La ville creuse — Chapitres 1 à 4

La ville creuse

La ville creuse

Chapitres 1 à 4

Chapitre 1 — L’hôtel neuf

Ce que je me rappelle d’abord, c’est la lumière.

Pas celle de maintenant — cette lumière de septembre 1970, jaune et sale, qui passe à travers les rideaux arrachés et les vitres soufflées par les tirs de mortier. Non. La lumière de mars 1963. Une lumière d’Amman au printemps, blanche, presque violente, qui tombait sur les marbres neufs du hall d’entrée comme si Dieu lui-même avait voulu inspecter nos finitions. Tout brillait. Les cuivres des rampes, les dalles de calcaire du lobby, les boutons dorés de nos uniformes. Même la poussière brillait, celle qui montait des collines environnantes et se posait chaque matin sur les vitres de la terrasse comme un voile de poudre ocre que Youssef, le garçon d’étage, essuyait avec une dévotion de sacristain.

L’hôtel Al Urdon avait un an d’existence et encore l’odeur du neuf — cette odeur composite de peinture fraîche, de colle à moquette et de détergent industriel qui, mêlée au parfum du jasmin qu’on avait planté en hâte le long de l’allée d’accès, produisait quelque chose d’indéfinissable, un arôme de promesse, de choses pas encore salies par l’usage. J’avais quarante-deux ans. J’étais le directeur. Le premier directeur du premier grand hôtel international du Royaume hachémite de Jordanie, et j’aimais chaque centimètre carré de ce bâtiment comme on aime un enfant qui vient de naître et dont on ne connaît pas encore les défauts.

Je m’appelle Nasser al-Khalili. Mon père était pharmacien à Amman, ma mère était d’une famille de Salt, et j’avais fait mes classes à l’École hôtelière de Lausanne entre 1946 et 1949, dans une Suisse qui se remettait de n’avoir participé à rien. J’y avais appris à plier les serviettes en éventail, à décanter un bourgogne, à sourire à un client mécontent comme s’il venait de m’annoncer une bonne nouvelle, et à considérer la propreté d’un lavabo comme une question morale. J’y avais aussi appris le français, cette langue qui me servait à penser les choses que l’arabe rendait trop directes et l’anglais trop plates.

De Lausanne j’étais revenu à Amman en 1950, dans une ville qui n’avait pas encore de grand hôtel et qui n’en voulait pas particulièrement. Amman à cette époque était un bourg poussiéreux devenu capitale par accident, gonflé par les réfugiés de 1948, traversé de rumeurs et de convois militaires, une ville où l’on pouvait encore voir des chèvres brouter entre les colonnes du théâtre romain. J’avais travaillé au Philadelphia Hotel, un établissement modeste du centre-ville qui sentait le tabac froid et le savon bon marché, puis au Jordan Palace, un cran au-dessus, où j’avais appris que la clientèle diplomatique buvait plus que la clientèle d’affaires mais payait moins volontiers.

Et puis le projet Al Urdon était arrivé. Une firme suisso-allemande, un budget de deux millions de dollars — une somme vertigineuse pour le royaume —, et la volonté explicite du roi Hussein d’offrir à Amman un hôtel qui serait son visage tourné vers le monde. On m’avait proposé la direction parce que j’avais le diplôme de Lausanne, parce que je parlais trois langues, et parce que je connaissais suffisamment de monde dans les cercles diplomatiques d’Amman pour remplir un bar un soir de semaine. J’avais accepté avec la gravité d’un homme à qui l’on confie un drapeau.

L’hôtel avait ouvert ses portes en janvier 1962. Un an plus tard, en mars 1963, nous préparions l’inauguration officielle — la vraie, celle avec le roi, les ambassadeurs, les photographes, le tapis rouge déroulé sous la marquise d’entrée. Le bâtiment était un parallélépipède de huit étages, moderne sans être audacieux, posé sur l’une des sept collines d’Amman, entre le deuxième et le troisième cercle, dans ce qu’on appelait déjà le quartier diplomatique. De la terrasse du toit, on voyait la Citadelle — Jabal al-Qala — avec les colonnes tronquées du temple d’Hercule qui se découpaient contre le ciel comme des doigts levés. On voyait aussi, en contrebas, le lacis de ruelles du centre-ville, les antennes de radio sur les toits plats, les minarets, et au-delà, dans la brume de chaleur, l’étendue beige et ondulée du désert qui commençait là où la ville finissait, sans transition, comme une phrase interrompue.

*     *     *

Les jours qui précédèrent l’inauguration avaient la fébrilité des veilles de mariage. Tout devait être parfait. Les draps repassés deux fois. Les verres sans trace. Les fleurs changées chaque matin — des œillets blancs et rouges dans les vases du lobby, choisis par ma femme Huda, qui avait un sens des couleurs que je n’avais pas. Le personnel — quatre-vingt-sept employés, dont trente-deux avaient été formés par mes soins — répétait les gestes du service comme une troupe de théâtre avant la première. Ahmad, le barman, avait inventé un cocktail pour l’occasion : vodka, jus de grenade, une pointe de fleur d’oranger, qu’il avait baptisé Le Cercle — en hommage aux ronds-points qui structuraient notre ville et qui, disait-il en riant, étaient la seule chose qu’Amman avait inventée.

La liste des invités pour le 15 mars comptait deux cent quarante noms. L’ambassadeur des États-Unis, bien sûr, et celui de Grande-Bretagne, et les représentants d’une douzaine d’autres pays. Les ministres, les généraux, les hommes d’affaires de la ville — les Muasher, les Kawar, les Bdair —, et un assortiment de journalistes étrangers, correspondants de passage, photographes. Parmi eux, un certain nombre de gens dont je savais qu’ils n’étaient pas exactement ce que leur carte de visite indiquait, mais c’était la règle du jeu à Amman en 1963 : on ne demandait pas à un attaché culturel pourquoi il posait des questions sur les mouvements de troupes, on lui servait son whisky et on changeait de sujet.

