Brighton Beach,
nuit d’hiver
Brighton Beach, nuit d’hiver
Deuxième partie
VI
Odessa, mai-juin 1919
Les bolcheviks entrèrent dans Odessa le 6 avril 1919, trois jours après le départ des Français, et ils entrèrent comme on entre dans une maison dont le propriétaire est parti en laissant la porte ouverte — avec un mélange de méfiance et de convoitise, en vérifiant chaque pièce avant de s’installer, en touchant les meubles pour s’assurer qu’ils étaient réels.
Motl les vit arriver depuis le balcon du premier étage du Bristol, où il n’avait rien à faire mais où il s’était faufilé par l’escalier de service, parce qu’il voulait voir, et parce que le Bristol offrait sur la Pouchkinskaïa une vue que la Moldavanka ne pouvait pas offrir. Ils remontaient la rue en colonnes — des soldats en capotes grises, fatigués, poussiéreux, beaucoup plus jeunes qu’on ne s’y attendait, avec cette expression que Motl avait appris à reconnaître chez tous les soldats de toutes les armées : l’expression de gens qui avancent parce qu’on leur a dit d’avancer et qui ne savent pas exactement ce qu’ils trouveront au bout de la route. Certains portaient des fusils. D’autres portaient des drapeaux rouges. Un camion passa, chargé de soldats qui chantaient — une chanson révolutionnaire dont Motl ne connaissait pas les paroles mais dont la mélodie avait cette qualité martiale et triste qui est la marque de toutes les chansons de guerre, quel que soit le camp.
Le portier du Bristol — l’amiral aux boutons de cuivre — regardait depuis le seuil de l’hôtel. Il ne bougeait pas. Il avait sur le visage l’expression d’un homme qui a vu passer assez d’armées pour savoir que la meilleure chose à faire quand une armée passe est de ne pas bouger.
Pendant les premières semaines, il ne se passa rien. Ou plutôt, il se passa énormément de choses, mais pas au Bristol. Dans les faubourgs, des commissaires s’installaient, des comités se formaient, des réquisitions commençaient. Des gens disparaissaient — pas beaucoup, pas encore, mais assez pour que la peur s’installe, cette peur sourde, diffuse, qui ne ressemblait pas à la peur des combats mais à la peur de l’arbitraire, la peur de ne pas savoir quelles règles s’appliquaient, la peur du coup frappé à la porte à cinq heures du matin. Dans la Moldavanka, Dvora, la mère de Motl, avait caché le samovar en argent de la famille — le seul objet de valeur des Zeitlin — sous une latte du plancher, et elle interdisait à quiconque de prononcer le mot « argent » à voix haute, comme si les murs avaient des oreilles, ce qui, dans la Moldavanka, était moins une métaphore qu’une description architecturale.
Le Bristol, lui, attendait.
L’hôtel avait cette capacité des grands hôtels à absorber les changements de régime comme un organisme absorbe un choc — en se contractant légèrement, en ajustant sa posture, en modifiant ses apparences sans modifier sa nature. Kagan avait retiré le portrait du tsar qui trônait dans le hall depuis des décennies — il l’avait retiré discrètement, de nuit, sans le détruire, en le rangeant dans un placard dont il avait la seule clé, parce que Kagan était un homme prudent qui savait que les régimes passaient et que les portraits pouvaient resservir. À la place du tsar, il n’avait rien mis. Le mur nu, avec le rectangle plus clair laissé par le cadre, disait assez clairement la situation : quelque chose avait été enlevé, mais rien ne l’avait encore remplacé.
Les clients avaient changé. Les officiers blancs avaient disparu — la plupart avaient fui vers la Crimée, vers Constantinople, vers nulle part. Les diplomates français étaient partis avec leurs navires. Les femmes en robes démodées ne venaient plus dîner. La clientèle du Bristol, en mai 1919, était composée d’un mélange nouveau : des commissaires bolcheviks qui découvraient le confort bourgeois avec un mélange de fascination et de culpabilité idéologique, des fonctionnaires du nouveau régime qui avaient besoin d’un endroit où dormir, des marchands qui faisaient le dos rond en attendant de comprendre dans quel sens soufflait le vent, et toujours les Grecs — les Grecs du port, immuables, éternels, assis à leur table du fond avec la tranquillité de gens qui savent que le commerce survivra à tout, y compris à la Révolution.
Stavros Papadimitriou n’avait pas bougé.
Le contrebandier grec continuait à dîner au Bristol chaque soir, à la même table, à la même heure, avec la même lenteur méthodique. Il avait simplement ajusté ses interlocuteurs — au lieu de traiter avec des officiers blancs et des marchands tsaristes, il traitait avec des commissaires bolcheviks et des fonctionnaires du Soviet, et la nature des transactions restait exactement la même, seul l’uniforme des acheteurs avait changé. Stavros avait compris une chose que les idéologues ne comprendraient jamais : les gens avaient besoin de choses, et quelqu’un devait les leur fournir, et ce quelqu’un n’avait pas d’opinion politique, il avait un bateau.
— Zeitlin, dit Stavros un soir, en faisant signe à Motl de s’approcher pendant une pause. Assieds-toi.
Motl s’assit. On ne refusait pas une invitation de Stavros Papadimitriou. Ce n’était pas une question de peur — Stavros n’effrayait personne, sa force était ailleurs — c’était une question de curiosité. Stavros était un homme qui savait des choses, et les choses qu’il savait avaient une valeur qui dépassait l’argent.
— Tu joues bien, dit Stavros.
— On me l’a déjà dit.
— On te l’a dit parce que c’est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je te parle. Je te parle parce que tu écoutes. J’ai remarqué. Tu joues et tu écoutes. C’est rare. La plupart des musiciens s’écoutent eux-mêmes. Toi, tu écoutes les autres.
Motl ne savait pas si c’était un compliment ou un avertissement.
— Les choses vont changer, continua Stavros. Les bolcheviks ne resteront pas longtemps. Pas cette fois. Dénikine va revenir. Les Blancs vont revenir. Et puis les bolcheviks reviendront encore. Cette ville va changer de mains comme une pièce de monnaie qu’on lance en l’air. Tu sais ce que fait un homme intelligent quand la pièce est en l’air ?
— Non.
— Il ne parie pas. Il attend qu’elle retombe. Et en attendant, il mange.
Stavros poussa vers Motl une assiette de fromage et de pain. Du vrai fromage — un fromage blanc, crémeux, qui sentait la chèvre et le sel, un fromage grec que Stavros faisait venir de Dieu sait où par Dieu sait quel bateau. Motl mangea. Le fromage avait un goût de miracle.
— Mange, dit Stavros. Et continue à écouter. Un musicien qui écoute est utile à tout le monde.
Motl comprit. Il comprit que Stavros ne lui offrait pas du fromage par générosité — Stavros ne faisait rien par générosité — mais par calcul. Un musicien qui jouait au Bristol et qui écoutait les conversations était un instrument d’une autre sorte, un capteur, une oreille placée exactement là où les gens parlaient sans se méfier, parce que le musicien faisait partie du décor, parce qu’on ne se méfiait pas du décor.
Il ne dit ni oui ni non. Il mangea le fromage. Il retourna jouer.
La faim, pendant ce temps, s’installait.
Elle ne s’installait pas d’un coup — pas comme un envahisseur qui franchit une frontière, mais comme une marée qui monte, lentement, si lentement qu’on ne remarque pas que l’eau est arrivée aux chevilles, puis aux genoux, puis à la taille. En mai, les marchés étaient encore approvisionnés, mais les prix avaient triplé. En juin, certains étalages de Privoz étaient vides — pas tous, mais assez pour que les trous dans l’alignement des caisses et des paniers soient visibles, comme des dents manquantes dans un sourire. Le pain devenait rare. La viande avait presque disparu. Le hareng — le hareng éternel, le hareng qui avait toujours été la nourriture du pauvre, le socle indestructible de l’alimentation odessite — le hareng lui-même devenait un luxe.
Au Bristol, les cuisines s’adaptaient. Le chef Bogdan — l’Ukrainien colérique — accomplissait des prodiges avec de moins en moins de matière première. Il faisait du bortch sans viande, des pirojki avec une farce de pommes de terre et d’oignons au lieu de viande, des soupes où l’on cherchait les morceaux de nourriture comme on cherche des étoiles dans un ciel couvert. Et pourtant, les assiettes qui sortaient de ses cuisines gardaient une apparence de dignité — elles étaient présentées avec soin, avec art même, comme si la beauté de la présentation pouvait compenser la maigreur du contenu. C’était un mensonge, bien sûr, mais c’était un mensonge nécessaire, le même mensonge que celui des nappes blanches et du lustre et des boutons de cuivre du portier — le mensonge qui maintenait le Bristol debout.
Motl mangeait ses deux repas à l’hôtel avec une gratitude qui ne diminuait pas. Chaque repas était un sursis. Chaque morceau de pain était une négociation gagnée contre la faim. Et quand il rentrait à la Moldavanka le soir, il rapportait dans ses poches ce qu’il avait réussi à dissimuler — un quignon de pain, un morceau de fromage, parfois un os de poulet que Dvora faisait bouillir pendant des heures pour en extraire un bouillon qui n’avait presque plus de goût mais qui était chaud, et la chaleur, en temps de famine, est elle-même une forme de nourriture.
— Tu voles, dit Dvora.
Ce n’était pas un reproche. C’était un constat, prononcé avec la pragmatisme des mères de la Moldavanka, qui savaient que la survie et la morale n’habitaient pas toujours la même maison.
— Je ne vole pas, dit Motl. Je redistribue.
Dvora eut un sourire — ce sourire las, usé, patient des femmes qui ont élevé des enfants dans un monde qui ne voulait pas d’eux.
— Ton père disait la même chose, dit-elle. Et ton grand-père aussi. Et le rabbin aussi, quand il prenait une troisième part de gâteau au kiddouch. Tout le monde redistribue. Personne ne vole. C’est un miracle que les étagères ne soient pas vides.
Les étagères étaient vides. Pas celles du Bristol — pas encore — mais celles de la Moldavanka, celles des cuisines des cours intérieures, celles des placards des familles qui n’avaient pas de fils jouant de la clarinette dans un grand hôtel. La faim faisait son travail silencieux. On la voyait dans les visages — les joues qui se creusaient, les yeux qui grandissaient, les enfants qui cessaient de courir dans les cours parce que courir consommait de l’énergie et que l’énergie était devenue une monnaie plus précieuse que le rouble.
Un soir de juin, Motl joua au Bristol pour une salle presque vide. Trois commissaires bolcheviks dînaient dans un coin — des hommes jeunes, sérieux, en chemises militaires sans galons, qui mangeaient avec la concentration de gens pour qui le repas est une fonction et non un plaisir. Stavros était à sa table, seul, mangeant son fromage grec avec sa lenteur rituelle. Et dans un autre coin, un homme que Motl n’avait jamais vu — un homme maigre, nerveux, qui ne mangeait pas mais fumait cigarette sur cigarette, et dont les doigts tachés de nicotine tremblaient légèrement, non pas de peur mais d’impatience, de cette impatience des gens qui attendent quelque chose qui ne vient pas.
