Blancs vont partir, et les bolcheviks vont arriver. Ou alors les Blancs vont rester, les Français vont partir, et Grigoriev va arriver. Ou alors personne ne part, personne n’arrive, et on continue à manger du hareng jusqu’à la fin du monde.

— Je préfère la troisième option, dit Motl.

— Moi aussi. Mais le hareng ne sera pas d’accord.

Ils restèrent là un moment, dans le bruit et l’odeur du marché. Il y avait dans Privoz, même en temps de guerre, même en temps de famine, une vitalité qui résistait à tout — cette capacité odessite à transformer n’importe quelle catastrophe en occasion de commerce, de conversation et de hareng fumé. Les femmes négociaient avec une férocité joyeuse. Les hommes discutaient politique en grignotant des graines de tournesol. Un gamin courait entre les étalages en criant quelque chose d’incompréhensible. Deux soldats français passèrent, perdus, cherchant visiblement un endroit que personne ne voulait leur indiquer.

Le soir, ils jouèrent chez les Brodsky.

La noce avait lieu dans la cour intérieure du numéro 8, rue Bogdana Khmelnitskogo — une cour plus grande que celle des Zeitlin, avec un balcon qui courait tout autour au premier étage, d’où les voisins pouvaient regarder sans avoir été invités, ce qui était la définition même d’un mariage dans la Moldavanka. On avait dressé des tables sur des tréteaux, recouvertes de nappes blanches empruntées à six familles différentes et qui ne s’accordaient pas. Il y avait de la nourriture — pas beaucoup, mais assez pour que ce soit une fête : des pirojki à la viande, des varenyki à la pomme de terre, du poulet rôti découpé en morceaux si petits qu’il fallait une certaine imagination pour reconstituer l’animal d’origine, du hareng bien sûr, et des bouteilles de vodka et de vin moldave en quantité qui semblait, elle, n’avoir pas souffert de la guerre.

Motl, Pesach et Grisha s’installèrent dans un coin de la cour. Motl assembla sa clarinette — geste rituel, toujours le même, le bec d’abord, puis le barillet, puis le corps, l’anche humectée entre les lèvres, le tout accompli avec des mains qui n’avaient pas besoin de regarder ce qu’elles faisaient. Il joua quelques notes d’échauffement, des gammes rapides qui montèrent dans la cour et firent taire les conversations pendant trois secondes — le temps que les invités reconnaissent le son de la clarinette et se disent, avec ce mélange de soulagement et de résignation qui accompagne les mariages : ça commence.

Ils jouèrent. D’abord les morceaux traditionnels — la hora, le freylekhs, les airs que tout le monde connaissait et que les corps suivaient sans que les têtes aient besoin de commander. Les vieux tapaient du pied. Les enfants tournaient. La mariée qui louchait et le boucher qui louchait furent portés sur des chaises, et pendant un instant, vus d’en bas, dans la lumière des bougies, avec le ciel noir au-dessus de la cour, ils eurent l’air presque majestueux, presque beaux, comme tout le monde a l’air beau quand on le soulève au-dessus de la terre.

Puis Motl joua les chansons ukrainiennes, comme demandé. Il les connaissait — à Odessa, on connaissait tout, on jouait tout, on mélangeait tout, c’était la règle. Les voisins ukrainiens applaudirent. Les voisins juifs applaudirent aussi, parce qu’à Odessa on applaudissait la musique quelle qu’elle soit, par principe, par politesse, par incapacité physique à rester immobile quand quelqu’un jouait.

Quelque part vers minuit, entre deux verres de vodka, un homme que Motl n’avait jamais vu s’approcha de l’orchestre. Il était grand, mince, vêtu d’un manteau trop élégant pour la Moldavanka, et il avait des yeux qui semblaient calculer quelque chose en permanence — la distance entre les murs, le nombre de sorties, le prix des bouteilles sur la table.

— Vous jouez bien, dit l’homme. Comment vous appelez-vous ?

— Zeitlin. Motl Zeitlin.

— Vous ne jouez que dans les cours, Zeitlin ?

— Je joue là où on me nourrit.

L’homme sourit. Il avait un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux.

— Je m’appelle Kagan. Je suis le nouveau gérant du restaurant de l’hôtel Bristol. J’ai besoin d’un orchestre.

Motl regarda Pesach. Pesach regarda Grisha. Grisha regarda son verre de vodka vide. Le Bristol. Ils savaient tous ce que c’était — le grand hôtel de la Pouchkinskaïa, le palace où descendaient les gens qui avaient de l’argent, des uniformes ou des secrets, et souvent les trois à la fois. La Moldavanka et le Bristol appartenaient à la même ville, mais pas au même monde.

— On ne joue pas du klezmer au Bristol, dit Pesach.

— Vous jouerez ce qu’on vous dira de jouer, dit Kagan. Et on vous nourrira. Trois repas par jour. De la vraie nourriture.

Trois repas par jour. En mars 1919, c’était un argument contre lequel aucune objection esthétique ne pouvait tenir. Motl accepta avant que Pesach ait eu le temps d’ouvrir la bouche. Grisha leva son verre vide en guise de toast.

Dans la cour, la noce continuait. Quelqu’un chantait une chanson triste. La mariée pleurait, non pas de tristesse mais parce que c’était l’usage, et peut-être aussi un peu de tristesse, parce qu’on ne quitte pas la maison de sa mère sans emporter avec soi un fragment de chagrin. Les bougies brûlaient. Le vent de mer passait au-dessus des toits et emportait la musique vers le port, vers les bateaux à quai, vers la mer Noire qui recevait tout — les chansons, les prières, les cris, les secrets — et ne rendait rien.

Motl démonta sa clarinette, pièce par pièce, et la rangea dans son étui.

Le Bristol. Il irait au Bristol.

