Les palmiers d’Ingham — Chapitres 4 à 7

Les palmiers
d’Ingham

Les palmiers d’Ingham

Chapitres 4 à 7

CHAPITRE IV

LA CHAPELLE PALATINE

Rupert Glanville l’attendait dans le hall à huit heures du matin. Benjamin ne se souvenait pas d’avoir pris rendez-vous. Pourtant Glanville était là, assis dans un fauteuil, les jambes croisées, un panama posé sur le genou, feuilletant un journal italien avec l’air de quelqu’un qui ne lit pas mais qui attend, et qui fait semblant de lire en attendant.

— Ah, vous voilà. J’espère que vous n’avez rien prévu. Ce matin, c’est la Palatine. On ne peut pas être à Palerme et ne pas avoir vu la Palatine. C’est comme être à Rome et ne pas avoir vu la chapelle Sixtine, sauf que la Palatine est mille fois mieux — ne le dites pas aux Romains, ils ne s’en remettraient pas.

Benjamin n’avait rien prévu. Il n’avait jamais rien de prévu. C’était, si l’on y pensait, la définition même de sa vie depuis quelques années — une absence de prévisions, un vide organisé, un emploi du temps blanc comme une page que personne ne s’avisait de remplir. Glanville, avec son enthousiasme de vieux montreur d’ours, remplissait la page. Benjamin le laissa faire.

Ils marchèrent. Glanville marchait vite pour un homme de soixante ans — une foulée longue, un peu chaloupée, le panama incliné sur l’œil gauche, la main droite ponctuant ses phrases de gestes qui semblaient hériter d’une tradition italienne acquise par osmose, par contagion, par vingt ans de vie palermitaine. Il parlait sans arrêt. De la ville, de la lumière, de l’architecture, des gens — il connaissait tout le monde, ou prétendait tout connaître, ce qui dans la vie sociale revient exactement au même. Il saluait les commerçants par leurs prénoms, lançait des buongiorno aux vieilles dames sur leurs chaises de plastique, caressait les chats errants d’un geste expert. Palerme était son jardin, et il s’y promenait en propriétaire.

— La Palatine, disait-il en tournant dans une ruelle que Benjamin n’aurait pas trouvée seul, la Palatine n’est pas une chapelle. Enfin, techniquement, si — c’est la chapelle privée des rois normands, construite par Roger II au XIIe siècle, dans le Palais des Normands. Mais dire que c’est une chapelle, c’est comme dire que l’Himalaya est une colline. C’est le lieu le plus beau du monde. Je le dis sans exagérer. Maupassant l’a dit avant moi, d’ailleurs, et Maupassant était un homme de goût avant de devenir fou.

Ils arrivèrent au Palais des Normands. Une forteresse massive, les murs épais comme des siècles, un mélange de pierres arabes, normandes, espagnoles, chaque époque ayant ajouté sa couche, son style, sa prétention, comme les strates d’un gâteau géologique. Glanville acheta les billets — « Non, non, c’est pour moi, vous êtes mon invité, Palerme est ma maison et vous êtes chez moi » — et ils montèrent un escalier de marbre usé par des siècles de pas.

Puis Glanville poussa une porte.

Et Benjamin comprit ce que les mots ne peuvent pas dire.

La Martorana l’avait ému. La Martorana lui avait fait lâcher les rênes de sa pensée, l’avait baigné d’or et de silence. Mais la Martorana était un lac. La Chapelle Palatine était un océan.

Ce n’était pas la taille — la chapelle était petite, étonnamment petite, un rectangle de pierre qui tenait dans un salon. C’était la densité. Chaque surface — chaque centimètre carré de mur, de voûte, de pilier, d’abside — était couverte. Couvert de mosaïques d’or, de marbre polychrome, de porphyre, de serpentine, d’inscriptions en grec, en latin, en arabe, comme si trois civilisations avaient décidé, en ce point précis du monde, de parler en même temps et que le résultat avait été non pas le chaos mais la beauté — une beauté si dense, si saturée, si violemment belle qu’elle en devenait presque insoutenable.

Benjamin leva les yeux.

Le plafond. Le plafond de bois peint — le plafond arabe, celui que les artistes fatimides avaient sculpté et décoré pour un roi chrétien, dans un élan de générosité esthétique qui défie la logique des siècles. Des alvéoles de bois — des muqarnas — creusées comme des nids d’abeilles, peintes de figures minuscules : des joueurs de luth, des danseurs, des buveurs, des animaux fantastiques, des scènes de chasse, des femmes voilées, tout un peuple en miniature qui vivait au-dessus des têtes des fidèles depuis neuf cents ans, caché dans les alvéoles du ciel de bois, comme des étoiles dans les cellules d’un rayon de miel. Et les couleurs — le rouge, le bleu, l’or, le vert, une palette qui n’avait rien perdu, rien cédé au temps, comme si la peinture avait été posée la veille et que le pinceau était encore tiède.

Benjamin ne bougeait pas. Il se tenait au centre de la nef, le visage levé, la bouche légèrement ouverte — il s’en rendit compte et la referma —, et il regardait, et pour la deuxième fois en trois jours, la machine s’éteignit. Pas la pensée. Plus profond. La distance. Cette distance qu’il maintenait toujours entre lui et le monde, cet espace de sécurité, ce mètre de vide poli qu’il interposait entre ses yeux et les choses — la distance s’éteignit. Il était dans la chapelle comme on est dans l’eau — immergé, enveloppé, pénétré. Il n’y avait pas de recul possible. La beauté ne le laissait pas reculer.

Glanville, à côté de lui, se taisait. C’était peut-être la plus grande preuve d’amitié que cet homme bavard pouvait offrir — le silence, ici, dans ce lieu qui l’exigeait. Il se tenait en retrait, les mains dans les poches, le panama sous le bras, et il regardait Benjamin regarder, avec un sourire discret qui disait : je sais. Je sais ce que tu vois. Je l’ai vu mille fois et je le revois encore.

Au bout de dix minutes — ou de trente, ou d’une heure, le temps n’avait plus cours ici —, Benjamin se tourna vers lui.

— Comment est-ce possible, dit-il, et sa voix lui parut étrangère, rauque, comme si elle revenait de loin. Comment est-ce possible qu’un roi normand — un Viking, au fond, un descendant de pillards — ait fait construire ça ? Avec des artistes arabes et des mosaïstes grecs ? Comment est-ce qu’on fait parler trois langues sur un même mur ?

— C’est la question, dit Glanville. C’est la question de la Sicile. Personne n’a la réponse. Ou plutôt, tout le monde a la même : on ne choisit pas. On prend tout. On mélange. Et si le mélange est génial — ici, il est génial — on ne cherche pas à comprendre pourquoi. On s’incline.

Ils sortirent dans la cour du palais. La lumière les gifla. Après la pénombre dorée de la chapelle, le soleil de Palerme était brutal, presque indécent — trop blanc, trop réel, trop plat. Benjamin cligna des yeux. Il avait mal aux yeux, mais c’était une bonne douleur, la douleur de celui qui a trop regardé quelque chose de beau, comme un plongeur qui remonte trop vite à la surface.

Glanville remit son panama.

— Café ? proposa-t-il.

Ils trouvèrent un café. Pas un bar à touristes — un vrai café, un de ces cafés palermitains coincés entre un rez-de-chaussée et un entresol, avec un comptoir de marbre, une machine à espresso chromée comme un moteur de Fiat, et un patron moustachu qui servait les cafés comme on sert la messe — avec gravité, avec précision, avec l’intime conviction que ce qu’il faisait importait. Benjamin but debout, cette fois, comme un Sicilien, en deux gorgées, le coude sur le comptoir. Le café était noir, dense, amer, avec un fond de noisette grillée qui restait dans la gorge comme un souvenir de feu.

Glanville raconta. L’histoire des Normands en Sicile — les fils de Tancrède de Hauteville, ces petits barons de Normandie qui étaient descendus vers le sud au XIe siècle et qui avaient conquis, en une génération, la moitié de l’Italie méridionale et toute la Sicile, arrachant l’île aux émirs arabes qui la gouvernaient depuis deux siècles. Mais au lieu de détruire ce qu’ils avaient conquis — au lieu de raser les mosquées et de brûler les livres, comme d’autres l’auraient fait —, ils avaient gardé. Gardé les artisans arabes, les savants grecs, les poètes, les jardiniers, les ingénieurs hydrauliques. Ils avaient fait de Palerme la capitale d’un royaume trilingue — latin, grec, arabe — où les chrétiens priaient sous des plafonds musulmans et où les musulmans se promenaient dans des jardins dessinés par des moines.