Motl joua une valse. La valse résonna dans la salle presque vide avec une ampleur étrange — trop de musique pour trop peu d’oreilles, comme un discours prononcé dans une salle déserte. Les notes montèrent vers le plafond, rebondirent sur les murs, revinrent vers Motl légèrement altérées, légèrement déformées par l’écho, comme si le Bristol lui-même renvoyait la musique avec un léger décalage, un léger doute, une hésitation.
Après la valse, le silence. Puis le bruit lointain d’un coup de feu, quelque part dans les faubourgs. Puis le silence encore.
Kagan apparut dans l’encadrement de la porte des cuisines. Il avait un tablier par-dessus son costume, ce qui lui donnait l’air d’un homme pris entre deux mondes — le monde de la salle et le monde des cuisines, le monde des apparences et le monde de la survie.
— Demain, dit-il à Motl, on ne servira que le soir. On n’a plus assez pour le midi et le soir.
— Et nous ?
— Vous mangerez le soir. Un repas au lieu de deux.
Un repas au lieu de deux. Motl hocha la tête. Il pensa au fromage de Stavros et se demanda si le Grec en avait d’autre. Puis il pensa à Dvora, à Lev, aux voisins de la cour du numéro 12, et il se demanda combien de temps le Bristol tiendrait, combien de temps les nappes resteraient blanches, combien de temps le portier cirerait ses boutons, avant que la faim ne soit plus forte que l’obstination.
Il démonta sa clarinette. Il la rangea dans son étui. Il sortit du Bristol par la porte de service, celle qui donnait sur la ruelle derrière l’hôtel, et dans la ruelle il croisa un chat — un chat gris, maigre, aux yeux jaunes, qui le regarda avec cette indifférence souveraine des chats, comme si la guerre civile, la famine et le sort de l’Empire russe étaient des affaires strictement humaines qui ne le concernaient en rien.
— Toi aussi tu as faim, dit Motl au chat.
Le chat ne répondit pas. Il disparut dans l’ombre avec cette grâce liquide des créatures qui n’ont besoin de personne.
Motl rentra à la Moldavanka. Dans sa poche, un quignon de pain. Dans l’autre poche, la montre du capitaine Verkhounine, qui ne faisait plus tic-tac depuis longtemps mais qui pesait son poids d’or, comme une promesse dont personne ne se souvenait.
VII
Odessa, été 1919
La rencontre eut lieu un soir de juillet, dans une arrière-salle du café Fanconi.
Le Fanconi était un établissement de la Deribassovskaya qui avait connu des jours meilleurs — des jours où les tables de marbre étaient occupées par des poètes, des journalistes, des armateurs, des femmes qui buvaient du café turc en fumant des cigarettes dans de longs fume-cigarettes d’ivoire, et où la conversation était un art majeur, pratiqué avec la virtuosité et la cruauté qui faisaient la réputation d’Odessa. En juillet 1919, le Fanconi était à moitié vide, les tables de marbre étaient fêlées, le café était un ersatz d’orge grillée qui ne trompait personne mais que tout le monde buvait faute de mieux, et la conversation, quoique toujours virtuose, avait pris un tour plus prudent — on ne savait jamais qui écoutait, et les murs n’avaient plus seulement des oreilles, ils avaient des yeux, des mains et des mandats d’arrêt.
Motl y était venu avec Pesach. Pesach avait un ami qui connaissait quelqu’un qui organisait, dans l’arrière-salle du Fanconi, des soirées de lecture — pas des soirées officielles, pas des soirées autorisées, mais des rassemblements discrets où des écrivains, des poètes, des gens qui avaient encore quelque chose à dire venaient le dire à voix basse devant une poignée d’auditeurs qui avaient encore envie d’écouter. C’était risqué. Les bolcheviks n’avaient pas encore mis en place l’appareil de censure qui viendrait plus tard, mais il y avait dans l’air cette nervosité, cette incertitude sur ce qui était permis et ce qui ne l’était pas, qui est le propre des premiers mois de tout nouveau régime — le moment où les lignes ne sont pas encore tracées et où l’on peut être puni pour les avoir franchies avant même de savoir où elles se trouvaient.
L’arrière-salle était petite, basse de plafond, enfumée. Une douzaine de personnes assises sur des chaises dépareillées, autour d’une table où traînaient des verres et une bouteille de vodka qui circulait avec la parcimonie des temps de disette — une gorgée chacun, pas plus, la bouteille devait durer la soirée. Il y avait là des visages que Motl ne connaissait pas — des visages d’intellectuels, maigres, nerveux, avec cette pâleur particulière des gens qui vivent davantage dans les livres que dans le monde. Et il y avait un homme assis au bout de la table, un peu en retrait, qui ne parlait pas.
Il était petit. C’était la première chose qu’on remarquait — sa petitesse, une petitesse compacte, ramassée, qui n’avait rien de fragile. Il portait des lunettes rondes à monture métallique, et derrière ces lunettes, des yeux. Des yeux d’une qualité particulière — Motl, qui avait appris à observer les gens au Bristol, qui avait passé des semaines à lire les visages depuis son coin de musicien, n’avait jamais vu des yeux comme ceux-là. Ils ne regardaient pas — ils prenaient. Ils ne se posaient pas sur les choses — ils s’en emparaient. Chaque détail de la pièce — la fêlure dans le mur, la tache de vin sur la nappe, la façon dont un homme tenait sa cigarette, l’angle d’un menton — tout était saisi, emporté, rangé quelque part derrière les lunettes rondes, dans un endroit d’où ça ne ressortirait que transformé, transmué, devenu littérature.
Il avait vingt-cinq ans. Il s’appelait Isaac Babel.
Motl ne le savait pas encore. Il ne savait pas qu’il était en présence de l’homme qui écrirait les Récits d’Odessa, qui ferait de Benia Krik un personnage immortel, qui transformerait la Moldavanka en mythe. Il voyait un petit homme à lunettes qui ne parlait pas et qui regardait tout.
Quelqu’un lut un poème. Quelqu’un d’autre lut un fragment de nouvelle. La vodka circula. Motl écoutait sans comprendre grand-chose — il n’était pas un homme de lettres, il était un musicien, et la littérature, pour lui, était un territoire étranger dont il reconnaissait la beauté sans en posséder la carte. Mais il aimait le son des mots russes lus à voix haute, leur musicalité, leur poids, et il aimait cette atmosphère de clandestinité douce qui donnait à chaque phrase lue la valeur d’un secret partagé.
Pendant une pause, le petit homme à lunettes se tourna vers Motl.
— Vous êtes musicien, dit-il.
Ce n’était pas une question. Il avait vu l’étui à clarinette posé contre le mur.
— Oui, dit Motl.
— Klezmer ?
— Klezmer, oui. Et d’autres choses. Je joue au Bristol.
— Au Bristol.
L’homme répéta le mot comme s’il le goûtait, comme s’il en testait la saveur sur sa langue.
— Racontez-moi, dit-il.
— Quoi ?
— Le Bristol. Les gens. Ce que vous voyez.
Il y avait dans cette demande une autorité tranquille qui ne laissait pas de place au refus. Pas une autorité de pouvoir — Babel n’avait aucun pouvoir — mais une autorité de curiosité, cette forme de commandement que les grands curieux exercent sur le monde : l’exigence de savoir, l’appétit de détail, la faim de réel. Motl la reconnut parce qu’il la pratiquait lui-même, à sa manière — cette façon d’être au monde en observateur, en collecteur, en voleur d’impressions.
Il raconta.
Il raconta le hall du Bristol, le lustre, les nappes blanches. Il raconta le portier qui cirait ses boutons chaque matin. Il raconta les officiers blancs qui buvaient du champagne la veille du rembarquement. Il raconta Kagan, le gérant qui avait caché le portrait du tsar dans un placard. Il raconta le chef Bogdan et ses jurons poétiques. Il raconta Stavros Papadimitriou, le Grec qui ne bougeait pas, qui mangeait son fromage avec la lenteur d’un homme qui lit un contrat. Et il raconta la noce chez les Brodsky — la mariée qui louchait, le boucher qui louchait, les pirojki, la hora, la clarinette dans la cour, les bougies.
Babel écoutait. Il écoutait comme personne n’avait jamais écouté Motl — avec une intensité totale, physique, qui se manifestait par une immobilité du corps et un mouvement imperceptible des lèvres, comme s’il répétait silencieusement les mots de Motl, comme s’il les mâchait, les digérait, les reformulait déjà dans une langue qui n’était plus celle de Motl mais la sienne.
— La Moldavanka, dit Babel. Parlez-moi de la Moldavanka.
Motl parla de la Moldavanka. Il parla de la cour du numéro 12, de Berl le cordonnier, de Fanny Roubinstein et de ses épices, de Dvora et de ses cris par la fenêtre, de Zelman le Borgne qui était mort en jouant de la hora, de Pesach qui jouait les yeux fermés, de Grisha-la-Moustache. Il parla des noces et des enterrements, des voyous et des rabbins, des marchands et des voleurs, de cette frontière poreuse entre le légal et l’illégal, le sacré et le profane, qui faisait de la Moldavanka un endroit où la morale n’était pas absente mais négociée — négociée en permanence, renégociée chaque jour, avec Dieu, avec les voisins, avec sa propre conscience.
— Les bandits, dit Babel. Parlez-moi des bandits.
— Quels bandits ?
— Tous. N’importe lesquels. Les vrais. Pas ceux des journaux — les vrais.
Motl hésita. Les bandits de la Moldavanka n’étaient pas un sujet dont on parlait à des inconnus. On en parlait entre soi, dans les cours intérieures, à voix basse, avec un mélange de peur et de fierté — peur parce qu’ils étaient dangereux, fierté parce qu’ils étaient à nous, ils étaient de la Moldavanka, ils étaient la preuve que les Juifs n’étaient pas seulement des violonistes et des tailleurs mais aussi des hommes capables de violence, de courage, de cette forme de grandeur sauvage que les goyim croyaient se réserver.
— Il y a un homme, dit Motl lentement. On l’appelle Misha le Japonais. Pas parce qu’il est japonais — personne ne sait pourquoi on l’appelle comme ça, peut-être parce qu’il a les yeux bridés, ou peut-être parce qu’il a tué quelqu’un au Japon, ou peut-être parce que les surnoms, dans la Moldavanka, n’ont pas besoin d’explication. Il contrôle le marché noir du port. Tout ce qui entre et sort sans passer par les douanes passe par lui. Il porte toujours un gilet blanc. Toujours. Même en hiver. Comme s’il allait à un mariage permanent. Et il a un code : il ne vole pas les pauvres. Jamais. Il vole les riches, les marchands, les armateurs, et une partie de ce qu’il vole revient dans la Moldavanka, pas par charité — il n’y a pas de charité dans ce métier — mais par calcul, parce qu’un bandit qui nourrit son quartier est un bandit que personne ne dénonce.
