La ville creuse
La ville creuse
Chapitres 5 à 8
Chapitre 5 — La soirée
Le 14 mars au soir — la veille de l’inauguration —, nous organisâmes un cocktail préparatoire. C’était l’idée de Harwood, en réalité, suggérée avec ce talent américain pour les propositions qui ressemblent à des faveurs : « Pourquoi ne pas offrir un verre aux gens qui comptent, Nasser, dans un cadre détendu, la veille du grand jour ? Pas de protocole, pas de discours, juste de bons cocktails et une terrasse avec vue. Je me charge de quelques invitations du côté de l’ambassade. »
J’avais accepté. C’était une bonne idée. Et les bonnes idées de Harwood avaient cette propriété d’être toujours bonnes pour au moins deux personnes à la fois — l’hôtel et l’ambassade américaine, la convivialité et le renseignement — mais je n’étais pas naïf au point de ne pas le voir, et pas assez scrupuleux pour m’en offusquer. Nous étions à Amman en 1963. Tout le monde servait au moins deux maîtres.
La soirée eut lieu sur la terrasse du septième étage, un espace que nous n’avions encore jamais utilisé pour un événement. Les jardiniers avaient disposé des bougainvilliers en pot le long de la balustrade, Ahmad avait dressé un bar provisoire sur une table drapée de blanc, et Faris, le chef libanais, avait préparé des mezzé — houmous, mouhamara, kebbé nayé, fatayer aux épinards — disposés sur des plateaux de cuivre que les serveurs faisaient circuler avec la grâce un peu raide de gens qui portent un costume neuf.
La nuit était douce. Pas un souffle de vent. Le ciel d’Amman, ce soir-là, avait cette clarté surnaturelle des nuits de fin d’hiver, quand l’air sec du désert rend les étoiles si proches qu’on a l’impression de pouvoir les toucher en levant la main. La Citadelle, illuminée par des projecteurs récemment installés, flottait dans le noir comme un vaisseau de pierre. Et la ville, en contrebas, scintillait de ses lumières domestiques — un tapis de lucioles blanches et jaunes drapé sur les collines, troué çà et là par l’obscurité des terrains vagues et des camps de réfugiés.
* * *
Ils vinrent tous. Le premier secrétaire de l’ambassade britannique, un homme sec nommé Crawley, qui parlait l’arabe avec l’accent d’Oxford et portait un nœud papillon même par quarante degrés. L’attaché militaire français, le colonel de Bressac, qui avait servi en Algérie et qui buvait du whisky avec la méthode d’un homme qui en a besoin. Deux ou trois hommes d’affaires jordaniens de la vieille garde — des Kawar, des Muasher —, accompagnés de leurs épouses, des femmes élégantes en tailleur européen qui parlaient français entre elles et arabe avec les domestiques. Un journaliste du Times de Londres, de passage, qui cherchait un angle pour un article sur « la Jordanie moderne ». Et un homme que je n’avais pas invité et que personne ne semblait avoir invité — un petit homme brun, la cinquantaine, en costume sombre mal coupé, qui se tenait à l’écart près de la balustrade et ne parlait à personne. Je sus plus tard qu’il appartenait au mukhabarat — les services de renseignement jordaniens — et qu’il s’appelait, ou se faisait appeler, le capitaine Zaydan.
Breitner arriva en retard. Il avait mis une veste — la même veste gris clair de son arrivée — et s’était rasé, ce qui adoucissait un peu son visage de falaise. Il prit un verre d’arak au bar sans rien dire à Ahmad, et alla se poster à la balustrade, face à la Citadelle, à quelques mètres du capitaine Zaydan. Les deux hommes ne se parlèrent pas. Ils regardaient dans la même direction — la même masse de ruines éclairées, le même temple tronqué — mais je sus, avec cette certitude qui ne repose sur rien de tangible, qu’ils ne voyaient pas la même chose.
Giulia Mancini arriva peu après. Elle avait troqué son pantalon de fouilles contre une robe noire, simple, qui la transformait — pas en une autre femme, mais en une version d’elle-même que le soleil et la poussière de la Citadelle avaient masquée. Elle avait des boucles d’oreilles en argent, des boucles anciennes, qui ressemblaient vaguement — je m’en rendis compte avec un frisson d’étrangeté — aux ornements des têtes ammonites qu’elle étudiait.
Elle vint droit vers Breitner. Ils parlèrent en italien, à voix basse, près de la balustrade. Je les observais depuis le bar, où je m’étais installé pour surveiller le bon déroulement de la soirée — ou plutôt, soyons honnête, pour les observer eux. Leur conversation avait cette intensité des échanges entre gens qui partagent un secret et qui savent que le temps presse. Giulia gesticulait — les mains ouvertes, les doigts écartés, mimant quelque chose qui ressemblait à une ouverture, une cavité. Breitner écoutait, hochait la tête, sortait parfois son carnet de la poche intérieure de sa veste et y notait un chiffre ou un mot.
Harwood les rejoignit. Je le vis s’insérer dans leur cercle avec cette aisance fluide qui était sa marque — un sourire, une main posée sur l’épaule de Breitner, une phrase qui fit rire Giulia. L’Américain parlait un italien approximatif mais charmant, agrémenté de gestes qui compensaient les lacunes du vocabulaire. Ils formèrent un trio étrange, ces trois-là, sur la terrasse de mon hôtel, avec la ville illuminée à leurs pieds et les ruines derrière eux : l’architecte qui cherchait un vide, l’archéologue qui étudiait des visages à double face, et l’attaché culturel qui collectait les secrets des uns et des autres avec la patience d’un entomologiste.