III

Odessa, avril 1919

L’hôtel Bristol se trouvait au numéro 15 de la rue Pouchkinskaïa, et pour y arriver depuis la Moldavanka il fallait traverser une frontière invisible — celle qui séparait le monde des cours intérieures, des harengs et des noces, du monde des façades, des coupoles et du mensonge organisé qu’on appelle le grand monde. Motl connaissait cette frontière. Il l’avait franchie quelquefois, pour jouer dans des restaurants du centre, et chaque fois il avait éprouvé la même sensation : celle de passer d’un lieu où les gens disaient ce qu’ils pensaient en hurlant à un lieu où personne ne disait ce qu’il pensait et où le silence lui-même était une forme de discours.

Il y alla un matin d’avril, avec Pesach et Grisha. Ils remontèrent la Deribassovskaya — la grande artère, les arbres encore nus, les terrasses des cafés fermées, des soldats français qui fumaient devant l’Opéra avec l’air d’hommes qui auraient préféré être n’importe où ailleurs. Puis la Pouchkinskaïa, plus calme, plus bourgeoise, avec ses immeubles à colonnes et ses balcons en fer forgé plus soignés que ceux de la Moldavanka — le même fer forgé, mais dessiné par des architectes au lieu d’être tordu par des serruriers.

Le Bristol apparut.

C’était un bâtiment de cinq étages, massif et clair, avec une façade qui mêlait le néoclassique et quelque chose de plus oriental, de plus odessiste — des moulures généreuses, des fenêtres hautes, une entrée à marquise qui avançait sur le trottoir comme une main tendue. On sentait que l’architecte avait voulu impressionner, et qu’il avait réussi, et qu’il le savait, et que le bâtiment lui-même le savait aussi. Le Bristol avait cette assurance particulière des hôtels qui ont vu passer assez de monde pour ne plus s’étonner de rien — pas des tsars, non, les tsars allaient ailleurs, mais des armateurs, des consuls, des négociants en grain, des cantatrices en tournée, des espions de toutes nationalités, et maintenant des officiers blancs en retraite, des diplomates français en poste, des contrebandiers en affaires.

Motl poussa la porte.

Le hall du Bristol était un mensonge magnifique. En avril 1919, alors que la ville rationnait le pain et que des coups de feu claquaient certaines nuits dans les faubourgs, le hall du Bristol offrait l’image d’un monde intact — le marbre au sol, les colonnes, un lustre immense dont les pendeloques de cristal captaient la lumière et la redistribuaient en éclats sur les murs, un escalier monumental qui montait vers les étages avec une courbe si gracieuse qu’on avait envie de le gravir rien que pour le plaisir de la montée. Il y avait des fauteuils en cuir, un comptoir de réception en bois sombre, un portier en uniforme qui ressemblait à un amiral en retraite, et cette odeur particulière des grands hôtels — un mélange de cire d’abeille, de tabac turc, de parfum français et de quelque chose d’indéfinissable qui était peut-être simplement l’odeur de l’argent.

Le portier les regarda entrer. Son regard — un regard d’une précision chirurgicale — évalua en une seconde leurs manteaux usés, leurs chaussures, leurs étuis d’instruments, et il en tira une conclusion qui n’avait pas besoin d’être formulée à voix haute. Mais Kagan les attendait.

— Ah, les musiciens, dit Kagan en surgissant d’un couloir latéral. Venez.

Il les guida à travers le hall, le long d’un corridor tapissé de miroirs — et dans ces miroirs, Motl vit trois musiciens de la Moldavanka qui avaient l’air de personnages égarés dans un décor qui ne leur appartenait pas, ce qu’ils étaient exactement — puis jusqu’au restaurant de l’hôtel.

Le restaurant du Bristol était une salle rectangulaire, haute de plafond, avec des fenêtres qui donnaient sur une cour intérieure plantée de platanes. Les tables étaient dressées avec des nappes blanches, de vraies nappes, pas les nappes empruntées aux voisins comme chez les Brodsky, des nappes d’une blancheur qui semblait avoir été conçue pour faire honte à toutes les autres nappes du monde. Il y avait des couverts en argent, des verres en cristal, des assiettes à liseré doré, et au fond de la salle, dans un angle, un piano droit recouvert d’un châle de velours bordeaux.

— Vous jouerez là, dit Kagan en désignant l’angle près du piano. Le midi et le soir. On ne joue pas de musique juive. On joue des valses, des mazurkas, des airs d’opéra si vous en connaissez, de la musique française si vous en connaissez, et pour l’amour de Dieu, rien de triste. Les clients veulent oublier qu’il y a une guerre. Vous êtes là pour les aider à oublier.

— Et si on ne connaît pas de musique française ? demanda Pesach.

— Apprenez, dit Kagan.

Puis il les conduisit aux cuisines.

Les cuisines du Bristol étaient un monde souterrain, un labyrinthe de vapeur, de bruit et de chaleur qui n’avait rien à voir avec l’élégance glacée du restaurant. Des casseroles de cuivre pendaient aux murs. Des hommes en tabliers blancs — plus ou moins blancs — s’agitaient autour de fourneaux gigantesques avec une urgence qui ressemblait à celle des soldats, sauf que les armes étaient des couteaux et que l’ennemi était le temps. Ça sentait le beurre fondu, l’oignon caramélisé, le bouillon de poule, et par-dessus tout le pain — du pain frais, du vrai pain, et cette odeur frappa Motl avec une violence qu’il n’aurait pas crue possible. Il n’avait pas mangé de pain frais depuis des semaines. À la Moldavanka, on mangeait du pain rassis quand on en trouvait, et quand on n’en trouvait pas, on mangeait des pommes de terre, et quand il n’y avait pas de pommes de terre, on mangeait du hareng, et quand il n’y avait pas de hareng, on ne mangeait pas.

— Un repas avant le service, un repas après, dit Kagan. Ce qu’on vous donne, vous le mangez ici. Vous n’emportez rien.

Motl hocha la tête. Il aurait hoché la tête à n’importe quoi. Le pain.