Babel ne prenait pas de notes. Pas à cet instant — Motl ne vit pas de carnet, pas de crayon. Mais il enregistrait. On voyait les informations entrer par ses yeux, passer derrière les lunettes rondes, et se déposer quelque part dans cette mémoire qui n’oubliait rien, qui transformait tout.
— Le gilet blanc, murmura Babel. C’est très bien, le gilet blanc.
Et Motl comprit, à cet instant précis, que Misha le Japonais venait de cesser d’exister en tant que personne réelle pour devenir un personnage. Babel l’avait pris. Le gilet blanc, le code d’honneur, le marché noir du port — tout cela appartenait maintenant à un autre monde, le monde de l’écriture, et dans ce monde les choses et les gens étaient les mêmes et n’étaient plus les mêmes, comme une mélodie jouée dans une autre tonalité.
— Vous faites ça avec tout, dit Motl.
— Quoi ?
— Vous prenez. Je raconte, et vous prenez. Je vois vos yeux. Ils prennent.
Babel eut un sourire. Un sourire bref, presque involontaire, qui creusa deux plis verticaux de chaque côté de sa bouche et qui donna à son visage, pendant un instant, une expression de gaieté pure, enfantine, inattendue sur ce visage si concentré.
— Tout le monde prend, dit Babel. Le bandit prend l’argent. Le soldat prend la ville. Le musicien prend la mélodie. Moi, je prends les histoires. C’est le même geste. La même main qui se referme.
— Mais l’argent, on le rend. Les histoires, non.
— Les histoires non, confirma Babel. Les histoires, une fois prises, ne reviennent jamais. Mais elles reviennent autrement. Elles reviennent transformées. Votre Misha le Japonais — un jour, si j’écris bien, si Dieu ou le diable me prête assez de talent, votre Misha deviendra un personnage, et ce personnage sera plus réel que le Misha réel, plus vivant, plus vrai. C’est la vengeance de la littérature sur la vie : elle rend les gens plus vrais qu’ils ne sont.
— Ou plus faux, dit Motl.
— C’est la même chose, dit Babel.
Ils restèrent assis face à face dans la fumée et le bruit bas des conversations. La vodka passa. Babel but une gorgée — une petite gorgée, méticuleuse, comme tout ce qu’il faisait. Motl but une gorgée. La vodka brûla. Dehors, on entendit un coup de feu, lointain, étouffé par les murs — un seul coup de feu, suivi de rien, et ce rien était pire que le bruit, parce que le bruit au moins disait quelque chose, tandis que le silence qui suivait un coup de feu ne disait que l’incertitude.
— Jouez, dit Babel.
— Ici ?
— Ici. Jouez quelque chose. Pour moi.
Motl sortit sa clarinette de son étui. Il assembla l’instrument — le bec, le barillet, le corps, l’anche humectée. Dans cette arrière-salle basse et enfumée, la clarinette semblait déplacée, ou au contraire parfaitement à sa place, comme un objet sacré dans une taverne.
Il joua.
Pas une valse — au Fanconi, les valses n’avaient pas leur place. Il joua un air klezmer, un doina — cette lamentation lente, improvisée, qui est la forme la plus nue de la musique klezmer, un chant sans paroles qui dit la perte, l’exil, la prière, sans rien nommer, sans rien expliquer, juste le souffle et le bois et les doigts et le son qui monte et qui descend comme une voix humaine qui aurait oublié les mots et ne garderait que l’émotion.
La salle se tut. Les conversations cessèrent. Les verres restèrent suspendus à mi-chemin des lèvres. La doina emplissait l’arrière-salle du Fanconi comme de l’eau emplit un bassin — lentement, irrésistiblement, touchant chaque mur, chaque angle, chaque visage. Motl jouait les yeux fermés — comme Pesach, pour une fois, les yeux fermés — et derrière ses paupières il voyait la Moldavanka, les cours intérieures, les noces, les visages de sa mère et de son frère et de Zelman le Borgne mort en jouant, et tout cela passait dans le souffle, dans le bois, dans le son, et sortait de la clarinette transformé en quelque chose qui n’avait plus de nom.
Quand il rouvrit les yeux, Babel le regardait.
Les lunettes rondes, les yeux derrière. Et dans ces yeux, quelque chose que Motl n’avait pas vu avant — non pas de l’émotion, non pas des larmes, mais une reconnaissance. La reconnaissance d’un artisan pour un autre artisan. Le musicien et l’écrivain, chacun dans son métier, faisaient le même travail : prendre le réel et le rendre plus vrai que lui-même.
— Comment vous appelez-vous ? demanda Babel.
— Zeitlin. Motl Zeitlin.
— Zeitlin, répéta Babel, comme il avait répété « Bristol » — en goûtant les syllabes. Zeitlin. C’est un bon nom. Un nom de musicien.
Il se leva. Il mit son chapeau — un chapeau mou, trop grand, qui lui tombait presque sur les yeux et qui ajoutait à sa petitesse une touche de comique involontaire. Il tendit la main.
— Merci pour les histoires, Zeitlin. Et pour la musique. Je n’oublierai ni l’un ni l’autre.
— Vous écrirez sur la Moldavanka ? demanda Motl.
— J’écrirai sur tout, dit Babel. Je suis un ogre. Je mange tout ce que je vois.
Puis il sortit. La porte de l’arrière-salle se referma derrière lui, et le bruit de ses pas se perdit dans le couloir du café, puis dans la rue, puis dans la nuit d’Odessa, et Motl resta assis avec sa clarinette sur les genoux et le goût de la vodka dans la bouche, et il pensa qu’il venait de se faire voler quelque chose — ses histoires, sa musique, son nom — et que ce vol était le plus beau cadeau qu’on lui eût jamais fait.
Il ne revit Babel qu’une seule fois, de loin, dans la rue, quelques semaines plus tard. Le petit homme à lunettes marchait vite, le chapeau enfoncé sur la tête, un carnet à la main, et il ne vit pas Motl, ou peut-être qu’il le vit et ne le reconnut pas, ou peut-être qu’il l’avait déjà oublié pour le remplacer par un personnage.
Vingt et un ans plus tard, en 1940, Isaac Babel fut arrêté à sa datcha par le NKVD. On ne sait pas exactement quand il mourut — le 27 janvier 1940, peut-être, dans la prison de Boutyrka, ou plus tard, dans un camp. Son corps ne fut jamais retrouvé. Ses manuscrits confisqués lors de l’arrestation ne furent jamais rendus. Pendant seize ans, son nom fut effacé de la littérature soviétique, comme s’il n’avait jamais existé.
Mais dans une arrière-salle du Fanconi, un soir d’été 1919, un clarinettiste de la Moldavanka avait joué une doina pour lui, et Babel avait écouté, et la musique, elle, n’avait été confisquée par personne.
VIII
Brighton Beach, hiver 1973
Le restaurant s’appelait le Primorski, et il fallait descendre pour y entrer.
C’était un établissement en sous-sol, sous le niveau de la rue, accessible par un escalier étroit couvert d’un auvent en plastique rouge qui portait le nom du restaurant en lettres cyrilliques dorées, et quand on descendait les marches — sept marches, Motl les avait comptées, il comptait toujours les marches, les marches et les pulsations et les notes, c’était sa façon d’organiser le monde — on passait du froid de Brighton Beach Avenue à une chaleur dense, humide, chargée de vapeurs de cuisine et de parfum et de voix qui parlaient russe à plein volume, comme si le sous-sol autorisait un décibel que la rue interdisait.
Semion l’avait invité. C’était un événement — Semion n’invitait jamais personne, Semion ne quittait sa librairie que pour dormir et pour acheter du thé, et il considérait la plupart des activités humaines extérieures aux livres comme des distractions regrettables. Mais quelqu’un lui avait offert une bouteille de vodka en échange d’une édition rare de Boulgakov, et Semion ne buvait pas seul — « Boire seul, disait-il, c’est parler seul, c’est de la folie avec un verre » — et Motl était le seul être humain dont la compagnie ne l’épuisait pas.
Ils descendirent les sept marches.
L’intérieur du Primorski était un monde. Un monde reconstitué, un monde en miniature, un monde qui essayait de toutes ses forces d’être un autre monde — celui qu’on avait quitté. Les murs étaient couverts de papier peint imitant des boiseries. Des rideaux de velours bordeaux encadraient les fenêtres — des fenêtres qui donnaient sur le mur de béton du sous-sol et qu’on avait décorées de rideaux comme si elles donnaient sur un paysage, sur un boulevard, sur une mer. Des lampes à abat-jour rose jetaient une lumière tamisée qui donnait à tous les visages un teint de santé qu’ils n’avaient pas dans la lumière blanche du jour. Au fond de la salle, une petite estrade où un musicien installait un synthétiseur — pas un orchestre, pas même un duo, un homme seul avec une machine, et Motl éprouva, en voyant le synthétiseur, le même sentiment qu’un cavalier éprouve en voyant une automobile : le progrès comme humiliation.
Ils s’assirent à une table près du mur. La nappe était en papier. Motl posa la main dessus et pensa aux nappes du Bristol — les nappes blanches, les vraies, les nappes dont le tissu avait un grain, un poids, une dignité — et il eut un sourire intérieur, le sourire de celui qui a vécu assez longtemps pour mesurer la distance entre ce qu’il a connu et ce qu’il connaît.
La serveuse s’appelait Liouba. Elle était grande, blonde, avec des épaules larges et un accent de Kharkov qui transformait chaque phrase en une succession de sons légèrement aplatis, comme du linge passé au rouleau. Elle apporta le menu — un menu plastifié, en russe, avec des photographies des plats qui avaient cette qualité irréelle des photographies de nourriture soviétique, où tout semblait à la fois appétissant et inaccessible.
— Qu’est-ce que vous prenez ? demanda Liouba.
— Le zakouski, dit Semion. Et la vodka.
Les zakouski arrivèrent. C’est-à-dire qu’un plateau arriva, et sur ce plateau, le monde.
Il y avait le hareng sous manteau de fourrure — cette construction étrange et magnifique de couches superposées : hareng, pomme de terre, carotte, betterave, mayonnaise, chaque couche d’une couleur différente, le tout formant un gâteau salé dont la coupe transversale ressemblait à une coupe géologique, les strates d’un sol ancien. Il y avait les pirojki — fourrés au chou, à la viande, à la pomme de terre — dorés, luisants, avec cette croûte qui cédait sous le doigt avant de céder sous la dent. Il y avait les concombres à l’aneth, les tomates en conserve, le salo — ce lard blanc, pur, ferme, coupé en tranches fines que les Ukrainiens mangeaient comme un sacrement et que les Juifs n’étaient pas censés manger mais mangeaient quand même, à Odessa, parce qu’à Odessa la religion était une suggestion et non une loi. Il y avait du pain noir — du pain de seigle, dense, acide, avec cette croûte sombre qui sentait le levain et la terre.