* * *
C’est Harwood qui, au bout d’un moment, vint me trouver au bar.
— Votre architecte est un personnage fascinant, Nasser.
— Il est méticuleux.
— Il est plus que méticuleux. Il est obsédé. Vous savez de quoi il a parlé pendant vingt minutes ? Du sous-sol de votre hôtel. Des fondations. D’un espace qui manquerait entre deux niveaux. Giulia buvait ses paroles. Elle croit qu’il y a un lien avec la disparition d’Amman au Moyen Âge. Vous imaginez ? Un hôtel construit sur le secret de la ville qui a disparu. C’est presque un roman.
Il souriait. Ce sourire qui ne disait rien.
— Et vous, monsieur Harwood ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Moi, je pense que les sous-sols des hôtels sont des endroits où l’on stocke du linge sale et des conserves de tomates. Mais je comprends l’attrait du mystère. Les gens aiment les mystères, surtout quand la réalité est ennuyeuse. Et la réalité, à Amman, en ce moment, est tout sauf ennuyeuse — ce qui rend le mystère d’autant plus suspect.
— Suspect ?
— Quand un homme arrive dans une ville en crise avec des plans sous le bras et commence à raconter qu’il y a un secret sous les fondations, il faut se demander ce qu’il cherche vraiment. Est-ce qu’il cherche un vide sous un hôtel ? Ou est-ce qu’il cherche à détourner l’attention d’autre chose ?
— D’autre chose comme quoi ?
Harwood finit son bourbon.
— Comme le fait que demain, le roi de Jordanie viendra inaugurer ce bâtiment, et que la moitié de la ville aimerait le voir mort. Ou comme le fait que les contacts secrets entre Hussein et Israël — dont je ne suis évidemment pas censé être au courant — passent par des gens qui fréquentent ce genre d’hôtel. Ou comme le fait que la Jordanie est le dernier rempart pro-occidental entre la Méditerranée et le golfe Persique, et que si ce rempart tombe, la géopolitique de la région change du tout au tout. Voilà ce qui se passe au-dessus du sol, Nasser. Ce qui se passe en dessous m’intéresse beaucoup moins.
Il posa son verre sur le comptoir et retourna vers la terrasse. Je le regardai s’éloigner — ce dos droit, cette démarche souple — et je pensai qu’il avait raison, bien sûr. Qu’il avait parfaitement raison. Que le monde réel était au-dessus, pas en dessous. Que les coups d’État, les assassinats, les alliances secrètes étaient plus importants qu’un vide de deux mètres quarante sous un hôtel.
Et pourtant.
* * *
La soirée se prolongea jusqu’à minuit passé. Le colonel de Bressac, le Français, but plus que de raison et se lança dans une tirade sur l’Algérie que personne ne voulait entendre et que Crawley, le Britannique, écouta avec un sourire poli qui était une forme de cruauté. Les femmes des hommes d’affaires jordaniens s’étaient regroupées dans un coin de la terrasse et parlaient de leurs enfants, de l’école américaine d’Amman, du dernier voyage à Beyrouth — cette Beyrouth de 1963 qui était encore la ville la plus libre du monde arabe, qui ne savait pas encore ce qui l’attendait. Le journaliste du Times, un peu ivre, me coinça près de l’ascenseur et me demanda si le roi Hussein avait « une vision pour la Jordanie moderne ». Je répondis que le roi avait une vision pour chaque chose et que l’hôtel en faisait partie, et il nota cela dans un carnet avec la gravité d’un homme qui croit tenir une citation.
Le capitaine Zaydan, l’homme du mukhabarat, était parti sans que personne ne le vît partir. Il avait cette faculté — commune aux hommes de son métier — de disparaître d’un endroit sans y laisser de trace, comme une tache d’eau sur une pierre chaude.
Et Breitner ? Breitner avait disparu aussi, mais autrement. Je le cherchai sur la terrasse, dans le lobby, au bar. Il n’y était pas. J’allai vérifier sa chambre — la porte était fermée, pas de lumière sous la porte. Je redescendis. Et c’est alors, en traversant le lobby désert à une heure du matin, les lumières tamisées, le silence, que j’entendis le bruit.
Un bruit ténu, régulier, qui venait d’en bas. Un bruit de frappe. Métal contre pierre. Lent, patient, mesuré. Comme un cœur qui bat dans le sous-sol d’un bâtiment neuf.
Je ne descendis pas. J’aurais dû. Ou peut-être aurais-je dû monter me coucher et oublier, comme Munir l’avait suggéré, comme Harwood l’avait suggéré, comme tout homme sensé l’aurait fait. Mais je restai là, debout dans le lobby, dans la lumière dorée des appliques murales, à écouter Breitner frapper sous mes pieds, dans les entrailles de l’hôtel, avec la patience minérale de celui qui sait que la pierre finira par céder.
Dehors, très loin, on entendit une sirène de police, puis une rafale d’arme automatique — trois coups secs, suivis d’un silence —, puis plus rien. Amman la nuit. 1963. Un pays en équilibre sur la pointe d’une aiguille, avec un roi de vingt-sept ans qui avait survécu au poison et aux MiG, et un hôtel tout neuf bâti sur une colline creuse.
Le bruit cessa. Le silence revint — mais un silence différent de celui d’avant, plus épais, comme si le sous-sol, en dessous de moi, s’était enfoncé d’un cran dans la terre.
Je montai me coucher. Demain, le roi viendrait.
Chapitre 6 — L’inauguration
Le 15 mars 1963 se leva sans nuages.
