La ville creuse
La ville creuse
Chapitres 9 à 12
Chapitre 9 — Harwood
Harwood vint me trouver le lendemain, un jeudi. Pas au bar, pas au lobby — dans mon bureau, au premier étage, une pièce que je fermais rarement à clé et où il s’était installé avant mon arrivée, assis dans mon fauteuil, derrière mon bureau, avec cette désinvolture souveraine qui était sa façon d’occuper l’espace d’autrui. Il lisait un dossier qu’il referma à mon entrée — je ne vis pas ce que c’était — et me sourit comme si c’était moi qui le dérangeais chez lui.
— Nasser. Asseyez-vous.
— C’est mon bureau, monsieur Harwood.
— Raison de plus pour vous asseoir confortablement.
Il se leva, me céda le fauteuil avec un geste de courtoisie exagérée, et prit la chaise en face. Il portait sa tenue habituelle — chemise en lin, pantalon de toile claire, mocassins — et il avait cet air frais, reposé, impeccablement rasé des hommes qui dorment bien parce qu’ils ont la conscience suffisamment flexible pour ne pas être dérangée par les détails.
— Votre architecte a percé un mur dans le sous-sol, dit-il.
Je ne demandai pas comment il le savait. C’eût été naïf. Harwood savait tout ce qui se passait dans un rayon de trois cercles autour de l’ambassade américaine, et l’hôtel Al Urdon était dans ce rayon.
— Oui, dis-je.
— Et il a trouvé quelque chose.
— Oui.
— Et vous, Nasser — vous l’avez vu aussi ?
— Oui.
Un silence. Harwood croisa les jambes, ajusta le pli de son pantalon — un geste mécanique, une manière de gagner du temps ou de me faire comprendre qu’il avait tout le temps du monde.
— J’ai une question à vous poser, dit-il. Et j’aimerais que vous y répondiez honnêtement, en tant qu’homme, pas en tant que directeur d’hôtel. D’accord ?
— D’accord.
— Qu’est-ce que vous avez senti ?
La question me prit au dépourvu. Je m’attendais à des injonctions — refermez le mur, expulsez Breitner, oubliez ce que vous avez vu. Pas à cela. Pas à cette curiosité nue, presque intime.
— J’ai senti du froid, dis-je. De l’air froid. Et une odeur de pierre mouillée. Et un silence qui n’était pas normal.
— Pas normal comment ?
— Un silence qui avait un poids. Comme s’il occupait l’espace, au lieu d’être l’absence de bruit. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement.
Harwood hocha la tête. Lentement. Comme un homme qui entend confirmer ce qu’il sait déjà.
— Nasser, dit-il. Je vais vous raconter quelque chose que je ne suis pas autorisé à vous raconter. Je le fais parce que je vous estime, parce que cet hôtel est un endroit que j’aime bien, et parce que je crois que vous avez le droit de savoir avant de prendre votre décision.
Il se leva, alla à la fenêtre, regarda la ville un moment — les collines blanches, la Citadelle au loin, les antennes de radio, les minarets. Puis il se retourna vers moi.
— Quand les Britanniques administraient la Transjordanie, dans les années vingt et trente, ils ont fait des relevés topographiques systématiques du pays. Des relevés très complets — géodésiques, géologiques, hydrologiques. Ils cartographiaient tout. C’était leur manière de posséder un territoire : le mesurer. Parmi ces relevés, il y en a un — un rapport géologique de 1934, classé secret à l’époque et jamais déclassifié — qui concerne les collines d’Amman. Ce rapport note l’existence, sous plusieurs des sept collines, d’anomalies dans la structure géologique. Des cavités. Des espaces vides, de dimensions variables, à des profondeurs allant de cinq à vingt mètres sous la surface. Le rapport les attribue à des phénomènes karstiques — des dissolutions naturelles du calcaire par l’eau souterraine, rien de mystérieux. Mais il note aussi — et c’est là que ça devient intéressant — que certaines de ces cavités présentent des parois de composition minéralogique différente de la roche environnante. Une roche plus sombre, plus dense. Non identifiée.
— Comment connaissez-vous ce rapport ?
— Parce que mon prédécesseur à l’ambassade, un homme nommé Scofield, l’a obtenu des Britanniques en 1957, dans le cadre d’un échange de renseignements. La géologie du sous-sol d’Amman intéressait Washington pour des raisons que vous pouvez deviner — en cas de conflit, il est utile de savoir ce qu’il y a sous une capitale alliée. Des abris. Des tunnels. Des points faibles. Scofield a lu le rapport et l’a classé sans suite. Mais il a ajouté une note manuscrite en marge que j’ai trouvée quand j’ai repris son bureau. La note dit ceci — je la cite de mémoire : « Les anomalies signalées sous les collines 2 et 3 méritent une investigation discrète. La composition des parois ne correspond à aucune formation géologique connue dans la région. Recommande enquête technique avant toute construction majeure dans ces secteurs. »
— Les collines 2 et 3, dis-je. Le deuxième et le troisième cercle. L’emplacement de l’hôtel.
— L’emplacement de l’hôtel.
Je restai silencieux un moment. Dehors, un appel à la prière s’éleva — celui de la mosquée du roi Abdallah, la plus proche — et sa mélopée couvrit les bruits de la rue pendant quelques instants, imposant son propre silence par-dessus celui de la ville.
