La grenade
de Lazare
La grenade de Lazare
Chapitres 5 à 8
Chapitre 5 — Birgu
Pour traverser le Grand Harbour, Lazare prit une dghajsa.
La barque l’attendait au pied du quai, en bas des escaliers qui descendaient depuis la Barrière — un canot peint en bleu et jaune, pointu aux deux bouts, avec un rameur debout à la poupe qui maniait ses avirons comme des ailes. Le rameur était un homme d’une quarantaine d’années, brun, silencieux, avec des bras comme des cordages. Il ne dit pas un mot pendant toute la traversée, ce qui convenait parfaitement à Lazare.
Le Grand Harbour, vu du ras de l’eau, était immense. Les bastions de La Valette montaient à gauche comme une muraille de cathédrale couchée sur le flanc. À droite, les Trois Cités — Birgu, Senglea, Cospicua — se pressaient derrière leurs propres remparts, plus bas, plus denses, plus secrètes. Entre les deux, l’eau était noire et huileuse, sillonnée par les dghajsas et les chaloupes de la Navy, ponctuée par les coques grises des bâtiments militaires encore au mouillage. Des grues tournaient sur les chantiers de réparation navale. L’écho des marteaux sur l’acier rebondissait d’un rivage à l’autre.
La dghajsa accosta à Birgu — Vittoriosa, disaient les cartes officielles, la Victorieuse, nom donné par les Chevaliers après le Grand Siège. Lazare paya le rameur, qui empocha l’argent sans un mot et repartit sur l’eau sombre.
Birgu était un labyrinthe. Les rues étaient si étroites que deux hommes ne pouvaient y marcher de front. Les maisons se touchaient par le haut, les balcons fermés des étages supérieurs se rejoignant presque au-dessus de la chaussée, de sorte qu’on marchait dans une pénombre perpétuelle, même en plein jour. L’air sentait la lessive et le pain. Des chats dormaient sur les marches. Des icônes de saints étaient encastrées dans les murs à chaque coin de rue — des niches éclairées par de petites veilleuses à huile qui brûlaient jour et nuit, des Vierges en plâtre peint avec des fleurs en plastique, des crucifixions miniatures qui saignaient dans leurs cadres dorés. Les morts et les vivants cohabitaient ici sans gêne, les uns au-dessus des autres, les uns dans les murs des autres.
Lazare trouva le Palais de l’Inquisiteur sans difficulté — c’était le plus grand bâtiment de la rue, une façade sobre avec un portail de pierre et un balcon fermé au premier étage. L’endroit servait maintenant de musée, à moitié fermé, à moitié oublié. Un gardien somnolait dans l’entrée. Lazare lui donna quelques shillings et entra.
L’intérieur était frais et sombre. Des pièces vides, des murs épais, des couloirs étroits. Il y avait eu ici, pendant deux siècles, un tribunal ecclésiastique qui jugeait les hérétiques, les blasphémateurs, les sorciers et quiconque déplaisait au Saint-Office. Les cellules étaient au sous-sol — Lazare y descendit. Petites, basses, avec des murs couverts de graffitis laissés par les prisonniers : des croix, des bateaux, des noms, des prières en italien, en espagnol, en maltais. Un homme avait gravé un calendrier dans la pierre — des barres parallèles, des jours comptés un par un, comme partout où l’on enferme des hommes.
Il remonta et sortit dans la lumière. Fort Saint-Ange était au bout de la langue de terre, à cinq minutes de marche. Il y alla.
La forteresse était massive, trapue, plantée dans l’eau comme un poing fermé. C’était ici que les Chevaliers avaient résisté aux Ottomans en 1565 — ici que La Valette avait tenu, avec six cents hommes contre quarante mille. Et c’était ici, dans une cellule quelque part dans cette masse de pierre, que le Caravage avait été emprisonné en 1608, après la bagarre qui avait mis fin à son bref passage dans l’Ordre.
L’accès au fort était restreint — les Britanniques l’utilisaient encore comme base navale. Mais Lazare n’avait pas l’intention d’y entrer. Il voulait le voir, simplement. Sentir le poids de la pierre, imaginer l’homme enfermé là-dedans, le peintre-meurtrier qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui s’était enfui — comment ? Par où ? Personne ne le savait vraiment. Les murs faisaient trois mètres d’épaisseur. La mer entourait le fort de tous côtés. Et pourtant, il s’était évadé. Comme si les murs, eux aussi, avaient des trous.
* * *
Le Père Ċensu Bonnici officiait à la paroisse de San Lorenzo, à Birgu, une église plus petite et moins dorée que la Co-Cathédrale de La Valette mais ancienne — les Chevaliers y avaient prié avant la construction de Saint-Jean.
Lazare le trouva dans la sacristie, une pièce étroite qui sentait l’encens froid et la cire fondue. Bonnici était un homme d’une soixantaine d’années, petit, voûté, avec des lunettes à monture d’écaille et des mains d’une finesse remarquable — des mains de musicien ou de chirurgien, incongrues au bout de ses bras de vieux prêtre. Il rangeait des calices dans un placard et leva à peine les yeux quand Lazare entra.
— Père Bonnici ?