J’étais à l’hôtel à six heures du matin, avant le personnel, avant le soleil même, qui ne passait la crête des collines de l’est qu’à six heures vingt à cette époque de l’année. Je vérifiai tout. Les nappes du restaurant — blanches, impeccables, repassées la veille au fer à vapeur par Oum Khaled, la responsable de la buanderie, une femme qui traitait un faux pli comme une offense personnelle. Les arrangements floraux — œillets blancs et rouges, le drapeau jordanien traduit en pétales, l’idée de Huda. Le tapis rouge, déroulé depuis la marquise d’entrée jusqu’au lobby, un tapis de six mètres que nous avions fait venir de Beyrouth et qui donnait à l’entrée de l’hôtel un air de première de cinéma.
Ahmad était déjà au bar, en train de polir les verres. Il avait préparé trois cents coupes de champagne — du Moët, importé par la valise diplomatique française, une faveur du colonel de Bressac qui avait ses entrées chez le fournisseur de l’ambassade. Les coupes étaient alignées sur le comptoir comme une armée de cristal, et Ahmad les inspectait une par une, les levant vers la lumière pour traquer les traces de doigts, les impuretés, les bulles d’air dans le verre.
— S’il reste une seule trace sur une seule coupe, dis-je, je te renvoie à Beyrouth.
— Si tu me renvoies à Beyrouth, dit Ahmad, j’ouvre un bar sur la Corniche et je te vole tous tes clients.
Ce fut le dernier moment léger de la journée.
* * *
Le roi arriva à onze heures précises. Un convoi de quatre véhicules — deux Mercedes noires, une Land Rover militaire devant, une autre derrière — remonta l’allée d’accès dans un grondement feutré de moteurs diesel. Les soldats de la garde royale se déployèrent autour de l’entrée avec la rapidité silencieuse de gens qui font cela tous les jours et qui savent que chaque jour peut être le dernier. Car c’était cela, la vie de Hussein en 1963 : chaque sortie publique était un pari contre la mort, chaque poignée de main un acte de courage, chaque sourire une victoire remportée sur ceux qui avaient mis de l’acide dans ses gouttes nasales, envoyé des MiG sur son avion, posé des bombes dans le bureau de son premier ministre.
Hussein sortit de la deuxième Mercedes. Il était petit — plus petit qu’on ne l’imaginait en voyant ses photographies —, compact, avec un visage rond, des yeux noirs très vifs, et cette moustache fine qui lui donnait l’air d’un jeune officier de cavalerie dans un film britannique. Il portait un costume gris anthracite, une cravate rouge sombre, et des chaussures noires si bien cirées qu’on y voyait son reflet. Il avait vingt-sept ans. Il régnait depuis dix ans. Il avait survécu à plus de tentatives d’assassinat que la plupart des hommes n’en comptent de rhumes dans une vie.
Je l’accueillis au bas du tapis rouge. Il me serra la main — une poignée étonnamment forte pour un homme de sa taille — et me regarda dans les yeux avec cette attention totale qui était, disait-on, son don le plus redoutable. Quand Hussein vous regardait, vous aviez l’impression d’être la seule personne au monde. C’était, je suppose, la même qualité qui lui permettait de charmer les présidents, de séduire les reines et de convaincre ses ennemis de l’épargner.
— Monsieur al-Khalili, dit-il. Vous avez construit quelque chose de beau.
— Votre Majesté. C’est votre vision qui l’a rendu possible.
La formule était convenue, mais elle n’était pas fausse. Sans la volonté de Hussein, cet hôtel n’existerait pas. Sans son insistance pour que la Jordanie eût un hôtel digne de ce nom — un hôtel qui pût accueillir des chefs d’État, des délégations internationales, des journalistes étrangers sans qu’ils eussent à s’excuser de l’adresse —, nous serions encore au Philadelphia Hotel avec ses robinets qui fuient et ses cafards dans les salles de bains.
La visite dura deux heures. Hussein parcourut l’hôtel du rez-de-chaussée au huitième étage, posant des questions précises — sur le nombre de chambres, sur l’approvisionnement en eau, sur le système de climatisation, sur la nationalité des employés — avec l’attention détaillée d’un homme qui sait que les grands projets échouent dans les détails. Il goûta le cocktail d’Ahmad — Le Cercle — et déclara qu’il était excellent, ce qui était vrai, et qu’il le ferait servir au palais, ce qui ne se produisit jamais. Il salua le personnel, un par un, serrant les mains des femmes de chambre et des plongeurs avec la même courtoisie qu’il réservait aux ambassadeurs. Et il prononça, dans le grand salon du premier étage, un discours bref qui disait en substance que cet hôtel était la preuve que la Jordanie avançait, que le royaume était moderne, ouvert, tourné vers l’avenir — tout ce que les coups d’État de Bagdad et de Damas, les manifestations dans les rues et les agents du mukhabarat postés dans le lobby démentaient à chaque instant.
Les applaudissements furent nourris. Les photographes crépitèrent. Le champagne coula.
Et pendant tout ce temps, je cherchais Breitner des yeux.
* * *
Il n’était pas là.
Pas dans le grand salon. Pas au bar. Pas dans le lobby, pas au restaurant, pas sur la terrasse. Je vérifiai sa chambre — la porte était entrebâillée, la chambre vide, les plans toujours étalés partout, le lit toujours pas défait. Son passeport était sur la table de nuit. Sa mallette n’était pas là.
Je savais où il était.
