Matalon — Chapitres 1 à 4

Matalon

Matalon

Chapitres 1 à 4

Chapitre 1 — L’arrivée

L’avion s’inclina sur l’aile gauche et Noor vit la mer.

Elle était là, d’un coup, à travers le hublot rayé — une immensité plate, métallique, sans une ride, comme si quelqu’un avait étalé du plomb fondu entre les côtes et qu’il avait oublié de le reprendre. Le golfe Thermaïque. Elle ne savait pas encore qu’il s’appelait ainsi. Elle savait seulement que cette mer ne ressemblait pas à la sienne, celle de La Goulette ou de Sidi Bou, toujours un peu agitée, un peu sale, un peu vivante. Celle-ci était immobile avec une espèce de majesté épuisée, comme un animal très ancien couché au soleil.

L’avion descendit encore. Les maisons apparurent, blanches et grises, empilées le long du rivage dans un désordre compact qui rappelait Tunis par endroits — les mêmes immeubles en béton, les mêmes antennes paraboliques, les mêmes terrasses encombrées de linge. Mais quelque chose différait. Une lumière. Plus dure, plus blanche, plus impitoyable que celle qu’elle connaissait. La lumière de juillet en Grèce, qui ne laisse rien dans l’ombre.

Noor ferma les yeux. Elle avait mal dormi dans l’avion, un vol avec escale à Athènes, six heures de transit dans un aéroport climatisé où elle avait bu trois cafés en lisant sans lire un roman qu’elle avait pris sur l’étagère de la librairie avant de partir. La librairie. Elle y pensa avec un pincement bref — Mehdi s’en occupait pendant son absence, Mehdi qui avait vingt-trois ans et qui confondait encore Camus et Kateb Yacine, mais qui savait tenir une caisse et sourire aux clients. Elle lui avait dit qu’elle partait une semaine, dix jours peut-être. Il n’avait pas posé de questions. Personne n’avait posé de questions, d’ailleurs, parce que personne ne savait qu’elle partait, à l’exception de Mehdi et de sa voisine Fatma à qui elle avait confié les clés pour arroser les plantes.

Thessalonique. Elle prononça le mot dans sa tête, en français, puis en arabe — Salūnīk — et le mot arabe était plus ancien, plus usé, comme une pièce de monnaie passée de main en main pendant des siècles. Elle ne savait presque rien de cette ville. Un port. Au nord de la Grèce. La deuxième ville du pays. C’est tout. Elle n’avait pas fait de recherches, pas lu de guide, pas regardé de photos sur internet. C’était une décision — ou plutôt une absence de décision, un refus d’anticiper, comme si préparer le voyage aurait été admettre qu’elle savait pourquoi elle venait, et elle ne voulait pas l’admettre. Pas encore.

L’avion toucha le sol avec une secousse sèche. Les passagers applaudirent — une habitude méditerranéenne qu’elle connaissait bien, ce besoin de remercier le ciel ou le pilote d’être encore en vie — et Noor rouvrit les yeux.

*

La chaleur, dehors, était un mur.

Elle la sentit avant même de quitter le terminal, dans le couloir vitré qui menait aux taxis, une chaleur épaisse, grasse, chargée de kérosène et de sel marin, qui collait aux tempes et ralentissait les gestes. Tunis en août pouvait être suffocante, mais cette chaleur-là avait quelque chose de différent. Une densité. Comme si l’air lui-même avait une consistance, une matière, et qu’il fallait la traverser physiquement pour avancer.

Le taxi sentait le tabac froid et la vanille synthétique. Le chauffeur, un homme énorme avec une moustache de morse et des bras couverts de poils noirs, lui parla en grec, puis en anglais quand il comprit qu’elle ne répondait pas. Elle lui montra l’adresse sur son téléphone. Komninon 10, angle Mitropoleos. Il hocha la tête et démarra.

La route longeait la mer un moment. Noor regarda par la vitre, les yeux mi-clos, la joue contre le verre brûlant. Des immeubles défilaient — du béton, du béton, encore du béton, percé ici et là par un minaret, un dôme byzantin, une ruine romaine coincée entre deux parkings comme si quelqu’un l’avait oubliée là. La ville entière semblait construite sur des couches de choses oubliées. Des grues tournaient lentement dans la brume de chaleur, et la mer, sur la gauche, restait immobile, d’un bleu d’acier que le soleil ne parvenait pas à rendre joyeux.

Le chauffeur mit la radio. Du rebetiko — Noor ne connaissait pas le mot, mais elle reconnut l’esprit : des instruments à cordes, une voix d’homme nasillarde et plaintive, quelque chose qui ressemblait au malouf tunisien dans sa manière de tourner autour d’une douleur sans jamais la nommer. La Méditerranée, pensa-t-elle. Partout la même musique, ou presque. La même plainte. Les mêmes fils tendus entre les ports.

Le taxi s’arrêta devant un bâtiment blanc.

Noor paya, sortit sa valise du coffre, et leva la tête. La façade de l’Excelsior montait devant elle — quatre étages de pierre claire, des balcons en fer forgé aux courbes Art déco, de grandes fenêtres néoclassiques qui reflétaient le ciel blanc. L’immeuble avait quelque chose de français, ou peut-être d’italien, cette élégance un peu solennelle des bâtiments coloniaux qu’elle connaissait à Tunis, sur l’avenue Habib-Bourguiba. Mais en plus neuf. Trop neuf. Les joints étaient frais, la pierre récemment ravalée, les balcons repeints. On aurait dit un vieil homme qui venait de se raser pour la première fois depuis des années — le visage lisse, presque méconnaissable, mais les yeux, les yeux restaient ceux d’avant.

Elle poussa la porte vitrée.

*

Le hall était blanc et froid. L’air conditionné soufflait avec une puissance qui lui glaça les bras. Après la fournaise du dehors, c’était comme entrer dans un réfrigérateur, et Noor eut un frisson qui n’était pas seulement dû à la température. Le sol en marbre clair reflétait son image de bas en haut — une femme de quarante ans, brune, les cheveux tirés en arrière, un peu trop mince, avec une valise noire et un sac en cuir passé sur l’épaule qui contenait la boîte. Elle portait une robe en lin gris froissée par le voyage et des sandales plates. Elle ne ressemblait pas à une touriste. Elle ne savait pas à quoi elle ressemblait.

Au plafond du hall, une suspension monumentale — de grandes feuilles rouges en verre ou en résine, qui pendaient comme un lustre végétal au-dessus du mobilier blanc et moderne. L’escalier en marbre, sur la droite, montait en courbe vers les étages avec une lenteur majestueuse. Tout était neuf, impeccable, lustré. Et pourtant. Noor sentit quelque chose sous le neuf. Quelque chose d’ancien, de souterrain, qui n’avait pas de nom. L’odeur, peut-être. Sous le parfum d’ambiance — bois de santal, agrumes — il y avait autre chose. Une odeur de pierre vieille, de murs qui avaient respiré pendant quatre-vingt-six ans, de chaux et de poussière compacte que nulle rénovation ne pouvait tout à fait effacer.