Ils jouèrent pour la première fois ce soir-là.

La clientèle du Bristol, en avril 1919, était un échantillon fascinant de tout ce que le naufrage de l’Empire russe avait laissé flotter à la surface. Il y avait des officiers blancs — pas les officiers héroïques des affiches de recrutement, mais des hommes fatigués, nerveux, qui buvaient trop et parlaient trop fort, comme s’ils espéraient que le volume de leur voix compenserait la fragilité de leur position. Il y avait des diplomates français, reconnaissables à leurs costumes bien coupés et à leur façon de manger lentement, avec méthode, comme si chaque bouchée était un acte politique. Il y avait des femmes élégantes dont l’élégance commençait à s’effilocher — les robes étaient belles mais portées trop souvent, les bijoux étaient vrais mais seraient bientôt vendus, les sourires étaient parfaits mais ne tenaient que par la volonté.

Et il y avait les Grecs.

Les Grecs du port d’Odessa étaient une espèce à part. Armateurs, négociants, contrebandiers — souvent les trois à la fois — ils occupaient une table au fond du restaurant avec la tranquillité souveraine des gens qui savent que, quels que soient les maîtres du moment, on aura toujours besoin de quelqu’un pour faire traverser des choses d’une rive à l’autre. Leur chef — si l’on peut appeler « chef » un homme dont l’autorité reposait moins sur un titre que sur une capacité absolue à rester calme en toutes circonstances — s’appelait Stavros Papadimitriou. Il avait une cinquantaine d’années, une moustache grise soignée, des mains larges comme des pelles, et il mangeait ses repas avec une lenteur méticuleuse qui suggérait que chaque plat était un contrat qu’il étudiait avant de signer.

Motl joua des valses. Il joua des mazurkas. Il joua un air de Carmen qu’il avait appris par cœur en écoutant à travers les murs de l’Opéra — parce que dans la Moldavanka, on n’allait pas à l’Opéra, mais on l’écoutait quand même, depuis les escaliers de service, depuis les fenêtres des immeubles voisins, depuis la rue, et la musique qui sortait de ce bâtiment insensément beau arrivait dans les oreilles de Motl déjà un peu déformée, un peu de biais, ce qui lui donnait peut-être, quand il la rejouait sur sa clarinette, cette qualité d’étrangeté, de familiarité décalée, qui faisait que les clients du Bristol levaient la tête un instant de leur assiette, surpris, sans savoir exactement pourquoi.

Pesach jouait du violon avec son sérieux mortuaire. Grisha frappait sa percussion avec la retenue d’un homme qu’on avait prié de ne pas faire trop de bruit — ce qui, pour Grisha, était une souffrance physique, parce que Grisha ne concevait la musique que dans le vacarme et que la délicatesse était pour lui une langue étrangère qu’il parlait avec un accent terrible.

Après le service, on les nourrit. Ils mangèrent dans les cuisines, assis sur des caisses, et on leur servit de la soupe au poulet, du pain blanc, du fromage et une compote de pommes. Motl mangea lentement, pas par élégance mais parce qu’il voulait que chaque bouchée dure le plus longtemps possible, que le goût du pain reste dans sa bouche, que la chaleur de la soupe descende lentement dans son corps et y reste comme une provision contre le froid qui l’attendait dehors.

Pesach mangeait avec la même lenteur, pour les mêmes raisons.

— C’est un drôle d’endroit, dit Pesach entre deux bouchées. Ils font semblant.

— De quoi ?

— De tout. Que la guerre n’existe pas. Que l’argent vaut encore quelque chose. Que les Français resteront. Que le pain blanc est normal.

— Et nous, on ne fait pas semblant ?

Pesach réfléchit.

— Si. Mais nous, on le sait.

C’était peut-être la différence. Les gens du Bristol faisaient semblant de croire que le monde tenait encore debout, et peut-être qu’ils y croyaient vraiment, et peut-être que cette croyance était ce qui permettait aux murs de rester droits, aux nappes de rester blanches, au lustre de continuer à briller. Motl, lui, savait que tout cela était provisoire — le Bristol, les valses, le pain blanc, tout — et cette conscience de la précarité donnait à chaque soirée passée dans le restaurant une intensité que les clients eux-mêmes ne soupçonnaient pas. Il jouait des valses pour des gens en sursis, et les valses n’en étaient que plus belles.

Ils revinrent le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours qui suivirent. Motl commença à connaître l’hôtel — non pas comme un client le connaît, de face, mais comme un musicien le connaît, de biais. Il apprit les couloirs de service, les escaliers dérobés, les placards où le personnel rangeait ses affaires. Il apprit les horaires des cuisines, les humeurs du chef — un Ukrainien colérique nommé Bogdan qui traitait ses casseroles comme des ennemis personnels et dont les jurons, pourtant prononcés à voix basse par respect pour la clientèle, avaient une inventivité poétique qui forçait l’admiration. Il apprit les noms des femmes de chambre, des portiers, des serveurs — tout ce peuple invisible qui faisait fonctionner le Bristol comme un organisme vivant et qui, lui aussi, observait les clients avec une attention de naturaliste.

Le Bristol, vu depuis les coulisses, n’était pas le même hôtel que le Bristol vu depuis le hall. Vu du hall, c’était un palace, un décor, une promesse de permanence. Vu des cuisines, de la lingerie, des escaliers de service, c’était une machine — une machine fatiguée, dont certains rouages grinçaient, dont certaines pièces manquaient, mais qui continuait à tourner par la force de l’habitude et par la volonté obstinée de ceux qui y travaillaient, comme si tenir un hôtel debout au milieu d’une guerre civile était un acte de résistance, la preuve que la civilisation n’avait pas encore tout à fait perdu.