— Pourquoi me racontez-vous tout cela, monsieur Harwood ?
— Parce que je veux que vous refermiez ce mur.
Il dit cela avec une douceur qui n’avait rien de menaçant. C’était la douceur d’un homme qui formule une requête, pas un ordre. Mais derrière la douceur, il y avait quelque chose de ferme — une détermination qui ne venait pas de Harwood lui-même mais de quelque chose de plus grand que lui, une institution, un pays, une logique qui dépassait la conversation entre deux hommes dans un bureau d’hôtel.
— Refermer le mur, répétai-je.
— Refermer le mur. Reboucher. Faire comme si rien ne s’était passé. Et demander à votre architecte de prendre le prochain vol pour Zurich.
— Pourquoi ?
— Parce que ce qui est sous cet hôtel — ce qui est sous cette ville — ne nous concerne pas. Pas moi, pas vous, pas Breitner, pas Giulia Mancini. Ça ne concerne personne de vivant. C’est quelque chose d’ancien, d’inerte, et d’inoffensif tant qu’on le laisse tranquille. Mais si on l’ouvre, si on le mesure, si on le cartographie, si on écrit des rapports et qu’on les publie — alors ça devient un problème. Pas un problème géologique. Un problème politique.
— Politique ?
— Nasser. Nous sommes en 1963. La Jordanie est un pays jeune, fragile, menacé de toutes parts. Le roi Hussein tient le pays à bout de bras, avec l’aide américaine, avec le soutien discret d’Israël, avec la loyauté de ses Bédouins. Tout repose sur une idée : que la Jordanie est un pays moderne, stable, tourné vers l’avenir. Que c’est un pays où l’on construit des hôtels, pas un pays où l’on creuse des mystères. Si demain quelqu’un annonce qu’il y a, sous la capitale, un réseau de cavités inexpliquées, d’origine inconnue, avec des parois de roche non identifiée et des marques que personne ne peut lire — qu’est-ce qui se passe ? Les journaux s’en emparent. Les nassériens y voient un signe de plus que la Jordanie est un pays arriéré, superstitieux, indigne de la modernité arabe. Les archéologues débarquent. Les touristes affluent — ou fuient. Et le roi, qui vient d’inaugurer un hôtel pour montrer que tout va bien, se retrouve avec un mystère sous les pieds qui dit exactement le contraire.
Il fit une pause. Puis :
— Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas trouver, Nasser. Pas parce qu’elles sont dangereuses. Mais parce qu’elles compliquent le récit. Et le récit, en ce moment, a besoin d’être simple. La Jordanie avance. Le roi est fort. L’hôtel est beau. C’est le récit dont nous avons tous besoin — vous, moi, Hussein, l’Amérique. Et ce récit ne laisse pas de place à un trou dans le sous-sol.
* * *
Je l’écoutai. J’écoutai chaque mot, et chaque mot était raisonnable, et chaque argument était fondé, et je savais — avec la certitude tranquille d’un homme qui a passé vingt ans à gérer des surfaces — que Harwood avait raison. Qu’il fallait reboucher. Qu’il fallait oublier. Que le récit avait besoin d’être simple.
Et pourtant.
— Monsieur Harwood, dis-je. Vous m’avez demandé de vous répondre en tant qu’homme, pas en tant que directeur d’hôtel. Je vais vous rendre la pareille. Vous me dites de refermer le mur. Très bien. Mais vous ne pouvez pas me demander de faire comme si je n’avais rien vu. J’ai posé ma main sur la paroi de cet espace. J’ai senti le froid. J’ai entendu le silence. Et je sais — pas en tant que directeur, mais en tant qu’homme, en tant qu’Ammanais, en tant que fils de cette ville — que ce qui est en dessous n’est pas un problème politique. C’est quelque chose d’autre. Quelque chose qui était là avant nous et qui sera là après nous. Et ce quelque chose, monsieur Harwood, ne se soucie pas du récit.
Harwood me regarda. Son sourire — ce sourire américain, large, appréciateur — avait disparu. Il me regardait avec quelque chose qui ressemblait, pour la première fois, à du respect. Ou peut-être à de l’inquiétude. Les deux se ressemblent, chez certains hommes.
— Je sais, dit-il doucement. C’est bien pour cela qu’il faut refermer.
Il se leva. Alla à la porte. Se retourna.
— Nasser. Votre architecte. Vous avez vérifié auprès de la firme Holzer & Wenger qu’il était bien celui qu’il prétendait être ?
— Non.
— Vous devriez.
Il sortit. Je restai seul dans mon bureau, avec l’appel à la prière qui s’achevait, les bruits de la rue qui revenaient, et quelque part en dessous de moi, dans l’épaisseur de la colline, Breitner qui mesurait le vide avec un mètre ruban, dans le silence, dans le noir, avec la patience d’un homme qui a toute l’éternité devant lui — ou qui la cherche.
Chapitre 10 — Le retour de Breitner
Deux jours passèrent. Deux jours pendant lesquels je fis mon métier — accueillir les clients, vérifier les comptes, superviser le service, sourire. L’hôtel avait trouvé son rythme. Les réservations affluaient. L’inauguration avait produit son effet : les ambassades nous envoyaient leurs visiteurs, les hommes d’affaires de passage à Amman demandaient le Al Urdon en priorité, et le Jordan Times avait publié un article élogieux sur la cuisine de Faris, ce qui avait rempli le restaurant trois soirs de suite. Tout allait bien. Tout allait exactement comme je l’avais voulu.