Je ne pouvais pas descendre — le roi était encore dans l’hôtel, la cérémonie battait son plein, j’étais le directeur, ma place était ici, parmi les invités, le sourire aux lèvres, la coupe de champagne à la main. Mais à chaque instant, tandis que je serrais des mains et recevais des compliments, une partie de moi était ailleurs — en dessous, dans le sous-sol, avec Breitner et sa mallette et son mètre ruban, devant un mur de béton qu’il avait peut-être déjà commencé à entamer.
Le roi partit à treize heures. Le convoi redescendit l’allée, les soldats remontèrent dans leurs véhicules, et l’hôtel, d’un coup, se dégonfla — comme un poumon après une longue inspiration. Le personnel s’affaissa. Ahmad s’assit derrière son bar et se versa un arak qu’il avait bien mérité. Les serveurs commencèrent à débarrasser les coupes vides, les serviettes froissées, les mégots que des invités avaient écrasés dans les jardinières malgré les cendriers.
Et moi, je descendis au sous-sol.
* * *
Le couloir de service était éclairé par les néons habituels, leur bourdonnement bas, leur lumière verdâtre qui donnait au béton brut l’apparence d’un décor sous-marin. Je marchai jusqu’à l’aile est — celle qui donnait du côté de la Citadelle, celle où Munir avait dit que les pioches ne voulaient pas descendre. Le silence était compact. Au-dessus de moi, les derniers bruits de la réception — un rire, un tintement de verre — parvenaient assourdis, lointains, comme les sons d’un monde séparé du mien par une épaisseur de pierre et de temps.
Je trouvai Breitner au bout du couloir, là où les locaux techniques cédaient la place à un cul-de-sac — un mur de béton brut, sans ouverture, qui marquait la limite du sous-sol. Il était assis par terre, le dos contre le mur opposé, sa mallette ouverte à côté de lui. Dans la mallette, je vis un marteau, un burin, une lampe torche, et le vieux feuillet plié — la carte ancienne avec ses cavités en pointillés et son mot en caractères inconnus.
Le mur en face de lui portait des marques. Des impacts. Il avait frappé — pas longtemps, pas assez pour percer quoi que ce soit, mais suffisamment pour entamer la surface du béton sur quelques millimètres. De la poussière grise avait formé un petit tas au pied du mur, comme un monticule de cendres.
— Monsieur Breitner, dis-je.
Il leva les yeux. Son visage, dans la lumière verdâtre des néons, avait une pâleur minérale, comme si le sous-sol avait commencé à le recouvrir de sa propre matière.
— Je l’entends, dit-il.
— Vous entendez quoi ?
— Le vide. L’espace derrière ce mur. Il n’est pas silencieux, monsieur al-Khalili. Il a un son. Pas un bruit — un son. Une fréquence. Quelque chose de très bas, en dessous du seuil de l’audition normale. Mais si vous posez votre main sur le mur et que vous fermez les yeux, vous le sentez. C’est comme une vibration. Comme un battement.
— Ce sont les canalisations. La plomberie. Les pompes de la chaufferie.
— Non. J’ai vérifié. Les pompes sont à l’autre bout du sous-sol. Et leur fréquence est différente — plus rapide, plus régulière. Ceci est plus lent. Plus ancien. Comme quelque chose qui respire.
Je m’approchai du mur. Je posai ma main sur le béton. Il était froid — nettement plus froid que le mur d’en face, nettement plus froid que la température du sous-sol. Et sous ma paume, je sentis quelque chose. Pas une vibration, pas un battement — quelque chose de plus subtil, de plus ambigu. Une sorte de pulsation — ou peut-être le sang dans mes propres doigts, amplifié par le contact avec la pierre froide, trompé par l’obscurité et la suggestion. Je ne savais pas. Je ne sais toujours pas.
— Monsieur Breitner, dis-je en retirant ma main. Le roi vient de partir. L’inauguration est un succès. L’hôtel est ouvert. Et vous êtes dans mon sous-sol avec un marteau et un burin, en train d’attaquer les murs d’un bâtiment qui m’a été confié. Je vous demande de remonter, de ranger vos outils, et de ne plus descendre ici sans mon autorisation.
Il me regarda. Et il dit, avec une douceur que je ne lui connaissais pas, une douceur presque tendre :
— Vous l’avez senti, n’est-ce pas ?
Je ne répondis pas. Je ramassai le marteau et le burin, les rangeai dans la mallette, et lui tendis la main pour l’aider à se relever. Il accepta. Sa main était glacée.
Nous remontâmes ensemble, en silence, par l’escalier de service. En passant la porte du rez-de-chaussée, la lumière du jour nous frappa comme une gifle — cette lumière blanche d’Amman, violente, sans ombre, qui rendait tout visible et ne laissait rien se cacher. Breitner cligna des yeux, comme un homme qui revient d’un long séjour sous terre. Ce qu’il était, en un sens.
Dans le lobby, les derniers invités prenaient congé. Ahmad nettoyait le bar. Youssef passait un chiffon sur les marbres. Tout était normal. L’hôtel fonctionnait. Le monde, au-dessus, continuait.
Et quelque part en dessous — dans l’épaisseur de la colline, derrière un mur de béton froid, dans un espace que personne n’avait ouvert depuis des siècles ou des millénaires —, quelque chose continuait aussi. Quelque chose de patient, de minéral, de lent. Quelque chose qui avait le temps.
