Les palmiers d’Ingham — Chapitres 1 à 3

Les palmiers
d’Ingham

Les palmiers d’Ingham

Chapitres 1 à 3

CHAPITRE I

L’ARRIVÉE

L’avion bascula sur l’aile gauche et Palerme apparut d’un coup, comme une gifle de lumière. Benjamin Ingham colla son front au hublot. En bas, la ville s’étalait entre la mer et les montagnes, blanche et ocre, serrée contre elle-même comme un animal qui dort dans la chaleur. Le Monte Pellegrino se dressait au nord, massif et solitaire, avec cette silhouette de sphinx couché que Goethe avait jadis qualifiée de plus beau promontoire du monde — mais Benjamin ne le savait pas encore, et d’ailleurs il s’en fichait. Il venait pour ne rien faire. Pour ne rien savoir. Pour ne rien devenir.

Il avait choisi Palerme un peu par hasard. Un ami, à Londres, lors d’un dîner qui s’éternisait, avait mentionné la Sicile en passant, les yeux brillants d’un Negroni de trop. « Palerme, mon vieux. C’est la dernière ville européenne qui ressemble encore à ce qu’elle est. » Benjamin n’avait pas compris ce que ça voulait dire, mais la phrase l’avait suivi pendant trois jours, comme une mélodie qu’on ne parvient pas à chasser. Il avait réservé le lendemain. Le Grand Hotel et Des Palmes, via Roma. Le nom l’avait amusé — ces hôtels de la vieille Europe qui s’appellent Grand comme s’ils avaient peur qu’on les confonde avec autre chose. Il avait pris une suite, parce qu’il avait les moyens de prendre des suites et que ça ne lui coûtait pas plus de remords qu’un café allongé.

Benjamin Ingham avait quarante-trois ans. Il était mince, légèrement voûté, avec ce genre de visage que les Anglais portent comme un costume — correct, un peu usé, pas tout à fait quelconque. Des yeux gris-vert qui avaient dû être beaux avant que l’ennui ne les ternisse. Une mâchoire étroite. Les mains longues d’un homme qui n’a jamais travaillé de ses mains mais qui aurait pu, si les circonstances l’avaient voulu. Il était riche. Il l’avait toujours été, de cette richesse héritée qui ne s’accompagne d’aucune fierté, seulement d’une légère gêne qu’on apprend très tôt à masquer. Fortune familiale, investissements sobres, un appartement à Chelsea, un autre à Édimbourg qu’il n’utilisait plus depuis son divorce. Pas d’enfants. Pas de chien. Un abonnement à The London Review of Books qu’il ne lisait plus que par habitude, comme on continue de saluer un voisin dont on a oublié le prénom.

Il était venu pour se reposer. De quoi, exactement, il n’aurait su le dire. On ne se repose pas de l’ennui — on y sombre, on y flotte, on s’y installe comme dans un fauteuil défoncé dont on connaît chaque creux. Mais il avait senti, ces dernières semaines, que l’ennui lui-même commençait à l’ennuyer, et c’était un signe. Un signe de quoi, il ne savait pas non plus. Peut-être que l’avion, la chaleur, la ville inconnue suffiraient à relancer la mécanique. Peut-être pas. Au moins, il dormirait dans des draps qu’il n’avait pas choisis.

Le taxi de l’aéroport l’avala.

Le chauffeur parlait un italien grondant, plein de consonnes mouillées et de voyelles qui traînaient comme des stores mal remontés. Il conduisait vite, une main sur le volant, l’autre dehors, dessinant dans l’air des figures que Benjamin ne parvenait pas à déchiffrer. La route longeait la mer — un bleu insolent, métallique sous le soleil de deux heures — puis bifurquait vers la ville, et c’était un autre monde. Les immeubles se serraient, lépreux par endroits, somptueux par d’autres, avec cette alternance qui devait être le style local : un palais baroque flanqué d’un garage automobile, une église à coupole de faïence encadrée de bâches de chantier, un balcon en fer forgé d’où pendait un linge écarlate au-dessus d’un mur couvert de graffitis. Tout cela sous une lumière blanche, écrasante, qui aplatissait les ombres et faisait vibrer l’air comme au-dessus d’un radiateur.

Et la chaleur. Mon Dieu, la chaleur.

Benjamin avait connu des étés anglais — cette moiteur tiède qui sent le gazon mouillé et la crème solaire bon marché. Il avait connu la Grèce, le Portugal, les Baléares. Mais ceci était autre chose. La chaleur de Palerme en juillet n’était pas un climat, c’était un fait physique, une présence, une main posée sur la nuque qui ne se retire pas. L’air entrait par la fenêtre du taxi comme un souffle de four, chargé de diesel, de jasmin, de poisson, de poussière, et il collait à la peau, s’infiltrait sous la chemise de lin, transformait chaque pli du corps en une petite rivière silencieuse. Benjamin sentit la sueur perler à ses tempes et comprit, dans une sorte d’illumination physique, qu’il ne serait pas sec pendant les six prochains jours.

Via Roma.

Le taxi s’arrêta devant une façade d’un beige pâle, presque crème, encadrée de deux palmiers impériaux qui montaient droit vers le ciel comme des exclamations. Le Grand Hotel et Des Palmes. Benjamin descendit, paya sans compter — le chauffeur lui lança un « Grazie, dottore ! » qui le fit sourire malgré lui — et resta un moment debout sur le trottoir, sa valise à la main, le visage levé.

L’hôtel le regardait.

C’était cette impression, très nette, qui s’imposa : l’hôtel le regardait. Pas les fenêtres — les fenêtres étaient des fenêtres, avec leurs volets et leurs cadres Art Nouveau. C’était la façade entière, sa masse tranquille et usée, son aplomb de vieille dame qui a vu passer des siècles et ne s’étonne plus de rien. Les deux palmiers, surtout, plantés là comme des sentinelles, leurs palmes immobiles dans l’air sans vent, donnaient à l’entrée un air de seuil — pas seulement le seuil d’un hôtel, mais le seuil de quelque chose d’autre, de plus ancien, de plus vaste, que Benjamin ne pouvait pas nommer.

Il poussa la porte.

Le hall le saisit par contraste. Après la fournaise de la rue, c’était une fraîcheur de cathédrale, un silence feuilleté de murmures, un espace immense où la lumière tombait d’en haut à travers des vitraux polychromes Liberty — du vert d’eau, du bleu paon, de l’ambre — et dessinait sur le sol de marbre des flaques de couleur que les pas traversaient sans les voir. Des colonnes de pierre ponctuaient le hall, créant des perspectives qui s’ouvraient et se refermaient comme des phrases, et Benjamin pensa — c’est la première chose qu’il pensa, avec une précision qui le surprit — que ce hall ressemblait à une page qu’on n’a pas encore lue. Les plafonds étaient peints. Des fresques allégoriques, un peu pâlies, où des femmes drapées tendaient des guirlandes au-dessus de motifs floraux — Salvatore Gregorietti, disait la plaque, mais Benjamin ne regardait pas les plaques, il regardait l’ensemble, et l’ensemble était beau d’une beauté qui n’essayait pas.

À gauche du hall, derrière une double porte vitrée, le jardin d’hiver. Des palmiers en pot, des murs de miroirs qui multipliaient les reflets et les profondeurs, des fauteuils de velours vert mousse où personne ne s’asseyait à cette heure, un bar de bois sombre, des verres vides qui attendaient. Le mixology bar, disait un panneau discret. Benjamin nota le mot avec un léger mépris — encore un mot anglais plaqué sur quelque chose qui n’en avait pas besoin — puis s’en voulut de ce mépris, qui était lui aussi une habitude, un réflexe de classe, et monta vers la réception.