Et Breitner vivait dans mon sous-sol.
Pas littéralement — il remontait dormir quelques heures dans sa chambre, se douchait, changeait de chemise. Mais l’essentiel de ses journées, et une partie de ses nuits, il les passait de l’autre côté du mur, dans l’espace de pierre noire, avec sa lampe à pétrole, son mètre ruban et son carnet. Youssef, le garçon d’étage, lui descendait des plateaux-repas — du pain, du fromage, du thé, des olives — et les remontait à moitié entamés. Salim, l’ouvrier, avait installé une échelle de fortune pour faciliter la descente et refusait désormais d’aller plus loin que le rebord du trou. Il disait que l’air d’en bas lui donnait des maux de tête. Je crois qu’il avait peur, mais Salim était un homme de Madaba, et les hommes de Madaba n’admettent pas la peur — ils l’appellent prudence, ce qui revient au même mais sonne mieux.
Je ne descendis pas. Je résistai. Chaque matin, en traversant le lobby pour aller à mon bureau, je passais devant la porte du sous-sol et je sentais — ou croyais sentir — un courant d’air froid qui filtrait sous la porte, une haleine de pierre, un appel muet. Et chaque matin, je continuais mon chemin, je montais l’escalier, j’ouvrais mon bureau, je m’asseyais derrière ma table et je faisais ce que font les directeurs d’hôtel : je maintenais la surface.
* * *
Le troisième jour — nous étions le 20 mars —, Breitner remonta.
Je le vis d’abord de loin, depuis la réception, comme une silhouette qui émergeait de l’escalier de service. Il marchait lentement, avec cette démarche un peu raide des gens qui sont restés longtemps dans une posture inconfortable — accroupis, agenouillés, courbés sous un plafond bas. Il tenait son carnet dans une main et sa lampe éteinte dans l’autre. Sa chemise était tachée de poussière noire — pas la poussière grise du béton, une poussière plus sombre, plus fine, celle de la roche inconnue — et ses cheveux, d’ordinaire coupés court et disciplinés, étaient en désordre, comme s’il avait passé la main dedans des centaines de fois en réfléchissant.
Mais c’est son visage qui me frappa.
Il avait changé. Pas de manière spectaculaire — pas amaigri, pas vieilli, pas marqué par une épreuve visible. Changé autrement. Comme si une tension qui avait habité ses traits depuis son arrivée — cette crispation de l’homme qui cherche — s’était relâchée. Son visage était lisse. Calme. Presque serein. Et ses yeux — ces yeux gris pâle, enfoncés, qui avaient eu jusque-là l’intensité de forets mécaniques — avaient une douceur nouvelle, une sorte de distance, comme s’ils regardaient le monde depuis un endroit légèrement en retrait de la surface des choses.
Il vint s’asseoir au bar. Ahmad, sans qu’il eût besoin de demander, lui servit un arak et un verre d’eau. Breitner but l’eau d’abord, d’un trait, puis l’arak, par petites gorgées, en regardant devant lui avec cette sérénité qui m’inquiétait plus que n’importe quelle agitation.
Je m’assis à côté de lui.
— Alors ? dis-je.
Il ouvrit son carnet. Les pages étaient couvertes de chiffres, de croquis, de notations. Il les feuilleta lentement, comme un homme qui relit un journal intime avant de le confier à quelqu’un.
— L’espace est plus grand que je ne le pensais, dit-il. Il s’étend sous toute l’aile est de l’hôtel, et probablement au-delà — vers la Citadelle. Je n’ai pas pu en atteindre les limites. Dans la direction nord-est, les parois s’évasent et le plafond monte, et l’obscurité devient si épaisse que la lampe n’y suffit plus. On dirait que l’espace s’élargit à mesure qu’on s’éloigne du point d’entrée — comme un entonnoir inversé, ou comme les branches d’un arbre qui partent d’un tronc unique.
— Et les marques ?
— Les marques sont partout. Des séries de traits verticaux, gravées dans la pierre à hauteur d’homme. J’en ai compté plus de trois mille sur les parois accessibles. Elles ne sont pas décoratives. Ce sont des mesures — des unités de longueur, ou de temps, ou de quelque chose d’autre que je ne comprends pas. Mais elles sont régulières. Espacées avec une précision qui suppose un instrument — une règle, un compas, quelque chose d’équivalent. Celui qui a fait cela n’était pas un sauvage griffonnant sur un mur. C’était un esprit organisé. Un mesureur. Quelqu’un comme moi.
Il dit cela sans ironie. C’était un constat, pas une vantardise. Breitner reconnaissait dans ces marques le geste de sa propre profession — la manie de mesurer, de quantifier, de traduire le monde en chiffres — et cette reconnaissance, je crois, était ce qui l’avait apaisé. Il n’était plus seul. Quelqu’un, avant lui, des siècles ou des millénaires avant lui, avait fait exactement la même chose : descendre dans le noir, mesurer le vide, essayer de comprendre.
— Il y a autre chose, dit-il.
