La grenade
de Lazare
La grenade de Lazare
Chapitres 1 à 4
Valletta (Malte) — The Phoenicia Malta
Novembre 1947
Chapitre 1 — L’arrivée
Le ferry de Syracuse entra dans le Grand Harbour à la tombée du jour, et Lazare Corte vit Malte pour la première fois.
Ce n’était pas ce qu’il avait imaginé. Il avait imaginé une forteresse, quelque chose de raide et de vertical, un poing de pierre serré contre la mer. Ce qu’il vit ressemblait davantage à un visage — un très vieux visage doré, mangé par endroits, édenté par les bombes, mais souriant quand même, d’un sourire oblique et un peu fou, dans la lumière de novembre qui rosissait les bastions.
Les remparts montaient droit depuis l’eau, massifs, couleur de miel brûlé. Au-dessus, les dômes, les clochers, et entre eux des trous — des béances noires là où des immeubles avaient été, des fenêtres qui ne donnaient plus sur rien, des façades debout par miracle ou par entêtement, derrière lesquelles il n’y avait que le ciel. La Valette avait l’air d’une ville qui s’était battue à mains nues et qui restait debout par habitude.
Lazare posa ses mains sur le bastingage. Le métal était encore tiède du soleil de l’après-midi. Il portait un manteau de drap bleu marine qui avait traversé au moins une guerre, peut-être deux, et dont le col s’était déformé au point de ne plus ressembler à aucune coupe connue. Un sac de marin à ses pieds. Pas de valise. Les gens qui portent des valises ont l’intention de s’installer quelque part, et Lazare Corte ne s’installait nulle part.
Il avait le teint de ceux qui vivent dehors — pas le bronzage des vacanciers, mais la patine mate et uniforme que le soleil, le sel et le vent déposent sur la peau quand on s’expose à eux pendant des années sans y penser. Grand, mince, un visage aux plans nets, des yeux sombres légèrement bridés qui pouvaient être siciliens, turcs ou levantins selon la lumière. À l’oreille gauche, une petite boucle d’or — si discrète qu’on ne la voyait qu’au deuxième regard, quand le mouvement de la tête l’accrochait dans un rayon de soleil.
Le ferry accosta dans un bruit de chaînes et de cris. Les passagers se levèrent — quelques militaires britanniques en permission, des Maltais qui rentraient de Sicile avec des paniers de provisions, une famille nombreuse dont les enfants couraient déjà vers la passerelle. Lazare attendit que le pont se vide. Il n’était pas pressé. Il ne l’était jamais, ce qui était à la fois une qualité et un défaut, selon les circonstances.
Il descendit sur le quai et respira.
L’air de Malte avait une odeur particulière — du sel, bien sûr, mais aussi quelque chose de minéral, de poudreux, comme si la pierre elle-même respirait et que sa sueur chaude se mêlait au vent. Et dessous, très faible, une odeur de plâtre frais. On reconstruisait.
Il remonta à pied vers La Valette. Les rues montaient en escalier, raides et étroites entre les façades de calcaire. Les gallariji — ces balcons fermés en bois peint, verts, rouges, bleus — pendaient au-dessus de sa tête comme des lanternes éteintes. Certains étaient neufs, d’autres calcinés, d’autres encore intacts mais penchés de travers, rattachés à des murs que plus rien ne soutenait. Des femmes étendaient du linge d’une fenêtre à l’autre, au-dessus du vide. Des gamins jouaient entre les gravats avec des éclats de pierre qu’ils faisaient rouler comme des billes.
Lazare marchait lentement, comme il faisait toujours dans une ville nouvelle. Il ne cherchait rien encore — il laissait les lieux venir à lui, les bruits, les ombres, les angles. Il avait appris ça très jeune, dans les ports : ne jamais chercher, au début. Se laisser traverser. Les choses importantes finissent toujours par apparaître au coin d’une rue, à condition qu’on ne les attende pas au mauvais endroit.
Il déboucha sur une place — Republic Square, disait un panneau en anglais et en maltais. Des chaises en fer autour de tables rondes, un café, le Bibliotheca, dont la façade néoclassique avait perdu un morceau de corniche mais se tenait bien droite. Des officiers britanniques buvaient du thé. Un vieil homme vendait des pastizzi dans un panier d’osier, des feuilletés dorés qui sentaient la ricotta et le beurre chaud. Lazare en acheta deux et les mangea en marchant. La pâte craquait, le fromage coulait, c’était salé et bon.
Il continua jusqu’à la pointe de la presqu’île, aux Upper Barrakka Gardens, et là il s’arrêta.
Le Grand Harbour s’ouvrait sous lui comme un théâtre. L’eau était lisse, sombre, presque noire dans l’ombre des bastions, mais plus loin elle prenait une couleur de cuivre terni sous le ciel qui virait au mauve. En face, les Trois Cités — Birgu, Senglea, Cospicua — serrées les unes contre les autres derrière leurs propres murailles, avec Fort Saint-Ange qui avançait dans l’eau comme la proue d’un navire de pierre. Des dghajsas traversaient le port, minuscules entre les flancs rouillés des navires de guerre britanniques encore au mouillage. Le son des cloches montait de partout — pas d’une seule église mais de dix, de vingt, se répondant d’un clocher à l’autre en un carillon sans fin qui rebondissait sur l’eau.
