Matalon — Chapitres 5 à 8

Publié le 30 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Matalon

Matalon

Chapitres 5 à 8

Chapitre 5 — La chaleur

Les jours suivants furent des jours de chaleur et de marche.

Noor sortait le matin, tôt, quand le soleil était encore bas et que l’air avait conservé un peu de la fraîcheur de la nuit — une fraîcheur toute relative, vingt-huit ou vingt-neuf degrés, mais qui semblait presque douce comparée aux quarante de l’après-midi. Elle marchait. Elle ne faisait que ça. Elle marchait dans Thessalonique avec la photo dans son sac et le médaillon autour du cou — elle avait commencé à le porter, sans y penser, le deuxième ou le troisième jour, et ne l’avait plus enlevé — et elle marchait comme on fouille, en passant et repassant sur les mêmes lieux, en élargissant progressivement le cercle.

Le matin du quatrième jour, elle monta vers Ano Poli. La ville haute. On y accédait par des escaliers raides, des ruelles en pente bordées de maisons en bois et en brique — les maisons ottomanes, les seules qui avaient survécu à l’incendie de 1917 parce qu’elles se trouvaient au-dessus de la zone détruite. En montant, Noor sentait la ville changer sous ses pieds. Les immeubles en béton cédaient la place à des constructions plus basses, plus anciennes, avec des encorbellements, des jardins clos, des chats partout — des chats jaunes, des chats noirs, des chats tigrés qui dormaient au soleil avec une impudence souveraine. L’odeur changeait aussi. En bas, c’étaient les pots d’échappement, les souvlakis, la mer. En haut, c’était le jasmin, le figuier, la poussière de brique chaude et, par endroits, le thym sauvage qui poussait entre les pierres des remparts byzantins.

Les remparts. Noor les longea un moment — de hautes murailles crénelées, en brique et en pierre, qui enserraient la ville haute comme une couronne usée. De là-haut, on voyait tout : la ville en contrebas, blanche et grise, qui s’étalait jusqu’au rivage, et au-delà le golfe, immense, immobile, d’un bleu presque blanc sous le soleil de onze heures. Et très loin, au fond, à l’horizon, une forme majestueuse, irréelle — le mont Olympe, dont le sommet était encore enneigé en juillet, une tache blanche suspendue dans le ciel comme un mirage.

Noor s’assit sur un muret, à l’ombre d’un cyprès. Elle but de l’eau tiède de la bouteille qu’elle traînait dans son sac. La sueur coulait dans son dos, sur ses tempes, entre ses seins. La chaleur de Thessalonique n’était pas celle de Tunis. À Tunis, la chaleur était sèche, coupante, un rasoir de lumière. Ici, elle était humide, molle, étouffante — la chaleur du golfe, de l’eau piégée entre les côtes, qui ne s’évaporait pas mais restait là, suspendue dans l’air comme une éponge invisible, et on avait beau respirer, on avait l’impression de ne pas avoir assez d’oxygène, de nager plutôt que de marcher.

Cette chaleur faisait quelque chose à son corps. Elle le ramollissait, l’ouvrait, dissolvait les membranes qui séparaient d’ordinaire le dedans du dehors. Noor avait l’impression que sa peau devenait perméable — que les odeurs, les sons, les couleurs de la ville entraient en elle sans filtre, s’infiltraient directement dans les tissus, dans le sang. Ce n’était pas désagréable. C’était effrayant. Comme si la chaleur, en dissolvant les défenses du corps, dissolvait aussi celles de l’esprit, et que des pensées qui auraient dû rester enfouies remontaient à la surface, intactes, brûlantes.

*

Le cinquième jour, elle commença à montrer la photo.

Elle ne l’avait pas prévu. Elle buvait un café dans une kafenío de la rue Tsimiski — un de ces vieux cafés grecs où les hommes jouent aux cartes et au trictrac en fumant des cigarettes qui sentent le miel — et le patron, un type massif à la moustache jaunie par le tabac, lui avait demandé d’où elle venait. De Tunis, avait-elle dit. Il avait hoché la tête — Tunis, Tunis — et il avait dit quelque chose en grec qu’elle n’avait pas compris, puis, en anglais : Good city. My grandfather sold tobacco to Tunisia. Et Noor, sans réfléchir, avait sorti la photo.