Et c’est peut-être ce qui toucha Motl le plus — non pas le luxe, non pas le pain blanc, mais cette obstination. L’obstination du portier qui cirait ses boutons chaque matin. L’obstination du serveur qui pliait les serviettes en éventail. L’obstination de Kagan qui vérifiait les nappes et renvoyait en cuisine toute assiette dont la présentation ne le satisfaisait pas. Tout cela était absurde, bien sûr, les Français allaient partir, les bolcheviks allaient arriver, les nappes blanches finiraient par devenir grises — mais en attendant, on pliait les serviettes, on cirait les boutons, on jouait des valses, et le Bristol tenait debout comme un homme qui refuse de tomber par pur entêtement.

Motl jouait, et il observait.

C’est peut-être à ce moment-là, dans ce mois d’avril 1919, entre les valses et le pain blanc, entre les officiers blancs et les Grecs du port, que Motl Zeitlin devint ce qu’il serait pour le reste de sa vie : un homme qui regarde. Pas un témoin — le mot est trop noble, trop conscient de lui-même. Plutôt un homme qui, parce qu’il joue de la musique dans un coin de la salle, est à la fois présent et invisible, intérieur et extérieur, dedans et dehors. La clarinette lui donnait une place — il était là, il avait une fonction, il appartenait au décor — et en même temps cette place était une marge, un angle, un bord, d’où il pouvait tout voir sans être vu, tout entendre sans être entendu.

Le Bristol, sans le savoir, était en train de faire de lui un personnage de roman.

Et quelque part dans les rues d’Odessa, un jeune homme à lunettes rondes prenait des notes dans un carnet, et il viendrait bientôt.

IV

Odessa, avril 1919

Les Français partirent comme ils étaient venus — avec un mélange de panache et de confusion qui résumait assez bien leur rapport à l’Histoire. On sut qu’ils allaient partir avant qu’ils le sachent eux-mêmes : à Odessa, les nouvelles voyageaient par le marché de Privoz, par les tavernes du port, par les femmes de chambre et les portiers d’hôtel, et il y avait dans ce réseau souterrain de rumeurs une efficacité que les services de renseignement les plus sophistiqués n’auraient pas égalée. Les babouchki de Privoz connaissaient les mouvements de troupes avant les officiers d’état-major. Les serveurs du Bristol savaient quels diplomates avaient fait leurs valises avant que les diplomates eux-mêmes aient fini de les boucler.

— Demain, dit Kagan.

C’était le 3 avril, un jeudi. Kagan se tenait dans le couloir de service, entre la lingerie et l’office, et il parlait à voix basse, ce qui était inhabituel — Kagan parlait normalement à voix haute, avec l’autorité d’un homme qui considère que le silence est une forme de lâcheté.

— Demain quoi ? demanda Motl.

— Les Français rembarquent. Les navires sont prêts au port. Ils vont évacuer la garnison, les diplomates, les civils français, et tous ceux qui ont la chance d’avoir un passeport ou de connaître quelqu’un qui en a un. Après-demain, il n’y aura plus un uniforme bleu dans la ville.

Motl ne répondit pas. Il ne savait pas encore ce que le départ des Français signifiait — pas abstraitement, ça il le savait, tout le monde le savait, ça signifiait que les bolcheviks arriveraient — mais concrètement, pour lui, pour le Bristol, pour le pain blanc.

— On joue ce soir ? demanda-t-il.

Kagan eut un rire bref, sec, qui ressemblait davantage à une toux qu’à une manifestation de joie.

— On joue ce soir, Zeitlin. On joue ce soir plus que jamais. La moitié de la clientèle part demain. Autant que leur dernier souvenir d’Odessa soit une valse.

Ce soir-là, le restaurant du Bristol fut plein comme il ne l’avait pas été depuis des semaines. Tout le monde était là — les officiers blancs en grand uniforme, les diplomates français avec leurs épouses, les femmes d’armateurs grecs qui portaient leurs plus beaux bijoux comme on porte un drapeau, les contrebandiers qui fêtaient ou noyaient quelque chose, des gens que Motl n’avait jamais vus et qui semblaient être apparus par génération spontanée, attirés par l’odeur de la fin. Parce que c’était une fin, et tout le monde le savait, et cette certitude donnait à la soirée une énergie fiévreuse, presque gaie, l’énergie des gens qui dansent au bord d’un précipice non pas parce qu’ils ne voient pas le vide mais parce qu’ils le voient très bien.

On avait sorti le champagne. Pas le champagne français — celui-là avait disparu depuis longtemps — mais du champagne de Crimée, des bouteilles de Novosvetskoïe qui avaient survécu à toutes les réquisitions et que Kagan avait cachées dans un recoin de la cave dont il avait juré, la main sur le cœur, qu’il ne connaissait pas l’existence. Le bouchon de la première bouteille sauta avec un bruit qui fit sursauter un officier — il porta la main à sa ceinture, par réflexe, avant de comprendre et de rire, et ce rire avait quelque chose de douloureux.

Motl joua.

Il joua des valses, comme toujours, mais ce soir-là les valses avaient un autre goût. Elles étaient les mêmes — les mêmes notes, les mêmes tempos, les mêmes mélodies que Strauss avait composées dans une Vienne qui n’existait plus non plus — mais elles sonnaient autrement, parce que les oreilles qui les recevaient savaient que c’étaient les dernières. On ne danse pas la même valse quand on sait qu’on dansera demain et quand on sait qu’on ne dansera plus. La conscience de la fin fait de chaque note une note double : elle est ce qu’elle est, et elle est aussi son propre souvenir en train de se former.

Pesach jouait avec les yeux fermés. Pesach jouait toujours avec les yeux fermés les soirs de grande émotion, non pas par affectation mais parce qu’il ne voulait pas voir les visages — les visages le dérangeaient, disait-il, les visages ajoutaient du bruit à la musique. Grisha, lui, avait les yeux grands ouverts et il regardait les femmes avec une attention soutenue, parce que Grisha, dans n’importe quelle circonstance, même au bord du gouffre, même la veille de l’apocalypse, regardait les femmes.