Elle s’approcha de la réception. Un jeune homme, cheveux noirs, chemise blanche, sourire automatique, lui dit quelque chose en grec. Elle répondit en français. Il passa à un français approximatif, charmant, avec des accents sur les mauvaises syllabes.

— Bienvenue à l’Excelsior, madame. Vous avez une réservation ?

— Noor Belhadj. Dix nuits.

Il tapa sur son écran. Dix nuits. Elle avait réservé dix nuits sans savoir pourquoi dix. Pas sept, pas quatorze. Dix. Un chiffre qui n’avait rien de rond, rien de logique. Mais quand elle avait cliqué sur le site de l’hôtel — trouvé par hasard, le moins cher des quatre ou cinq hôtels du centre-ville — ses doigts avaient tapé dix, et elle n’avait pas corrigé.

— Chambre 312, troisième étage. Avec vue sur la rue.

Il lui tendit une carte magnétique. Elle prit l’ascenseur — un habitacle minuscule tapissé de miroirs, dans lequel elle se vit multipliée à l’infini, Noor de face, Noor de profil, Noor de dos, une armée de femmes fatiguées avec la même valise noire et le même sac contenant la même boîte.

*

La chambre était petite, claire, bien faite. Parquet en bois blond, murs blancs, un lit large couvert d’un dessus-de-lit immaculé, une salle de bains en marbre gris avec des flacons de savon alignés comme des soldats. La porte-fenêtre ouvrait sur un balcon étroit — un de ces balcons Art déco qu’elle avait vus depuis la rue, avec une balustrade en fer forgé aux motifs géométriques. Elle sortit.

La chaleur la reprit immédiatement, lourde, moite, chargée. Mais de là-haut, elle voyait. La rue Komninon descendait vers la mer en pente douce, et au bout, entre les immeubles, le golfe apparaissait — une bande d’eau plate et brillante, comme une lame posée à plat. Sur la gauche, les toits de la ville s’étageaient en montant vers ce que le plan dans le hall appelait la ville haute — Ano Poli — où l’on devinait des murailles, des cyprès, des coupoles. À droite, la masse carrée d’un bâtiment moderne masquait partiellement la vue, mais on apercevait les mâts des bateaux dans le port.

L’odeur de la mer montait par bouffées, mêlée à l’odeur des pots d’échappement, des cuisines — quelqu’un faisait griller de la viande quelque part en dessous — et d’autre chose encore, quelque chose de plus âcre, de plus profond, que Noor ne sut pas identifier. Plus tard, beaucoup plus tard, elle se dirait que c’était l’odeur de la ville elle-même, l’odeur que Thessalonique porte depuis 1917, une odeur de cendres très anciennes mêlées au sel, que la mer et le vent n’ont jamais tout à fait réussi à laver.

Elle rentra dans la chambre, posa sa valise sur le lit, et sortit la boîte du sac.

La boîte était en carton brun, de la taille d’une boîte à chaussures, maintenue fermée par un élastique qui avait perdu son élasticité depuis longtemps. Elle l’avait trouvée six semaines plus tôt, le 15 mai exactement, en déplaçant une étagère dans l’arrière-boutique de la librairie. L’étagère était là depuis toujours — depuis que son père tenait la boutique, depuis avant elle, peut-être depuis l’ouverture en 1971. Derrière l’étagère, dans un renfoncement du mur que le meuble dissimulait, il y avait la boîte.

Elle ne l’avait pas ouverte tout de suite. Elle l’avait posée sur le comptoir, elle avait regardé la poussière qui la recouvrait — une poussière si ancienne qu’elle avait durci, qu’elle formait une croûte grise et grasse comme une peau — et elle avait attendu. Trois jours. Trois jours pendant lesquels la boîte était restée sur le comptoir de la librairie, entre la caisse enregistreuse et le pot de stylos, et Noor passait devant elle cent fois par jour en détournant les yeux. Puis, le troisième soir, après la fermeture, seule dans la boutique avec l’odeur du jasmin qui entrait par la fenêtre et le bruit des mobylettes dans la rue Zarkoun, elle avait fait sauter l’élastique.

Ce qu’elle avait trouvé à l’intérieur — les lettres, la photo, le nom — elle le regarderait de nouveau demain. Ce soir, elle était trop fatiguée. Elle tira les rideaux, s’allongea sur le lit tout habillée, et ferma les yeux. Le bruit de la climatisation couvrait le bruit de la rue. La chambre 312, troisième étage du bâtiment Matalon — mais ça, elle ne le savait pas encore — était silencieuse comme un puits.

Noor s’endormit. Et dans son sommeil, très loin, très faiblement, quelque chose bougea dans les murs.

Chapitre 2 — La boîte

Elle se réveilla à cinq heures du matin, désorientée, la bouche sèche, le corps tordu dans une position qui n’en était pas une. La robe en lin avait imprimé ses plis sur sa peau. Par la fente des rideaux, une lumière blanche, déjà intense, découpait un rectangle sur le parquet.

Elle se leva, but de l’eau au robinet de la salle de bains — l’eau avait un goût de calcaire et de tuyauterie neuve — et s’assit au bord du lit. La boîte était sur la table de nuit, là où elle l’avait posée avant de s’endormir. Dans la lumière crue du matin, elle avait l’air de ce qu’elle était : un vieux carton fatigué, sans aucun mystère apparent, le genre de chose qu’on jette sans ouvrir quand on fait du tri.

Noor la prit sur ses genoux. Fit sauter l’élastique mort. Souleva le couvercle.

Les lettres étaient au nombre de sept. Sept feuilles de papier jaunâtre, pliées en deux, couvertes d’une écriture serrée, de droite à gauche, dans un alphabet qu’elle avait d’abord pris pour de l’arabe. Mais ce n’était pas de l’arabe. Les lettres étaient similaires, presque familières — des courbes, des points, des ligatures — et pourtant quelque chose n’allait pas, les mots ne formaient aucune combinaison qu’elle connaissait, le rythme des lignes était différent, plus saccadé, avec des espaces étranges. Elle avait passé des heures, à Tunis, à tourner les feuilles dans tous les sens, à chercher un mot, un seul, qu’elle pourrait reconnaître. En vain. C’était une langue écrite dans un alphabet proche du sien mais qui lui restait aussi opaque qu’un mur.