Il tourna une page de son carnet et me montra un croquis. Un dessin rapide, au crayon, représentant une section de paroi. Au milieu de la section, entourée de traits verticaux, une marque différente — pas un trait mais une forme. Un ovale allongé, avec une ligne horizontale en son centre. Comme un œil fermé. Ou comme une bouche close.
— J’ai trouvé cela à environ trente mètres du point d’entrée, dans la direction de la Citadelle. C’est la seule marque qui ne soit pas un trait de mesure. La seule figure. Et elle est répétée — sept fois, à intervalles réguliers, le long de la paroi, comme si elle ponctuait un texte dont les traits seraient les mots.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je ne sais pas. Giulia saurait peut-être. Mais ce que je sais, c’est que ce symbole — cet œil fermé, ou cette bouche close, appelez-le comme vous voulez — est gravé plus profondément que les traits. Avec plus de force. Comme si celui qui l’a gravé voulait s’assurer qu’il ne s’effacerait pas. Qu’il durerait aussi longtemps que la pierre elle-même.
Il referma le carnet.
— Et puis il y a le sol, dit-il.
— Le sol ?
— Le sol de l’espace. Il n’est pas brut. Il n’est pas naturel. Il a été nivelé. Aplani. Avec une régularité qui ne peut pas être le fait de l’érosion. Quelqu’un a travaillé ce sol — l’a taillé, l’a poli, l’a rendu praticable. Et sur ce sol, à certains endroits, il y a des traces. Pas des empreintes — quelque chose de plus subtil. Des usures. Des zones où la pierre est légèrement plus claire, plus lisse, comme si quelqu’un — ou quelque chose — avait marché là, longtemps, très longtemps, en suivant toujours le même chemin.
— Des chemins.
— Des chemins. Dans le noir. Sous la ville. Des chemins qui ne mènent nulle part — ou qui mènent quelque part que je n’ai pas encore trouvé.
* * *
Il but la dernière gorgée de son arak. Ahmad, qui essuyait des verres au bout du comptoir, ne nous regardait pas. Il avait cette discrétion des bons barmans — la capacité de devenir invisible quand la conversation ne le concerne pas, ou le concerne trop.
— Monsieur Breitner, dis-je. Harwood veut que je referme le mur.
— Je sais.
— Et vous ?
Il me regarda. Et dans ses yeux — ces yeux gris pâle, adoucis, distants — je vis quelque chose que je n’avais pas vu avant. Pas de la folie. Pas de l’obsession. Quelque chose de plus tranquille et de plus effrayant : de l’acceptation. L’acceptation d’un homme qui a trouvé ce qu’il cherchait et qui sait que la trouvaille le dépasse, qu’elle est trop grande pour lui, trop ancienne, trop autre — et qui l’accepte quand même, comme on accepte la mort, ou l’amour, ou l’évidence que le monde est plus vaste que ce qu’on en voit.
— L’hôtel n’a pas été construit sur quelque chose, monsieur al-Khalili, dit-il. Il a été construit pour couvrir quelque chose. Pas consciemment — les ingénieurs ne savaient pas, ou faisaient semblant de ne pas savoir. Mais le terrain a dicté. La colline a proposé. Et l’hôtel est devenu le bouchon. Le couvercle. La dernière couche posée sur un empilement de couches — Ammonites, Romains, Omeyyades, Circassiens, et maintenant vous — qui toutes, à leur manière, ont couvert le même vide.
— Et ce vide — qu’est-ce que c’est ?
— C’est le cœur de la ville. Le vrai cœur. Pas le centre géographique, pas le siège du pouvoir, pas le souk ni la mosquée. Le cœur au sens organique. L’organe qui fait battre le reste. Les villes ne naissent pas au hasard, monsieur al-Khalili. Elles naissent là où quelque chose les appelle — une source, un carrefour, un port. Amman est née ici parce qu’il y avait quelque chose sous les collines. Quelque chose qui attirait les gens. Et qui, périodiquement, les repoussait. L’attraction et la répulsion — le double visage. Comme les têtes de la Citadelle.
Il se leva. Posa de l’argent sur le comptoir — toujours le bon montant, pas un fils de plus — et me dit, avec cette douceur nouvelle qui était pire que n’importe quelle urgence :
— Vous pouvez refermer le mur. Je ne m’y opposerai pas. Ce qui est en dessous n’a pas besoin de nous pour continuer. Il continuera avec ou sans mur, avec ou sans hôtel, avec ou sans ville. Il a le temps. Plus de temps que vous et moi n’en aurons jamais.
Il monta dans sa chambre. Je restai au bar. Ahmad posa un verre de thé devant moi sans que je l’eusse demandé, et je le bus en regardant la lumière du soir entrer par les baies vitrées du lobby — cette lumière d’Amman, dorée, oblique, qui faisait briller les marbres neufs et ne disait rien de ce qui se trouvait en dessous.
Chapitre 11 — Le mur
Le lendemain matin, la chambre 514 était vide.
Pas vide comme les jours précédents — le lit pas défait, les plans étalés partout, le passeport sur la table de nuit. Vide au sens plein du terme. Les plans avaient disparu. La mallette avait disparu. Le passeport avait disparu. Les vêtements dans l’armoire — les deux chemises de rechange, le pantalon de toile sombre, les chaussures de marche — avaient disparu. Le sac de voyage n’était plus là. La chambre avait été rendue à son état d’origine, comme si personne ne l’avait jamais occupée. Comme si Karl Breitner n’avait jamais existé.