Lazare resta là un moment. Il fumait. Il pensait à ce qu’on lui avait dit à Syracuse — un marin sicilien, un nommé Cataldo, qui connaissait un pêcheur maltais, qui connaissait quelqu’un. L’information avait remonté la chaîne des faveurs et des dettes, comme toujours en Méditerranée, jusqu’à atteindre Lazare à Tanger trois mois plus tôt. Un tableau. Peut-être un Caravage. Retrouvé dans les décombres. Il avait entendu des histoires comme ça cent fois. Neuf fois sur dix, c’étaient des faux, des copies, des lubies de contrebandiers qui ne savaient pas distinguer une icône d’un calendrier. Mais la dixième fois, parfois, la dixième fois valait le voyage.
Et puis il y avait le nom. Malte. Un nom qu’il portait dans un recoin de sa mémoire comme on porte un caillou dans sa poche — sans raison, sans pouvoir s’en débarrasser. Quelqu’un lui avait dit un jour, dans un bar d’Alexandrie, que son nom sonnait maltais. Il avait haussé les épaules. Il ne savait pas d’où venait son nom. Il ne savait pas grand-chose de ses origines, et il s’en accommodait — les origines sont comme les ancres : utiles pour qui veut s’arrêter, encombrantes pour qui préfère dériver.
Il jeta sa cigarette par-dessus le parapet et regarda la braise tomber dans le vide, très loin, jusqu’aux rochers en bas.
* * *
L’hôtel Phoenicia se dressait à l’entrée de La Valette, juste avant la Porte de la Ville, sur l’emplacement des anciens glacis des fortifications. Lazare le vit de loin et faillit sourire. C’était un bâtiment Art Déco en calcaire maltais, tout en courbes et en lignes horizontales, avec un air de paquebot échoué sur les remparts — un paquebot blanc et or, flambant neuf, posé au milieu des ruines comme un mirage de normalité.
Il poussa la porte.
Le hall était circulaire — le Palm Court, apprendrait-il plus tard. Un plafond à caissons lourds et géométriques, des colonnes, un sol de marbre qui brillait encore de sa première couche de cire. L’odeur de neuf était partout — peinture, vernis, tissu fraîchement tendu. Mais sous cette odeur, si l’on faisait attention, montait quelque chose de plus ancien, de plus lourd : la pierre elle-même, le calcaire des bastions sur lesquels l’hôtel était bâti, cette haleine sèche et minérale qui ne cesserait jamais, que ni le plâtre ni la peinture ni les années ne parviendraient à couvrir tout à fait.
Il y avait peu de monde. Un couple britannique au salon, elle en robe à fleurs, lui en lin froissé, qui feuilletaient un guide. Un homme seul dans un fauteuil, le visage derrière un journal. Un porteur en uniforme neuf qui semblait ne pas encore s’y être habitué et tirait sur ses manches avec embarras.
Lazare s’approcha de la réception. Une jeune femme l’accueillit — brune, le visage rond, des yeux noirs très vifs. Elle parlait anglais avec l’accent maltais, qui roulait les consonnes et allongeait les voyelles d’une manière presque chantante.
— Bienvenue au Phoenicia, monsieur.
— Corte. J’ai réservé une chambre.
— Oui, monsieur Corte. Chambre 214, deuxième étage, vue sur le Marsamxett.
Elle lui tendit la clé — une clé en laiton, lourde, attachée à un médaillon de cuir frappé d’un phénix doré. Lazare la prit et la soupesa dans sa main. Il y avait quelque chose d’amusant dans ce phénix — l’oiseau qui renaît de ses cendres, sur la clé d’un hôtel bâti sur des bombardements. Quelqu’un avait le sens du symbole.
La chambre était au bout d’un couloir silencieux. Papier peint à motifs géométriques, meubles en bois clair, un lit large couvert d’un dessus-de-lit crème. La salle de bain sentait le savon neuf. Tout était propre, lisse, intact — un monde sans blessures, ce qui, dans cette ville, relevait presque de la provocation.
Lazare ouvrit la fenêtre. Le Marsamxett Harbour s’étalait sous lui, plus étroit et plus intime que le Grand Harbour de l’autre côté de la presqu’île. En face, l’île de Manoel avec son fort en étoile et son lazaret — le lieu où l’on parquait jadis les navires en quarantaine, les pestiférés, les suspects. Plus loin, les lumières de Sliema commençaient à s’allumer dans le crépuscule. L’air du soir était doux, presque tiède, avec cette qualité particulière de l’automne méditerranéen où la chaleur du jour persiste dans la pierre longtemps après que le soleil a disparu.
Il ne défit pas son sac. Il s’assit sur le rebord de la fenêtre et regarda la nuit tomber sur Malte.
* * *
Il dîna seul au restaurant de l’hôtel, dans la grande salle qui donnait sur la terrasse et les jardins. La salle était presque vide — trois tables occupées sur vingt. Les serveurs, très jeunes pour la plupart, évoluaient entre les tables avec une application touchante, comme des acteurs qui répéteraient pour une première qui n’a pas encore eu lieu. L’un d’eux renversa un verre d’eau et s’excusa trois fois. Le maître d’hôtel, un homme sec et grave qui portait son habit comme une armure, surveillait la scène depuis le fond de la salle avec l’inquiétude d’un metteur en scène le soir de la générale.
Lazare commanda du poisson — du lampuki grillé, le poisson de saison, lui dit le serveur avec fierté. Le vin était maltais, un blanc sec et minéral qui avait le goût du calcaire et de la mer.