Chapitre 7 — Le vide
Il y a des décisions que l’on ne prend pas. Elles se prennent en vous, comme une fièvre qui monte sans qu’on sache quand elle a commencé, et quand on s’en aperçoit il est trop tard pour la faire redescendre. La décision de percer le mur fut de cette nature. Je ne la pris pas. Elle se prit en moi, au cours de la nuit du 15 au 16 mars, dans l’insomnie épaisse qui suivit l’inauguration, tandis que Huda dormait à côté de moi et que les bruits de la ville me parvenaient à travers la fenêtre entrouverte — un chien qui aboyait, un moteur au loin, l’appel du muezzin de Fajr à quatre heures et demie du matin, cette longue plainte qui monte dans le noir et qui dit, en substance, que le monde recommence et que Dieu regarde.
Je me levai avant l’aube. Je me lavai le visage, bus un café que je préparai dans la cuisine sans allumer la lumière, et sortis dans la rue encore noire. Le trajet entre mon appartement et l’hôtel prenait dix minutes à pied — dix minutes de descente le long d’une rue bordée de murs en pierre où grimpaient des jasmins et des bougainvilliers. À cette heure, les rues étaient vides. Amman dormait, ou faisait semblant.
Je trouvai Breitner dans le lobby, assis dans un fauteuil, sa mallette sur les genoux. Il ne dormait pas. Il attendait. Quand il me vit, il ne dit rien. Il se leva, et nous descendîmes ensemble, sans un mot, comme deux hommes qui se sont donné rendez-vous sans avoir eu besoin de se le dire.
* * *
J’avais fait venir Salim, un ouvrier du service de maintenance — un jeune homme de Madaba, vingt-cinq ans, solide, discret, qui m’était loyal parce que je l’avais embauché quand personne d’autre ne voulait de lui. Salim ne posait jamais de questions. C’était sa qualité principale et peut-être son défaut. Il était là quand nous arrivâmes au sous-sol, avec une masse, un burin, une barre à mine et une lampe à pétrole — j’avais demandé une lampe à pétrole plutôt qu’une lampe électrique, sans savoir pourquoi, peut-être par un instinct superstitieux, l’idée qu’une flamme vivante serait plus appropriée dans ce que nous allions ouvrir qu’un faisceau de néon.
Breitner examina le mur. Il avait emporté un stéthoscope — un instrument médical qu’il avait dû acheter Dieu sait où, peut-être à une pharmacie du centre-ville, peut-être l’avait-il dans sa mallette depuis le début — et il le plaqua contre le béton, écoutant, déplaçant l’embout de quelques centimètres, écoutant encore. Son visage, pendant cette auscultation, avait la concentration d’un médecin au chevet d’un patient dont le diagnostic est incertain.
— Ici, dit-il enfin, en traçant un rectangle au crayon sur le mur. L’épaisseur est moindre ici. Trente centimètres au maximum. Derrière, c’est creux.
Salim me regarda. J’acquiesçai. Il leva la masse.
Le premier coup résonna dans le sous-sol comme un coup de tonnerre captif. L’écho roula le long du couloir, rebondit contre les murs, et mit plusieurs secondes à mourir. Le béton avait tenu. Salim frappa de nouveau. Et de nouveau. Au cinquième coup, une fissure apparut — une ligne noire, fine comme un cheveu, qui courait du haut en bas du rectangle tracé par Breitner. Au septième coup, un morceau de béton se détacha et tomba au sol avec un bruit mat. Un trou apparut — de la taille d’un poing — et de ce trou sortit un souffle.
Non — pas un souffle. Un courant d’air. Froid, humide, avec cette odeur que Breitner et les ouvriers de Munir avaient décrite : la pierre mouillée. Mais pas seulement. Il y avait autre chose dans cet air — quelque chose que je ne peux décrire qu’en recourant à une analogie insuffisante : l’odeur du temps. Pas l’odeur de la décomposition, qui est le temps de la matière organique. Pas l’odeur de la rouille, qui est le temps du métal. Une odeur minérale, antérieure, comme si l’air enfermé derrière ce mur avait été scellé avant que l’air extérieur ne devînt ce qu’il est — comme s’il venait d’une époque où l’atmosphère elle-même avait une autre composition.
C’est une pensée absurde. Je le sais. L’air est de l’air. Mais je raconte ce que j’ai senti, et ce que j’ai senti était cela : un air d’un autre temps.
Salim élargit le trou. Les morceaux de béton tombaient dans l’obscurité de l’autre côté et, au lieu de heurter un sol immédiatement, ils semblaient chuter — une fraction de seconde, peut-être deux, avant d’atterrir avec un bruit étouffé, lointain, qui suggérait une profondeur.
Quand l’ouverture fut assez large pour qu’un homme pût s’y glisser, Breitner alluma la lampe à pétrole et l’approcha du trou. La flamme vacilla — aspirée par le courant d’air froid — et sa lumière, orangée, tremblante, éclaira ce qui se trouvait de l’autre côté.
* * *
Ce n’était pas une pièce.
Ce n’était pas un tunnel, ni une cave, ni une citerne, ni aucune des structures souterraines que l’archéologie de la région avait cataloguées. C’était un espace. Un espace d’une régularité troublante — des parois lisses, légèrement incurvées, comme l’intérieur d’un œuf allongé, taillées dans une roche qui n’était pas le calcaire des collines d’Amman mais quelque chose de plus sombre, de plus dense, une pierre noire veinée de gris qui absorbait la lumière de la lampe au lieu de la refléter.
Le sol — si l’on pouvait parler de sol — était environ deux mètres plus bas que le sous-sol de l’hôtel. C’était l’espace manquant. Les deux mètres quarante de Breitner. Sauf que cet espace ne faisait pas deux mètres quarante de haut mais bien davantage — la voûte s’élevait au-delà de ce que la lampe pouvait éclairer, aspirant la lumière vers le haut dans une obscurité dense qui ne rendait rien. Et l’espace s’étendait latéralement — à gauche, à droite — au-delà du cercle de lumière, dans une pénombre qui suggérait des dimensions bien plus grandes que celles de l’hôtel au-dessus.