Un seul objet restait. Posé au centre du lit — le lit que Breitner n’avait presque jamais utilisé —, comme un message ou un cadeau d’adieu : le mètre ruban. Son mètre ruban de métal, celui qu’il avait sorti de sa mallette le premier jour, celui avec lequel il avait mesuré les couloirs, les fenêtres, les murs, l’espace manquant, le vide. Il était déroulé sur toute sa longueur — cinq mètres — et traversait le lit en diagonale, du coin supérieur gauche au coin inférieur droit, comme une ligne tracée sur une carte, comme un chemin, comme une mesure ultime dont je ne connaissais pas l’objet.
Youssef, qui avait fait la découverte en venant préparer la chambre, me regardait avec des yeux ronds.
— Il est parti, dit-il.
— Quand ?
— Cette nuit. Personne ne l’a vu sortir. Le veilleur de nuit dit qu’il ne l’a pas vu passer par le lobby.
Je ramassai le mètre ruban. Il était froid dans ma main — plus froid qu’un objet métallique laissé dans une chambre chauffée n’aurait dû l’être. Je le repliai, le glissai dans ma poche, et descendis au sous-sol.
* * *
Le trou dans le mur était tel que nous l’avions laissé — une ouverture irrégulière, de la taille d’un homme accroupi, dans le béton de l’aile est. L’échelle de fortune posée par Salim était toujours en place. Le courant d’air froid montait de l’obscurité, régulier, patient. Et le silence — ce silence de l’autre côté — était là, compact, immobile, comme un lac souterrain dont la surface ne ride jamais.
Je m’approchai du bord. Je me penchai. J’appelai :
— Monsieur Breitner ?
Ma voix descendit dans l’espace et ne revint pas. Pas d’écho. Pas de réverbération. Le silence l’absorba comme une éponge absorbe l’eau — complètement, instantanément, sans trace. Comme si l’espace en dessous n’avait pas de parois sur lesquelles un son pût rebondir. Ou comme si les parois étaient faites pour absorber les sons, pour empêcher les voix de remonter.
Breitner n’était pas là. Breitner n’était nulle part. Il était parti — par la porte de l’hôtel sans que le veilleur le vît, ou par le trou dans le mur vers un endroit que je préférais ne pas imaginer. Il avait laissé son mètre ruban et emporté tout le reste. Ses plans, ses croquis, la vieille carte avec les cavités en pointillés, son carnet avec les trois mille traits et les sept yeux fermés. Tout cela avait disparu avec lui, comme si le savoir qu’il avait accumulé en dix jours ne pouvait pas rester en surface — comme s’il devait être emporté, enfoui, remis en dessous.
* * *
Je fis reboucher le mur ce jour-là.
Salim travailla seul, en silence, avec du mortier et des parpaings. Il maçonna l’ouverture avec la rapidité efficace d’un homme qui veut en finir. Quand il eut terminé, le mur avait retrouvé son apparence — un mur de sous-sol, brut, anonyme, sans signe qu’il eût jamais été percé. Seule une légère différence de teinte — le mortier frais plus clair que le béton ancien — trahissait l’intervention. Dans quelques semaines, la poussière du sous-sol recouvrirait cette différence, et il n’y aurait plus rien à voir.
Salim rangea ses outils, se lava les mains au robinet de la buanderie, et vint me trouver dans le couloir. Il avait les yeux rouges — de la poussière, ou d’autre chose.
— C’est fait, dit-il.
— Merci, Salim.
— Monsieur al-Khalili.
— Oui ?
— L’architecte. Il n’est pas sorti par la porte.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que j’ai vérifié le registre du veilleur. Et parce que j’ai vérifié l’échelle, ce matin, avant de reboucher. L’échelle était posée du côté d’en bas. Pas du côté d’en haut. Quelqu’un l’avait tirée de l’autre côté, depuis l’intérieur de l’espace.
Je ne répondis pas. Salim ne dit rien de plus. Il ramassa sa caisse à outils et s’en alla, et je restai seul dans le sous-sol, devant le mur neuf, avec le mètre ruban de Breitner dans ma poche et le silence de l’autre côté qui pesait contre les parpaings comme une main posée à plat sur une porte.
* * *
Le soir même, je passai un appel téléphonique. Les communications internationales, en 1963, étaient une épreuve de patience — il fallait passer par le standard, demander une ligne, attendre, être redirigé, attendre encore. La ligne vers Zurich mit quarante minutes à être établie. La voix au bout du fil — la secrétaire de Holzer & Wenger, Architekten — était lointaine, brouillée par les parasites, mais parfaitement compréhensible.
Je demandai à parler à Herr Rudolf Holzer. On me dit qu’il était absent. Je demandai si la firme avait envoyé un architecte du nom de Karl Breitner à Amman, en Jordanie, pour une inspection de l’hôtel Al Urdon. Il y eut un silence. Puis la secrétaire me mit en attente. Deux minutes passèrent. Un homme prit la ligne — pas Holzer, un associé dont je n’ai pas retenu le nom.
— Monsieur al-Khalili, dit-il. J’ai vérifié nos registres. Nous n’avons envoyé personne à Amman. Aucune mission d’inspection n’a été programmée pour l’hôtel Al Urdon.