Vers onze heures, un homme s’approcha du coin des musiciens.

C’était un officier blanc. Il portait l’uniforme du régiment Drozdovski — la veste noire, les galons d’argent — mais l’uniforme était froissé, taché au col, et l’homme qui le portait avait cette maigreur des gens qui boivent plus qu’ils ne mangent. Il était grand, blond, avec des yeux bleus délavés par la fatigue et quelque chose dans le menton — une certaine raideur, un refus de trembler — qui disait qu’il avait été beau, ou du moins impressionnant, dans une vie antérieure.

— Capitaine Verkhounine, dit-il en s’inclinant légèrement, comme s’il se présentait dans un salon de Saint-Pétersbourg et non dans un restaurant d’Odessa au bord de l’effondrement.

Motl hocha la tête. Il ne savait pas quoi faire d’un capitaine qui se présentait. Les capitaines ne se présentaient pas aux musiciens. Les musiciens faisaient partie du mobilier.

— Vous jouez bien, dit Verkhounine. Très bien. Ce soir surtout.

— Merci, dit Motl.

— Ce soir surtout, répéta Verkhounine, parce que ce soir c’est la dernière fois, et la dernière fois de quoi que ce soit a toujours un goût plus fort. Vous avez remarqué ? Le dernier verre est toujours meilleur que le premier. La dernière danse est toujours plus belle. C’est une cruauté de Dieu, ou de qui que ce soit qui organise ce cirque — nous faire comprendre la valeur des choses exactement au moment où nous les perdons.

Il était ivre, mais d’une ivresse contrôlée, architecturale, une ivresse qui ne détruisait pas le langage mais au contraire le libérait, le rendait plus précis, plus dangereux.

— Vous partez demain ? demanda Motl.

— Je ne pars pas, dit Verkhounine. Les Français partent. Les diplomates partent. Les malins partent. Moi, je reste. Je suis un officier de l’armée russe, et l’armée russe ne quitte pas le sol russe. C’est une imbécillité, bien sûr, et je le sais, mais c’est une imbécillité qui a une certaine noblesse, et à défaut de victoire, la noblesse de l’imbécillité est tout ce qui me reste.

Motl le regarda. Il y avait dans ce discours quelque chose d’à la fois ridicule et magnifique — un homme qui choisissait de couler avec le navire, non par courage mais par fidélité à une idée de lui-même qui n’avait plus cours, comme une monnaie d’un pays disparu.

Verkhounine fouilla dans la poche intérieure de sa veste. Il en sortit une montre — une montre à gousset, en or, avec un boîtier ciselé d’un motif de feuilles d’acacia. Il la tendit à Motl.

— Gardez-la.

— Je ne peux pas prendre ça.

— Ce n’est pas un cadeau, c’est un dépôt. Gardez-la pour moi. Si je reviens, vous me la rendez. Si je ne reviens pas — et il sourit, un sourire qui n’avait rien de joyeux — elle sera à vous, et vous pourrez la vendre, ou la garder, ou la jeter dans la mer Noire, ça m’est égal.

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous êtes le musicien. Le musicien est toujours là. Le musicien traverse tout. Les régimes changent, les armées passent, les empires tombent, et le musicien est toujours assis dans son coin avec son instrument, et il joue pour les vainqueurs comme il jouait pour les vaincus, sans préférence, sans jugement, et quand tout le monde a disparu, le musicien est encore là.

Motl prit la montre. Elle était lourde, tiède de la chaleur du corps de Verkhounine, et quand il l’ouvrit, il vit le cadran — chiffres romains, aiguilles fines — et au dos du boîtier, une inscription gravée en caractères cyrilliques : À Sacha, pour que le temps lui soit clément. Maman. Sacha. Le capitaine Verkhounine s’appelait Alexandre.

Il referma la montre et la glissa dans la poche de son pantalon.

— Merci, dit Verkhounine. Jouez quelque chose. Quelque chose de russe.

Motl joua. Pas une valse — autre chose. Un air qu’il avait entendu dans les rues d’Odessa, chanté par des soldats, un air triste et simple qui parlait de la steppe et de la neige et d’un homme qui marche seul sur un chemin sans fin. Ce n’était pas du klezmer, ce n’était pas une mazurka, c’était juste une mélodie qui disait ce que les mots de Verkhounine avaient dit — que quelque chose se terminait, et que la fin était belle parce qu’elle était la fin.

Verkhounine écouta. Il ne pleura pas. Il avait cette dignité des officiers russes — cette capacité à recevoir l’émotion comme on reçoit un coup, debout, sans fléchir, en accusant le choc par le silence.

Puis il se leva, salua d’un mouvement de tête, et retourna à sa table.

Motl ne le revit pas de la soirée. La fête continua — les bouchons, les rires, les danses — jusqu’à une heure, deux heures, trois heures du matin. À un moment, quelqu’un ouvrit les fenêtres du restaurant, et l’air de la nuit entra — un air doux, un air d’avril, qui portait l’odeur de la mer et des acacias, parce qu’Odessa commençait à fleurir, parce que le printemps se fichait des guerres civiles et des rembarquements, et les acacias d’Odessa, en avril, remplissaient la ville d’un parfum si puissant qu’on pouvait le sentir depuis le port, depuis les bateaux, et il y avait des marins qui prétendaient reconnaître Odessa les yeux fermés, à l’odeur seule, à ce mélange de sel et d’acacia qui n’existait nulle part ailleurs.

Le lendemain, le port était noir de monde.

Motl y alla. Non pas pour partir — il n’avait ni billet, ni passeport, ni personne à rejoindre de l’autre côté de la mer — mais pour voir, parce qu’on ne pouvait pas ne pas voir. Le quai était envahi par une foule dense, bruyante, paniquée — des civils qui voulaient monter sur les navires français, des officiers qui essayaient de maintenir un semblant d’ordre, des femmes qui portaient des valises trop lourdes pour elles, des enfants qui pleuraient, des vieillards qui regardaient la mer avec l’expression de gens qui ne comprennent pas comment le monde a pu changer si vite.