— Oui ?
— Mon nom est Corte. Je m’intéresse à l’histoire de l’Ordre. En particulier au séjour du Caravage à Malte.
Bonnici le regarda par-dessus ses lunettes. C’était un regard d’une précision déconcertante — le regard d’un homme qui a passé sa vie à lire des manuscrits en latin à la lumière d’une bougie et qui a développé, par nécessité, une acuité visuelle redoutable.
— Beaucoup de gens s’y intéressent, dit-il. Les chercheurs, les historiens de l’art, les romanciers. Et les autres.
— Les autres ?
— Ceux qui ne sont ni chercheurs, ni historiens, ni romanciers. Ceux qui cherchent quelque chose de précis.
Il posa le dernier calice et referma le placard. Puis il s’assit sur un tabouret de bois, croisa les mains sur ses genoux, et attendit. C’était un homme qui savait attendre — une compétence rare, que Lazare respectait.
— Je cherche quelque chose de précis, dit Lazare.
— Je sais. Salvu Zammit est mon cousin. Nous n’avons pas de secrets entre nous, sauf ceux que nous avons.
Il y avait un humour sec dans cette phrase, à peine perceptible, comme une épice dans un plat qui semble simple.
— Asseyez-vous, dit-il.
Lazare prit un tabouret. La sacristie était si petite que leurs genoux se touchaient presque. Au mur, un crucifix en bois sombre et un portrait à l’huile de saint Laurent portant le gril de son martyre — le patron de l’église, peint par un artiste local du XVIIe, avec cette maladresse touchante des peintres de province qui imitent les grands sans tout à fait les atteindre.
— Le Caravage, dit Bonnici, est arrivé à Malte en juillet 1607. C’est un fait. Il a été admis dans l’Ordre comme chevalier de grâce en juillet 1608. C’est un fait. Il a peint La Décollation et le Saint Jérôme. Fait. En août 1608, il a été impliqué dans une bagarre et emprisonné à Fort Saint-Ange. Fait. Il s’est évadé et a quitté l’île. Fait. En décembre 1608, il a été expulsé de l’Ordre lors d’une cérémonie dans l’Oratoire, devant son propre tableau. Fait.
Il marqua une pause.
— Maintenant, il y a les choses qui ne sont pas dans les faits. Les trous entre les faits. Les historiens n’aiment pas les trous. Moi, je suis prêtre — les trous ne me dérangent pas. La foi est un trou. On y croit ou on n’y croit pas, mais on ne peut pas le remplir avec des documents.
Il ôta ses lunettes et les essuya avec un mouchoir.
— Ce que les archives de l’Ordre disent, tout le monde peut le lire. Mais il y a d’autres archives à Malte. Celles de l’Inquisition. L’Inquisition maltaise était indépendante de l’Ordre — elle répondait directement au Pape, et les rapports entre l’Inquisiteur et le Grand Maître étaient souvent tendus. L’Inquisiteur surveillait les Chevaliers autant que les hérétiques. Et il prenait des notes.
Lazare sentit quelque chose se tendre en lui — un fil invisible, ce fil qu’il connaissait bien, celui qui relie la patience à la trouvaille et qui vibre quand on approche.
— Qu’est-ce que les notes de l’Inquisiteur disent sur le Caravage ?
— Elles disent ce que les archives de l’Ordre ne disent pas. Que l’expulsion du Caravage n’était pas seulement due à la bagarre. Il y avait autre chose. Quelque chose qu’il avait peint. Ou quelque chose qu’il avait vu et peint. Les archives de l’Inquisition sont plus discrètes que celles de l’Ordre — elles ne nomment pas toujours les choses directement. Mais il y a une mention, dans un registre de décembre 1608, d’une toile confisquée dans les effets du prisonnier.
— Une toile.
— Una piccola tela, soggetto profano. Une petite toile, sujet profane. Confisquée et remise au Prieur. Le Prieur de l’époque, c’était Ippolito Malaspina — un homme puissant, le même qui avait commandé le Saint Jérôme. La toile est entrée chez lui. Et après, plus rien. Plus de trace. Comme si elle n’avait jamais existé.
Le prêtre remit ses lunettes et regarda Lazare.
— Mais les choses qui n’existent pas, monsieur Corte, ont ceci de particulier qu’elles ne cessent jamais de revenir.
Un silence. Dans l’église, derrière la porte de la sacristie, on entendait une femme qui priait à voix basse — un murmure continu, monotone, comme le bruit de la mer dans un coquillage.
— Où sont ces archives ? demanda Lazare.
— Au Palais de l’Inquisiteur. Là où vous étiez ce matin.
Lazare le regarda. Il n’avait dit à personne qu’il était allé au Palais ce matin. Bonnici sourit — un vrai sourire, cette fois, pas comme celui de Finch, un sourire qui impliquait tout le visage et qui disait : oui, c’est une petite île, et oui, je sais des choses, et non, ça ne devrait pas vous surprendre.
— Allez voir les registres de décembre 1608, dit Bonnici. Le gardien s’appelle Karmenu. Dites-lui que je vous envoie. Il vous laissera entrer dans la salle des archives. Et monsieur Corte —
Il se leva, et Lazare vit que malgré sa petite taille et sa voûture, le prêtre avait une présence — une densité, comme on dit d’une pierre qu’elle est dense.