Le patron l’avait regardée, avait dit : Old Thessaloniki, avait haussé les épaules. Il ne reconnaissait pas le bâtiment, ne reconnaissait pas les gens. Il avait passé la photo à un vieux qui jouait au trictrac à la table du fond — le vieux avait mis ses lunettes, avait regardé longuement, avait dit quelque chose en grec, et le patron avait traduit : He says it’s the Matalon building. Near Aristotelous. He says his father had a shop there, before the war. Avant la guerre. Les trois mots les plus lourds de la langue grecque à Thessalonique — avant la guerre, c’est-à-dire avant l’Occupation, avant les déportations, avant l’effacement.

Noor avait repris la photo, remercié, payé son café, et était sortie. Mais quelque chose s’était ouvert. Un canal. Un circuit. Elle montrait la photo, et les gens parlaient. Pas beaucoup, pas toujours, mais ils parlaient.

Le sixième jour, elle la montra à une fleuriste de la rue Komninon — la rue de l’hôtel. La femme, jeune, les bras couverts de pétales, regarda la photo et dit : Ah, l’Excelsior. Elle ne savait rien de plus, mais elle appela sa mère au téléphone, parla en grec pendant deux minutes, raccrocha, et dit à Noor : Ma mère dit que sa tante travaillait dans ce bâtiment, dans les années cinquante. Il y avait un horloger, un notaire, et une couturière qui faisait les plus belles robes de mariée de Thessalonique. Ma mère dit que le bâtiment avait une drôle d’atmosphère. Les gens disaient qu’il était hanté.

Hanté. Noor avait souri — un sourire nerveux, contracté — et avait remercié.

Le septième jour, elle montra la photo à un pope. Elle l’avait croisé devant l’église Agia Sofia — pas la grande, pas celle d’Istanbul, mais la petite, la byzantine, un joyau de brique rouge et de coupoles basses planté au milieu de la ville comme un caillou sacré que personne n’avait osé déplacer. Le pope était vieux, barbu, vêtu de noir malgré la chaleur — comment faisaient-ils, ces hommes en noir, pour ne pas fondre ? — et il parlait un français étonnamment fluide, appris chez les Pères assomptionnistes dans les années soixante. Il regarda la photo, regarda le médaillon que Noor portait au cou, et dit :

— Vous cherchez des Juifs.

Ce n’était pas une question. C’était un constat, prononcé sans hostilité mais sans chaleur non plus, avec cette neutralité un peu lasse des Grecs quand on leur parle de la communauté juive — un mélange de respect, de culpabilité diffuse, et de lassitude, comme si le sujet avait été abordé trop de fois, ou pas assez, et qu’aucune conversation ne pouvait de toute façon être à la hauteur.

— Je cherche ma famille, dit Noor.

Le pope hocha la tête. Il ne demanda pas de précisions. Il la regarda avec des yeux qui avaient vu beaucoup de choses et qui n’en jugeaient aucune, et il dit :

— Cette ville est pleine de gens qui cherchent leur famille. Ils viennent de Tel-Aviv, de Buenos Aires, de Paris, de New York. Ils ont des photos, des lettres, des noms. Ils cherchent des tombes et il n’y a pas de tombes. Ils cherchent des maisons et les maisons sont devenues des parkings. Ils cherchent des visages et les visages sont dans les musées, derrière des vitres.

Il fit une pause. Le soleil tapait sur le parvis de l’église, et l’ombre du pope s’étirait sur les dalles comme une flaque noire.

— Que Dieu vous aide, dit-il. Ou Allah. Ou qui vous voudrez.

*

La rumeur circulait. Noor le sentait — dans les regards, dans les petits signes de tête, dans la façon dont certains commerçants du quartier la reconnaissaient désormais quand elle passait. L’étrangère qui cherche. La Tunisienne avec la photo. Thessalonique était une grande ville, mais le centre fonctionnait comme un village, et dans un village, les nouvelles voyagent vite, portées par les serveurs des cafés, les marchands du Modiano, les voisins qui se parlent d’un balcon à l’autre dans la chaleur du soir.