L’air était immobile. Froid. Sec malgré l’odeur de pierre mouillée. Et le silence — ce silence que Breitner avait dit entendre à travers le mur — était effectivement d’une qualité singulière. Pas une absence de bruit. Une présence de silence. Quelque chose d’actif, de volontaire, comme si l’espace lui-même imposait le silence à tout ce qui y pénétrait.
— Mon Dieu, murmurai-je.
Ce furent les seuls mots que je prononçai. Breitner, lui, ne dit rien. Il regardait. Son visage, éclairé par la lampe, avait une expression que je n’avais vue sur aucun visage humain avant ce moment — ni joie, ni peur, ni surprise, mais quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance. Comme un homme qui retrouve un lieu qu’il connaît, un lieu qu’il a toujours connu sans y avoir jamais mis les pieds.
Il enjamba le rebord du trou et se laissa glisser de l’autre côté.
— Monsieur Breitner—
Mais il était déjà en bas. La lampe qu’il tenait à bout de bras projetait des ombres mouvantes sur les parois incurvées, et je vis — ou crus voir — que ces parois n’étaient pas entièrement lisses. Il y avait des marques. Pas des inscriptions, pas des dessins — des marques. Des séries de traits verticaux, gravés dans la pierre noire à intervalles réguliers, comme les encoches d’un bâton de comptage. Des mesures. Quelqu’un, avant nous, avait mesuré cet espace. Avait compté quelque chose ici — des distances, des jours, des années. Avait fait exactement ce que Breitner faisait depuis son arrivée : mesurer, compter, essayer de comprendre.
Breitner avança dans l’obscurité. La lampe rapetissa. Son ombre grandit sur les parois comme une figure de théâtre d’ombres — démesurée, déformée, inhumaine. Il s’éloignait du trou, de la lumière des néons du sous-sol, de moi. Il s’enfonçait dans quelque chose qui n’avait pas de nom dans la langue que je connaissais.
— Monsieur Breitner, dis-je. Revenez.
Il s’arrêta. Se retourna. La flamme de sa lampe l’éclairait par en dessous, creusant ses orbites, agrandissant son front, faisant de son visage un masque de lumière et d’ombre — un visage à double éclairage, comme les têtes ammonites de la Citadelle.
— Vous voyez ? dit-il. Sa voix résonnait dans l’espace avec une réverbération longue, profonde, qui la faisait paraître venue de plus loin qu’elle ne l’était. Les marques sur les parois. Quelqu’un a déjà été ici. Quelqu’un a mesuré. Et puis il est reparti, et on a tout refermé.
— Quand ?
— Je ne sais pas. Avant les Romains. Peut-être avant les Ammonites. Peut-être que c’est cela que les têtes à double visage gardaient — l’entrée de cet espace. Le seuil dont Giulia parlait.
Salim, resté en haut avec moi, se tenait en retrait, le dos contre le mur du couloir. Il ne regardait pas par le trou. Il regardait le sol entre ses pieds. Ses lèvres bougeaient — une prière, probablement, un verset, une protection contre ce que nous n’aurions pas dû ouvrir.
— Revenez, dis-je à Breitner. Revenez maintenant.
Il revint. Lentement. Pas à pas. Comme un homme qui quitte à regret un endroit où il se sent chez lui. Il escalada le rebord du trou, remonta dans le sous-sol de l’hôtel, et posa la lampe par terre. Sa main tremblait. Pas de peur — d’excitation, de froid, ou de quelque chose d’autre que je ne pus identifier.
Nous restâmes tous les trois dans le couloir du sous-sol, sous les néons bourdonnants, devant le trou noir dans le mur, et personne ne parla pendant un long moment. L’air froid montait de l’ouverture comme une haleine, régulière, patiente, et je pensai — malgré moi, malgré ma formation suisse, malgré mon rationalisme d’hôtelier — que l’espace que nous venions d’ouvrir n’était pas content d’être ouvert. Qu’il n’était pas mécontent non plus. Qu’il s’en moquait. Qu’il avait attendu si longtemps que quelques humains de plus ou de moins ne changeaient rien à son attente.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je enfin.
Breitner rangea la lampe dans sa mallette. Il essuya la poussière de béton sur ses mains. Et il dit :
— On se tait. On revient demain. Et on mesure.
Chapitre 8 — Ce que dit Giulia
Je ne revins pas le lendemain. Ni le surlendemain. Quelque chose en moi avait besoin de distance — pas avec l’espace lui-même, mais avec ce que j’avais ressenti en le découvrant. Cette reconnaissance sur le visage de Breitner. Ce silence qui avait une densité. Cet air d’un autre temps. Je n’étais pas un homme de mystères. J’étais un hôtelier. Mon travail consistait à rendre les surfaces agréables, à lisser les aspérités du réel, à faire en sorte que les clients trouvassent le monde — ou du moins l’étage où ils dormaient — un peu meilleur qu’ils ne l’avaient laissé. Ce qui se trouvait sous les surfaces ne me regardait pas. Ne m’avait jamais regardé.
Et pourtant je ne pouvais pas dormir.
Ou plutôt : je dormais, mais mal, traversé de rêves que je ne me rappelais pas au réveil et qui me laissaient un goût de pierre dans la bouche — littéralement, comme si j’avais mâché du calcite pendant la nuit. Huda me demanda si j’étais malade. Je dis que non. Les enfants me regardèrent au petit-déjeuner avec cette attention implacable des enfants qui savent que leurs parents mentent mais n’ont pas encore les mots pour le dire. Tarek, mon fils de huit ans, me demanda pourquoi mes mains sentaient la terre. Je les avais pourtant lavées trois fois.