— Ne cherchez pas que dans les registres de l’Ordre. L’Ordre écrivait l’histoire officielle. L’Inquisition écrivait l’autre. Celle des ombres. C’est dans les ombres que vous trouverez ce que vous cherchez. Mais faites attention — les ombres, à Malte, sont profondes. Plus profondes qu’ailleurs.
Il le raccompagna jusqu’à la porte de l’église. Dehors, le soleil tapait sur les pavés de Birgu. Un chat traversa la rue en courant. La lumière était si blanche, si crue, qu’elle semblait effacer les reliefs et réduire les maisons à des surfaces planes, comme un décor de carton.
Lazare reprit la dghajsa pour La Valette. Sur l’eau, entre les deux rives, il pensa aux trous entre les faits, et à ce que le Caravage avait pu peindre de si troublant qu’il avait fallu le faire disparaître — pas le détruire, le faire disparaître, ce qui n’est pas la même chose. On détruit ce qui est dangereux. On cache ce qui est sacré. Ou ce qui est les deux à la fois.
Chapitre 6 — Les tunnels
Consuelo dit oui un mardi soir, sans explication.
Lazare ne lui avait pas vraiment demandé — il avait mentionné les souterrains, une fois, au détour d’une conversation dans le hall du Phoenicia, et elle avait changé de sujet. Il avait mentionné les tunnels une deuxième fois, quelques jours plus tard, sur la terrasse, en fumant. Elle n’avait rien dit. Et puis ce mardi, en le croisant dans l’escalier, elle lui avait simplement dit : « Demain, cinq heures du matin. Devant l’hôtel. Apportez une lampe. »
Il faisait encore nuit quand ils partirent. La Valette à cinq heures du matin était une ville de pierre et de silence — pas le silence de l’absence, mais le silence plein et dense des lieux très anciens qui respirent dans le sommeil. Leurs pas résonnaient sur les dalles. Les réverbères jetaient des ombres longues. Un boulanger ouvrait sa boutique quelque part, et l’odeur du pain chaud montait dans les rues vides, incongrue et douce.
Consuelo marchait vite, sans hésitation, par des ruelles que Lazare n’avait pas encore explorées — des passages qui descendaient en escalier entre les maisons, des venelles si étroites qu’il fallait tourner les épaules pour passer. Elle portait un pantalon de toile, des chaussures solides, un pull de laine malgré la douceur de l’air. Elle avait une lampe torche à la main et une autre, de rechange, dans la poche de sa veste.
Ils s’arrêtèrent devant une porte basse dans un mur de fortification, près du port. La porte était en fer, rouillée, fermée par un cadenas que Consuelo ouvrit avec une clé qu’elle tira de sa poche.
— Officiel ou pas officiel ? demanda Lazare.
— Pas officiel.
— Comment avez-vous la clé ?
— Tout le monde a une clé. Pendant le siège, il y avait des dizaines d’entrées. Les gens les ont gardées.
Elle poussa la porte. Un souffle d’air froid monta de l’obscurité — pas l’air de la nuit, mais un air différent, plus ancien, chargé d’une odeur de terre et de pierre humide, une odeur qui ne connaissait pas le soleil.
Ils descendirent.
L’escalier était taillé dans le calcaire, les marches usées en leur centre par des milliers de pieds. Au bout de vingt marches, la lumière du dehors disparut. Il n’y avait plus que les deux faisceaux des lampes, qui découpaient dans l’obscurité des fragments de mur, de voûte, de roche nue.
— Ici, c’est la partie de 1942, dit Consuelo. Les abris antiaériens.
La galerie s’ouvrit sur une salle basse et longue, creusée dans le roc. Des bancs de pierre étaient taillés le long des murs. Des crochets rouillés pendaient de la voûte — pour les lampes, les hamacs, les rideaux de séparation. Le sol était de terre battue. Dans un coin, un lit de camp effondré, un bidon d’eau cabossé, des boîtes de conserve vides dont les étiquettes avaient disparu.
— Combien de personnes vivaient ici ? demanda Lazare.
— Dans cette salle, cinquante ou soixante. Mais il y a des dizaines de salles comme celle-ci sous la ville. Des milliers de gens, au plus fort des bombardements. Des familles entières. Des enfants qui sont nés ici. Des vieux qui sont morts ici. On s’installait, on cuisinait sur des réchauds, on dormait. Quand les bombes s’arrêtaient, les hommes remontaient travailler. Les femmes restaient en bas avec les enfants.
Sa voix était plate, factuelle — la voix de quelqu’un qui raconte des choses trop proches pour être racontées avec émotion.
— Je dormais là, dit-elle en éclairant un renfoncement dans le mur. Ma mère, mon frère et moi. Mon père était dans la Royal Malta Artillery — il était en surface. On le voyait le soir, quand il descendait. Pas toujours. Parfois il ne descendait pas. Ces nuits-là, on ne dormait pas.
