Les soixante-huit arbres — Chapitres 10 à 13

Publié le 30 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Chapitres 10 à 13

Chapitre 10 — La conversation

Le Faletti’s Hotel, le matin, appartenait au juge Cornelius.

C’était un arrangement tacite, non écrit, vieux de plusieurs décennies, que tout le personnel de l’hôtel respectait avec la déférence qu’on accorde aux lois naturelles — la gravité, la marée, le lever du soleil, le petit-déjeuner du juge. Chaque matin, à sept heures précises, Alvin Robert Cornelius, juge en chef de la Cour suprême du Pakistan, descendait de sa chambre 2 — la chambre du rez-de-chaussée dont il était le locataire permanent depuis 1951, après y avoir séjourné de manière intermittente depuis les années 1930 — et s’installait à sa table, toujours la même, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin, sous le portrait à l’huile de Giovanni Faletti.

Sa table était préparée avant son arrivée : une nappe blanche empesée, un couvert en argent, un toast rack en forme de lyre, un pot de marmelade d’orange Chivers — la seule marque qu’il acceptait, importée d’Angleterre à grands frais —, un œuf à la coque dont le temps de cuisson — quatre minutes et demie, pas une seconde de plus — avait été gravé dans la mémoire du cuisinier comme un article de la Constitution, et le Dawn du jour, plié en quatre, posé à droite de l’assiette.

Le juge Cornelius était un homme singulier. Chrétien dans un pays musulman, né à Agra d’une famille anglo-indienne, il avait choisi le Pakistan à la Partition avec la conviction tranquille de ceux qui croient que la nationalité est un choix moral, pas un accident de naissance. Il avait gravi les échelons de la magistrature avec une rigueur intellectuelle qui effrayait les avocats et une indépendance qui effrayait les politiques, et il vivait au Faletti’s parce qu’il n’avait jamais trouvé de raison suffisante de vivre ailleurs — l’hôtel lui fournissait un lit, des repas, une adresse, et cette forme de solitude meublée qui convenait à un homme dont la seule compagnie véritable était le droit.

Noor le croisait chaque matin.

Ils échangeaient un salut — un hochement de tête de la part du juge, un salam de la part de Noor — et rien de plus. Le juge Cornelius ne parlait pas aux gens le matin. Il ne parlait à personne avant d’avoir fini son œuf, lu son journal, et prononcé mentalement le verdict du jour — pas un verdict juridique, un verdict existentiel : le monde méritait-il ou non qu’on s’y intéressât ? La réponse variait selon les jours et la qualité de la marmelade.

Ce matin-là — le 23 avril 1955, trois jours après la libération de Faiz —, Noor arriva au Faletti’s à huit heures. Elle portait le cahier dans son sac. Elle avait passé la nuit à relire ce qu’elle avait écrit — les nouveaux poèmes, ceux d’après Data Darbar, ceux d’après Ibrahim — et à se demander si elle aurait le courage de les montrer à Faiz. Le courage n’était pas venu. Mais l’impossibilité de ne pas les montrer non plus. Elle était suspendue entre les deux, comme un cerf-volant entre deux courants d’air, et elle ne savait pas lequel l’emporterait.

Faiz était déjà là.

Il était assis dans le jardin du Faletti’s, sous le vieil arbre sans nom — l’arbre de Guru Nanak, le budha darrakht —, sur un banc en fer forgé que la rouille avait transformé en dentelle. Il portait un kurta blanc, simple, sans ornement, et il fumait une cigarette avec la lenteur d’un homme qui a retrouvé le goût du tabac après quatre ans de privation et qui veut que chaque bouffée dure le plus longtemps possible. À côté de lui, sur le banc, un exemplaire de Dast-e-Saba — son propre recueil, celui qu’il avait écrit en prison, publié pendant sa captivité, distribué clandestinement, lu par des milliers de gens qu’il n’avait jamais rencontrés.

Il la vit arriver et leva la main — un geste simple, ouvert, sans emphase, le geste d’un homme qui attend quelqu’un et qui n’est pas surpris de le voir.

« Asseyez-vous, dit-il. L’arbre est bon. J’ai demandé au jardinier quel âge il avait, il m’a dit : “Plus vieux que les Anglais.” Ce qui, dans cette ville, est une façon de dire : éternel. »

Noor s’assit.

Le jardin du Faletti’s, à huit heures du matin, était une chose à part. Les soixante-huit arbres projetaient sur la pelouse des ombres longues, entrecroisées, qui formaient un réseau complexe, une cartographie d’ombre et de lumière que le soleil modifiait d’instant en instant, comme un calligraphe qui réécrit la même phrase à l’infini. Les frangipaniers avaient fleuri — des fleurs blanches au cœur jaune, d’une douceur presque impudique, qui tombaient sur l’herbe avec un silence de neige. Et les jacarandas — les deux jacarandas de la terrasse sud — avaient enfin ouvert leurs fleurs mauves, et le sol sous leurs branches était couvert d’un tapis violet si intense qu’il semblait irréel, comme si un peintre fou avait renversé un pot de peinture dans le jardin pendant la nuit.

Faiz regarda les jacarandas. « En prison, dit-il, je pensais aux arbres. Pas aux gens. Pas à la politique. Aux arbres. C’est étrange, non ? On croit qu’on va penser à de grandes choses — la liberté, la justice, la révolution. Et on pense aux arbres. À la manière dont la lumière passe à travers les feuilles. Au bruit qu’ils font quand le vent les traverse. En prison, le bruit qui me manquait le plus, c’était le bruit des arbres. »

Noor ne dit rien. Elle attendait.

« Montrez-moi ce que vous avez écrit, dit Faiz.

— Comment savez-vous que j’ai apporté le cahier ? »

Faiz sourit. « Votre père m’a dit que vous cachiez vos poèmes sous votre matelas. Si vous les avez sortis de sous le matelas pour les mettre dans votre sac, c’est que vous êtes venue pour les montrer. Sinon, vous les auriez laissés là où ils étaient. »

Il avait raison. Noor sortit le cahier de son sac.

C’était un geste d’une simplicité terrifiante. Un cahier en carton marron, acheté pour trois annas au bazar d’Anarkali, tendu à travers l’espace entre deux êtres humains assis sur un banc en fer forgé rouillé sous un arbre dont personne ne connaissait l’espèce. Et pourtant ce geste contenait toute la vie de Noor — ses seize années d’écriture secrète, ses nuits penchée sur la page, ses vers imitant Ghalib puis cessant d’imiter Ghalib, la fissure de Data Darbar, la voix d’Ibrahim disant c’est toi, et maintenant cet instant où le cahier quittait ses mains et entrait dans celles d’un homme qui avait écrit des poèmes sur les murs de sa cellule avec un morceau de charbon.