— C’est la seule civilisation de l’histoire, dit Glanville en reposant sa tasse, où tout le monde s’est emprunté tout, sans complexe, sans culpabilité, et sans en souffrir. Ça n’a duré qu’un siècle. Ensuite, les Bourbons sont arrivés, puis les Espagnols, puis les autres, et le mélange est devenu un conflit. Mais ce siècle-là — le siècle normand — c’est le seul moment de l’histoire de l’Europe où on a réussi le truc. Le mélange. La cohabitation. Appelez ça comme vous voulez. Roger II l’a fait. Et la preuve, c’est dans la chapelle que vous venez de voir.

Benjamin écoutait. Il avait l’habitude de ne pas écouter — c’est une compétence anglaise, l’art du demi-écoute, de l’attention polie qui n’engage rien — mais ici, dans ce café, avec le goût de l’espresso dans la bouche et l’or de la Palatine encore dans les yeux, il écoutait pour de vrai. Et ce qu’il écoutait n’était pas seulement l’histoire des Normands et des Arabes — c’était l’histoire de la maison où il dormait. Parce que tout se tenait. Ingham, l’Anglais de Leeds, avait fait la même chose que Roger II — il était arrivé dans une île étrangère, il avait tout pris, tout mélangé, le commerce anglais et le vin sicilien, les manières du Yorkshire et l’accent palermitain, et il avait bâti un empire. Un empire dont la résidence — le Palazzo Ingham — était devenue le Grand Hotel et Des Palmes. Comme si l’histoire bégayait. Comme si les mêmes gestes se répétaient, siècle après siècle, dans les mêmes murs.

Ils se séparèrent vers midi. Glanville avait des choses à faire — il parla vaguement d’un antiquaire, d’un tableau, d’une affaire qu’il suivait depuis des mois avec la patience d’un chat devant un trou de souris — et Benjamin se retrouva seul dans la chaleur de midi, au cœur de Palerme, avec la Palatine dans la tête et l’autre Ingham dans les veines.

Il marcha sans direction. Les rues le portèrent — comme toujours, à Palerme, les rues vous portent, elles décident pour vous, elles sont plus vieilles que vos intentions et plus fortes que vos projets. Il se retrouva devant un café, une petite terrasse ombragée par un figuier, sur une place dont il ne connaissait pas le nom, et il s’assit, et commanda une granita au citron, et c’est là qu’il la vit.

Zaira.

Elle était assise deux tables plus loin, seule, un livre ouvert devant elle, un verre d’eau gazeuse à la main. Elle ne travaillait pas — pas de tablier, pas de poussière d’or. Elle portait une robe blanche, légère, qui laissait ses épaules nues, et ses cheveux étaient détachés, noirs sur le blanc du tissu, et elle lisait avec cette concentration qui l’isolait du monde, la même qu’à la Martorana, comme si entre elle et les choses il y avait toujours cette membrane de silence, cette bulle de présence concentrée.

Benjamin hésita. L’Anglais en lui — le réflexe, la réserve, le quand-dira-t-on — lui soufflait de ne rien faire, de boire sa granita, de laisser cette femme à sa lecture, à sa paix. Mais quelque chose d’autre — quelque chose de plus neuf, de plus chaud, quelque chose que Palerme avait semé en lui sans qu’il s’en aperçoive — le poussa à se lever.

— Hello.

Elle leva les yeux. Le reconnut. Un battement de cils. Pas de surprise — plutôt une confirmation, comme si elle s’attendait à le revoir, comme si Palerme, qui n’est pas une grande ville, rendait les retrouvailles inévitables et que le hasard, ici, n’était qu’un autre nom de la géographie.

— The man from the Martorana.

— That’s me. Sans la corde de velours, cette fois.

Elle sourit. Le même demi-sourire que la première fois, mais un peu plus large, un peu plus offert. Elle ferma son livre — Benjamin eut le temps de lire le titre, quelque chose en italien sur l’art normand — et d’un geste de la main, l’invita à s’asseoir.

Ils parlèrent. D’abord en anglais, puis dans un mélange d’anglais et d’italien qui glissait de l’un à l’autre sans prévenir, comme une rivière qui change de lit. Elle s’appelait Zaira Ferrante. Elle avait trente-quatre ans. Elle était restauratrice d’art — spécialisée dans les mosaïques byzantines, ce qui, à Palerme, était un métier aussi naturel qu’être boulanger ou pêcheur. Elle avait grandi ici, dans le quartier de la Kalsa, entre la mer et les ruines, dans une famille dont elle ne parla pas beaucoup — un père médecin, une mère d’origine tunisienne, une grand-mère qui cuisinait comme Carmela et qui priait comme une sainte, disait-elle, avec ironie et tendresse mêlées.

— Et vous ? dit-elle.

— Moi ?

— Qu’est-ce que vous faites ? À Palerme. Dans la vie.

Benjamin chercha une réponse. C’est une question qui devrait être simple — qu’est-ce que vous faites ? — mais qui, pour un homme qui ne fait rien, est la question la plus difficile du monde.

— Je… suis en vacances.

— Ça, c’est ce que vous faites cette semaine. Je vous demande ce que vous faites dans la vie.

— Ah. — Il marqua une pause. — Rien, je crois. Rien de précis. J’ai travaillé dans l’immobilier, il y a longtemps. Gestion de patrimoine. J’ai arrêté. Maintenant je… gère mon propre patrimoine, je suppose. Ce qui n’est pas vraiment un métier.

Il dit cela avec cette ironie qu’il portait comme un gilet pare-balles — l’autodérision de l’homme riche qui sait que sa richesse ne le rend pas intéressant et qui essaie, par l’humour, de la rendre au moins supportable. Mais Zaira ne rit pas. Elle le regarda avec ses yeux noirs, profonds, et dans ce regard il n’y avait ni jugement ni indulgence — il y avait de la curiosité. De la curiosité pure, comme celle d’un enfant qui regarde un insecte.

— C’est triste, dit-elle.

— C’est triste ?

— De ne rien faire. Quand on a des mains.

Elle regarda ses mains. Il regarda ses mains. Des mains longues, fines, les mains d’un homme qui n’a jamais travaillé de ses mains. Et il pensa — il pensa aux mains de Zaira, à la Martorana, couvertes de poussière d’or, tenant une tesselle entre le pouce et l’index, et il comprit ce qu’elle voulait dire. Pas un reproche. Un constat. Les mains servent. Les mains existent pour toucher, pour poser, pour construire, pour réparer. Des mains qui ne servent à rien sont des mains qui attendent.

— Vous avez raison, dit-il. C’est triste.

— Mais Palerme guérit la tristesse, dit Zaira, et il ne sut pas si elle plaisantait ou non, parce que son visage, à ce moment, avait la gravité tranquille des mosaïques qu’elle restaurait — une gravité d’or et de silence.

Ils parlèrent encore. De la Palatine — il lui raconta sa visite du matin, et elle s’anima, soudain passionnée, les mains dessinant dans l’air les formes des muqarnas du plafond, les alvéoles de bois, les figures peintes. Elle lui parla du Palais de la Zisa — « Vous n’y êtes pas encore allé ? Il faut y aller. C’est l’eau. Toute l’architecture arabe de Palerme est une architecture de l’eau. Les Normands construisaient pour la guerre, les Arabes construisaient pour l’eau. La Zisa était un palais d’été, avec un système de ventilation naturelle et une salle de la fontaine où l’eau coulait sur un sol de marbre incliné et refroidissait l’air. Ils avaient inventé la climatisation au XIIe siècle. » Elle rit — un rire bref, sonore, qui surprit Benjamin comme un oiseau qui s’envole d’une branche.

— Je vous y emmènerai, dit-elle. Si vous voulez.

— Je veux, dit Benjamin.

Et il ne sut pas, en le disant, ce qu’il voulait exactement — le palais, ou la femme qui le lui montrerait, ou les deux, ou autre chose encore, quelque chose qui n’avait pas de nom, qui tenait de la curiosité et de la reconnaissance et du vertige, et qui grandissait en lui, jour après jour, comme ces plantes qui poussent dans les fissures des palais palermitains — sans terre, sans raison, par la seule force de la lumière.

* * *

Il rentra à l’hôtel en fin d’après-midi, porté par une énergie qu’il ne se connaissait pas. La ville, la chaleur, la granita au citron, la conversation avec Zaira — tout cela avait déposé en lui un sédiment de légèreté, de curiosité, quelque chose qui ressemblait — il hésitait à utiliser le mot — à de la joie. Pas la joie fracassante des grandes occasions. Une joie tranquille, de basse continue, comme le ronronnement d’un moteur qui se remet en marche après une longue immobilité.

Don Salvatore était à sa place.