Les navires français étaient à quai — des navires de guerre gris, des transports de troupes, des vapeurs réquisitionnés — et les soldats français montaient à bord avec cette efficacité militaire qui contrastait cruellement avec le chaos civil. Les Français s’en allaient. Ils avaient promis de rester, ils avaient promis de protéger la ville, ils avaient promis que la France ne laisserait pas tomber ses alliés, et maintenant ils rembarquaient, et les promesses restaient sur le quai comme des bagages abandonnés.

Motl vit des scènes qu’il n’oublierait pas. Un homme en costume gris qui courait vers la passerelle d’un navire avec une valise dans chaque main et qui glissa sur les pavés mouillés et tomba, et les valises s’ouvrirent et leur contenu se répandit sur le quai — des vêtements, des livres, un cadre avec une photographie — et l’homme resta à genoux au milieu de ses affaires, et personne ne l’aida. Une femme qui tendait son enfant à un marin français par-dessus la rambarde, en criant quelque chose que Motl ne comprit pas, et le marin secoua la tête, et la femme continua à tendre l’enfant, et le marin secoua la tête encore, et la femme finit par serrer l’enfant contre elle et recula dans la foule et disparut. Un officier blanc — pas Verkhounine, un autre — qui se tenait très droit au bout du quai, immobile, regardant les navires s’éloigner, et dont la raideur n’était pas du courage mais de la pétrification, l’incapacité pure et simple de bouger quand le monde s’en va sans vous.

Les navires partirent. Ils s’éloignèrent lentement, avec cette lenteur des gros navires qui semble délibérée, presque insultante — comme s’ils avaient tout le temps du monde, comme si l’urgence des gens restés sur le quai ne les concernait pas. La mer les avala, un par un, et quand le dernier eut disparu derrière la ligne d’horizon, il y eut un silence sur le port — un silence bref, épais, le silence d’une ville qui comprend qu’elle est seule.

Puis le bruit revint. Les mouettes, le vent, les voix. La ville se remit en marche, parce qu’Odessa ne s’arrêtait jamais, parce que s’arrêter c’était mourir, et Odessa préférait le chaos à la mort, le désordre à l’immobilité.

Motl rentra au Bristol.

L’hôtel avait changé. Pas physiquement — les murs étaient les mêmes, le lustre brillait toujours, le portier était à son poste — mais quelque chose dans l’atmosphère s’était modifié, comme quand la pression atmosphérique baisse avant un orage et que les animaux le sentent avant les hommes. Les chambres des diplomates français étaient vides. Les suites des officiers de liaison étaient vides. La moitié du restaurant était vide. Et dans les couloirs, les femmes de chambre travaillaient avec une application silencieuse qui ressemblait à de la peur.

Kagan était dans son bureau, derrière le restaurant. Un bureau minuscule, encombré de registres et de bouteilles vides, qui sentait le tabac et l’encre.

— On joue ce soir ? demanda Motl.

Kagan leva la tête. Il avait vieilli de dix ans en une nuit.

— On joue ce soir, Zeitlin. On jouera demain. On jouera tant qu’il y aura quelqu’un pour écouter et quelque chose à manger dans les cuisines. Après, on verra.

Motl sortit du bureau. Dans le couloir, il croisa le portier — celui qui ressemblait à un amiral — et le portier faisait ce qu’il faisait chaque jour : il cirait les boutons de cuivre de son uniforme avec un chiffon. Les boutons brillaient. Dehors, le monde changeait de maître. Les boutons brillaient.

Motl monta au premier étage par l’escalier de service. Il voulait voir le hall d’en haut, depuis la galerie — cette perspective plongeante qui transformait le hall en une scène de théâtre vue depuis les cintres. Le hall était presque vide. Quelques clients passaient, la tête basse. Un garçon d’étage poussait un chariot de bagages vers la sortie. Et au milieu du hall, assis dans un fauteuil de cuir, le capitaine Verkhounine lisait un journal.

Il n’était pas parti.

Il lisait un journal qui avait probablement trois jours de retard, assis dans un fauteuil du Bristol, en uniforme, comme si rien ne s’était passé, comme si les Français étaient encore là, comme si le monde ancien tenait encore debout. Il tourna une page. Motl le regarda depuis la galerie, d’en haut, et il pensa à la montre dans sa poche — la montre en or avec l’inscription de la mère — et il se demanda si un homme qui confie sa montre est un homme qui se prépare à mourir ou un homme qui se prépare à vivre autrement.

Il ne trouva pas la réponse. Il descendit. Il assembla sa clarinette.

Il joua.

V

Brighton Beach, hiver 1973

La librairie de la mer Noire n’avait pas d’enseigne. Elle avait eu une enseigne, autrefois — on en voyait la trace au-dessus de la porte, un rectangle plus clair dans la brique sombre où les lettres avaient laissé leur fantôme — mais l’enseigne était tombée un jour de tempête, ou quelqu’un l’avait décrochée, ou elle s’était simplement lassée d’exister, et personne ne l’avait remplacée, parce que les gens qui avaient besoin de la librairie savaient où elle était, et les gens qui ne savaient pas où elle était n’avaient pas besoin de la librairie.

Elle se trouvait sous le métro aérien, au 312 Brighton Beach Avenue, coincée entre un pressing tenu par un Coréen silencieux et un salon de coiffure dont la vitrine exposait des photographies de coupes de cheveux datant approximativement de l’ère Brejnev. L’ombre de la structure métallique tombait sur la devanture et l’assombrissait encore, de sorte que même en plein jour, même en été, la librairie avait l’air d’un endroit où il fait nuit. Les piliers d’acier du métro encadraient la porte comme les colonnes d’un temple industriel, et quand le train passait au-dessus — toutes les sept minutes en heure de pointe, toutes les douze minutes le reste du temps — la vitrine tremblait, les livres sur les étagères frissonnaient, et les lettres cyrilliques sur les couvertures semblaient bouger, comme si les mots eux-mêmes étaient secoués par le passage de l’Amérique au-dessus de la Russie.

