Brighton Beach, nuit d’hiver — Troisième partie

Brighton Beach,
nuit d’hiver

Brighton Beach, nuit d’hiver

Troisième partie

XII

Odessa, février 1920

Les bolcheviks revinrent le 7 février 1920, et cette fois ils revinrent pour rester.

On le sut à la qualité du silence. Quand les bolcheviks étaient venus la première fois, en avril 1919, la ville avait bruissé de rumeurs, de spéculations, d’espoirs contradictoires — peut-être qu’ils ne resteront pas, peut-être que les Blancs reviendront, peut-être que les Français, peut-être que les Anglais, peut-être que quelqu’un, quelque part, fera quelque chose. En février 1920, il n’y eut pas de rumeurs. Il y eut le silence de la certitude — le silence des villes qui comprennent que cette fois-ci est la dernière fois, que le manège des armées s’est arrêté, que la pièce est retombée et qu’il faudra vivre avec le côté qu’elle montre.

Dénikine s’effondrait. Son armée reculait vers le sud, vers la Crimée, vers la mer, et chaque jour des soldats blancs traversaient Odessa dans l’autre sens — non plus vers le nord, vers la victoire, mais vers le sud, vers les bateaux, vers l’exil. Ils avaient l’allure de tous les soldats en retraite — les uniformes en lambeaux, les visages vidés, cette façon de marcher qui n’est plus une marche mais un déplacement, un mouvement mécanique du corps vers nulle part. Certains jetaient leurs armes. Certains jetaient leurs insignes. Certains ne jetaient rien et marchaient avec tout, le fusil, le képi, les bottes trouées, par fidélité au rôle, par refus de l’évidence, par cette obstination absurde qui est peut-être la forme la plus pure du courage ou la forme la plus pure de la folie.

Le capitaine Verkhounine ne marchait pas vers le sud.

Motl le chercha. Pendant les jours confus qui précédèrent l’entrée définitive des Rouges dans Odessa, quand la ville était dans cet entre-deux qui n’est plus la guerre et pas encore la paix — un espace sans nom, un interstice de l’Histoire où tout est possible parce que plus rien ne tient — Motl chercha Verkhounine au Bristol, dans les couloirs, dans le restaurant fermé, dans le hall où le lustre brillait encore à demi. Il ne le trouva pas.

Le portier Haïk Melikian, interrogé, haussa les épaules. Le haussement d’épaules de Haïk était un langage en soi — il pouvait signifier « je ne sais pas » ou « je sais mais je ne dis pas » ou « la question est mal posée » ou simplement « les hommes disparaissent, c’est dans leur nature. » Motl ne sut pas lequel de ces sens Haïk avait choisi.

Verkhounine avait disparu. Pas vers le sud, pas vers les bateaux — ou peut-être que si, ou peut-être qu’il était resté dans Odessa, caché quelque part, dans une cave, dans un grenier, dans un de ces recoins que la ville offrait à ceux qui voulaient échapper au monde. Motl ne le sut jamais. Le capitaine Verkhounine était sorti de sa vie comme il y était entré — par une porte latérale, avec un discours sur l’imbécillité noble, en laissant derrière lui une montre en or qui ne marchait plus.

À Sacha, pour que le temps lui soit clément.

Le temps n’avait pas été clément.

Le Bristol fut confisqué le 10 février. Trois commissaires en manteaux de cuir — des manteaux noirs, longs, avec un col relevé qui leur donnait une allure de prêtres d’un culte sévère — se présentèrent à la réception et informèrent Kagan que l’hôtel était désormais propriété de l’État, que le personnel resterait en poste sous la supervision d’un directeur nommé par le Soviet, et que les chambres seraient attribuées selon les besoins du nouveau régime.

Kagan écouta. Il écouta debout, en costume, les mains le long du corps, avec cette dignité des hommes qui reçoivent une sentence sans ciller. Puis il dit :

— Les clés sont à la réception. Les registres sont dans mon bureau. Le vin de la cave a été bu. La cuisine est opérationnelle mais les réserves sont insuffisantes.

C’était tout. Pas de protestation, pas de larmes, pas de discours — juste l’inventaire, la passation, le geste professionnel d’un homme qui remet les clés de ce qui ne lui appartient plus. Les commissaires prirent les clés. Kagan retira son tablier — celui qu’il portait certains soirs par-dessus son costume — et le plia, et le posa sur le comptoir de la réception, et ce geste — le pli du tablier, sa pose sur le comptoir — eut la solennité d’un drapeau qu’on amène.

— Je reste ? demanda Kagan.

— Vous restez, dit le commissaire. Pour la transition. Après, on verra.

On verra. C’était la formule du nouveau monde — on verra, c’est-à-dire nous déciderons, c’est-à-dire vous n’avez plus le pouvoir de décider, c’est-à-dire votre sort est entre nos mains et nos mains ne sont pas encore sûres de ce qu’elles feront de vous.

Les jours qui suivirent furent étranges. Le Bristol continuait à fonctionner — les chambres étaient occupées, le personnel travaillait, le portier ouvrait et fermait la porte — mais il fonctionnait autrement, dans un registre différent, comme un instrument désaccordé qui joue les mêmes notes mais dont le son a changé. Les nouveaux occupants n’étaient plus des clients — ils étaient des bénéficiaires, des attributaires, des ayants droit. Ils ne demandaient pas une chambre, ils recevaient un logement. Ils ne commandaient pas un repas, ils prenaient la ration. La différence entre les deux mondes — le monde de l’hôtel et le monde de l’État — tenait tout entière dans cette nuance : au Bristol d’avant, on désirait ; au Bristol d’après, on obtenait.

Le lustre fut éteint. Pas retiré — éteint. Quelqu’un avait décidé que le lustre consommait trop d’électricité, ou que le lustre était un symbole bourgeois, ou que le lustre n’avait pas sa place dans un bâtiment du peuple. Les pendeloques de cristal pendaient dans le noir, inertes, et le hall du Bristol, privé de son lustre, avait l’air d’un théâtre dont on aurait coupé la rampe — le même espace, la même architecture, mais sans la lumière qui lui donnait son sens.

Motl ne jouait plus au Bristol. Les musiciens n’avaient pas été congédiés — personne n’avait pris la peine de les congédier — mais le restaurant ne servait plus de repas aux clients, il servait des rations au personnel et aux occupants, et les rations ne nécessitaient pas de musique. Motl, Pesach et Grisha avaient été rendus à la rue, au froid, à la Moldavanka, avec pour seul salaire la mémoire des repas qu’ils avaient mangés dans les cuisines et la certitude que ces repas ne reviendraient pas.

Pesach disparut. Pas comme Verkhounine — pas dans le mystère et l’incertitude — mais dans l’ordinaire de l’exil. Pesach avait un cousin à Constantinople, un cousin qui était parti en 1919 avec les Blancs et qui avait envoyé, par des voies tortueuses, un message disant qu’il y avait du travail pour un violoniste dans un restaurant arménien du quartier de Péra. Pesach prit son violon et partit. Il ne dit pas au revoir — Pesach ne disait jamais au revoir, Pesach ne disait jamais rien qui ne soit strictement nécessaire — il hocha la tête, une fois, et il s’en alla, et Motl ne le revit jamais.

Grisha-la-Moustache resta. Grisha restait toujours — Grisha était une force de la nature, un homme dont la capacité à survivre tenait à une combinaison de vitalité physique, d’absence totale de principes et de cette aptitude à se rendre utile qui est le talent des gens sans talent particulier. Grisha trouva du travail au port. Il portait des caisses. Sa moustache, qui avait été son identité et sa fierté, commença à grisonner.

Et Motl resta aussi. Il resta parce qu’il n’avait nulle part où aller, parce que Dvora était là, parce que Lev était là, parce que la Moldavanka, même affamée, même terrorisée, même vidée de sa substance, était encore le seul endroit au monde qui sentait les épices de Fanny Roubinstein et le cuir de Berl le cordonnier, et que ces odeurs, pour un homme de vingt ans qui n’avait rien d’autre, valaient toutes les Constantinoples du monde.

Mais il retourna au Bristol. Une dernière fois.

C’était un soir de février — le 25 ou le 26, il ne se souvint jamais exactement. Il y retourna non pas par la porte de service, non pas par la ruelle — mais par la grande porte, la porte principale, celle que le portier Haïk Melikian ouvrait chaque jour aux clients depuis vingt-cinq ans.

Haïk était à son poste. Il portait son uniforme — les boutons de cuivre, toujours cirés, brillants comme des soleils minuscules dans la pénombre du hall. Il vit Motl. Il ne dit rien. Il ouvrit la porte.

Le hall était sombre. Le lustre éteint. Les fauteuils de cuir étaient encore là, mais ils avaient l’air de choses abandonnées, de meubles dans une maison dont les habitants sont partis. L’escalier monumental montait vers les étages dans sa courbe gracieuse, mais la grâce, sans la lumière, était devenue une ombre, un souvenir de grâce, comme la trace d’un sourire sur un visage éteint.