Faiz prit le cahier. Il l’ouvrit.

Il lut.

* * *

Faiz lisait comme il fumait — lentement, avec concentration, en donnant à chaque mot le temps d’exister. Il ne tournait pas les pages avec hâte. Il s’arrêtait sur certains vers, revenait en arrière, relisait, et parfois fermait les yeux un instant, comme pour laisser les mots descendre de l’esprit vers un endroit plus profond, un endroit où la poésie n’est plus jugée mais éprouvée.

Noor le regardait lire et elle avait peur. Une peur physique — les mains moites, le cœur accéléré, cette sensation de nudité intérieure que connaissent tous ceux qui ont un jour tendu un manuscrit à quelqu’un dont le jugement compte plus que tous les autres. Elle avait montré ses poèmes à Ibrahim, mais Ibrahim était un musicien, et un aveugle, et un saint — il jugeait avec l’oreille et avec le cœur. Faiz jugeait avec tout. Avec l’oreille, le cœur, l’esprit, l’expérience de quarante ans de poésie, de prison, de vie.

Faiz lut pendant vingt minutes.

Autour d’eux, le jardin du Faletti’s vivait sa vie du matin. Un boy arrosait la pelouse avec un tuyau dont le jet décrivait des arcs paresseux dans la lumière. Le juge Cornelius, sa marmelade terminée, traversa le jardin d’un pas mesuré vers la sortie, son journal sous le bras, et jeta un regard perplexe au poète et à la jeune femme assis sous l’arbre, comme s’il se demandait quel article de la loi régissait les conversations matinales sous les arbres centenaires. Un écureuil descendit le long du tronc du vieil arbre, s’arrêta à un mètre de Faiz, le regarda avec une curiosité impudente, puis remonta et disparut dans les branches.

Faiz ferma le cahier.

Il ne dit rien pendant un moment. Il prit une cigarette, l’alluma, aspira une bouffée. Puis il regarda Noor — pas avec le regard d’un critique, pas avec le regard d’un juge (il y en avait déjà un, de juge, dans cet hôtel, et un seul suffisait), mais avec le regard d’un homme qui reconnaît quelque chose.

« Les anciens sont bien faits, dit-il. Les ghazals classiques. Les rimes sont justes. Le mètre est correct. Mais ce n’est pas vous. »

Noor sentit son estomac se contracter. C’étaient les mêmes mots qu’Ibrahim. Exactement les mêmes.

« Ceux-là, en revanche… » Faiz rouvrit le cahier vers la fin, là où les poèmes changeaient, où le mètre se brisait, où l’ourdou se mélangeait au pendjabi, où les images cessaient d’être des images de bibliothèque et devenaient des images de rue, de sanctuaire, de cuisine, de nuit. « Ceux-là sont autre chose. Ceux-là sont vivants. Ils sont maladroits, par endroits. Ils ne savent pas encore ce qu’ils sont. Mais ils respirent. Et un poème qui respire vaut mille poèmes parfaits qui ne respirent pas. »

Un silence. Une fleur de frangipanier tomba sur le cahier ouvert, entre deux vers, comme un commentaire botanique.

« Vous avez peur de votre propre voix, dit Faiz. C’est normal. Tout le monde a peur de sa propre voix. J’ai eu peur de la mienne pendant des années — j’imitais Iqbal, j’imitais Ghalib, j’imitais tout le monde sauf moi-même. Et puis un jour, en prison, j’ai cessé d’imiter. Pas par courage. Par nécessité. En prison, on n’a pas le luxe de faire semblant. On n’a que soi. Et quand on n’a que soi, on découvre que soi, c’est suffisant. »

Noor sentit ses yeux se mouiller. Elle ne pleura pas. Mais l’émotion était là, quelque part entre la gorge et la poitrine, un nœud chaud qui ne demandait qu’à se défaire.

« Qu’est-ce que je dois faire ? demanda-t-elle.

— Continuer. Écrire. Montrer. Pas à tout le monde — à ceux qui comptent. Et surtout, ne pas écouter ceux qui vous diront que les femmes n’écrivent pas de ghazals. Les femmes n’écrivent pas de ghazals comme les rivières ne coulent pas vers la mer — c’est un fait que les gens affirment parce qu’ils ne regardent pas les rivières. »

Il lui rendit le cahier. Leurs mains se touchèrent un instant — le temps d’un battement de cœur, d’une note tenue, d’un silence entre deux vers.

« Écrivez, dit Faiz. Le monde attend qu’on le nomme. Et les femmes de Lahore ont autant le droit de le nommer que les hommes. Plus, peut-être. Parce qu’elles voient ce que les hommes refusent de voir. »

* * *

Noor quitta le jardin du Faletti’s à neuf heures.

Le tournage l’attendait — une scène de foule à la gare, des figurants à gérer, des permis à tamponner. Elle traversa le hall avec le cahier serré contre elle. Le boy lustrait les cuivres. Le ventilateur tournait. Le portrait de Giovanni Faletti la regardait avec ses yeux d’Italien ruiné.

Elle marcha vers la gare de Lahore dans la lumière du matin — cette lumière couleur de ghee, couleur de beurre clarifié, couleur d’or fondu — et elle marchait différemment. Pas plus vite. Pas plus lentement. Mais le sol, sous ses pieds, n’était plus tout à fait le même sol. Il était plus ferme. Plus réel. Comme si Lahore, ce matin-là, avait décidé de la porter au lieu de simplement la supporter.

Et dans sa tête, un vers de Faiz — pas un vers du cahier, un vers de Faiz lui-même, un vers de Zindan Nama, le carnet de prison, qu’elle avait lu cent fois et qui ce matin, pour la première fois, était adressé non plus au monde mais à elle :

Bol ke lab azad hain tere

Parle — tes lèvres sont libres

Chapitre 11 — Le tombeau de Nur Jahan

On entre dans les jardins de Shahdara par un portail en grès rose que le temps a rendu gris, et la première chose qu’on voit n’est pas le tombeau de Jahangir mais les arbres — des rangées de cyprès et de manguiers qui bordent une allée pavée de briques, et qui sont si vieux, si hauts, si immobiles, qu’ils semblent moins des arbres que des colonnes, les piliers d’un temple dont le toit serait le ciel.

Noor y alla un vendredi.