Motl poussa la porte.

La clochette tinta — un son grêle, fatigué, qui ne s’adressait à personne en particulier. L’intérieur de la librairie était un cube de papier. Des livres partout — sur les étagères qui couvraient les murs du sol au plafond, sur les tables, sur les chaises, par terre en piles instables qui semblaient défier les lois de la gravité, dans des cartons ouverts dont le contenu débordait comme de la lave littéraire. Des livres en russe, principalement, mais aussi en ukrainien, en yiddish, en polonais, en géorgien — tout le spectre linguistique de l’ex-Empire, toutes les langues de l’exil. Il y avait des romans soviétiques à couverture cartonnée, avec ces typographies austères que le réalisme socialiste affectionnait. Il y avait des éditions d’avant la Révolution, reliées en cuir, dorées sur tranche, qui avaient traversé l’océan dans des valises et qui portaient encore, entre leurs pages, l’odeur fantôme d’appartements petersbourgeois. Il y avait des samizdat — des tapuscrits sur papier pelure, reliés à la main, qui avaient été copiés clandestinement à Moscou ou Leningrad et qui étaient arrivés à Brighton Beach par des voies que personne ne demandait à connaître.

Et il y avait Semion.

Semion Markovitch Grinberg était le propriétaire, le gardien et, dans une certaine mesure, le prisonnier de la librairie de la mer Noire. Il avait entre soixante et cent ans — Motl n’avait jamais réussi à déterminer son âge exact, et Semion lui-même semblait l’avoir oublié, ou ne pas juger l’information pertinente. C’était un homme petit, voûté, avec une barbe grise taillée sans conviction et des lunettes à monture noire si épaisses qu’elles donnaient à ses yeux un aspect de créatures sous-marines observant le monde depuis un aquarium. Il portait invariablement un gilet en laine marron boutonné de travers et une chemise dont le col avait renoncé à toute prétention de symétrie. Il parlait un russe d’Odessa — ce russe chantant, légèrement ironique, où chaque phrase semblait contenir une blague cachée que seul l’interlocuteur devait trouver.

— Zeitlin, dit Semion sans lever les yeux du livre qu’il lisait, assis derrière son comptoir — un comptoir enseveli sous une telle quantité de paperasse que le comptoir lui-même était devenu une notion abstraite, un souvenir de surface plane sous un continent de papier.

— Semion, dit Motl.

— Tu viens pour Babel.

Ce n’était pas une question. Motl venait souvent pour Babel. Il venait feuilleter les Récits d’Odessa, relire les pages sur Benia Krik, sur les bandits de la Moldavanka, sur les noces juives, sur cette Odessa que Babel avait transformée en mythe et qui, lue à Brighton Beach en 1973, prenait une qualité d’irréalité presque insupportable — comme si la ville dans le livre et la ville dans la mémoire de Motl étaient deux villes différentes qui portaient le même nom, et qu’aucune des deux n’existait plus.

— Je viens pour Babel, confirma Motl.

Il s’installa dans le fauteuil que Semion gardait pour les clients — il n’y en avait qu’un, et le tissu était si usé qu’il avait la transparence d’une promesse — et il prit sur l’étagère le volume qu’il connaissait par cœur. L’édition était soviétique, datée de 1957, la première réédition après la mort de Staline, après les années où le nom même de Babel avait été effacé, interdit, comme s’il n’avait jamais existé. Le papier était jaune, friable, et sentait cette odeur particulière des livres soviétiques — colle industrielle, encre bon marché, et quelque chose d’indéfinissable qui était peut-être l’odeur de la censure, l’odeur de ce qui a été longtemps enfermé.

Motl ouvrit le livre. Il lut :

Il lut sans lire vraiment — les mots passaient sous ses yeux comme de l’eau, familiers, usés par la répétition, et ce qu’il voyait n’était pas la page mais ce que la page évoquait : la lumière d’Odessa, les cours intérieures, les rires énormes, la violence, la tendresse, le mélange de cruauté et de beauté qui faisait de cette ville un endroit impossible et nécessaire.

— Tu l’as connu, dit Semion.

— Qui ?

— Babel. Tu dis que tu l’as connu. Chaque fois que tu viens, tu dis que tu l’as connu.

— Je l’ai connu.

Semion ôta ses lunettes, les essuya avec un pan de son gilet, les remit sur son nez. Ce geste — qu’il effectuait environ quarante fois par jour — était sa façon d’exprimer le doute, l’intérêt, l’ennui, la surprise, et à peu près toutes les autres émotions que son visage refusait de manifester.

— Tout le monde à Odessa a connu Babel, dit Semion. Comme tout le monde à Moscou a connu Tolstoï. Comme tout le monde à Paris a connu Napoléon. C’est le propre des grands hommes : ils ont été vus par tout le monde et connus par personne.

— Je ne dis pas que je l’ai connu. Je dis que je l’ai rencontré. Une fois. Une nuit. En 1919.

— Et ?

— Et quoi ?

— Et comment était-il ?

Motl ferma le livre. Il le ferma lentement, en lissant la couverture du plat de la main, comme on caresse un animal.

— Petit, dit-il. Plus petit qu’on ne s’y attend. Avec des lunettes rondes. Et des yeux derrière les lunettes — des yeux qui regardaient tout, qui prenaient tout, qui ne laissaient rien passer. Des yeux de voleur. Il volait les histoires des gens. Tu lui racontais quelque chose et tu sentais que c’était parti, que ça ne t’appartenait plus, que ça appartenait maintenant à ses carnets, à ses mots à lui, et qu’un jour ça ressortirait transformé, méconnaissable, plus vrai que la vérité.