Sous les lettres, la photo. Noor la sortit de la boîte et la tint devant ses yeux. Un tirage en noir et blanc, petit format, aux bords dentelés, jauni par le temps. On voyait un bâtiment — une façade claire à quatre étages, des balcons, de grandes fenêtres. Devant le bâtiment, sur le trottoir, trois personnes. Un homme en costume sombre, une femme en robe longue avec un chapeau, et entre eux, un enfant. L’image était trop petite, trop dégradée pour distinguer les visages. Mais les corps disaient quelque chose — la manière dont l’homme se tenait très droit, la main de la femme posée sur l’épaule de l’enfant, la lumière vive qui projetait leurs ombres courtes sur le sol, indiquant un midi d’été.

Au dos de la photo, au crayon, une écriture différente de celle des lettres — une écriture latine, cette fois, mais tremblante, maladroite, comme si la main qui tenait le crayon n’était pas habituée à ces caractères : Matalon, 1932

Et puis il y avait le troisième objet. Au fond de la boîte, sous les lettres et la photo, enveloppé dans un morceau de tissu bleu marine que le temps avait rendu rêche : un petit médaillon en argent noirci, ovale, avec sur une face une étoile à six branches en relief, et sur l’autre face, gravés en lettres minuscules, deux mots que Noor ne pouvait pas lire.

Elle avait montré le médaillon à Mehdi, le lendemain de sa découverte. Il avait dit : C’est une étoile de David, non ? Et Noor avait dit oui, c’est une étoile de David, et elle avait remis le médaillon dans la boîte, et elle n’en avait plus parlé à personne.

*

Son père s’appelait Hichem Belhadj. Il avait tenu la librairie de la rue Zarkoun pendant trente-deux ans, de 1971 à 2003, année de sa mort. Un dimanche matin de mars, à l’heure où il sortait d’habitude acheter le pain et le journal — il lisait La Presse en diagonal et découpait les articles sur la littérature, qu’il punaisait sur un panneau de liège dans l’arrière-boutique — son cœur s’était arrêté. Comme ça. Sans prévenir. Il avait soixante et un ans. Il était tombé dans la cuisine, entre la table et le réfrigérateur, et c’est la voisine Fatma, alertée par le bruit, qui l’avait trouvé.

Noor avait vingt-cinq ans. Elle revenait de Paris, où elle avait fait des études de lettres qu’elle n’avait pas terminées — un master abandonné en deuxième année, un mémoire sur Kateb Yacine laissé en plan, une histoire d’amour ratée avec un Algérien de Montreuil qui citait Fanon en faisant la vaisselle. Elle était rentrée à Tunis pour l’enterrement, et elle n’était plus repartie. La librairie avait besoin de quelqu’un. Sa mère, Souad, qui n’avait jamais lu un livre de sa vie — elle s’en vantait avec un mélange de fierté et de honte — ne pouvait pas la tenir. Noor avait pris la suite, provisoirement, et le provisoire avait duré quinze ans.

De son père, elle gardait des images nettes et des zones d’ombre. Les images nettes : ses mains longues qui manipulaient les livres avec une tendresse presque amoureuse, le bout des doigts passant sur les couvertures comme s’il lisait en braille. Sa voix grave, un peu voilée, qui prononçait le français avec un accent tunisien à peine perceptible — il avait fait ses études au lycée Carnot et en avait gardé une diction soignée, presque désuète. Sa manie de fredonner en rangeant les rayons — des mélodies qu’elle n’avait jamais identifiées, ni malouf ni variété française, quelque chose d’autre, des airs lents et plaintifs dans une tonalité mineure qu’il interrompait dès qu’il se sentait écouté.

Les zones d’ombre : tout le reste. D’où venait-il exactement ? Il disait Tunis, le quartier de la Hafsia. Ses parents à lui, les grands-parents de Noor — elle ne les avait pas connus, morts tous les deux avant sa naissance. Pas de photos d’eux, ou si peu. Pas d’oncles, pas de tantes, pas de cousins. Une famille réduite à rien, à un homme seul qui avait épousé Souad en 1966 et ouvert une librairie en 1971. Quand Noor, enfant, posait des questions — et ton papa, il faisait quoi ? et ta maman, elle s’appelait comment ? — Hichem répondait brièvement, sans brusquerie mais sans chaleur, et changeait de sujet. Noor avait fini par comprendre qu’il y avait une porte, dans son père, qui ne s’ouvrait pas. Elle avait cessé de frapper.

Et maintenant, assise sur un lit d’hôtel à Thessalonique, à deux mille kilomètres de la rue Zarkoun, elle tenait dans ses mains ce qui se trouvait peut-être derrière cette porte. Sept lettres en caractères illisibles, une photo de 1932, un médaillon avec une étoile de David. Le contenu exact de ce que son père avait caché dans le mur d’une arrière-boutique pendant trente-deux ans, peut-être davantage.

Elle rangea tout dans la boîte. Se doucha, s’habilla — une autre robe en lin, plus claire, des sandales, des lunettes de soleil. Elle glissa la photo et le médaillon dans son sac, laissa les lettres dans la chambre, et sortit.

*

Thessalonique, à sept heures du matin, était déjà brûlante.

Noor marcha vers la mer. La rue Komninon descendait en pente douce, bordée de bâtiments néoclassiques alternant avec des constructions en béton des années soixante-dix, et au bout de la rue, la lumière s’ouvrait — un éclat blanc, violent, la mer. La promenade du front de mer s’étendait devant elle, large, plantée de palmiers rabougris, avec des bancs et des bornes métalliques et des cyclistes déjà en nage. Le golfe était là, étale, immense, d’un gris-bleu pâle que le soleil du matin ne parvenait pas à réchauffer.

Elle marcha le long de l’eau. L’odeur de la mer était forte — sel, algues, gasoil des ferries — mêlée à celle du café qui sortait des terrasses en train d’ouvrir. Des vieux étaient assis sur les bancs, en maillot de corps, le visage cuit par le soleil, avec des chapelets d’ambre qu’ils faisaient tourner entre leurs doigts — les komboloï, elle l’apprendrait plus tard. Ils la regardèrent passer avec une curiosité placide. Une femme seule, brune, qui n’était ni touriste ni locale, qui marchait trop vite pour la chaleur.

La place Aristotélous s’ouvrit sur sa droite — vaste, en arc de cercle, avec des arcades et des bâtiments à colonnades qui descendaient vers la mer en terrasses. C’était beau, harmonieux, presque trop — un décor de cinéma italien, pensa-t-elle, une mise en scène de place méditerranéenne idéale. Des pigeons occupaient le centre, indifférents. Un kiosque à journaux vendait des cartes postales, des bouteilles d’eau, des journaux grecs dont les titres en lettres capitales évoquaient la crise — ΚΡΙΣΗ, le mot revenait partout, sur toutes les unes, comme un cri.