Le réceptionniste était un jeune homme brun, impeccable, dont le sourire avait cette qualité particulière des sourires italiens professionnels : chaleureux et distant à la fois, comme une poignée de main parfaitement dosée. « Signor Ingham. Benvenuto. » Il prononça le nom avec une lenteur imperceptible, comme s’il le pesait. Benjamin ne remarqua rien. On lui remit une clé magnétique, on porta sa valise, on le conduisit au deuxième étage par un ascenseur d’un autre âge — cage de fer forgé, miroir biseauté, boutons de laiton — qui montait avec une lenteur solennelle, comme si l’hôtel ne voulait pas qu’on le traverse trop vite.

La chambre. Ou plutôt la suite, puisqu’il avait pris une suite. Parquet de bois sombre, rideaux lourds à demi tirés, un lit immense aux draps blancs tirés au cordeau, une commode de bois peint, des moulures au plafond, une salle de bains de marbre avec une douche à effet pluie et des produits dont les noms évoquaient des jardins siciliens — agrumes, amande amère, figue de Barbarie. Benjamin s’assit sur le bord du lit. Le silence de la chambre était différent de celui du hall — plus intime, plus épais, comme si les murs avaient absorbé des décennies de murmures et de respirations endormies. Il ôta ses chaussures. Posa ses pieds nus sur le parquet tiède. Ferma les yeux.

Le ronronnement de la climatisation.

Il s’endormit.

* * *

Il se réveilla sans savoir quelle heure il était, le visage enfoui dans un oreiller qui sentait la lavande et l’amidon. La lumière avait changé — plus basse, plus dorée, elle entrait en biais par la fenêtre et dessinait un rectangle long sur le parquet. Benjamin consulta sa montre : six heures passées. Il avait dormi trois heures. La chaleur, le voyage, le décalage — non, il n’y avait pas de décalage, Palerme était à la même heure que lui, et pourtant quelque chose avait décalé, quelque chose dans la qualité de l’air, dans la lumière, dans le silence de cette chambre étrangère qui le faisait se sentir à la fois présent et déplacé, comme un meuble qu’on a mis dans la mauvaise pièce.

Il prit une douche. L’eau était puissante, presque brutale, et il la laissa couler longtemps sur sa nuque, sur ses épaules, avec la sensation précise qu’elle ne le nettoyait pas seulement de la sueur du voyage mais de quelque chose d’autre — de plus ancien, de plus collant — qu’il n’aurait su nommer. Il enfila une chemise propre, un pantalon de toile claire, des mocassins sans chaussettes. Se regarda dans le miroir de la salle de bains. Un homme de quarante-trois ans dans un hôtel sicilien, un soir de juillet. Rien de remarquable. Rien de tragique. Juste un homme dans un miroir, avec l’été devant lui.

Il descendit.

Le hall, à cette heure, avait changé de peau. La lumière des vitraux s’était éteinte — le soleil était passé de l’autre côté — et les lustres avaient pris le relais, diffusant une clarté chaude, ambrée, qui faisait briller les boiseries et adoucissait les visages. Quelques clients traversaient l’espace — un couple d’Italiens élégants, une femme seule avec un livre, un homme d’affaires au téléphone qui marchait en cercles nerveux. Benjamin traversa le hall et sortit.

Via Roma. Six heures du soir et la chaleur n’avait pas cédé d’un degré. Mais elle avait changé de nature — ce n’était plus l’écrasement de l’après-midi, c’était quelque chose de plus rond, de plus mûr, comme un fruit trop chaud qui commence à fondre. Les gens marchaient à l’ombre, longeant les façades, et Benjamin fit comme eux, tournant à gauche, puis à droite, sans plan, sans destination, avec cette liberté un peu vertigineuse de l’homme qui n’a rien à faire dans une ville où il ne connaît personne.

Il marcha.

Les rues de Palerme, le soir, sont un théâtre sans rideau. Tout est dehors, tout est visible, tout se donne sans pudeur et sans excuses. Les vieilles femmes assises sur des chaises en plastique devant leurs portes, le visage tanné, les mains croisées sur le ventre. Les adolescents en Vespa qui remontaient les rues à contresens avec l’assurance tranquille de ceux qui savent que la loi est une suggestion. Les boutiques ouvertes — un cordonnier, un orfèvre, un vendeur de granita dont la machine ronronnait derrière un comptoir de formica — et partout, partout, cette odeur. L’odeur de Palerme le soir : jasmin, friture, diesel, pierre chaude, quelque chose de sucré qu’il ne reconnaissait pas — peut-être le jasmin de nuit, peut-être la pâte d’amande des pâtisseries, peut-être les deux mêlés dans l’air immobile.

Benjamin déboucha sur une place. Une fontaine. Des corps de marbre, nus, disposés en cercles concentriques autour d’un bassin où l’eau ne coulait plus — ou si, un filet, un murmure. Il reconnut, sans l’avoir jamais vue, la Piazza Pretoria. La fontaine de la Honte, l’avaient baptisée les Palermitains du XVIe siècle, scandalisés par tant de nudité devant le couvent des sœurs bénédictines. Benjamin sourit. Il aimait cette idée — une ville qui baptise ses monuments par le scandale qu’ils provoquent. Les statues étaient belles, d’une beauté un peu épaisse, charnelle, avec leurs hanches larges et leurs regards vides de marbre qui ne regardaient rien et regardaient tout.

Il s’assit sur un banc. L’ombre d’un palmier le couvrait à moitié. De l’autre côté de la place, la façade d’une église — Santa Caterina, peut-être, ou la Martorana, il ne savait pas encore — brillait dans la lumière déclinante comme un visage qu’on éclaire par en dessous. Deux jeunes femmes passèrent devant lui, bras dessus bras dessous, riant de quelque chose qu’il n’entendait pas. Elles avaient la peau cuivrée et les cheveux noirs, et elles marchaient avec cette aisance des femmes méditerranéennes qui portent la chaleur comme un vêtement, sans effort, sans résistance, comme si elles étaient faites du même tissu que l’air.

Benjamin les regarda passer. Il ne désirait rien. Ou plutôt : il désirait quelque chose, mais ce n’étaient pas ces femmes, ni cette place, ni cette lumière — c’était le tout, le mélange, l’ensemble indistinct de la beauté et de la chaleur et du bruit et de l’odeur qui l’enveloppait comme un bain tiède, et dont il sentait, confusément, qu’il pourrait s’y dissoudre si seulement il cessait de résister. Résister à quoi ? Il ne savait pas. Mais il sentait la résistance — ce réflexe anglais, cette raideur polie, ce refus instinctif de se laisser emporter — et il sentait aussi, pour la première fois depuis longtemps, que la résistance était fatiguée.

Il se leva. Continua de marcher.

Les rues le ramenèrent — elles le ramèneraient toujours, il allait l’apprendre — vers la via Roma, vers l’hôtel. Quand il poussa la porte du Grand Hotel et Des Palmes pour la seconde fois de la journée, le hall lui sembla différent — non pas changé, mais révélé, comme si la promenade avait nettoyé son regard. Il remarqua des choses qu’il n’avait pas vues à l’arrivée : un piano à queue, noir et massif, dans l’angle du jardin d’hiver, son couvercle fermé, sa surface polie reflétant les lustres comme un lac sombre. Un portrait accroché dans le couloir qui menait au bar — un homme du XIXe siècle, favoris, regard sévère, posé devant un paysage qui pouvait être la Sicile. Benjamin passa devant sans s’arrêter.