Et il y avait le goût.
Motl mangea un pirojki. La pâte chaude, la farce de viande assaisonnée d’oignon et de poivre, le jus qui coulait quand on mordait — c’était exactement le goût. Exactement le même goût que les pirojki de la Moldavanka, que les pirojki que Dvora faisait le vendredi soir, que les pirojki des noces chez les Brodsky. Le même goût, à cinquante ans de distance, à dix mille kilomètres de distance, dans un sous-sol de Brooklyn.
Et c’était justement le problème.
Le goût était le même, mais tout le reste était différent. Le goût était le même, mais il n’y avait pas la cour intérieure du numéro 12, il n’y avait pas le linge qui séchait aux balcons, il n’y avait pas Dvora criant par la fenêtre, il n’y avait pas le bruit des enfants ni l’odeur des épices de Fanny Roubinstein. Le goût était un mensonge — un mensonge délicieux, un mensonge nécessaire, un mensonge qui faisait vivre, mais un mensonge quand même. Il disait : c’est pareil. Et rien n’était pareil. La nourriture de l’exil était une contrefaçon parfaite, une reproduction si fidèle qu’elle faisait mal, précisément parce qu’elle était fidèle — si elle avait été différente, on aurait pu oublier, mais parce qu’elle était la même, on se souvenait, et le souvenir était une plaie que la nourriture rouvrait à chaque bouchée.
— C’est bon ? demanda Semion.
— C’est bon, dit Motl.
— Mais ?
— Mais c’est trop.
Semion comprit. Il comprenait toujours. C’était un homme qui vivait dans les livres, mais les livres, contrairement à ce que croyaient les gens qui ne lisaient pas, ne rendaient pas sourd au monde — ils rendaient attentif, ils aiguisaient l’oreille, ils apprenaient à entendre ce que les mots ne disaient pas.
— Trop parce que c’est abondant, dit Semion. À Odessa, ce même pirojki valait de l’or. Ici, il vaut un dollar. L’abondance tue le sacré.
— Quelque chose comme ça.
— C’est le problème de l’Amérique, dit Semion en versant la vodka dans deux petits verres. L’Amérique te donne tout. Tout ce que tu voulais. Tout ce dont tu rêvais. Et quand tu l’as, tu découvres que ce n’est pas ça que tu voulais. Tu voulais le goût, oui, mais tu voulais aussi la faim qui précédait le goût. Tu voulais le pirojki, oui, mais tu voulais aussi l’attente, le manque, le vendredi soir où ta mère faisait la pâte et où toute la cour sentait l’oignon, et cette attente, ce manque, l’Amérique ne peut pas te les donner. L’Amérique ne comprend pas le manque. L’Amérique est un pays qui a été fondé contre le manque.
Ils burent. La vodka était froide, propre, transparente. Elle brûla. C’était une bonne vodka — pas la vodka de contrebande qu’on buvait à Odessa en 1919, pas la vodka amère et trouble qui avait le goût du danger, mais une vodka américaine, ou polonaise, ou suédoise, une vodka du commerce, régulière, prévisible, sans surprise. Une vodka sans histoire.
Le musicien sur l’estrade commença à jouer. Le synthétiseur produisit un son qui imitait un orchestre — des violons, des accordéons, des percussions, tout cela comprimé dans une seule machine, et le résultat avait la qualité d’un rêve raconté par quelqu’un qui ne sait pas rêver : tous les éléments étaient là, mais l’âme manquait. L’homme chantait une chanson de Vertinski — Dorogoï dlinnoïou, la longue route — et sa voix n’était pas mauvaise, mais la chanson, passée au filtre du synthétiseur, avait cette brillance artificielle des choses qui imitent trop bien leur modèle.
Les clients ne semblaient pas s’en plaindre. La salle se remplissait. Des couples arrivaient — des hommes en costume sombre, des femmes en robe brillante, avec des coiffures architecturales et des bijoux qui étincelaient sous les lampes roses. On aurait dit un bal, un bal permanent, un bal qui ne célébrait rien de particulier sinon le fait d’être là, d’avoir survécu, d’avoir traversé l’océan, d’avoir un costume et une femme et de l’argent pour payer le zakouski et la vodka. C’était une fête de survivants, et comme toutes les fêtes de survivants, elle avait quelque chose de féroce et de fragile — la férocité de gens qui savent que la joie doit être saisie maintenant, tout de suite, parce qu’elle peut disparaître, et la fragilité de gens qui savent que la joie qu’ils saisissent n’est pas tout à fait la vraie joie, qu’elle est une reconstruction, un effort, un acte de volonté.
Motl regardait.
À la table voisine, un homme d’une soixantaine d’années mangeait du hareng avec une concentration totale, les yeux mi-clos, et sur son visage passait une expression de béatitude si intense qu’elle ressemblait à de la douleur. Il mangeait le hareng comme on prie — avec ferveur, avec abandon, avec la certitude que ce geste le reliait à quelque chose de plus grand que lui. Sa femme, en face, le regardait manger sans rien dire, et il y avait entre eux ce silence des vieux couples — un silence qui n’est pas une absence de mots mais un excès de mots, tellement de mots accumulés au fil des décennies qu’il n’est plus nécessaire de les prononcer.
À une autre table, des jeunes gens parlaient anglais. Des enfants d’émigrés, nés ici ou arrivés enfants, qui parlaient russe avec leurs parents et anglais entre eux, et dont les rires avaient cette qualité américaine — cette ouverture, cette confiance, cette absence de peur — que Motl ne comprenait pas tout à fait, ou plutôt qu’il comprenait trop bien, parce qu’il comprenait qu’elle venait de ne pas avoir connu ce que lui avait connu, et que cette ignorance était à la fois une bénédiction et une perte.
— Tu devrais jouer, dit Semion.
— Quoi ?
— Jouer. Ta clarinette. Ici. Maintenant. Remplace cette machine.
— Je n’ai pas ma clarinette.
— Dommage. Cette machine assassine Vertinski.
Motl sourit. Semion avait raison — la machine assassinait Vertinski, et elle assassinait aussi toutes les chansons qui suivirent, les chansons de marin, les romances, les mélodies tziganes, tout passait dans le filtre du synthétiseur et en ressortait aplati, lissé, privé de ses aspérités, de ses fêlures, de tout ce qui faisait que la musique était vivante. Et pourtant les gens écoutaient, et certains chantaient, et certains pleuraient, parce que la mémoire est plus forte que la machine, et que ce qu’ils entendaient n’était pas le synthétiseur mais leur propre souvenir, leur propre voix intérieure, qui doublait la musique en silence et la complétait.
Un homme s’approcha de leur table. Petit, trapu, la cinquantaine, avec un visage large et ouvert et des mains de travailleur — des mains qui avaient porté, soulevé, construit.
— Vous êtes nouveaux ? demanda-t-il en russe.
— Nous ne sommes pas nouveaux, dit Semion. Nous sommes anciens.
L’homme ne comprit pas l’ironie. Il s’assit sans y être invité — à Brighton Beach, les chaises étaient communes, les tables étaient poreuses, la frontière entre votre repas et celui des autres était aussi théorique que la frontière entre l’Ukraine et la Russie.
— Boris, dit-il. Boris Kirienko. Arrivé en 1971. De Kiev. Et vous ?
— Semion. Librairie de la mer Noire. Et voici Motl.
— D’où êtes-vous, Motl ?
La question. La question éternelle. D’où êtes-vous. Elle revenait chaque fois, dans chaque restaurant, dans chaque commerce, dans chaque conversation de Brighton Beach — d’où êtes-vous, quand êtes-vous arrivé, par quel chemin, par quelle ville de transit, Vienne ou Rome, et pourquoi êtes-vous parti, et qu’avez-vous laissé là-bas. C’était le rituel, le catéchisme de l’exil, la façon de se situer les uns par rapport aux autres dans cette communauté de déracinés.
— D’un endroit qui n’existe plus, dit Motl.
Boris attendit la suite. La suite ne vint pas.
— Odessa, traduisit Semion. Il est d’Odessa. Mais d’une Odessa que vous n’avez pas connue, Boris Kirienko, parce que l’Odessa de Motl est une Odessa d’avant vous, d’avant moi, d’avant le Soviet et d’avant Staline. C’est une Odessa qui a disparu.
Boris hocha la tête, pas vraiment convaincu, pas vraiment intéressé — pour Boris, Odessa était Odessa, une ville où l’on allait en vacances, où l’on mangeait du poisson, et il ne voyait pas pourquoi l’Odessa de Motl serait plus disparue que la sienne. Mais il ne discuta pas. Il commanda de la vodka, il insista pour payer, et la soirée continua, comme toutes les soirées au Primorski, dans un mélange de vodka, de zakouski, de musique synthétique et de conversations qui tournaient en boucle autour du même axe — là-bas et ici, avant et maintenant, ce qu’on avait perdu et ce qu’on avait trouvé.
Vers onze heures, Motl sortit prendre l’air. Il monta les sept marches et se retrouva dans le froid de Brighton Beach Avenue. La structure du métro aérien se découpait contre le ciel nocturne, noire, massive, géométrique. Les néons des commerces jetaient des couleurs sur les trottoirs mouillés. Quelque part au-dessus, un train passa — le grondement, le tremblement, le fracas métallique — et pendant les secondes que dura son passage, le monde entier fut bruit, vibration, fer, et puis le silence revint, et dans ce silence Motl entendit, montant du sous-sol par la cage d’escalier du Primorski, la voix du chanteur au synthétiseur qui chantait maintenant une chanson d’Odessa — une chanson du port, une chanson de marin, une chanson que Motl connaissait depuis toujours — et les deux bruits, le train au-dessus et la chanson en dessous, se mêlèrent un instant dans l’air froid de janvier, et ce mélange était le son exact de l’exil, le son d’un homme debout entre deux mondes qui ne se touchent pas.
Il redescendit. Il mangea un dernier pirojki. Il but un dernier verre.
Puis il rentra chez lui, dans son appartement du 4B, et il s’assit dans le fauteuil couleur de fatigue, et il ne joua pas de clarinette, et il ne pensa pas à Odessa, et il s’endormit, ce qui est peut-être la seule forme de paix que l’exil autorise.
IX
Odessa, automne 1919
Les Blancs revinrent en août, et Odessa changea de mains comme un gant qu’on retourne — le même gant, la même ville, mais l’envers.