Au troisième jour, je montai à la Citadelle.
* * *
Giulia Mancini travaillait dans une tranchée au sud-est du temple d’Hercule, là où les fouilles avaient mis au jour, les années précédentes, les vestiges d’un mur ammonite sous les fondations romaines. Elle était agenouillée dans la terre rouge, un pinceau à la main, en train de dégager avec une patience de dentiste un objet que je ne pouvais pas distinguer depuis le bord de la tranchée. Trois ouvriers jordaniens travaillaient à quelques mètres d’elle, pelletant de la terre dans des seaux qu’un quatrième remontait au moyen d’une corde.
Je l’appelai. Elle leva la tête, plissa les yeux dans le soleil — elle ne portait pas de chapeau, ses cheveux noirs étaient poudrés de terre —, et me fit signe de descendre. Je refusai. J’avais assez descendu. Elle remonta, s’essuya les mains sur son pantalon, et nous allâmes nous asseoir à l’ombre du musée archéologique, sur un banc de pierre d’où l’on voyait toute la ville.
— Breitner vous a parlé, dit-elle. Ce n’était pas une question.
— Breitner m’a montré.
— Montré quoi ?
Je lui racontai. Le mur percé. L’espace derrière. Les parois de pierre noire, incurvées, lisses. Les marques — ces traits verticaux gravés à intervalles réguliers. L’air froid, l’odeur, le silence. Je lui racontai tout, en arabe d’abord, puis en français quand l’arabe ne suffisait plus — quand il fallait des mots pour ce qui n’avait pas de forme précise, ce flottement entre le réel et l’inexplicable que le français, langue de Descartes et de Nerval, savait mieux accueillir que l’arabe, langue de certitude.
Giulia écouta sans m’interrompre. Elle fumait ses cigarettes italiennes — des Nazionali, au paquet bleu — et la fumée montait droit dans l’air immobile de midi, un fil gris sur le ciel blanc. Quand j’eus terminé, elle écrasa son mégot sous sa semelle et dit :
— Ce n’est pas la première fois.
— Comment ça ?
— Ce n’est pas la première fois qu’on trouve des espaces souterrains inexpliqués dans cette ville. En 1930, quand les Italiens ont commencé les fouilles ici, sur la Citadelle, ils ont découvert un réseau de galeries sous le palais omeyyade. Des galeries qui ne correspondaient à rien — ni aqueducs, ni citernes, ni passages défensifs. Des galeries taillées dans une roche qui n’était pas la roche locale. Ils ont fait un rapport, et le rapport a été classé. Personne n’en a reparlé.
— Vous l’avez lu ?
— J’ai essayé de le lire. Il est dans les archives du Département des antiquités, au ministère, mais les pages clés manquent. Quelqu’un les a retirées. Ou elles ont été retirées par le temps — les archives, à Amman, sont dans un état qui ferait pleurer un bibliothécaire. Mais j’ai trouvé des notes personnelles d’un des archéologues italiens — un certain Giacomo Ferretti — qui décrit ce qu’il a vu dans ces galeries. Et ce qu’il décrit ressemble beaucoup à ce que vous me racontez. Des parois de pierre sombre. Des marques gravées. Un silence anormal.
Elle alluma une autre cigarette. Ses mains ne tremblaient pas. Les miennes, oui, et je les cachai en les enfonçant dans mes poches.
— Ferretti a essayé de comprendre ce qu’il voyait, continua-t-elle. Il a mesuré les galeries, relevé les marques, prélevé des échantillons de la roche. Et puis il est rentré à Rome, il a rédigé un rapport préliminaire, et il est mort six mois plus tard. Une pneumonie, d’après les archives de l’université. Il avait trente-huit ans. En bonne santé.
— Vous n’êtes pas en train de suggérer que—
— Je ne suggère rien. Je vous rapporte des faits. Ferretti est mort. Son rapport complet n’a jamais été publié. Les galeries qu’il a découvertes ont été refermées — par qui, quand, je ne sais pas. Quand je suis arrivée ici en 1960, personne ne savait de quoi je parlais quand je les évoquais. Les ouvriers jordaniens, si — les vieux, ceux qui avaient travaillé avec les Italiens. Ils se souvenaient. Mais ils ne voulaient pas en parler.
* * *
Nous restâmes silencieux un moment. En contrebas, la ville bourdonnait de sa vie quotidienne — les klaxons, les cris des marchands ambulants, le grondement des camions militaires qui remontaient vers les casernes du Nord. Des enfants jouaient dans les ruines du théâtre romain, leurs voix montant jusqu’à nous, claires, aiguës, insouciantes, comme si les pierres sur lesquelles ils grimpaient n’avaient pas deux mille ans et n’étaient pas hantées par les acclamations de foules disparues.
— Giulia, dis-je. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a sous cette ville ?
Elle tira longuement sur sa cigarette. Et puis elle parla — pas comme une scientifique, pas comme une archéologue qui présente une hypothèse, mais comme une femme qui a longtemps réfléchi à quelque chose et qui sait que ce qu’elle va dire ne sera pas cru.