Elle continua. Remonta la rue Ermou vers l’intérieur de la ville. Les boutiques n’avaient pas encore ouvert, les rideaux de fer étaient baissés, et dans cette absence de commerce, la ville révélait son squelette : les murs, les façades, les couches. Ici, un bâtiment ottoman, bas, en bois et en brique, coincé entre deux immeubles modernes. Là, une église byzantine minuscule, à peine plus grande qu’une chapelle, avec un dôme en brique rouge et des fresques visibles par la porte entrouverte — des visages de saints aux yeux immenses, dorés, qui regardaient la rue avec une intensité insoutenable. Et là, derrière une grille, les restes d’un mur romain, des pierres massives couvertes de mousse que le soleil chauffait depuis deux mille ans.

La ville était un palimpseste. Noor connaissait le mot, elle l’avait lu cent fois dans les livres de sa librairie, mais ici, pour la première fois, elle le voyait. Chaque pas révélait une couche sous la couche, un siècle sous le siècle. Romains, Byzantins, Ottomans, Grecs — et d’autres, dont elle ne savait encore rien, dont les traces avaient été si soigneusement effacées qu’il ne restait rien, rien de visible, rien en surface.

L’odeur changea quand elle entra dans le marché Modiano. Du poisson. Du poisson et des herbes, de l’origan accroché en bouquets secs aux étals, de la menthe fraîche dans des seaux d’eau, des olives noires luisant dans des bacs en inox. Les marchands criaient en grec, et le marché couvert — une halle de fer et de verre, construite dans les années vingt — résonnait comme un instrument. Noor se laissa porter. Elle acheta une bougatsa à un comptoir — un feuilleté fourré de crème, saupoudré de sucre et de cannelle, qu’elle mangea debout, les doigts poisseux, le sucre fondant sur ses lèvres. C’était bon, élémentaire, réconfortant.

Et c’est à ce moment-là, debout dans le marché Modiano, avec la bougatsa dans une main et les bruits du marché autour d’elle, qu’une pensée la traversa pour la première fois, une pensée si nette qu’elle en fut presque effrayée : mon père a peut-être marché ici

Non. Pas son père. Quelqu’un d’avant son père. Quelqu’un dont elle ne connaissait pas le nom, dont elle ne connaissait pas le visage, et qui achetait peut-être du poisson dans ce même marché, sous cette même verrière, dans les mêmes odeurs de sel et de menthe, avant. Avant l’incendie, avant les guerres, avant tout ce qu’elle ignorait. Quelqu’un de sa lignée — si la boîte disait vrai, si les lettres disaient ce qu’elle croyait qu’elles disaient, si le médaillon à l’étoile de David signifiait ce que les étoiles de David signifient.

Le marché Modiano. Elle apprendrait plus tard — au musée, ou par Elias, ou dans un livre — que ce marché portait le nom de Eli Modiano, un riche Juif séfarade de Thessalonique, et qu’il avait été construit dans les années 1920 sur l’emplacement du Talmud Torah Hagadol, la grande école talmudique de la communauté, détruite dans l’incendie de 1917. Un marché sur une école religieuse. Des poissons et des olives sur les cendres d’un lieu de prière. Thessalonique tout entière fonctionnait ainsi — chaque surface recouvrait une absence, chaque bâtiment était le masque d’un bâtiment disparu.

Mais pour l’instant, elle ne savait rien de tout cela. Elle mangeait sa bougatsa et elle sentait, sans comprendre, que quelque chose dans cette ville la concernait.

*

Elle rentra à l’hôtel en début d’après-midi, vaincue par la chaleur. Le soleil était au zénith, l’air tremblait au-dessus du bitume, les rues s’étaient vidées — les Grecs avaient disparu, enfermés dans leurs appartements climatisés pour la sieste, et il ne restait dehors que les chats, les touristes et les fous. Noor appartenait peut-être aux trois catégories.

Le hall de l’Excelsior la reçut dans sa fraîcheur mécanique. Elle traversa le lobby, monta au troisième étage, et entra dans la chambre 312 avec le sentiment de rentrer dans un lieu déjà familier — ce qui était absurde, elle n’était là que depuis la veille.

Les lettres étaient sur la table de nuit, là où elle les avait laissées. Elle les reprit, s’allongea sur le lit, et les tint au-dessus de son visage, les unes après les autres, en essayant de les lire par la seule force de la volonté, comme si le sang pouvait déchiffrer ce que les yeux ne comprenaient pas. Les caractères dansaient dans la lumière filtrée par les rideaux — des signes anciens, patients, qui avaient attendu dans le noir d’une boîte en carton pendant des décennies et qui attendraient encore, aussi longtemps qu’il faudrait, que quelqu’un les lise.

Noor pensa à son père. À ses mains sur les livres. À ses mélodies sans nom qu’il fredonnait en rangeant les rayons. Et pour la première fois, elle se demanda : est-ce que c’était du ladino ?

Le mot lui était inconnu. Elle ne l’avait jamais entendu. Elle ne savait même pas ce qu’il désignait. Mais il viendrait, ce mot, dans les jours suivants, et quand il viendrait, il changerait tout.

Elle posa les lettres sur sa poitrine, ferma les yeux, et écouta le silence de la chambre 312. Le bourdonnement de la climatisation. Le bruit assourdi de la rue, en bas. Et autre chose, peut-être. Un son très faible, très lointain, comme le murmure d’une foule derrière un mur très épais. Mais elle dormait déjà, ou presque, et elle ne l’entendit pas vraiment.

Chapitre 3 — Les premiers signes

La nuit ne tombait pas à Thessalonique. Elle s’installait, lentement, par couches, comme un animal qui tourne longtemps autour de sa place avant de se coucher. Le ciel passait du blanc au jaune, du jaune à l’orange, de l’orange à un violet profond qui durait une éternité, et c’est seulement vers dix heures du soir que le noir arrivait enfin — un noir incomplet, d’ailleurs, troué par les enseignes lumineuses, les phares des voitures, la lueur diffuse du front de mer. Noor avait dîné seule au restaurant de l’hôtel, le Mezzanine, un étage au-dessus du hall — quelques bouchées d’un poisson grillé dont elle avait oublié le nom grec, un verre de vin blanc très froid, et la sensation d’être observée par les serveurs qui ne savaient pas trop quoi faire de cette femme seule qui ne souriait pas et ne lisait pas et ne regardait pas son téléphone. Elle mangeait, c’est tout. Elle mâchait en regardant les murs.

Les murs du restaurant étaient couverts d’œuvres d’art contemporain — des toiles abstraites, des couleurs vives, des formes géométriques. Le site de l’hôtel parlait de « jeunes artistes grecs émergents ». Noor les regardait sans les voir. Ce qu’elle voyait, c’étaient les murs derrière les toiles. La matière. La pierre. L’épaisseur de ce qui avait été là avant les toiles, avant le restaurant, avant l’hôtel, avant. Elle avait l’impression d’être assise à l’intérieur d’un corps vivant — un corps très ancien, endormi, dont la peau avait été refaite mais dont les os n’avaient pas changé.