L’Armée des Volontaires de Dénikine entra par le nord, et avec elle revinrent les uniformes, les drapeaux tricolores, les discours sur la Russie éternelle et l’ordre, et aussi, dans les fourgons, quelque chose de plus sombre que les bolcheviks n’avaient pas apporté, ou pas encore, ou pas de la même manière — une haine qui avait un nom, une direction, une cible. Les Blancs cherchaient des coupables. Ils avaient perdu la Russie, ils avaient perdu l’Empire, ils avaient perdu leurs domaines, leurs privilèges, leur monde, et il leur fallait un coupable, et le coupable, comme toujours, comme depuis des siècles, comme depuis que la Russie avait appris à haïr avant d’apprendre à gouverner, le coupable était le Juif.
Motl le sentit avant de le comprendre. Il le sentit dans la rue, dans le changement d’atmosphère — ce raidissement des corps, cette façon qu’avaient les passants de baisser les yeux, cette accélération du pas quand on croisait un soldat. Il le sentit au marché de Privoz, où les babouchki qui vendaient du tournesol regardaient ailleurs quand des uniformes blancs passaient, et où les marchands juifs rangeaient leur étalage plus tôt, comme des animaux qui sentent l’orage. Il le sentit dans la Moldavanka, où les cours intérieures, d’habitude si bruyantes, devenaient silencieuses à certaines heures — des silences peuplés, des silences d’attente, des silences de gens qui écoutent les bruits de la rue en essayant d’en deviner la signification.
Au Bristol, le capitaine Verkhounine réapparut.
Il entra dans le hall un matin de septembre avec l’allure d’un homme qui revient chez lui après un voyage et qui trouve la maison un peu changée mais encore reconnaissable. Il avait maigri. Son uniforme, celui du régiment Drozdovski, était plus élimé qu’en avril, et la raideur de son menton — cette raideur qui refusait de trembler — avait quelque chose de plus marqué, de plus volontaire, comme si tenir le menton droit demandait désormais un effort conscient.
Il vit Motl dans le couloir de service.
— Zeitlin, dit-il. Vous êtes encore là.
— Je suis encore là.
— Ma montre ?
Motl sortit la montre de sa poche. La montre en or, le boîtier ciselé de feuilles d’acacia, l’inscription de la mère — À Sacha, pour que le temps lui soit clément. Il la tendit à Verkhounine. L’officier la prit, la retourna dans sa main, l’ouvrit, regarda le cadran immobile — les aiguilles étaient arrêtées depuis longtemps, figées sur une heure qui ne signifiait plus rien — et il la referma.
— Elle ne marche plus, dit-il.
— Non. Depuis avril.
— Comme beaucoup de choses.
Verkhounine tendit la montre à Motl.
— Gardez-la.
— Vous ne la reprenez pas ?
— Non. Le dépôt continue. Les bolcheviks reviendront, Zeitlin. Peut-être pas demain, peut-être pas le mois prochain, mais ils reviendront. Et quand ils reviendront, je ne serai plus là. Je ne serai plus nulle part. Cette montre est mieux dans votre poche que dans la mienne.
Il dit cela sans pathos, avec la clarté des hommes qui ont regardé leur propre mort en face et qui en ont tiré non pas du courage mais une forme de légèreté — cette légèreté paradoxale de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Motl reprit la montre. Il la glissa dans sa poche, là où elle avait déjà creusé, en cinq mois, une usure légère dans le tissu du pantalon — une empreinte, un moule, comme si le vêtement s’était habitué à son poids.
— Merci, dit Verkhounine. Jouez bien ce soir. Les nouveaux maîtres aiment les valses autant que les anciens.
Il s’éloigna dans le couloir. Motl le regarda partir — la silhouette mince, le dos droit, les bottes cirées — et il pensa que Verkhounine ressemblait à un acteur qui continue à jouer son rôle après que le public est parti, après que les lumières se sont éteintes, parce qu’il ne connaît pas d’autre rôle et que cesser de jouer serait cesser d’exister.
Les semaines qui suivirent furent les pires.
Les pogroms commencèrent en octobre. Pas à Odessa même — pas tout de suite — mais dans les villes et les villages autour, dans ces shtetls de la zone de résidence dont les noms ne figuraient sur aucune carte mais qui, pour les Juifs, étaient le monde entier. Des nouvelles arrivaient — par le marché, par le port, par les réfugiés qui affluaient vers Odessa comme vers un dernier abri — et chaque nouvelle était pire que la précédente. Des villages brûlés. Des familles massacrées. Des femmes. Des enfants. Les mots qu’on employait pour dire ces choses étaient insuffisants, comme tous les mots sont insuffisants pour dire l’horreur, mais les visages des réfugiés disaient ce que les mots ne disaient pas — ces visages vides, ces yeux éteints, cette façon de marcher comme si le sol n’était plus fiable.
À la Moldavanka, la peur changea de nature. Ce n’était plus la peur sourde et diffuse du temps des bolcheviks — cette peur de l’arbitraire bureaucratique, de l’arrestation pour raison politique, de la confiscation. C’était une peur plus ancienne, plus profonde, une peur qui était inscrite dans la mémoire du corps autant que dans celle de l’esprit — la peur du pogrom, la peur qui dormait dans les os des Juifs d’Odessa depuis 1905, depuis 1881, depuis toujours, et qui se réveillait maintenant avec la brutalité d’une bête qu’on avait crue morte.
Dvora ferma les volets. Elle ferma les volets et elle cacha le chandelier du shabbat sous la latte du plancher, à côté du samovar en argent, et elle dit à Motl et à Lev de ne pas sortir la nuit, de ne pas porter la kippa dans la rue, de ne pas parler yiddish en dehors de la cour, et toutes ces précautions — ces petites lâchetés nécessaires, ces renoncements minuscules qui étaient le prix de la survie — pesaient sur la maison comme un couvercle de plomb.
Motl continuait à jouer au Bristol. L’hôtel, sous le nouveau-ancien régime, avait retrouvé une partie de sa clientèle d’avant — des officiers blancs, des femmes d’officiers, des marchands qui émergeaient de l’ombre où les bolcheviks les avaient poussés. Mais l’atmosphère avait changé. Il y avait dans l’air quelque chose de violent, une électricité, une tension qui n’avait pas existé en avril. Les officiers qui dînaient au Bristol n’étaient plus les officiers fatigués et mélancoliques du printemps — c’étaient des hommes qui avaient combattu, qui avaient tué, qui avaient vu des choses, et dont les visages portaient les traces de ce qu’ils avaient vu, comme des cartes d’un pays dévasté.
Un soir de novembre, Motl jouait une mazurka quand trois officiers entrèrent dans le restaurant. Ils étaient ivres — pas l’ivresse contrôlée de Verkhounine, mais une ivresse sale, bruyante, l’ivresse des hommes qui boivent pour effacer quelque chose. Ils s’assirent, commandèrent de la vodka, et l’un d’eux — un lieutenant jeune, blond, avec un visage qui aurait été beau sans la dureté des yeux — regarda Motl et dit, assez fort pour que la salle entende :
— Un Juif. Ils font jouer un Juif.
Le silence qui suivit cette phrase eut la qualité d’un objet solide — on pouvait presque le toucher, le soulever, en mesurer le poids. Motl continua à jouer. Ses doigts continuèrent à se poser sur les clés, son souffle continua à passer dans l’anche, la mazurka continua à sortir de l’instrument, mais quelque chose avait changé — la musique n’était plus un ornement, elle était un bouclier, un acte de résistance minuscule, le refus de s’arrêter, le refus de baisser les yeux, le refus d’accepter que ces mots — « un Juif » — aient le pouvoir de faire taire la clarinette.
Kagan apparut. Il apparut de nulle part, avec cette capacité des gérants d’hôtel à se matérialiser exactement là où un problème menace, et il s’approcha de la table des trois officiers, et il leur parla à voix basse, et Motl ne sut jamais ce qu’il leur dit, mais les officiers ne dirent plus rien, et le lieutenant blond détourna les yeux, et la soirée continua, et les nappes restèrent blanches, et le lustre continua à briller, parce que le Bristol tenait debout, encore, toujours, par l’obstination de Kagan et du portier et de Bogdan et de tous ceux qui refusaient que les murs tombent.
Mais Motl sut, ce soir-là, que le Bristol ne le protégerait pas indéfiniment.
La nuit du 15 novembre, il y eut des coups de feu dans la Moldavanka.
Motl était chez lui, dans l’appartement du numéro 12, avec Dvora et Lev. Les coups de feu venaient de la rue Kolontaïevskaïa — pas de la rue elle-même, mais de quelque part au bout de la rue, à deux ou trois blocs, et le son arrivait étouffé par les murs des immeubles, déformé par les cours intérieures, de sorte qu’il était impossible de dire exactement d’où il venait, ni combien de coups il y avait, ni qui tirait, ni sur qui. Dvora éteignit la lampe. Ils restèrent dans le noir, assis autour de la table de la cuisine, sans parler, écoutant.
Les coups de feu cessèrent. Puis des cris. Puis des pas de course — des bottes sur les pavés, lourdes, rapides. Puis le silence.
Le lendemain matin, on apprit que des soldats blancs avaient attaqué des maisons juives dans la rue Bugaïevskaïa, à trois rues de chez les Zeitlin. Deux familles avaient été pillées. Un vieillard avait été battu. Une femme avait disparu. Les soldats étaient partis avant l’aube, et personne n’avait porté plainte, parce que porter plainte supposait qu’il existait une autorité capable de recevoir la plainte et de la traiter, et cette autorité, en novembre 1919, n’existait que pour certains.
Motl alla au Bristol. Il joua. Il joua comme tous les soirs, les valses, les mazurkas, les airs de Carmen. Et dans l’intervalle entre deux morceaux, pendant une pause, le portier du Bristol — l’amiral aux boutons de cuivre — s’approcha de lui.
Le portier s’appelait Haïk Melikian. Il était arménien. C’était un homme de soixante ans qui travaillait au Bristol depuis vingt-cinq ans et qui avait vu passer assez de régimes, de guerres et de catastrophes pour avoir développé une philosophie de la survie qui se résumait en deux principes : ne pas parler et être utile. Il ne parlait presque jamais. Quand il parlait, c’était en phrases courtes, factuelles, dépourvues de toute émotion apparente, comme des télégrammes.
— Zeitlin, dit Haïk Melikian.
— Oui.
— Il y aura une rafle. Cette nuit ou demain. Dans la Moldavanka.
— Comment le savez-vous ?
— Je sais.
Motl ne demanda pas d’explication. Haïk Melikian savait des choses — c’était une évidence acceptée par tout le personnel du Bristol, comme on accepte que le chat sache qu’il va pleuvoir. Les portiers des grands hôtels étaient des créatures d’un ordre particulier, des êtres dont la fonction officielle — ouvrir et fermer les portes — était une couverture pour une fonction réelle bien plus complexe : tout savoir, tout entendre, tout comprendre, et ne rien dire, sauf quand il le fallait.