C’était son jour de repos — le tournage ne travaillait pas le vendredi, jour de prière, et l’équipe américaine en profitait pour dormir, pour écrire des lettres à Hollywood, pour se plaindre de la chaleur qui montait de jour en jour avec la régularité d’une menace. Ava Gardner passait ses vendredis au bord de la piscine du Gymkhana Club, bronzant sous un parasol pendant que des serveurs en gants blancs lui apportaient des gin-tonics et que les épouses des officiers pakistanais l’observaient depuis l’autre bout de la terrasse avec un mélange de fascination et de réprobation — cette femme qui montrait ses jambes, cette femme qui buvait en plein jour, cette femme qui était tout ce qu’elles n’étaient pas et peut-être, secrètement, tout ce qu’elles auraient voulu être.

Noor prit un tonga.

Le tonga — cette carriole à deux roues tirée par un cheval, invention moghole améliorée par les Britanniques et dégradée par le temps — la transporta le long de Mall Road, puis à travers le vieux pont sur la rivière Ravi, et la rivière ce matin-là était basse, presque sèche, réduite à un ruban de boue luisante entre des berges de sable où des lavandières battaient le linge sur des pierres plates et où des buffles se vautraient dans l’eau boueuse avec l’expression de satisfaction absolue qui est le privilège des animaux qui n’ont pas de conscience et qui, par conséquent, n’ont pas de tourments.

Shahdara est de l’autre côté de la Ravi — le côté nord, le côté des morts. C’est là que les Moghols enterraient leurs grands — à l’écart de la ville vivante, dans des jardins clos, entourés d’eau et de silence, parce que les morts, dans la tradition moghole, méritent du calme, des fontaines et des roses, et pas le bruit des bazars ni le chaos des vivants.

Le tombeau de Jahangir est une splendeur. Un bâtiment carré, bas, en grès rouge incrusté de marbre blanc, entouré de quatre minarets octogonaux revêtus de mosaïques pietra dura — ces incrustations de pierres semi-précieuses, lapis-lazuli, cornaline, jade, agate, qui forment des motifs floraux d’une précision hallucinante et qui sont, peut-être, la plus belle chose que des mains humaines aient jamais créée. L’intérieur est une seule salle, vaste, haute, éclairée par la lumière qui tombe des jali — ces écrans de marbre ajouré qui filtrent le soleil et le transforment en dentelle. Et au centre, posé sur un socle, le cénotaphe de Jahangir — un bloc de marbre blanc sculpté de motifs floraux, les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu gravés sur les côtés, et sur le dessus, les mots Allahu Akbar en lettres d’or.

Noor visita le tombeau de Jahangir. Mais ce n’était pas pour lui qu’elle était venue.

* * *

Le tombeau de Nur Jahan est à cinq cents mètres de celui de Jahangir, de l’autre côté d’un jardin en friche.

Cinq cents mètres. La distance d’une flèche. La largeur d’un silence. L’homme et la femme, séparés dans la mort comme ils ne l’avaient jamais été dans la vie — Jahangir dans son mausolée de grès et de marbre, visité par les touristes et les pèlerins, entretenu par l’État, protégé par des gardiens, et Nur Jahan dans le sien, plus petit, plus modeste, presque oublié, noyé dans la végétation sauvage, comme si l’Histoire avait décidé que l’empereur méritait la mémoire et l’impératrice l’oubli.

Noor poussa la grille rouillée du jardin de Nur Jahan.

Le tombeau était là — un petit bâtiment carré en grès, sans minarets, sans mosaïques, sans faste. Les murs étaient nus. Le jardin qui l’entourait avait été un jardin moghol, autrefois — des parterres symétriques, des canaux, des fontaines — mais la symétrie avait été dévorée par l’herbe sauvage, les canaux étaient secs, les fontaines muettes, et des bougainvilliers avaient envahi les murs avec cette agressivité magnifique des plantes qui ne connaissent pas la politesse et qui prennent ce qu’on ne leur donne pas.

Noor entra dans le tombeau.

L’intérieur était frais — cette fraîcheur des vieilles pierres qui gardent le froid de la nuit même quand le soleil de midi cogne sur le toit. Le cénotaphe de Nur Jahan était simple — un rectangle de marbre blanc, sans inscription, sans ornement, comme si la femme qui avait régné sur un empire et introduit la rose en Inde avait voulu, dans la mort, l’anonymat que la vie ne lui avait jamais accordé. Ou peut-être que personne ne s’était donné la peine de graver quoi que ce soit, ce qui revenait à dire que le monde avait oublié, et que l’oubli, pour une femme de pouvoir, était la forme ultime de la défaite.

Noor s’assit sur le sol, dos au mur, face au cénotaphe.

Elle pensa à Nur Jahan.

Mehr-un-Nissa — « Soleil parmi les femmes » — née en 1577 dans une caravane entre l’Afghanistan et l’Inde, fille d’un noble persan en exil, mariée à quinze ans à un officier afghan, veuve à trente-quatre ans, remariée à l’empereur Jahangir à trente-quatre ans et devenue, en quelques années, la femme la plus puissante du monde musulman. Elle gouvernait. Elle émettait des firmans impériaux portant son propre sceau. Elle chassait le tigre depuis le dos d’un éléphant — quatre tigres en une seule journée, racontent les chroniques, ce qui est peut-être exagéré mais qui dit quelque chose sur la nature de cette femme. Elle concevait des jardins, des textiles, des bijoux. Elle avait inventé l’essence de rose — le attar-e-gulab — en observant, dit la légende, un canal rempli d’eau de rose dans lequel flottait une pellicule huileuse que le soleil avait concentrée. Elle avait fait de cette huile un parfum, et de ce parfum un empire olfactif, et les roses de Lahore, les roses du jardin du professeur Qureshi, les roses du sanctuaire de Data Darbar, les roses qui parfumaient les nuits de la ville, étaient ses descendantes.

Et puis Jahangir était mort, et Shah Jahan avait pris le pouvoir, et Nur Jahan avait été écartée, reléguée, confinée dans un palais de Lahore avec une pension et des servantes et le silence — ce silence particulier qu’on impose aux femmes puissantes quand les hommes reprennent le contrôle. Elle avait vécu dix-huit ans dans ce silence. Dix-huit ans. Et quand elle était morte, en 1645, on l’avait enterrée ici, dans ce tombeau modeste, à cinq cents mètres de son époux qu’elle avait aimé et gouverné, séparée de lui par un jardin en friche et par quatre siècles d’oubli.

* * *

Noor sortit le cahier.

Elle ne savait pas pourquoi elle l’avait apporté ici — ou plutôt elle le savait, mais elle ne voulait pas se l’avouer, parce que l’admettre aurait été admettre qu’elle était venue chercher quelque chose, et que ce quelque chose avait à voir avec le silence de Nur Jahan et avec son propre silence, et avec la question qui la poursuivait depuis des semaines : qu’est-ce que cela signifie, pour une femme, de nommer le monde ?