Motl traversa le hall. Ses pas résonnèrent sur le marbre — un son qu’il n’avait jamais entendu, parce que d’habitude le hall était plein de monde, de voix, de mouvements, et le marbre était couvert de pas qui se recouvraient, et maintenant le hall était vide et chaque pas de Motl était le seul pas, et le marbre le renvoyait avec une netteté presque cruelle, comme s’il disait : écoute, c’est toi, tu es seul, il n’y a plus personne.

Il entra dans le restaurant. Les tables étaient nues — plus de nappes, ni blanches ni grises, plus de couverts, plus de verres, plus rien. Les tables nues avaient cette nudité obscène des choses qu’on a toujours vues habillées — comme un roi sans couronne, comme un arbre sans feuilles, comme un musicien sans instrument. Les fenêtres donnaient sur la cour intérieure, et dans la cour les platanes étaient nus eux aussi, et leurs branches dessinaient contre le ciel crépusculaire un réseau de lignes noires qui ressemblait à une partition — une partition illisible, une partition de silence.

Motl s’assit dans son coin. Le coin du musicien. L’angle près du piano — le piano droit recouvert du châle de velours bordeaux, le piano sur lequel personne ne jouait et qui servait surtout de support au châle, le châle étant lui-même un ornement, un morceau de beauté gratuite que Kagan avait posé là parce qu’il croyait que la beauté gratuite était nécessaire, et peut-être avait-il raison.

Il sortit sa clarinette. Il assembla l’instrument. Le bec, le barillet, le corps, l’anche humectée.

Et il joua.

Il joua dans le restaurant vide du Bristol, pour personne. Pour les tables nues et les chaises vides et les fenêtres sombres et les platanes morts. Il joua une valse — la première valse qu’il avait jouée ici, dix mois plus tôt, quand Kagan l’avait embauché et que les officiers blancs buvaient du champagne et que les Grecs négociaient dans leur coin et que les femmes en robes démodées souriaient. La même valse. Les mêmes notes. Mais le restaurant était vide, et les notes montaient vers le plafond et n’avaient personne à toucher, et elles retombaient, et le silence les reprenait.

Puis il joua un air klezmer. Un freylekhs, comme celui du soir du poisson. Mais le freylekhs dans le restaurant vide n’avait pas la même joie — il avait quelque chose de spectral, de fantomatique, comme la musique d’un bal dont tous les danseurs sont partis et dont l’orchestre continue à jouer par erreur, ou par fidélité, ou parce qu’il ne sait pas s’arrêter.

Puis il joua la doina — la lamentation qu’il avait jouée pour Babel, dans l’arrière-salle du Fanconi. La doina monta dans le restaurant vide, lente, nue, et c’était comme si la clarinette pleurait, non pas sur Motl, non pas sur le Bristol, non pas sur Odessa, mais sur tout — sur le monde entier, sur toutes les villes qui avaient changé de mains, sur tous les hôtels qui avaient été confisqués, sur tous les lustres qu’on avait éteints, sur toutes les nappes qu’on avait retirées, sur toutes les musiques qu’on avait fait taire.

Il joua longtemps. Il ne sut pas combien de temps — dans le restaurant vide, le temps avait cessé de fonctionner, comme la montre de Verkhounine, comme les horloges d’un monde qui ne comptait plus les heures.

Quand il s’arrêta, il entendit un bruit. Un bruit léger, presque imperceptible. Un applaudissement.

Il se retourna.

Haïk Melikian était debout dans l’encadrement de la porte du restaurant. Le portier arménien, en uniforme, les boutons de cuivre brillants, les mains devant lui — il avait frappé ses mains l’une contre l’autre, une seule fois, un seul applaudissement, bref, sec, définitif, comme un point à la fin d’une phrase.

Ils se regardèrent. Le musicien et le portier. Le joueur de clarinette et le cireur de boutons. Deux hommes du Bristol, deux hommes de l’ombre, deux hommes qui avaient traversé la guerre civile depuis les coulisses et qui savaient, l’un comme l’autre, que les coulisses étaient le seul endroit d’où l’on voyait vraiment le spectacle.

Haïk ne dit rien. Haïk ne disait jamais rien. Mais son applaudissement avait dit ce que les mots ne pouvaient pas dire — que la musique avait été entendue, que quelqu’un était là, que le Bristol, même éteint, même confisqué, même vidé de son lustre et de ses nappes et de ses clients, n’était pas tout à fait mort tant que quelqu’un y jouait et que quelqu’un d’autre écoutait.

Motl rangea sa clarinette. Il traversa le hall. Haïk lui ouvrit la porte. La grande porte, la porte principale, celle qu’on ouvrait aux clients. Motl sortit dans la nuit.

La Pouchkinskaïa était silencieuse. Les réverbères à gaz jetaient des cercles de lumière jaune sur les trottoirs, et entre les cercles il y avait des zones d’ombre où la nuit d’Odessa était absolue, noire comme la mer qui lui avait donné son nom. Motl marcha. Il marcha dans la Pouchkinskaïa, puis dans la Deribassovskaya — déserte, les cafés fermés, les terrasses vides — et il descendit vers le port. Il ne savait pas pourquoi il allait au port. Les pieds savaient.

Le port était gelé. La glace couvrait l’eau entre les jetées, et les bateaux à quai étaient pris dans la glace, immobiles, leurs coques noires cerclées de blanc, comme des animaux piégés. La lune éclairait la scène d’une lumière froide, bleutée, et le port gelé avait cette beauté terrible des choses mortes — la beauté d’un paysage dont la vie s’est retirée mais dont la forme reste, intacte, comme un moulage.

Motl regarda la mer gelée. Au-delà de la glace, au-delà du port, au-delà de l’horizon, il y avait Constantinople, et au-delà de Constantinople il y avait l’Europe, et au-delà de l’Europe il y avait l’Atlantique, et au-delà de l’Atlantique il y avait l’Amérique, et quelque part en Amérique il y avait une plage, et sur cette plage un hôtel qu’on avait déplacé avec des locomotives et qui finirait par être démoli, mais ça, Motl ne le savait pas encore. Il ne savait pas que la trajectoire de sa vie le mènerait jusque-là, jusqu’à un banc sur une Boardwalk de Brooklyn, avec un bagel à la viande et une clarinette. Il ne savait rien de Brighton Beach. Il ne savait même pas que Brighton Beach existait.

Il savait seulement que la mer était gelée, que le Bristol était mort, que Pesach était parti, que Verkhounine avait disparu, que Babel écrivait quelque part dans la nuit d’Odessa, et que lui, Motl Zeitlin, clarinettiste de la Moldavanka, avait vingt ans et une montre en or qui ne marchait plus et un instrument qui marchait encore, et que c’était suffisant, et que c’était tout.

Il rentra à la Moldavanka. Dvora dormait. Lev dormait. Le samovar en argent dormait sous sa latte de plancher. Les épices de Fanny Roubinstein dormaient dans leurs bocaux. La cour du numéro 12 dormait.

Motl ne dormit pas. Il s’assit à la table de la cuisine, dans le noir, et il posa la clarinette devant lui, et il posa la montre de Verkhounine à côté de la clarinette, et il regarda ces deux objets — l’instrument et la montre, le temps et la musique — et il attendit le matin, parce que le matin viendrait, et qu’avec le matin viendrait la suite, quelle qu’elle soit.

Et la suite vint.

XIII

Odessa / la fuite, printemps 1920

Le départ ne fut pas un départ. Ce fut une succession de hasards, de portes qui s’ouvrent parce qu’une autre s’est fermée, de décisions prises par d’autres que l’on suit parce qu’on n’a pas de meilleure idée — ce fut, en somme, un départ picaresque, c’est-à-dire un départ sans héroïsme, sans plan, sans discours, un départ à la manière d’Odessa, où les choses les plus graves se font en biais, par la bande, avec un haussement d’épaules et un demi-sourire.

Tout commença par Grisha.

Grisha-la-Moustache, qui portait des caisses au port depuis la fermeture du Bristol, avait conservé cette qualité qui faisait de lui un survivant-né : la capacité de parler à tout le monde. Grisha parlait aux dockers, aux marins, aux contrebandiers, aux soldats, aux prostituées du port, aux chiens errants — Grisha aurait parlé aux mouettes si les mouettes avaient eu la patience de l’écouter. Et parmi les gens à qui Grisha parlait, il y avait un marin grec — un homme de l’équipage de Stavros Papadimitriou — qui lui dit, un matin de mars, que Stavros préparait un dernier voyage.

— Un dernier voyage vers où ? demanda Motl quand Grisha lui rapporta la nouvelle.

— Constantinople. Puis la Grèce. Puis on verra.

— On verra quoi ?

— On verra si on est encore vivants.

Le « on » était optimiste. Le marin grec n’avait pas inclus Motl et Grisha dans le voyage — il avait parlé de l’équipage de Stavros, des marchandises, des affaires du Grec. Mais Grisha avait cette capacité de s’inclure dans n’importe quelle entreprise par la seule force de sa présence — il suffisait qu’il soit là, qu’il se rende utile, qu’il porte une caisse ou tende une corde, et il devenait partie du projet, comme un clou qu’on enfonce dans un mur et qu’on ne peut plus retirer.