Elle remonta dans sa chambre vers onze heures. Se déshabilla, enfila un t‑shirt, se brossa les dents. Le miroir de la salle de bains lui renvoya son visage — les cernes, le teint brouillé par la fatigue et la chaleur, les cheveux défaits. Elle ressemblait à sa mère. C’était une pensée qui la traversait de temps en temps, avec une pointe d’agacement : à quarante ans, les traits de Souad remontaient dans les siens, la bouche un peu trop fine, les pommettes hautes, le regard qui pouvait passer en un instant de la douceur à quelque chose de plus dur, de plus fermé. Mais les mains, les mains étaient celles de son père. Longues, fines, nerveuses. Des mains de libraire.

Elle éteignit la lumière. Se coucha.

Le sommeil ne vint pas.

*

Il faisait chaud. La climatisation ronronnait, mais la chaleur s’infiltrait quand même — par les fentes des fenêtres, par les murs eux-mêmes, qui avaient emmagasiné le soleil de la journée et le restituaient à présent, lentement, comme un four qu’on vient d’éteindre. Noor se tournait et se retournait dans les draps trop blancs, trop neufs, trop lisses. Le décalage horaire — une heure seulement avec Tunis, ce n’était rien, et pourtant son corps refusait de s’adapter. Ou alors c’était autre chose.

La chambre, dans le noir, était différente. Les formes familières du jour — le bureau, la chaise, l’armoire — étaient devenues des masses sombres, ambiguës, qui semblaient avoir légèrement bougé de place. Noor ne croyait pas à ces choses-là. Elle avait lu Freud, elle avait lu Bachelard, elle savait que l’obscurité active une partie du cerveau que la raison ne contrôle pas, que les ombres sont des projections et que les bruits nocturnes ont toujours une explication. Elle le savait. Et pourtant.

La chambre 312 respirait.

Ce n’était pas un bruit. C’était moins qu’un bruit — une vibration, une pulsation sourde, presque inaudible, qui semblait venir des murs eux-mêmes, comme si la structure du bâtiment se contractait et se dilatait imperceptiblement dans la chaleur de la nuit. Noor tendit l’oreille. Rien. Le ronronnement de la climatisation, un klaxon très loin dans la rue. Elle referma les yeux.

Et c’est alors qu’elle entendit la voix.

Très faiblement. Très loin. Pas dans la chambre — dans le couloir, ou derrière le mur, ou plus loin encore, quelque part dans les étages. Une voix de femme. Qui chantait. Non — pas chantait. Fredonnait. Un air sans paroles, ou dont les paroles étaient trop basses pour être distinguées, une mélopée lente, berçante, dans une tonalité qui descendait et remontait, descendait et remontait, comme le mouvement d’un berceau. Une berceuse.

Noor ouvrit les yeux. S’assit dans le lit. Écouta.

La voix continuait, régulière, patiente, douce. Elle ne venait pas d’une chambre voisine — le son était trop diffus, trop étouffé, comme s’il traversait plusieurs épaisseurs de mur. On aurait dit qu’il venait de l’intérieur du bâtiment lui-même, des entrailles de la pierre, des conduites et des cavités et des espaces morts entre les cloisons.

Noor se leva. Pieds nus sur le parquet tiède, elle marcha jusqu’à la porte, colla son oreille contre le bois. Le couloir, de l’autre côté, était silencieux. La voix, elle, continuait — mais d’où ? Elle ne pouvait plus la localiser. Elle semblait venir de partout et de nulle part, comme si les murs de la chambre 312 la sécrétaient, la suintaient, la laissaient filtrer par les pores de leur surface neuve.

Elle ouvrit la porte.

Le couloir était vide. Éclairé par des appliques murales qui diffusaient une lumière chaude, dorée, le tapis gris s’étendait dans les deux directions, impeccable, désert. Quatre portes de chaque côté, toutes fermées. Le silence était total. La voix avait cessé — ou peut-être que le bruit de la porte l’avait couverte, ou peut-être qu’elle n’avait jamais existé.

Noor resta un moment sur le seuil, le cœur battant un peu trop vite, à regarder le couloir vide. Elle pensa aux djinns.

*

Les djinns. Sa grand-mère Fattouma — la mère de Souad, pas celle du côté paternel, celle-là n’existait pas, n’avait jamais existé dans les récits familiaux — les connaissait bien. Elle en parlait avec un naturel désarmant, comme on parle de voisins un peu difficiles. Ils habitaient les endroits délaissés, disait-elle : les maisons vides, les ruines, les hammams fermés, les puits, les greniers. Ils n’étaient ni bons ni mauvais — ou plutôt, il y en avait des bons et des mauvais, comme chez les humains. Ils vivaient entre les murs, dans les espaces que les gens avaient abandonnés, et ils n’aimaient pas qu’on les dérange. Quand on entendait des bruits la nuit, c’étaient eux. Quand un objet tombait sans raison, c’étaient eux. Quand un enfant pleurait sans s’arrêter, c’est qu’un djinn l’avait touché. Il fallait brûler du benjoin, réciter une sourate, ne pas avoir peur. La peur les nourrissait.

Noor avait grandi avec les djinns. Pas au sens littéral — Souad, sa mère, levait les yeux au ciel quand Fattouma racontait ses histoires, et Hichem ne disait rien, ne confirmait rien, ne démentait rien. Mais Noor avait entendu ces histoires des dizaines de fois, assise sur les genoux de Fattouma dans la maison de la Hafsia, et quelque chose s’était déposé en elle, un sédiment, une strate — la conviction, jamais formulée, jamais examinée, que les lieux ont une mémoire, que les murs entendent, que les espaces abandonnés ne sont pas vides.

Elle n’en avait jamais parlé à personne. À Paris, pendant ses études, elle avait lu des livres sur le rationalisme, le désenchantement du monde, la mort de Dieu, et elle avait acquiescé à tout cela avec la partie éduquée de son cerveau. Mais l’autre partie, celle de Fattouma, celle de la Hafsia, celle des nuits de Tunis quand le sirocco soufflait et que les volets battaient — cette partie-là n’avait jamais été convaincue.

Et maintenant, debout dans le couloir du troisième étage de l’hôtel Excelsior, pieds nus sur le tapis gris, elle sentait les deux parties de son cerveau se regarder. La partie éduquée disait : c’est la climatisation, c’est un bruit de tuyauterie, c’est une cliente qui chante sous sa douche. La partie de Fattouma disait : il y a quelque chose dans ce bâtiment.

Noor referma la porte. Retourna se coucher. Tira les draps jusqu’au menton, ce qui était absurde par cette chaleur, mais les draps formaient une frontière, une membrane, quelque chose entre elle et le reste.