Le bar. Le Sensus Mixology Bar, puisqu’il fallait bien l’appeler ainsi. Les murs de miroirs multipliaient l’espace, créaient des profondeurs trompeuses, des reflets de reflets où les bouteilles alignées sur les étagères semblaient se prolonger à l’infini, comme dans un rêve de Borges. Benjamin s’installa au comptoir. Commanda un Negroni — le réflexe, le geste automatique de l’homme qui ne sait pas quoi commander et qui commande ce qu’il commande toujours. Le barman était jeune, précis, avec des gestes d’horloger. Le verre arriva — le rouge du Campari, l’ambre du vermouth, le reflet du gin, et cette tranche d’orange posée sur le bord comme un signal.

Il but. Le premier gorgée était amère et fraîche, exactement ce qu’il fallait, et il sentit la chaleur de la journée reculer d’un cran, juste d’un cran, comme une marée qui se retire un peu.

C’est alors qu’il vit le vieil homme.

Il était assis dans un fauteuil, près de la porte qui donnait sur le hall, et il portait l’uniforme des concierges — veste sombre, cravate fine, l’insigne discret de l’hôtel au revers. Mais il n’avait pas la posture d’un concierge en service. Il était assis comme un homme qui est chez lui, les jambes croisées, les mains posées sur les accoudoirs, le regard tourné vers le hall avec une attention tranquille, presque contemplative. Il devait avoir soixante-dix ans. Peut-être plus. Son visage était creusé, bruni par le soleil, avec des rides qui ressemblaient à des lignes de lecture — des rides de patience, pas de souci. Ses cheveux blancs étaient plaqués en arrière. Ses yeux, très noirs, bougeaient lentement, suivaient les allées et venues des clients comme un homme qui regarde un fleuve.

Benjamin le regarda, puis détourna les yeux. Puis le regarda de nouveau. Il y avait quelque chose dans la manière dont ce vieux était assis qui l’intriguait — une propriété, une appartenance, comme si l’hôtel tout entier reposait sur ses épaules sans qu’il en soit accablé.

Leurs regards se croisèrent. Le vieil homme ne sourit pas — il fit quelque chose de plus subtil, un mouvement des sourcils, un infime relâchement des traits qui signifiait : je vous ai vu, je sais que vous êtes là, nous avons le temps.

Benjamin finit son Negroni. En commanda un second. Le barman le servit sans un mot. Le bar s’était rempli — quelques couples, des voix italiennes, un rire de femme qui montait et retombait comme un oiseau — et Benjamin se laissa porter par le bruit, par la lumière dorée, par la douceur amère du Campari dans sa gorge, et il pensa, sans raison particulière, qu’il avait bien fait de venir.

Au moment de partir, il passa devant le fauteuil du vieil homme. Celui-ci leva les yeux.

— Buonasera.

— Good evening, répondit Benjamin, et il se détesta immédiatement pour cette réponse réflexe, ce refus de l’effort, cette paresse linguistique.

Le vieil homme sourit, cette fois. Un sourire lent, qui commençait par les yeux.

— Inglese.

Ce n’était pas une question.

— Yes, dit Benjamin. Just arrived.

— Ingham, dit le vieil homme.

Benjamin sursauta. Le vieil homme montra du menton la réception, où le nom figurait sur le registre, sur le système informatique, partout où figurent les noms des clients dans les hôtels. Benjamin se détendit. Évidemment. Le concierge connaissait le nom des clients. Ce n’était pas de la voyance, c’était du professionnalisme.

— Ingham, oui, confirma-t-il.

Le vieil homme le regarda. Et dans ce regard il y eut quelque chose — une lueur, une vibration, comme une corde qu’on pince doucement, si doucement qu’on ne sait pas si le son est réel ou imaginé — quelque chose que Benjamin ne comprit pas, qu’il n’essaya pas de comprendre, qu’il mit sur le compte de la fatigue, de la chaleur, du Negroni.

— Bonne nuit, signor Ingham, dit le vieil homme en italien, lentement, comme s’il articulait chaque syllabe pour la première fois.

Benjamin monta dans sa chambre. Se déshabilla. Se coucha entre les draps frais. Par la fenêtre entrouverte, les bruits de Palerme montaient — un klaxon, une voix, le ronronnement d’un scooter, et très loin, comme un souvenir, quelque chose qui pouvait être de la musique ou le vent dans les palmiers.

Il pensa au vieil homme. À la façon dont il avait dit son nom. Ingham. Comme s’il le reconnaissait.

Puis il s’endormit, et Palerme se referma sur lui comme une main tiède.

CHAPITRE II

LES MOSAÏQUES

Il se réveilla tôt, avant l’alarme qu’il n’avait pas mise, et la première chose qu’il sentit fut la lumière. Non pas qu’il l’eût vue — les rideaux étaient tirés — mais il la sentit, comme on sent une présence derrière une porte. Elle était là, dehors, déjà installée, déjà massive, déjà impitoyable. Il sut qu’il faisait chaud avant de poser le pied par terre. Le parquet le confirma : tiède, presque vivant sous la plante de ses pieds, comme si l’hôtel tout entier couvait une fièvre douce.

Il écarta les rideaux. La via Roma, en contrebas, était déjà en mouvement — les camions de livraison, les balayeurs, les premiers scooters, un chien errant qui trottinait le long du trottoir d’un air professionnel. Au-delà des toits, une tranche de ciel si bleu qu’il en paraissait peint. Pas un nuage. Le soleil était encore bas mais il chauffait déjà, on le sentait à la manière dont l’asphalte fumait presque, à cette qualité tremblante de l’air qui annonçait une journée de plomb.

Benjamin descendit prendre le petit-déjeuner.

La salle — l’ancienne salle de bal, lui avait-on dit à la réception — le stupéfia. C’était une cathédrale de lumière et de dorures, avec des plafonds à fresques où des anges joufflus flottaient parmi des guirlandes, des lustres de cristal qui pendaient comme des fruits trop lourds, des miroirs qui se renvoyaient les reflets à l’infini, et au centre de tout cela, un buffet. Mais quel buffet. Les Italiens avaient cet art de transformer un repas du matin en une déclaration d’amour : les viennoiseries siciliennes, les iris fourrés à la ricotta, les brioches chaudes au beurre, les fruits coupés — pastèque, melon, figues de Barbarie ouvertes comme des mains — les fromages frais, le miel d’oranger, et la granita. La granita d’amande. Benjamin en prit une coupelle par curiosité, porta la cuillère à ses lèvres, et quelque chose se produisit dans sa bouche qu’il n’avait pas prévu — un froid crémeux, parfumé, lentement sucré, avec un arrière-goût amer d’amande grillée qui restait sur la langue comme une question. Il en reprit.

C’est avec le goût de la granita encore dans la gorge qu’il sortit.

La chaleur l’attrapa au coin de la rue. Pas une transition, pas une progression — un mur. L’air était solide, compact, chargé d’une humidité invisible qui transformait chaque inspiration en un petit effort. Benjamin mit ses lunettes de soleil. Elles ne suffirent pas. Le soleil de Palerme en juillet n’est pas un astre, c’est une loi — il gouverne tout, il plie tout, il décide de tout, et la ville entière s’organise autour de lui comme une société autour d’un tyran bienveillant. Les ruelles étroites, les auvents de toile, les volets fermés, les platanes maigres — tout est conçu pour lui échapper, et tout échoue. Il est partout.

Benjamin marchait. Il avait acheté un plan à la réception — un geste désuet, presque attendrissant à l’ère du GPS — et il l’avait déplié dans le hall avec la fausse assurance d’un homme qui préfère les cartes aux écrans, quand en réalité il aimait simplement le froissement du papier et le plaisir de se perdre en sachant vaguement où se trouvait le nord.

Il prit la via Maqueda vers le sud, droit et étroit comme un couloir de pierre, les façades serrées de chaque côté, le linge qui pendait entre les balcons comme des drapeaux sans nation. Puis la rue s’ouvrit, et le Quattro Canti apparut.

Benjamin s’arrêta.