Motl alla voir Stavros.

Le Grec était dans un entrepôt du port — un bâtiment de pierre, au toit de tôle, qui sentait le goudron et le sel. Il était assis derrière une table couverte de cartes marines, et il mangeait du fromage — son fromage blanc, son fromage de chèvre, le même fromage qu’il mangeait au Bristol, avec la même lenteur, la même méthode, comme si le monde pouvait s’effondrer autour de lui tant que le fromage restait le même.

— Zeitlin, dit Stavros. Assieds-toi.

Motl s’assit.

— Tu veux partir, dit Stavros.

Ce n’était pas une question. Stavros ne posait jamais de questions dont il connaissait déjà la réponse.

— Oui, dit Motl.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il n’y a plus de musique.

Stavros le regarda. C’était un regard de Grec — un regard qui pesait les choses, qui les évaluait, qui cherchait derrière les mots le vrai motif, le motif caché, parce que pour un Grec, un homme qui dit la vérité est soit un fou soit un saint, et dans les deux cas il mérite qu’on l’écoute.

— Il n’y a plus de musique, répéta Stavros. C’est une bonne raison. C’est peut-être la seule bonne raison de quitter un endroit. Quand il n’y a plus de musique, il n’y a plus de raison de rester.

Il coupa un morceau de fromage et le poussa vers Motl. Motl mangea. Le fromage avait le même goût qu’avant — le sel, la chèvre, la Grèce — et ce goût, dans l’entrepôt du port, avait quelque chose de définitif, comme un dernier accord.

— Le bateau part dans trois jours, dit Stavros. Un cargo. On transporte des marchandises — du grain, du tabac, des choses qui n’ont pas besoin de savoir qu’elles traversent une frontière. Il y a de la place pour des passagers, mais pas des passagers officiels. Tu comprends.

Motl comprenait. Des passagers clandestins. Des gens qui partaient sans papiers, sans visa, sans autorisation — des gens qui s’effaçaient d’un pays pour apparaître dans un autre, comme des personnages qui changent de livre.

— Il faut des papiers, dit Stavros. Pas des vrais papiers — des papiers qui ressemblent à des vrais papiers. J’ai quelqu’un qui fait ça. Ça coûte de l’argent.

— Je n’ai pas d’argent.

— Tu as une montre en or.

Motl ne bougea pas. La montre de Verkhounine. La montre du capitaine, du dépôt, de la mère qui avait écrit À Sacha, pour que le temps lui soit clément. La montre qu’il portait dans sa poche depuis onze mois, dont le poids était devenu une partie de son corps, dont le silence — le silence de l’horloge arrêtée — était devenu une partie de son silence.

— Non, dit Motl.

— Non ?

— La montre ne se vend pas. La montre est un dépôt.

Stavros le regarda encore. Ce regard de Grec, cette évaluation. Puis quelque chose changea dans son visage — un adoucissement, un relâchement des muscles autour de la bouche, qui n’était pas un sourire mais qui en avait la forme.

— Un homme qui refuse de vendre une montre pour sauver sa vie est un homme intéressant, dit Stavros. Un homme inutile, mais intéressant.

Il se leva. Il alla vers un coffre dans le fond de l’entrepôt, l’ouvrit, en sortit une liasse de billets — des livres turques, pas des roubles — et il les posa sur la table.

— Je paie les papiers, dit-il. Et tu ne me dois rien.

— Pourquoi ?

— Parce que tu as joué de la clarinette dans les cuisines du Bristol un soir de janvier, et que ce soir-là, pour la première et la dernière fois de ma vie, j’ai eu envie de danser. Un Grec qui a envie de danser dans un hôtel russe au milieu d’une famine — ça vaut bien une paire de faux papiers.

Motl prit les billets. Il ne dit pas merci — à Odessa, entre les hommes qui se comprenaient, le merci était superflu, comme l’applaudissement de Haïk, comme le silence de Pesach, comme toutes les choses qui se disaient mieux en ne se disant pas.

Les trois jours qui suivirent furent les plus longs de sa vie.

Il fallait dire à Dvora. C’était la chose la plus difficile — plus difficile que les faux papiers, plus difficile que l’embarquement clandestin, plus difficile que tout ce qui viendrait après. Dire à une mère juive de la Moldavanka que son fils partait, qu’il partait sur un bateau, qu’il partait sans savoir où il allait, qu’il partait peut-être pour toujours.

Il le lui dit le soir, dans la cuisine, à la lueur de la bougie — il n’y avait plus d’électricité dans le quartier depuis des jours. Dvora écouta. Elle écouta sans l’interrompre, ce qui était si contraire à sa nature que le silence lui-même était un cri. Elle écouta, et quand Motl eut fini de parler, elle resta assise un moment, les mains posées à plat sur la table, et elle regarda ses mains, comme si les réponses se trouvaient dans les lignes de ses paumes.

Puis elle dit :

— Lev reste.

Ce n’était pas une question.

— Lev reste, confirma Motl. Il ne veut pas partir. Il dit que le port a besoin de bras.

— Le port a toujours besoin de bras. Les bras n’ont pas toujours besoin du port.

Elle se leva. Elle alla vers le placard — le placard où il n’y avait presque plus rien, quelques assiettes, un verre ébréché, des reliques d’une vie qui avait possédé des objets — et elle en sortit un paquet enveloppé dans un tissu. Elle posa le paquet sur la table et l’ouvrit.

C’était de la nourriture. Du pain — pas le pain de sciure, du vrai pain, Dieu sait d’où elle l’avait eu. Du fromage sec. Des pommes, petites, ridées, mais des pommes. Et un morceau de viande fumée, enveloppé dans du papier journal, qui sentait le poivre et le sel.

— Depuis quand tu caches ça ? demanda Motl.

— Depuis que je sais, dit Dvora.

— Tu savais ?

— Une mère sait toujours quand son fils va partir. Avant que le fils le sache lui-même.

Elle enveloppa la nourriture dans le tissu et le lui tendit. Motl prit le paquet. Il pesait peu. Il pesait le poids du monde.

— Prends ta clarinette, dit Dvora. Et ne joue pas de morceaux tristes sur le bateau. Joue des morceaux joyeux. Les marins n’aiment pas les morceaux tristes.

Ce fut tout. Pas d’embrassade — les embrassades de la Moldavanka étaient réservées aux noces et aux enterrements, et un départ n’était ni l’un ni l’autre, ou peut-être les deux. Dvora retourna à sa chaise. Motl prit le paquet, sa clarinette, et la montre du capitaine Verkhounine, et il sortit de l’appartement du numéro 12, rue Kolontaïevskaïa, et il descendit l’escalier, et il traversa la cour intérieure — la cour de Berl le cordonnier, de Fanny Roubinstein et de ses épices, la cour où il avait grandi, où il avait joué de la clarinette pour la première fois, où Zelman le Borgne lui avait dit « souffle » — et il sortit dans la rue.

La nuit de mars. Le froid encore, mais un froid différent de celui de janvier — un froid qui commençait à céder, un froid qui sentait le printemps sous la glace, les acacias qui bientôt fleuriraient, la mer qui bientôt dégèlerait. Motl marcha vers le port. Il ne se retourna pas. Non par courage — par incapacité. Se retourner aurait signifié regarder la Moldavanka une dernière fois, et regarder la Moldavanka une dernière fois aurait signifié ne pas pouvoir partir, et ne pas pouvoir partir aurait signifié rester, et rester aurait signifié mourir, pas tout de suite, pas demain, mais lentement, dans le froid, dans le silence, dans un monde sans musique.

Le bateau de Stavros était amarré au quai numéro sept. Un cargo de taille moyenne, à coque noire, dont le nom — Agios Nikolaos — était peint en lettres blanches sur la proue. Il y avait une activité discrète sur le pont — des hommes qui chargeaient des caisses, des voix basses, des lumières faibles. Grisha était déjà là, assis sur un bollard, sa moustache grisonnante visible même dans l’obscurité.

— Zeitlin, dit Grisha. Tu as de quoi manger ?

Motl montra le paquet de Dvora.

— Bien. Moi, j’ai de la vodka. Entre ton pain et ma vodka, on traversera la mer Noire.

Un marin grec les conduisit dans la cale. La cale sentait le grain, la toile mouillée et cette odeur métallique des entrailles des bateaux — une odeur de fer et de rouille et de mer, l’odeur de tout ce qui flotte et de tout ce qui risque de couler. On leur montra un espace entre les caisses — un espace juste assez grand pour deux hommes couchés, avec des couvertures de laine qui grattaient et un seau en fer-blanc dont la fonction était trop évidente pour être précisée.

L’Agios Nikolaos appareilla avant l’aube.

Motl entendit le moteur démarrer — un grondement sourd, profond, qui se transmettait par la coque et faisait vibrer les caisses de grain. Il sentit le bateau bouger — d’abord un mouvement lent, une glissade, puis un balancement quand la coque quitta la protection du port et rencontra la houle. La mer Noire. Ils étaient sur la mer Noire.