Elle écrivit.

Elle écrivit sur Nur Jahan. Sur les roses. Sur le tombeau sans inscription. Sur la distance de cinq cents mètres entre l’homme et la femme, entre la mémoire et l’oubli. Sur sa mère — Zubaida, qui peignait des jardins moghols dans une lumière de plus en plus faible, dont les yeux s’éteignaient comme les fontaines de Shalimar s’étaient éteintes, lentement, imperceptiblement, et qui peignait quand même, une goutte d’eau à la fois, un pétale à la fois, contre l’obscurité, contre le silence, contre l’oubli.

Elle écrivit sur les femmes de Lahore — celles qu’on voyait et celles qu’on ne voyait pas, celles qui parlaient et celles qui se taisaient, celles qui peignaient et celles qui priaient et celles qui chantaient et celles qui, comme elle, écrivaient en secret dans des cahiers cachés sous des matelas, parce que le monde n’était pas encore prêt à entendre ce qu’elles avaient à dire, ou parce qu’elles n’étaient pas encore prêtes à le dire, ce qui revenait au même.

Elle écrivit longtemps. La lumière tournait dans le tombeau, passant d’un mur à l’autre, et les ombres des bougainvilliers dansaient sur le sol comme des calligraphies végétales, et le silence du lieu n’était pas un silence vide mais un silence habité — habité par Nur Jahan, par ses roses, par les dix-huit années de solitude, par le parfum de l’attar qui avait imprégné ces murs et qui, quatre siècles plus tard, semblait encore flotter dans l’air, comme une mémoire olfactive que la pierre avait absorbée et qu’elle restituait aux visiteurs patients.

* * *

Quand elle sortit du tombeau, le soleil était bas.

La lumière rasante frappait les murs du jardin et les faisait briller — le grès rose, doré par le couchant, avait exactement la même couleur que le marbre de Shalimar quand la lumière de la fin d’après-midi le transformait en chair vivante. Noor marcha dans le jardin en friche. Les bougainvilliers, dans cette lumière, étaient d’un magenta si violent qu’il en devenait presque sonore, comme si les fleurs criaient. Un paon — Dieu sait d’où il venait, peut-être du jardin de Jahangir, peut-être du ciel — traversa l’allée devant elle, sa queue déployée en éventail, chaque plume un œil, chaque œil un monde.

Elle pensa à sa mère.

La veille, Zubaida avait terminé le lotus rose de la miniature de Shalimar. Le dernier pétale. Quatre heures de travail pour un centimètre carré de papier wasli, et quand elle avait posé le pinceau, elle avait dit à Noor — la seule chose qu’elle avait dite, sans commentaire, sans fierté, sans tristesse : « Celui-là, je l’ai peint de mémoire. Je ne le vois plus assez bien pour le peindre d’après nature. »

De mémoire.

Zubaida peignait les jardins de Shalimar de mémoire parce que ses yeux ne lui permettaient plus de voir les détails. Elle peignait les fontaines de mémoire, les roses de mémoire, le lotus de mémoire. Et la mémoire de Zubaida était si fidèle, si précise, si amoureusement exacte, que personne en regardant la miniature n’aurait pu deviner que l’artiste ne voyait plus ce qu’elle peignait — que la beauté sur le papier venait non pas du regard mais du souvenir du regard, ce qui est peut-être, au fond, la définition même de l’art.

Noor décida quelque chose.

Ce n’était pas une décision spectaculaire. Pas un serment, pas une proclamation. Plutôt un léger déplacement intérieur — comme quand on déplace un meuble dans une pièce et que soudain la lumière tombe différemment et que l’espace change de nature. Elle décida qu’elle montrerait ses poèmes à sa mère. Pas au monde. Pas aux éditeurs. Pas aux mushairas. À sa mère. Parce que Zubaida, qui peignait de mémoire, comprendrait ce que signifie créer dans l’ombre. Parce que Zubaida, qui cachait ses premières miniatures dans une boîte à chaussures, comprendrait le cahier sous le matelas. Parce que les femmes qui créent en secret se reconnaissent entre elles, comme les arbres de la même espèce se reconnaissent par les racines.

Elle reprit le tonga vers Lahore.

La rivière Ravi, dans le crépuscule, avait changé de couleur — elle n’était plus boueuse mais dorée, comme si le soleil couchant avait fondu dans l’eau et l’avait transformée en métal liquide. Les lavandières étaient parties. Les buffles dormaient sur la berge. Un héron se tenait immobile dans les hauts-fonds, une patte repliée, le bec pointé vers l’eau, attendant un poisson avec la patience des saints.

Et Noor, dans le tonga qui cahotait sur le vieux pont, serra son cahier contre elle et regarda la rivière dorée et pensa : la distance entre Jahangir et Nur Jahan, c’est cinq cents mètres. La distance entre le silence et la parole, c’est un souffle. La distance entre ma mère et moi, c’est un cahier en carton marron acheté pour trois annas au bazar d’Anarkali.

Demain, elle franchirait cette distance.

Chapitre 12 — La dernière nuit du tournage

Le tournage de Bhowani Junction se termina un mardi de mai, dans la chaleur.

Mai à Lahore est une épreuve. Le thermomètre dépasse quarante degrés dès le milieu de la matinée et ne redescend pas avant minuit. L’air est sec, brûlant, chargé de cette poussière ocre qui s’infiltre partout — dans les narines, dans les yeux, dans les plis des vêtements, dans les interstices des caméras, au grand désespoir de Freddie Young qui passait ses journées à nettoyer les objectifs avec un chiffon de soie et à jurer en anglais avec une inventivité qui impressionnait même les porteurs de la gare, pourtant experts en matière de jurons pendjabis. Les ventilateurs du Faletti’s tournaient à plein régime, jour et nuit, et leur ronronnement était devenu le bruit de fond de l’hôtel, le battement de cœur mécanique qui accompagnait les rêves des dormeurs et les insomnies des buveurs.

La dernière scène fut tournée à la gare.

C’était un plan de foule — des centaines de figurants lahori, habillés en Indiens de 1946, massés sur le quai numéro deux, criant des slogans en hindi que la plupart ne comprenaient pas mais qu’ils criaient avec une conviction si authentique que Cukor, derrière la caméra, eut un frisson. « Ils ne jouent pas, murmura-t-il à Noor, qui se tenait à côté de lui. Ils se souviennent. » Et Noor hocha la tête, parce que c’était vrai, parce que ces gens — ces commerçants, ces artisans, ces chauffeurs de rickshaw, ces étudiants, ces mères avec des enfants accrochés à leurs hanches — n’avaient pas besoin de jouer la Partition. Ils la portaient dans leur corps. Ils portaient les trains de morts, les familles déchirées, les maisons brûlées, les frontières tracées à la hâte sur des cartes par des hommes qui n’avaient jamais mis les pieds dans le sous-continent. Ils portaient tout cela, et quand Cukor criait « Action ! », ils n’avaient qu’à ouvrir la porte de leur mémoire pour que la scène devienne vraie.