Ce n’était pas une place — c’était un carrefour, un croisement exact de deux rues qui se coupaient à angle droit, et les quatre coins avaient été sculptés en façades concaves, ornées de fontaines, de statues, d’allégories des saisons et de figures de saints, dans un baroque si exubérant, si sûr de lui, qu’il en devenait presque comique. Comme un discours prononcé trop fort dans une pièce trop petite. Mais la lumière, tombant d’aplomb dans ce puits de pierre, donnait à l’ensemble une gravité que la surcharge ornementale ne parvenait pas à défaire. Les ombres étaient noires. Les pierres dorées. L’eau des fontaines, maigre, coulait avec un bruit de gorge sèche.

Benjamin resta un moment au centre du carrefour, tournant lentement sur lui-même, sa carte à la main, le visage levé. Autour de lui, les voitures circulaient. Les piétons le contournaient avec cette patience italienne qui consiste à ignorer poliment les touristes plantés au milieu de la chaussée. Un scooter le frôla, le conducteur leva une main sans ralentir — pas un reproche, pas un salut, juste un geste qui signifiait : tu es là, je suis là, nous coexistons.

Il continua.

La Piazza Pretoria, à deux pas, l’accueillit de nouveau avec ses nudités de marbre, mais ce matin, sous la lumière directe, les statues avaient perdu la douceur du crépuscule. Elles étaient crues, précises, presque impudiques dans cette clarté impitoyable. L’eau de la fontaine brillait comme du métal fondu. Benjamin ne s’arrêta pas. Il cherchait autre chose — les mosaïques, les mosaïques d’or dont il avait vaguement entendu parler, celles des églises normandes, l’héritage de ce temps improbable où des Vikings devenus rois de Sicile avaient fait appel à des artistes byzantins pour décorer leurs palais avec des Christ de verre doré sur des fonds de lapis.

Il trouva la Martorana.

L’église de l’Amiral — Santa Maria dell’Ammiraglio, disait le panneau, mais personne ne l’appelait ainsi — se tenait sur la Piazza Bellini, coincée entre un café et une autre église, comme un livre précieux glissé entre deux annuaires. La façade ne disait rien. Un clocher trapu, de la pierre grise, une porte en bois sombre. Benjamin poussa la porte.

Et le monde bascula.

Après la blancheur aveuglante de la rue, l’intérieur de la Martorana était une grotte de lumière. Pas de lumière naturelle — la lumière venait de l’or. Des murs, du plafond, de chaque surface couverte de mosaïques byzantines qui brillaient doucement, comme si elles produisaient leur propre éclat, indépendamment du soleil, indépendamment du temps. Le Christ Pantocrator, immense, regardait du haut de la coupole avec ces yeux qui ne cillent pas, qui ne pardonnent pas, qui ne condamnent pas non plus — qui voient, simplement, et laissent ce qu’ils voient se refléter dans leur profondeur dorée. Les anges, les prophètes, la Vierge, les saints — tous faits de petits carrés de verre et d’or posés un à un, il y a neuf cents ans, par des mains qui avaient appris leur art à Constantinople et qui l’avaient apporté ici, dans cette île au milieu de la mer, pour des rois normands qui ne parlaient ni grec ni arabe mais qui comprenaient la beauté.

Benjamin resta longtemps. Il ne pensait à rien. Ce qui est rare pour un homme qui pense trop, qui pense toujours, qui pense par défaut comme d’autres respirent — ce silence intérieur, cette suspension de la machine analytique, ce pur regard posé sur l’or et le bleu sans que l’esprit n’ajoute un commentaire. Les mosaïques faisaient cela. Elles éteignaient les mots.

Il aurait pu rester une heure. Il serait resté une heure si un bruit ne l’avait tiré de sa contemplation — un raclement léger, métallique, comme un outil qu’on pose sur de la pierre. Il tourna la tête. Dans une chapelle latérale, fermée par une corde de velours rouge, quelqu’un travaillait.

C’était une femme.

Elle était agenouillée, le dos légèrement courbé, devant un panneau de mosaïque descellé qui reposait sur un support de bois. Elle portait un tablier beige par-dessus un débardeur noir, et ses mains — qu’il vit avant de voir son visage — étaient fines, précises, occupées à manipuler un outil minuscule avec lequel elle semblait repositionner les tesselles, ces petits carrés de verre, un par un, dans un mortier frais. Ses bras étaient nus, bronzés, et une poussière dorée les couvrait — la poussière des tesselles, l’or en poudre — qui leur donnait, dans la pénombre de la chapelle, un éclat irréel, comme si elle était elle-même en train de devenir mosaïque.

Benjamin l’observa. Ce n’était pas un regard de désir — pas encore, pas exactement — c’était un regard de surprise. Il ne s’attendait pas à trouver ça ici : une femme vivante parmi les femmes de verre, une respiration parmi les saints figés, des doigts en mouvement dans un monde immobile depuis neuf siècles. Elle n’avait pas remarqué sa présence. Elle travaillait avec une concentration qui l’isolait du reste de l’église, du reste du monde, comme un musicien qui joue seul dans une salle vide.

Puis elle leva la tête.

Elle avait trente-cinq ans, peut-être moins. Un visage ovale, le teint brun cuivré des Siciliennes qui ont du sang arabe sans le savoir — ces visages qui racontent une histoire que les livres n’ont pas écrite, une histoire d’invasions et de mélanges, de conquêtes et d’abandons, de nuits méditerranéennes où les peuples se sont mêlés sans demander la permission. Ses yeux étaient noirs et profonds, avec quelque chose de liquide, une vivacité qui contrastait avec le calme de ses mains. Ses cheveux, noirs aussi, étaient attachés haut, défaits par endroits, et quelques mèches collaient à ses tempes par la chaleur.

Elle le regarda. Il la regarda. Trois secondes. Cinq. Le silence de l’église, entre eux, était plein de dorures.

— Mi scusi, dit Benjamin, avec un accent qu’il savait atroce. I was just… looking.

Elle eut un demi-sourire. Pas moqueur — patient. Le sourire de quelqu’un qui a l’habitude des touristes qui s’égarent au-delà des cordes de velours.

— It’s fine, dit-elle, en anglais, avec un accent italien qui rendait les consonnes plus douces et les voyelles plus longues. You can look. Just don’t touch.

— I wouldn’t dare.

— People dare. They always dare. Last week a man tried to take a tessera as a souvenir.

— A nine-hundred-year-old souvenir.

— He said it was for his wife.

Benjamin sourit. Elle aussi. Puis elle se remit au travail, et il comprit que la conversation était terminée — non pas par impolitesse, mais par nécessité. Le mortier sèche. Les tesselles n’attendent pas. Il recula, repassa sous la corde de velours, et sortit de la chapelle.

Mais il revint dans la nef, et resta encore un moment sous le regard du Christ doré, et cette fois il pensait — il pensait à cette femme, à ses mains, à cette poussière d’or sur ses bras, et il se demandait ce que ça faisait de passer ses journées à toucher ce que les mains du XIIe siècle avaient posé, de maintenir en vie ce que le temps essayait de défaire, tesselle par tesselle, siècle après siècle. C’était un métier de patience. Un métier de résistance. Exactement le contraire de tout ce qu’il faisait, lui, Benjamin Ingham, qui ne résistait à rien parce que rien ne le menaçait.

Il sortit.

La chaleur le reprit, brutale, sans transition. Après la fraîcheur de l’église, c’était comme passer d’un rêve au réveil — le monde réel était trop fort, trop lumineux, trop chaud. Il tituba presque. S’assit à la terrasse d’un café, sur la Piazza Bellini, commanda un espresso qu’on lui servit dans une tasse minuscule, brûlant malgré la chaleur, et le but d’un trait, à l’italienne, debout au comptoir — non, assis à la terrasse, parce qu’il n’avait pas encore appris cette grâce-là.