Pendant qu’il mangeait, il observait. Le couple britannique dînait en silence, le genre de silence conjugal qui n’est ni hostile ni tendre mais simplement usé, comme un tapis qu’on a trop foulé. L’homme au journal était passé du salon à la salle à manger et mangeait en lisant, ce qui donnait à sa solitude un air d’intention plutôt que d’abandon. À une troisième table, deux officiers britanniques en civil parlaient à voix basse en découpant leur viande avec méthode.
L’hôtel avait ouvert depuis quelques semaines à peine. On le sentait à mille détails — les serviettes encore raides, les chaises qui ne grinçaient pas encore, les fleurs dans les vases qui étaient un peu trop parfaites, comme si elles n’avaient pas encore appris à faner naturellement dans ce décor. Le Phoenicia essayait d’être un palace, et par moments il y parvenait — la hauteur du plafond, la courbe des baies vitrées, la lumière douce des appliques Art Déco. Mais par moments aussi, la fragilité de l’entreprise transparaissait, comme un acteur dont le costume est magnifique mais dont les mains tremblent.
Lazare termina son poisson, refusa le dessert, accepta un café. Le café maltais était fort et serré, presque turc. Il le but lentement en regardant, à travers les baies vitrées, les jardins de l’hôtel qui descendaient en terrasses vers les bastions. Sept acres de jardins, avait-il lu quelque part. Sept acres de verdure plantées sur des fortifications du XVIe siècle, elles-mêmes bâties sur des glacis du XVIIe, eux-mêmes posés sur un socle de calcaire vieux de vingt millions d’années.
Tout, ici, était construit sur quelque chose d’autre. Chaque couche en recouvrait une plus ancienne. Chaque surface cachait une profondeur.
Il signa l’addition, se leva, traversa le Palm Court dont les lumières tamisées faisaient briller le marbre, et monta dans sa chambre.
Avant de se coucher, il regarda une dernière fois par la fenêtre. Le Marsamxett était noir maintenant, avec les reflets des lumières de Sliema qui tremblaient sur l’eau comme des pièces d’or dans un puits. Quelque part au loin, une cloche sonna — un seul coup, lent, grave, qui roula sur l’eau et mit longtemps à s’éteindre.
Lazare Corte, pour la première fois depuis des mois, eut l’impression très nette et parfaitement inexplicable d’être arrivé quelque part.
Chapitre 2 — Salvu
Il prit le bus pour Marsaxlokk le lendemain matin.
Le bus était un Bedford repeint en bleu et jaune, avec une Vierge collée au tableau de bord et un chapelet qui se balançait au rétroviseur. Le chauffeur conduisait comme on conduit sur les îles — c’est-à-dire avec une foi absolue dans la Providence et un mépris souverain pour le code de la route. Les passagers ne semblaient pas s’en émouvoir. Ils se tenaient aux barres de métal avec la résignation tranquille de gens qui savent que la mort, si elle doit venir, viendra d’où on ne l’attend pas.
La route traversait l’intérieur de l’île, et Lazare découvrit que Malte, hors de La Valette, était une campagne. Des champs clos de murs de pierre sèche, des figuiers de Barbarie hérissés le long des chemins, des caroubiers tordus par le vent, des petites chapelles blanches posées au milieu de nulle part, fermées à clé, avec un saint peint au-dessus de la porte qui regardait passer les bus d’un air résigné. La terre était rouge et sèche. Les villages qu’ils traversaient — Żejtun, Marsascala — étaient des grappes de maisons basses autour d’une église démesurée, toujours une église trop grande pour le nombre de maisons, comme si chaque village avait voulu prouver quelque chose à Dieu ou aux villages voisins.
Marsaxlokk apparut au détour d’un virage — une baie arrondie, des quais bas, et sur l’eau les luzzu, les barques de pêche maltaises, peintes en bleu, vert, rouge, jaune, chacune portant à la proue deux yeux grands ouverts. Les yeux d’Osiris, disaient les guides. Les yeux qui voient dans les ténèbres et protègent des mauvais esprits. Lazare les regarda, ces yeux peints sur le bois, et se dit qu’il était arrivé dans un pays où même les bateaux avaient un visage.
Le port sentait le poisson, le goudron et le filet mouillé. Des pêcheurs ravaudaient leurs filets sur le quai, assis sur des caisses retournées, les mains noircies par le chanvre. Des femmes vendaient la prise du matin sur des étals de fortune — du lampuki, des poulpes étalés comme des étoiles violettes, des oursins dans des seaux d’eau de mer. Les mouettes criaient au-dessus des têtes. Un chat tigré dormait sur un rouleau de cordage, parfaitement indifférent au monde.
Lazare trouva le bar sans difficulté — Salvu lui avait dit « en face de l’église, la porte bleue ». C’était un local étroit et sombre, trois tables en bois, un comptoir, une odeur de café brûlé et de tabac. Un ventilateur au plafond brassait l’air chaud sans conviction. Au mur, une photo du roi George VI à côté d’un calendrier de l’année précédente et d’une image de la Madone.
Salvu Zammit était assis au fond, devant un verre de vin rouge qu’il n’avait pas l’air d’avoir entamé. C’était un homme d’une soixantaine d’années, petit, sec, le visage tanné comme du cuir, avec des yeux d’un bleu surprenant dans cette face brune — des yeux de marin, habitués à regarder loin. Il portait un béret à la française et une chemise trop grande qui avait dû appartenir à quelqu’un de plus corpulent, ou à lui-même dans des temps meilleurs.