Il monta sur le pont. Personne ne l’en empêcha — Stavros avait dû donner des ordres. Il monta par l’échelle de cale, traversa le pont encombré de cordages et de caisses, et il alla à la poupe.

Odessa s’éloignait.

La ville était une ligne de lumières sur la côte — des lumières faibles, éparses, qui tremblotaient dans la brume du matin comme des bougies sur le point de s’éteindre. On distinguait la silhouette de l’Opéra, la masse sombre du port, et au-dessus, sur la falaise, l’escalier — l’escalier Potemkine, cette cascade de pierre qui descendait de la ville vers la mer, et dont les marches, à cette distance, dans cette lumière, n’étaient plus des marches mais une cicatrice claire sur le visage de la falaise.

Le boulevard Maritime courait le long de la côte, et quelque part le long de ce boulevard — Motl ne pouvait pas le voir, pas à cette distance, pas dans cette brume — se trouvait la Pouchkinskaïa, et au numéro 15 de la Pouchkinskaïa se trouvait le Bristol, et dans le Bristol éteint, le portier Haïk Melikian cirait peut-être ses boutons de cuivre, ou peut-être pas, peut-être que Haïk aussi était parti, peut-être que le Bristol était vide, peut-être que les boutons de cuivre ne brilleraient plus pour personne.

Et quelque part derrière le boulevard, derrière le centre-ville, derrière la Deribassovskaya et le café Fanconi et l’Opéra, se trouvait la Moldavanka, et dans la Moldavanka se trouvait la cour du numéro 12, et dans la cour se trouvait Dvora, qui à cette heure dormait peut-être, ou peut-être pas, peut-être qu’elle était debout à la fenêtre, regardant vers le port — mais non, on ne voyait pas le port depuis la fenêtre du numéro 12, on ne voyait que le mur d’en face et le linge des voisins, et pourtant Motl sentait le regard de sa mère dans son dos, un regard qui traversait les murs et les rues et le port et la mer, un regard de mère, c’est-à-dire un regard qui ne connaissait pas les obstacles.

Odessa s’éloignait. Les lumières pâlissaient. La ville se fondait dans la brume. Bientôt il n’y eut plus rien — rien que la mer, grise, plate, immense, et le ciel gris au-dessus, et la ligne d’horizon qui était la même dans toutes les directions, comme si le monde entier n’était qu’une surface d’eau sans bord, sans fin, sans mémoire.

Motl resta à la poupe jusqu’à ce qu’Odessa eût complètement disparu. Puis il resta encore, à regarder l’endroit où la ville avait été, comme on regarde l’endroit où un visage s’est trouvé après qu’il s’est détourné. L’eau recouvrit la trace d’Odessa. La mer Noire reprit sa place. Il n’y avait plus rien à voir.

Il descendit dans la cale. Il s’allongea entre les caisses de grain. Grisha dormait, la moustache agitée par le roulis. Motl posa la main sur l’étui à clarinette, l’autre main sur la montre de Verkhounine, et il ferma les yeux.

Le bateau tanguait. La mer le portait. La mer portait Motl Zeitlin vers Constantinople, puis vers Athènes, puis vers Marseille, puis vers New York, puis vers un quartier de Brooklyn dont il ne connaissait pas encore le nom, et ce voyage — ce voyage de cinquante ans, à travers les ports et les villes et les langues et les guerres — commençait ici, dans une cale de cargo, entre des sacs de grain et un ami moustachu, avec une clarinette et une montre et un paquet de nourriture préparé par une mère qui savait.

Et la mer Noire, derrière, se refermait comme un livre.

XIV

Brighton Beach, hiver 1973

Le jeune homme s’appelait David Levin, et il avait vingt-trois ans, et il portait un magnétophone.

C’était un de ces magnétophones à cassettes que les Américains promenaient partout en 1973 — un boîtier en plastique gris, avec deux bobines sous un couvercle transparent et un microphone incorporé qui captait tout, la voix, les bruits de fond, le vent, le grondement du métro aérien, les mouettes, les bruits de la rue, de sorte que les enregistrements de David Levin étaient moins des interviews que des paysages sonores, des portraits de lieux autant que de gens.

David Levin était étudiant à Columbia. Il préparait un mémoire — un travail de master en anthropologie, ou en sociologie, ou dans une de ces disciplines que les universités américaines avaient inventées pour donner un nom savant à la curiosité. Le sujet de son mémoire était : « Les communautés d’émigrés soviétiques à Brighton Beach : mémoire, identité et reconstruction culturelle. » C’était un beau titre. David Levin y croyait avec la ferveur des jeunes gens qui n’ont pas encore appris que les beaux titres ne garantissent pas les bonnes réponses.

Il était venu à Brighton Beach avec son magnétophone et un carnet de notes et une liste de questions préparées à l’avance — des questions méthodiques, bien formulées, du type : « Quand êtes-vous arrivé aux États-Unis ? » et « Quels éléments de votre culture d’origine avez-vous préservés ? » et « Comment décririez-vous votre sentiment d’appartenance à la communauté de Brighton Beach ? » Des questions de sociologue. Des questions qui attendaient des réponses rangées, classifiables, utilisables dans un chapitre de mémoire.

Il était tombé sur Motl par hasard. Ou plutôt, Mrs. Goldfarb, la bibliothécaire, l’avait envoyé vers Semion, et Semion l’avait envoyé vers Motl, en disant : « Si tu veux comprendre quelque chose, parle à Zeitlin. Si tu veux comprendre tout, ne parle à personne. »

David Levin trouva Motl sur la Boardwalk, un matin de mars — le mois de mars à Brighton Beach, quand l’hiver commence à desserrer son étau mais que le froid tient encore, que le ciel hésite entre le gris et le bleu, et que la Boardwalk est dans cet entre-deux qui n’est plus la désolation de janvier ni encore la foule de juillet.

— Mr. Zeitlin ?

Motl leva les yeux. Il vit un jeune homme grand, mince, avec des cheveux bruns bouclés et des lunettes rondes — des lunettes rondes, et Motl pensa à Babel, évidemment, parce que les lunettes rondes seraient toujours celles de Babel, et le jeune homme à lunettes qui posait des questions serait toujours un écho de l’autre jeune homme à lunettes qui avait posé des questions dans une arrière-salle du Fanconi, cinquante-quatre ans plus tôt.

— Oui, dit Motl.

— Je m’appelle David Levin. Je suis étudiant à Columbia. Je fais des recherches sur la communauté russe de Brighton Beach. Mrs. Goldfarb m’a donné votre nom. Est-ce que je pourrais vous poser quelques questions ?

— Asseyez-vous, dit Motl.

David s’assit sur le banc. Il posa le magnétophone entre eux, appuya sur le bouton d’enregistrement — un clic mécanique, suivi du ronronnement discret des bobines — et il ouvrit son carnet.

— Quand êtes-vous arrivé aux États-Unis ? demanda David.

— En 1923, dit Motl. Par Marseille. Sur un bateau qui transportait du vin et des olives et des gens qui n’avaient plus de pays.

— Et avant Marseille ?

— Athènes. Et avant Athènes, Constantinople. Et avant Constantinople, la mer Noire.

— Et avant la mer Noire ?

— Odessa.

David écrivit « Odessa » dans son carnet. Il l’écrivit avec le sérieux d’un homme qui note un fait, un point de données, un élément de sa recherche. Mais le mot « Odessa », dans la bouche de Motl et sous le crayon de David, n’avait pas le même poids. Pour David, c’était une ville sur une carte, un point d’origine, une variable. Pour Motl, c’était tout le reste.

— Parlez-moi d’Odessa, dit David.

Et Motl parla.

Il parla comme un picaresque — c’est-à-dire qu’il raconta des histoires, pas l’Histoire. Il ne raconta pas la guerre civile comme un historien l’aurait racontée — avec des dates, des causes, des conséquences, des analyses. Il raconta des scènes. Il raconta la noce chez les Brodsky — la mariée qui louchait et le boucher qui louchait — et David rit, et le rire fut enregistré par le magnétophone, et quelque part dans les archives de Columbia, si les archives existent encore, on peut entendre un jeune sociologue rire en écoutant un vieux clarinettiste raconter un mariage dans la Moldavanka.

Il raconta le Bristol. Il raconta le hall, le lustre, les nappes blanches, Kagan le gérant, le portier Haïk Melikian et ses boutons de cuivre. Il raconta les officiers blancs qui buvaient du champagne la veille du rembarquement, et le capitaine Verkhounine qui refusait de partir — « un imbécile noble, le meilleur type d’imbécile, le type qui sait qu’il est imbécile et qui continue quand même. » Il raconta Stavros Papadimitriou et son fromage grec et sa lenteur de contrebandier philosophe. Il raconta le chef Bogdan et ses jurons. Il raconta le soir du poisson — les caisses de rouget dans les cuisines, le festin, le freylekhs entre les casseroles.

Et il raconta Babel.

— J’ai rencontré Isaac Babel, dit Motl. Un soir, dans une arrière-salle du café Fanconi. En 1919. Il avait vingt-cinq ans. Il portait des lunettes rondes, comme vous.

