La grenade de Lazare — Chapitres 9 à 12

La grenade
de Lazare

La grenade de Lazare

Chapitres 9 à 12

Chapitre 9 — La piste

L’accélération vint sans prévenir, comme toujours.

Salvu envoya un message par l’intermédiaire d’un garçon de courses — un gamin de douze ans, pieds nus, qui se présenta à la réception du Phoenicia avec un bout de papier plié en quatre. Le message disait : Demain. Mdina. Bus de huit heures. Rien d’autre. L’écriture était celle d’un homme qui n’écrivait pas souvent — grosse, irrégulière, chaque lettre formée avec effort.

Lazare prit le bus le lendemain à l’aube. Salvu l’attendait à l’arrêt de Rabat, le village qui jouxte Mdina, vêtu de son éternelle chemise trop grande et coiffé de son béret. Il ne dit rien. Il fit signe à Lazare de le suivre.

Ils marchèrent sur la route qui montait vers Mdina, la vieille capitale, la Città Notabile, la Ville Silencieuse. Le soleil n’avait pas encore atteint les hauteurs et l’air était frais, presque froid, avec cette netteté cristalline des matins d’automne méditerranéen où l’on voit chaque détail du paysage comme au travers d’une lentille. La campagne maltaise s’étalait en terrasses de pierre sèche, les murs ocre striés par les saisons, les figuiers de Barbarie dressés comme des sentinelles vertes hérissées d’épines. Au loin, la mer — toujours la mer, partout, de tous côtés, cette frontière liquide qui rappelait à chaque regard que tout ici était un fragment de roche posé sur l’eau.

Mdina apparut sur la colline, ceinte de ses murailles arabes et normandes, avec sa porte monumentale et ses tours de guet. La ville était presque déserte — quelques centaines d’habitants vivaient encore dans les palais de la vieille noblesse maltaise, derrière des portes closes et des heurtoirs de bronze. Les rues étaient pavées de dalles polies par les siècles. Le silence y était d’une qualité particulière — pas le silence de l’abandon mais le silence de la conservation, un silence cultivé, entretenu, comme si la ville avait décidé, un jour, de ne plus faire de bruit et s’y tenait.

Leurs pas résonnaient sur les pavés avec une netteté de métronome.

— L’homme que tu vas voir s’appelle Dottor Azzopardi, dit Salvu. Il n’est pas médecin — c’est un titre de courtoisie. Il achète et il vend des antiquités. Des meubles, de l’argenterie, des tableaux, des armes anciennes. Tout ce qui sort des palais des vieilles familles, c’est par ses mains que ça passe. Il a des contacts partout — en Italie, en Angleterre, en France. C’est un homme de goût et un homme de commerce. Les deux vont rarement ensemble, mais chez lui, ils font bon ménage.

— C’est lui qui a le tableau ?

— Non. Le tableau est ailleurs. Mais c’est lui qui l’a vu. C’est lui qui sait ce que c’est. Et c’est lui qui peut organiser les choses.

— Quelles choses ?

Salvu s’arrêta et regarda Lazare avec une expression inhabituelle — sérieuse, presque inquiète.

— Il y a un problème, dit-il. Tu n’es pas le seul à chercher. L’Anglais — Finch — a fait une offre. Par un intermédiaire. Azzopardi a reçu l’offre. Il ne l’a pas acceptée, pas encore, mais il y réfléchit. L’offre est généreuse.

— Combien ?

— Assez pour acheter dix luzzu et la moitié du port de Marsaxlokk. Plus que ce que je verrai jamais de ma vie. Plus que ce que n’importe quel Maltais verra jamais de sa vie.

Il reprit la marche.

— Moi, dit-il, je ne suis qu’un pêcheur. Le tableau est venu à moi par hasard — par la guerre, par un homme mort. Je ne peux pas décider de son sort. Azzopardi a des relations, des moyens, des connaissances. C’est lui qui décidera. Mais il veut te voir d’abord. Il veut savoir qui tu es et ce que tu veux.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Azzopardi est un homme curieux. Et parce qu’il ne fait jamais rien sans comprendre toutes les parties de l’affaire. C’est pour ça qu’il a survécu cinquante ans dans le commerce des antiquités sans aller en prison.

* * *

Le Dottor Azzopardi vivait dans un palazzo de la Via Villegaignon, une des rues principales de Mdina — un bâtiment du XVIIe siècle avec une façade sobre en calcaire, un balcon fermé au premier étage, et un portail massif orné d’un blason effacé par le temps.

Salvu frappa. Un domestique ouvrit — un vieil homme en tablier, aussi sec et silencieux que Karmenu l’archiviste. Il les fit entrer dans un vestibule dallé de marbre, puis dans un salon.

Le salon était un musée. Ou plutôt un entrepôt déguisé en musée — des meubles baroques côtoyaient des commodes Empire, des tableaux de toutes tailles couvraient les murs du sol au plafond, des vitrines débordaient d’argenterie, de porcelaine, de bijoux, de miniatures. Des tapis superposés étouffaient les pas. L’odeur était celle de la cire d’abeille et du vieux bois, avec un soupçon de naphtaline — l’odeur du temps conservé, embaumé, mis en boîte.

Azzopardi se leva d’un fauteuil au fond de la pièce. C’était un homme de soixante-dix ans, peut-être plus, avec une crinière de cheveux blancs, un visage charnu et rose, et des yeux d’un gris très clair, presque transparents, qui donnaient l’impression de voir à travers les choses — non pas au-delà, mais dedans, comme des rayons X. Il portait un costume de lin gris perle, impeccable, avec un mouchoir de soie dans la poche de poitrine. Ses mains étaient fines, soignées, avec une bague en or au petit doigt — un sceau, peut-être un blason de famille.