— Et Karl Breitner ? Est-il un architecte de votre firme ?
Un autre silence.
— Il l’a été. Herr Breitner a travaillé chez nous de 1948 à 1957. Il a effectivement participé à la conception initiale de l’hôtel Al Urdon, dans les premières phases du projet, avant que la construction ne commence. Mais il a quitté la firme en 1957. Pour des raisons personnelles.
— Quelles raisons ?
— Je ne suis pas autorisé à… Monsieur al-Khalili, Herr Breitner a eu des… difficultés. D’ordre psychologique. Il a été hospitalisé pendant un temps. Ensuite il a disparu. Nous n’avons plus eu de nouvelles depuis 1959. La lettre que vous avez reçue — si vous avez reçu une lettre — ne vient pas de nous. Herr Holzer n’a pas signé de lettre de mission pour Breitner.
— Je vois.
— Monsieur al-Khalili. Si cet homme est à Amman, si vous le voyez, nous vous serions reconnaissants de nous en informer. Herr Breitner avait emporté certains documents en quittant la firme — des plans, des études préliminaires. Des documents qui nous appartiennent.
— Il n’est plus à Amman, dis-je. Il est parti.
— Parti où ?
Je regardai le plafond de mon bureau. Au-dessus, les étages de l’hôtel, les clients, les chambres, le bar, la terrasse. En dessous, le lobby, le sous-sol, le mur rebouché, et derrière le mur, l’espace de pierre noire où un homme avait peut-être choisi de disparaître — ou avait été rappelé par quelque chose de plus ancien que sa propre folie.
— Je ne sais pas, dis-je. Il est parti.
* * *
Je raccrochai. Je restai longtemps dans mon bureau, dans la lumière déclinante, à écouter les bruits de l’hôtel — le tintement des couverts au restaurant, le murmure des conversations au bar, le pas feutré des serveurs dans les couloirs. Les bruits de la surface. Les bruits de la vie qui continue.
Et puis je sortis le mètre ruban de ma poche. Je le dépliai sur mon bureau. Cinq mètres de métal brillant, gradué en centimètres et en pouces, avec le nom du fabricant — Lufkin, made in USA — gravé sur le boîtier. Un objet ordinaire. Un outil de mesure. La chose la plus rationnelle du monde.
Je le repliai et le rangeai dans le tiroir de mon bureau, où il resterait pendant sept ans, jusqu’en septembre 1970, quand j’aurais besoin de mesurer autre chose — l’étendue de ce qu’on peut perdre, la profondeur de ce qu’on ne comprend pas, la distance entre la surface des choses et leur vérité.
Dehors, la nuit tombait sur Amman. Les lumières s’allumaient sur les collines. La Citadelle, éclairée par ses projecteurs, flottait dans le noir comme un navire de pierre. Et sous mes pieds, sous le lobby, sous le sous-sol, sous le mur neuf de Salim, l’espace attendait. Patient. Minéral. Indifférent. Avec ses trois mille traits gravés et ses sept yeux fermés et ses chemins usés par des pas que personne n’avait jamais entendus.
L’hôtel était beau. Le roi était content. Les clients venaient. Le récit était simple.
Je descendis au bar et demandai à Ahmad de me servir un arak. Il me le servit sans un mot. Nous bûmes ensemble, en silence, dans la lumière dorée des appliques murales, et nous ne parlâmes pas de ce qui était en dessous. Nous n’en parlerions plus jamais.
Chapitre 12 — Septembre
Sept ans plus tard, la ville brûlait.
C’était le 18 septembre 1970, le troisième jour de ce qu’on appellerait Septembre noir, et l’hôtel — mon hôtel, qui s’appelait désormais le Jordan InterContinental, la chaîne l’avait absorbé en 1964 — était pris entre deux feux. L’armée jordanienne tirait depuis les hauteurs du troisième cercle. Les fedayin palestiniens répondaient depuis le quartier d’Ashrafiyeh. Les obus passaient au-dessus de nous, parfois à travers nous — une roquette avait percé le mur du sixième étage la veille au soir, traversant une chambre inoccupée de part en part, laissant deux trous symétriques, un d’entrée et un de sortie, comme les yeux d’un masque. Les vitres du lobby avaient explosé le premier jour. Le tapis rouge de l’inauguration — celui de Beyrouth, que j’avais conservé par sentiment — était couvert d’éclats de verre qui crissaient sous les pieds.
Plus de cent journalistes étrangers étaient piégés dans l’hôtel. Des correspondants de quarante agences de presse, venus couvrir la crise jordanienne, coincés par les tirs de snipers qui les empêchaient de sortir. Ils dormaient dans les couloirs, dans les salles de banquet, dans les cuisines. Les communications étaient coupées — pas de téléphone, pas de télex. L’électricité fonctionnait par intermittence, au gré d’un générateur diesel que Salim — fidèle Salim, toujours là, sept ans plus tard — alimentait en carburant avec la régularité d’un infirmier administrant une perfusion. L’eau courante avait été coupée le deuxième jour. Nous rationnions ce qui restait dans les réservoirs du toit.