Lazare ne dit rien. Il regarda le renfoncement — un creux dans le calcaire, à peine assez grand pour trois corps allongés, avec la voûte à un mètre au-dessus de la tête. Vivre là-dedans pendant des mois. Dormir en écoutant les bombes qui secouaient la roche au-dessus, en sentant la poussière tomber du plafond, en comptant les secondes entre les impacts. Il avait connu la guerre, mais pas cette guerre-là — pas cette guerre de taupes, cette survie souterraine, cette intimité forcée avec l’intérieur de la terre.
Ils continuèrent. La galerie se ramifiait en un réseau de couloirs et de salles, certains encore équipés de leur mobilier de guerre — un panneau de la Défense civile, un réservoir d’eau, une croix rouge peinte sur un mur au-dessus de ce qui avait été un poste de secours. L’air était frais, constant, autour de dix-huit degrés quelle que soit la saison.
— Par ici, dit Consuelo.
Ils tournèrent dans un passage plus étroit. Le sol changea — ce n’était plus de la terre battue mais de la roche brute, irrégulière. Les murs aussi changèrent. La taille était différente. Moins propre, moins géométrique. Plus ancienne.
— On sort des abris de 1942, dit Consuelo. Ici, c’est plus vieux.
— Les Chevaliers ?
— Peut-être. Ou avant. Personne ne sait exactement. Pendant le siège, les gens qui creusaient les abris tombaient parfois sur des galeries qui existaient déjà. Des tunnels qu’ils ne connaissaient pas. Ils ne s’arrêtaient pas pour faire de l’archéologie — ils avaient besoin d’espace, ils élargissaient et ils avançaient. Mais ils savaient qu’ils creusaient dans quelque chose de plus ancien qu’eux.
Le passage se rétrécit encore. Lazare devait baisser la tête. Le calcaire était humide ici, couvert d’une mousse fine et d’une condensation froide. L’air avait changé d’odeur — plus profond, plus minéral, avec une note qu’il ne pouvait pas identifier, quelque chose entre la terre mouillée et la cendre froide.
Et puis Consuelo s’arrêta.
— Regardez, dit-elle.
Elle leva sa lampe vers la paroi, lentement, et la lumière glissa sur la pierre.
Des spirales.
Elles étaient gravées dans le calcaire — pas en surface, pas griffonnées, mais creusées avec soin, avec régularité, chaque sillon profond d’un bon centimètre. Des spirales simples d’abord, puis des spirales qui s’enroulaient les unes dans les autres, formant des motifs complexes, des doubles hélices, des volutes qui tournaient dans les deux sens, comme des coquillages vus en coupe, comme les tourbillons que l’eau fait en s’engouffrant dans un trou.
Lazare posa la main sur la paroi. La pierre était froide, lisse dans les creux des spirales, rugueuse entre elles. Sous ses doigts, les motifs avaient une texture presque vivante — comme si la pierre avait été molle un jour, comme si quelqu’un y avait enfoncé les doigts et que la roche avait gardé l’empreinte.
— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il.
— On ne sait pas. Ça ressemble à ce qu’on trouve dans les temples — à Ħaġar Qim, à Tarxien, à l’Hypogée. Mais c’est ici, sous La Valette, dans une galerie que personne n’a cataloguée. Il y en a d’autres, plus loin. Des galeries entières dont les murs sont couverts de ces motifs. Personne n’en parle. Les archéologues n’y ont pas accès — c’est sous la ville, sous les fondations des maisons, sous les caves des palais. On ne peut pas fouiller sans tout démolir au-dessus.
Lazare éclairait les spirales, une par une. Elles couvraient le mur sur plusieurs mètres, en rangées irrégulières, certaines à hauteur d’homme, d’autres presque au sol, comme si leurs auteurs avaient travaillé dans des positions différentes — debout, à genoux, couchés. Il y avait une logique dans leur disposition, un rythme, mais il ne parvenait pas à le lire. C’était comme un texte dans une langue qu’il ne connaissait pas mais dont il percevait la musique.
— Combien de milliers d’années ? dit-il.
— Cinq mille. Six mille. Peut-être plus. L’Hypogée est daté de 4000 avant notre ère. Ces galeries pourraient être contemporaines, ou plus anciennes encore. On ne sait pas. On ne saura peut-être jamais.
Lazare retira sa main de la paroi. Ses doigts étaient froids et humides. Il avait l’impression d’avoir touché quelque chose de vivant — pas la pierre, mais ce qui était dans la pierre, derrière la pierre, ce que les spirales dessinaient sans le nommer.
— Le passage est éboulé plus loin, dit Consuelo. On ne peut pas aller au-delà. Mais les gens qui ont creusé les abris en 1942 disent que les galeries continuent. Qu’elles descendent.
— Jusqu’où ?
Elle ne répondit pas. Elle éteignit sa lampe un instant — juste un instant — et l’obscurité tomba sur eux comme une eau noire. Le silence était total. Pas le silence de la surface, qui est toujours peuplé de bruits lointains — vent, oiseaux, moteurs. Un silence absolu, compact, le silence de ce qui est sous tout. Lazare sentit le poids de la ville au-dessus de lui — les maisons, les églises, les bastions, les siècles — comme une main posée sur sa tête.