— Monsieur Corte, dit-il en français, avec un accent maltais à peine perceptible. Salvu m’a parlé de vous. Asseyez-vous, je vous prie.

Le domestique apporta du café et des biscuits aux amandes — des figolli, ces gâteaux maltais en forme de personnages, fourrés de pâte d’amande. Lazare en prit un par politesse. Azzopardi n’en prit pas — il buvait son café à petites gorgées, en regardant son visiteur par-dessus sa tasse avec la patience d’un félin.

— Salvu me dit que vous n’êtes ni marchand ni collectionneur, dit-il. Il me dit que vous êtes un marin. Un marin qui s’intéresse à la peinture. C’est une combinaison inhabituelle.

— Je m’intéresse à beaucoup de choses.

— Oui. C’est ce que je vois. Vous êtes un homme curieux, monsieur Corte. Pas curieux au sens de l’indiscrétion — curieux au sens propre. Qui veut comprendre. C’est rare. La plupart des gens qui viennent me voir veulent acheter ou vendre. Vous, vous voulez comprendre. C’est plus dangereux.

Il posa sa tasse.

— J’ai vu le tableau, dit-il.

Le silence qui suivit avait une densité physique, comme l’air dans les souterrains.

— Salvu me l’a apporté il y a six mois. Il ne savait pas ce qu’il avait. Moi, je l’ai su tout de suite. Pas avec certitude — la certitude, en matière d’attribution, est un luxe que seuls les imbéciles s’offrent. Mais avec cette conviction du corps que les marchands d’art connaissent bien — cette sensation physique, dans l’estomac, devant certaines toiles. On ne peut pas la prouver, mais on ne peut pas la nier non plus.

Il se leva et alla ouvrir un tiroir dans une commode. Il en sortit une photographie — un cliché en noir et blanc, un peu flou, pris de près.

— Je l’ai photographié avant de le remettre en lieu sûr.

Il tendit la photo à Lazare.

Lazare la prit.

Un jeune homme. Dix-sept, dix-huit ans. Le visage éclairé par la gauche, selon la manière du Caravage — cette lumière latérale, rasante, qui creuse les ombres et fait saillir les volumes. Des cheveux sombres, un teint mat, des yeux grands ouverts qui regardaient droit vers le spectateur. Il tenait à deux mains un fruit — une grenade — ouverte, les grains débordant de la fente. Ses doigts étaient tachés de jus rouge. L’expression de son visage était ambiguë — ni sourire ni gravité, mais quelque chose entre les deux, une offrande et un défi, comme s’il disait : tiens, prends, regarde, ose.

Le fond était sombre. Noir. Mais même sur la photo en noir et blanc, même à travers le grain du cliché, Lazare devinait que ce noir n’était pas un noir uni. Il y avait des formes dedans. Des courbes. Des spirales.

— Le tableau est endommagé, dit Azzopardi. L’humidité, le temps, le stockage inadéquat. La couche picturale a souffert, surtout dans les angles. Le fond est très sale — il faudrait un nettoyage professionnel pour voir ce qu’il y a dessous la crasse. Mais la figure centrale est intacte. Le garçon est là. Il attend.

— Et l’offre de Finch ?

Azzopardi sourit — un sourire de marchand, ni chaud ni froid, qui mesurait les distances.

— Le Major Finch, par l’intermédiaire d’un certain Mr. Grech, avocat à La Valette, a proposé une somme considérable pour l’acquisition du tableau au nom de la Couronne britannique. Le tableau serait envoyé à Londres, authentifié, restauré, et éventuellement exposé — au British Museum, à la National Gallery, quelque part. L’offre est sérieuse. Elle est aussi discrète — le Major ne souhaite pas que l’affaire soit connue.

— Pourquoi ?

— Parce que si les Maltais apprennent qu’un Caravage a été trouvé sur leur sol et qu’un officier britannique l’envoie à Londres, il y aura des complications. Les Maltais sont patients, mais ils ont des limites. Ils ont donné leur sang pendant le siège, et ils commencent à se demander ce que les Britanniques leur donnent en retour. Un Caravage qui disparaît à Londres, ce serait le symbole de trop.

— Et vous ?

— Moi, je suis un marchand. Je n’ai pas de patrie — j’ai des clients. Mais je suis aussi maltais. Et cette toile, si c’est bien ce que je crois, appartient à cette île. Elle a été peinte ici, cachée ici, retrouvée ici. La déplacer serait une erreur.

Il regarda Lazare avec ses yeux de verre gris.

— La question, monsieur Corte, est de savoir ce que vous, vous voulez en faire.

Lazare rendit la photographie. Il la tendit avec une lenteur délibérée, comme s’il rendait quelque chose de précieux — non pas la photo, mais le regard du garçon sur la photo, cet échange silencieux entre le modèle et le spectateur qui traversait les siècles.

— Je ne sais pas encore, dit-il.

Azzopardi hocha la tête, comme si c’était la meilleure réponse possible.

— Bien. Les gens qui savent trop vite sont les plus dangereux. Réfléchissez. Mais ne réfléchissez pas trop longtemps — Finch n’est pas un homme patient, malgré les apparences. Et il n’est pas seul.

Lazare et Salvu sortirent du palazzo dans la lumière de Mdina. La ville était toujours aussi silencieuse, toujours aussi immobile. Un faucon tournait dans le ciel au-dessus des remparts, très haut, porté par un courant ascendant.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Salvu.

— Je vais voir le tableau.