— Vous connaissez l’histoire d’Amman, Nasser. Vous savez que cette ville a été habitée pendant des millénaires — les Ammonites, les Grecs, les Romains, les Omeyyades. Et puis, vers 1300, elle a disparu. Pas détruite. Pas conquise. Vidée. Six siècles de rien. Et personne ne sait pourquoi. Les historiens disent que les revenus ont décliné, que les routes commerciales se sont déplacées, que la population s’est dispersée. C’est vrai. Mais ce n’est pas suffisant. Des dizaines de villes ont connu des déclins économiques sans disparaître pendant six siècles. Il faut autre chose. Il faut une raison pour que les gens non seulement s’en aillent, mais ne reviennent pas. Pendant six cents ans, ne reviennent pas.
— Et vous pensez que la raison est sous la ville.
— Je pense que la ville est construite sur quelque chose. Quelque chose de très ancien. Plus ancien que les Ammonites — peut-être aussi ancien que les statues de ‘Ain Ghazal, ces figures néolithiques qu’on a trouvées à huit kilomètres d’ici, qui datent de neuf mille ans. Ou plus ancien encore. Quelque chose qui a été creusé — ou qui existait naturellement et qui a été aménagé — dans la roche sous les collines. Et ce quelque chose a un effet. Pas un effet physique, pas un danger concret — un effet plus subtil. Un malaise. Une répulsion. Quelque chose qui fait que les gens, à certaines époques, ne veulent plus vivre ici. Qui fait que les ouvriers refusent de creuser. Qui fait que les pioches ne veulent pas descendre, comme l’a dit votre ingénieur.
— Ce n’est pas très scientifique.
— Non. Ce n’est pas scientifique du tout. C’est pour ça que je ne l’ai jamais écrit dans un rapport. Mais c’est ce que les fouilles m’ont appris en trois ans ici. Il y a une couche, sous cette ville, que l’archéologie ne sait pas nommer. Pas une strate géologique. Pas un horizon culturel. Quelque chose d’autre. Un espace. Votre ami Breitner a mis le doigt dessus — ou plutôt le marteau — en perçant le mur de votre sous-sol. Ce qu’il a trouvé n’est pas une anomalie. C’est le fondement. C’est ce sur quoi tout le reste a été bâti. Et périodiquement, quand ce fondement se rappelle à ceux qui vivent au-dessus, ceux-ci s’en vont. Ils ne savent pas pourquoi. Ils partent, c’est tout. Et la ville se vide.
— Et puis les gens reviennent.
— Et puis les gens reviennent. Parce que la mémoire est courte. Parce que les collines sont belles. Parce que l’emplacement est stratégique. Parce qu’un roi a besoin d’une capitale et qu’un pays a besoin d’un hôtel. Et le cycle recommence.
Elle écrasa sa cigarette. La troisième, ou la quatrième — j’avais perdu le compte.
— Les têtes à double visage, dis-je. Les statues ammonites. Vous croyez qu’elles gardaient l’entrée de cet espace ?
— Je crois qu’elles regardaient dans deux directions pour une raison. Le haut et le bas. La surface et ce qui est dessous. Le visible et l’invisible. Les Ammonites savaient. Ils vivaient avec. Ils avaient trouvé un équilibre — une manière de coexister avec ce qui était sous leurs pieds. Et puis cet équilibre s’est rompu. Et la ville s’est vidée.
* * *
Je redescendis de la Citadelle en fin d’après-midi. Le soleil déclinait. Les ombres des collines s’allongeaient sur la ville comme des doigts. Je marchais dans les rues du centre, parmi les passants, les marchands, les soldats en permission, les écoliers en uniforme, et je les regardais — tous ces gens qui vivaient sur le dos d’une bête endormie, qui marchaient sur le toit d’un espace qu’ils ignoraient, qui faisaient leur marché et prenaient leur café et discutaient de politique et de football au-dessus de quelque chose qui n’avait pas de nom.
Et je pensai : c’est cela, un hôtel. Un hôtel est un bâtiment qui recouvre quelque chose. Qui offre une surface lisse — des draps propres, des marbres cirés, un sourire à la réception — pour que les gens n’aient pas à penser à ce qui se trouve en dessous. À la plomberie, aux fondations, aux cafards dans les murs, aux secrets dans les caves. Le directeur d’un hôtel est un homme qui gère la surface. Et je m’étais juré, en acceptant ce poste, de ne jamais regarder en dessous.
Mais Breitner m’avait fait descendre. Breitner, avec ses plans et son mètre ruban et ses yeux de calcaire, m’avait tiré par la main dans le sous-sol de mon propre bâtiment et m’avait montré ce que je ne voulais pas voir. Et maintenant, je ne pouvais plus remonter. Pas vraiment. Pas complètement. Une partie de moi resterait toujours en bas, dans cet espace de pierre noire, à écouter le silence qui avait une forme.
En arrivant à l’hôtel, je trouvai Ahmad au bar, seul, en train de lire un journal. Il leva les yeux et dit :
— L’architecte est au sous-sol.
— Depuis quand ?
— Depuis ce matin. Il est descendu à huit heures avec sa lampe et son carnet. Il n’est pas remonté. Youssef lui a apporté un thé à midi. Il dit que l’architecte mesurait les murs avec un mètre ruban. Les murs d’en bas, pas les nôtres. Et qu’il parlait tout seul. En allemand.
Je ne descendis pas. Pas ce soir-là. Je restai au bar avec Ahmad, je bus un café, puis un arak, puis un autre café, et nous parlâmes de choses ordinaires — du match de football entre l’équipe d’Amman et celle d’Irbid, du prix des tomates au marché, de la fille d’Ahmad qui allait se marier au mois de juin. Des choses de surface. Des choses de vivants. Et en dessous de nous, dans l’épaisseur de la colline, Breitner mesurait.