Consuelo ralluma. Le faisceau troua le noir et retrouva les spirales, qui semblèrent un instant tourner dans la lumière, comme des roues.
— On remonte, dit-elle.
Ils remontèrent en silence. Quand ils sortirent par la porte de fer, le jour s’était levé. La lumière de La Valette les frappa comme une gifle — dorée, violente, pleine de bruit et de chaleur et de présence. Des marchands ouvraient leurs boutiques. Un âne tirait une charrette chargée de légumes. Les cloches sonnaient.
Lazare cligna des yeux. Il avait l’impression de remonter de très loin — pas seulement des souterrains, mais d’un temps si ancien qu’il n’avait pas de nom, un temps d’avant les mots, d’avant les dieux, un temps de pierre et de spirale.
— Merci, dit-il à Consuelo.
Elle referma le cadenas et mit la clé dans sa poche.
— Ne remerciez pas. Vous avez vu. Maintenant, vous savez que cette île n’est pas ce qu’elle semble être. Ce que vous faites de ça, c’est votre affaire.
Elle s’éloigna vers le Phoenicia. Lazare resta un moment devant la porte de fer, dans le soleil, avec le froid des souterrains encore sur sa peau et les spirales encore sous ses doigts.
Chapitre 7 — L’Inquisiteur
Karmenu était un homme qui ressemblait à ses archives — petit, sec, jauni, et plein de choses qu’il ne disait pas.
Lazare le trouva au Palais de l’Inquisiteur, dans une pièce du premier étage qui servait de réserve et de bureau, derrière une table couverte de registres empilés. Karmenu portait un costume trop grand et des lunettes rafistolées au scotch. Il avait l’air d’un homme qui attend depuis longtemps quelqu’un qui ne vient jamais, et qui a fini par trouver dans cette attente une forme de confort.
— Le Père Bonnici m’envoie, dit Lazare.
— Je sais, dit Karmenu. Il m’a prévenu.
Il ne demanda pas pourquoi. Il ne demanda pas non plus ce que Lazare cherchait. Il se leva, prit un trousseau de clés à sa ceinture — un trousseau énorme, qui pendait comme un chapelet de fer — et fit signe à Lazare de le suivre.
La salle des archives était au deuxième étage, une pièce longue et basse avec des fenêtres étroites qui laissaient entrer des lames de lumière oblique. Les murs étaient couverts d’étagères en bois, et sur les étagères, des registres — des centaines de registres reliés en cuir, certains en bon état, d’autres gonflés d’humidité, d’autres encore dont la reliure se défaisait en lambeaux. L’odeur était celle de tous les dépôts d’archives du monde — poussière, cuir, papier vieux, encre sèche — mais avec quelque chose en plus, une note saline, maritime, comme si les documents avaient absorbé l’air de la mer à travers les murs pendant des siècles.
— Décembre 1608, dit Lazare.
Karmenu ne cilla pas. Il alla directement à une étagère, tira un registre sans hésiter — un volume de taille moyenne, relié en cuir brun, avec une étiquette sur le dos : Processus Inquisitionis, 1607–1610
— Ici, dit-il en posant le registre sur une table. Vous pouvez le consulter. Ne touchez pas les pages avec les doigts mouillés. Ne prenez pas de notes à l’encre — crayon seulement.
Il tendit à Lazare un crayon de papier, très court, usé jusqu’au bout, et s’en alla.
Lazare ouvrit le registre.
Le latin était serré, anguleux, écrit par une main de greffier habituée à la vitesse. Les pages étaient jaunies mais lisibles, à condition de pencher le visage dans la lumière et de déchiffrer les abréviations. Lazare savait lire le latin — il l’avait appris Dieu sait où, probablement dans un monastère du sud de la France où il avait passé un hiver pendant la guerre, ou peut-être avant, dans une autre vie.
Il tourna les pages lentement. Les procès de l’Inquisition maltaise n’étaient pas tous des affaires de foi — il y avait des plaintes pour blasphème, des dénonciations pour sorcellerie, des accusations de bigamie, des conflits de propriété entre l’Ordre et le clergé séculier. La vie quotidienne d’une île sous double juridiction — le Grand Maître d’un côté, l’Inquisiteur de l’autre, chacun voulant avoir le dernier mot.
Puis il trouva.
Décembre 1608. Un feuillet glissé entre deux pages de procès, comme s’il n’appartenait pas vraiment au registre mais qu’on l’y avait inséré faute de meilleur endroit. L’écriture était différente — plus petite, plus soignée, celle d’un secrétaire particulier plutôt que d’un greffier. Et le texte n’était pas un acte de procédure mais une note, un mémorandum adressé à l’Inquisiteur par un subordonné.
Lazare le lut, mot par mot.