L’un de ces hommes était Ellis Harwood. Attaché culturel à l’ambassade américaine depuis deux ans. Un homme d’une quarantaine d’années, grand, mince, le teint bruni par le soleil du désert, avec cette décontraction étudiée des Américains de bonne famille qui s’efforcent de paraître ordinaires. Il portait des chemises en lin froissé et des mocassins sans chaussettes, et il avait cette façon de poser des questions anodines — « Combien d’étages sous le niveau de la rue, Nasser ? » — qui donnait l’impression d’être en train de remplir un formulaire invisible. Je l’aimais bien. Il était drôle, il payait ses notes, et il ne faisait rien de mal dans les chambres.

Je le trouvai au bar, deux jours avant l’inauguration, en train de boire un café turc en lisant un exemplaire du Jordan Times.

— Nasser, dit-il sans lever les yeux. Vous avez vu ce qui se passe à Bagdad ?

J’avais vu. Tout le monde avait vu. Le 8 février, le parti Baath avait renversé Kassem à Bagdad dans un bain de sang. Un mois plus tard, le 8 mars, le même parti avait pris le pouvoir à Damas. La Jordanie était désormais flanquée, au nord et à l’est, de deux régimes hostiles, panarabistes, qui considéraient notre petit roi Hussein comme un jouet de l’Occident. Les manifestations avaient repris dans les rues d’Amman — des étudiants, des réfugiés palestiniens, des nassériens — et l’armée avait été déployée autour des camps.

— J’ai vu, dis-je.

— Et pourtant vous inaugurez un hôtel.

— C’est précisément pour cela qu’on inaugure un hôtel, monsieur Harwood. On n’inaugure pas un hôtel quand tout va bien. On inaugure un hôtel quand on veut montrer que tout va bien.

Il sourit. Ce sourire américain, large, appréciateur, qui ne disait rien.

— Vous êtes un homme sage, Nasser.

— Je suis un hôtelier.

*     *     *

Ce soir-là, en rentrant chez moi — un appartement du troisième cercle, à dix minutes à pied de l’hôtel —, je m’étais arrêté un instant sur le balcon. Huda dormait déjà. Les enfants aussi — Tarek, huit ans, Leila, cinq ans. La ville s’étendait sous moi, ses collines semées de lumières éparses, ses minarets éclairés de vert, et au-dessus de tout cela, un ciel de mars immense, d’un noir bleuté, constellé. Il y avait dans l’air cette odeur d’Amman que je ne retrouverais nulle part ailleurs — un mélange de pierre chauffée, de thym sauvage, de gaz d’échappement et de pain frais qui montait des boulangeries de nuit. Et en dessous, toujours, quelque chose de plus ancien, de minéral, comme si la terre elle-même avait une haleine.

Je regardais la Citadelle, masse sombre sur sa colline, avec les ruines du temple d’Hercule à peine visibles dans la nuit. La Citadelle était là depuis des millénaires. Des Ammonites aux Romains, des Byzantins aux Omeyyades, chaque civilisation avait bâti par-dessus la précédente, couche après couche, comme un palimpseste de pierre. Et puis, un jour — vers 1300, disaient les historiens —, la ville avait simplement cessé d’exister. Pas de destruction. Pas de conquête. Pas d’incendie. Elle s’était vidée. Pendant près de six siècles, l’emplacement d’Amman n’avait été qu’un champ de ruines traversé par des bergers et leurs troupeaux. Six siècles de silence. Et puis les Circassiens étaient arrivés en 1878, envoyés par les Ottomans, et la ville avait recommencé.

Ce mystère ne m’avait jamais troublé. Je l’avais appris comme on apprend un fait géographique — la superficie du pays, l’altitude de la mer Morte, la disparition d’Amman — sans y attacher d’émotion particulière. C’était avant Karl Breitner.

Après Karl Breitner, je ne pourrais plus regarder cette ville de la même façon. Après Karl Breitner, je comprendrais que la lumière qui tombait sur les marbres neufs de mon hôtel n’éclairait qu’une surface — et qu’en dessous, dans l’épaisseur de la colline, quelque chose d’autre attendait. Attendait quoi, je ne sais toujours pas. Mais je sais qu’il attendait.

Je rentrai me coucher. Le lendemain, Breitner arriverait.

Chapitre 2 — L’architecte

Il arriva par le vol de la Royal Jordanian en provenance de Zurich, avec une escale à Beyrouth. C’est du moins ce que disait son billet, que je vis plus tard, posé sur la table de nuit de sa chambre, à côté d’un passeport suisse au nom de Karl Breitner, né à Berne le 14 avril 1911, profession : architecte. Le passeport portait des tampons de Beyrouth, du Caire, d’Istanbul — un homme qui voyageait. La photographie le montrait plus jeune de quelques années, le visage un peu plus plein, mais c’était bien lui. Ou en tout cas c’était suffisamment lui pour que personne ne posât de questions.

Je l’accueillis dans le lobby un mardi matin, le 12 mars, trois jours avant l’inauguration. Il portait un costume gris clair, une chemise blanche sans cravate, et des chaussures de marche qui juraient avec le reste — des chaussures à semelles épaisses, faites pour le terrain, pas pour le marbre. Il avait une mallette de cuir brun sous le bras et un sac de voyage modeste. Pas de chapeau. Les cheveux coupés court, poivre et sel, et un visage que je qualifierais de géologique : des traits taillés sans douceur, un front large, des yeux gris très pâles, enfoncés sous des sourcils épais, et une bouche mince qui semblait faite pour mesurer les mots avant de les laisser sortir. Il avait cinquante-deux ans mais en paraissait à la fois plus et moins — le corps sec d’un homme plus jeune, le regard fatigué d’un homme plus vieux.

— Monsieur Breitner ?

— Monsieur al-Khalili.