Benjamin s’assit près de lui, sans demander la permission, comme on s’assoit près d’un arbre qu’on commence à connaître. Le vieil homme ne parut pas surpris. Il ne paraissait jamais surpris. Il avait cette qualité des très vieux — ou des très sages, ce qui n’est pas la même chose mais se ressemble — de recevoir ce qui vient comme ce qui vient, sans enthousiasme excessif, sans résistance non plus, avec la patience minérale de celui qui sait que tout arrive, et que tout passe, et que l’important est entre les deux.

— J’ai vu la chapelle Palatine, dit Benjamin.

— Je sais, dit Don Salvatore.

— Comment le savez-vous ?

— Vos yeux. Les gens qui ont vu la Palatine ont les yeux différents quand ils reviennent. Plus ouverts. Plus lents. Comme s’ils avaient appris à regarder autrement.

Benjamin ne sut pas s’il disait vrai ou s’il disait des phrases — les vieux concierges des vieux hôtels ont cet art de dire des phrases qui ressemblent à de la sagesse et qui ne sont peut-être que de l’habitude. Mais les yeux de Don Salvatore, en disant cela, avaient la même profondeur que les mosaïques de la Martorana, et Benjamin décida de le croire.

— Racontez-moi Wagner, dit Benjamin. Racontez-moi comment il vivait ici.

Et Don Salvatore raconta.

Il raconta lentement, avec des pauses, comme un homme qui tire un fil très ancien et qui ne veut pas le casser. Il raconta Wagner arrivant à Palerme en novembre 1881, avec sa femme Cosima — la fille de Liszt —, leurs enfants, une gouvernante, deux domestiques. Il raconta le compositeur malade, les poumons fragiles, le médecin qui avait prescrit le Sud. Il raconta les promenades dans les jardins de la Villa Giulia, les visites au théâtre Politeama, les soirées où Wagner jouait du piano dans le salon — pas le Steinway du bar, un autre, plus ancien, que Franz Liszt lui avait envoyé de Rome. Il raconta les dernières pages de Parsifal — la musique du Graal, la rédemption par la pitié, l’ultime opéra — composées dans cette maison, dans ces murs, sous ces mêmes plafonds, pendant que dehors Palerme vivait sa vie et que les orangers du jardin exotique — le jardin qui n’existait plus — embaumaient la nuit.

— Huit mois, dit Don Salvatore. Il est resté huit mois. De novembre à juillet. Et quand il est parti, il a emporté Parsifal avec lui. L’opéra a été créé à Bayreuth l’année suivante. Et l’année d’après, Wagner était mort.

— Mort ?

— Mort. À Venise. En février 1883. Six mois après avoir quitté Palerme.

Un silence. Benjamin regarda le jardin d’hiver — les palmiers en pot, les miroirs, le bar de bois sombre — et essaya d’imaginer ce même espace en 1881, avec un jardin exotique qui descendait jusqu’à la mer, et un homme barbu et malade assis devant un piano, en train d’écrire la musique la plus haute de son siècle. La musique du Graal. Dans la maison de Benjamin Ingham.

— C’était encore la maison d’Ingham, à l’époque ? demanda Benjamin.

Don Salvatore le regarda. Ce même regard qu’au premier soir — perçant, attentif, comme s’il cherchait quelque chose sur le visage de Benjamin, une ressemblance, un signe, une marque.

— Non, dit-il. Ingham était mort depuis vingt ans. Mais la maison se souvenait de lui. Les murs se souviennent toujours.

Il dit cela d’une voix si basse que Benjamin dut se pencher pour l’entendre. Puis le vieil homme se leva — pour la première fois, Benjamin le vit se lever de son fauteuil, et il fut surpris de sa taille : grand, droit, le dos plat malgré l’âge, avec cette dignité des hommes qui ont porté un uniforme toute leur vie et qui ne se courbent pas — et il s’éloigna dans le hall, lentement, sans se retourner, comme un gardien qui fait sa ronde.

Benjamin resta seul. Le bar se remplissait autour de lui — les bruits du soir, les verres, les voix — mais il n’entendait pas. Il entendait le piano. Le piano fantôme, celui de Wagner, celui d’une nuit de 1881, et les notes de Parsifal qui montaient dans le jardin exotique, entre les palmiers et la mer, dans une maison construite par un homme qui portait son nom.

Les murs se souviennent toujours.

Il commanda un Negroni. Puis un autre. Puis il monta se coucher, et cette nuit-là, il dormit bien, d’un sommeil profond et sans rêves, comme si la chapelle Palatine avait fait ce que les mosaïques font depuis neuf cents ans — éteindre le bruit, éteindre les questions, et ne laisser que l’or.

CHAPITRE V

LES MORTS

Le cinquième jour, Benjamin alla voir les morts.

Il y alla seul. C’était un choix — pas un choix raisonné, plutôt un instinct, le sentiment obscur que ce qu’il allait voir ne supporterait pas la compagnie. Ni la désinvolture cultivée de Glanville, ni la grâce précise de Zaira — personne. Les catacombes des Capucins, il le savait sans l’avoir lu, sans qu’on le lui eût dit, étaient un lieu qu’on devait affronter seul, comme on affronte certaines vérités, debout, sans appui, avec seulement ses yeux et sa peur.

Le taxi le déposa devant un couvent. Un bâtiment sans éclat, discret, presque modeste — des murs de crépi beige, une porte de bois, un panneau indiquant les horaires de visite. Rien, dans cette façade, ne préparait à ce qui se trouvait en dessous. Benjamin paya le chauffeur, hésita un instant devant la porte — une hésitation brève, presque imperceptible, comme le recul du corps avant un plongeon — puis entra.

L’escalier descendait. Des marches de pierre, usées, étroites, qui tournaient vers la gauche dans une pénombre de plus en plus froide. Après la fournaise de la rue — quarante degrés, peut-être plus, un soleil de plomb blanc qui écrasait les toits — le souterrain était d’un froid presque offensant, un froid humide, minéral, qui sentait la pierre et le temps. Benjamin sentit la sueur sécher sur sa peau, se transformer en une pellicule froide, désagréable, comme si la chaleur l’avait suivi jusqu’ici et que la terre la lui reprenait.

Puis il vit.

Ils étaient là. Le long des murs. Des deux côtés du corridor, sur des étagères de pierre, dans des niches, accrochés à des crochets, debout, couchés, assis — les morts. Huit mille morts. Huit mille cadavres conservés, séchés, momifiés, habillés de leurs plus beaux vêtements du dimanche — les costumes, les robes, les cravates, les chapeaux, les souliers — comme s’ils attendaient une visite, un bal, un événement mondain qui ne viendrait plus.

Benjamin s’arrêta. Son cœur battait vite — pas de peur, pas exactement, mais quelque chose de plus profond que la peur, quelque chose qui tenait de la stupéfaction métaphysique. Ces gens étaient morts. Certains depuis des siècles — les plus anciens dataient du XVIIe siècle. Mais ils étaient là. Présents. Avec leurs visages. Leurs mains. Leurs dents. Certains avaient encore des cheveux. Certains avaient encore des ongles. Certains souriaient — un sourire sec, étiré, qui n’était pas un sourire mais la contraction des muscles autour d’un crâne qui avait perdu sa chair et qui essayait, dans son éternité de cuir, de ressembler encore à ce qu’il avait été.

Les corridors se succédaient — le corridor des prêtres, le corridor des professionnels, le corridor des femmes, le corridor des enfants. Car il y avait un ordre, une hiérarchie, une organisation sociale de la mort qui reproduisait exactement celle de la vie : les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes. La mort, à Palerme, n’était pas un grand niveleur — elle était un archiviste, un notaire, un classificateur patient qui rangeait chacun à sa place et n’en bougeait plus.

Benjamin marchait lentement. Le silence était total — pas même le bruit de ses pas, qui étaient absorbés par la pierre comme par une éponge. L’air avait un goût — pas une odeur, un goût, quelque chose de sec et de poudreux qui se posait sur la langue et qui n’était pas déplaisant mais qui n’était pas agréable non plus, quelque chose de neutre, d’antérieur au dégoût et à la fascination, quelque chose qui était simplement le goût du temps passé.

Il s’arrêta devant un homme. Un gentilhomme, visiblement — le costume était encore reconnaissable, un habit noir à revers, une chemise blanche, des gants. Le visage avait la couleur du parchemin et la texture du bois flotté. Les yeux étaient fermés — des paupières de cuir, scellées par les siècles. La bouche était ouverte, un peu, comme si l’homme avait voulu dire quelque chose et que le mot était resté coincé entre ses lèvres, entre la vie et la mort, depuis trois cents ans.

Benjamin le regarda longtemps.