— Bientôt. Bientôt.

Le vieux pêcheur regarda le faucon, plissant les yeux contre le soleil.

— Tu sais ce qu’on dit ici, à Malte ? On dit que les choses qui sont sous la terre veulent rester sous la terre. Que quand on les remonte à la surface, elles attirent le malheur. Les vieux disent ça. Moi, je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais que depuis que ce tableau est remonté, les choses ont changé. Des gens posent des questions. Des Anglais rôdent. Et toi, tu es là.

Il remit son béret et descendit vers l’arrêt de bus, petit et sec dans le soleil, avec son ombre qui le suivait sur les pavés comme un poisson suit un bateau.

Chapitre 10 — La chambre de l’Oracle

Consuelo vint le chercher à trois heures du matin.

Elle frappa à la porte de la chambre 214 — deux coups brefs, comme un signal convenu. Lazare était habillé. Il n’avait pas dormi. Depuis Mdina, depuis la photo, depuis les yeux du garçon à la grenade, quelque chose en lui s’était mis en mouvement — pas de l’agitation, plutôt un courant profond, comme ces courants sous-marins qui déplacent les masses d’eau sans troubler la surface.

— Où allons-nous ? dit-il.

— En dessous, dit-elle. Plus bas que la dernière fois.

Ils sortirent du Phoenicia par une porte de service. La nuit était noire — pas de lune, les étoiles seules, et l’éclairage public de La Valette trop faible pour atteindre les jardins de l’hôtel. Ils descendirent les terrasses en silence, entre les palmiers et les massifs, jusqu’au pied des bastions.

Consuelo s’arrêta devant une ouverture dans la muraille — pas celle qu’ils avaient empruntée la première fois, mais une autre, plus basse, plus étroite, à demi cachée par un buisson de jasmin dont les fleurs blanches luisaient dans le noir comme des yeux. Elle écarta les branches, se glissa dans l’ouverture, et disparut.

Lazare la suivit.

Ils n’étaient plus dans les abris de 1942. Dès les premières marches, il le sentit — la qualité de l’air, la température, l’odeur. L’air était plus froid, plus sec, avec cette absence totale d’écho qui signale les espaces confinés, les puits de pierre qui ne communiquent pas avec la surface. L’escalier était étroit, irrégulier, taillé dans une roche plus dure que le calcaire des galeries précédentes. Les marches n’étaient pas des marches — c’étaient des encoches creusées dans la paroi, juste assez larges pour poser un pied.

— Ce passage a été ouvert pendant le siège, dit Consuelo. Une bombe a crevé le plafond d’une cave sous un palazzo de Merchants Street. Les gens qui ont dégagé les gravats ont trouvé cet escalier en dessous. Ils ont cru que c’était un ancien cellier. Ils ont descendu quelques mètres et ils ont eu peur. Ils ont muré l’entrée avec des parpaings. Mais pendant la guerre, quelqu’un a rouvert le passage — pour cacher des choses, probablement. Et il est resté ouvert.

Ils descendirent. Lazare compta les marches — trente, quarante, cinquante. L’air devenait de plus en plus froid. Les parois se resserraient. Par moments, il devait avancer de profil, les épaules frottant contre la pierre. Le faisceau de sa lampe éclairait un monde de surfaces lisses et courbes — pas les angles nets de la construction humaine, mais les formes organiques de la roche travaillée par des mains qui avaient une autre idée de la géométrie.

Puis l’escalier cessa et ils débouchèrent dans un espace.

Lazare ne pouvait pas en mesurer les dimensions — sa lampe n’atteignait pas les murs les plus éloignés. Il sentait l’espace autour de lui, une impression de volume, comme quand on entre dans une cathédrale les yeux fermés et qu’on sait, par la manière dont l’air circule et dont les sons se comportent, qu’on est dans un lieu vaste.

— Où sommes-nous ? murmura-t-il.

— Sous La Valette. Sous les fondations des Chevaliers. Sous tout.

Consuelo balaya l’espace avec sa lampe. Le faisceau révéla des colonnes — pas des colonnes classiques, mais des piliers de roche laissés en place quand le reste avait été excavé, des supports naturels qui portaient le plafond comme des arbres de pierre. Le plafond lui-même était bas, arrondi, peint d’un rouge brique qui avait survécu aux millénaires — un rouge minéral, fait d’ocre et de graisse, le même rouge qu’on trouvait dans les grottes préhistoriques de France et d’Espagne.

Et sur les murs, les spirales.

Elles étaient partout. Pas les spirales isolées qu’il avait vues dans la galerie précédente — un réseau entier, un système, des dizaines de spirales interconnectées qui couvraient les parois sur des mètres et des mètres, gravées profondément dans la pierre, certaines grandes comme un bras, d’autres petites comme un poing. Elles tournaient dans tous les sens — certaines dans le sens des aiguilles d’une montre, d’autres en sens inverse — et là où elles se croisaient, elles formaient des nœuds, des centres de gravité autour desquels tout le reste semblait orbiter.

Lazare s’approcha d’un mur et posa la main sur la pierre. Les spirales étaient froides sous ses doigts, plus froides que la roche qui les entourait, comme si les sillons creusés dans le calcaire conservaient un froid propre, indépendant de la température ambiante.

— C’est l’Hypogée ? demanda-t-il.

— Non. L’Hypogée est à Paola, au sud. Ici, c’est autre chose. Quelque chose que personne n’a catalogué, que personne n’étudie, que presque personne ne connaît. C’est sous la ville — sous les maisons, sous les rues, sous les églises. Comment veux-tu fouiller ça ? Il faudrait démolir La Valette.