— Corte ?
Lazare s’assit en face de lui. Le patron du bar, sans qu’on lui demande rien, apporta deux cafés et un verre d’eau.
Salvu le dévisagea longuement, sans gêne, avec cette manière qu’ont les gens de la mer de jauger un homme comme on jauge un bateau — la ligne, l’assiette, ce qu’il peut porter.
— Cataldo m’a dit que tu étais un homme sérieux, dit Salvu dans un italien teinté de maltais, chaque voyelle un peu plus longue qu’il ne fallait. Cataldo dit beaucoup de choses. La moitié sont vraies.
— Et l’autre moitié ?
— L’autre moitié est vraie aussi, mais pas de la manière dont il croit.
Salvu sourit. Il avait trois dents en or, en bas, du côté gauche, qui brillaient quand il souriait. Il prit le verre de vin, trempa ses lèvres, le reposa.
— Bon. Tu veux savoir.
Ce n’était pas une question. Lazare ne répondit pas. Il attendait. On n’interrompt pas un homme qui s’apprête à raconter une histoire, surtout quand il a l’air de quelqu’un qui raconte bien.
Salvu raconta.
Pendant le siège — il disait « le siège » comme on dit « la saison » ou « la maladie », un événement si central qu’il n’avait pas besoin d’adjectif — il faisait la navette entre Malte et la Sicile sur un luzzu à moteur, de nuit, sans lumières. Il transportait de tout. De la farine, du pétrole, des lettres, des médicaments qu’il achetait à Catane au marché noir, des messages pour les Britanniques qu’il ne lisait pas, des messages pour les Maltais qu’il lisait parfois. Neuf traversées sur dix se passaient bien. La dixième, on tombait sur une vedette italienne ou un avion allemand, et il fallait courir. Il avait perdu deux bateaux comme ça. Le troisième avait tenu.
— En 1943, dit Salvu, un homme est venu me voir ici, dans ce bar. Un Maltais, pas un pêcheur, un homme de la ville. La cinquantaine. Des mains propres. Il avait un paquet, enveloppé dans de la toile cirée, bien ficelé. Pas grand — comme ça.
Il écarta les mains d’une soixantaine de centimètres.
— Il m’a dit : « Garde ça. Quelqu’un viendra le chercher. » Il a payé. Bien payé. Je n’ai pas posé de questions. En temps de guerre, on ne pose pas de questions aux gens qui paient bien et qui ont des mains propres.
— Qui était-il ?
— Il a dit son nom. Un nom maltais, je ne m’en souviens plus. Borg, Camilleri, Farrugia — un nom comme on en a mille. Il n’est jamais revenu. J’ai appris plus tard qu’il était mort en avril 1943, dans un des derniers bombardements. Sa maison, rue Santa Lucia à La Valette. Directe, une bombe de cinq cents livres. Plus de maison. Plus d’homme.
Salvu but une gorgée de café. Il avait la manière des bons raconteurs — il laissait les silences faire leur travail.
— Personne n’est venu chercher le paquet. J’ai attendu un an, deux ans, trois ans. La guerre a fini. Personne. Alors j’ai ouvert.
Lazare se pencha légèrement en avant. Ce n’était qu’un millimètre, un infime déplacement du buste, mais Salvu le vit.
— C’était une peinture. Sur toile. Pas grande, je te l’ai dit. Elle avait souffert — il y avait de l’humidité, des taches, un coin déchiré. Mais on voyait ce que c’était. Un garçon. Jeune, beau. Il tenait un fruit dans les mains, un fruit rouge, ouvert. Il te regardait. Pas comme on regarde un étranger — comme on regarde quelqu’un qu’on connaît. Quelqu’un qu’on attendait.
Salvu se tut. Il regardait Lazare avec une expression curieuse — un mélange de méfiance et de complicité, comme un homme qui montre ses cartes mais pas toutes.
— Je suis un pêcheur, dit-il. Je ne sais rien de la peinture. Mais je sais ce qui est vieux. Et je sais ce qui est beau. Cette toile est vieille et elle est belle. Ce garçon, avec son fruit — il y a quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui ne vieillit pas.
— Le tableau est ici ?
— Non. Il n’est plus ici depuis longtemps. Il est en lieu sûr. Plus sûr qu’une maison de pêcheur à Marsaxlokk, en tout cas. Il y a des gens qui cherchent ce genre de choses. Des Anglais, surtout. Les Anglais adorent les vieilles peintures. Ils adorent prendre les vieilles peintures des autres pays et les mettre dans leurs musées en disant qu’ils les protègent. Comme ils protègent Malte, tu vois ? En restant.
Il sourit de ses dents en or.
— Cataldo m’a dit que tu n’étais pas anglais.
— Je ne suis pas grand-chose.
— Ça me va.
Salvu commanda un autre café et se mit à parler d’autre chose — de la pêche, du prix du lampuki cette saison, de son fils qui voulait partir en Australie comme tous les jeunes. Il parlait avec cette abondance méditerranéenne qui n’est pas du bavardage mais un art de la digression, une manière de tourner autour du sujet pour l’éclairer par les côtés. Lazare écoutait. Il savait qu’il ne fallait pas brusquer. Les informations viendraient quand Salvu déciderait qu’elles devaient venir, et pas avant.