Devant lui, l’église San Cataldo. Une autre merveille — trois petites coupoles rouges posées sur un cube de pierre, comme des bonnets sur une tête de moine. Le style arabo-normand dans sa forme la plus pure, la plus étrange : un bâtiment qui ne ressemblait ni à une mosquée, ni à une église, ni à un palais, mais à quelque chose qui n’existait qu’ici, dans cette île qui avait tout pris à tout le monde et qui en avait fait quelque chose qui n’appartenait à personne.

Benjamin regarda longtemps San Cataldo par-dessus sa tasse vide. Le soleil tapait sur les coupoles rouges et les faisait luire comme de la braise. L’ombre du café l’abritait à moitié. Il avait chaud. Il était bien.

Il pensa à la femme de la Martorana. Pas à elle exactement — à ses mains. À la tesselle qu’elle tenait entre le pouce et l’index, un carré de verre de la taille d’un ongle, avec un éclat d’or au cœur. Ce qui le frappait — ce qui continuait de le frapper, assis à cette terrasse, devant ce café — c’était la minutie. Ce mot-là : minutie. L’idée qu’on puisse consacrer sa vie à déplacer des carrés de verre d’un millimètre vers la gauche ou d’un millimètre vers la droite, et que ce millimètre change tout — l’inclinaison de la lumière, le regard du Christ, la couleur du ciel derrière un ange. C’était une forme de folie. Ou de foi. Ou les deux.

Il reprit sa marche.

La via Maqueda, de nouveau, vers le sud cette fois, puis des ruelles qui se rétrécissaient comme des veines, des escaliers qui montaient vers des cours intérieures invisibles, des palais dont les portes cochères, immenses, étaient ouvertes sur des vestibules de pierre où l’ombre régnait comme un dieu secondaire. Benjamin marchait lentement. La chaleur l’obligeait à la lenteur — on ne se bat pas contre la chaleur de Palerme, on négocie avec elle, on lui fait des concessions, on s’arrête, on reprend, on s’assoit, on repart. Le corps s’adapte ou il ne s’adapte pas, et s’il ne s’adapte pas, il fond.

Il passa devant une pâtisserie. La vitrine le happa. Derrière la vitre embuée par la climatisation intérieure, une exposition de douceurs baroques : des cassate ornées de fruits confits disposés comme des bijoux, des cannoli alignés par taille décroissante, des frutta Martorana — ces faux fruits en pâte d’amande peints à la main, si ressemblants qu’on hésite à les manger, petites oranges, petites figues, petites poires d’un réalisme hallucinant. Benjamin entra. L’air conditionné le saisit comme un bain froid. Il acheta un cannolo et le mangea sur le trottoir, debout, la ricotta fraîche coulant sur ses doigts, les éclats de pistache verte craquant sous la dent, et il pensa — il pensa que c’était la meilleure chose qu’il eût mangée depuis des mois, peut-être des années, et que le bonheur, si le bonheur avait un goût, avait le goût de la ricotta sicilienne dans la chaleur de juillet, sur un trottoir de Palerme, avec les doigts poisseux et le soleil sur la nuque.

Il s’essuya les mains avec le mouchoir en papier que la vendeuse lui avait donné. La vendeuse — une femme d’une soixantaine d’années, petite, ronde, avec des yeux qui riaient sans que sa bouche bouge — l’avait regardé manger avec une satisfaction presque maternelle, comme si le fait qu’un étranger apprécie un cannolo constituait une victoire personnelle, un triomphe de la Sicile sur le reste du monde.

Il revint vers l’hôtel.

Le hall le reçut avec sa fraîcheur familière, ses vitraux, ses colonnades, et Benjamin s’installa dans un fauteuil du jardin d’hiver avec un livre qu’il avait emporté de Londres — un roman policier qu’il ne parvenait pas à ouvrir, parce que la fiction lui semblait pâle comparée à ce qu’il venait de voir. Le piano à queue était toujours là, noir et silencieux, son couvercle fermé comme une paupière.

Et de nouveau, le vieil homme.

Don Salvatore — c’était son nom, Benjamin l’avait lu sur le badge discret, presque invisible, qu’il portait au revers — était assis à sa place, près de la porte, dans son fauteuil, avec cette immobilité de statue qui n’était pas de la raideur mais de la patience, la patience de celui qui a vu passer tant de clients, tant de valises, tant de noms, que chaque nouveau visage est à la fois unique et familier.

Benjamin hésita. Puis se leva, son livre fermé, et s’approcha.

— Ce piano, dit-il, en anglais. Is it always closed ?

Don Salvatore le regarda. Ses yeux noirs, profondément enfoncés dans leurs orbites, avaient cette qualité particulière des yeux qui ont beaucoup vu : ils ne fixaient pas, ils accueillaient.

— Il est fermé depuis la restauration. Avant, parfois, quelqu’un jouait. Des clients. Des pianistes de passage. Il fut un temps où l’on jouait beaucoup de piano ici.

Il parlait un anglais lent, soigneux, avec un accent qui n’était pas vraiment sicilien — c’était plus ancien que ça, plus doux, comme un anglais appris dans les livres et poli par des décennies de conversations avec des étrangers.

— Vous savez, dit-il, et sa voix baissa d’un ton, pas de conspiration mais de confidence, comme si les murs de l’hôtel avaient des oreilles et qu’il ne voulait pas les déranger — Wagner a vécu ici. Le compositeur. Richard Wagner. Il a fini Parsifal dans cette maison. L’hiver 1881. Huit mois. Son beau-père, Franz Liszt, lui avait envoyé un piano, et Wagner jouait tous les soirs dans le salon. Le piano que vous voyez là — il montra le Steinway du menton — ce n’est pas celui de Wagner. Celui-là est dans la suite qui porte son nom, au deuxième étage. Mais c’est le même silence.

Benjamin regarda le piano. Puis Don Salvatore. Puis le piano de nouveau.

— Wagner, répéta-t-il.

— Wagner, confirma le vieil homme, et le nom dans sa bouche avait la densité d’une chose posée sur une table, un objet solide qu’on pouvait toucher.

— Pourquoi Palerme ? demanda Benjamin. Why here ?

— La santé. Les poumons. Le médecin lui avait prescrit le Sud. Mais je crois qu’il y avait autre chose. Palerme fait quelque chose aux gens. Aux artistes surtout. Cette ville… — il chercha le mot, ou fit semblant de le chercher, car Benjamin eut l’impression qu’il connaissait très bien le mot et qu’il le retenait exprès — cette ville donne ce qu’on ne savait pas qu’on cherchait.

Il dit cela simplement, sans emphase, comme une information pratique, comme il aurait dit : le petit-déjeuner est servi jusqu’à dix heures.

Benjamin hocha la tête. Il ne savait pas quoi répondre. La phrase du vieil homme était entrée en lui comme un caillou dans un étang — silencieusement, avec des cercles.

— Merci, dit-il.

— Di niente.

Il remonta dans sa chambre. S’allongea sur le lit. Regarda le plafond. Les moulures dessinaient des motifs floraux, des entrelacs de feuilles et de tiges qui se répétaient avec cette symétrie obsédante de l’Art Nouveau, où la nature est domestiquée sans être détruite, courbée sans être cassée. Il pensa à Wagner, assis dans cette même maison, cent quarante ans plus tôt, en train d’écrire la musique du Graal dans la chaleur sicilienne. Il pensa aux mosaïques de la Martorana, à ces carrés d’or posés un à un dans le mortier. Il pensa aux mains de la femme.

Il ne connaissait pas son nom.

Il ne savait pas pourquoi ça lui importait.