— Ne rentre pas chez toi cette nuit, dit Haïk.
— Où ?
— La cave.
La cave du Bristol était un monde souterrain que les clients ignoraient. Elle s’étendait sous tout le bâtiment, un labyrinthe de salles voûtées, de couloirs bas, de recoins où l’on stockait le vin, les provisions, le linge, et tout ce que l’hôtel ne montrait pas — ses réserves, ses secrets, sa mécanique cachée. L’air y était frais, humide, avec une odeur de pierre et de tonneaux qui rappelait les catacombes — ces catacombes qui couraient sous Odessa sur des centaines de kilomètres et dont la cave du Bristol n’était, en un sens, qu’une antichambre.
Haïk conduisit Motl à travers les couloirs de service, puis par un escalier étroit qui descendait derrière la chaufferie, puis par un passage si bas qu’il fallait se courber. Ils arrivèrent dans une petite salle au fond de la cave — une salle qui avait dû servir de cellier, avec des étagères en pierre le long des murs et, dans un coin, un matelas posé à même le sol, une couverture, une bougie.
— Il y a eu d’autres gens ici, dit Motl.
Ce n’était pas une question. Le matelas, la couverture, la bougie — tout indiquait que cette salle avait déjà servi de cachette.
— Il y a toujours eu d’autres gens ici, dit Haïk. Le Bristol est un hôtel. On y loge les gens.
Et sur cette phrase — la phrase la plus longue que Motl eût jamais entendue de la bouche de Haïk Melikian — le portier arménien remonta l’escalier, et Motl resta seul dans la cave, avec la bougie, le matelas et le silence.
Il dormit. Il dormit d’un sommeil étrange, profond et nerveux à la fois, un sommeil de bête traquée qui sait qu’elle est en sécurité mais dont le corps refuse de le croire tout à fait. Au-dessus de lui, le Bristol vivait sa vie nocturne — les bruits étouffés des pas dans les couloirs, le grincement lointain d’un chariot, le murmure de l’eau dans les canalisations. L’hôtel, la nuit, avait ses propres sons, sa propre respiration, et Motl, couché dans ses entrailles, les écoutait comme on écoute le cœur d’un organisme vivant.
Au matin, Haïk vint le chercher.
— C’est fini, dit-il.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Haïk ne répondit pas. Mais quand Motl remonta dans le hall, il vit un groupe de femmes de chambre qui parlaient à voix basse, et il vit Kagan qui se tenait derrière le comptoir de la réception avec un visage de cire, et il comprit qu’il s’était passé quelque chose, que la rafle avait eu lieu, que des gens avaient été pris, et que lui — Motl Zeitlin, clarinettiste de la Moldavanka — avait été épargné parce qu’un portier arménien l’avait caché dans la cave d’un hôtel.
Il courut à la Moldavanka. Il courut dans les rues du matin, le froid coupant, les trottoirs gelés, et quand il arriva dans la cour du numéro 12, il vit Dvora à la fenêtre, debout, le visage fermé, et il sut qu’elle était vivante, et Lev aussi, et les voisins aussi — la cour du numéro 12 avait été épargnée, cette fois, par hasard, par chance, par ce caprice de la géographie de la terreur qui fait que les soldats tournent à gauche au lieu de tourner à droite et que la mort passe dans une rue plutôt que dans l’autre.
— Où étais-tu ? dit Dvora.
— Au Bristol.
— La cave ?
Motl la regarda. Dvora savait. Les mères de la Moldavanka savaient tout — elles savaient avant les enfants, avant les maris, avant les soldats, elles savaient avec cette intelligence du danger qui est peut-être la forme la plus ancienne de l’intelligence humaine.
— La cave, confirma Motl.
Dvora hocha la tête. Elle ne dit pas merci, elle ne dit pas Dieu soit loué, elle ne dit rien de ce que les mères disent dans les romans quand leur fils revient du danger. Elle dit :
— Il y a du thé.
Et Motl monta, et il but du thé, et le thé avait le goût du thé, c’est-à-dire le goût de la survie, le goût d’un matin de plus, et c’était suffisant.
Dans sa poche, la montre de Verkhounine pesait son poids d’or et de silence. Et quelque part dans la ville, les acacias nus attendaient le printemps comme les gens de la Moldavanka attendaient la fin — non pas avec espoir, mais avec cette patience minérale des êtres qui ont appris que l’hiver finit toujours, même quand il ne devrait pas.
X
Odessa, hiver 1919–1920
L’hiver arriva comme un conquérant de plus.
Il vint de l’est, de la steppe, par-dessus les champs de blé morts et les routes défoncées, et il frappa Odessa avec une brutalité qui n’avait rien à envier aux armées. Le thermomètre tomba. Moins dix, moins quinze, moins vingt. La mer Noire — cette mer qui n’avait de noire que le nom et qui était d’habitude d’un bleu sombre, vivant, parcouru de courants et de reflets — la mer Noire gela. Pas entièrement, pas au large, mais le long de la côte, dans le port, autour des jetées, l’eau se figea en une croûte grise, sale, sur laquelle les mouettes se posaient avec la perplexité d’oiseaux dont le monde vient de changer d’état.
Et avec le froid, la faim.
Pas la faim de juin — cette faim encore gérable, cette faim de restriction, de rationnement, où l’on mangeait moins mais où l’on mangeait encore. Non. La vraie faim. La faim qui change la chimie du corps, qui modifie la pensée, qui transforme le monde entier en un calcul permanent de calories. La faim qui fait que le cerveau ne pense plus qu’à une chose — manger — et que tout le reste, l’amour, la politique, la musique, la peur, l’espoir, tout passe au second plan, relégué par cette urgence animale, cette dictature du ventre.
Privoz ferma. Pas officiellement — personne ne ferma Privoz, Privoz ne pouvait pas être fermé, c’eût été comme fermer le cœur d’un corps — mais les étalages se vidèrent un par un, comme des dents qui tombent, et ce qui restait — quelques pommes de terre gelées, des betteraves noircies, du poisson séché si dur qu’il fallait un couteau pour l’entamer — se vendait à des prix qui n’avaient plus aucun rapport avec la valeur des choses. Un morceau de pain valait une fortune. Un œuf valait un bijou. Le troc remplaça l’argent, et le troc avait sa propre logique, sa propre cruauté : celui qui avait de la nourriture avait le pouvoir, et celui qui n’en avait pas n’avait rien, ni argent, ni dignité, ni avenir.
Dans la Moldavanka, on mourut.
Pas dans la cour du numéro 12 — pas encore — mais autour, dans les rues voisines, dans les immeubles dont les cours intérieures étaient moins protégées, moins solidaires, où les voisins n’avaient pas l’habitude de partager le peu qu’ils avaient. On mourait discrètement. On mourait derrière des volets fermés, dans des appartements glacés, sans bruit, sans drame, avec cette résignation silencieuse des gens qui n’ont plus la force de protester. Les vieux d’abord. Les enfants ensuite. Des corps qu’on trouvait le matin, raides, blancs, dans des lits qui étaient les seuls endroits encore un peu chauds, parce que les poêles ne brûlaient plus faute de bois, et le bois lui-même était devenu une monnaie.
Dvora avait maigri. Elle avait toujours été une femme solide — pas grosse, solide, avec des bras de femme qui a porté des enfants et des seaux d’eau et des paniers de linge, des bras faits pour le travail et pour les gifles et pour les embrassades, ces bras de mère qui sont à la fois des outils et des refuges. Ses bras avaient fondu. Son visage s’était creusé. Ses yeux — ces yeux qui avaient toujours eu la vivacité d’une femme en colère contre le monde et décidée à le lui faire savoir — ses yeux s’étaient agrandis, non pas de peur mais de cette vigilance animale que la faim installe dans le regard des êtres vivants.
Lev ne disait plus rien. Lev, le frère aîné, qui avait toujours été le silencieux de la famille — le fils qui travaillait au port, qui rentrait le soir avec les mains crevassées et qui mangeait sa soupe sans un mot — Lev était devenu transparent. Il s’effaçait. Il rapportait ce qu’il trouvait — un bout de corde à vendre, un poisson volé sur un quai, des rumeurs sur des navires qui pourraient peut-être emmener des gens quelque part — et il le posait sur la table comme un chien rapporte un os, sans attendre de remerciement, sans rien dire, avec cette humilité des hommes qui savent que ce qu’ils offrent ne suffit pas.
Motl jouait au Bristol. Mais le Bristol mourait aussi.
La mort du Bristol était lente, progressive, presque imperceptible — non pas un effondrement mais un affaissement, un relâchement des choses, comme un corps qui lâche prise muscle après muscle. Les signes étaient partout, pour qui savait lire. Les nappes blanches avaient viré au gris — pas un gris sale, pas encore, mais un gris de fatigue, le gris de tissu lavé trop souvent avec trop peu de savon. Le lustre du hall ne brillait plus avec la même intensité — des ampoules avaient grillé et n’avaient pas été remplacées, et les pendeloques de cristal, privées de quelques-unes de leurs sources de lumière, pendaient dans une semi-obscurité qui leur donnait l’air de bijoux oubliés. Le portier Haïk Melikian cirait toujours ses boutons de cuivre, mais les boutons eux-mêmes semblaient résister moins, comme si le métal, lui aussi, était fatigué.
Les chambres se vidaient. Au troisième étage, une aile entière était fermée — portes closes, rideaux tirés, radiateurs éteints. Au deuxième, des chambres qu’on avait nettoyées le matin restaient vides le soir. Le Bristol rétrécissait. Il se contractait autour de son noyau — le hall, le restaurant, les cuisines — comme un animal qui ramène ses membres vers le centre pour conserver sa chaleur.
Et les cuisines souffraient.
Le chef Bogdan n’avait plus de matière première. Les fournisseurs avaient disparu ou exigeaient des prix que Kagan ne pouvait plus payer. Les réserves de la cave étaient épuisées. Bogdan faisait des miracles — mais des miracles de plus en plus modestes, des miracles qui ressemblaient de moins en moins à des miracles et de plus en plus à des tours de passe-passe, des illusions culinaires où la présentation compensait l’absence de substance. Il faisait des soupes avec de l’eau, des os et de la volonté. Il faisait du pain avec une farine si mêlée de son et de sciure qu’on ne savait plus très bien si on mangeait du pain ou du bois. Et il jurait — ses jurons poétiques, ses jurons d’artiste offensé par la médiocrité du monde — mais ses jurons eux-mêmes avaient baissé d’un ton, comme si la faim avait rogné jusqu’à sa colère.
Un soir de décembre, Kagan réunit le personnel dans le couloir de service.