La dernière prise fut bonne. Cukor dit « Cut », puis « Print », puis il se tut et regarda le quai, et les figurants, et la gare de Lahore dans la lumière de la fin d’après-midi, et il dit, à personne en particulier : « C’est le meilleur film que j’aie jamais tourné. Et personne ne le saura. »

* * *

La fête fut donnée le soir même, dans le jardin du Faletti’s.

Mr. Masood avait fait des miracles. Des guirlandes de lumières électriques avaient été tendues entre les arbres, et les soixante-huit troncs étaient enveloppés de petites ampoules qui les faisaient ressembler à des piliers de lumière, à des colonnes de feu doux plantées dans la pelouse. Des tables rondes recouvertes de nappes blanches avaient été disposées sous les frangipaniers, et sur chaque table un bouquet de roses — les roses de Lahore, couleur de sang et de crème, dont le parfum, dans la chaleur du soir, se mêlait à celui du jasmin et de la terre arrosée, créant un cocktail olfactif si intense qu’il semblait avoir été composé par un parfumeur fou ou par Nur Jahan elle-même.

Le menu était double — pakistanais et occidental, côte à côte, comme les deux mondes qui s’étaient côtoyés pendant trois mois sans jamais se confondre tout à fait. D’un côté, les plats du Faletti’s : poulet rôti, roast beef, pommes de terre à l’anglaise, salade de concombre — la cuisine coloniale que l’hôtel servait depuis 1880 et qu’il continuait de servir par fidélité à un fantôme. De l’autre, les plats que les figurants avaient apportés — des biryani, des kebabs, des karahis de poulet et de mouton, des naans frais sortis d’un tandoor improvisé dans un coin du jardin, des jalebis dorés, des gulab jamun nageant dans un sirop de cardamome et d’eau de rose, et un chaudron de haleem si épais qu’une cuillère y tenait debout. Les deux cuisines coexistaient sur les mêmes tables, séparées par un no man’s land de quelques centimètres de nappe blanche, et les invités passaient de l’une à l’autre avec une aisance qui disait quelque chose de profond sur la capacité humaine à aimer deux choses incompatibles en même temps.

Tout le monde était là.

Cukor, en costume de lin blanc — un costume propre, pour une fois, que Mr. Masood lui avait fait repasser par le meilleur dhobi de Lahore en guise de cadeau d’adieu. Stewart Granger, droit comme un i, verre de whisky à la main, qui avait réussi, au cours des trois mois, à apprendre exactement sept mots d’ourdou — shukriya, ji, nahin, accha, paani, garam et bohut garam — ce qui constituait, dans l’échelle de Granger, un exploit linguistique considérable. Pandro Berman, le producteur, qui avait cessé de transpirer pour la première fois depuis février, probablement parce qu’il transpirait tellement depuis trois mois que son corps avait épuisé ses réserves. Bill Travers, l’Irlandais roux, qui dansait avec la femme de Mr. Bukhari le chef de gare et qui dansait très mal mais avec un enthousiasme qui compensait tout. Les techniciens américains et britanniques, les figurants lahori, les chauffeurs, les porteurs, les boys du Faletti’s en livrée blanche, les soldats pakistanais qui avaient servi de gardes du corps et d’escorte — tout le monde, mélangé, brassé, confondu dans la chaleur de la nuit et la musique.

La musique. Quelqu’un avait apporté un gramophone et des disques de jazz — du Duke Ellington, du Count Basie, de l’Ella Fitzgerald — et le gramophone jouait sous un manguier, et les notes cuivrées du jazz américain montaient dans l’air de Lahore comme des bulles de savon venues d’un autre monde. Et en même temps — pas en alternance, en même temps —, dans un autre coin du jardin, sous un neem, un harmonium jouait. L’un des figurants, un jeune homme aux yeux noirs et aux doigts agiles, avait apporté son harmonium et jouait des ghazals, et les deux musiques se chevauchaient, se mêlaient, se heurtaient parfois et parfois s’accordaient, et ces instants d’accord fortuit — un accord de jazz qui tombait sur une note de raag, un phrasé de saxophone qui épousait une mélodie d’harmonium — étaient comme des étincelles, des illuminations brèves, la preuve que les mondes, même les plus éloignés, ont des points de contact secrets.

* * *

Ava Gardner dansait.

Elle dansait seule, au milieu de la pelouse, entre les tables et les arbres illuminés, et elle dansait comme elle marchait — avec cette aisance souveraine, cette grâce qui n’était pas apprise mais innée, qui venait de la Caroline du Nord, de la terre rouge, des fermes de tabac, de quelque chose d’antérieur à Hollywood et d’antérieur au glamour, quelque chose de fondamental, de physique, de vrai. Elle avait retiré ses chaussures — encore, toujours — et ses pieds nus touchaient l’herbe du Faletti’s, et chaque pas était un accord entre son corps et le sol, entre sa peau et la terre de Lahore.

Des figurants la regardaient. Certains s’étaient approchés, timidement, et formaient un cercle autour d’elle — pas un cercle fermé, un cercle ouvert, respectueux, émerveillé, comme le cercle que forment les dévots autour d’un derviche qui tourne. Ava ne les voyait pas. Ou elle les voyait et s’en moquait. Ou elle les voyait et les incluait dans sa danse, parce que la danse, comme le qawwali, n’exclut personne.

Des guirlandes de jasmin avaient été apportées par les figurants lahori — c’est la coutume, à Lahore, d’offrir des guirlandes de jasmin aux invités d’honneur, et les figurants avaient décidé que tout le monde, ce soir, était un invité d’honneur. Des colliers de jasmin pendaient au cou de Cukor, de Granger, de Berman, des techniciens, des boys. L’odeur du jasmin avait recouvert toutes les autres odeurs — le roast beef, le biryani, le whisky, le diesel lointain des camions — et le jardin du Faletti’s, ce soir-là, sentait le jasmin et rien d’autre, comme si le jardin avait décidé de n’être qu’un parfum.

Noor circulait.