Au bout d’une heure, comme ils se levaient pour sortir, Salvu dit, presque en passant :
— Pendant le siège, les gens cachaient des choses dans les souterrains. Des trésors de famille, de l’argenterie, des statues de saints. Les tunnels sous La Valette sont immenses — les Chevaliers les avaient creusés, et nous on les a élargis pour se protéger des bombes. Il y a des galeries qui n’ont pas été ouvertes depuis des siècles. Quand les bombes ont défoncé les rues, parfois elles ont crevé le plafond de galeries que personne ne connaissait. Des choses sont remontées. Des choses anciennes.
Il regarda Lazare de ses yeux bleus.
— La peinture, je ne sais pas d’où elle vient. L’homme aux mains propres, celui qui me l’a confiée, il ne l’avait peut-être pas depuis longtemps. Peut-être qu’il l’a trouvée dans les décombres, comme les autres. Peut-être qu’elle dormait sous une rue, sous une église, sous un palais de chevalier, depuis des centaines d’années. Et la guerre l’a réveillée.
Ils sortirent sur le quai. Le soleil tapait. Les luzzu se balançaient doucement, leurs yeux peints grands ouverts sur la baie.
— Quand est-ce que je peux voir le tableau ? demanda Lazare.
— Pas maintenant. Pas encore. Il y a des choses que tu dois voir avant. Comprendre, un peu, ce qu’est cette île. Après, on verra.
Il tendit la main. La poignée était dure, sèche, calleuse — une main de cordage et de sel.
— Reviens me voir quand tu auras visité la cathédrale, dit Salvu. Pas l’église de touriste — la vraie. L’oratoire. Celui de l’autre peintre. Va voir ce qu’il a laissé ici, le Caravage. Après, tu comprendras mieux ce que tu cherches.
Il tourna les talons et s’en alla le long du quai, petit et sec dans sa chemise trop grande, saluant les pêcheurs au passage d’un mot en maltais et d’un geste de la main. Les mouettes criaient. Un enfant assis sur une borne d’amarrage mangeait un pastizz en regardant la mer.
Lazare prit le bus du retour et regarda défiler les murs de pierre sèche, les figuiers, les chapelles. Il pensait au garçon de la toile. Un fruit rouge, ouvert, dans les mains. Des yeux qui regardent comme s’ils attendaient quelqu’un.
Il pensa aussi à ce que Salvu avait dit — que la guerre réveille les choses qui dormaient sous terre. C’était vrai. Lazare le savait d’expérience. La guerre défonce les surfaces, crève les planchers, ouvre les caves. Ce qui était enfoui remonte. Ce qui était caché se montre. Et pas toujours les choses qu’on voudrait voir.
Le bus freina brutalement pour laisser passer un troupeau de chèvres. Le chapelet du rétroviseur se balança. La Vierge du tableau de bord ne cilla pas.
Chapitre 3 — Le Phoenicia la nuit
Cette nuit-là, Lazare ne dormit pas.
Ce n’était pas l’insomnie — il connaissait l’insomnie, cette bête sèche et nerveuse qui vous tient les yeux ouverts et l’esprit en cage. C’était autre chose. Une vigilance, plutôt. L’impression qu’il y avait quelque chose à voir ou à entendre dans cet hôtel neuf, quelque chose qui ne se montrait que la nuit, quand les couloirs se vidaient et que les bruits du jour se retiraient comme la marée.
Il sortit de sa chambre vers minuit.
Le Phoenicia la nuit était un lieu étrange. Les couloirs Art Déco, avec leurs appliques géométriques et leur moquette épaisse, avaient un air de décor abandonné — pas sinistre, pas menaçant, mais irréel, comme un plateau de cinéma après le tournage, quand les acteurs sont partis et que les lumières restent allumées pour personne. Les motifs du tapis — des losanges imbriqués, dorés sur fond bleu nuit — semblaient se déplacer légèrement sous l’éclairage tamisé, comme les mailles d’un filet qui se resserre.
Lazare descendit au rez-de-chaussée. Le Palm Court était désert. Le marbre brillait sous les lustres baissés. Le bar était fermé, les chaises retournées sur les tables. Mais il y avait de la lumière dans le bureau de la réception — une lumière discrète, de travail.
Il s’approcha et vit la jeune femme de l’accueil, celle qui lui avait donné sa clé. Elle était penchée sur un registre, un crayon dans les cheveux, un autre dans la main. Elle leva les yeux en l’entendant.
— Monsieur Corte. Vous avez besoin de quelque chose ?
— De rien. Je ne dors pas.
Elle le regarda un moment, jaugeant sans doute s’il fallait lui proposer un lait chaud, un somnifère, ou simplement le laisser tranquille. Elle choisit la troisième option, ce qui plut à Lazare.
— Moi non plus, dit-elle. Pas ici, en tout cas. Il y a trop de silence.
Elle avait dit ça d’une manière curieuse — pas comme quelqu’un qui se plaint du silence, mais comme quelqu’un qui s’en méfie.
— Consuelo Darmanin, dit-elle en tendant la main par-dessus le comptoir.
— Lazare.
— Je sais. Chambre 214.
— Vous travaillez toute la nuit ?
— Non. Je vérifie les réservations pour la semaine prochaine. On attend du monde — un diplomate grec, deux familles anglaises, un journaliste italien. L’hôtel se remplit. Lentement.