La voix ne revint pas. Elle finit par s’endormir, vers trois heures du matin, d’un sommeil agité, peuplé de rêves où son père rangeait des livres dans une librairie qui n’était pas la sienne, dans une ville qu’elle ne reconnaissait pas, et il fredonnait.

*

Le matin la trouva dans le hall de l’Excelsior, assise sur un des fauteuils blancs, avec un café dans une main et la photo dans l’autre. Le même jeune réceptionniste de la veille était derrière le comptoir. Il s’appelait Andréas — elle avait lu son badge. Elle attendit qu’il soit libre, puis s’approcha.

— Excusez-moi. Vous pouvez me dire quelque chose sur ce bâtiment ?

Andréas regarda la photo qu’elle lui tendait. Fronça les sourcils. Regarda Noor, regarda la photo, regarda de nouveau Noor.

— C’est ici, dit-il.

— Comment ça, ici ?

— C’est ce bâtiment. L’Excelsior. Enfin — le bâtiment avant qu’il soit un hôtel. Regardez les balcons, là. Et les fenêtres. C’est la même façade.

Noor prit la photo et la retourna. Matalon, 1932. Elle la remit à l’endroit et compara mentalement l’image avec ce qu’elle avait vu dehors — les balcons Art déco, les fenêtres néoclassiques, la hauteur, les proportions. Andréas avait raison. C’était le même bâtiment. C’était ici.

— Matalon, dit-elle. Ça vous dit quelque chose ?

— C’est l’ancien nom du bâtiment. L’immeuble Matalon. Il a été construit en 1924, je crois. Avant qu’on le transforme en hôtel, c’étaient des bureaux, des commerces. Des notaires, des tailleurs, des horlogers. Il y avait même un libraire, je crois.

Un libraire. Noor sentit quelque chose se déplacer à l’intérieur de sa poitrine — pas une douleur, plutôt un glissement, comme une plaque tectonique qui bouge d’un millimètre. Un libraire dans le bâtiment Matalon, à Thessalonique. Et son père, libraire dans la rue Zarkoun, à Tunis. Et la photo, cachée derrière une étagère de la librairie. Et le médaillon avec l’étoile de David.

— Et Matalon, c’est quoi ? Un nom de famille ?

Andréas hésita.

— Je ne suis pas sûr. Un nom séfarade, peut-être. Il y avait beaucoup de Juifs ici, avant. Avant la guerre. C’étaient eux, la majorité. Thessalonique était une ville juive, en fait. La Jérusalem des Balkans, on disait. Mais ça, c’est fini depuis longtemps.

Il dit ça sans gravité, sans émotion particulière, comme on évoque un fait historique sans conséquence — le temps qu’il a fait un mardi de 1932, la couleur d’un mur qu’on a repeint. Noor ne lui en voulut pas. Il avait vingt-cinq ans, il travaillait à la réception d’un hôtel cinq étoiles, et l’histoire de la communauté séfarade de Thessalonique était pour lui ce que l’histoire des Phéniciens était pour Mehdi à Tunis : une chose vague, lointaine, sans prise sur le présent.

— Il y a un musée, ajouta-t-il. Le Musée juif. C’est tout près, à cinq minutes à pied. Si vous voulez en savoir plus.

Noor le remercia. Reprit la photo. Traversa le hall, passa devant l’escalier en marbre et les grandes feuilles rouges du lustre, poussa la porte vitrée et sortit dans la chaleur.

*

Elle ne prit pas la direction du Musée juif. Pas tout de suite. Elle traversa la rue et se retourna pour regarder la façade de l’Excelsior — le bâtiment Matalon — comme si elle le voyait pour la première fois.

C’était le même bâtiment que sur la photo. Les mêmes balcons, les mêmes fenêtres, les mêmes proportions. Mais rénové, restauré, blanchi, astiqué. La photo montrait un immeuble vivant, habité, un peu défraîchi — on devinait du linge aux fenêtres, des stores, une vie. Le bâtiment actuel était impeccable, lisse, sans une fissure. Un bâtiment qui avait été vidé de tout ce qu’il contenait, nettoyé jusqu’à l’os, et rempli de neuf.

Et pourtant, la nuit dernière, quelque chose avait chanté.

Noor leva les yeux vers le troisième étage. Sa fenêtre, la 312, avec son balcon en fer forgé. Derrière cette fenêtre, cette nuit, une voix avait fredonné une berceuse. Et maintenant, en plein jour, sous le soleil blanc de Thessalonique, avec les klaxons et les mobylettes et les touristes et la rumeur de la ville, la chose semblait impossible, ridicule, le produit évident de la fatigue et du décalage et de la chaleur. Un bruit de tuyau. Une voisine insomniaque. La climatisation qui faisait des siennes dans un hôtel qui venait d’ouvrir et dont les installations n’étaient pas encore parfaitement rodées. Voilà.

Mais Noor restait plantée sur le trottoir, en plein soleil, la photo dans une main, l’autre main en visière au-dessus de ses yeux, à regarder la façade du bâtiment Matalon. Et elle pensait à deux choses en même temps. Elle pensait aux djinns de Fattouma, qui habitent les murs des maisons abandonnées. Et elle pensait à ce qu’avait dit Andréas : Thessalonique était une ville juive. Mais ça, c’est fini depuis longtemps.

Fini. Effacé. Recouvert. Comme les murs de ce bâtiment — nettoyés, repeints, habillés de neuf. Mais en dessous, la même pierre. Les mêmes os.

Un bus passa en grondant, crachant un nuage de diesel chaud. Noor rangea la photo dans son sac et marcha vers la mer, puis longea le front de mer en direction de l’est, vers une petite rue perpendiculaire dont Andréas lui avait indiqué le nom. Le Musée juif de Thessalonique. C’était là, peut-être, que les lettres commenceraient à parler.

La chaleur montait. L’air tremblait au-dessus du bitume. L’odeur de la mer se mêlait à l’odeur des gyros qui tournaient dans les vitrines des snacks, et à une autre odeur, en dessous, que Noor commençait à reconnaître — cette odeur de cendres anciennes, impalpable, qui flottait dans certaines rues de Thessalonique comme un parfum que la ville n’arrivait pas à oublier.

Elle marchait vite, malgré la chaleur. Quelque chose la tirait en avant. Elle avait la sensation — irrationnelle, absurde, impossible à formuler — que le bâtiment la regardait s’éloigner.

Chapitre 4 — Matalon

Le Musée juif de Thessalonique occupait un bâtiment discret, coincé entre une pharmacie et un magasin de chaussures, dans une rue perpendiculaire au front de mer. Rien ne le signalait, ou presque — une plaque en marbre, un drapeau bleu et blanc, une porte vitrée derrière laquelle on devinait un comptoir d’accueil et des brochures. Noor poussa la porte et entra dans le froid.