Elle passait d’une table à l’autre, d’un groupe à l’autre, d’une conversation à l’autre — en anglais avec les Américains, en ourdou avec les Pakistanais, en pendjabi avec les figurants, en un mélange des trois avec les boys du Faletti’s qui avaient appris, au cours de soixante-quinze ans de service, à comprendre toutes les langues du monde et à n’en parler aucune correctement. Elle servait de traductrice, de pont, de fil invisible entre des mondes qui, pendant trois mois, avaient coexisté sans se comprendre et qui, ce soir, faisaient l’effort — sincère, maladroit, touchant — de se toucher.

Et pour la première fois, elle ne se sentait étrangère nulle part.

C’était une sensation nouvelle. Pendant toute sa vie, Noor avait vécu dans l’entre-deux — entre la tradition et la modernité, entre l’ourdou et l’anglais, entre le silence et la parole, entre le monde de son père et le monde extérieur. Elle avait été, toujours, la traductrice — celle qui fait le pont, celle qui est entre les deux rives mais sur aucune. Et ce soir, dans le jardin du Faletti’s, entre le jazz et l’harmonium, entre le biryani et le roast beef, entre Ava Gardner qui dansait pieds nus et les figurants qui battaient des mains, elle comprit que l’entre-deux n’était pas un no man’s land. C’était un pays. Son pays. Le pays de ceux qui voient des deux côtés, qui entendent des deux oreilles, qui écrivent dans deux langues et qui rêvent dans une troisième, et ce pays n’avait pas de carte et pas de frontière et pas de nom, mais il existait, et elle y vivait, et c’était bien.

* * *

Il était près de minuit quand Ava s’approcha d’elle.

Ava avait cessé de danser. Elle était essoufflée, un verre à la main, les cheveux défaits, pieds nus sur l’herbe, et dans la lumière des guirlandes électriques, son visage avait quelque chose de différent — quelque chose de dépouillé, de vulnérable, comme si la danse avait enlevé un masque qu’elle n’avait même pas conscience de porter. Elle s’assit à côté de Noor sur un banc, sous le vieil arbre sans nom, le budha darrakht, et pendant un moment elles ne dirent rien, elles écoutèrent la musique et les voix et le bruissement des arbres dans le vent tiède de la nuit.

Puis Ava dit : « Je vais vous dire une chose, Noor. Quelque chose que je ne dis pas souvent, parce que les gens ne comprennent pas. »

Noor attendit.

« Je déteste Hollywood. Je déteste les studios, les producteurs, les magazines, les photographes. Je déteste les fêtes à Beverly Hills et les premières au Chinese Theatre et les interviews où on me demande ma couleur préférée et ma recette de tarte aux pommes. Je déteste tout ça. Mais cette nuit — cette nuit dans ce jardin, dans cette ville que je ne connaissais pas il y a trois mois, avec ces arbres et ces fleurs et cette musique que je ne comprends pas et ces gens qui m’offrent du jasmin — cette nuit est la plus belle de ma vie. Et demain, je rentrerai à Hollywood, et je l’oublierai, parce que c’est ce que font les gens comme moi, nous oublions les belles choses et nous nous souvenons des mauvaises. Mais ce soir, maintenant, sous cet arbre, je veux que vous sachiez que je n’oublierai pas. »

Noor la regarda. Dans les yeux d’Ava — ces yeux que les photographies montraient verts et qui étaient en réalité d’un brun doré dans la lumière des guirlandes — il y avait quelque chose que Noor reconnaissait. La solitude de celles qui sont vues par tout le monde et comprises par personne.

« You’re the one who really sees this place, aren’t you? dit Ava. Vous êtes celle qui voit vraiment cet endroit. Pas les touristes, pas les producteurs, pas moi. Vous. »

Noor ne répondit pas. Mais elle prit la main d’Ava — un geste qu’elle n’aurait jamais fait trois mois plus tôt, un geste impensable, une femme pakistanaise prenant la main d’une star américaine sous un arbre centenaire dans le jardin d’un hôtel fondé par un Italien —, et les deux femmes restèrent assises un moment, la main dans la main, pendant que la nuit de Lahore tournait autour d’elles avec la lenteur majestueuse d’un derviche.

* * *

La fête dura jusqu’à trois heures du matin.

Quand les derniers invités partirent — les figurants dans des tongas, les techniciens dans des camions, Granger titubant vers sa chambre avec la dignité vacillante d’un gentleman ivre —, le jardin du Faletti’s ressemblait à un champ de bataille pacifique. Des pétales de jasmin jonchaient la pelouse. Des verres vides traînaient sur les tables. Les guirlandes de lumières clignotaient encore dans les arbres, obstinées, refusant de s’éteindre, comme si elles voulaient prolonger la fête au-delà de la fête.

La fenêtre de la chambre 2 était éclairée. Le juge Cornelius, qui ne dormait jamais avant quatre heures du matin, lisait un traité de droit constitutionnel à la lumière de sa lampe de chevet, et le bruit de la fête, qui l’avait accompagné toute la soirée, ne l’avait ni dérangé ni intéressé. Le juge Cornelius avait vu passer des fêtes, des guerres, des indépendances, des coups d’État et des empires, depuis cette chambre, et il les avait tous regardés avec la même placidité qu’il accordait à la marmelade Chivers de son petit-déjeuner : un fait, ni bon ni mauvais, qui méritait d’être noté mais pas commenté.

Noor fut la dernière à partir.

Elle traversa le jardin vide, entre les pétales de jasmin et les verres abandonnés, et quand elle passa devant le vieil arbre sans nom, elle s’arrêta. Elle posa la main sur l’écorce noire et rugueuse — cette écorce qui avait senti la main de Guru Nanak, peut-être, cinq siècles plus tôt — et elle dit, à voix basse, en ourdou : « Shukriya. Merci. »

L’arbre ne répondit pas. Mais une feuille tomba dans ses cheveux, et elle la garda.

Chapitre 13 — Le cahier

Le lendemain, les camions partirent.

Noor les regarda s’éloigner depuis le perron du Faletti’s — les trois gros véhicules kaki, chargés de caisses estampillées MGM, qui descendirent Egerton Road dans la lumière du matin, soulevant la même poussière ocre qu’à leur arrivée, trois mois plus tôt, comme si le temps avait fait un cercle et que les camions repassaient par leur propre trace. Ava Gardner était partie à l’aube, dans la Plymouth du consul, sans dire au revoir — ou plutôt en disant au revoir à sa manière, c’est-à-dire en ne le disant pas, parce que les gens qui ont l’habitude de partir savent que les adieux sont une forme de mensonge et qu’il vaut mieux disparaître, simplement, comme on éteint une lumière. Elle avait laissé un message pour Noor à la réception — un mot griffonné sur le papier à en-tête du Faletti’s, de cette écriture ronde et penchée que les élèves des écoles de la Caroline du Nord apprenaient dans les années 1930 : Thank you, Noor. For the cigarettes, the city, and everything between. — A.