— Mais la chambre de l’Oracle —

— Viens.

Elle le guida à travers la salle, entre les piliers de pierre, jusqu’à un passage bas qu’il fallut franchir à quatre pattes. Au-delà, un couloir étroit, puis une ouverture — et ils entrèrent dans un espace plus petit, circulaire, avec un plafond en dôme.

La chambre était vide. Pas de spirales ici — les murs étaient lisses, polis, d’une régularité presque artificielle. Le sol était plat, couvert d’une fine poussière blanche. Au centre de la pièce, une légère dépression dans la roche — un creux ovale, comme un bassin asséché, ou comme l’empreinte d’un corps allongé.

— Parle, dit Consuelo.

— Quoi ?

— Dis quelque chose. N’importe quoi.

Lazare hésita. Puis il dit son nom.

— Lazare.

Le son quitta sa bouche et se produisit quelque chose d’impossible. Le mot ne rebondit pas sur les murs comme un écho normal — il fut absorbé, aspiré par la pierre, et revint une seconde plus tard, transformé. Ce n’était plus sa voix. C’étaient des voix — plusieurs, superposées, chacune sur une fréquence légèrement différente, créant un accord, un bourdonnement harmonique qui semblait venir de l’intérieur même de la roche. Le son roula autour de la chambre, monta vers le dôme, redescendit, s’enroula sur lui-même — comme une spirale — et s’éteignit lentement, par couches successives, les basses d’abord, puis les médiums, puis les aigus, jusqu’au silence.

Un silence qui n’était pas un vrai silence. Un silence vibrant, plein, le silence d’après un coup de gong.

Lazare ne bougea pas. Il avait les bras le long du corps, les yeux grands ouverts dans le noir — Consuelo avait éteint sa lampe pendant qu’il parlait, et il n’avait pas pensé à allumer la sienne. L’obscurité était totale. Pas l’obscurité de la nuit, qui est toujours un peu grise, un peu poreuse. L’obscurité d’avant la lumière. L’obscurité originelle.

Il sentit — non, il sut — que quelqu’un avait été là avant lui. Pas quelqu’un de son époque, pas quelqu’un des derniers siècles. Quelqu’un d’avant. Quelqu’un qui avait descendu le même escalier, franchi le même passage, et qui s’était tenu exactement là où il se tenait, et qui avait dit un mot dans cette chambre, et qui avait entendu sa propre voix revenir multipliée par la pierre, et qui avait compris — quoi ? Que la pierre parle. Que la terre écoute. Que sous la surface il y a un autre monde, et que ce monde n’est pas mort.

Le Caravage avait été là. Lazare en était certain — non pas d’une certitude rationnelle, mais d’une certitude du corps, la même que celle d’Azzopardi devant le tableau. Le Caravage, dans les souterrains de La Valette, avait trouvé ce passage, ou quelqu’un le lui avait montré. Il avait vu les spirales. Il avait entendu l’Oracle. Et il avait peint ce qu’il avait vu — non pas les spirales elles-mêmes, mais ce qu’elles signifiaient. Le passage. Le seuil entre les mondes. Le garçon qui tient le fruit des morts et qui se tient au bord du gouffre, avec derrière lui l’immensité de ce qui est dessous, de ce qui est avant, de ce qui ne cesse jamais.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

Consuelo ralluma sa lampe. La lumière fut brutale, douloureuse. Lazare cligna des yeux. Il avait les mains glacées et le front couvert de sueur — un contraste absurde, comme si son corps ne savait plus dans quel monde il se trouvait.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

— Non. Mais ça ira.

Elle lui prit le bras — fermement, sans douceur, avec l’efficacité d’une femme qui a l’habitude de ramener les gens d’en bas. Ils remontèrent sans parler. L’escalier, les galeries, les abris de 1942 avec leurs bancs de pierre, puis la porte de fer, puis le jasmin, puis le ciel.

Le ciel.

Lazare leva la tête. Les étoiles étaient encore là, inchangées, indifférentes. La brise de mer soufflait. Il inspira profondément — l’air du dehors, l’air de la surface, chargé de sel et de fleurs et de vie — et sentit ses poumons se gonfler comme s’il respirait pour la première fois.

Ils remontèrent les terrasses du Phoenicia. L’hôtel dormait, toutes lumières éteintes sauf celle du hall, où le veilleur de nuit lisait un journal derrière son comptoir.

Devant la porte de la chambre 214, Consuelo lâcha son bras.

— Maintenant vous savez, dit-elle. Ce que le Caravage savait. Ce qu’il a peint. Ce n’est pas un tableau. C’est une porte.

— Une porte vers quoi ?

— Vers ce qui est en dessous. Vers ce qui était là avant nous, avant les Chevaliers, avant les Phéniciens, avant tout. Les spirales sont la clé. Le garçon à la grenade est le gardien. Et le fruit qu’il tient est le prix du passage.

Elle le regarda avec une intensité qu’il ne lui avait pas vue — une intensité qui n’était ni de la passion ni de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus impersonnel, l’intensité de quelqu’un qui transmet un savoir qu’elle n’a pas inventé et qu’elle ne possède pas.

— Les gens qui veulent acheter ce tableau, dit-elle — Finch, les Anglais, les collectionneurs — ils ne savent pas ce que c’est. Ils voient une peinture. Une attribution. Un prix. Ils ne voient pas la porte. Et c’est tant mieux. Parce que la porte, monsieur Corte, ne doit pas être ouverte par n’importe qui.

Elle tourna les talons et disparut dans le couloir, ses pas absorbés par la moquette neuve.