Il ne ressentait pas de l’horreur. Ni du dégoût, ni de la pitié, ni cette curiosité morbide qu’on prête aux touristes des catacombes. Il ressentait — c’est le mot le plus juste — du respect. Le même respect qu’il avait ressenti devant les mosaïques de la Palatine, mais inversé, retourné, comme l’envers d’une médaille. Si la Palatine était la beauté de ce qui dure — l’or, le verre, la pierre — les catacombes étaient la beauté de ce qui ne dure pas — la chair, le tissu, la peau, le souffle. Les deux existaient ensemble. Les deux étaient Palerme.

Il continua. Le corridor des enfants. C’était le plus difficile — les petits corps rangés sur des étagères, les visages minuscules, les robes baptismales devenues grises, les souliers d’enfants qui n’avaient pas eu le temps de s’user. Et au fond, dans une chapelle vitrée, une petite fille. Rosalia Lombardo. Morte en 1920, à l’âge de deux ans. Embaumée par un médecin dont la formule est restée un mystère. Et intacte. Parfaitement intacte. Le visage plein, les yeux fermés, les cils intacts, les cheveux noués d’un ruban jaune, comme si elle dormait, comme si elle venait de s’endormir il y a un instant, et qu’on n’osait pas la réveiller.

Benjamin resta devant la vitrine. Il ne sut pas combien de temps. Le silence était si profond qu’il entendait son propre sang dans ses oreilles, un bourdonnement sourd, régulier, le bruit de la vie dans un souterrain de morts.

Il remonta.

La lumière l’éblouit. Il était resté si longtemps dans l’obscurité que le soleil lui parut obscène — trop fort, trop joyeux, trop indifférent. Palerme continuait de vivre, là-haut. Les voitures, les scooters, les gens, les cris. Le monde poursuivait son affaire au-dessus des morts comme si les morts n’existaient pas. Et peut-être qu’ils n’existaient pas. Peut-être que c’était ça, la leçon des catacombes — non pas que la mort est horrible, mais qu’elle est indifférente, et que la vie, au-dessus, l’est aussi, et que les deux coexistent sans se gêner, comme des locataires d’un même immeuble qui ne se croisent jamais dans l’escalier.

Il prit un taxi pour rentrer. Il ne voulait pas marcher. Pas maintenant. La chaleur était revenue, mais elle n’avait plus le même poids — après le froid des catacombes, elle était presque bienvenue, presque tendre, comme la main d’un vivant après avoir serré celle d’un mort. Benjamin regarda Palerme défiler par la vitre du taxi — les balcons de fer forgé, les palmiers, les dômes d’église, les enfants qui jouaient dans une fontaine, les vieilles femmes en noir qui marchaient à l’ombre — et il vit la ville autrement. Il la vit avec ses morts dessous. Avec ses huit mille momies en costume du dimanche rangées dans les corridors de pierre, pendant que là-haut, les vivants mangeaient des arancine et buvaient du Negroni et se criaient des abbanniate dans les marchés.

Palerme n’était pas seulement belle. Elle était vaste. Elle contenait tout — l’or et l’os, le jasmin et la poussière, le sacré et le charnel, la joie et ce silence terrible qu’il avait entendu là-bas, dans le corridor des enfants.

Il rentra à l’hôtel. Il était deux heures de l’après-midi. La torpeur régnait. Le hall était presque désert — un couple de Japonais, une femme de chambre qui traversait avec un chariot. Benjamin monta dans sa chambre, se déshabilla, prit une douche brûlante — brûlante, parce qu’il avait froid, un froid intérieur qui n’avait rien à voir avec la température — et resta longtemps sous l’eau, les mains à plat sur le mur de marbre, le front baissé, l’eau coulant sur sa nuque.

Il redescendit vers six heures.

Don Salvatore était là.

Il était toujours là — c’était la permanence même, le seul point fixe dans l’hôtel en mouvement, le clou auquel tout le reste était accroché. Benjamin s’assit près de lui sans un mot. Le vieil homme ne parla pas non plus. Ils restèrent ainsi un moment, dans un silence qui n’avait rien de gêné — un silence de reconnaissance, de partage, comme si Don Salvatore savait où Benjamin était allé et ce qu’il y avait vu, et qu’il n’avait pas besoin de le lui demander.

Ce fut Benjamin qui rompit le silence.

— Il y a autre chose, n’est-ce pas ? dit-il. Quelque chose que vous ne m’avez pas dit. Sur l’hôtel.

Don Salvatore tourna lentement la tête vers lui. Ses yeux noirs, dans la lumière déclinante du hall, avaient la profondeur d’un puits.

— Il y a toujours autre chose, dit-il.

— Dites-moi.

Le vieil homme se redressa dans son fauteuil. Joignit les mains sur ses genoux — des mains de travailleur, larges, épaisses, avec des ongles carrés et des articulations usées.

— Vous connaissez Raymond Roussel ?

— Non.

— Un Français. Un écrivain. Très étrange. Il a vécu à Paris, puis il a voyagé — en Inde, en Australie, aux Pôles, je ne sais plus. Il avait beaucoup d’argent — une fortune héritée — et il a tout dépensé en publiant ses livres, que personne ne lisait, et en montant ses pièces de théâtre, que personne n’allait voir. Il était… — Don Salvatore chercha le mot — en avance. Trop en avance. Le monde n’était pas prêt pour lui.

— Et il est venu ici ?

— Il est venu ici. En 1933. En juillet. L’été, comme vous. Il a pris une chambre. La 224. Au bout du couloir du deuxième étage.

Benjamin sentit quelque chose frémir dans sa poitrine. Le deuxième étage. Son étage.

— Et ?

— Et le 14 juillet — le jour de la fête nationale française, quelle ironie — on l’a retrouvé mort. Dans sa chambre. Sur un matelas posé à même le sol. La porte était fermée de l’intérieur. Il y avait un matelas poussé contre la porte communicante avec la chambre voisine — celle de sa compagne, Charlotte Dufrène. Des tubes de somnifère vides sur la table de nuit. Des médicaments partout. Et lui, sur le matelas, mort.

— Suicide ?

— Personne ne sait. Le médecin a parlé de surdose médicamenteuse. La police a conclu à un accident. Leonardo Sciascia — le plus grand écrivain sicilien du XXe siècle — a écrit un petit livre sur cette mort, des années plus tard. Il ne conclut rien. Il dit simplement qu’il y a des zones d’ombre. Beaucoup de zones d’ombre.

Don Salvatore se tut. Benjamin se tut aussi. Le hall était plongé dans la lumière dorée du soir, les lustres venaient de s’allumer, et les vitraux Liberty diffusaient leurs dernières couleurs — du vert, du bleu, de l’ambre — sur le sol de marbre.

— Quelle chambre, demanda Benjamin d’une voix qu’il aurait voulue plus ferme, quelle chambre est-ce que j’occupe ?

— La 218, dit Don Salvatore, et une ombre de sourire passa sur son visage creusé, un sourire si bref qu’il aurait pu être un frémissement. Pas la 224.

— Pas la 224.

— Non. Pas la 224. Mais le même couloir.

Benjamin se leva. Remercia Don Salvatore d’un signe de tête. Et remonta au deuxième étage.

Le couloir.

Il le parcourut lentement, pour la première fois, d’un bout à l’autre. Des portes. Des numéros. 214, 216, 218 — la sienne —, 220, 222, et au bout, la dernière porte, 224. Fermée. Comme toutes les autres. Rien de spécial. Rien de différent. Juste une porte d’hôtel, avec sa serrure magnétique et son numéro en chiffres dorés. Mais Benjamin la regarda comme on regarde une tombe — non pas avec effroi, mais avec cette attention grave qu’on donne à ce qui s’est passé et qui ne peut plus être défait.

Un homme était mort là. Un écrivain. Un homme qui avait créé des mondes que personne ne comprenait, qui avait dépensé sa fortune pour donner forme à des visions que personne ne voyait, et qui avait fini sur un matelas, dans une chambre d’hôtel, un soir de juillet, à Palerme.

Benjamin retourna dans sa chambre. La 218. Il s’assit sur le bord du lit. Regarda le mur. De l’autre côté de ce mur — non, de l’autre côté de deux chambres — il y avait eu un mort. Il y avait eu un homme vivant, puis un homme mort, et entre les deux, quelques heures, quelques tubes de barbituriques, et ce matelas traîné contre la porte communicante comme une barricade — contre quoi ? contre qui ? contre la vie qui entrait par toutes les fissures ?

La beauté de Palerme avait un envers.

Benjamin l’avait vu dans les catacombes, l’après-midi même — les morts en dessous, les vivants au-dessus. Et maintenant il le voyait dans l’hôtel — Wagner et le Graal d’un côté, Roussel et ses barbituriques de l’autre. La musique la plus haute et la mort la plus solitaire, dans les mêmes murs, dans les mêmes couloirs, à cinquante ans de distance.