Elle referma le registre et se leva. Elle était plus petite qu’il ne l’avait pensé — une femme compacte, solide, avec des épaules droites et un cou fort. Pas jolie au sens convenu, mais frappante — quelque chose dans le port de tête, dans la manière dont elle tenait son dos, qui disait qu’elle avait appris très jeune à ne pas se voûter. Ses mains étaient celles d’une femme qui avait travaillé, pas de bureau mais physiquement — les mains courtes, les ongles coupés ras, une petite cicatrice blanche sur la paume gauche.
— Vous voulez voir la terrasse ? dit-elle. La nuit, la vue est meilleure. On ne voit pas les ruines.
Ils sortirent par les portes-fenêtres du restaurant sur la grande terrasse qui surplombait les jardins. L’air était doux, presque immobile. Les jardins descendaient en terrasses sombres vers le bord des bastions, les palmiers et les cyprès découpés en silhouettes noires contre le ciel de la ville. Au-delà, les remparts de La Valette — les vrais, les vieux, ceux du XVIe siècle — s’élevaient comme des falaises, éclairés par la lune dans un blond presque blanc.
— Là-bas, dit Consuelo en pointant vers le bas des jardins, on voit les ouvertures.
Lazare regarda. Dans le flanc des bastions, à demi cachées par la végétation, il distinguait des rectangles sombres — des bouches, des entrées, des embrasures. Certaines avaient été murées. D’autres bâillaient dans le noir.
— Ce sont les casemates des Chevaliers, dit-elle. Des entrepôts, des poudrières, des dépôts. Certaines n’ont pas été ouvertes depuis la capitulation de 1798. Et en dessous, il y a encore autre chose. Cet hôtel est construit sur des trous.
Elle avait dit ça sans emphase, comme un fait. Mais Lazare sentit que ce n’était pas un fait anodin pour elle.
— Pendant le siège, continua-t-elle — et elle disait « le siège » exactement comme Salvu, ce mot unique qui n’avait besoin d’aucune précision — les gens sont descendus là-dessous. Les abris officiels ne suffisaient pas. Alors ils ont creusé, élargi, percé. Il y a des galeries sous toute la ville. Certaines font des centaines de mètres. On vivait là-dedans pendant des semaines.
— Vous y étiez ?
— J’avais seize ans en 1942. Oui, j’y étais.
Elle ne dit rien de plus. Le silence qui suivit n’était pas un refus — c’était un espace qu’elle gardait pour elle, une pièce fermée à laquelle on n’accède pas au premier soir.
Lazare regarda les bastions, les bouches noires, la lune au-dessus de tout ça. Il pensa que cette île entière était comme un iceberg — une surface brillante de calcaire doré, et en dessous, invisible, une masse infiniment plus grande, creusée, excavée, habitée par des fantômes.
— Merci pour la vue, dit-il.
— Bonne nuit, monsieur Corte.
Il remonta se coucher mais ne s’endormit qu’à l’aube, en pensant aux trous.
* * *
Le lendemain, il alla à la Co-Cathédrale.
Il y alla seul, à pied, en descendant Republic Street dans le soleil du matin. La rue était le cœur de La Valette — droite, large pour une fois, bordée de façades qui alternaient le grandiose et le détruit. Des échafaudages partout. Des ouvriers en maillot de corps déblayaient des gravats à la pelle. Un marchand de journaux vendait le Times of Malta à côté d’un étal de nougat. Des militaires britanniques flânaient. La vie reprenait, avec cette obstination discrète qui est la marque des villes blessées.
La Co-Cathédrale Saint-Jean ne payait pas de mine de l’extérieur — une façade sobre, presque austère, deux clochers trapus, de la pierre nue. On aurait dit une caserne ou un entrepôt. Lazare poussa la porte.
Et le monde bascula.
L’intérieur était un déferlement d’or. Les murs, les voûtes, les chapelles latérales — tout était recouvert de sculptures dorées, de volutes, de guirlandes, de putti, de blasons, dans un foisonnement baroque si dense, si total, qu’il n’y avait plus un centimètre carré de pierre nue. Le sol était un tapis de pierres tombales en marbre polychrome — des centaines de dalles, chacune marquant la sépulture d’un chevalier, avec son nom, ses armes, des crânes, des squelettes, des sabliers, des trompettes du Jugement dernier incrustés dans le marbre en motifs d’une beauté macabre. On marchait sur les morts. Chaque pas posait le pied sur un nom, une date, un blason effacé par les semelles de quatre siècles de fidèles.
Lazare traversa la nef lentement, écrasé par l’excès de beauté — cette beauté qui n’était pas un ornement mais une déclaration de puissance, chaque chapelle étant celle d’une langue de l’Ordre, et chaque langue ayant voulu surpasser les autres en magnificence. La chapelle de France, la chapelle d’Italie, la chapelle d’Aragon — chacune un écrin d’or et de peinture, chacune un tombeau collectif.
Puis il entra dans l’Oratoire.
La pièce était plus sombre, plus basse, plus austère que la nef. Et au fond, occupant tout le mur du fond, il y avait le tableau.
La Décollation de saint Jean-Baptiste.
Lazare s’arrêta.
Il connaissait la peinture, bien sûr — il avait vu des reproductions, lu des descriptions. Mais aucune reproduction ne préparait à la taille de la chose. Trois mètres soixante-dix de haut, cinq mètres vingt de large. Le tableau était plus grand que la plupart des pièces dans lesquelles les gens vivent. Il occupait le mur comme une fenêtre ouverte sur une scène qu’on ne voudrait pas voir — et qu’on ne peut pas quitter des yeux.