La chaleur de l’après-midi pesait sur l’hôtel comme un couvercle. Les bruits de la via Roma arrivaient assoupis, étouffés, comme filtrés par la torpeur. Benjamin ferma les yeux.

Palerme lui donnait ce qu’il ne savait pas qu’il cherchait. Le vieux avait raison. Mais qu’est-ce que c’était ? Il ne le savait pas encore. Il ne le saurait peut-être jamais. Ou peut-être que Palerme le lui dirait, à sa façon, par morceaux, par éclats — un cannolo, un Christ d’or, un nom sur un registre — comme on raconte une histoire à quelqu’un qui ne sait pas encore qu’il est le personnage principal.

CHAPITRE III

LE MARCHÉ

Le troisième jour, il se perdit.

Non pas qu’il eût cherché à se perdre — Benjamin n’était pas de ces voyageurs qui cultivent l’errance comme un art, qui brandissent leur boussole brisée comme un trophée, qui prétendent que le meilleur chemin est celui qu’on ne trouve pas. Il était un homme pratique, malgré son oisiveté, et il avait un plan — le plan de papier, le même, un peu froissé déjà, avec un cercle au crayon autour du mot « Ballarò » que la réceptionniste de l’hôtel, une jeune femme aux yeux d’encre dont il n’avait retenu que le parfum — quelque chose de citronné, de vert —, lui avait indiqué le matin même. « Vous ne pouvez pas le manquer. Suivez la via Maqueda, puis tournez à droite après l’église. Vous entendrez avant de voir. »

Elle avait raison. Il entendit avant de voir.

D’abord un grondement. Pas un bruit précis mais un feuilletage de bruits, une superposition de couches sonores qui montaient comme un orage au ralenti — des voix, des cris, des interpellations qui n’étaient ni de la colère ni de la joie mais quelque chose entre les deux, un mode d’expression qui n’existait que là, dans ce marché, depuis mille ans. Les abbanniate — les cris des vendeurs, ce chant qui n’est pas un chant, cette vocalise gutturale qui monte, descend, rebondit d’un étal à l’autre comme une balle de pelote basque. « Aaaah, li milùuuuni ! » — les melons. « Piscispàaaada frìscu ! » — l’espadon frais. Chaque vendeur avait sa note, son timbre, son rythme, et l’ensemble formait une polyphonie sauvage qui n’aurait pas déplu, pensa Benjamin, à ce Wagner dont le vieux concierge lui avait parlé la veille.

Il tourna le coin de la rue et le marché le prit.

Il n’y a pas d’autre mot. Le marché de Ballarò ne se visite pas — il vous prend. Il vous attrape par les sens, tous les sens en même temps, dans un assaut simultané qui ne laisse aucune possibilité de recul, aucune distance, aucune position de surplomb. On est dedans ou on n’y est pas, et dès qu’on y est, on y est entièrement.

Les étals. Mon Dieu, les étals. Ils débordaient de chaque côté de la ruelle, serrés les uns contre les autres, protégés du soleil par des toiles tendues — rouges, bleues, vertes — qui transformaient la lumière en quelque chose de sous-marin, de tamisé, de presque irréel. Et sous ces toiles, un monde. Les poissons d’abord — des espadons fendus en deux, leur chair rose exposée comme un secret, des rougets alignés par taille sur des lits de glace pilée, des poulpes violets pendus à des crochets, leurs tentacules encore humides qui gouttaient dans la chaleur. Les fruits ensuite — des pyramides de pastèques, des cageots de figues de Barbarie hérissées d’épines que les vendeurs épluchaient d’un geste expert, au couteau, offrant le fruit ouvert au passant comme une bénédiction — chair rouge, graines noires, un goût de sucre et de terre. Des tomates comme Benjamin n’en avait jamais vu — pas les tomates tristes et calibrées des supermarchés anglais, mais des tomates difformes, bosselées, fendues par le soleil, d’un rouge obscène, presque animal, qui sentaient la tomate, vraiment, une odeur qu’il avait oubliée depuis l’enfance.

Et les odeurs, justement. Les odeurs de Ballarò sont un roman en soi. Elles arrivent par vagues, se superposent, se contredisent, se marient dans des combinaisons que le cerveau refuse d’abord puis accepte puis réclame. L’huile qui frit — les arancine qui doraient dans des bassines de métal, croustillantes, remplies de ragù ou de beurre et jambon, les panelle de farine de pois chiches qui crépitaient dans l’huile bouillante — se mêlait à l’odeur du poisson, qui se mêlait à celle des épices — cumin, safran, cannelle, des épices qui n’étaient pas italiennes mais arabes, vestiges d’un temps où ce marché s’appelait Suq al-Balhara et où les marchands de Tunisie et du Maghreb y vendaient ce que la mer leur apportait. Et par-dessus tout, comme un fil conducteur, comme une basse continue, l’odeur du jasmin. Ces petits bouquets de jasmin que les vieilles femmes vendaient au coin des rues, trois branches pour un euro, et dont le parfum, sucré, entêtant, presque narcotique, flottait au-dessus du marché comme l’âme au-dessus du corps.

Benjamin marchait. Il avait rangé son plan. Inutile — le marché n’avait pas de plan, ou plutôt il avait le sien, un plan vivant qui changeait chaque jour, chaque heure, au gré des arrivages et des humeurs. Il se laissait porter par le flux des corps — les ménagères qui marchandaient avec une férocité joyeuse, les enfants qui couraient entre les jambes, les vieux qui fumaient assis sur des caisses retournées, les touristes reconnaissables à leur lenteur, à leur regard trop large, à leur téléphone brandi comme un bouclier. Benjamin ne prenait pas de photos. Il avait décidé ça dès le premier jour — pas de photos, pas de souvenirs fabriqués. Ce qu’il verrait, il le verrait avec ses yeux, et si ses yeux oubliaient, eh bien, tant pis. L’oubli aussi est une forme de respect.

Il s’arrêta devant un étal de fromages. Un homme massif, les bras comme des jambons, coupait des tranches d’un fromage blanc et les tendait aux passants sur la lame de son couteau. « Assaggia, assaggia ! » — goûte, goûte. Benjamin prit la tranche du bout des doigts. C’était du caciocavallo, un fromage à pâte filée, doux et légèrement fumé, avec un arrière-goût de noisette qui restait en bouche comme une promesse. Le vendeur le regardait avec cette intensité des gens qui vendent de la nourriture — pas de la marchandise, de la nourriture, c’est-à-dire quelque chose de sacré, quelque chose qui vous lie à celui qui l’a produit par un pacte aussi ancien que la faim. Benjamin acheta un morceau. Le vendeur l’enveloppa dans du papier kraft avec un geste de prêtre emballant une relique.

Il continua. La ruelle se rétrécissait encore, et les étals se faisaient plus modestes — de la vaisselle, des vêtements, des ustensiles de cuisine, des sandales en plastique, des ceintures en cuir, tout ce bazar méditerranéen qui voisine avec la nourriture comme si manger et s’habiller étaient des actes de même nature. Puis le marché s’ouvrit sur une petite place — plutôt un élargissement de la ruelle, un souffle, une pause dans la densité — et là, au fond, sous un auvent de toile rayée, une trattoria.

Chez Carmela. Il n’y avait pas d’enseigne, ou plutôt l’enseigne était Carmela elle-même — une femme immense, plantée devant son comptoir comme un monument, les bras croisés sur une poitrine formidable, le tablier blanc noué sous les seins, le visage large et brun, les yeux petits et brillants de cette intelligence rapide qui ne s’apprend pas dans les livres mais dans la vie, devant les fourneaux, face aux clients qui ont faim et qui n’ont pas le temps de mentir. Elle devait avoir soixante ans. Elle en paraissait à la fois vingt et cent — vingt par l’énergie, cent par le savoir. Ses mains, rouges, énormes, couvertes de farine et de sauce, bougeaient avec une précision de chirurgien tandis qu’elle parlait, criait, riait, servait, encaissait, tout en même temps, dans un ballet de gestes dont chaque mouvement avait été répété dix mille fois jusqu’à devenir instinct.