Il se coucha tôt ce soir-là. Ne dîna pas. N’eut pas faim. La journée avait été trop pleine — de froid, de silence, de morts, de récits. Il ferma les yeux. Dehors, Palerme bruissait de sa vie ordinaire — scooters, voix, musique — et Benjamin écouta ce bruit comme on écoute un cœur qui bat, le cœur d’une ville qui vit sur ses morts, avec ses morts, parmi ses morts, et qui n’en est pas triste pour autant, parce que la tristesse, à Palerme, est une luxure que les vivants ne peuvent pas se permettre.

La nuit passa. Longue et lente. Pleine de portes fermées et de couloirs silencieux.

CHAPITRE VI

LA MER

Il avait besoin de la mer. Pas envie — besoin. Un besoin physique, presque animal, comme une soif qui ne se calme pas avec de l’eau mais avec de l’espace. Après les catacombes, après le corridor des morts, après la chambre 224 et le fantôme de Roussel sur son matelas de barbituriques, Benjamin avait besoin d’horizon. De bleu. De sel. De vent. De cette chose simple et irréductible qu’est une étendue d’eau sous un ciel ouvert, et qui ne signifie rien, et qui pour cette raison exacte signifie tout.

Mondello.

La réceptionniste lui avait dit : une demi-heure en taxi. En bus, plus long, mais plus beau — la route longe le Monte Pellegrino, le massif qui ferme la baie de Palerme au nord, et à un tournant, la mer apparaît d’un coup, turquoise, impensable, comme un mensonge que la nature aurait décidé de rendre vrai. Benjamin prit le taxi. Il n’avait pas la patience du bus. Pas ce matin.

Le taxi quitta le centre de Palerme par le nord, longea des immeubles lépreux, des chantiers abandonnés, des parkings sauvages, puis la route monta, le paysage changea — des pins parasols, des rochers blancs, une odeur de résine et de maquis qui entrait par la fenêtre ouverte — et soudain, après un dernier virage, Mondello.

Benjamin descendit de la voiture et resta immobile.

La plage était un croissant de sable pâle, presque blanc, qui s’incurvait entre deux falaises de calcaire couvertes de végétation. L’eau était d’une couleur qui n’existait pas dans le vocabulaire chromatique de l’Angleterre — pas bleue, pas verte, quelque chose entre les deux, un turquoise laiteux, translucide, qui laissait voir le fond de sable à travers un mètre d’eau, puis deux mètres, puis trois, avant de s’assombrir lentement vers le large. Au bout de la plage, un bâtiment Art Nouveau — l’ancien établissement balnéaire de Charleston, une folie Liberty posée sur pilotis au-dessus de l’eau, avec des balustrades de fer forgé et des coupoles de céramique peinte qui avaient l’air d’un gâteau de mariage oublié au bord de la mer.

Il faisait déjà chaud. Dix heures du matin et le soleil avait cette intensité verticale qui abolit les ombres et rend chaque objet impitoyablement réel — le sable, l’eau, les parasols, les corps. Les corps. Ils étaient partout. Allongés sur des serviettes, assis sur des chaises pliantes, debout dans l’eau jusqu’aux cuisses, marchant le long du rivage avec cette lenteur de vacanciers qui est peut-être la seule forme de résistance légitime au capitalisme. Des enfants couraient, criaient, se jetaient dans l’eau avec des hurlements de joie qui perçaient la chaleur comme des flèches. Des hommes à la peau brune, luisants d’huile solaire, dormaient sur le ventre. Des femmes — Benjamin s’arrêta de décrire les femmes dans sa tête et se contenta de les regarder, parce que les femmes de Mondello en juillet ne se décrivent pas, elles se voient, elles s’absorbent par les yeux comme le soleil s’absorbe par la peau — des femmes qui avaient cette beauté sicilienne sans effort, cette grâce de gestes lents, de peaux cuivrées, de cheveux noirs mouillés sur des épaules nues, et cette façon de se tenir sur la plage comme si la plage leur appartenait, comme si elles étaient là depuis toujours, comme si la mer était un prolongement de leur corps.

Benjamin ôta ses chaussures. Puis sa chemise. Il portait un maillot de bain sous son pantalon — il avait prévu, pour une fois, il avait prévu quelque chose — et il marcha vers l’eau.

Le sable était brûlant. Brûlant au point de le faire courir — un petit trot gauche, les pieds levés haut comme un échassier, qui le fit rire de lui-même, un rire bref, inattendu, le premier vrai rire depuis des jours. L’eau l’accueillit. D’abord les chevilles — fraîche, pas froide, une fraîcheur parfaite, exactement calibrée entre le soulagement et le plaisir. Puis les genoux. Puis les cuisses. Puis le ventre — ce moment où l’eau atteint le plexus et où le corps hésite entre l’avancée et le recul, entre le connu et l’inconnu, entre la terre et la mer. Benjamin plongea.

Le silence.

C’est ce qui le frappa d’abord — le silence de l’eau. Après le bruit de Palerme — les marchés, les scooters, les voix, les abbanniate —, le silence de la mer était une gifle de douceur. Il nagea. Des brasses longues, paresseuses, sans destination, le visage alternant entre l’air et l’eau, les yeux ouverts dans le turquoise laiteux où le sable du fond dessinait des motifs ondulants, comme une mosaïque de lumière. Il nagea longtemps. Il nagea jusqu’à ce que ses bras lui fassent mal et que ses poumons brûlent et que la plage, derrière lui, devienne une ligne beige avec des points colorés. Puis il se retourna et fit la planche.

Le ciel. Bleu. Rien que le bleu. Pas un nuage. Pas un avion. Pas une trace. Un bleu si profond, si total, qu’il semblait solide — un dôme de lapis posé sur la mer, une coupole sans mosaïques, une Palatine inverse où Dieu n’était pas un Christ d’or mais une absence de Christ, un vide bleu, parfait, sans jugement et sans pitié.

Benjamin flotta. Le sel le portait. Le soleil lui chauffait le visage. L’eau lui refroidissait le dos. Et entre les deux — entre le chaud et le froid, entre le ciel et la mer, entre la surface et la profondeur — il n’y avait que lui. Son corps. Sa peau. Ses poumons qui respiraient. Son cœur qui battait. Rien d’autre. Pas de nom. Pas d’histoire. Pas de Benjamin Ingham de Leeds, pas de Palazzo Ingham, pas de chambre 224, pas de morts dans les catacombes, pas de mosaïques d’or, pas de piano fantôme. Juste un homme dans la mer, un matin de juillet, qui ne pensait à rien.

C’est peut-être le moment le plus heureux de ce livre. Un homme qui ne pense à rien. Pendant combien de temps ? Cinq minutes. Dix. Le temps que le corps reprenne ses droits sur l’esprit, que la chair dise à la pensée : tais-toi, laisse-moi sentir. Dix minutes d’absence à soi-même. Dix minutes de pur présent. C’est beaucoup.

Il revint vers la plage. S’allongea sur sa serviette. Ferma les yeux. Le soleil faisait danser des taches rouges sous ses paupières. Il s’endormit. Un sommeil de plage, léger, poreux, traversé de bruits d’enfants et de vagues, un sommeil qui n’est pas vraiment du sommeil mais qui en a la douceur.

Il se réveilla une heure plus tard, la peau rougie, le dos en feu. Il avait oublié la crème solaire. L’Anglais en lui, ce spécimen pâle et mal adapté au soleil méditerranéen, avait subi l’assaut prévisible. Il se rhabilla, chercha de l’ombre, acheta une granita au citron à un marchand ambulant qui poussait un chariot de bois peint — un de ces chariots siciliens décorés de scènes chevaleresques, les mêmes paladins que dans l’opéra dei Pupi, Roland et Renaud en armure de fer-blanc combattant les Sarrasins sur les flancs d’un chariot de glaces. La granita était parfaite — le citron frais, le sucre juste, les cristaux de glace qui fondaient sur la langue comme des flocons de soleil.

Il rentra à Palerme en début d’après-midi. La ville l’accueillit avec sa chaleur de forge, mais cette fois la chaleur ne l’écrasait pas — elle l’enveloppait. La mer avait fait son œuvre. Le sel séchait sur sa peau, tirait un peu, donnait au toucher une rugosité agréable, comme si l’eau avait déposé sur lui une mince pellicule de Méditerranée, une armure invisible.

* * *

Il ne s’attendait pas à la voir.

Il était dans le hall de l’hôtel, bronzé, un peu rouge, les cheveux encore humides de sa dernière douche, et il traversait le jardin d’hiver pour aller au bar quand il entendit une voix.

— Vous avez pris des couleurs.

Zaira.