Il se tenait debout, en costume — le même costume qu’il portait depuis des mois, élimé aux coudes, lustré aux fesses, mais encore droit, encore boutonné, parce que Kagan ne se serait pas présenté devant son personnel sans son costume, comme un capitaine ne se serait pas présenté sur la passerelle sans son uniforme. Autour de lui, les femmes de chambre, les serveurs, le portier, le chef, les garçons d’étage — une douzaine de personnes qui avaient l’air de ce qu’elles étaient : des gens fatigués, amaigris, qui tenaient debout par habitude plus que par conviction.
— À partir de demain, dit Kagan, on ne servira plus le soir. On servira un repas à midi, pour les clients qui restent. Le restaurant fermera à quatorze heures. Après quatorze heures, l’hôtel reste ouvert mais le restaurant est fermé.
Personne ne dit rien. C’était la nouvelle logique — celle de la soustraction. On soustrayait un repas, puis on soustrairait un étage, puis un service, puis un autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à soustraire.
— Et nous ? demanda une femme de chambre — une petite brune dont Motl avait oublié le nom et dont le visage avait pris cette teinte cireuse des gens qui ne mangent pas assez.
— Vous mangerez à midi, dit Kagan. Un repas. Ce que Bogdan pourra faire.
— Et les musiciens ? dit Motl.
Kagan le regarda. Il y eut dans ce regard une hésitation — la première hésitation que Motl voyait chez Kagan, cet homme qui avait traversé le départ des Français, l’arrivée des bolcheviks et le retour des Blancs sans jamais hésiter.
— Les musiciens aussi, dit Kagan. Un repas à midi. Mais pas de musique le soir. On n’a plus besoin de musique le soir. On n’a plus personne pour l’écouter.
Motl hocha la tête. Plus de musique le soir. Le Bristol renonçait à sa musique, et c’était un signe plus grave que les nappes grises ou le lustre à demi éteint, parce que la musique avait été le dernier ornement, le dernier luxe, la dernière preuve que l’hôtel était encore un hôtel et non un simple bâtiment où des gens dormaient.
Pesach et Grisha prirent la nouvelle avec le fatalisme des musiciens — ces êtres habitués à ce que le monde ne veuille pas d’eux, à ce que la musique soit la première chose qu’on supprime quand les temps sont durs, comme si la beauté était un luxe et non une nécessité. Pesach ne dit rien. Grisha haussa les épaules avec sa moustache.
Les jours passèrent. Décembre. Janvier. Le froid tenait Odessa dans un étau. La mer était gelée au port. Les rues étaient blanches, non pas de la blancheur joyeuse de la neige fraîche mais de cette blancheur sale, compacte, de la glace qui ne fond pas, qui s’installe, qui prend possession du sol et refuse de le rendre. Les arbres de la Deribassovskaya étaient nus, noirs, leurs branches tendues vers le ciel comme des bras de suppliants. L’Opéra était fermé. Les cafés étaient fermés. La ville entière semblait fermée, contractée, repliée sur elle-même comme un poing.
Et puis il y eut le soir du poisson.
C’était un soir de janvier — le 17 ou le 18, Motl ne se souvint jamais de la date exacte, mais il se souvint de tout le reste avec une précision qui ne s’émoussa jamais, même cinquante ans plus tard, même assis sur un banc de la Boardwalk à Brighton Beach, même vieux et fatigué et loin de tout.
Stavros Papadimitriou arriva au Bristol à sept heures du soir. Le restaurant était fermé — fermé le soir, comme Kagan l’avait dit — mais Stavros ne passait pas par le restaurant. Stavros passait par la porte de service, celle de la ruelle, et il entra dans les cuisines avec deux de ses hommes, et ses hommes portaient des caisses.
Des caisses de poisson.
Du poisson frais. Du rouget, du bar, du maquereau — du poisson de la mer Noire, du vrai poisson, pêché le matin même par des bateaux grecs qui avaient bravé la glace côtière pour aller chercher, au large, là où la mer n’avait pas gelé, ce que la terre ne pouvait plus fournir. Les caisses furent posées sur le sol de la cuisine, et quand on les ouvrit, l’odeur — cette odeur de mer, de sel, d’écailles, de vie — envahit les cuisines du Bristol avec une force qui frappa Motl comme un coup de poing.
Bogdan regarda les caisses. Bogdan, le chef colérique, l’homme aux jurons poétiques, l’homme qui faisait de la soupe avec de l’eau et des os depuis des semaines — Bogdan regarda les caisses de poisson, et il ne dit rien, et son silence valait tous les jurons du monde.
Puis il se mit au travail.
Il alluma les fourneaux. Il prit un couteau — son grand couteau, celui qu’il aiguisait chaque matin même quand il n’y avait rien à couper, par discipline, par foi dans le retour des choses — et il commença à préparer le poisson. Il leva les filets avec une précision de chirurgien. Il fit chauffer de l’huile. Il trouva de l’oignon — un oignon, un seul, caché quelque part dans un recoin de la cuisine comme un trésor — et il le coupa en rondelles si fines qu’elles étaient translucides. Il trouva du sel. Il trouva du poivre. Et avec ces éléments — le poisson, l’oignon, l’huile, le sel, le poivre, et ses mains — il cuisina.
Kagan fit descendre le personnel. Tout le monde — les femmes de chambre, les serveurs, le portier, les garçons d’étage, Motl, Pesach, Grisha. On dressa une table dans la cuisine, pas dans le restaurant — dans la cuisine, sur la grande table de travail en bois qui servait d’habitude à préparer les plats, et on s’assit autour, sur des caisses, sur des tabourets, debout pour ceux qui n’avaient pas de siège.
Stavros resta. Il s’assit au bout de la table, avec sa lenteur habituelle, et il regarda les plats arriver avec la satisfaction tranquille d’un homme qui a fait ce qu’il devait faire et qui n’attend pas de remerciement, parce que le remerciement est dans l’acte même, dans les visages de ceux qui mangent.
On mangea.
Le poisson était grillé, doré, croustillant à l’extérieur et fondant à l’intérieur, avec cette saveur de la mer Noire — cette saveur légèrement différente de celle de l’Atlantique ou de la Méditerranée, plus sombre, plus profonde, une saveur qui avait la couleur de son nom. L’oignon avait caramélisé dans l’huile et formait des rubans translucides, sucrés, qui se mariaient au poisson comme le miel se marie au pain. Et il y avait du pain — pas le pain de sciure des dernières semaines, mais du pain que Bogdan avait fait avec la farine que Stavros avait apportée dans un sac, de la vraie farine, blanche, et le pain était encore chaud, et l’odeur du pain chaud dans la cuisine du Bristol fut, pour Motl, le moment le plus violent de cette soirée — plus violent que le goût du poisson, plus violent que la chaleur de l’huile, parce que l’odeur du pain chaud contenait tout, la mémoire et le présent, la faim et sa fin, la perte et le retour.
On mangea en silence. Pas le silence de la peur — le silence de la concentration, le silence de gens qui savent que ce repas est un miracle et qui veulent que le miracle dure, qui veulent sentir chaque bouchée, goûter chaque fibre de poisson, chaque grain de sel, chaque note de ce festin improbable dans une cuisine de palace à demi mort, au milieu d’un hiver de guerre civile.
Puis le silence se brisa. Quelqu’un rit — un serveur, un garçon maigre dont Motl ne connaissait pas le nom — et le rire fit rire quelqu’un d’autre, et quelqu’un d’autre encore, et soudain la table entière riait, sans raison, ou pour la seule raison qu’on était vivant et qu’on mangeait du poisson, et le rire était aussi nourrissant que le poisson, parce que le rire était la preuve que quelque chose en eux n’avait pas été tué par la faim, que la part joyeuse, la part absurde, la part odessite tenait encore debout.
Motl sortit sa clarinette.
Personne ne le lui avait demandé. Kagan n’avait pas dit « jouez. » Pesach n’avait pas sorti son violon. Mais Motl sortit sa clarinette, et il assembla l’instrument — le bec, le barillet, le corps, l’anche humectée — et il joua, debout, dans la cuisine du Bristol, entre les casseroles de cuivre et les fourneaux, pour une douzaine de gens assis autour d’une table de travail, avec des arêtes de poisson dans leurs assiettes et du pain chaud dans leurs mains.
Il joua un freylekhs. Un air de noce. Un air rapide, joyeux, qui montait et qui descendait et qui repartait, un air qui disait que la vie continuait, que les noces auraient lieu, que les enfants naîtraient, que le pain reviendrait, même si tout indiquait le contraire, même si le monde était gelé et affamé et cruel — le freylekhs disait non, le freylekhs disait encore, le freylekhs disait toujours.
Grisha tapa sur la table avec ses mains. Pas de percussion, pas de darbouka — ses mains sur le bois, et le rythme était là, le rythme de la Moldavanka, le rythme des cours intérieures, le rythme qui faisait danser les mères et pleurer les pères et tourner les enfants. Pesach ne joua pas — il n’avait pas son violon — mais il tapa du pied, et ses yeux étaient ouverts, pour une fois, grands ouverts, et il y avait dans ses yeux de violoniste grave quelque chose qui ressemblait, pour la première et peut-être la dernière fois, à de la joie.
On dansa. Pas vraiment — pas une hora, pas une danse en cercle — mais des corps qui bougèrent, des épaules qui se balancèrent, des têtes qui oscillèrent, dans cette cuisine qui sentait le poisson grillé et le pain chaud, sous les casseroles de cuivre suspendues au plafond, dans le ventre du Bristol.
Stavros Papadimitriou ne dansa pas. Il resta assis au bout de la table, les mains posées à plat devant lui, et il regardait, et sur son visage de contrebandier grec impassible passa quelque chose — un frémissement, un tremblement, une fissure dans le masque — qui dura une seconde et qui disparut, et que Motl fut le seul à voir, parce que Motl voyait tout.
La soirée se termina tard. On souffla les bougies. On rangea les assiettes. Bogdan lava ses couteaux avec le soin d’un homme qui sait que demain les couteaux n’auront peut-être rien à couper, mais que les couteaux doivent être prêts, toujours prêts, parce que la préparation est une forme de foi.
Motl sortit par la ruelle. Le froid le frappa. Moins vingt, peut-être. Les étoiles étaient visibles — un ciel d’hiver, noir et profond, avec des étoiles si nettes qu’on aurait pu les compter, et Motl leva la tête et les regarda, et il pensa que les étoiles n’avaient pas faim, que les étoiles ne changeaient pas de camp, que les étoiles étaient les seules choses au-dessus d’Odessa qui n’appartenaient à personne.
Il rentra à la Moldavanka. Il rapporta dans ses poches deux morceaux de poisson et un morceau de pain, enveloppés dans un chiffon. Il les posa sur la table de la cuisine. Dvora les regarda. Elle ne dit pas « tu voles » — plus maintenant, la morale des temps de paix ne tenait plus — elle prit le poisson, elle prit le pain, elle réveilla Lev, et ils mangèrent à trois, dans le noir, sans allumer la lampe, parce que la lumière aurait pu attirer l’attention, et parce que la nourriture, dans le noir, avait un goût plus fort, plus concentré, comme si les yeux fermés les autres sens compensaient, et le poisson de la mer Noire, mangé dans le noir d’un appartement de la Moldavanka, en janvier 1920, avec les doigts, en silence, fut le meilleur poisson que Motl Zeitlin mangerait jamais.