Cukor était parti la veille, dans un avion pour Londres. Avant de monter dans la voiture qui l’emmenait à l’aéroport, il avait pris Noor à part dans le hall du Faletti’s, sous le portrait de Giovanni Faletti, et il avait dit : « Si vous venez un jour à Los Angeles, Miss Qureshi, appelez-moi. Non pas pour le cinéma — pour le plaisir de parler avec quelqu’un qui voit. » Et il avait ajouté, avec ce sourire qui avait vu pleurer Clark Gable et rire Katharine Hepburn : « Écrivez. Ce que vous avez à dire vaut la peine d’être entendu. Et si vous ne m’écoutez pas, écoutez votre aveugle. Il a raison. »

Granger avait serré la main de Noor avec la vigueur mécanique du premier jour et avait dit shukriya, et Noor avait souri, parce que le mot, dans la bouche de Granger, avait toujours cet accent extraordinairement britannique qui le rendait méconnaissable et charmant, et parce que c’était la dernière fois qu’elle entendrait un Anglais écorcher l’ourdou avec autant de bonne volonté.

Et maintenant, les camions s’en allaient, et avec eux les projecteurs, les rails de travelling, les rouleaux de pellicule Eastmancolor, les réflecteurs, les câbles, tout l’attirail du cinéma, toute cette machinerie lourde et brillante qui avait transformé la gare de Lahore en Bhowani Junction et qui repartait vers Hollywood, où elle serait montée, mixée, étalonnée, distribuée dans les cinémas du monde entier, et les gens verraient Ava Gardner sur un quai de gare et ne sauraient jamais que ce quai était le quai numéro deux de la gare de Lahore, et que le ciel derrière elle était le ciel du Pendjab, et que la foule qui criait des slogans ne jouait pas mais se souvenait.

* * *

Le Faletti’s retrouva son silence.

C’est un silence particulier, celui des hôtels après le départ des derniers clients — un silence qui n’est pas l’absence de bruit mais la présence de tous les bruits qui ont eu lieu et qui résonnent encore, comme l’écho d’une cloche longtemps après que la cloche a cessé de sonner. Les couloirs sentaient encore le parfum d’Ava — le gardénia et le tabac blond — et les boys le sentaient en passant devant la chambre 55 et regardaient la porte fermée avec l’expression de ceux qui ont vu un miracle et qui savent que le miracle ne se reproduira pas.

Le juge Cornelius reprit son petit-déjeuner.

La marmelade Chivers, l’œuf à la coque, le Dawn, la table près de la fenêtre. Rien n’avait changé. Rien ne changerait jamais. Le juge Cornelius resterait dans sa chambre 2 pendant encore trente-six ans, jusqu’à sa mort en 1991, et pendant ces trente-six années, il verrait passer des présidents, des généraux, des coups d’État, des guerres, des fêtes et des deuils, depuis sa fenêtre qui donnait sur le jardin, et il les regarderait tous avec la même placidité, la même indifférence souveraine, la même confiance dans le fait que le droit survivrait aux hommes, comme les arbres survivaient aux saisons.

Les jardiniers arrosèrent la pelouse. Ils balayèrent les pétales de jasmin de la fête. Ils ramassèrent un verre oublié sous un frangipanier, une guirlande de roses fanées, un bouton de manchette en argent que quelqu’un avait perdu en dansant. Et quand ils passèrent devant le vieil arbre sans nom, le budha darrakht, ils inclinèrent légèrement la tête, par habitude ou par superstition, et le vieil arbre ne bougea pas, parce que les arbres ne bougent pas, ou parce que leur mouvement est si lent qu’il échappe à la perception humaine, ce qui revient au même.

* * *

Noor alla au sanctuaire de Data Darbar.

Elle y alla le matin, tôt, avant la chaleur. Le sanctuaire, à cette heure, était presque vide — quelques dévots de l’aube, ceux qui viennent avant le monde, avant le bruit, avant les autres, pour être seuls avec le saint et avec le silence. Le marbre blanc de la cour était frais sous ses pieds nus. Le tombeau de Data Sahab brillait dans la lumière matinale, et les roses — des roses fraîches, déposées à l’aube par les gardiens — étaient encore humides de rosée, et leur parfum, dans l’air frais du matin, avait une intensité presque insoutenable, comme si les roses, elles aussi, profitaient de la fraîcheur pour exhaler tout ce qu’elles avaient retenu pendant la nuit.

Noor s’assit dans la cour.

Elle ne priait pas. Pas exactement. Elle faisait quelque chose qui ressemblait à la prière sans en être une — elle respirait. Elle respirait l’encens et les roses et le marbre et l’air de Lahore et la présence du saint qui dormait sous la pierre depuis mille ans, et cette respiration était une forme d’attention, de présence, de gratitude, qui n’avait pas besoin de mots ni de gestes pour exister.

Elle pensa à Ibrahim. Elle ne l’avait pas revu depuis la veille de la fête. Il avait dit, la dernière fois : « Tu n’as plus besoin de venir. Tu sais écouter maintenant. Le reste, c’est ton affaire. » Et elle avait compris que c’était un adieu — pas un adieu triste, un adieu de maître, le moment où le maître dit à l’élève : va, tu es prête, et même si tu ne te sens pas prête, tu l’es, parce que la préparation ne finit jamais et que le début, lui, ne peut plus attendre.

Elle pensa à Faiz. Il avait quitté Lahore deux jours plus tôt — pour Londres, disait-on, ou pour Moscou, ou pour les deux, parce que Faiz, comme les poètes et les oiseaux migrateurs, ne restait jamais longtemps au même endroit. Avant de partir, il avait envoyé un mot à Noor par l’intermédiaire du professeur Qureshi — un mot bref, écrit sur une feuille de cahier, de cette écriture en nastaliq qui coulait de droite à gauche comme une rivière :

Écrivez. Ne demandez la permission à personne. La permission est dans le souffle.

Elle pensa à Ava. À ses pieds nus sur le trottoir de Mall Road. À sa phrase — This city smells like it’s dreaming — qui resterait dans la mémoire de Noor comme un talisman, un sésame, une clef pour une porte qu’elle n’avait pas encore ouverte.

Elle pensa à sa mère.

La veille au soir, après la fête, Noor était rentrée chez elle et elle avait monté l’escalier jusqu’à l’atelier de Zubaida. Sa mère était encore là — elle y était toujours, à minuit comme à midi, penchée sur sa planche de bois, le pinceau à la main, la loupe à côté, la lampe unique éclairant le papier wasli d’un faisceau de lumière concentrée. La miniature de Shalimar était terminée — les trois terrasses, les cyprès, les fontaines, le lotus rose, le ciel, les oiseaux. Terminée et parfaite et belle et composée à partir de la mémoire d’une femme dont les yeux se fermaient sur le monde.