Lazare entra dans sa chambre et s’assit sur le lit sans allumer. L’obscurité de la chambre n’était rien comparée à celle d’en bas — une obscurité domestique, civilisée, pleine de formes reconnaissables. Il resta assis longtemps, les mains sur les genoux, à écouter le silence du Phoenicia qui n’était pas un vrai silence mais un bruissement de tuyauterie, de bois qui travaille, de tissu qui frôle — les bruits d’un bâtiment neuf qui s’installe dans ses murs, qui apprend à être un lieu.

Il toucha la boucle d’oreille à son lobe gauche. Le métal était tiède. Une femme la lui avait donnée, des années plus tôt, dans un port qu’il avait oublié. Elle lui avait dit que l’or protégeait des noyades et des mauvais esprits. Il ne croyait pas aux mauvais esprits. Mais il ne croyait pas non plus que le monde se limitait à ce qu’on pouvait voir et toucher, et cette nuit, dans la chambre de l’Oracle, il avait entendu quelque chose qui confirmait cette intuition — pas une vérité, pas une révélation, mais un frémissement. Le frémissement de ce qui est dessous.

Il s’endormit tout habillé, les chaussures encore aux pieds, et rêva de rien.

Chapitre 11 — Le garçon à la grenade

Salvu vint le chercher un matin, sans prévenir.

Il se tenait dans le hall du Phoenicia, incongru et magnifique dans son béret et sa chemise trop grande, au milieu du marbre et des colonnes Art Déco, comme un pêcheur entré par erreur dans un théâtre. Le porteur le regardait avec une perplexité polie. Le réceptionniste, un jeune homme en costume, hésitait entre la courtoisie et l’inquiétude. Salvu, lui, ne semblait troublé par rien — il attendait, les mains dans les poches, avec la patience des gens de mer qui savent que tout finit par arriver si l’on reste immobile assez longtemps.

— Aujourd’hui, dit-il quand Lazare descendit.

Ils prirent le bus pour Marsaxlokk. Le trajet fut silencieux. Salvu regardait par la fenêtre, les lèvres serrées, le béret enfoncé bas sur le front. Il avait l’air d’un homme qui s’apprête à faire quelque chose d’important et qui rassemble ses forces. Lazare ne posa pas de questions.

Marsaxlokk était calme ce matin-là — une brume légère flottait sur la baie, estompant les luzzu et brouillant la ligne entre l’eau et le ciel. Les pêcheurs étaient rentrés depuis l’aube. Les filets séchaient sur le quai. Un chien dormait au soleil, couché sur un rouleau de cordage.

Salvu ne l’emmena pas au bar. Il prit une ruelle qui montait derrière l’église, entre des maisons basses aux volets fermés, puis tourna dans un passage si étroit que Lazare dut baisser la tête pour passer sous une arche de pierre. Au bout du passage, une porte bleue — la peinture écaillée, le bois gonflé par le sel. Salvu sortit une clé et ouvrit.

C’était une remise. Un local de pêcheur — filets roulés dans un coin, casiers empilés, une odeur puissante de goudron et de sel et de poisson séché. Un établi contre le mur, des outils, des bobines de cordage. Une fenêtre étroite, très haute, qui laissait entrer un rai de lumière blanche.

Au centre de la pièce, sur l’établi, il y avait un objet enveloppé de tissu. Un tissu grossier, couleur de terre, attaché par de la ficelle.

Salvu referma la porte derrière eux. Il alluma une lampe à pétrole — pas la lumière électrique, bien qu’il y eût une ampoule au plafond. La lampe à pétrole. Lazare comprit pourquoi : la lumière de la lampe était chaude, dorée, mobile. La lumière d’un autre siècle. La lumière dans laquelle le tableau avait été peint.

Salvu défit la ficelle, lentement, avec ses doigts de pêcheur qui savaient défaire les nœuds les plus serrés sans brusquer les choses. Il écarta le tissu.

Et Lazare vit le tableau.

Il était petit — plus petit qu’il ne l’avait imaginé, même après la description de Salvu et la photographie d’Azzopardi. Soixante centimètres sur quatre-vingts, peut-être un peu moins. La toile était tendue sur un châssis de bois vermoulu, les bords effilochés, un coin déchiré et recollé maladroitement avec ce qui ressemblait à de la colle de poisson. La surface était sale — une patine de crasse, de fumée, d’humidité accumulée pendant des siècles dans des caves et des souterrains. Des craquelures couraient sur toute la surface, fines comme des veines, formant un réseau de rides qui donnaient à la peinture l’aspect d’une peau très ancienne.

Mais sous la crasse, sous les craquelures, sous les dommages du temps et de la négligence — le garçon était là.

Il sortait de l’ombre comme les figures du Caravage sortent toujours de l’ombre — non pas posé devant le noir, mais émergeant du noir, comme si le noir était la matière première et que la lumière venait l’arracher à la nuit, morceau par morceau, épaule par épaule, doigt par doigt. La lumière venait de la gauche, rasante, brutale et tendre à la fois — la lumière du Caravage, reconnaissable entre toutes, cette lumière de cave et de grâce qui transforme les corps en paysages et les visages en questions.

Le garçon avait dix-sept ou dix-huit ans. Des cheveux sombres, bouclés, coupés court. Un visage méditerranéen — des pommettes hautes, un nez droit, une bouche pleine, un menton volontaire. La peau mate, dorée par la lumière, avec des ombres si profondes dans le creux des joues et sous les yeux qu’elles semblaient creusées au burin. Il portait une chemise blanche, ouverte sur la gorge — une chemise simple, sans ornement, le vêtement d’un page ou d’un serviteur.