C’était un froid différent de celui de l’hôtel. Plus sec, plus austère, le froid des musées qui conservent des choses fragiles — du papier, des tissus, des photographies. Une femme d’une cinquantaine d’années, cheveux gris coupés court, lunettes rectangulaires, l’accueillit en anglais. Noor répondit en français. La femme sourit — un sourire bref, un peu triste — et passa au français, avec un accent qui n’était ni grec ni français mais quelque chose d’intermédiaire, de flottant, comme une langue qui aurait poussé entre deux langues.

— Vous êtes la première visiteuse de la journée. Prenez votre temps.

Le musée tenait en quelques salles. Noor les traversa lentement, dans l’ordre chronologique, et chaque salle était un siècle, et chaque siècle était un monde.

La première salle racontait l’arrivée. 1492 — la même année que Colomb, pensa Noor, et cette coïncidence lui parut soudain vertigineuse. Les Rois Catholiques expulsent les Juifs d’Espagne, et les Juifs descendent vers les ports, embarquent sur des navires, traversent la Méditerranée, et échouent à Salonique, où le sultan ottoman les accueille. Ils apportent avec eux leur langue — le castillan du quinzième siècle, qui va devenir le judéo-espagnol, le ladino — leurs recettes, leurs chansons, leurs noms de famille, leurs clés de maison. Certains gardent les clés de leur maison de Tolède, de Cordoue, de Séville, pendant des générations. Des clés qui n’ouvrent plus rien.

Noor s’arrêta devant une vitrine. Des clés, justement. Quatre ou cinq clés en fer forgé, noircies, exposées sur du velours bleu, avec une étiquette : Clés de maisons d’Espagne conservées par des familles séfarades de Thessalonique, XVe-XXe siècles. Elle les regarda longtemps. L’idée de garder une clé pendant cinq cents ans, une clé dont on sait qu’elle n’ouvrira plus jamais la porte qu’elle était faite pour ouvrir — cela la bouleversa plus qu’elle ne l’aurait cru. C’était absurde et magnifique. C’était exactement ce que font les gens qui refusent d’accepter qu’un monde est fini.

La deuxième salle était celle de l’âge d’or. Des photos de la ville au dix-neuvième siècle, au début du vingtième — des rues étroites, des maisons en bois, des synagogues, des écoles, des imprimeries. Le port de Salonique fermé le jour du Shabbat parce que les dockers étaient juifs. Les journaux en ladino — des fac-similés sous verre, des colonnes de texte en caractères hébraïques qui ressemblaient, qui ressemblaient énormément à l’écriture des lettres de la boîte. Le cœur de Noor s’accéléra. Elle approcha son visage de la vitrine, compara mentalement les caractères — oui, c’étaient les mêmes. Les mêmes lettres. Les mêmes formes. Ce n’était pas de l’arabe, ce n’était pas de l’hébreu moderne — c’était du ladino. Du judéo-espagnol écrit en alphabet hébraïque.

Son père avait caché des lettres en ladino derrière une étagère.

Noor resta immobile devant la vitrine, les bras le long du corps, et laissa l’information faire son chemin. Du ladino. La langue des Juifs expulsés d’Espagne, arrivés à Salonique en 1492, et qui avaient vécu là pendant quatre siècles et demi. Si son père possédait des lettres en ladino, si la photo montrait le bâtiment Matalon avec l’inscription 1932, si le médaillon portait une étoile de David — alors son père, ou le père de son père, ou quelqu’un avant encore, appartenait à cette communauté. Appartenait à ce monde.

Elle continua.

La troisième salle était celle du feu. Août 1917. Des photos de l’incendie — des rues en flammes, des façades effondrées, des colonnes de fumée noire au-dessus des toits. Un plan de la ville montrant en rouge la zone détruite — les deux tiers du centre, presque tout le quartier juif. Des chiffres : 52 000 Juifs sans abri, 32 synagogues détruites, 10 bibliothèques rabbiniques, les archives communautaires, les imprimeries, les écoles. Tout brûlé en trente-deux heures, un samedi d’août, à cause d’une étincelle dans une cuisine.

Et puis la reconstruction. Les photos d’après — le terrain nu, les décombres, et les nouveaux bâtiments qui s’élèvent, néoclassiques, européens, modernes. Le plan Hébrard — l’architecte français chargé de redessiner la ville. Les grandes avenues, les places, les bâtiments blancs. Et parmi ces bâtiments blancs, le bâtiment Matalon. 1924. Construit sur les cendres du quartier séfarade par Joseph Pleyber, ingénieur français, et Eli Hassid Fernandez, architecte juif. Un Juif de Salonique qui construit un immeuble sur les ruines de sa propre communauté. Noor lut la notice deux fois, trois fois, pour être sûre de comprendre.

La quatrième salle était celle de la fin. Les photos de la place Elefthería, été 1942 — des milliers d’hommes juifs rassemblés en plein soleil, forcés de faire des exercices physiques sous les rires des soldats allemands et les regards des passants grecs. Les visages. Noor regarda les visages. Des hommes jeunes, des hommes vieux, certains en chemise, d’autres torse nu, le crâne rasé ou les cheveux en désordre, et dans leurs yeux quelque chose qu’elle ne supporta pas — non pas la peur, mais l’incompréhension. Ils ne comprenaient pas encore ce qui leur arrivait.

Puis les déportations. Mars à août 1943. Les wagons. Les chiffres. 46 000 Juifs de Thessalonique déportés à Auschwitz-Birkenau. 96% de la communauté. Moins de 1 500 survivants. Noor lut les chiffres et les relut et ils ne devinrent pas plus supportables. 46 000. Elle pensa à Tunis — 46 000 personnes, c’était la moitié de la Médina, c’était tout un quartier, c’étaient des rues entières vidées d’un coup, des boutiques fermées à jamais, des voix éteintes.

Dans une vitrine, des objets récupérés. Un chandelier à sept branches. Un rouleau de Torah carbonisé. Un peigne en ivoire. Des papiers d’identité. Et des lettres — des lettres écrites en ladino, en caractères hébraïques, trouvées dans les maisons abandonnées après les déportations. Les mêmes caractères que ceux de la boîte. Les mêmes que ceux que son père avait cachés dans un mur.

*

Noor trouva la femme aux lunettes rectangulaires dans le bureau à l’entrée, derrière un ordinateur.

— Excusez-moi. Est-ce que vous pourriez regarder quelque chose ?

Elle sortit la photo du sac. La posa sur le comptoir. La femme la prit délicatement, par les bords, comme on tient un objet fragile ou dangereux.

— C’est le bâtiment Matalon, dit-elle aussitôt.