Ce n’était pas une question. Il savait qui j’étais. Il me serra la main — une poignée brève, ferme, sans chaleur excessive — et regarda autour de lui. Son regard fit le tour du lobby avec une lenteur méthodique qui n’avait rien de touristique. Il regardait les murs, les angles, les jonctions entre le sol et les cloisons, les moulures du plafond, comme un médecin ausculte un patient. Puis il hocha la tête, une seule fois, et dit :

— Les proportions sont justes.

Je ne savais pas si c’était un compliment. Je décidai que oui.

Il me tendit une lettre, pliée en trois, sur papier à en-tête de Holzer & Wenger, Architekten, Zürich-Bern. La lettre, signée d’un certain Rudolf Holzer, m’informait que Herr Karl Breitner, architecte associé ayant supervisé la conception de l’hôtel Al Urdon, était envoyé pour une inspection technique finale avant la cérémonie d’inauguration. La lettre demandait qu’on lui accordât un accès complet à l’ensemble du bâtiment, y compris les espaces techniques. Elle était datée du 3 mars 1963. Le papier était épais, crème, avec un filigrane. Tout était en ordre.

Je lui attribuai la chambre 514, au cinquième étage, avec vue sur la Citadelle. Il y monta, redescendit vingt minutes plus tard — changé, en pantalon de toile sombre et chemise à manches retroussées, la mallette toujours sous le bras — et me dit qu’il souhaitait commencer immédiatement.

*     *     *

Nous passâmes la matinée à parcourir l’hôtel du haut en bas. Ou plutôt : Karl Breitner parcourut l’hôtel du haut en bas, et je le suivis. Il avait déplié un jeu de plans — de grands feuillets bleutés, les tirages héliographiques que j’avais vus pour la dernière fois pendant la construction — et il les consultait à chaque étage, comparant le dessin à la réalité avec une concentration qui tenait de la prière. Il mesurait. Il avait sorti de sa mallette un mètre ruban de métal, un niveau à bulle et un carnet à spirale dans lequel il notait des chiffres au crayon, d’une écriture minuscule et parfaitement lisible.

Au huitième étage, il mesura la distance entre la cage d’ascenseur et le mur extérieur. Il nota. Au septième, il vérifia l’épaisseur d’une cloison en tapant dessus du plat de la main, écouta, et nota autre chose. Au sixième, il s’arrêta devant une fenêtre et dit, sans se retourner :

— Le bâtiment a bougé.

— Pardon ?

— Depuis la construction. Le cadre de cette fenêtre est légèrement désaxé. Deux millimètres, peut-être trois. Ce n’est pas un défaut de pose. C’est un tassement.

— C’est normal, non ? Le bâtiment est neuf. Il se met en place.

Il ne répondit pas. Il nota.

Aux étages inférieurs, il devint plus méticuleux encore. Il longeait les couloirs en comptant ses pas, s’arrêtait, revenait, recomptait. Dans les cuisines du rez-de-chaussée, il examina les murs avec une attention qui mit mal à l’aise le chef cuisinier, un Libanais sanguin nommé Faris, qui crut qu’on inspectait la propreté de ses installations et se lança dans une défense préventive que Breitner n’écouta pas.

Puis nous descendîmes au sous-sol.

*     *     *

Le sous-sol de l’hôtel Al Urdon était un espace fonctionnel, sans mystère apparent : la chaufferie, les réserves, les locaux techniques, la buanderie, un couloir de service qui reliait les différentes ailes du bâtiment. Les murs étaient en béton brut, le sol en ciment lissé, l’éclairage au néon. Ça sentait le mazout et le linge propre. Rien d’anormal. Rien de remarquable.

Breitner déplia ses plans sur une table de la buanderie et les étudia longuement. Puis il leva les yeux et regarda autour de lui — pas les murs, pas le plafond, mais le sol, comme s’il essayait de voir à travers.

— Le niveau inférieur, dit-il.

— Il n’y a pas de niveau inférieur.

— Sur les plans, il y en a un.

Je me penchai sur les feuillets bleutés. Il désignait du doigt un rectangle en pointillés, sous le sous-sol principal, annoté « UG‑2 » — Untergeschoss 2. Un second sous-sol, prévu dans la conception originale. Je ne l’avais jamais remarqué. Ou peut-être l’avais-je remarqué et oublié, ce qui revenait au même.

— Il a peut-être été abandonné pendant la construction, dis-je. Les budgets étaient serrés. On a dû faire des choix.

— Possible, dit Breitner.

Il sortit son mètre ruban et commença à mesurer. Il mesura la longueur du couloir principal. Puis il remonta au rez-de-chaussée, mesura la distance correspondante, et redescendit. Il fit cela trois fois. À la troisième, il s’assit sur une caisse de provisions et ouvrit son carnet.

— Il y a un écart, dit-il.

— Un écart ?

— Entre la hauteur sous plafond ici — il tapota le béton au-dessus de nous — et le niveau du sol au rez-de-chaussée. En tenant compte de l’épaisseur de la dalle, il reste un espace de deux mètres quarante qui n’est pas compté. Deux mètres quarante, monsieur al-Khalili. Ce n’est pas une marge d’erreur. C’est une pièce.

Je regardai le plafond du sous-sol. Du béton. Solide. Continu. Aucune trappe, aucune ouverture, aucun indice qu’il y eût quoi que ce fût au-delà.

— Les calculs peuvent varier, hasardai-je. Le terrain est en pente. La colline—

— Le terrain est en pente, oui. J’ai tenu compte de la pente. J’ai tenu compte de tout. Il manque deux mètres quarante.

Il referma son carnet et me regarda. Et c’est à ce moment-là, je crois — pas avant, pas après —, que je vis quelque chose dans ses yeux qui n’était pas de la curiosité technique. C’était autre chose. Une lueur plus ancienne, plus avide, comme celle d’un homme qui retrouve un endroit qu’il a déjà visité en rêve. Je ne sus pas l’interpréter alors. Je ne suis pas sûr de pouvoir l’interpréter aujourd’hui.