Et il tenait la grenade.

Le fruit était ouvert — fendu par le milieu, les deux moitiés légèrement écartées, révélant les grains à l’intérieur. Les grains étaient d’un rouge profond, presque violet, luisants de jus, et dans la lumière de la lampe à pétrole ils brillaient comme des rubis — ou comme des gouttes de sang. Les mains du garçon tenaient le fruit avec une délicatesse qui contredisait la violence de l’ouverture — des mains de musicien, pas de guerrier, des mains qui offraient plutôt qu’elles ne prenaient.

Et les yeux. Les yeux regardaient Lazare. Pas à travers lui, pas au-delà de lui — directement, intimement, avec une franchise qui n’était ni provocation ni séduction mais quelque chose de plus simple et de plus terrible. De la connaissance. Le garçon savait. Il savait qui le regarderait, et quand, et pourquoi. Il avait été peint pour cet instant précis — pour le moment où quelqu’un viendrait, des siècles plus tard, dans une remise de pêcheur de Marsaxlokk, à la lumière d’une lampe à pétrole, et croiserait son regard.

Lazare resta immobile. Il ne savait pas combien de temps — cinq minutes, dix, une demi-heure. Le temps avait cessé d’avoir de l’importance. Il regardait le garçon et le garçon le regardait et entre eux il y avait trois cent quarante ans et rien du tout.

Puis il regarda le fond.

Derrière le garçon, l’ombre. Le noir du Caravage — ce noir qui n’est jamais plat, jamais mort, jamais un simple décor. Ce noir qui vit, qui respire, qui contient. Et dans ce noir, sous la crasse, sous la patine des siècles, Lazare vit les spirales.

Elles étaient à peine visibles — des formes plus sombres dans le sombre, des variations de densité dans le noir, comme des courants dans une eau profonde. Il fallait les chercher, et même en les cherchant on n’était pas sûr de les voir — elles apparaissaient et disparaissaient selon l’angle de la lumière, selon la position de l’œil, comme ces images cachées dans les images qui ne se révèlent qu’à celui qui sait où regarder.

Mais elles étaient là. Les mêmes spirales que dans les souterrains, les mêmes courbes que sur les murs de la chambre de l’Oracle — transposées en peinture, intégrées au noir, devenues partie du tableau sans que rien ne les signale. Le Caravage les avait peintes avec la discrétion du génie — pas en les montrant, mais en les cachant, en les noyant dans l’ombre, de sorte que seul celui qui avait vu les originales pouvait les reconnaître.

Le garçon à la grenade se tenait devant les spirales comme devant une porte ouverte. Le fruit dans ses mains était la clé. Les grains rouges étaient le prix.

— La seule chose vraie, murmura Lazare.

Salvu, qui était resté debout près de la porte, les bras croisés, en silence, dit :

— Il faut décider.

Lazare se retourna.

— Finch a fait une offre, continua Salvu. Azzopardi me presse de répondre. L’argent est réel. Ce que je pourrais faire avec cet argent — pour ma famille, pour mon fils qui veut partir en Australie, pour mes vieux jours — c’est réel aussi. Je suis un pêcheur. Je n’ai pas les moyens de dire non à l’argent.

Il regarda Lazare avec ses yeux bleus, et dans ces yeux il y avait de la fatigue, de l’honnêteté, et quelque chose qui ressemblait à une supplication.

— Mais ce tableau — je ne sais pas pourquoi — je ne peux pas le donner aux Anglais. Ce n’est pas de la politique. C’est autre chose. Quand je le regarde, je sens quelque chose. Je sens que ce garçon est d’ici. Qu’il appartient à cette île. Qu’il ne doit pas partir.

Consuelo était là aussi — Lazare ne l’avait pas entendue entrer, mais elle était là, debout dans l’ombre près de la porte, les bras le long du corps, silencieuse. Elle regardait le tableau, et son visage avait une expression que Lazare ne lui avait jamais vue — une douceur, une gravité, la tête légèrement penchée, comme on regarde un enfant endormi ou un mort qu’on a aimé.

— Ce tableau devrait rester sous terre, dit-elle. Sa voix était calme, sans appel.

— Sous terre ? dit Salvu.

— Là où il était. Là d’où il vient. Il n’a pas été peint pour être montré. Il a été peint pour être caché. Le Caravage le savait — c’est pour ça qu’il n’a rien dit quand on le lui a confisqué. Il savait que la toile trouverait sa place. Et sa place est en dessous. Avec les spirales. Avec le reste.

Lazare regarda le garçon à la grenade une dernière fois. Le garçon le regarda en retour, avec ses yeux de trois cent quarante ans, avec son fruit ouvert et ses mains tachées de rouge, avec les spirales qui tournaient derrière lui dans le noir le plus profond.

Il sut, à cet instant, qu’il ne possèderait jamais ce tableau. Non pas parce qu’il ne pouvait pas se le permettre, ni parce que Finch était plus rapide ou plus riche. Mais parce que ce tableau ne se possédait pas. On ne possède pas une porte. On passe à travers, ou on ne passe pas, mais on ne l’emporte pas avec soi.

— Il faut que je réfléchisse, dit-il.

C’était un mensonge. Il n’avait plus besoin de réfléchir. Mais il avait besoin de temps — pas pour décider, mais pour accepter ce qu’il avait déjà décidé.

Salvu recouvrit le tableau avec le tissu, refit les nœuds, éteignit la lampe. La remise redevint ce qu’elle était — un local de pêcheur qui sentait le filet et le sel, avec des casiers dans un coin et un établi contre le mur. Rien de sacré. Rien de spécial. Un lieu ordinaire abritant une chose extraordinaire — comme Malte elle-même, songea Lazare en sortant dans la lumière de Marsaxlokk.