David arrêta d’écrire. Il leva les yeux de son carnet.

— Vous avez rencontré Isaac Babel ?

— Oui.

— L’auteur des Récits d’Odessa ?

— Il ne les avait pas encore écrits. Mais il les portait déjà. On voyait les histoires dans ses yeux, derrière les lunettes. Il m’a écouté jouer de la clarinette et il m’a dit : « Je suis un ogre. Je mange tout ce que je vois. »

David le regarda avec cette expression particulière des jeunes gens confrontés à un récit qu’ils ne savent pas classer — est-ce vrai ? est-ce inventé ? est-ce un souvenir ou une légende ? — et cette incertitude était exactement là où Motl voulait le placer, parce que Motl avait appris, au fil de cinquante ans de récit et de mémoire, que la vérité n’est pas dans les faits mais dans la façon de les raconter, et qu’une histoire bien racontée est plus vraie qu’un fait mal rapporté.

— Vous avez des preuves ? demanda David. Des documents, des lettres, quelque chose qui confirme la rencontre ?

— Des preuves, répéta Motl. J’ai ma mémoire. Ma mémoire est ma preuve. Vous voulez une preuve plus forte qu’une mémoire de cinquante-quatre ans ?

— En termes académiques, oui. On a besoin de sources vérifiables.

— En termes académiques, dit Motl, personne n’a jamais existé. Parce que les preuves de l’existence sont toujours insuffisantes. Vous avez une preuve que vous existez, David Levin ?

David sourit. C’était un bon sourire — le sourire d’un jeune homme qui comprend qu’il est en train d’apprendre quelque chose que l’université ne lui a pas enseigné.

— Racontez-moi encore, dit David.

Motl raconta encore. Il raconta la fuite — le bateau de Stavros, les faux papiers, la cale entre les caisses de grain, Grisha-la-Moustache qui dormait pendant que la mer Noire se refermait derrière eux. Il raconta Constantinople — les minarets, les bazars, la chaleur, le café turc qui avait un goût de terre brûlée, et la clarinette qu’il sortait le soir sur le pont du bateau pour jouer face au Bosphore, et les marins grecs qui écoutaient en fumant. Il raconta Athènes — trois mois dans un quartier d’émigrés russes, à jouer dans un restaurant pour des Russes qui pleuraient en mangeant des mézés grecs. Il raconta Marseille — le Vieux-Port, les Arméniens et les Grecs et les Juifs de toute la Méditerranée qui se croisaient dans un chaos multilingue, et un hôtel — encore un hôtel, toujours un hôtel — un hôtel minable sur la Canebière où il avait dormi six semaines en attendant un visa. Et il raconta le bateau pour l’Amérique — un paquebot de la Fabre Line, le Patria, et la traversée de l’Atlantique, et le matin où il avait vu la statue de la Liberté émerger de la brume, et Ellis Island, et les questions des fonctionnaires de l’immigration — « Name ? Zeitlin. First name ? Motl. Country of origin ? » — et cette question, la question du pays d’origine, à laquelle il avait répondu « Russia » parce qu’on ne pouvait pas répondre « la Moldavanka, la cour du numéro 12, l’odeur des épices de Fanny Roubinstein. »

David enregistrait tout. Les bobines tournaient. Le magnétophone capturait la voix de Motl, et avec elle les bruits de la Boardwalk — le vent, les mouettes, le grondement lointain du métro — et Motl pensa que c’était exactement ce que Babel avait fait dans l’arrière-salle du Fanconi : écouter, prendre, emporter. David était un Babel avec un magnétophone, un Babel de l’université, un Babel sans le génie mais avec la même faim de récit, la même avidité de réel.

— Et Brighton Beach ? demanda David. Pourquoi Brighton Beach ?

— Parce que la mer, dit Motl.

— La mer ?

— La mer est la même couleur. L’Atlantique en hiver a la même couleur que la mer Noire en hiver. Gris. Pas le même gris — un gris un peu plus froid, un peu plus métallique — mais assez proche pour tromper la mémoire. Et quand la mémoire est trompée, elle est heureuse, pendant un instant, avant de comprendre, et cet instant de bonheur trompé est peut-être la seule chose que l’exil peut offrir.

David ne dit rien. Les bobines tournaient. Le magnétophone enregistrait le silence — ce silence de Brighton Beach entre deux phrases, entre deux trains, entre deux vagues, qui n’est pas une absence de bruit mais une respiration, une pause du monde.

— Et votre clarinette ? demanda David. Vous jouez encore ?

— Je joue, dit Motl. Pas souvent. Pas pour des clients. Pas pour un orchestre. Je joue ici, parfois, sur la Boardwalk. Je joue pour la mer. La mer ne paie pas, mais elle ne critique pas non plus. C’est un public parfait.

— Jouez-vous les mêmes morceaux qu’à Odessa ?

— Il n’existe pas de mêmes morceaux. Un morceau joué à Odessa en 1919 et le même morceau joué à Brighton Beach en 1973 ne sont pas le même morceau. La mélodie est la même. Les notes sont les mêmes. Mais les oreilles ont changé, et les doigts ont changé, et la mer a changé, et tout ce qui entoure le morceau a changé, de sorte que le morceau lui-même a changé, même s’il ne le sait pas.

David éteignit le magnétophone. Il referma son carnet. Il resta assis sur le banc un moment, à côté de Motl, face à la mer, et ils ne dirent rien, et le silence entre eux n’était pas gêné — c’était le silence de deux hommes qui regardent la même eau et qui y voient des choses différentes.

— Mr. Zeitlin, dit David.

— Oui.

— Est-ce que tout ce que vous m’avez raconté est vrai ?

Motl réfléchit. C’était une bonne question — la meilleure question, peut-être, de toute l’interview, et elle venait à la fin, après que le magnétophone était éteint, ce qui était peut-être la raison pour laquelle elle était bonne.

— Tout est vrai, dit Motl. Et rien n’est vrai. Tout ce que je vous ai raconté est arrivé. Mais la façon dont je l’ai raconté — les mots, l’ordre, les détails que j’ai choisis et ceux que j’ai laissés — ça, c’est inventé. La mémoire invente toujours. Elle ne ment pas — elle invente. Elle prend ce qui s’est passé et elle le recompose, elle le réarrange, elle lui donne une forme qu’il n’avait pas, une logique qu’il n’avait pas, une beauté qu’il n’avait pas. Et cette forme, cette logique, cette beauté, c’est peut-être plus vrai que ce qui s’est passé, parce que c’est ce que la mémoire a décidé de garder.

David hocha la tête. Il ne comprit peut-être pas — il avait vingt-trois ans, et à vingt-trois ans on ne comprend pas que la mémoire invente, parce qu’on n’a pas encore assez de mémoire pour le savoir. Mais il eut l’intelligence de ne pas discuter.

Il tendit la main. Motl la serra. La main de David était chaude, ferme, jeune — une main qui n’avait pas connu le froid de l’hiver 1920, qui n’avait pas tenu de clarinette dans une cuisine de palace pendant une famine, qui n’avait pas serré un morceau de pain volé dans la poche d’un pantalon — et cette main, par sa chaleur même, par sa jeunesse même, était la preuve que le monde continuait, que de nouvelles mains se tendaient, que l’histoire ne s’arrêtait pas avec ceux qui l’avaient vécue.

David Levin s’en alla. Il remonta la Boardwalk, le magnétophone sous le bras, le carnet dans la poche. Motl le regarda partir — la silhouette mince, le pas rapide, l’élan — et il pensa à Babel, une dernière fois, et il pensa que les voleurs d’histoires se ressemblaient tous, quelle que soit l’époque, quel que soit l’instrument — un carnet, un magnétophone, une paire de lunettes rondes — et que lui, Motl Zeitlin, était condamné à être volé, encore et encore, parce qu’il était un homme à histoires, un homme dont la vie était faite de matière racontable, et que cette matière attirerait toujours les ogres.

Les mouettes crièrent. La mer frappa le sable. Le métro gronda au loin.

Motl ouvrit l’étui à clarinette. Il assembla l’instrument. Et il joua — pas pour David, pas pour Semion, pas pour la mer — pour l’air, pour les planches, pour l’hôtel mort sous ses pieds, pour le Bristol vivant dans sa mémoire, pour Dvora et Lev et Pesach et Grisha et Verkhounine et Haïk et Kagan et Bogdan et Stavros et Babel, pour tous les disparus et tous les survivants, pour tout ce qui avait été et tout ce qui ne serait plus.

Il joua, et les mouettes ne s’envolèrent pas.

XV

Brighton Beach, hiver 1973

La neige commença à tomber un vendredi soir.