Elle était assise dans un des fauteuils de velours vert, le même fauteuil où il avait vu Don Salvatore, mais Don Salvatore n’était pas là — c’était elle, les jambes croisées, un sac de toile à ses pieds, les cheveux noués haut comme la première fois, et elle le regardait avec cet air — pas un sourire, pas tout à fait, plutôt une attention amusée, un intérêt qui ne se cache pas et qui n’insiste pas non plus.

— Mondello, dit Benjamin.

— Vous êtes allé à Mondello. Bien. C’est nécessaire.

— Nécessaire ?

— Après les catacombes, c’est nécessaire. La mer efface.

Il la regarda. Comment savait-elle pour les catacombes ? Il ne le lui avait pas dit. Il ne l’avait pas vue depuis deux jours. Mais Palerme — il commençait à le comprendre — était une ville où tout se savait, où les murs parlaient, où les concierges racontaient aux restauratrices d’art ce que les touristes anglais faisaient de leurs journées, ou peut-être où les gens se croisaient et se racontaient des choses sans que cela constitue une indiscrétion, parce que ici, contrairement à Londres, la vie des autres n’était pas un secret mais un spectacle, un feuilleton collectif auquel tout le monde participait.

— Vous faites quoi ici ? demanda Benjamin. Dans l’hôtel ?

— Je venais voir quelqu’un. Une amie qui travaille ici. Mais elle n’est pas là. Alors je vous attends.

Elle dit cela avec une simplicité qui coupa le souffle de Benjamin. Pas de coquetterie. Pas de jeu. Pas de détour. Je vous attends. Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Comme si l’attente, à Palerme, était un art, et qu’elle le pratiquait avec la même patience qu’elle mettait à replacer les tesselles dans leur mortier.

— Dînons ensemble, dit Benjamin. Ce soir. Ici. Sur la terrasse de l’hôtel.

Zaira le regarda. Cinq secondes. Ses yeux noirs, liquides, ne cillèrent pas.

— D’accord, dit-elle.

* * *

La terrasse du cinquième étage. L’Ouverture Terrace. Le soir.

Palerme, vue d’en haut, était une autre ville. Les toits de tuile, les coupoles des églises, les antennes de télévision, les terrasses couvertes de plantes grimpantes, le linge qui séchait entre les balcons comme des drapeaux de reddition joyeuse — tout cela formait un paysage intime, presque domestique, une ville vue par le dessus, comme un couvercle soulevé qui révèle ce qui mijote en dessous. Au loin, le Monte Pellegrino se découpait contre le ciel du couchant — mauve, puis rose, puis rouge sombre — et la mer, derrière les toits, était une ligne d’encre pâle.

Benjamin avait réservé une table. Il portait une chemise blanche, un pantalon sombre, des chaussures de cuir — il s’était habillé, pour la première fois du voyage, avec une attention qui n’était pas de la coquetterie mais du respect. Zaira arriva avec dix minutes de retard — les dix minutes siciliennes, qui ne sont pas du retard mais un rythme différent, un temps qui ne court pas mais qui marche. Elle portait une robe noire, simple, qui laissait ses épaules nues, et des boucles d’oreilles de corail rouge — le corail de Trapani, ce rouge profond qui a la couleur du sang et l’éclat de la pierre.

Ils s’assirent. Commandèrent du vin. Un Grillo, blanc, sec, minéral — un vin de la province de Trapani, de Marsala même, et Benjamin pensa, en portant le verre à ses lèvres, qu’il buvait peut-être un vin issu des vignes que l’autre Ingham avait plantées. La pensée était absurde — les vignes de 1806 n’existaient plus — mais elle avait un goût plaisant, un goût de continuité, de fil tendu entre les siècles.

— Parlez-moi de la Zisa, dit Benjamin.

Et Zaira parla.

Elle parla avec ses mains, d’abord — ces mains qu’il avait vues à la Martorana, couvertes de poussière d’or, et qui maintenant dessinaient dans l’air du soir les arcs et les muqarnas du Palais de la Zisa, ce palais d’été arabe que les Normands avaient construit au XIIe siècle pour y trouver la fraîcheur au cœur de l’été palermitain. Elle parla de l’eau — l’eau qui était le principe de toute l’architecture arabe de Palerme. L’eau qui coulait dans les canaux, qui alimentait les fontaines, qui circulait sous les sols de marbre, qui refroidissait l’air par évaporation, transformant les palais de pierre en oasis. La salle de la fontaine de la Zisa — un sol de marbre incliné sur lequel l’eau glissait en un film transparent, comme un miroir liquide, et le vent qui passait par des ouvertures savamment disposées créait un courant d’air frais qui traversait le palais de part en part. La climatisation. Au XIIe siècle.

— C’est ça, la Sicile arabe, dit Zaira. Pas la guerre, pas la conquête. L’eau. Ils ont apporté l’eau. Ils ont apporté les agrumes, les pistaches, la canne à sucre, les techniques d’irrigation. Avant eux, la Sicile était sèche. Après eux, elle était un jardin.

— Et les Normands ont gardé tout ça.

— Les Normands étaient intelligents. Ils comprenaient que détruire est facile et que construire est long. Alors ils n’ont pas détruit. Ils ont ajouté. Leur chapelle, leurs mosaïques, leurs cathédrales — ils les ont posées par-dessus l’architecture arabe, comme une couche de plus. Et le résultat… — elle fit un geste qui englobait la ville en contrebas — le résultat, c’est ça. Palerme. Un millefeuille. Chaque couche est encore vivante sous la suivante.

Benjamin l’écoutait. Le vin aidait — le Grillo sec, le soir tiède, les lumières de la ville. Mais ce n’était pas seulement le vin. C’était elle. La manière dont elle parlait — pas comme un guide, pas comme une experte, mais comme quelqu’un qui aimait, et dont l’amour se transmettait par les mots, par les mains, par cette vibration de la voix qui monte d’un ton quand on touche à ce qui compte.

— Et vous ? dit-il. Votre famille. Vous avez dit que votre mère était d’origine tunisienne.

— Ma grand-mère maternelle. Elle est arrivée à Palerme dans les années cinquante. Elle a épousé un Sicilien, un pêcheur de Mondello. Et sa mère à elle, ma arrière-grand-mère, venait de Djerba, en Tunisie. Avant ça, je ne sais pas. La trace se perd. C’est toujours comme ça, avec les familles méditerranéennes. Les racines sont tellement emmêlées qu’on ne peut plus les démêler. Arabe, normande, espagnole, italienne — tout est dans tout, et le résultat, c’est moi.

Elle dit « c’est moi » avec un sourire, et dans ce sourire il y avait tout ce que Benjamin avait vu à Palerme en cinq jours — le mélange, la superposition, la beauté qui naît de ce que l’on n’a pas choisi. Elle était la Chapelle Palatine en personne — un plafond arabe sous une coupole normande, des tesselles grecques dans du mortier latin, quelque chose qui n’aurait pas dû exister et qui existait, et qui était beau.

On leur servit du poisson. Un pesce spada alla griglia — de l’espadon grillé, la chair blanche et ferme, arrosé de saumure au citron, accompagné de câpres de Pantelleria et d’un filet d’huile d’olive qui avait le goût de la pierre chaude et du thym. Et une caponata — aubergines, tomates, olives, céleri, le tout aigre-doux, servi tiède, une explosion de saveurs qui racontait la Sicile en une bouchée, l’été dans une cuillère.

Ils mangèrent. Ils burent. Ils parlèrent — de tout, de rien, de la restauration des mosaïques, du prix des appartements à Palerme (ridiculement bas comparé à Londres, mais Zaira lui fit remarquer que « ridiculement bas » dépend de qui le dit), des films qu’ils aimaient, des livres qu’ils avaient lus, et Benjamin découvrit avec une surprise qu’il ne chercha pas à masquer qu’il n’avait pas parlé aussi longtemps, aussi librement, aussi inutilement avec quelqu’un depuis des années. Pas depuis le divorce. Peut-être pas avant.

La nuit était tombée. Les lumières de Palerme brillaient en contrebas comme un tapis de braises, piquées çà et là du vert des palmiers éclairés et du blanc des coupoles illuminées. Le Monte Pellegrino n’était plus qu’une masse noire contre un ciel d’encre où les premières étoiles apparaissaient.

— Vous partez quand ? demanda Zaira.

— Dans quatre jours.

— C’est court.

— Oui.

Un silence. Pas un silence gêné. Un silence plein. Un silence qui contenait quelque chose — pas une promesse, pas un aveu, quelque chose de plus léger et de plus grave à la fois, comme une note qu’on tient sans la résoudre, un accord suspendu qui attend sa résolution.

— Demain, dit Zaira, je vous emmène à la Zisa. Et après, je vous montre quelque chose. Un endroit que les touristes ne connaissent pas. Un jardin.