Les luzzu se balançaient sur l’eau. Leurs yeux peints regardaient la mer, grands ouverts, comme ceux du garçon.

Chapitre 12 — Partenza

Lazare quitta le Phoenicia un mardi matin, par temps clair.

Il avait réglé sa note la veille au soir — trois semaines de séjour, chambre 214. Le réceptionniste, un autre que celui de son arrivée, avait compté les jours avec application, additionné les repas, le vin, les cafés, et avait présenté le total avec la fierté discrète d’un hôtel qui commence à croire en lui-même. Lazare avait payé en livres sterling, ce qui était la monnaie de l’île et la monnaie du monde, en 1947.

Il ne prit pas le temps de faire ses adieux au Phoenicia. Il n’était pas homme à prendre congé des lieux — il les quittait, c’est tout, comme on quitte un navire quand il entre au port, sans cérémonie et sans regret. Mais en traversant le hall pour la dernière fois, il s’arrêta un instant dans le Palm Court et regarda le plafond à caissons, les colonnes, le marbre. L’hôtel avait changé en trois semaines — ou peut-être était-ce lui qui avait changé. Le Phoenicia n’avait plus l’air d’un décor de théâtre. Il avait pris du poids, de la densité. Les meubles avaient commencé à porter les marques des corps qui s’y asseyaient. Les moquettes gardaient la trace des pas. L’odeur de neuf cédait la place à une odeur plus complexe — le marbre et le parfum des clientes britanniques, le tabac et le gin du bar, la cuisine maltaise qui montait de la salle du restaurant, et dessous, toujours, l’haleine sèche du calcaire.

L’hôtel apprenait à être un lieu. Bientôt il serait un vrai lieu — avec ses habitudes, ses fantômes, ses couches de mémoire. Et bien plus tard, dans des décennies, quand les gens qui l’avaient construit seraient morts et que d’autres seraient venus, le Phoenicia serait comme La Valette elle-même — un palimpseste, une accumulation de temps, un bâtiment construit sur des trous.

Lazare prit son sac et sortit.

* * *

Ce qui s’était passé avec le tableau, il ne le raconterait à personne, et les versions qui circuleraient par la suite seraient contradictoires, incomplètes, et toutes partiellement vraies.

La version de Salvu — celle qu’il raconterait dans les bars de Marsaxlokk, des années plus tard, à qui voulait l’entendre, avec de plus en plus de détails et de moins en moins de précision — était que le tableau avait été « rendu à qui de droit ». Il ne disait pas qui était le bon destinataire, et quand on insistait, il changeait de sujet et parlait de la pêche au lampuki.

La version du Père Bonnici — celle qu’il ne racontait pas mais qu’on pouvait lire dans ses silences, si l’on savait lire les silences d’un prêtre maltais — était que le tableau avait retrouvé sa place. Pas une place dans un musée, pas une place sur un mur, pas une place dans une collection. Sa place.

La version d’Azzopardi — celle qu’il nota dans un carnet privé, en italien, d’une écriture serrée, avec la précision d’un homme qui sait que les traces écrites survivent aux témoins — était que l’affaire avait été résolue de manière satisfaisante, que le Major Finch avait été informé que le tableau n’existait pas et n’avait jamais existé, et que toute l’histoire n’était qu’une invention de contrebandiers maltais cherchant à escroquer les Britanniques. Azzopardi nota aussi, entre parenthèses, que c’était la première fois de sa longue carrière qu’il renonçait à une commission, et que cela ne se reproduirait pas.

La version de Finch — celle qu’il consigna dans un rapport classifié, adressé à un bureau de Whitehall dont le nom exact n’a jamais été rendu public — était que l’information concernant un Caravage perdu à Malte s’était révélée infondée. Il recommandait néanmoins de maintenir une surveillance sur le marché des antiquités maltaises, « au cas où ». Le rapport fut classé, archivé, et oublié. Finch quitta Malte en décembre 1947, muté à Chypre. On ne le revit jamais sur l’île.

La version de Consuelo n’existait pas. Consuelo n’en parla jamais.

Et la version de Lazare — s’il en avait une — était la suivante : une nuit, peu avant son départ, il était descendu seul dans les souterrains. Il connaissait le chemin maintenant — la porte de fer, les abris de 1942, puis les galeries plus anciennes, puis l’escalier, puis la salle aux spirales. Il portait le tableau sous le bras, enveloppé de son tissu. Il avait marché longtemps dans le noir, éclairant les spirales au passage, reconnaissant les nœuds et les centres, les courbes et les contre-courbes. Il avait trouvé un endroit — une niche dans la paroi, à hauteur d’épaule, creusée dans le calcaire, de la taille exacte d’une petite toile. Il avait posé le tableau dedans, face à la paroi, le dos tourné vers la galerie. Puis il avait retiré sa lampe et il était resté un moment dans le noir complet, avec le garçon à la grenade derrière lui, les spirales autour de lui, et le poids de cinq mille ans d’île au-dessus de lui.

Puis il était remonté.

Il ne savait pas si c’était la bonne décision. Il ne savait même pas si c’était une décision — peut-être était-ce simplement la suite logique de tout ce qu’il avait vu et entendu depuis son arrivée. Le tableau retournait là d’où il venait. Le garçon retrouvait les spirales. La porte se refermait.