Illustrissimo et Reverendissimo Signore,
Conformément aux instructions de Votre Seigneurie, j’ai procédé à l’inventaire des effets trouvés dans la cellule du prisonnier Michelangelo Merisi, dit le Caravage, chevalier déchu de l’Ordre, après son évasion de Fort Saint-Ange. Les objets suivants ont été répertoriés et mis sous scellés :
— un manteau de drap noir, usé
— deux chemises
— un nécessaire de peintre contenant pigments, huiles et pinceaux
— trois dessins préparatoires sur papier, de facture médiocre
— una piccola tela, soggetto profano, raffigurante un giovane con un frutto — une petite toile, sujet profane, représentant un jeune homme avec un fruit
Ladite toile a été examinée et jugée inconvenante en raison de la nature de la représentation. Elle a été confisquée et remise, sur ordre de Votre Seigneurie, au Très Illustre Prieur Fra’ Ippolito Malaspina, qui a accepté d’en assurer la garde.
Il est noté que le prisonnier a protesté vigoureusement contre cette confiscation avant son évasion, déclarant que la toile était « la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte ». Cette déclaration a été consignée mais non versée au procès-verbal officiel, à la demande du Prieur.
Votre très humble serviteur,
Fra’ Domenico Callus, notaire
Lazare relut le texte trois fois. Puis il le relut une quatrième.
La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.
D’un homme qui avait peint La Décollation de saint Jean-Baptiste, Judith décapitant Holopherne, La Conversion de saint Paul, Le Souper à Emmaüs — d’un homme qui avait révolutionné la peinture occidentale et qui avait mis dans chacune de ses toiles une vérité si brutale qu’elle avait choqué les papes et les cardinaux — cet homme avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était une petite toile représentant un jeune homme avec un fruit.
Qu’est-ce que le Caravage avait mis dans cette toile ? Qu’est-ce qu’il avait vu, qu’est-ce qu’il avait compris, qu’est-ce qu’il avait peint de si vrai que tout le reste — les martyrs, les saints, les conversions, les miracles — devenait par comparaison du mensonge ?
Lazare posa le crayon. Ses mains tremblaient légèrement — pas de peur, pas d’excitation, mais de cette vibration particulière qui saisit le corps quand l’esprit touche à quelque chose qui le dépasse. Il avait cherché un tableau. Il avait trouvé un document. Mais le document ouvrait sur un abîme — pas un abîme de ténèbres, un abîme de lumière, cette lumière aveuglante que le Caravage maniait comme personne, la lumière qui tranche et qui révèle et qui ne ment pas.
Il nota les termes exacts sur un bout de papier avec le crayon de Karmenu, referma le registre, et descendit.
Karmenu était à sa table, exactement comme il l’avait laissé.
— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? dit-il sans lever les yeux.
— Oui.
— Bien. Tout le monde finit par trouver quelque chose dans ces registres. Ce n’est pas toujours ce qu’on cherchait, mais c’est toujours ce qu’on devait trouver.
Lazare le remercia et sortit. Il traversa Birgu dans un état second, sans voir les rues, les chats, les saints dans les niches. Il ne prit pas la dghajsa — il marcha le long du port, contourna les anses et les bassins, traversa Cospicua et ses chantiers navals, et revint à La Valette par la route, à pied, en une heure de marche sous le soleil de l’après-midi.
Il marchait vite. Il pensait au Caravage dans sa cellule, le peintre qui savait qu’il allait s’évader ou mourir, et qui protestait non pas contre son emprisonnement mais contre la confiscation d’une petite toile, un garçon avec un fruit, la seule chose vraie.
Et il pensait aux spirales dans les souterrains, sous ses pieds, sous la route, sous la ville, sous l’île — ces signes qui tournaient dans la pierre depuis cinq mille ans et que le Caravage, d’une manière ou d’une autre, avait vus, avait compris, avait peints dans le fond noir de sa toile.
Quand il arriva au Phoenicia, le soleil se couchait. Le calcaire des bastions rougeoyait. L’hôtel brillait de toutes ses fenêtres dans le crépuscule, comme un phare — ou comme un piège, songea Lazare en poussant la porte. Mais les pièges, il les connaissait. Ce qui l’inquiétait davantage, c’était la lumière.
Chapitre 8 — Għana
Il ne chercha pas Consuelo ce soir-là. C’est elle qui le trouva.
Il était au bar du Phoenicia, seul, devant un verre de vin maltais qu’il ne buvait pas. Le Major Finch n’était pas à son tabouret — pour la première fois depuis l’arrivée de Lazare, le troisième tabouret en partant de la gauche était vide. Cette absence était plus éloquente qu’une présence.
Consuelo entra par la porte de service, encore en tenue de travail — jupe sombre, chemisier blanc, les cheveux retenus par un peigne d’écaille. Elle vit Lazare et vint s’asseoir à côté de lui sans demander la permission. Le barman, un jeune homme timide qui portait son nœud papillon comme un licol, lui servit un Kinnie sans qu’elle ait besoin de commander — la boisson maltaise aux oranges amères, sombre et pétillante, qui sentait les herbes et l’hiver.
— Vous avez trouvé quelque chose, dit-elle.
Ce n’était pas une question. Elle avait cette capacité — Lazare l’avait remarqué — de voir les choses sur les visages des gens, de lire les états intérieurs comme d’autres lisent les journaux, sans effort apparent et sans indiscrétion.
— Oui.
— Vous voulez en parler ?
— Pas ici.