Ahmad était au bar. Bien sûr qu’il était au bar. Le bar n’avait plus rien à servir — les bouteilles avaient été vidées, cassées ou réquisitionnées — mais Ahmad était là, derrière son comptoir, essuyant des verres qui n’existaient plus, dans une pantomime de normalité qui était sa façon de résister au chaos. Quand une explosion faisait trembler les murs, il ne bronchait pas. Il levait un verre imaginaire vers la lumière imaginaire et vérifiait des traces imaginaires, et cet acte dérisoire était la chose la plus courageuse que j’aie jamais vue.
* * *
C’est dans la nuit du 18 au 19 septembre que je descendis au sous-sol.
Pas pour vérifier les réserves d’eau, bien que ce fût le prétexte que je me donnai. Pas pour inspecter le générateur, que Salim maîtrisait mieux que moi. Je descendis parce que quelque chose m’y appelait — la même chose qui m’y avait appelé sept ans plus tôt, quand Breitner frappait le mur dans la nuit et que je restais debout dans le lobby à écouter. Le même courant froid sous la porte. La même haleine de pierre. Le même silence qui n’était pas une absence mais une présence.
L’escalier de service était plongé dans le noir — le générateur alimentait les étages supérieurs en priorité. Je descendis à tâtons, une main sur la rampe, l’autre tenant la lampe torche que je gardais dans le tiroir de mon bureau depuis 1963, à côté du mètre ruban de Breitner. La lampe produisait un cercle de lumière jaune qui dansait sur les marches de béton et les murs nus, projetant mon ombre derrière moi, grande, déformée, comme celle de Breitner dans l’espace de pierre noire.
Le sous-sol était silencieux. Pas le silence ordinaire d’un sous-sol la nuit — un silence plus profond, amplifié par l’absence des bruits habituels de la machinerie : les pompes étaient arrêtées, la chaufferie éteinte, seul le générateur ronronnait faiblement à l’autre bout du bâtiment. Dans ce silence, les explosions du dehors — les obus, les rafales, les détonations sourdes des roquettes — parvenaient assourdies, lointaines, comme les bruits d’un orage au-dessus d’une grotte. Comme si le sous-sol appartenait à un autre monde que celui qui brûlait au-dessus.
Je marchai jusqu’à l’aile est. Le couloir. Le cul-de-sac. Le mur.
Le mur de Salim. Parpaings et mortier. Sept ans d’âge. La poussière du sous-sol l’avait uniformisé — il n’y avait plus de différence de teinte entre le mortier et le béton environnant. On ne voyait rien. Rien ne trahissait ce qui se trouvait derrière. Le mur était un mur, et c’est tout.
Je posai ma main dessus.
Le froid était immédiat. Pas le froid du béton — le béton, à cette profondeur, aurait dû être à température constante, tiède en hiver, frais en été. Non. Le froid qui traversait le mur était celui de l’autre côté. Celui de l’espace. Celui de la roche noire et du silence qui avait une forme. Sept ans de parpaings et de mortier n’avaient rien changé. Le froid était toujours là. L’espace était toujours là. Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas changé. Il attendait.
Et je l’entendis.
Pas un son. Pas un bruit. Breitner avait raison : ce n’était pas un bruit. C’était une absence de bruit si profonde qu’elle avait une densité, une texture, une présence. Un silence qui n’était pas le vide du silence mais le plein du silence — comme un lac noir dont la surface est si immobile qu’elle semble solide, et qui pourtant frémit en dessous, très loin en dessous, d’un mouvement imperceptible qui n’est ni un courant ni une vague mais quelque chose d’antérieur aux courants et aux vagues, quelque chose d’original, de premier.
Le silence de ce qui était là avant tout le reste.
* * *
Au-dessus de moi, la ville brûlait. Les fedayin et l’armée se massacraient dans les rues de cette ville qui avait déjà disparu une fois et qui disparaissait peut-être de nouveau, à sa manière — pas dans le silence cette fois, mais dans le fracas, pas dans l’effacement mais dans la destruction. Et l’hôtel — mon hôtel, cet hôtel que j’avais aimé comme un enfant, dont j’avais ciré les marbres et plié les serviettes et accueilli le roi — tenait debout. Les murs tenaient. La structure tenait. Malgré les obus, malgré les roquettes, malgré les vitres soufflées et les trous dans les façades. L’hôtel tenait, comme si ses fondations étaient plus profondes que ce que les ingénieurs avaient prévu. Comme si elles s’enfonçaient non pas dans la roche calcaire de la colline mais dans autre chose — dans l’espace lui-même, dans le vide, dans le silence — et que ce socle invisible, cet anti-fondement, cette absence sous l’abondance, était ce qui le maintenait debout.
C’est une pensée folle. Je le sais. Un hôtel tient debout grâce au béton armé, aux calculs de charge, aux normes sismiques. Pas grâce au vide. Mais debout dans le sous-sol, la main sur le mur froid, avec la ville en feu au-dessus de moi et le silence en dessous, je ne pouvais pas penser autrement. L’hôtel était le bouchon. Le couvercle. La dernière couche. Et c’est parce qu’il était posé sur ce vide — sur ce cœur ancien, patient, minéral — qu’il tenait. Parce que le vide, en dessous, ne voulait pas être exposé. Parce que le silence ne voulait pas être entendu. Et que l’hôtel, au-dessus, était sa protection.
Nous nous protégions mutuellement — l’hôtel et le vide. La surface et la profondeur. Le bruit et le silence. Comme les deux visages d’une même tête de pierre.