*     *     *

Nous remontâmes. Breitner déjeuna seul au restaurant de l’hôtel — une salade, de l’eau, pas de pain — et passa l’après-midi dans sa chambre. Je le vis depuis la réception, à travers la porte entrouverte du lobby : il avait étalé ses plans sur le lit, sur la table, sur le sol, et il se déplaçait entre eux pieds nus, comme un général étudiant le terrain d’une bataille à venir.

Le soir, il descendit au bar. Ahmad lui servit un arak — Breitner avait demandé « la boisson locale, quelle qu’elle soit » — et il le but lentement, assis au comptoir, en regardant les quelques clients qui peuplaient la salle. Des hommes d’affaires jordaniens. Un couple de touristes britanniques égarés. Et Harwood, l’Américain, qui était là comme toujours, avec sa décontraction de félin, son verre de bourbon posé devant lui comme un accessoire de théâtre.

Je les présentai.

— Monsieur Harwood, attaché culturel à l’ambassade américaine. Monsieur Breitner, architecte. Il a dessiné l’hôtel.

— Vraiment ? dit Harwood. Et il vous plaît, maintenant que vous le voyez construit ?

— Un bâtiment n’est jamais ce qu’on a dessiné, dit Breitner. Il y a toujours des écarts. C’est pour ça qu’on revient vérifier.

— Et il y a des écarts ?

Breitner but une gorgée d’arak. Le liquide laiteux laissa une trace blanche sur sa lèvre supérieure qu’il essuya du revers de la main.

— Il y a toujours des écarts, monsieur Harwood.

Je notai que Harwood ne demanda pas lesquels.

*     *     *

Ce soir-là, après la fermeture du bar, je fis une chose que je ne faisais jamais : je descendis seul au sous-sol. Il était presque minuit. L’hôtel était silencieux — ce silence particulier des grands bâtiments la nuit, qui n’est pas une absence de bruit mais une collection de bruits infimes, la respiration de la tuyauterie, le cliquetis lointain d’un thermostat, le craquement imperceptible d’une structure qui travaille dans le froid nocturne.

Je restai debout dans le couloir du sous-sol, sous les néons qui bourdonnaient, et je levai les yeux vers le plafond. Deux mètres quarante. L’épaisseur d’une pièce, d’un homme debout les bras levés, d’un secret qu’on peut tenir à bout de bras sans qu’il touche le sol.

Je posai ma main sur le béton du mur. Il était frais — c’était normal, nous étions dans la colline, la roche conservait sa fraîcheur — mais il me sembla, l’espace d’un instant, que la fraîcheur n’était pas uniforme. Qu’il y avait un endroit, à hauteur de ma poitrine, où le mur était légèrement plus froid que le reste. Comme si, derrière, quelque chose respirait.

Mais c’était absurde. Je remontai me coucher et je dormis très bien. Ce fut la dernière nuit où je dormis sans penser au vide.

Chapitre 3 — Les cercles

Amman, en mars 1963, était une ville qu’on pouvait encore embrasser d’un seul regard. Il suffisait de monter sur la terrasse de l’hôtel, de se tourner lentement sur soi-même, et la ville entière se déployait — ses collines semées de maisons basses en pierre blanche, ses vallons creusés par des oueds à sec, ses routes neuves qui grimpaient en lacets vers les quartiers résidentiels de l’Ouest, et en contrebas, le centre ancien, compact, bruyant, avec le théâtre romain posé dans la cuvette comme un bol de pierre.

Ce qui frappait l’étranger — et ce qui frappait encore un homme comme moi qui avait grandi ici —, c’était la blancheur. Amman était une ville blanche. Pas la blancheur éclatante des villes méditerranéennes, ces blancs de chaux qui vous brûlent les yeux. Une blancheur calcaire, minérale, poussiéreuse, la couleur même de la roche sur laquelle tout était bâti. Les maisons étaient construites en pierre locale — un calcaire tendre que les carriers de Mahes et de Fuheis taillaient en blocs réguliers — et cette pierre donnait à la ville entière une unité de matière qui ressemblait à de la cohérence. Comme si Amman n’avait pas été construite sur la terre mais extraite d’elle, tirée de la colline par une main géante, les maisons n’étant que des excroissances de la roche, des boursouflures habitables.

Breitner, le lendemain de son arrivée, avait demandé une voiture. Je lui avais proposé Ibrahim, notre chauffeur, un Circassien taciturne qui connaissait chaque ruelle de la ville. Breitner avait refusé.

— Je préfère marcher.

Il était sorti à sept heures du matin, sa mallette sous le bras, et je ne l’avais pas revu avant la tombée du jour. Ce que je sais de sa journée, je le tiens en partie de lui — de bribes lâchées au bar, le soir, devant un verre d’arak —, en partie de témoignages indirects, et en partie de ce que je reconstitue, des années plus tard, avec la liberté que donne le recul. Le recul, et la catastrophe.

*     *     *

Il descendit à pied depuis le troisième cercle vers le centre-ville. Les cercles — ces ronds-points numérotés qui articulaient la ville moderne comme les vertèbres d’une colonne — étaient l’invention d’urbanistes britanniques du Mandat, une géométrie importée, plaquée sur un terrain qui ne s’y prêtait guère. Le premier cercle, le plus ancien, marquait la lisière du centre historique. Le deuxième, où se trouvait l’hôtel, était le cœur du quartier diplomatique — ambassades, résidences, jardins clos. Le troisième, le quatrième, le cinquième s’égrainaient vers l’ouest, chaque cercle un peu plus éloigné du vieux centre, un peu plus moderne, un peu plus abstrait. Les Ammanais ne disaient pas : « J’habite rue Zahran » ou « J’habite avenue du Roi-Fayçal ». Ils disaient : « J’habite au troisième cercle » ou « au cinquième cercle ». Comme si la ville n’était pas un lieu mais une série de distances mesurées depuis un centre invisible.