Elle tomba d’abord doucement, en flocons larges, lents, qui descendaient entre les poutrelles du métro aérien comme des visiteurs égarés dans une cathédrale de fer. Puis elle s’épaissit, se resserra, et Brighton Beach Avenue disparut sous un voile blanc qui effaçait les contours, adoucissait les arêtes, recouvrait les lettres cyrilliques des enseignes et les poubelles et les voitures garées et les bouches d’incendie d’une même couche silencieuse et indifférente. La neige ne faisait pas de distinction. Elle tombait sur les commerces russes et sur les immeubles américains, sur les synagogues et sur les stations de métro, sur le pressing coréen et sur la librairie de la mer Noire, et elle donnait à l’avenue, pour quelques heures, une beauté qui n’appartenait ni à Brooklyn ni à Odessa mais à un endroit entre les deux, un endroit qui n’existait que sous la neige.

Motl marchait dans la neige.

Il marchait sans but, ou avec un but qui n’avait pas de nom — ce besoin de sortir, de marcher, de sentir le froid sur le visage, qui le prenait certains soirs, et qui était peut-être le souvenir d’une habitude odessite, parce qu’à Odessa on marchait, on marchait toujours, on marchait dans la Deribassovskaya et sur le boulevard Maritime et dans les rues de la Moldavanka, la marche étant la forme naturelle de la pensée pour un Odessite, et un Odessite qui ne marchait pas était un Odessite qui ne pensait pas.

Ses pas ne faisaient presque aucun bruit dans la neige fraîche. L’avenue était déserte. Les commerces avaient fermé tôt. Le métro passait au-dessus avec un bruit étouffé par la neige — le grondement était le même, mais la neige l’enveloppait, le capitonnait, lui retirait ses arêtes métalliques, et le résultat était un son plus doux, plus rond, presque musical, comme si le train jouait une note basse dans un orchestre de silence.

Motl entra dans la librairie de la mer Noire.

La clochette tinta. Semion était là — Semion était toujours là, Semion était un élément constitutif de la librairie au même titre que les étagères et les livres, et son absence eût été aussi impensable que l’absence du plafond. Il lisait, assis derrière son comptoir, dans un cercle de lumière jaune projeté par une lampe de bureau dont l’abat-jour était vert et qui donnait à son visage une teinte sous-marine.

— Il neige, dit Motl.

— Je sais. Je ne suis pas aveugle. Même à travers une vitrine couverte de livres, je vois la neige.

— Ça ressemble à Odessa.

— Ça ressemble à de la neige, dit Semion. La neige ressemble toujours à de la neige. C’est le seul élément honnête — elle ne prétend pas être autre chose que ce qu’elle est.

Motl s’assit dans le fauteuil. Il sortit de sa poche la montre du capitaine Verkhounine.

Semion leva les yeux de son livre. Il vit la montre — le boîtier en or, les feuilles d’acacia ciselées, la chaîne qui pendait entre les doigts de Motl comme un fil de métal précieux. Il avait déjà vu la montre — Motl la lui avait montrée une ou deux fois — mais ce soir il la regardait différemment, avec une attention plus soutenue, comme s’il voyait non pas l’objet mais ce que l’objet contenait.

— La montre de l’officier, dit Semion.

— La montre du capitaine Alexandre Verkhounine, du régiment Drozdovski de l’armée des Volontaires. Disparu à Odessa en février 1920.

— Toujours arrêtée ?

— Toujours. Depuis avril 1919.

Motl ouvrit le boîtier. Le cadran, les chiffres romains, les aiguilles figées — figées sur trois heures douze, une heure qui ne signifiait rien, ou qui signifiait tout, parce que trois heures douze était le moment exact où le temps avait cessé de couler pour cette montre, et ce moment, quoi qu’il représentât — un choc, un oubli, un abandon — était devenu éternel par son arrêt même.

Il retourna le boîtier. L’inscription.

À Sacha, pour que le temps lui soit clément. Maman.

— Tu portes ça depuis cinquante-quatre ans, dit Semion.

— Oui.

— Pourquoi ?

C’était la première fois que Semion posait cette question. Il avait accepté la montre comme il acceptait toutes les excentricités de Motl — avec un haussement d’épaules et un nettoyage de lunettes — mais ce soir, dans la neige, dans la lumière verte de la lampe, il demandait pourquoi.

— Parce que c’est un dépôt, dit Motl. Verkhounine m’a dit : « Gardez-la pour moi. Si je reviens, vous me la rendez. » Il n’est pas revenu. Mais le dépôt continue.

— Un dépôt sans propriétaire est un héritage.

— Non. Un héritage suppose que le propriétaire est mort. Le dépôt suppose qu’il peut revenir. Tant que je ne sais pas que Verkhounine est mort — tant que je ne l’ai pas vu de mes yeux, tant que personne ne me l’a prouvé — le dépôt continue. La montre l’attend.

— Une montre arrêtée qui attend un homme disparu. C’est une belle définition de l’exil.

Motl referma le boîtier. Il remit la montre dans sa poche. Le poids familier, l’empreinte dans le tissu.

— J’ai quelque chose à te montrer, dit Semion.

Il se leva — ce qui était un événement, Semion se levait rarement, Semion considérait la position assise comme l’état naturel du libraire et la position debout comme une concession aux nécessités biologiques. Il se dirigea vers le fond de la boutique, vers un recoin que Motl ne fréquentait pas — le recoin des arrivages récents, les cartons de livres qui arrivaient par des voies obscures depuis l’Union soviétique, achetés à des marins, à des émigrés, à des voyageurs, à des diplomates, à quiconque pouvait faire sortir un livre de derrière le rideau de fer.

Il revint avec un volume.

C’était un petit livre, format poche, couverture cartonnée bleu foncé, avec le titre en lettres dorées : Одесские рассказы. Les Récits d’Odessa. Édition de 1931, imprimée à Moscou, chez Gosizdat — l’éditeur d’État, à l’époque où Babel était encore publié, encore lu, encore vivant.

— Ouvre-le, dit Semion.

Motl ouvrit le livre. La page de garde. Et sur la page de garde, à l’encre noire, d’une écriture petite, serrée, penchée vers la droite — une écriture de myope, une écriture d’homme qui regarde les mots de très près — une dédicace :

Для Н.Ф. — с дружбой и с одесской любовью. И. Бабель.

Pour N.F. — avec amitié et amour odessite. I. Babel.

Motl ne bougea pas. Il regarda la dédicace. Il regarda les lettres — les lettres de Babel, l’écriture de Babel, la main de Babel — cette main qui avait pris ses histoires dans l’arrière-salle du Fanconi, cette main qui avait tenu un carnet et un crayon et qui avait transformé la Moldavanka en littérature. Cette main qui avait été arrêtée par le NKVD, cette main dont on ne savait pas ce qu’elle était devenue, dans quelle fosse, dans quel oubli.

L’écriture de Babel sur une page. L’écriture de la mère de Verkhounine sur un boîtier de montre. Deux inscriptions, deux mains disparues, deux messages venus d’un monde englouti, et Motl les tenait, les deux, dans la même soirée, dans la même librairie, sous la même neige, comme si le hasard — mais le hasard n’existait pas, Dvora l’avait toujours dit, il n’y avait pas de hasard, il n’y avait que des rendez-vous que Dieu donnait sans prévenir.

— Où as-tu trouvé ça ? murmura Motl.

— Dans un carton arrivé la semaine dernière. De Leningrad, par un marin de la Baltique. Il y avait vingt livres dans le carton. Celui-ci était au fond.

— N.F. Qui est N.F. ?

— Je ne sais pas. Nathalie quelque chose. Nadejda quelque chose. Quelqu’un à qui Babel a donné un livre avec amitié et amour odessite. Quelqu’un qui l’a gardé, ou qui l’a perdu, ou qui l’a vendu, ou qui est mort, et le livre a voyagé sans elle, de main en main, d’étagère en étagère, de pays en pays, jusqu’à un carton, jusqu’à un marin, jusqu’à Brighton Beach, jusqu’à cette librairie sous le métro aérien.

Motl tourna les pages. Les mêmes mots que dans l’édition de 1957 qu’il connaissait par cœur — les mêmes histoires, les mêmes personnages, Benia Krik, la Moldavanka, les noces, les bandits. Mais cette édition-ci avait quelque chose de plus — elle avait été touchée par Babel, elle avait été tenue dans ses mains, elle portait son encre, et cette présence physique — la trace de la main sur la page — donnait aux mots une densité qu’ils n’avaient pas dans l’édition impersonnelle, comme si les lettres étaient imprimées non pas à l’encre mais au sang.

— Combien ? demanda Motl.

— Rien, dit Semion.

— Semion.

— Rien, je te dis. Un livre de Babel avec une dédicace de Babel n’a pas de prix. On ne vend pas ce qui n’a pas de prix. On le donne. Et on le donne à quelqu’un qui l’a mérité, et tu l’as mérité, Zeitlin, parce que tu es le seul homme que je connais qui a joué de la clarinette pour Isaac Babel dans une arrière-salle d’Odessa, et même si je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je suis sûr que ça devrait l’être, et les choses qui devraient être vraies sont plus importantes que les choses qui le sont.

Motl prit le livre. Il le serra contre lui, pas fort, pas comme on serre un objet précieux — doucement, comme on tient un oiseau, avec cette pression minimale qui dit : je te tiens mais je ne t’emprisonne pas.