* * *
Je retirai ma main du mur. Le froid resta dans ma paume un moment, puis se dissipa. Je restai debout dans le couloir, sous les néons éteints, dans le noir que la lampe torche trouait à peine, et je pensai à Breitner.
Où était-il ? Était-il sorti de l’hôtel cette nuit de mars 1963, par une porte de service, un escalier oublié, une fenêtre du rez-de-chaussée, emportant ses plans et sa mallette, pour disparaître dans la nuit d’Amman et rejoindre un aéroport, un train, un bateau, une autre vie ? C’était l’explication la plus simple. L’explication d’homme sensé.
Ou était-il descendu ? Avait-il tiré l’échelle derrière lui, comme Salim l’avait constaté, et s’était-il enfoncé dans l’espace de pierre noire, dans la direction de la Citadelle, le long des chemins usés par des pas invisibles, vers quelque chose que ni moi, ni Giulia, ni Harwood, ni personne de vivant ne pouvait nommer ? Avait-il rejoint celui — ceux — qui avaient gravé les trois mille traits et les sept yeux fermés, qui avaient mesuré le vide avant lui, qui avaient su ce que le vide contenait et qui avaient choisi de rester en dessous, dans le froid et le silence, pendant que les villes au-dessus naissaient, grandissaient, disparaissaient et renaissaient comme des vagues sur un océan dont ils étaient le fond ?
Je ne savais pas. Je ne saurais jamais. Et c’était bien ainsi. Il y a des questions auxquelles on ne répond pas — non parce que la réponse n’existe pas, mais parce que la réponse, si elle existait, changerait le sol sous nos pieds. Et nous avons besoin du sol. Nous avons besoin de la surface. Nous avons besoin de croire que ce sur quoi nous marchons est solide, est fini, est connu. Nous avons besoin de l’hôtel — de ses marbres, de ses cuivres, de ses draps repassés et de son sourire à la réception. Nous avons besoin du récit.
* * *
Je remontai.
Le lobby était noir, jonché de verre brisé et de gravats. L’air sentait la poudre et le plâtre mouillé. Quelques journalistes dormaient sur des matelas posés à même le sol, leurs appareils photo serrés contre eux comme des enfants serrent un ours en peluche. L’un d’eux, un Britannique roux dont je ne connus jamais le nom, était éveillé. Il fumait une cigarette à la lueur d’une bougie et me regarda monter de l’escalier de service avec la curiosité distraite d’un homme qui a vu trop de choses pour s’étonner de quoi que ce soit.
— Tout va bien en bas ? demanda-t-il.
— Tout va bien, dis-je.
J’allai à la cuisine. Je fis chauffer de l’eau sur un réchaud de camping que Faris avait installé quand le gaz avait été coupé. Je préparai du thé — du thé à la sauge, le thé des collines d’Amman, celui que ma mère préparait quand j’étais enfant et que le monde était simple. Je posai les verres sur un plateau — un plateau de cuivre, cabossé par un éclat d’obus mais encore utilisable — et je montai au bar.
Ahmad était toujours là. Bien sûr qu’il était là. Il essuyait un verre qui n’existait plus.
— Du thé, dis-je.
Il prit un verre. Le but lentement. Et dit :
— L’hôtel tiendra.
Ce n’était pas une question. Ce n’était pas un espoir. C’était un constat — le constat d’un barman qui connaissait son bâtiment comme un marin connaît son navire, par les craquements, les vibrations, les grincements de la coque dans la tempête. Ahmad savait que l’hôtel tiendrait. Il ne savait pas pourquoi. Moi, je croyais le savoir — mais ce que je croyais savoir, je ne pouvais le dire à personne, parce que c’était une folie, une superstition, une pensée de sous-sol, et que les pensées de sous-sol n’ont pas leur place à la surface.
Dehors, une explosion fit trembler les murs. De la poussière tomba du plafond. Les verres — les vrais, ceux qui restaient — tintèrent dans leurs étagères. Ahmad ne broncha pas. Je ne bronchai pas. Le thé fumait dans nos verres.
Sous nos pieds, sous le lobby, sous le sous-sol, sous le mur de Salim, l’espace de pierre noire continuait. Patient. Minéral. Ancien. Avec ses traits gravés et ses yeux fermés et ses chemins usés par des pas que personne n’avait jamais vus. Avec, peut-être, quelque part dans son obscurité, un homme assis avec un mètre ruban, qui mesurait l’éternité.
L’hôtel tiendrait.
La ville brûlerait, et se viderait, et se remplirait de nouveau, et brûlerait encore, parce que c’est ce que font les villes qui sont bâties sur un cœur — elles battent, elles s’arrêtent, elles repartent. Et l’hôtel, au-dessus du cœur, tiendrait. Parce que c’était sa fonction. Pas d’accueillir des clients, pas de servir des cocktails, pas d’impressionner des ambassadeurs. Sa fonction était de couvrir. De poser une surface lisse sur l’indicible. De servir le thé pendant que le monde s’effondre, et de sourire à la réception pendant que quelque chose de très ancien respire sous les marbres du lobby.
C’est le métier. Mon métier. Le métier de la surface.
Je finis mon thé. Je posai le verre sur le comptoir. Et je retournai servir le thé aux journalistes, dans le noir, dans le bruit des obus, au-dessus du silence.