— Un jardin.

— Un jardin arabe. Caché derrière un mur. Vous verrez.

Elle se leva. Benjamin se leva. Ils se regardèrent. L’air de la nuit était tiède, chargé de jasmin et de sel, et les bruits de Palerme montaient vers eux comme une respiration.

— Bonne nuit, Benjamin Ingham, dit Zaira.

Elle dit son nom entier — les deux mots, le prénom et le nom — et dans sa bouche, avec l’accent sicilien qui allongeait les voyelles et adoucissait les consonnes, le nom sonna comme quelque chose de neuf, quelque chose qui n’avait jamais été prononcé exactement de cette façon, et Benjamin pensa — il pensa que si un nom peut être dit de mille manières, la manière dont Zaira disait le sien était la seule qui comptait.

— Bonne nuit, dit-il.

Il la regarda partir. Elle traversa la terrasse, descendit l’escalier, et disparut dans l’hôtel. Benjamin resta seul, debout, face à la ville. Il finit son verre de Grillo. L’espadon et la caponata et le vin et la conversation tournaient en lui comme un lent tourbillon tiède, et il se sentait — pour la première fois depuis longtemps, peut-être pour la première fois depuis toujours — exactement là où il devait être.

Il redescendit par l’escalier intérieur. Traversa le hall. Le jardin d’hiver était presque vide — les derniers clients, un couple qui murmurait dans un coin, un homme seul qui lisait le journal. Et Don Salvatore, dans son fauteuil, comme toujours. Mais cette fois, le vieil homme avait les yeux fermés. Il dormait — ou faisait semblant de dormir, ce qui, chez un concierge de nuit d’un grand hôtel, revient au même. Son visage, dans le sommeil, avait perdu sa vigilance et gagné une douceur que Benjamin ne lui avait pas vue — une douceur de très vieil homme, de sentinelle fatiguée, de gardien qui s’autorise, quelques minutes, à poser son arme.

Benjamin passa devant lui sans bruit. Monta dans sa chambre. Se coucha.

Et cette nuit-là, il ne pensa pas aux morts, ni au piano de Wagner, ni à la chambre 224. Il pensa à la mer. Au turquoise de Mondello. Au goût du sel sur sa peau. À la voix de Zaira disant son nom dans la nuit. Et il s’endormit avec le sentiment — fragile, neuf, à peine formé, comme une tesselle qu’on vient de poser dans le mortier frais — que quelque chose avait commencé.

CHAPITRE VII

LES PALADINS

Le septième jour, Palerme lui offrit la nuit.

Jusqu’ici, Benjamin avait connu la ville de jour — la lumière blanche, les rues écrasées, la chaleur comme un tyran bienveillant qui plie tout sous sa loi. Mais Palerme la nuit, il allait le découvrir, était un autre animal. Un animal plus souple, plus dangereux, plus beau. Un animal qui chasse dans l’ombre et qui sent le jasmin.

Glanville était venu le chercher à huit heures du soir, dans le hall, avec son panama et son sourire d’initiateur.

— Ce soir, on sort, avait-il dit. Et quand je dis on sort, je veux dire : on entre. Dans le ventre de la bête.

Benjamin avait appris à ne pas poser de questions. Avec Glanville, les questions étaient inutiles — l’homme répondait avant qu’on les formule, ou bien il n’y répondait jamais, et dans les deux cas le résultat était le même : on se laissait porter. Glanville était un courant. On nageait avec ou on se noyait.

Ils marchèrent. Le soir était tombé mais la chaleur persistait — pas la même chaleur qu’en plein jour, une chaleur résiduelle, plus douce, comme le souvenir d’un feu qui vient de s’éteindre. Les murs des immeubles, chauffés pendant douze heures, restituaient leur surplus de soleil dans l’air du soir, et les rues avaient cette tiédeur de four qui refroidit, une tiédeur de pain. Les gens étaient dehors. Tout le monde était dehors. Les balcons ouverts, les voix qui tombaient des fenêtres, les enfants qui jouaient dans les ruelles, les vieux assis sur le pas de leurs portes avec cette immobilité contemplative qui est peut-être la plus haute forme de sagesse — ne rien faire, et regarder les autres ne rien faire non plus.

Glanville entraîna Benjamin dans des rues qu’il ne connaissait pas — plus étroites, plus sombres, des rues où les lampadaires ne fonctionnaient pas, ou mal, et où la lumière venait des fenêtres, des néons des épiceries, des ampoules nues pendues au-dessus des portes. Le quartier de la Kalsa, peut-être, ou celui du Capo — Benjamin ne savait plus. Les rues de Palerme, la nuit, perdent leurs noms. Elles deviennent des directions, des pentes, des courbes, des odeurs.

Puis Glanville s’arrêta devant une porte.

Une porte de bois, basse, sans enseigne, sans indication, sans rien — juste une porte dans un mur, et derrière la porte, un escalier qui descendait. Benjamin pensa aux catacombes. Mais ce n’était pas les catacombes. C’était un théâtre.

Une salle minuscule — vingt chaises, peut-être trente, disposées en demi-cercle devant un castelet de bois peint. Des rideaux de velours rouge, fanés, troués par endroits, qui pendaient comme des paupières lourdes. Une odeur de bois vieux, de poussière, de cire fondue. Et sur les murs, accrochés à des clous, comme des trophées de chasse, les pupi — les marionnettes. Des dizaines de marionnettes en armure de fer-blanc, hautes comme des enfants, avec leurs casques à plumes, leurs épées minuscules, leurs boucliers ronds peints de blasons héraldiques, et leurs visages de bois — moustaches noires, yeux fixes, mâchoires carrées — qui regardaient la salle vide avec l’assurance de guerriers qui ont livré dix mille batailles et qui n’ont jamais perdu.

— L’opéra dei Pupi, dit Glanville en s’asseyant au premier rang avec la familiarité d’un habitué. L’art le plus ancien de Palerme. Plus ancien que la mafia, plus ancien que la cassata, peut-être plus ancien que les Normands. Les enfants venaient ici comme les enfants vont au cinéma — tous les soirs, pendant des heures, pour voir Roland combattre les Sarrasins. Les mêmes histoires, soir après soir, depuis des siècles. Et le public connaissait chaque réplique, chaque coup d’épée, chaque mort, et il y revenait quand même, parce que ce qui compte, dans le pupi, ce n’est pas l’histoire — c’est la manière dont on la raconte.

Le puparo apparut. Un homme d’une cinquantaine d’années, petit, trapu, avec des bras qui semblaient trop longs pour son corps et des mains — des mains immenses, noueuses, calleuses, des mains qui avaient la même épaisseur que celles de Carmela mais une tout autre précision. Il salua la salle — une douzaine de spectateurs, des locaux pour la plupart, deux touristes japonais au fond — d’un signe de tête bref, puis disparut derrière le castelet.

Et le spectacle commença.

Le cliquetis. C’est ça, le bruit du pupi — un cliquetis métallique, nerveux, joyeux, le bruit des armures de fer-blanc qui s’entrechoquent quand les marionnettes bougent, courent, combattent, tombent, se relèvent. Les tiges de métal qui relient les pupi aux mains du puparo vibraient, et les marionnettes prenaient vie — pas la vie douce et fluide des marionnettes à fils, non, une vie saccadée, violente, comique, une vie de personnages de bande dessinée avant la bande dessinée, des mouvements brusques, des pirouettes, des chutes spectaculaires, des morts théâtrales où le héros s’effondre dans un fracas de ferraille qui fait rire les enfants et frémir les adultes.

L’histoire était celle de Roland — Orlando, en italien — et de sa bataille contre les Sarrasins. Benjamin ne comprenait pas tout — le dialecte du puparo était épais, guttural, plein de mots que même les Palermitains semblaient deviner plus que comprendre — mais il n’avait pas besoin de comprendre. L’histoire se lisait dans les gestes : le bien contre le mal, le chevalier contre l’infidèle, l’épée contre le cimeterre. Et la violence — une violence joyeuse, sans conséquence, une violence de jeu, de rituel, où les coups résonnent sur le fer-blanc et où le sang, quand il coule, est un ruban rouge que le puparo fait jaillir d’une fente dans l’armure, comme un tour de magie.

Benjamin regardait, fasciné. Pas par l’histoire — l’histoire était simple, binaire, prévisible. Par autre chose. Par la beauté du geste. Par la précision du puparo, dont il voyait les mains au-dessus du castelet, deux mains qui contrôlaient simultanément deux marionnettes, leur donnant à chacune sa personnalité, son rythme, sa violence propre. Par le public, aussi — ces hommes et ces femmes qui connaissaient chaque péripétie et qui réagissaient quand même, qui criaient quand Roland frappait, qui huaient quand le Sarrasin trichait, qui applaudissaient quand le bien triomphait, comme des enfants, comme si l’issue n’était pas écrite, comme si chaque soir la bataille pouvait tourner autrement.