Noor avait posé le cahier sur la table, à côté des pinceaux.

Zubaida avait levé les yeux. Elle avait vu le cahier. Elle n’avait pas demandé ce que c’était — elle savait. Les mères savent. Les mères qui peignent des jardins de mémoire savent que leurs filles écrivent des poèmes en secret, comme les arbres savent que leurs racines poussent dans l’ombre, et ce savoir n’a pas besoin de mots.

Zubaida avait ouvert le cahier.

Elle avait lu lentement, parce que ses yeux fatiguaient, parce que l’ourdou manuscrit de Noor était parfois difficile à déchiffrer, et parce qu’elle lisait les poèmes de sa fille comme elle peignait ses miniatures — un mot à la fois, un détail à la fois, avec la patience infinie de celle qui sait que la beauté se trouve dans le grain, dans la texture, dans le centimètre carré qu’on regarde assez longtemps pour qu’il devienne un monde.

Elle avait lu tous les poèmes. Les anciens — les ghazals classiques, ceux que Faiz et Ibrahim avaient jugés trop sages, trop policés, trop enfermés dans la bibliothèque du père. Et les nouveaux — ceux d’après Data Darbar, ceux d’après la fissure, ceux qui respiraient.

Puis elle avait refermé le cahier. Et elle avait dit une chose — une seule chose, quatre mots en ourdou, prononcés d’une voix calme, sans emphase, sans émotion apparente, mais avec une certitude si profonde qu’elle semblait venir non pas de Zubaida mais de quelque part au-dessous de Zubaida, de la terre, des racines, de cette strate de vérité où les mères et les filles se rejoignent par-delà les silences et les cahiers cachés et les boîtes à chaussures sous le lit :

Ye tera hai.

C’est à toi.

* * *

Noor quitta le sanctuaire de Data Darbar et rentra chez elle.

La maison des Qureshi dormait encore. Le professeur avait laissé la lampe de la véranda allumée — ce phare domestique, cette ponctuation lumineuse, cette habitude d’un père qui attend toujours que sa fille rentre, même quand sa fille est une femme de trente-deux ans qui écrit des poèmes et qui a pris la main d’Ava Gardner et qui a fait pleurer un musicien aveugle et qui a donné son cahier à un poète sorti de prison.

Noor monta dans sa chambre. Elle s’assit à son bureau — un petit bureau en bois que son père lui avait offert quand elle avait quinze ans, un bureau qui avait vu ses devoirs de lycéenne, ses dissertations d’université, ses lettres administratives, et qui maintenant, pour la première fois, allait servir à ce pour quoi il avait été fait sans le savoir : écrire.

Elle ouvrit le cahier.

Non — elle ouvrit un nouveau cahier. Elle avait acheté celui-là la veille, au bazar d’Anarkali, chez le même marchand que le premier. Même couverture en carton marron. Mêmes pages lignées. Trois annas. Mais ce cahier-là ne serait pas caché sous le matelas. Ce cahier-là resterait sur le bureau, ouvert, visible, exposé à la lumière de la lampe et à la lumière du jour et au regard de quiconque entrerait dans la chambre.

Elle prit le stylo Parker.

Et elle écrivit.

Elle écrivit et les mots qui venaient n’étaient pas les mots de Ghalib, ni les mots d’Iqbal, ni les mots de Faiz, ni les mots d’Ibrahim, ni les mots d’Ava, ni les mots de son père, ni les mots de sa mère. C’étaient ses mots à elle. Des mots en ourdou qui sentaient le curry et l’encens et le jasmin et le nihari de Gawalmandi et les roses de Data Darbar et le marbre tiède de Shalimar et le teck birman du Faletti’s et la poussière de Mall Road et le tabac des Gold Flake et l’eau de rose de Nur Jahan et le charbon sur les murs d’une cellule de prison.

Elle écrivit sur les arbres. Sur les soixante-huit arbres du Faletti’s — les frangipaniers, les neem, les ashoka, les jacarandas, les manguiers, et le vieil arbre sans nom dont personne ne connaissait l’espèce et dont tout le monde connaissait l’âme. Elle écrivit sur les arbres parce que les arbres sont la première chose qu’on voit et la dernière chose qu’on oublie, parce que les arbres sont debout quand les hommes tombent, parce que les arbres poussent dans le silence et portent leurs fruits dans la lumière, et parce qu’un jardin de soixante-huit arbres, dans un hôtel fondé par un Italien maudit en 1880, dans une ville née d’un empereur moghol et d’un poète soufi et d’un juge chrétien et d’une actrice pieds nus et d’un musicien aveugle et d’un fantôme de derviche qui dormait sous le marbre depuis mille ans — un tel jardin était, peut-être, la meilleure métaphore du monde qu’une femme de Lahore pût trouver pour dire ce qu’elle avait à dire.

Et ce qu’elle avait à dire, c’était ceci :

Que la lumière de Lahore est unique — couleur de ghee le matin, couleur de cuivre le soir, couleur d’or fondu au crépuscule. Que l’odeur de Lahore est le jasmin, le diesel et les épices, mélangés ensemble, et que cette odeur est l’odeur du monde tel qu’il devrait être — impur, vivant, contradictoire, beau. Que la musique de Lahore est le qawwali de Data Darbar et le taka-tak de Gawalmandi et le chant du koel à la tombée de la nuit et la voix d’un vieil aveugle qui dit : c’est toi. Que l’islam de Lahore est un jardin, pas une prison — un jardin avec mille chemins entre les roses. Que les femmes de Lahore peignent des jardins de mémoire et écrivent des poèmes en secret et portent des bracelets de verre qui tintent comme des cloches minuscules et mâchent du paan dont le jus teinte leurs lèvres en rouge, et que ce rouge est le rouge de la vie, le rouge du courage, le rouge des roses de Nur Jahan.

Que les arbres sont patients.

Que les fontaines endormies se réveilleront.

Que les lèvres sont libres.

Elle écrivit jusqu’à l’aube, et quand la première lumière entra par la fenêtre — cette lumière couleur de ghee, cette lumière qui ne ressemble à aucune autre lumière sur terre —, elle entendit le chant du koel monter du jardin voisin, cette note ascendante, insistante, impudique, qui est le bruit même du matin à Lahore, et elle posa le stylo, et elle respira, et elle sut que le cahier, cette fois, ne retournerait pas sous le matelas.

Il resterait sur le bureau.

Ouvert.

À la lumière.