Breitner descendit donc. Il traversa le deuxième cercle, longea les murs de l’ambassade britannique — un édifice de pierre massive, presque une forteresse, avec un drapeau qui pendait dans l’air immobile —, et prit vers l’est, vers la ville basse. La pente était raide. Les trottoirs, quand il y en avait, étaient défoncés. Les voitures montaient en peinant, essentiellement des Mercedes diesel et des Land Rover militaires, et les piétons marchaient sur la chaussée avec la nonchalance de gens qui savent que les voitures les éviteront.

À mesure qu’il descendait, la ville changeait. Les maisons de pierre cédaient la place aux immeubles de béton brut, jamais peints, hérissés de ferraille en attente d’un étage supplémentaire qu’on ajouterait quand l’argent viendrait — ou ne viendrait pas. Des boutiques minuscules vendaient des épices, du tabac, des pièces détachées de moteur. Des enfants jouaient dans la poussière. L’odeur changeait aussi — moins de jasmin, plus de gazole, de viande grillée, d’ordures chauffées par le soleil. Et partout, sur les murs, des graffitis en arabe : « Nasser ! Nasser ! » ou « L’unité arabe ou la mort ». Les coups d’État de Bagdad et de Damas avaient chauffé les esprits. Amman vibrait de cette fièvre sourde qui précède soit les révolutions, soit leur écrasement.

Breitner traversa le souk du centre-ville sans s’arrêter. Il n’était pas un touriste. Il ne regardait pas les étalages d’épices ni les cuivres martelés ni les montagnes de kunafa dorée qui embaumaient la rue. Il regardait les murs. Il regardait la pierre. Il regardait le sol, les fondations, les angles où les bâtiments rencontraient la terre. Comme s’il cherchait quelque chose qui n’était pas dans les architectures visibles mais dans l’espace entre elles — les failles, les interstices, les endroits où la ville laissait voir ce qu’elle recouvrait.

*     *     *

Il atteignit la Citadelle en fin de matinée.

Jabal al-Qala s’élevait au-dessus du centre-ville comme un poing de pierre fermé. Le sentier qui y montait serpentait entre des maisons accrochées à la pente, de plus en plus rares, de plus en plus délabrées, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de maisons du tout et seulement la roche nue, les herbes sèches, et les ruines.

Les ruines de la Citadelle étaient à la fois majestueuses et désolées. Le temple d’Hercule dressait ses colonnes tronquées contre le ciel — six colonnes corinthiennes de treize mètres de haut, rescapées d’un édifice du IIe siècle de notre ère qu’on n’avait jamais terminé ou qu’on avait terminé et démantelé, les avis divergeaient. Au pied du temple, une main de pierre colossale gisait dans l’herbe — un fragment de la statue qui avait dû se dresser là, un Hercule ou une Astarté, on ne savait plus, dont il ne restait que cette main ouverte, paume vers le ciel, comme un geste d’offrande ou de capitulation. Plus loin, les restes du palais omeyyade, avec sa coupole effondrée et ses murs à motifs géométriques, et derrière, la petite église byzantine en ruine, dont les chapiteaux corinthiens avaient été récupérés du temple voisin — chaque époque pillant la précédente pour se construire.

Le musée archéologique de Jordanie, un bâtiment modeste construit en 1951, se trouvait à l’extrémité nord du site. C’est là que Breitner trouva Giulia Mancini.

*     *     *

Il me la décrivit ce soir-là, au bar, avec une précision qui m’étonna de la part d’un homme aussi peu expansif. Giulia Mancini. Italienne, de Florence. Archéologue rattachée à une mission de fouilles qui travaillait sur la Citadelle depuis le début des années soixante. La quarantaine, peut-être un peu moins, des cheveux noirs coupés court, un visage anguleux, bruni par le soleil, sans maquillage, des yeux très sombres qui avaient cette vivacité un peu féroce des gens qui passent leur vie à chercher des choses que les autres ne voient pas.

Elle portait un pantalon de toile kaki et une chemise d’homme tachée de terre rouge, et elle fumait des cigarettes italiennes dont l’odeur âcre se mêlait à celle de la poussière et du thym sauvage qui poussait entre les pierres. Quand Breitner l’aborda — en italien, ce qui la surprit —, elle était en train d’examiner une photographie punaisée au mur du bureau qu’on lui avait attribué au musée.

La photographie montrait deux têtes de pierre. Pas des têtes ordinaires. Des têtes à double visage — un visage de chaque côté, comme le dieu Janus des Romains, mais plus anciennes, bien plus anciennes. Ammonites. VIIIe siècle avant notre ère. Elles avaient été découvertes sur le site deux ans plus tôt, lors des fouilles de 1961, en même temps qu’une tablette calcaire portant la plus ancienne inscription connue en langue ammonite. Les têtes étaient petites — une trentaine de centimètres de haut — et d’une finesse remarquable. Les cheveux bouclés, les boucles d’oreilles ciselées, les yeux qui avaient dû être incrustés de quelque matière précieuse, depuis longtemps disparue. Et cette particularité troublante : chaque tête regardait dans deux directions à la fois. Deux visages pour un seul crâne. Deux regards pour une seule pensée.

— Qu’est-ce qu’elles gardaient ? demanda Breitner.

— Pardon ?

— Ces têtes. On ne sculpte pas un double visage pour le plaisir. C’est un dispositif de surveillance. Un gardien qui regarde dans deux directions. Qu’est-ce qu’elles gardaient ?

Giulia Mancini le regarda avec un intérêt nouveau.

— C’est exactement la question que personne ne pose, dit-elle. On décrit les têtes. On les date. On les classe dans une typologie. Mais personne ne demande ce qu’elles surveillaient.

— Et vous ?

— Moi, je crois qu’elles gardaient un seuil. Un passage entre deux espaces. Mais je ne sais pas lesquels.