Benjamin s’assit.

Il n’y avait pas de carte. Il y avait Carmela. Elle le regarda, jaugea l’homme — l’étranger, le lin froissé, la sueur au front, les yeux un peu perdus — et dit quelque chose en sicilien qu’il ne comprit pas mais dont le ton signifiait : je m’occupe de toi. Elle disparut derrière un rideau de perles et revint trois minutes plus tard avec une assiette.

Pasta con le sarde.

Des penne rigates dans une sauce qui ne ressemblait à rien de ce que Benjamin avait mangé dans les restaurants italiens de Londres — rien, absolument rien. C’était une sauce qui avait la couleur du sable et le goût de la mer, faite de sardines fraîches effilochées, de fenouil sauvage dont l’amertume verte perçait sous le poisson, de raisins secs qui éclataient dans la bouche en petites bombes de douceur, de pignons de pin grillés, de safran, et d’un filet d’huile d’olive si fruitée qu’elle sentait l’herbe coupée. C’était une cuisine de mélange, de collision — l’Italie et l’Afrique du Nord, le poisson et le fruit, le sucré et le salé, l’amer et le doux — une cuisine qui racontait la même histoire que les mosaïques de la Martorana et que les coupoles rouges de San Cataldo : l’histoire d’une île qui avait tout mélangé et qui de ce mélange avait fait un goût.

Benjamin mangea. Il mangea lentement, d’abord, parce que la première bouchée l’avait surpris et qu’il voulait comprendre ce qu’il mangeait, décomposer les saveurs, les identifier une à une. Puis il mangea vite, parce que la faim l’avait rattrapé, la vraie faim, celle que la chaleur et la marche et les odeurs du marché avaient creusée en lui sans qu’il s’en aperçoive. Carmela le regardait manger depuis son comptoir avec un sourire de triomphe silencieux.

Quand l’assiette fut vide, elle apporta une cassata. Pas la cassata de pâtisserie, ornée et sculptée comme un gâteau de mariage — une cassata simple, un gâteau rond, la génoise imbibée de liqueur de marasquin, la ricotta sucrée parsemée de fruits confits, le tout recouvert d’un glaçage de sucre vert pâle qui avait l’éclat mat d’un volet sicilien. Benjamin protesta mollement — il n’avait plus faim, il allait exploser — mais Carmela ne l’écoutait pas, ou plutôt elle écoutait autre chose, un langage plus ancien que les mots, le langage du corps qui dit faim même quand la bouche dit assez. Il mangea la cassata. Elle était parfaite.

— Come ti chiami ? demanda Carmela en débarrassant.

— Benjamin.

— Beniamino ! s’exclama-t-elle, comme si ce nom la réjouissait personnellement, comme si elle l’avait attendu. Beniamino, bello nome.

Elle lui tapota l’épaule avec une main qui pesait le poids d’un dictionnaire, et Benjamin sentit dans ce geste toute la tendresse bourrue d’une femme qui nourrit les gens comme d’autres prient — par vocation, par foi, par incapacité de faire autrement.

Il paya. C’était presque rien. Moins qu’un café chez Fortnum & Mason.

* * *

Le chemin du retour fut long. Il se perdit — vraiment, cette fois, pas métaphoriquement. Les ruelles du quartier de l’Albergheria se referment sur vous comme un labyrinthe de pierre et de linge, et Benjamin tourna en rond pendant une demi-heure, passant trois fois devant la même fontaine asséchée, la même Madone dans sa niche de faïence, le même chat roux endormi sur le même rebord de fenêtre. La chaleur, à trois heures de l’après-midi, était une punition. L’air ne bougeait pas. Le soleil tombait droit, vertical, et les ombres avaient disparu — il n’y avait plus d’ombres, il n’y avait que la lumière, partout, blanche, épaisse, aveuglante. Benjamin sentait la sueur couler le long de son dos, entre ses omoplates, en un filet continu, têtu, comme un petit ruisseau qui aurait décidé de ne jamais tarir.

Il finit par trouver la via Maqueda, puis la via Roma, puis l’hôtel, et quand il poussa la porte du Grand Hotel et Des Palmes, le froid du hall l’enveloppa comme un pardon.

Il monta prendre une douche, se changea, redescendit au bar.

Il était tôt — à peine six heures — mais le bar du jardin d’hiver avait déjà cette lumière du soir qui semble naître des miroirs eux-mêmes, une lumière dorée, complice, qui adoucit les angles et embellit les visages. Benjamin commanda un Aperol spritz — assez de Negroni pour aujourd’hui, il voulait quelque chose de plus léger, quelque chose qui glisse — et s’installa dans un fauteuil face aux miroirs.

C’est là que l’homme apparut.

Il ne l’avait pas vu entrer. Il était simplement là, soudain, assis dans le fauteuil voisin, comme si le fauteuil l’avait produit de ses coussins. Un homme d’une soixantaine d’années, grand, mince, avec une élégance un peu fanée qui rappelait les photos de Capote à Venise ou de Durrell à Corfou — un costume de lin crème qui avait dû être coupé à Savile Row mais qui ne se souvenait plus de ses anciennes gloires, une chemise bleue ouverte au col, des mocassins de cuir fauve usés par le trottoir, et au poignet, une montre en or qui ne donnait peut-être plus l’heure mais qui brillait encore. Son visage était long, osseux, bruni par un soleil qui n’était pas celui des vacances mais celui de la résidence — le bronzage de quelqu’un qui vit dans le Sud depuis assez longtemps pour ne plus s’en protéger. Des yeux bleus, très clairs, presque transparents, qui regardaient le monde avec cette ironie tendre des hommes qui ont beaucoup vécu et qui ont décidé de trouver ça drôle.

— Forgive me, dit l’homme, en anglais, avec un accent qui était indéniablement britannique — mais un britannique usé, arrondi par des années d’italien, comme un galet poli par la mer. I couldn’t help noticing — you’ve been walking. Nobody walks in Palermo at three in the afternoon. Not in July. Not even the dogs.

Benjamin le regarda. L’homme souriait. Ce n’était pas un sourire d’approche — c’était un sourire de reconnaissance, d’un Anglais à un autre Anglais, dans un bar d’hôtel sicilien, à l’heure de l’apéritif. Le geste le plus naturel du monde.

— I discovered that, dit Benjamin. The hard way.

— The only way, in Palermo. Everything here is the hard way. Or the beautiful way. Often both. I’m Rupert, by the way. Rupert Glanville. I haunt this bar.

— Benjamin Ingham.

Rupert Glanville prit son verre — un Martini, très sec, avec une olive — et le porta à ses lèvres sans quitter Benjamin des yeux. Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence de pesée, de calibrage, comme quand un vieux chat juge un nouveau venu sur son territoire.

— Ingham, répéta Glanville. That’s a name.

— It’s my name, oui.

— No, I mean — it’s a name. Here. In Sicily. Ingham is a name that means something.

Benjamin fronça les sourcils. Il ne comprenait pas. Ou plutôt il commençait à comprendre qu’il ne comprenait pas, ce qui est le premier stade de la compréhension.

— Comment ça ?

— Oh, rien de dramatique. — Glanville fit un geste de la main, un geste qui englobait le bar, les miroirs, le jardin d’hiver, l’hôtel tout entier, et peut-être la ville au-delà. — C’est juste que… les Anglais ont fait fortune ici. Au XIXe siècle. Le Marsala, le vin. Comme le porto, mais en Sicile. Et le plus grand d’entre eux — le roi du Marsala, pour ainsi dire — s’appelait Ingham. Benjamin Ingham.