Dehors, la neige continuait. À travers la vitrine couverte de livres, on voyait les flocons tomber dans la lumière des réverbères, et chaque flocon avait l’air d’une note — une note blanche, silencieuse, qui tombait dans la partition de la nuit et qui fondrait au matin sans avoir été jouée.

Motl sortit de la librairie. La neige lui tomba sur les épaules, sur le chapeau, sur l’étui à clarinette. Il tenait le livre de Babel contre sa poitrine, sous le pardessus, là où la chaleur du corps le protégerait du froid.

Il marcha dans Brighton Beach Avenue. La neige avait tout recouvert. Les enseignes cyrilliques étaient à moitié effacées. Les piliers du métro aérien étaient blancs. Les trottoirs n’existaient plus — il n’y avait plus qu’une surface blanche, continue, indifférenciée, sur laquelle les pas de Motl laissaient des empreintes profondes, régulières, les seules empreintes dans la rue déserte, comme si la neige avait effacé tous les marcheurs sauf lui, tous les passants sauf le dernier, et que Motl était le dernier homme à marcher dans Brighton Beach, le dernier homme à marcher n’importe où, le dernier homme.

Il s’arrêta. Il regarda derrière lui. Ses empreintes dans la neige. Une ligne de pas, nette, précise, qui partait de la librairie et qui menait jusqu’à lui. Une ligne de vie. Un chemin tracé dans le blanc.

Dans sa poche droite, la montre de Verkhounine. Contre sa poitrine, le livre de Babel. Sur son épaule, la clarinette. Trois objets. Trois fragments d’un monde disparu. Une montre arrêtée, un livre dédicacé, un instrument de musique. Le temps, les mots, le son. Tout ce qui restait d’Odessa tenait dans un corps de soixante-treize ans marchant seul dans la neige de Brooklyn.

Il reprit sa marche. Ses pas craquaient dans la neige fraîche. Le métro ne passait plus à cette heure. Le silence était total — un silence de neige, un silence épais, ouaté, qui n’avait rien à voir avec le silence de la peur ni avec le silence de la mort, mais qui était le silence de la suspension, le silence du monde qui reprend son souffle avant de continuer.

Motl rentra chez lui. Il monta les escaliers. Il entra dans l’appartement 4B. Il posa la clarinette au pied du lit. Il posa la montre sur la table de nuit. Et il posa le livre de Babel sur l’étagère du salon, à côté de l’édition de 1957, à côté des autres livres russes, à côté de la carte postale d’Odessa et du calendrier périmé et de la photocopie du Brighton Beach Hotel.

Puis il s’assit dans le fauteuil couleur de fatigue, et il regarda par la fenêtre, et entre les deux immeubles, dans le triangle d’océan, il vit la neige tomber sur la mer, et la neige et la mer se confondaient, le blanc et le gris, le ciel et l’eau, et pendant un instant il n’y eut plus de frontière entre rien — plus de frontière entre la terre et la mer, plus de frontière entre Brooklyn et Odessa, plus de frontière entre maintenant et autrefois — et dans cet instant sans frontière, Motl Zeitlin fut, pour la première et peut-être la dernière fois depuis cinquante-trois ans, chez lui.

XVI

Brighton Beach / Odessa

L’été vint.

Il vint comme il venait chaque année à Brighton Beach — d’un coup, sans transition, comme si quelqu’un avait tourné un interrupteur et remplacé le gris par le bleu, le froid par la chaleur, le silence par le bruit. Un jour c’était l’hiver, les planches désertes, les mouettes seules, le triangle d’océan vu de la fenêtre du 4B d’un gris de plomb — et le lendemain, ou presque, c’était juillet, et la Boardwalk explosait.

Les gens. Des milliers de gens. Des familles russes avec des paniers de nourriture si chargés qu’on aurait dit des déménagements — des pastèques, des bouteilles de kvas, des pirojki enveloppés dans du papier journal, des sacs de graines de tournesol, des thermos, des couvertures, des transistors qui crachaient de la musique russe. Des familles américaines en maillots de bain et tongs, avec des glacières et des parasols. Des enfants qui couraient entre les jambes des adultes avec cette énergie déraisonnable des enfants d’été, cette conviction que le monde a été créé pour qu’ils courent dedans. Des vieux qui marchaient lentement, deux par deux, bras dessus bras dessous, avec des chapeaux à large bord et des lunettes de soleil, et qui s’arrêtaient tous les dix mètres pour commenter quelque chose — la mer, la chaleur, le prix des glaces, l’état du monde, n’importe quoi, parce que commenter était leur raison d’être, leur façon de rester en prise avec le vivant.

Et les odeurs. Les odeurs de l’été de Brighton Beach — la friture des stands de Coney Island qui dérivait vers l’est avec le vent, cette odeur de graisse chaude et de sucre brûlé qui portait en elle toute l’histoire des fêtes foraines américaines. Les chachlyki — les brochettes de viande — qui grillaient sur des barbecues improvisés près de la plage, et dont la fumée montait droit dans l’air immobile. Les bagels d’Arkadi, qui en été ajoutait à son comptoir des boissons fraîches et du kvas maison. Les cornichons à l’aneth que quelqu’un sortait d’un bocal sur une couverture de plage. L’odeur du sel et du sable chaud et de la crème solaire et de la sueur et de cette combinaison indéfinissable qui est l’odeur de la foule humaine en été — une odeur animale, joyeuse, vivante.

Motl observait.

Il observait depuis son banc — le banc entre les deux lampadaires, son banc, le banc au-dessus de l’hôtel mort — et l’été transformait tout. La Boardwalk qui en hiver était un lieu de solitude et de méditation devenait en été un théâtre, un cirque, un marché, un bal. Les planches qui grinçaient sous les pas d’un seul homme grinçaient maintenant sous les pas de milliers, et ce grincement collectif avait une qualité musicale, un rythme, une pulsation, comme le battement d’un cœur immense.

Il avait apporté sa clarinette. Non pas dans l’étui — l’étui était resté à l’appartement — mais à la main, assemblée, prête. Il ne savait pas pourquoi. Il ne savait pas pourquoi ce soir-là plutôt qu’un autre. Quelque chose dans l’air, peut-être. Quelque chose dans la lumière — cette lumière de fin d’après-midi d’été qui est la plus belle lumière du monde, partout dans le monde, une lumière dorée, oblique, qui rase les surfaces et qui donne à chaque chose une ombre longue et un contour net, une lumière qui dit que le jour va finir et que sa fin est sa beauté.

Il était sept heures du soir. Le soleil descendait derrière Coney Island, derrière la grande roue qui tournait lentement avec ses nacelles colorées, et la lumière passait à travers la structure de la grande roue et projetait sur la Boardwalk des ombres mouvantes, tournantes, comme les aiguilles d’une horloge géante. La mer était d’un bleu sombre — pas le gris de l’hiver, pas le bleu clair des cartes postales, mais un bleu profond, vivant, un bleu qui avait de la substance, de la densité, un bleu qu’on aurait pu toucher.

Motl porta la clarinette à ses lèvres.

Il ne joua pas tout de suite. Il resta un moment avec l’anche contre la lèvre, le bois de l’instrument chaud entre ses doigts — chauffé par le soleil, par la paume, par la journée — et il regarda la mer, et la mer le regarda, et quelque chose passa entre eux, un accord, un pacte, comme celui que le musicien passe avec la salle avant de jouer — le silence qui précède le son, ce silence qui est déjà de la musique.

Puis il joua.

Il commença par une valse. La valse du Bristol — la première valse qu’il avait jouée au restaurant de l’hôtel, en avril 1919, quand les nappes étaient blanches et le lustre brillait et les officiers blancs buvaient du champagne. La valse de Strauss montait dans l’air de Brighton Beach, et elle était étrange ici, déplacée, comme un bijou dans un marché aux puces, comme un mot français dans une phrase russe — et pourtant elle était juste, parce que la Boardwalk était construite sur un hôtel qui avait connu des valses, et les valses revenaient, un demi-siècle plus tard, portées par une clarinette d’Odessa.

Des gens s’arrêtèrent. Pas beaucoup — quelques-uns. Un couple de vieux qui marchait lentement s’arrêta, et la femme posa la main sur le bras de l’homme, et ils écoutèrent. Un enfant qui courait s’arrêta net, figé par le son, comme les animaux se figent quand un bruit inconnu traverse la forêt. Une jeune femme en robe d’été, assise sur la rambarde, tourna la tête.

Motl joua la valse. Et pendant qu’il jouait, quelque chose se produisit — quelque chose qu’il n’avait pas prévu, qu’il n’avait pas cherché, quelque chose qui arriva de l’intérieur de la musique, ou de l’intérieur de sa mémoire, ou de l’intérieur de l’air lui-même.

Le Bristol revint.