*     *     *

Ils restèrent ensemble une partie de l’après-midi. Ce que Breitner dit à Giulia Mancini, et ce qu’elle lui dit en retour, je ne le tins que de fragments, de confidences ultérieures, d’éclats de conversation que je surpris au bar ou dans les couloirs de l’hôtel au cours des jours suivants. Mais le récit que je reconstitue est celui-ci :

Breitner lui parla de l’hôtel. De l’espace manquant. Des deux mètres quarante entre le sous-sol et le rez-de-chaussée qui ne correspondaient à rien sur les plans — ou plutôt qui correspondaient à un second sous-sol prévu mais jamais réalisé, ou réalisé et muré, ou existant de toute éternité et simplement recouvert de béton comme on pose un couvercle sur un puits.

Giulia ne rit pas. Elle ne haussa pas les épaules. Elle l’écouta avec ce sérieux total des gens qui ont l’habitude de prendre au sérieux ce qui semble insignifiant — un tesson de poterie, une variation dans la couleur de la terre, un mot gravé dans une pierre que tout le monde avait prise pour un simple caillou.

Et puis elle lui parla de la ville qui avait disparu.

— Vous savez qu’Amman a cessé d’exister pendant six siècles ? dit-elle. Vers 1300, la ville s’est vidée. Et personne ne sait pourquoi. Pas de tremblement de terre — il n’y a aucune trace sismique majeure à cette époque. Pas de conquête — les Mamelouks contrôlaient la région mais n’avaient aucune raison de détruire une ville qui leur rapportait des revenus. Pas d’épidémie — il n’y a aucun charnier, aucune fosse commune. La ville a simplement cessé d’être habitée. Les gens sont partis. Ou ils ont disparu. Et pendant près de six cents ans, il n’y a eu ici que des ruines et des bergers. Six cents ans, monsieur Breitner. C’est plus que la durée de l’Empire ottoman. C’est plus que la durée qui nous sépare de Christophe Colomb. Et personne ne sait pourquoi.

Breitner écoutait. Son carnet était ouvert sur ses genoux mais il n’écrivait rien.

— Les villes ne disparaissent pas, dit Giulia. Elles sont détruites, ou conquises, ou abandonnées à cause d’une famine, d’un fleuve qui change de lit, d’une route commerciale qui se déplace. Il y a toujours une cause. Toujours. Sauf ici. Ici, il n’y a rien. C’est comme si quelqu’un avait décidé que cette ville ne devait plus exister — et qu’elle avait obéi.

— Ou comme si quelque chose, sous la ville, s’était réveillé, dit Breitner.

Giulia le regarda. Sur le mur derrière elle, les têtes à double visage regardaient dans deux directions à la fois, et leurs yeux vides — ces orbites d’où les incrustations avaient depuis longtemps été arrachées — semblaient voir quelque chose que ni Breitner, ni Giulia, ni moi ne pouvions encore distinguer.

— Vous êtes un drôle d’architecte, dit Giulia.

— Et vous êtes une drôle d’archéologue.

*     *     *

Breitner rentra à l’hôtel à la tombée du jour. Le soleil descendait derrière les collines de l’ouest, et la lumière, cette lumière d’Amman dont je parlais au commencement, prenait sa teinte du soir — un or rose, presque charnel, qui faisait rougir les pierres blanches et donnait à la ville entière l’apparence d’un organisme vivant, d’un corps immense allongé sur ses collines, chauffé par le soleil et respirant dans le crépuscule.

Il me trouva dans le lobby, où je vérifiais les derniers préparatifs pour l’inauguration. Il avait de la poussière rouge sur ses chaussures et sur le bas de son pantalon, et ses yeux pâles avaient une intensité que je ne leur avais pas vue le matin.

— Monsieur al-Khalili, dit-il. Savez-vous sur quoi votre hôtel est construit ?

— Sur une colline, monsieur Breitner.

— Non. Sur une absence. Votre hôtel est construit sur un endroit où quelque chose manque. Et ce quelque chose — ce vide, cet espace — est plus ancien que tout ce que vous voyez autour de vous. Plus ancien que le temple. Plus ancien que les Ammonites. Peut-être plus ancien que la colline elle-même.

Je souris. C’était un sourire professionnel — le sourire de l’hôtelier face à un client excentrique — mais derrière ce sourire, quelque chose bougeait. Quelque chose que je n’aimais pas.

— Monsieur Breitner, dis-je. Nous inaugurons dans deux jours. Le roi vient. Si vous avez des préoccupations structurelles, je serai heureux d’en discuter avec nos ingénieurs. Mais je vous demanderais de ne pas alarmer le personnel.

— Je n’alarme personne, dit-il. Je mesure. C’est mon métier. Je mesure les choses et quand les chiffres ne correspondent pas, je cherche pourquoi.

Il monta dans sa chambre. Je restai dans le lobby. La nuit tombait sur Amman, et les lumières de la ville s’allumaient une à une sur les collines, comme des étoiles terrestres, fragiles, posées sur le dos d’une bête endormie.

Je pensai à ce que Giulia Mancini avait dit — je ne le savais pas encore mais je le saurais bientôt, les mots me parviendraient par des voies indirectes : « Les villes ne disparaissent pas. On les efface. »

Et je pensai à l’espace manquant sous mes pieds, ces deux mètres quarante de rien, ce volume d’air et de pierre qui existait ou n’existait pas entre le sous-sol de mon hôtel et quelque chose d’autre — quelque chose de plus bas, de plus ancien, de plus patient que tout ce que nous avions construit par-dessus.

Dehors, un camion militaire passa dans un grondement de diesel, et les verres du bar tintèrent doucement dans leurs étagères.

Chapitre 4 — Les plans

Le lendemain matin — le 13 mars, deux jours avant l’inauguration —, je montai à la chambre 514 pour apporter à Breitner un plateau de petit-déjeuner qu’il n’avait pas commandé. C’était un geste d’hôtelier, pas d’ami : je voulais voir ce qu’il faisait. La porte n’était pas fermée à clé. Je frappai, n’obtins pas de réponse, et entrai.