Le spritz de Benjamin s’arrêta à mi-chemin de ses lèvres.

— Benjamin Ingham.

— Benjamin Ingham de Leeds. Arrivé en Sicile vers 1806. Un jeune homme ambitieux. Il a construit un empire — le vin, le soufre, le commerce maritime. Quand il est mort, en 1861, il était l’homme le plus riche de Sicile. Peut-être le plus riche homme d’affaires entre Gibraltar et Suez.

Benjamin reposa son verre. Quelque chose dans sa poitrine — pas le cœur, plus bas, plus vague — se contracta légèrement. Un creux. Pas de la peur. Pas de l’excitation. Quelque chose de plus étrange — la sensation qu’une porte venait de s’ouvrir derrière lui, dans une pièce qu’il croyait n’avoir qu’un mur.

— Et il a vécu ici ? Dans cet hôtel ?

Glanville sourit. Ce sourire plus large que les précédents, un sourire qui savait.

— Mieux que ça. Il a construit cet hôtel. Enfin, pas l’hôtel — la maison. Ce bâtiment était sa résidence privée. Le Palazzo Ingham. Il l’a fait construire vers 1856. Avec un jardin exotique qui descendait jusqu’à la mer — la mer était là, autrefois, juste derrière, avant que la ville ne dévore tout. Et un passage secret — un tunnel qui reliait la maison à l’église anglicane, de l’autre côté de la rue. L’église est toujours là, d’ailleurs. Vous pouvez la voir en sortant.

Benjamin ne dit rien.

— Après sa mort, reprit Glanville en tournant son olive dans son verre, la maison a été vendue. Un certain Ragusa l’a transformée en hôtel. Et voilà. Le Palazzo Ingham est devenu le Grand Hotel et Des Palmes. Les palmiers de l’entrée — les deux grands, les impériaux — ce sont les descendants de ceux qu’Ingham avait plantés. D’où le nom.

Benjamin regarda les palmiers par la fenêtre du bar. Ils étaient immobiles dans l’air du soir, leurs palmes noires contre le ciel bleu sombre.

— Funny coincidence, dit Glanville. Your name.

— Yes, dit Benjamin. Funny.

Mais il ne riait pas. Et il ne rit pas non plus quand Glanville, avec la désinvolture de l’homme qui sait beaucoup et qui distribue son savoir comme des bonbons — un ici, un là, jamais trop, jamais assez — enchaîna sur l’histoire de Palerme, les Normands, les Arabes, les Bourbons, les Anglais, Garibaldi et ses Mille qui avaient débarqué à Marsala en 1860, justement à Marsala, la ville du vin d’Ingham, comme si l’histoire avait un sens de l’humour.

Ils burent. Glanville commanda un deuxième Martini, puis un troisième, sans que l’alcool ne parût l’affecter autrement que par un léger rosissement des pommettes et un élargissement progressif de ses digressions. Il racontait bien. Il avait cet art anglais du récit qui consiste à paraître indifférent à ce qu’on dit tout en le disant avec une précision redoutable — l’art du understatement, de la litote, de la bombe déguisée en pétard mouillé.

Il vivait à Palerme depuis vingt ans. Il avait été quelque chose dans la finance, autrefois, à Londres, quelque chose de suffisamment lucratif pour lui permettre de ne plus rien être du tout, et il avait choisi Palerme parce que — parce que quoi ? Il ne le dit pas exactement. Il parla de la lumière, de l’opéra, du Teatro Massimo, des palais en ruine qu’on pouvait encore acheter pour le prix d’un studio à Kensington, des femmes siciliennes qui étaient les plus belles du monde mais qu’il ne fallait surtout pas le dire devant elles, de la cuisine qui était meilleure que tout ce que Paris et Lyon réunies pouvaient offrir, du vin qui était meilleur que le bordeaux — « ne le répétez à personne » — et de cette qualité particulière de l’air, le soir, quand le vent du large apportait un souffle de sel et de jasmin qui sentait — il chercha le mot, et cette fois Benjamin eut l’impression qu’il le cherchait vraiment — qui sentait le commencement.

— Le commencement de quoi ? demanda Benjamin.

— Ah, dit Glanville. Ça, c’est la question. Quand vous aurez la réponse, vous n’aurez plus besoin de moi.

Il leva son verre. Benjamin leva le sien. Ils trinquèrent sans dire à quoi.

* * *

Ce soir-là, Benjamin ne dîna pas. Le souvenir de la pasta con le sarde et de la cassata de Carmela occupait encore son estomac comme un locataire satisfait qui n’a pas l’intention de partir. Il monta dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, et s’accouda au balcon.

Palerme, en bas, respirait. C’est le mot qui lui vint — la ville respirait. La chaleur du jour refluait lentement, comme une fièvre qui tombe, et les rues recommençaient à vivre, à se remplir de voix, de pas, de musique qui sortait des fenêtres ouvertes. Quelque part, un ténor de radio chantait quelque chose de napolitain, et la mélodie montait dans l’air tiède, se mêlait au bruit des scooters et au cliquetis lointain des couverts dans les trattorias.

Benjamin Ingham de Leeds. Arrivé en Sicile vers 1806.

Il pensa à ça. Le nom. Son nom. Porté par un autre homme, deux siècles plus tôt, dans cette même ville, sous ce même ciel. Un homme qui avait construit cette maison — cette maison où Benjamin dormait, mangeait, prenait sa douche, lisait ses emails, buvait ses Negroni. Un homme de Leeds, comme ses propres grands-parents. Un homme qui faisait le commerce du vin. Du Marsala.

Benjamin essaya de se souvenir de ce qu’il savait de sa propre famille. Pas grand-chose. Les Ingham de sa branche — les Ingham du Surrey, ceux qu’il connaissait — étaient des gens discrets, des professions libérales, des comptables et des solicitors, le genre de famille anglaise qui traverse les siècles sans faire de bruit, comme l’eau qui coule sous la glace. Son père ne parlait jamais de généalogie. Sa mère, morte quand il avait vingt ans, encore moins. Y avait-il un lien ? Y avait-il un fil, aussi mince soit-il, qui reliait Benjamin Ingham du Grand Hotel et Des Palmes, en ce soir de juillet, à Benjamin Ingham du Palazzo Ingham, en ce jour de 1856 où il avait posé la première pierre ?

Ridicule, pensa-t-il. Le monde est plein d’Ingham. C’est un nom du Yorkshire. Commun comme la pluie. Il n’y avait aucune raison de chercher un lien. Aucune raison de frissonner — parce qu’il avait frissonné, imperceptiblement, là, sur le balcon, malgré la chaleur — quand Glanville avait dit le nom.

Benjamin Ingham de Leeds.

Il rentra. Ferma la fenêtre. Se coucha.

Mais cette nuit-là, il dormit mal. Pas l’insomnie franche, cassante, qui vous laisse les yeux ouverts devant le plafond — quelque chose de plus sournois, un sommeil poreux, troué de réveils brefs, de bribes de rêves qu’il oubliait en y entrant, comme des pièces dont on pousse la porte pour les trouver vides. À un moment, dans un de ces interstices entre le sommeil et la veille, il crut entendre de la musique — un piano, très loin, très bas, comme filtré par des épaisseurs de murs et d’années. Quelques notes. Une phrase. Puis le silence.

Il se rendormit. Et le lendemain matin, quand il se réveilla, la première chose qu’il pensa, avant même d’ouvrir les yeux, avant même de sentir la chaleur et la lumière et l’odeur du parquet tiède, fut le nom. Pas le sien. L’autre. Celui d’avant.

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