Semion ne dit rien. Le métro passa au-dessus. La vitrine trembla. Les livres frémirent. Puis le silence revint — ce silence particulier de Brighton Beach Avenue entre deux trains, un silence qui n’était jamais tout à fait du silence mais une pause, une retenue du bruit, comme une respiration entre deux phrases.

— Il est mort en 1940, dit Semion. Fusillé. Sur ordre de Staline. Ou de Beria. Ou des deux. On n’a jamais su exactement. On ne retrouvera probablement jamais l’endroit où il est enterré. S’il est enterré.

— Je sais, dit Motl.

— Tout le monde sait. Mais tu sais autrement, pas vrai ? Tu sais comme quelqu’un qui a vu le visage.

Motl ne répondit pas. Il y avait des choses qu’il ne racontait pas, même à Semion, même dans le fauteuil usé de la librairie de la mer Noire, même avec le bruit du métro qui couvrait les mots et les rendait presque confidentiels. La rencontre avec Babel était une de ces choses — une chose qu’il gardait en lui, qu’il sortait parfois, qu’il montrait à demi, puis qu’il remettait dans sa poche, comme la montre du capitaine Verkhounine.

Il resta dans la librairie une heure, peut-être deux. Le temps, chez Semion, avait une texture différente — il passait plus lentement, ou pas du tout, comme si les livres empilés jusqu’au plafond avaient créé une sorte de barrage contre l’écoulement des heures. Des clients entraient parfois — un vieil homme qui cherchait un roman de Bounine, une femme qui voulait un livre de cuisine en russe, un adolescent à l’air perdu qui repartit sans rien acheter. Semion les servait avec une compétence distraite, trouvant les livres sans regarder, comme si la librairie était une extension de son corps et que chaque volume occupait une place qu’il connaissait par le toucher.

Dehors, la nuit tombait. En janvier, à Brighton Beach, la nuit tombait tôt, vers quatre heures et demie, et elle tombait d’un coup, comme un rideau, et soudain l’avenue changeait. Les néons des commerces russes s’allumaient — des néons rouges, bleus, verts, avec des lettres cyrilliques qui jetaient sur les trottoirs mouillés des reflets de couleurs qui avaient quelque chose de festif et de triste à la fois, comme des décorations de Noël dans un hôpital. La structure du métro aérien devenait noire, massive, découpée contre le ciel orange de la pollution urbaine, et les piliers d’acier projetaient des ombres longues qui rayaient l’avenue de barres sombres — des barreaux, pensa Motl, chaque fois, des barreaux.

Il sortit de la librairie. Le froid le reprit. Il remonta le col de son pardessus gris.

Sur le trottoir d’en face, un restaurant russe avait ouvert ses portes — le Primorski, un établissement du sous-sol dont la porte était en contrebas de la rue et d’où montait, par l’escalier, une bouffée d’air chaud qui sentait le bortch, la viande grillée et la vodka. On entendait de la musique — pas du klezmer, de la variété russe, une chanson sentimentale dont les paroles parlaient de Moscou ou de la Volga ou d’une femme qui attendait quelqu’un qui ne reviendrait pas, les trois thèmes interchangeables de la chanson populaire soviétique. La voix du chanteur était nasale, amplifiée par des haut-parleurs médiocres, et elle se mêlait au grondement du métro qui passait au-dessus, et ce mélange — la chanson, le train, le froid, les néons — était le son de Brighton Beach, son timbre propre, sa signature sonore, aussi reconnaissable pour Motl que l’avait été autrefois le mélange des mouettes et des cloches d’église et des cris des marchands de Privoz.

Il marcha vers la Boardwalk.

La Boardwalk de nuit. Les lampadaires éclairaient les planches d’une lumière jaune qui ne parvenait pas à percer l’obscurité au-delà — à dix mètres de la rambarde, la plage n’existait plus, avalée par le noir, et l’océan était une rumeur, un bruit de respiration énorme dans l’ombre. On ne voyait pas l’eau. On l’entendait. On la sentait — le sel, les algues, cette odeur minérale et vivante qui n’était pas l’odeur de la mer Noire mais qui lui ressemblait assez pour tromper la mémoire, certains soirs, quand Motl marchait seul sur les planches et que la fatigue, le froid et la solitude se liguaient pour brouiller les frontières entre ici et là-bas, entre maintenant et autrefois.

Il s’arrêta à l’endroit habituel. Le banc face à la mer, entre deux lampadaires. Il posa l’étui à clarinette. Il ne joua pas.

Il pensa à Babel. Non pas à Babel tel qu’il l’avait connu — ça, c’était pour le chapitre suivant de l’histoire, le chapitre qu’il ne racontait pas encore — mais à Babel tel qu’il était devenu dans les livres, dans la mémoire, dans la légende. Babel, le petit homme à lunettes qui avait fait de la Moldavanka un lieu éternel, qui avait pris les bandits et les musiciens et les veuves et les voleurs et les avait transformés en personnages plus grands que nature, plus vrais que la vie. Et Motl se demandait — il se le demandait souvent, assis sur ce banc, face à l’Atlantique — si lui-même n’était pas un personnage de Babel qui avait survécu à son auteur, un personnage qui avait continué à vivre après que le livre avait été refermé, après que l’écrivain avait été fusillé, un personnage en liberté, sans livre, sans auteur, sans histoire, jouant de la clarinette sur une Boardwalk de Brooklyn pour une mer qui n’était pas la bonne.

Le métro gronda au loin. Les planches vibrèrent sous ses pieds.

Il était assis sur un hôtel mort, et il pensait à un écrivain mort, et la mer devant lui n’était pas la bonne mer, et pourtant il était là, et la clarinette était là, et le froid était réel, et les bagels d’Arkadi étaient réels, et peut-être que c’était ça, l’exil — non pas la perte d’un pays, mais l’habitude prise de vivre dans la copie.

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