Le bourreau, penché sur le corps du saint, tirait sa dague de la ceinture pour achever le travail. Sa main gauche tenait la tête de Jean par les cheveux, comme un boucher tient un quartier de viande. La servante tendait un plat d’or, les yeux baissés, prête à recevoir la tête. Une vieille femme se couvrait les oreilles — pas les yeux, les oreilles, comme si le son de la lame sur la chair était pire que la vue. Le geôlier donnait des ordres. Et derrière des barreaux, dans le fond, deux prisonniers regardaient la scène avec l’avidité atroce des spectateurs qui sont soulagés de ne pas être la victime.
Le sang coulait sur le sol — un filet mince, très rouge, qui s’étalait sur la pierre.
Et dans ce sang, Lazare le vit : la signature. f. Michelang.o. Le f pour fra, frère, chevalier. L’unique signature que le Caravage ait jamais apposée sur une toile, et il l’avait tracée dans le sang du saint. Comme un aveu. Comme un pacte.
Lazare resta longtemps. Trente minutes, peut-être une heure. Il ne regardait pas le tableau comme un amateur d’art ou comme un expert — il le regardait comme on regarde un homme dans les yeux. Il cherchait quelque chose dans cette peinture, et il ne savait pas quoi. Peut-être cherchait-il le peintre lui-même — ce fugitif, ce meurtrier, cet homme qui avait tué à Rome et s’était enfui à Naples, puis à Malte, et qui avait trouvé ici, sur cette île de chevaliers guerriers, un refuge temporaire et une gloire brève avant de tout gâcher encore, de se battre, d’être emprisonné, de s’évader, d’être chassé. Un homme incapable de rester en place. Un homme qui laissait derrière lui des chefs-d’œuvre et des catastrophes.
Il y avait quelque chose de familier là-dedans, et cette familiarité agaça Lazare. Il n’aimait pas se reconnaître dans les autres, surtout dans les morts illustres. C’était une forme de vanité.
Mais la toile, elle, ne le lâchait pas.
Avant de partir, il s’approcha le plus possible — aussi près que le permettait la corde qui barrait l’accès. Il regarda le fond du tableau. Derrière les figures, derrière le mur de la prison, il y avait de l’ombre. Pas du noir — de l’ombre. Une profondeur. Le Caravage ne peignait jamais des fonds plats. Ses ténèbres avaient une épaisseur, une densité presque liquide, comme si on pouvait y plonger la main et la retirer mouillée de nuit.
Et Lazare se demanda — c’était une pensée absurde, il le savait — ce que le Caravage avait mis dans le fond de l’autre toile. Celle que personne n’avait vue depuis trois cent quarante ans. Celle qui dormait quelque part dans les souterrains de cette île, enveloppée de toile cirée, avec un garçon qui tenait un fruit rouge et qui attendait.
Il sortit de la cathédrale dans le soleil, ébloui, comme on remonte d’une plongée.
Chapitre 4 — Le Major
Le Major Alastair Finch buvait son gin-tonic au bar du Phoenicia tous les soirs à dix-huit heures, avec la régularité d’un astre.
Lazare l’avait remarqué dès le deuxième jour — un homme impossible à ne pas remarquer, non par son physique, qui était ordinaire, mais par la manière dont il occupait l’espace. Grand, sec, le cheveu grisonnant coupé court, un visage aux traits réguliers où rien ne dépassait et rien ne manquait. Il s’asseyait toujours au même tabouret, le troisième en partant de la gauche, et posait ses mains sur le comptoir avec le naturel de quelqu’un qui considère qu’un bar est un poste d’observation et que les postes d’observation doivent être choisis avec soin.
Le troisième soir, il adressa la parole à Lazare.
— Vous êtes nouveau ici, dit-il en anglais, d’un ton qui n’était pas une question mais une entrée en matière, comme un joueur d’échecs qui avance un pion pour voir ce que l’adversaire fera du sien.
— Oui, dit Lazare.
— Vous restez longtemps ?
— Ça dépend.
— De quoi ?
— De l’île.
Finch sourit. C’était un sourire technique, parfaitement exécuté, qui montrait les dents et plissait les yeux sans impliquer aucune autre partie du visage. Un sourire de diplomate ou de joueur de poker.
— L’île a tendance à retenir les gens, dit-il. C’est un trait de caractère. Les Phéniciens sont restés, les Romains sont restés, les Arabes sont restés, les Chevaliers sont restés, nous sommes restés. Personne ne vient à Malte pour quelques jours. On y vient, et puis on découvre qu’il est plus difficile de partir que d’arriver.
— Vous êtes ici depuis longtemps ?
— Depuis 1943. J’étais dans le génie militaire — reconstruction des infrastructures. Ponts, routes, aérodromes. J’aurais dû repartir en 1945, mais on m’a demandé de rester pour superviser la suite. La reconstruction d’une île bombardée, monsieur Corte, est un travail considérable. On déplace les pierres et on découvre des choses.
Il dit cela très naturellement, en faisant tourner le glaçon dans son verre avec le petit doigt. Lazare nota le mot : choses
— Quel genre de choses ?
— Oh, de tout. C’est la particularité de Malte — il y a tant de couches sous la surface. Les Chevaliers ont construit sur les Arabes, les Arabes sur les Romains, les Romains sur les Phéniciens, et les Phéniciens sur quelque chose de si ancien que personne ne sait lui donner un nom. Quand une bombe allemande de cinq cents livres perce trois mètres de chaussée, elle traverse parfois cinq siècles d’histoire en une seconde. On a trouvé des amphores romaines sous des fondations du XVIIe. Des tunnels médiévaux reliés à des citernes phéniciennes. Des fragments de statues qu’aucun archéologue ne sait dater.