Et cinquante-trois ans plus tard, assis au comptoir d’Arkadi sur Brighton Beach Avenue, mangeant un bagel à la viande et aux pickles en regardant le métro passer au-dessus, il se souviendrait encore du goût de ce poisson — non pas le goût lui-même, qui avait fini par se diluer dans la mémoire, mais le souvenir du goût, qui est peut-être plus puissant que le goût lui-même, parce que le souvenir ne connaît pas la satiété.
XI
Brighton Beach, hiver 1973
Il y avait une photographie.
Motl l’avait trouvée à la bibliothèque publique de Brighton Beach — un bâtiment de brique rouge situé sur la Second Street, à quelques blocs de la mer, où une bibliothécaire nommée Mrs. Goldfarb régnait sur une collection de livres en anglais et en russe avec l’autorité silencieuse d’une femme qui considère que le savoir est une forme de gouvernement et que les bibliothécaires sont les vrais souverains du monde. Mrs. Goldfarb avait montré à Motl la section d’histoire locale — une étagère au fond de la salle, coincée entre la fiction pour enfants et les encyclopédies — et dans un album relié à couverture cartonnée, entre des vues de Coney Island et des portraits de politiciens locaux oubliés, il avait trouvé la photographie.
L’hôtel Brighton Beach. 1904.
Un bâtiment immense, en bois, posé sur la plage comme un paquebot échoué. Quatre étages. Des vérandas qui couraient sur toute la façade, avec des balustrades blanches et des rocking-chairs — des dizaines de rocking-chairs, alignés face à la mer, et on imaginait les gens assis là, dans la brise du soir, avec leurs tenues d’été, leurs chapeaux, leurs ombrelles, regardant l’Atlantique avec la sérénité de gens qui croient que le monde est stable, que les hôtels sont éternels, que les étés reviendront toujours. Le bâtiment avait une majesté tranquille, une assurance de chose construite pour durer — et il n’avait pas duré. Vingt ans après cette photographie, il serait démoli. Les vérandas, les rocking-chairs, les balustrades blanches, tout serait remplacé par des planches — la Boardwalk, cette promenade en bois qui couvrait maintenant l’emplacement exact de l’hôtel, comme une dalle posée sur une tombe.
Motl avait fait photocopier l’image. Dix cents. La photocopie était granuleuse, un peu floue, avec ce grain particulier des reproductions bon marché qui donne aux images du passé un aspect de rêve — pas un rêve net, un rêve un peu défait, comme un souvenir qu’on a trop souvent convoqué. Il l’avait rapportée chez lui et l’avait punaisée au mur du salon, au-dessus du fauteuil couleur de fatigue, entre une carte postale d’Odessa achetée dans une boutique de souvenirs de Manhattan et un calendrier de l’année précédente qu’il n’avait pas décroché.
Un matin de février — un matin d’un froid sec, coupant, avec un ciel bleu d’une netteté presque agressive — Motl prit la photocopie et descendit à la librairie de la mer Noire.
Semion était derrière son comptoir, comme toujours, enseveli dans les livres et le papier, lisant quelque chose à travers ses lunettes d’aquarium. Le métro passa. La vitrine trembla. Les livres frémirent.
— Regarde, dit Motl en posant la photocopie sur le comptoir, par-dessus la paperasse.
Semion baissa ses lunettes, regarda l’image, remonta ses lunettes.
— Un hôtel, dit-il.
— Le Brighton Beach Hotel. Construit en 1878 par William Engeman. Détruit en 1924. Il était exactement là où est la Boardwalk aujourd’hui. Là où je m’assieds chaque matin pour manger mon bagel.
— Et ?
— Et il pouvait accueillir cinq mille personnes. Il avait des restaurants qui servaient vingt mille repas par jour en été. On y jouait du Wagner. John Philip Sousa y dirigeait son orchestre. Et en 1888, quand la mer a commencé à le manger, ils l’ont déplacé. Tout entier. Six mille tonnes. Avec des locomotives. Cent douze wagons de chemin de fer posés sous le bâtiment, et six locomotives qui ont tiré l’hôtel vers l’intérieur des terres, pendant neuf jours, cent soixante mètres.
Semion ôta ses lunettes. Les essuya. Les remit. Ce geste — le doute, l’intérêt — Motl le connaissait.
— Pourquoi tu me racontes ça ? demanda Semion.
— Parce que c’est un hôtel fantôme. Il n’existe plus. Et je vis au-dessus de l’endroit où il était. Et chaque matin je marche sur ses fondations. Et personne ne le sait. Personne ne s’en souvient. Six mille tonnes, Semion. Cinq mille personnes. Wagner. Sousa. Et maintenant il n’y a que des planches et des mouettes.
— C’est le sort de toutes les choses, dit Semion. Elles disparaissent et on marche dessus.
— Non. Ce n’est pas le sort de toutes les choses. Certaines choses disparaissent et on se souvient d’elles. D’autres disparaissent et on les oublie. La différence entre les deux, c’est quelqu’un qui se souvient.
Semion le regarda. Il y avait des jours où Semion regardait Motl comme on regarde un livre qu’on n’a pas encore ouvert — avec cette curiosité particulière du lecteur qui sait que quelque chose se cache entre les pages mais qui ne sait pas encore quoi.
— Tu ne parles pas de l’hôtel, dit Semion.
— Non.
— Tu parles du Bristol.
Motl ne répondit pas. Mais le silence répondit pour lui.
Il y avait entre le Brighton Beach Hotel et le Bristol d’Odessa un lien que Motl était peut-être le seul à percevoir — non pas un lien historique, non pas un lien architectural, mais un lien de destin, un écho, une rime. Deux hôtels au bord de deux mers. L’un avait été englouti par le temps — démoli, recouvert, effacé. L’autre — le Bristol, là-bas, sur la Pouchkinskaïa — existait peut-être encore, quelque part derrière le rideau de fer, transformé en hôtel soviétique, en bâtiment d’État, avec des fonctionnaires à la place des armateurs et des portraits de Lénine à la place du lustre. Motl ne savait pas. Il n’avait aucune nouvelle d’Odessa depuis des décennies. La ville était derrière un mur — un mur de politique, de géographie, de temps — et ce mur était aussi infranchissable que la mer.
Mais il savait ceci : il était l’homme qui se souvenait des deux hôtels. Le Bristol et le Brighton. L’hôtel vivant et l’hôtel mort. Et cette mémoire double — cette capacité à porter en soi deux hôtels, deux mers, deux mondes — était à la fois sa richesse et sa solitude, parce que personne à Brighton Beach ne connaissait le Bristol, et personne à Odessa ne connaissait le Brighton Beach Hotel, et Motl était le point de jonction, le nœud, le pont entre deux néants.
Il reprit la photocopie. Il sortit de la librairie. Il marcha vers la Boardwalk.
Le froid de février avait une qualité différente de celui de janvier — plus sec, plus lumineux, avec un soleil bas qui rasait la surface de l’océan et qui jetait sur les planches de la Boardwalk une lumière dorée, oblique, qui allongeait les ombres et qui donnait au monde cet aspect de photographie surexposée qui est le propre des journées d’hiver très claires. La mer était d’un bleu sombre — presque noir au large, plus clair près de la côte, avec des vagues courtes, serrées, qui frappaient le sable avec une régularité de métronome.
Motl marcha jusqu’à l’endroit. Son endroit. Le banc entre les deux lampadaires, face à la mer, exactement à l’aplomb — il en était convaincu, il avait fait le calcul, il avait compté les pas depuis Coney Island Avenue — exactement à l’aplomb de l’ancien hall du Brighton Beach Hotel.
Il s’assit.
Sous ses pieds, sous les planches de la Boardwalk, sous le sable, sous la terre — si la terre garde la mémoire des choses qu’elle a portées — se trouvaient les fondations de l’hôtel. Les fondations sur lesquelles cinq mille personnes avaient marché, dansé, mangé, dormi, rêvé. Les fondations que six locomotives avaient tirées vers l’intérieur des terres, un jour d’avril 1888, dans un effort si absurde et si magnifique qu’il résumait peut-être à lui seul tout ce que les hommes étaient capables de faire pour refuser la disparition.
Et sous ses pieds aussi, d’une certaine manière, par un pli du temps et de l’espace, se trouvait le Bristol. Pas le Bristol réel — pas le bâtiment de la Pouchkinskaïa, avec ses cinq étages et son lustre et son portier arménien — mais le Bristol tel qu’il existait dans la mémoire de Motl, le Bristol fait de souvenirs, d’odeurs, de sons, de lumières, un Bristol intérieur, portable, indestructible, que Motl avait transporté de port en port, de ville en ville, de continent en continent, et qu’il avait fini par poser ici, sur cette Boardwalk, sur cet hôtel fantôme, comme on pose un objet sur un autre objet, comme on pose un livre sur un livre, comme on pose un rêve sur un rêve.
Il sortit la photocopie de sa poche. Il la regarda. Le Brighton Beach Hotel de 1904. Les vérandas. Les rocking-chairs. La plage.
Puis il la retourna. Au dos, avec un crayon, il avait écrit quelque chose — quelques mots en cyrillique, d’une écriture tremblante de vieillard :
Бристоль, Пушкинская 15, Одесса.
Bristol, Pouchkinskaïa 15, Odessa.
Il remit la photocopie dans sa poche. Il posa la main sur l’étui à clarinette. Il ne joua pas.
Un jogger passa — un jeune homme en short et en sweatshirt, courant avec cette aisance souple des corps qui n’ont pas connu la faim, qui n’ont pas connu le gel, qui n’ont pas connu la cave du Bristol ni les coups de feu dans la Moldavanka. Le jogger ne vit pas Motl. Ou s’il le vit, il ne vit qu’un vieil homme sur un banc avec un étui d’instrument — un détail du paysage, un élément du décor, comme un lampadaire ou une poubelle ou un fragment de ce mobilier urbain que les yeux enregistrent sans que le cerveau les traite.
Motl le regarda passer. Il ne lui en voulait pas. On ne peut pas en vouloir aux vivants de vivre, aux jeunes d’être jeunes, aux coureurs de courir. On ne peut que les regarder depuis un banc, avec un étui à clarinette et une photocopie d’un hôtel mort dans la poche, et se dire que le monde continue, qu’il a toujours continué, qu’il continuera après que les bancs seront vides et que les clarinettes se seront tues, et que cette continuation est à la fois la plus cruelle et la plus consolante des vérités.
La mer frappa le sable. Le vent passa. Les mouettes décrivirent leur cercle.
Motl resta.