Peut-être que quelqu’un la retrouverait un jour. Peut-être que des archéologues, dans un siècle ou deux, perceraient enfin les souterrains de La Valette et découvriraient, dans une niche de calcaire, une petite toile craquelée représentant un jeune homme avec une grenade, avec des spirales dans le fond — et ils ne sauraient pas ce qu’ils avaient trouvé, ou ils le sauraient trop bien.

Ou peut-être pas. Peut-être que le tableau resterait là pour toujours, dans le noir, avec les yeux du garçon grands ouverts dans l’obscurité et les grains de la grenade qui brillaient sans lumière — comme les yeux des luzzu brillent à la proue des barques, comme les veilleuses des saints brillent dans les niches des rues de Birgu, comme brillent toutes les choses qui n’ont besoin de personne pour continuer d’être.

* * *

Au port, Lazare acheta un billet pour le ferry de Syracuse.

Le quai était animé — des marins chargeaient des caisses, des voyageurs attendaient avec leurs valises, une marchande vendait du nougat et des oranges. L’air sentait le sel, le fuel, les cordages mouillés. Les mouettes criaient. Un enfant lançait des cailloux dans l’eau et comptait les rebonds.

Consuelo était là.

Elle se tenait un peu à l’écart, près d’une borne d’amarrage, les mains dans les poches de sa veste. Elle ne portait pas sa tenue du Phoenicia — elle portait une robe simple, grise, et ses cheveux étaient détachés, chose que Lazare ne lui avait jamais vue. Elle avait l’air plus jeune, ou plus ancienne, il n’aurait pas su dire.

Il s’approcha. Ils restèrent côte à côte un moment, à regarder le Grand Harbour, les bastions, les dômes, le fort Saint-Ange au bout de sa langue de pierre.

— Où allez-vous ? dit-elle.

— Syracuse. Et après, je ne sais pas. Vers l’est, peut-être.

— Vous reviendrez ?

— Je ne sais pas.

C’était la vérité. Il ne savait pas. Il ne savait jamais. Les ports se succédaient comme les pages d’un livre qu’on feuillette sans chercher un chapitre en particulier — on avance, on s’arrête, on repart, et la fin n’est pas une fin mais un passage, une porte qui s’ouvre sur la page suivante.

— Lazare, dit-elle.

— Oui.

— Le tableau est bien ?

Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda la mer, le ciel, les bastions dorés. Puis :

— Il est chez lui.

Consuelo hocha la tête. Elle ne sourit pas, ne pleura pas, ne fit aucun des gestes que les gens font dans les ports quand quelqu’un s’en va. Elle resta droite et immobile, avec le vent qui soulevait ses cheveux noirs et le soleil qui éclairait son visage de côté — exactement comme le Caravage éclairait ses figures, songea Lazare, la lumière de la gauche, rasante, qui creuse les ombres et révèle la vérité des volumes.

— Au revoir, dit-il.

— Au revoir.

Elle ne lui tendit pas la main. Il ne lui tendit pas la sienne. Certaines choses n’ont pas besoin d’être scellées par un geste. Elles existent, et c’est suffisant.

* * *

Le ferry quitta le port à onze heures. Lazare était sur le pont, accoudé au bastingage, dans son manteau de drap bleu marine qui avait traversé la guerre et qui avait maintenant une odeur de Malte en plus — le calcaire, le sel, le jasmin, la poussière des souterrains.

La Valette s’éloignait. Les bastions rapetissaient, les dômes devenaient des points, les rues disparaissaient dans la masse dorée de la pierre. Le Phoenicia, tout en haut, à la porte de la ville, brillait au soleil — blanc et neuf, avec ses lignes Art Déco et ses jardins en terrasse et ses sept acres de verdure posées sur des fortifications du XVIe siècle posées sur du calcaire vieux de vingt millions d’années.

L’île rapetissait. Elle devenait ce qu’elle avait toujours été vue du large — un rocher plat, couleur de miel, posé sur le bleu de la Méditerranée, avec quelques tours et quelques dômes qui montaient vers le ciel comme des doigts levés. Un caillou. Un grain. Un grain de grenade sur la mer.

Lazare toucha la boucle d’oreille à son lobe gauche. Le métal était chaud dans le soleil. Il pensa au garçon, dans le noir, les yeux ouverts, le fruit dans les mains. Il pensa aux spirales qui tournaient dans la pierre depuis cinq mille ans. Il pensa à Consuelo sur le quai, droite et silencieuse, avec le vent dans ses cheveux. Il pensa au Caravage qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était un garçon avec un fruit.

Il pensa que certaines vérités ne sont pas faites pour la lumière. Qu’elles existent mieux dans l’ombre, dans le souterrain, dans le silence. Que les montrer serait les détruire — comme ces fresques antiques qui se désagrègent au contact de l’air, comme ces poissons des abysses qui éclatent quand on les remonte à la surface.

Le tableau était dans le noir, sous la ville, sous l’île, avec les spirales et les morts et les secrets de cinq mille ans d’humanité. Il était chez lui. Il était à sa place.

La mer se referma sur Malte. Le rocher disparut dans la brume de chaleur, entre le ciel et l’eau, et il ne resta plus que le bleu — le bleu immense, vide, lumineux de la Méditerranée en novembre, ce bleu qui ne promet rien et qui donne tout, ce bleu qui est la couleur même du passage.

Lazare Corte se retourna vers l’avant du navire et regarda la Sicile apparaître.


wallpaper-1019588
Comment préparer un voyage en all inclusive ?
wallpaper-1019588
Visiter la Loire en 7 jours : les meilleurs circuits en croisière fluviale !
wallpaper-1019588
Comment bien préparer un premier voyage en Albanie ?