Il prit une gorgée de gin-tonic.
— Et parfois, dit-il, des objets plus récents. Des choses que les gens ont cachées pendant le siège. De l’argenterie, des bijoux de famille, des documents. Des œuvres d’art, aussi. Malte a toujours été un lieu de passage — les Chevaliers venaient de toute l’Europe, chacun apportait ses trésors. Quand ils sont partis en 1798, ils n’ont pas tout emporté. Et quand les bombes sont tombées en 1942, les gens ont caché ce qui restait.
Il regarda Lazare par-dessus son verre, et cette fois le regard était dépouillé de toute amabilité — un regard de professionnel, net, froid, calibré.
— Ce que je veux dire, monsieur Corte, c’est que la question de savoir à qui appartiennent les choses qu’on trouve sous les décombres est une question compliquée. Les Maltais disent que c’est à eux. Les Italiens réclament ce qui vient des Chevaliers. Et la Couronne britannique considère — avec une certaine logique, je dois dire — que ce qui est trouvé sur le sol d’une colonie de la Couronne relève de sa responsabilité. De sa protection, si vous préférez.
— Je ne cherche rien en particulier, dit Lazare.
— Bien sûr que non. Personne ne cherche rien en particulier. Les gens viennent à Malte pour le soleil, pour les plages, pour l’histoire. Ils visitent la cathédrale, ils mangent du poisson, ils repartent. C’est la chose la plus naturelle du monde.
Le sourire revint — le même, mécanique, les dents et les yeux mais rien d’autre.
— Ce que je dis simplement, c’est qu’il est préférable que les choses de valeur — si par hasard il s’en trouvait — tombent entre des mains capables de les protéger. De les authentifier, de les conserver, de les exposer dans les conditions appropriées. Pas entre des mains qui les feraient disparaître dans des collections privées, ou pire, qui les abîmeraient par ignorance.
Il posa son verre, parfaitement centré sur le rond de feutre.
— Malte est petite, monsieur Corte. Tout se sait. Pas toujours tout de suite, mais toujours.
Lazare soutint le regard. Il n’avait pas peur des Anglais en général, ni de celui-ci en particulier. Il avait appris, au fil des années et des ports, que les hommes les plus dangereux ne sont pas ceux qui menacent mais ceux qui vous expliquent calmement, avec un gin-tonic à la main, pourquoi il serait raisonnable de faire ce qu’ils attendent de vous.
— Je vous remercie du conseil, Major.
— Il n’y a pas de quoi. Puis-je vous offrir un verre ?
Ils burent ensemble. Finch parla de cricket, du nouveau gouvernement travailliste à Londres, de la qualité du calcaire maltais pour la construction — un sujet sur lequel il était intarissable et même authentiquement passionné. Il était, quand il ne vous menaçait pas, un homme cultivé et agréable, capable de discourir sur les variations de densité du globigerina limestone avec un enthousiasme de géologue. Lazare l’écouta. Il aimait les gens qui savaient des choses, même les gens dangereux. Surtout les gens dangereux.
Quand ils se séparèrent, Finch lui serra la main avec une poignée ferme et brève.
— J’espère que votre séjour sera agréable, monsieur Corte. Malte est une île merveilleuse. Mais il faut se méfier de la lumière — elle est si belle qu’on oublie de regarder les ombres.
Lazare remonta dans sa chambre et fuma à la fenêtre en regardant le port. Il pensait à Finch. L’homme savait. Peut-être pas tout, mais suffisamment. Il savait qu’il y avait un tableau, et il savait que Lazare le cherchait. Ce qui signifiait que d’autres savaient aussi, et que le réseau de Salvu n’était pas aussi étanche que le vieux pêcheur voulait le croire.
La question n’était pas de savoir si Finch était un obstacle — il l’était, évidemment. La question était de savoir pour qui il travaillait. Pour la Couronne, officiellement. Mais Lazare avait croisé assez d’officiers britanniques dans les ports de la Méditerranée pour savoir que « la Couronne » était un mot élastique qui pouvait recouvrir n’importe quoi, du service de Sa Majesté au commerce personnel en passant par les zones grises où les deux se confondent.
Il écrasa sa cigarette sur le rebord de la fenêtre et regarda la braise mourir.
L’île se resserrait autour de lui. C’était le problème des îles — on ne peut pas s’y perdre. Les routes tournent en rond, les visages reviennent, et les secrets, faute d’espace pour se dissoudre, finissent toujours par se concentrer jusqu’à devenir impossibles à ignorer.
Quelque part en bas, dans les jardins du Phoenicia, un gardien de nuit faisait sa ronde. Le faisceau de sa lampe balayait les palmiers, les massifs de fleurs, et s’arrêtait parfois sur les ouvertures noires dans le flanc des bastions — ces bouches que Consuelo lui avait montrées, ces entrées qui ne menaient nulle part, ou qui menaient trop loin.
Lazare ferma la fenêtre et se coucha.
Cette nuit-là, il rêva d’un garçon qui tenait un fruit dans les mains. Le fruit était ouvert et les grains étaient rouges, et le garçon souriait, et derrière lui il n’y avait rien — pas du noir, pas de l’ombre, mais rien, un vide sans nom qui avalait la lumière et le son et qui avait la forme exacte d’une spirale.
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