La chambre avait été transformée en bureau de campagne. Les plans étaient partout — étalés sur le lit, punaisés au mur avec des aiguilles qu’il avait dû trouver dans le nécessaire de couture de la salle de bains, déroulés sur le sol et maintenus ouverts par des verres d’eau posés aux quatre coins. Il y avait au moins une douzaine de feuillets, de tailles différentes : les plans généraux du bâtiment, les coupes transversales, les élévations, les détails techniques de la plomberie et de l’électricité, et d’autres, plus petits, que je n’avais jamais vus — des croquis à main levée, au crayon, avec des annotations en allemand d’une écriture serrée qui n’était pas celle de Breitner. Ou peut-être l’était-elle, mais d’une époque antérieure, quand sa main était plus nerveuse et son trait plus appuyé.

Breitner n’était pas dans la chambre. Le lit n’avait pas été défait. La salle de bains était sèche — pas de serviette utilisée, pas de trace de savon mouillé. Il n’avait pas dormi ici. Ou il n’avait pas dormi du tout.

Je posai le plateau sur la seule surface libre — un coin de la table de nuit — et je m’approchai des plans. Je n’aurais pas dû. Ce n’étaient pas mes affaires. Mais quelque chose m’attirait, une curiosité qui n’était pas professionnelle et que je ne saurais nommer autrement que par le mot arabe fitna — ce mélange de fascination et de pressentiment du désordre.

Les plans du bâtiment, ceux que je connaissais, étaient annotés au crayon rouge. Breitner avait entouré des zones, tracé des flèches, inscrit des chiffres. Toutes les annotations convergeaient vers le même endroit : le sous-sol. Plus précisément, vers une zone située sous l’aile est du bâtiment, du côté de la Citadelle, là où la colline était la plus épaisse. C’est là que l’écart de deux mètres quarante était le plus marqué — c’est là que le bâtiment, pour ainsi dire, flottait au-dessus de lui-même.

Mais c’est un autre document qui retint mon attention. Un feuillet plus petit que les autres, jauni, plié et replié tant de fois que les pliures étaient devenues translucides. Ce n’était pas un plan d’architecte. C’était une carte. Une carte ancienne, dessinée à la main, sans date visible, représentant une colline — la colline de l’hôtel, je la reconnus à sa forme, à la courbe de la route qui l’enveloppait — avec, à l’intérieur, un réseau de lignes en pointillés qui suggéraient des espaces souterrains. Des cavités. Des chambres. Pas un réseau régulier — quelque chose d’organique, comme les alvéoles d’une ruche ou les veines d’une feuille. Et au centre de ce réseau, un espace plus grand que les autres, de forme ovale, annoté d’un seul mot en caractères que je ne reconnus pas. Pas de l’arabe. Pas de l’hébreu. Pas du grec. Quelque chose d’autre — d’anguleux, de vertical, qui ressemblait vaguement aux inscriptions ammonites que j’avais vues au musée de la Citadelle sans jamais m’y intéresser.

Je reposai le feuillet. Mes mains tremblaient légèrement — de quoi, je ne sais pas, il n’y avait rien d’effrayant dans une vieille carte, rien de menaçant dans des lignes en pointillés — mais quelque chose en moi reconnaissait ce que ma raison refusait d’admettre : que ce plan n’avait pas été dessiné par un architecte suisse du XXe siècle. Qu’il venait d’ailleurs. D’un autre temps. Et que Breitner l’avait apporté avec lui, dans sa mallette de cuir brun, comme on apporte la clé d’une porte qu’on sait exister avant même de l’avoir vue.

*     *     *

Je trouvai Breitner dans le jardin de l’hôtel, assis sur un banc de pierre, face à la Citadelle. Il mangeait un morceau de pain qu’il avait dû acheter à une boulangerie du quartier — un kaak au sésame, le pain des rues d’Amman — et il contemplait les ruines avec cette immobilité qui lui était propre, cette façon de s’enraciner dans un lieu comme si son corps était un instrument de mesure.

— Vous n’avez pas dormi dans votre chambre, dis-je.

Ce n’était pas une question. Il ne fit pas semblant que c’en était une.

— J’étais au sous-sol, dit-il.

— Toute la nuit ?

— Une partie de la nuit. Ensuite je suis monté sur la terrasse. Il y a une chose remarquable, monsieur al-Khalili — depuis la terrasse de votre hôtel, à trois heures du matin, quand la ville est éteinte et que le ciel est dégagé, on distingue très exactement le périmètre de l’ancienne Philadelphia. Les collines dessinent le contour de la ville romaine. Et si vous regardez bien, vous voyez que votre hôtel est à l’intérieur de ce périmètre. Pas au centre, pas en bordure — exactement à mi-distance entre le théâtre et le temple. Comme si l’emplacement avait été choisi.

— L’emplacement a été choisi par des ingénieurs, monsieur Breitner. Pour la vue. Pour l’accès routier. Pour la proximité des ambassades.

— Bien sûr. Mais les ingénieurs choisissent souvent des endroits qui ont déjà été choisis avant eux. Sans le savoir. Le terrain dicte. La colline propose. Et les hommes croient décider.

Je m’assis à côté de lui. Le soleil de mars était doux, pas encore la fournaise de l’été, et le jardin sentait la terre mouillée — les jardiniers avaient arrosé à l’aube — et le romarin sauvage qui poussait le long du mur d’enceinte.

— J’ai vu la carte, dis-je.

Il ne bougea pas. Il finit son pain, s’essuya les doigts sur son pantalon, et dit :

— Quelle carte ?

— Le vieux document. Dans votre chambre. Avec les cavités dessinées sous la colline.

Un silence. Puis :

— Ce n’est pas une carte. C’est un relevé. Quelqu’un, il y a très longtemps — je ne sais pas quand, je ne sais pas qui —, a mesuré ce qu’il y a sous cette colline et l’a dessiné. Ce document était dans les archives de Holzer & Wenger, classé avec les études géologiques préliminaires. Personne ne s’en était occupé. Personne ne savait ce que c’était. Moi non plus, au début.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je crois que c’est un plan. Pas un plan de construction — un plan de ce qui existait avant la construction. Avant l’hôtel. Avant les Circassiens. Avant les Ottomans. Peut-être avant les Romains. Quelqu’un a cartographié le vide sous cette colline. Et quand on a construit l’hôtel, on a coulé du béton par-dessus sans savoir — ou en sachant très bien — qu’on recouvrait quelque chose.