Elle hocha la tête. Puis, après un silence pendant lequel elle but une gorgée de Kinnie et regarda le bar avec l’attention détachée de quelqu’un qui connaît un lieu si bien qu’elle peut y repérer la moindre anomalie les yeux fermés :
— Il y a un endroit, dit-elle. Un bar dans Strait Street. Il y a du għana ce soir.
* * *
Strait Street — Strada Stretta en maltais, la Rue Étroite — était une longue artère qui descendait en pente douce à travers La Valette, parallèle à Republic Street mais dans un autre monde. Pendant la guerre, c’était le quartier des marins, des prostituées, des bars à soldats, le lieu où la Navy britannique venait boire, danser et oublier que des bombes pouvaient tomber à tout moment. On l’appelait The Gut — les tripes. Les Maltais respectables n’y allaient pas. Les Maltais moins respectables y allaient tout le temps.
En 1947, Strait Street conservait quelque chose de cette énergie — atténuée, assagie, mais vivante. Les bars étaient encore ouverts, les portes donnaient sur des salles basses et enfumées d’où sortaient des bruits de voix et de musique. Des marins britanniques en permission traînaient d’un bar à l’autre. Des Maltais buvaient de la bière et jouaient aux cartes. Des femmes regardaient depuis les balcons, accoudées, fumant dans le noir.
Consuelo poussa la porte d’un bar sans enseigne — juste une porte verte dans un mur de calcaire, avec une ampoule nue au-dessus. L’intérieur était petit, bas de plafond, éclairé par des lampes à huile et quelques ampoules fatiguées. Les murs étaient peints en bleu foncé — ce bleu profond qu’on trouve sur les luzzu, le bleu des pêcheurs, un bleu qui avale la lumière. Des tables en bois, des chaises dépareillées, un comptoir en zinc. Ça sentait le tabac, le vin, la sueur et la pierre chaude.
L’endroit était plein. Des hommes, surtout — des ouvriers, des marins, des pêcheurs, les mains calleuses, les visages marqués. Quelques femmes aussi, mais peu, et toujours accompagnées. Consuelo salua le patron — un homme massif, moustachu, qui lui fit un signe de tête sans surprise, comme si elle venait là souvent.
Ils trouvèrent une table dans un coin. On leur apporta du vin sans qu’ils commandent — un rouge sombre, presque noir, dans des verres épais. Lazare but une gorgée. Le vin avait un goût de terre et de soleil, âpre, puissant, un vin qui ne cherchait pas à plaire mais qui disait la vérité de son terroir — une île de roche et de sel où les vignes poussent dans la poussière.
Puis le għana commença.
Ce ne fut pas annoncé. Il n’y eut pas de présentation, pas de scène, pas d’applaudissements. Simplement, dans un coin du bar, un homme se mit à chanter.
Il était debout, appuyé contre le mur, un verre de vin à la main. La cinquantaine, gros, avec un visage de bouledogue — des bajoues lourdes, un front bas, des yeux enfoncés dans la graisse. Il n’avait rien d’un chanteur. Il avait l’air d’un docker ou d’un maçon, un homme qui portait des pierres et qui était fatigué de porter des pierres. Mais quand il ouvrit la bouche, la voix qui en sortit n’appartenait pas à son corps.
C’était une voix serrée, tendue, qui montait de la gorge comme un cri contenu — pas un cri de douleur mais un cri de résistance, la voix de quelqu’un qui refuse de céder. Les mots étaient en maltais, incompréhensibles pour Lazare, mais la mélodie n’avait pas besoin de mots. Elle racontait quelque chose d’universel — la perte, le défi, la beauté de ce qui est condamné à disparaître.
Trois guitaristes l’accompagnaient, assis sur des chaises contre le mur. Leurs guitares avaient un son étrange — pas tout à fait espagnol, pas tout à fait arabe, quelque chose entre les deux, une harmonie qui ne se résolvait jamais complètement, qui restait en suspension comme une question sans réponse. Le guitariste principal improvisait des lignes mélodiques autour de la voix, parfois en avance, parfois en retard, comme un oiseau qui tourne autour d’un phare.
Le premier chanteur finit son couplet. Un silence d’une seconde. Puis un deuxième homme se leva d’une table — plus jeune, plus maigre, le visage anguleux et sérieux. Il répondit. Sa voix était différente — plus aiguë, plus tranchante, presque agressive. Il chantait dans la même langue, sur la même mélodie, mais en changeant les paroles. Il répondait au premier, le contredisait, le provoquait. Le premier répliqua. Le deuxième contra.
— Spirtu pront, murmura Consuelo. L’esprit vif. C’est un duel. Ils improvisent les paroles sur le moment — chacun doit répondre à l’autre sans hésiter, en rimes, en vers. Le meilleur gagne.
Lazare écoutait, captivé. Il ne comprenait pas un mot, mais il comprenait tout. Il avait entendu ça ailleurs — cette même joute verbale, cette même tension entre deux voix qui se mesurent — dans les cafés d’Alexandrie où les poètes arabes se défiaient en vers, dans les tavernes du Pirée où le rebetiko montait des bas-fonds comme une prière inversée, dans les maisons de fado de Lisbonne où les femmes chantaient la saudade avec une rage froide. La même chose, partout, autour de la Méditerranée — cette musique qui naissait de la perte et qui transformait la perte en beauté.