Pas comme un souvenir — les souvenirs, Motl les connaissait, il vivait avec eux depuis cinquante-trois ans, il savait leur poids, leur forme, leur odeur. Non. Le Bristol revint comme une présence. Comme si le bâtiment de la Pouchkinskaïa, avec son hall et son lustre et son escalier monumental, se superposait à la Boardwalk de Brighton Beach, se posait dessus, transparence sur transparence, et les deux lieux coexistaient dans le même espace, dans le même air, dans la même lumière — le marbre du hall et les planches de la Boardwalk, les pendeloques de cristal et les ampoules des lampadaires, les nappes blanches et les couvertures de plage, les officiers blancs et les baigneurs, tout cela ensemble, mêlé, fondu, comme deux photographies posées l’une sur l’autre, deux négatifs superposés qui forment une troisième image — une image impossible, une image qui n’existe que dans la musique.

Motl jouait, et le Bristol était là. Le portier Haïk Melikian se tenait à la porte — mais la porte était celle de la Boardwalk, et Haïk ouvrait la porte sur l’Atlantique. Kagan vérifiait les nappes — mais les nappes recouvraient le sable. Bogdan jurait dans les cuisines — mais les cuisines étaient sous les planches, dans le ventre de l’hôtel mort, et ses jurons montaient entre les interstices du bois comme de la vapeur. Et Verkhounine était assis dans un fauteuil de cuir — mais le fauteuil était un banc de la Boardwalk, et Verkhounine lisait un journal qui avait cinquante-quatre ans de retard.

La valse se transforma. Elle glissa — sans rupture, sans arrêt, comme une rivière qui change de cours — vers un air klezmer. Le freylekhs du soir du poisson. L’air de fête, l’air de noce, l’air de la Moldavanka. Et la Moldavanka revint aussi — les cours intérieures, les balcons en fer forgé, le linge qui sèche comme des drapeaux, les cris de Dvora à la fenêtre, les épices de Fanny Roubinstein, le marteau de Berl le cordonnier, le rire de Grisha-la-Moustache, le silence de Pesach — tout cela dans la musique, tout cela dans l’air de Brighton Beach, porté par la clarinette, porté par le souffle de Motl qui était le même souffle qu’en 1919, le même air qui entrait dans ses poumons et ressortait transformé en son.

Plus de gens s’arrêtèrent. Un cercle se forma — pas un cercle organisé, pas un public, mais un attroupement naturel, organique, comme les gens se rassemblent autour d’un feu ou d’un accident ou d’une beauté inattendue. Il y avait des Russes qui reconnaissaient le klezmer et dont les yeux se mouillaient sans qu’ils sachent pourquoi. Il y avait des Américains qui ne reconnaissaient rien mais qui sentaient quelque chose — cette qualité de la musique klezmer qui touche au-delà de la culture, au-delà de la langue, parce qu’elle parle directement au ventre, au cœur, à l’endroit du corps où se loge le chagrin. Il y avait des enfants qui dansaient — pas une danse apprise, une danse inventée, leurs corps bougeant comme les corps des enfants bougent quand la musique les attrape, avec cette liberté absolue qui est le privilège de ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont mortels.

Puis le freylekhs se transforma. Il ralentit. Il descendit. La musique passa du majeur au mineur, de la joie à la lamentation, du rire aux larmes — pas des larmes de tristesse, des larmes de cette émotion qui n’a pas de nom et qui est le mélange de tout, la joie et le chagrin, le souvenir et l’oubli, la présence et l’absence.

La doina. La lamentation qu’il avait jouée pour Babel.

La doina monta dans l’air de Brighton Beach, lente, nue, sans ornement, juste le souffle et le bois et le cri de l’anche — un cri de bête, un cri d’enfant, un cri de vent sur la mer — et la Boardwalk devint le boulevard Maritime, et l’Atlantique devint la mer Noire, et le soleil de Coney Island devint le soleil d’Odessa, et les deux villes furent une seule ville, et les deux mers furent une seule mer, et les deux hôtels — le Bristol debout et le Brighton couché sous les planches — furent un seul hôtel, immense, impossible, un hôtel fait de mémoire et de bois et de marbre et de musique, un hôtel qui contenait tous les hôtels du monde, toutes les chambres où les hommes avaient dormi en transit, toutes les salles où ils avaient mangé en exil, tous les halls où ils avaient attendu sans savoir ce qu’ils attendaient.

Motl jouait les yeux fermés. Comme Pesach. Pour la première fois de sa vie, comme Pesach. Les yeux fermés parce que les yeux n’étaient plus nécessaires — parce que ce qu’il voyait n’était pas devant lui mais à l’intérieur, derrière les paupières, dans le noir rouge du sang et de la lumière filtrée, et ce qu’il voyait là était plus réel que la Boardwalk, plus réel que la mer, plus réel que le soleil — c’était Odessa, toute l’Odessa, la Moldavanka et le Bristol et Privoz et la Deribassovskaya et le port et les bateaux et les acacias en fleur et la lumière de la mer Noire en été qui est une lumière qu’aucune autre mer ne connaît, une lumière blanche et chaude et vivante, une lumière qui a une odeur, une lumière qui a un goût, la lumière d’Odessa.

La doina finit. Le son se retira. Comme une vague qui recule. Comme une marée qui descend. Le dernier souffle dans l’anche, la dernière vibration du bois, et puis le silence.

Motl ouvrit les yeux.

Il était sur la Boardwalk de Brighton Beach. Le soleil se couchait derrière Coney Island. La mer était d’un bleu sombre qui virait au violet. Les gens autour de lui — le cercle, l’attroupement — étaient immobiles. Personne ne parlait. Personne n’applaudissait. Le silence durait, se prolongeait, et dans ce silence il y avait tout ce que la musique avait dit et tout ce que la musique ne pouvait pas dire, et ce silence était peut-être le plus beau son que Motl eût jamais entendu.

Puis quelqu’un applaudit. Un seul applaudissement, bref, sec, comme celui de Haïk Melikian dans le restaurant vide du Bristol. Motl chercha des yeux la source du son. C’était un vieil homme — un vieil homme qu’il ne connaissait pas, un vieil homme à la peau tannée par le soleil, avec des mains larges comme des pelles, des mains de marin ou de docker ou de contrebandier, et cet homme applaudissait une seule fois, les mains frappées l’une contre l’autre avec une force sèche, et Motl ne le connaissait pas, non, il ne le connaissait pas, mais il aurait pu le connaître, il aurait pu être n’importe qui — un Grec du port, un portier arménien, un officier blanc, un fantôme.

L’homme sourit. Puis il se détourna. Et il disparut dans la foule de la Boardwalk, comme tous les personnages disparaissent quand l’histoire est finie.

Les gens se dispersèrent. Les enfants reprirent leur course. Les vieux reprirent leur marche. La Boardwalk redevint la Boardwalk — les planches, les lampadaires, les stands de hot-dogs, les cris de Coney Island au loin, la grande roue qui tournait, la vie ordinaire, la vie américaine, la vie de Brighton Beach en été.

Motl resta sur son banc. La clarinette sur les genoux. Le soleil avait presque disparu — il ne restait qu’une ligne de lumière orange sur l’horizon, une ligne qui s’amincissait, qui rétrécissait, qui finirait par s’éteindre. Dans sa poche droite, la montre de Verkhounine. Contre sa poitrine, sous la chemise, le fantôme du livre de Babel resté à l’appartement mais dont la présence ne le quittait jamais, comme la présence de Dvora ne l’avait jamais quitté, comme la présence d’Odessa ne l’avait jamais quitté.

La mer changea de couleur. Le bleu vira au gris. Le gris vira au noir. La nuit vint.

Et Motl Zeitlin, soixante-treize ans, clarinettiste de la Moldavanka et de Brighton Beach, resta assis sur un banc au-dessus d’un hôtel mort, face à la mauvaise mer, avec la bonne musique, et il ne bougea pas, et il ne joua plus, et il écouta la mer, et la mer disait ce que les mers disent toujours aux hommes qui les écoutent assez longtemps — elle disait que tout passe, que rien ne dure, que les hôtels s’effondrent et que les villes changent de nom et que les empires tombent, mais que la vague revient, toujours, toujours la vague revient, et que cette répétition — ce retour éternel de l’eau sur le sable, ce mouvement qui est le même depuis le premier jour du monde — est la seule promesse que la terre tient, la seule fidélité qui ne trahit pas.

La vague revint. Et revint. Et revint.

Motl ferma les yeux.

Épilogue

La Boardwalk au petit matin. Les planches encore humides de la nuit. L’odeur du sel, du bois mouillé, de cette heure qui n’appartient à personne — trop tôt pour les promeneurs, trop tard pour les étoiles.

Sur un banc, entre deux lampadaires, face à la mer, un étui à clarinette.

L’étui est fermé. Le cuir est usé, lisse, patiné par des décennies de mains et de poches et de bancs et de cales de bateaux. Les fermoirs sont en laiton. Ils ne brillent plus.

À l’intérieur de l’étui — on ne le voit pas, mais on le sait — une clarinette. Et dans la clarinette — on ne le voit pas, mais on le sait — tout l’air qui a été soufflé, toutes les notes qui ont été jouées, toutes les noces et tous les adieux et toutes les nuits dans tous les hôtels du monde.

La mer est grise. La mer est toujours grise à cette heure.

On ne sait pas quelle mer.


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