— Oui. On me l’a dit. Mais les gens sur la photo — vous savez qui c’est ?

La femme retourna la photo. Lut l’inscription au dos. Matalon, 1932. Regarda de nouveau l’image, plissa les yeux.

— Non. Je ne peux pas identifier les personnes. La photo est trop petite. Mais le bâtiment, oui, c’est bien le Matalon. Il est toujours debout — c’est l’hôtel Excelsior, aujourd’hui. Vous le saviez ?

— Je le sais depuis ce matin.

La femme leva les yeux sur Noor. Quelque chose passa dans son regard — une attention plus aiguë, une curiosité professionnelle.

— Vous avez trouvé cette photo dans des affaires de famille ?

— Oui.

— Il y a autre chose ?

Noor hésita. Puis elle sortit le médaillon. Le posa sur le comptoir, à côté de la photo. La femme le prit, le retourna, examina l’étoile de David, tenta de lire les mots gravés au dos.

— C’est du ladino, dit-elle. Mazal bueno. Bonne fortune. C’est un objet courant dans les familles séfarades de Thessalonique — un médaillon de protection, on le donnait aux enfants, aux jeunes mariés. Il y en a plusieurs dans nos collections.

Elle reposa le médaillon et regarda Noor avec cette attention qui n’était plus de la curiosité mais quelque chose de plus grave, de plus respectueux.

— Et les lettres ? Vous avez des lettres aussi ?

— Oui. Sept. En caractères hébraïques. Je ne peux pas les lire.

— Du ladino écrit en rachi, probablement. Il ne reste presque plus personne qui sache lire ça couramment. La plupart des locuteurs du ladino à Thessalonique sont morts pendant la Shoah, et les rares survivants sont très âgés.

Silence. Le mot rachi ne disait rien à Noor, mais elle comprit l’essentiel : les lettres de son père étaient écrites dans une langue mourante, une langue qui avait survécu à l’Inquisition espagnole mais pas à Auschwitz. Une langue qui s’éteignait, lettre par lettre, avec chaque vieux qui mourait.

— Il en reste quelques-uns, reprit la femme. Des très vieux. La communauté est toute petite, aujourd’hui — quelques centaines de personnes. Mais il y a un homme, en particulier. Elias. Elias Saltiel. Il a plus de quatre-vingt-dix ans et il lit le ladino comme vous et moi lisons le français. Si quelqu’un peut déchiffrer vos lettres, c’est lui.

— Comment est-ce que je peux le trouver ?

La femme eut un sourire.

— Vous ne le trouverez pas. C’est lui qui vous trouvera. Il est comme ça, Elias. Il circule. Il passe au musée, à la synagogue, chez l’un, chez l’autre. Il a son propre emploi du temps et il n’en rend compte à personne. Laissez-moi passer le mot. Si ça l’intéresse, il viendra.

*

Noor sortit du musée dans la lumière du début d’après-midi. La chaleur n’avait pas baissé — elle avait augmenté, si c’était possible, et l’air au-dessus du trottoir vibrait comme au-dessus d’une plaque de cuisson. Elle se sentait étourdie, pas seulement par la chaleur. Par le volume de ce qu’elle venait d’apprendre. Par la disproportion entre la petitesse de la boîte en carton et l’immensité de ce qu’elle contenait.

Elle marcha vers la mer, instinctivement, parce que la mer était la seule chose dans cette ville qui ne cachait rien. La mer était là, plate, étale, avec ses odeurs de sel et de gasoil, et elle ne mentait pas, elle ne recouvrait pas de couches, elle ne dissimulait pas de strates. La mer était la même qu’à Tunis. C’était peut-être pour ça que les Séfarades expulsés d’Espagne avaient choisi les ports — parce que la mer, au moins, ne changeait pas d’identité.

Elle s’assit sur un banc du front de mer, face au golfe. Le soleil lui brûlait les bras. Un vendeur ambulant passa devant elle avec un chariot de maïs grillé et elle en acheta un épi, qu’elle mangea sans faim, les grains chauds et salés éclatant sous ses dents. Des enfants couraient sur la promenade. Un couple de vieux se tenait par la main sur le banc d’à côté, silencieux, avec cette immobilité des vieux qui n’ont plus besoin de parler.

Noor pensa à son père. À Hichem Belhadj, libraire de la rue Zarkoun, mort un dimanche matin de mars 2003 entre la table et le réfrigérateur. Hichem Belhadj — mais s’appelait-il vraiment Belhadj ? Si la boîte disait vrai, si les lettres étaient en ladino, si le médaillon disait mazal bueno, si la photo montrait une famille séfarade devant le bâtiment Matalon en 1932 — alors Belhadj était peut-être un nom d’emprunt, un nom de couverture, un nom qu’on prend quand on veut disparaître dans un pays arabe et musulman sans laisser de traces. Un nom pour devenir invisible.

Son père avait été invisible toute sa vie. Un homme doux, discret, qui ne parlait jamais de ses parents, qui n’avait pas de famille, qui tenait une librairie dans une rue tranquille de Tunis et qui fredonnait des airs que personne ne reconnaissait. Et maintenant Noor comprenait — ou commençait à comprendre, dans une sorte de brouillard, avec des éclairs de lucidité suivis de zones d’ombre — que cette invisibilité n’était pas un trait de caractère. C’était une stratégie de survie. Son père ne s’était pas effacé par timidité. Il s’était effacé par nécessité. Il avait effacé une identité pour en construire une autre, comme Thessalonique avait effacé ses synagogues pour construire des marchés, ses cimetières pour construire des universités.

Le maïs refroidissait dans sa main. Elle le jeta dans une poubelle, se leva, et marcha le long du front de mer en direction de l’est. Quelque part par là, il y avait la Tour Blanche, le symbole de la ville — une tour ottomane massive, ronde, au bord de l’eau. Elle la voyait au loin, dans la brume de chaleur, comme un phare trapu. Elle marcha vers elle sans raison, ou pour la seule raison qu’il fallait marcher, qu’il fallait bouger, que rester assise avec tout ça à l’intérieur de la tête était impossible.

L’odeur de la mer l’accompagnait, lourde, salée, organique. L’odeur de la même mer qui baignait Tunis, qui baignait Barcelone, qui baignait Haïfa, qui avait porté les bateaux des Séfarades il y a cinq siècles et qui porterait d’autres bateaux demain, indifférente, éternelle, sans mémoire.

Noor marchait, et elle ne savait plus si elle marchait dans Thessalonique ou dans Tunis, si elle était en 2010 ou en 1932, si elle était elle-même ou quelqu’un d’autre, une femme qu’elle ne connaissait pas encore, une femme d’avant, une femme de la photo, avec un foulard sur la tête et la main posée sur l’épaule d’un enfant devant un bâtiment blanc aux balcons Art déco.

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