Les deux chanteurs se répondaient de plus en plus vite, les voix de plus en plus tendues, les guitares de plus en plus nerveuses. Le public les encourageait — pas par des cris mais par des murmures, des hochements de tête, des sourires entendus quand une rime était particulièrement bien trouvée. C’était un combat, mais un combat élégant, codifié, où la violence passait par les mots et où les mots avaient le tranchant des couteaux.
Puis le premier chanteur — le gros, le docker — lança une dernière phrase, et le bar entier éclata de rire. Le deuxième chanteur leva les mains en signe de reddition, souriant malgré sa défaite. On leur offrit du vin. Les guitaristes jouèrent quelques accords légers, de transition, pour laisser retomber la tension.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Lazare.
— Il a dit que l’autre chantait comme un chien qui a avalé un chat, mais qu’au moins le chat avait du rythme.
Lazare rit. Pour la première fois depuis son arrivée à Malte, il rit vraiment — un rire qui venait du ventre, qui était fait de vin et de fatigue et de cette joie simple d’être vivant dans un bar enfumé, à écouter des hommes rudes chanter des choses belles.
Consuelo le regardait. Elle souriait aussi — pas le sourire de politesse qu’elle arborait au Phoenicia, mais un sourire plus lent, plus profond, le sourire de quelqu’un qui retrouve un lieu qu’elle aime et qui y emmène quelqu’un pour la première fois.
— Vous avez vu beaucoup de ports, dit-elle.
— Oui.
— Ça s’entend. Vous écoutez le għana comme quelqu’un qui a déjà entendu d’autres musiques. D’autres pays.
— Beaucoup d’autres pays. Mais celui-ci est différent.
— Pourquoi ?
Lazare réfléchit. Le vin aidait — pas à penser plus vite, mais à penser plus justement, en contournant les prudences habituelles.
— Parce que cette île est au milieu de tout. Au milieu de la mer, au milieu de l’histoire, au milieu de tout ce qui s’est passé autour d’elle depuis cinq mille ans. Et le għana, c’est le son de ce milieu — pas européen, pas arabe, pas africain, mais tout ça à la fois, et autre chose encore. Quelque chose qui n’a pas de nom.
Consuelo ne dit rien pendant un moment. Puis, à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même :
— Pendant le siège, il y avait des gens qui chantaient dans les abris. Pas du għana — des cantiques, des berceuses, n’importe quoi. Les bombes tombaient au-dessus et les gens chantaient en dessous. Je me souviens de la voix de ma mère — elle chantait un cantique de Pâques, toujours le même, chaque nuit. Christus Resurrexit. Le Christ est ressuscité. Comme si le fait de chanter ça pouvait nous ressusciter aussi, si les bombes nous tuaient.
Elle but une gorgée de vin.
— On nous a donné la George Cross. La médaille de bravoure. On nous a décorés pour avoir eu peur dans des trous. La bravoure, c’est un mot que les gens utilisent quand ils ne savent pas quoi dire d’autre. Ce qu’on faisait, ce n’était pas de la bravoure. C’était de la survie. C’est très différent.
Lazare la regarda. Il y avait dans son visage, sous la fatigue et la compétence professionnelle, quelque chose de farouchement intact — une zone que le siège, les bombes, la peur et les années n’avaient pas atteinte. Une zone de colère, peut-être, ou de fierté, ou de chagrin si ancien qu’il s’était fossilisé en quelque chose de dur et de brillant, comme du calcaire poli.
Il eut envie de lui prendre la main. Il ne le fit pas. Pas par timidité — par respect. Certaines mains ne se prennent pas. On les laisse là où elles sont, sur la table, à côté du verre de vin, et on les regarde.
Ils sortirent du bar vers minuit. Strait Street était presque vide — quelques marins titubaient vers le port, une femme fermait ses volets. L’air de la nuit sentait le jasmin et la pierre chaude.
Ils remontèrent vers le Phoenicia en silence. Leurs pas résonnaient ensemble dans les rues vides, un rythme à deux temps, comme le spirtu pront — deux voix qui se répondent, deux pas qui alternent.
Au coin de la rue qui menait à l’hôtel, Lazare vit quelque chose et s’arrêta. Une voiture noire était garée un peu plus loin, tous feux éteints, le moteur coupé. Derrière le pare-brise, une braise de cigarette rougeoyait brièvement, puis s’éteignait.
Consuelo suivit son regard.
— Finch, dit-elle, sans émotion particulière. Il fait ça depuis que vous êtes arrivé.
— Vous le connaissez ?
— Tout le monde connaît tout le monde, à Malte. C’est la malédiction et la bénédiction de cette île. On ne peut rien cacher. On peut seulement espérer que les gens qui savent décident de ne pas parler.
Elle le regarda.
— Bonne nuit, Lazare.
C’était la première fois qu’elle utilisait son prénom. Elle tourna les talons et disparut dans le hall du Phoenicia, laissant Lazare dans la rue, avec la braise de la cigarette de Finch qui pulsait dans le noir comme un œil.