C’était une forme de foi. La même foi que les mosaïques de la Palatine — la foi dans la répétition, dans le geste refait, dans l’histoire racontée encore et encore, non pas parce qu’on ne la connaît pas mais parce qu’on la connaît, et que la connaître ne suffit pas, et qu’il faut la revivre, encore, encore, pour que quelque chose qui a été vrai une fois reste vrai pour toujours.

Le spectacle dura une heure. Quand les rideaux se fermèrent — dans un dernier fracas de fer-blanc et un applaudissement de la salle qui était plus un cri de joie qu’un hommage —, Benjamin se leva avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose d’ancien, de fragile, de presque disparu, et que cette fragilité était sa beauté même. Comme un dialecte qu’on ne parle plus que dans une seule maison. Comme un arbre qu’on ne trouve plus que dans un seul jardin.

Glanville l’entraîna dehors. La nuit était tombée pour de bon — une nuit sans étoiles, épaisse, chaude, bruissante. Les rues sentaient le jasmin et la friture et cette odeur de pierre chaude qui est l’odeur de Palerme, son odeur fondamentale, celle qui reste quand on enlève tout le reste.

— Maintenant, dit Glanville, la Vucciria.

La Vucciria de nuit était un autre monde. Le marché du matin — les étals de poisson, les pastèques, les cris des vendeurs — avait disparu. À sa place, des tables, des chaises, des bougies, des lampes de fortune, et partout, partout, des gens. Des Palermitains — jeunes, surtout, mais pas seulement — qui buvaient du vin dans des verres de plastique, qui mangeaient des stigghiola grillées — les intestins d’agneau enroulés sur des brochettes, croustillants, fumants, avec un goût de feu et de sel qui était le goût même de la rue — et qui parlaient, riaient, criaient, s’embrassaient, se disputaient, avec cette intensité des nuits méridionales où chaque émotion est vécue en temps réel, sans filtre, sans délai, sans ce tampon de politesse qui, à Londres, transforme chaque sentiment en un understatement.

Glanville connaissait un bar — la Taverna Azzurra, une institution, disait-il, le genre d’endroit qui existait avant la gentrification et qui existerait après, parce que certains lieux sont plus forts que les époques. Un comptoir de bois, des bouteilles alignées sans étiquette, un patron qui servait du vin rouge dans des verres épais comme des fonds de bouteille, et une ambiance de bruit et de chaleur humaine qui enveloppait Benjamin comme un bain.

Ils burent. Du vin rouge, local, sans nom, qui avait le goût de la terre et du soleil et d’un tannin un peu rêche qui râpait la langue agréablement. Glanville buvait comme il parlait — avec abondance, avec élégance, avec cette capacité des vieux buveurs anglais de rester lucide bien au-delà du point où les autres commencent à tituber.

Ce soir-là, il parla des Ingham.

Pas de Benjamin Ingham directement — il y vint par détour, par digression, comme un fleuve qui fait des méandres avant de trouver la mer. Il parla d’abord des Anglais de Sicile, de cette colonie improbable de marchands et d’aventuriers du Yorkshire et du Lancashire qui s’étaient installés dans l’île au début du XIXe siècle et qui avaient fait fortune dans le Marsala, le soufre, le commerce maritime. Des hommes qui avaient quitté la pluie pour le soleil, le thé pour le vin, les moors du Yorkshire pour les vignobles de Trapani, et qui avaient créé, en une génération, un empire commercial qui rivalisait avec les plus grandes maisons de négoce d’Europe.

— Et le plus grand de tous, dit Glanville en remplissant son verre, le plus audacieux, le plus impitoyable, le plus génial — c’était votre homonyme. Benjamin Ingham. Un gamin de Leeds qui est arrivé ici à vingt-deux ans, sans rien, avec une valise et l’accent du Yorkshire, et qui est mort soixante ans plus tard en étant le maître de la Sicile. Pas le maître politique — le maître économique. Le vin, le soufre, les banques, le commerce — tout passait par lui. Il parlait italien avec un accent sicilien. Il avait épousé une duchesse. Il prêtait de l’argent à la noblesse. Il avait même — Glanville baissa la voix, non par conspiration mais par gourmandise narrative — réussi à domestiquer la mafia. La vieille mafia, celle d’avant, les gabellotti, les gardiens des domaines. Il les avait mis dans sa poche. Par l’argent, par l’intelligence, par cette capacité anglaise de comprendre les systèmes de pouvoir et de s’y glisser comme l’eau dans les fissures.

— Et il n’a pas eu d’enfants, dit Benjamin.

Glanville le regarda par-dessus son verre.

— Non. Pas d’enfants. Sa fortune est passée à ses neveux. Les Whitaker. Qui ont continué l’empire. Et puis tout s’est délité, au XXe siècle. Mussolini, la guerre, la nationalisation. L’empire Ingham a disparu. Mais la maison est restée. L’hôtel.

— L’hôtel.

— L’hôtel. Votre hôtel. Le sien.

Ils se turent. Autour d’eux, la Vucciria bruissait de sa vie nocturne — les verres, les voix, une guitare quelque part, un rire de femme qui perçait la nuit comme un éclat de verre. Benjamin but son vin. Il avait le goût de la terre. De cette terre. De cette île où un homme de Leeds avait planté des vignes et construit une maison et épousé une duchesse et domestiqué la mafia et tout perdu et tout laissé, et où un autre homme de Leeds — non, du Surrey, mais est-ce que ça changeait quelque chose ? — dormait dans la même maison, cent soixante ans plus tard, sans savoir pourquoi ce nom, ce nom qui était le sien, résonnait dans les murs comme un écho qu’on ne peut pas éteindre.

— Rupert, dit Benjamin.

— Oui ?

— Vous pensez qu’il y a un lien ? Entre lui et moi ?

Glanville fit tourner son vin dans son verre. La lumière de la bougie passait au travers et le vin brillait comme du rubis.

— Mon cher, dit-il. C’est à vous de le découvrir. Moi, je ne suis qu’un vieux bavard qui boit trop de vin. Mais si j’étais vous — et Dieu sait que j’aurais aimé être vous, ne serait-ce que pour avoir quarante-trois ans et des cheveux — si j’étais vous, j’irais chercher. Il y a des archives. Il y a des gens qui savent. Palerme est une ville qui garde tout. Les murs se souviennent, comme dit votre ami Salvatore. Allez voir ce que les murs ont retenu.

Ils rentrèrent tard. La Vucciria se vidait, les derniers buveurs titubaient dans les rues, et l’odeur de graillon et de vin renversé se mêlait au jasmin de nuit. Glanville marchait droit, miraculeusement droit, son panama un peu de travers, sifflotant un air d’opéra — du Bellini, peut-être, ou du Verdi, Benjamin ne savait pas distinguer. Ils se séparèrent devant l’hôtel. Une poignée de main.

— Demain, dit Glanville, faites ce que je vous ai dit. Allez chercher.

Benjamin monta dans sa chambre. Il était tard — minuit passé. Le couloir du deuxième étage était silencieux. Il passa devant la 220, la 222, et là, devant la 224, il s’arrêta. Pas longtemps. Trois secondes. Le temps de regarder la porte, de penser à Roussel, à son matelas tiré au sol, à ses tubes de Sonneril, à cette dernière nuit de juillet 1933. Puis il continua. Ouvrit la 218. Se coucha.

Cette nuit-là, il ne dormit pas. Il resta allongé dans le noir, les yeux ouverts, et il écouta. Il écouta l’hôtel. Les bruits infimes — le grincement d’une tuyauterie, le ronronnement de la climatisation, le craquement d’un parquet quelque part, au-dessus ou en dessous, ce langage secret des vieilles maisons qui parlent quand les gens se taisent. Et il pensa que cette maison avait entendu le piano de Wagner, et les barbituriques de Roussel, et les conciliabules de Lucky Luciano, et les pas de Benjamin Ingham — l’autre — sur ce même parquet, dans ce même silence, cent soixante ans plus tôt. Et que maintenant elle l’entendait, lui. Benjamin Ingham. Le dernier peut-être. Ou le premier d’une nouvelle histoire.

Il s’endormit vers trois heures du matin, avec le goût du vin rouge dans la bouche et le bruit du fer-blanc des paladins dans les oreilles. 

Lire la suite…


wallpaper-1019588
Comment bien préparer un premier voyage en Albanie ?
wallpaper-1019588
Comment préparer un voyage en all inclusive ?
wallpaper-1019588
Visiter la Loire en 7 jours : les meilleurs circuits en croisière fluviale !