*     *     *

C’est cet après-midi-là que j’allai voir Munir Habashneh.

Munir était ingénieur civil. Il avait supervisé le gros œuvre de l’hôtel pendant la construction, entre 1960 et 1962 — les fondations, la structure, le coulage du béton. C’était un homme de cinquante-cinq ans, petit, trapu, avec des mains de maçon et un diplôme de l’université américaine de Beyrouth accroché dans son bureau de Jabal al-Hussein. Un homme sérieux, méthodique, qui ne plaisantait jamais et ne disait jamais un mot de plus que nécessaire. Je le connaissais depuis dix ans. Je l’avais vu boire du café, manger du mansaf, discuter de politique avec une passion contenue, mais je ne l’avais jamais vu mentir. Pas une seule fois.

Il me reçut dans son bureau — une pièce encombrée de dossiers, avec une vue sur un terrain vague où des enfants jouaient au football. Je lui offris les pâtisseries que j’avais apportées — des baklawa de chez Jabri — et nous bûmes du café, et je lui parlai de Breitner, de l’écart de deux mètres quarante, du second sous-sol prévu sur les plans et jamais réalisé.

Munir écouta sans m’interrompre. Quand j’eus fini, il posa sa tasse de café, regarda par la fenêtre, et dit :

— Qui est cet homme ?

— Un architecte de la firme suisso-allemande. Il a une lettre de mission.

— Et tu le crois ?

La question me prit au dépourvu. Pas parce qu’elle était inattendue — Munir était un homme prudent —, mais parce qu’elle impliquait que Breitner pouvait ne pas être ce qu’il disait être, et que cette possibilité, que j’avais effleurée sans la formuler, prenait soudain une densité concrète.

— Il a les plans originaux, dis-je. Il connaît les spécifications techniques. Il—

— Beaucoup de gens peuvent se procurer des plans, Nasser. Ce n’est pas une preuve. C’est du papier.

— Munir. Le second sous-sol. Est-ce qu’il existe ?

Le silence qui suivit dura plus longtemps qu’un silence ordinaire. Un silence de Munir Habashneh — un homme qui ne disait jamais un mot de plus que nécessaire — durait ce que durait sa réflexion, et sa réflexion ne se hâtait pas.

— Quand on a creusé les fondations, dit-il enfin, on a travaillé dans la roche calcaire. De la bonne roche, solide, facile à entamer. Et puis, à un endroit — sous l’aile est, du côté de la Citadelle —, les pioches ont cessé de mordre. Ce n’était pas de la roche plus dure. C’était autre chose. Comme si le sol, à cet endroit, ne voulait pas qu’on descende.

— Comment ça, ne voulait pas ?

— Les ouvriers cassaient leurs outils. Les foreuses se bloquaient. Un matin, trois hommes ont refusé de descendre dans la tranchée. Ils ont dit que l’air n’était pas bon — qu’il y avait un courant froid qui montait du sol et qui sentait la pierre mouillée. J’ai envoyé un contremaître vérifier. Il est revenu en disant que la roche, à cet endroit, sonnait creux.

— Sonnait creux ?

— Comme un tambour. Quand on frappait, le son ne s’enfonçait pas. Il résonnait. Comme s’il y avait un espace en dessous.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

Munir me regarda. Ses yeux — des yeux de bœuf, bruns, placides — avaient quelque chose que je ne leur connaissais pas. Pas de la peur. De la résolution. La résolution d’un homme qui a pris une décision et qui ne reviendra pas dessus, même si la décision était mauvaise.

— On a coulé le béton, dit-il. On a coulé le béton par-dessus, et on est passé à autre chose.

— Sans creuser ? Sans regarder ce qu’il y avait en dessous ?

— Les délais étaient serrés, Nasser. Le roi attendait son hôtel. Le budget était dépassé de quinze pour cent. On ne creuse pas un mystère quand on a un bâtiment à livrer. On coule du béton dessus et on passe à autre chose.

Il reprit sa tasse de café, but une gorgée, et ajouta, d’une voix plus basse, comme s’il s’adressait à lui-même autant qu’à moi :

— Et puis il y avait les ouvriers. Ceux qui avaient refusé de descendre. Ils n’étaient pas des lâches — c’étaient des hommes du Sud, des gens de Karak et de Tafila, des durs. Quand des hommes comme ça refusent de travailler, on ne les force pas. On écoute. Et ce qu’ils disaient, sans le formuler clairement, c’est que l’endroit ne voulait pas être ouvert. Que le sol s’était refermé sur quelque chose, longtemps avant nous, et qu’il valait mieux le laisser fermé.

— Tu y crois ?

Munir posa sa tasse.

— Je suis ingénieur, Nasser. Je crois au béton armé, aux études de sol et aux calculs de charge. Mais je suis aussi un homme qui a grandi dans ce pays, qui a marché sur ces collines, et qui sait que la terre ici est plus vieille que tout ce qu’on met dessus. Alors ce que je crois n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que le béton tient, que l’hôtel est debout, et que personne n’a besoin de savoir ce qu’il y a en dessous.

Il me raccompagna à la porte. Au moment où je sortais, il posa sa main sur mon épaule — un geste rare chez cet homme avare de contacts physiques — et dit :

— Dis à ton architecte de remballer ses plans et de rentrer en Suisse. Il n’y a rien à trouver ici. Et s’il y a quelque chose à trouver, il vaut mieux ne pas le trouver.

Je descendis l’escalier de son immeuble en pensant que c’était la première fois de ma vie que j’avais vu Munir Habashneh mentir. Non — pas mentir. Dire la vérité d’une manière qui ressemblait exactement à un mensonge.

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