Elle ne s’en rendait pas compte, ou pas entièrement. Elle était trop absorbée par ce qu’elle découvrait — chaque jour, une couche de plus, une strate supplémentaire de cette ville qui ne cessait de révéler ce qu’elle cachait. Le septième jour, en se promenant près du port, elle tomba sur une plaque commémorative discrète, presque invisible, au pied d’un immeuble moderne : Ici se trouvait la synagogue Etz Haïm, détruite en 1943. Le huitième jour, dans un parc, une autre plaque : En mémoire des 46 000 Juifs de Thessalonique déportés et assassinés à Auschwitz-Birkenau. Et chaque fois, la même sensation — un sol qui se dérobe, une ville qui se dédouble, le présent qui se fendille et laisse voir, en dessous, un autre présent, antérieur, effacé.

*

Le huitième soir, la deuxième manifestation.

Noor était rentrée à l’hôtel vers neuf heures, après avoir dîné seule dans une taverne de Ladadika — l’ancien quartier de l’huile d’olive, devenu le quartier des restaurants et des bars, un labyrinthe de rues pavées bordées de bâtiments du dix-neuvième siècle aux façades colorées. Elle avait mangé du poulpe grillé et bu du tsipouro, l’eau-de-vie locale, qui lui avait brûlé la gorge et mis les joues en feu. La nuit était chaude, lourde, sans un souffle de vent. Le golfe était noir.

Dans l’ascenseur, elle se regarda dans les miroirs — les mêmes miroirs, les mêmes Noor multipliées à l’infini, mais quelque chose avait changé. Son visage. Huit jours de soleil et de marche l’avaient bruni, les cernes s’étaient un peu résorbés, et le médaillon à l’étoile de David brillait dans l’échancrure de sa robe. Elle ressemblait moins à une femme en deuil qu’à une femme en quête. La différence était subtile mais réelle.

Elle entra dans la chambre 312. Alluma la lumière. Et l’odeur la frappa.

Du brûlé.

Pas l’odeur des pots d’échappement ou des grillades de la rue — une odeur plus ancienne, plus profonde, une odeur de bois calciné, de pierre chauffée à blanc, de cendres mouillées. L’odeur d’un incendie, mais pas d’un incendie récent. D’un incendie ancien, fossilisé, dont l’odeur aurait été conservée dans les murs comme un insecte dans l’ambre et qui se libérait soudain, d’un coup, dans l’air climatisé de la chambre.

Noor resta figée sur le seuil. L’odeur était intense, palpable, elle emplissait la pièce entière — le lit, les rideaux, le parquet, le plafond. Elle vérifia le couloir — rien, l’odeur n’était pas là. Elle rentra dans la chambre, ferma la porte, et l’odeur était toujours là. Elle ouvrit la porte de la salle de bains — l’odeur là aussi, partout, comme si les murs la sécrétaient.

Elle s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit. L’air chaud de la nuit entra — l’odeur de la ville, les voitures, la mer. Mais sous cet air du dehors, l’odeur de brûlé persistait. Elle venait de l’intérieur. De l’intérieur des murs.

Noor ferma la fenêtre. S’assit sur le lit. Son cœur battait fort, pas de peur exactement — de reconnaissance. Comme si une partie d’elle savait. Comme si la partie de Fattouma, celle des djinns, celle de la Hafsia, disait : tu vois, je t’avais prévenue. Les lieux se souviennent. Les murs gardent tout. Et ce bâtiment se souvient de l’incendie de 1917. Ce bâtiment a été construit sur les cendres et les cendres sont encore là, sous le parquet blond, sous le marbre neuf, sous la peinture fraîche.

Elle resta assise un long moment, immobile, les mains à plat sur le dessus-de-lit, à respirer l’odeur. Puis l’odeur se dissipa. Lentement, par degrés, comme elle était venue. En dix minutes, il ne restait plus rien. L’air de la chambre avait retrouvé sa neutralité climatisée — santal, agrumes, rien.

Noor ne bougea pas. Elle resta assise sur le lit, les yeux ouverts dans la lumière de la lampe de chevet, et elle pensa à août 1917. Un samedi. Une femme qui fait griller des aubergines. Une étincelle. Le vent du Vardar. Et trente-deux heures plus tard, les deux tiers de la ville en cendres.

Est-ce que l’odeur qu’elle avait sentie était celle-là ? L’odeur de cet incendie-là, vieux de quatre-vingt-treize ans, conservée dans la mémoire minérale du lieu ? Ou est-ce que c’était son propre cerveau qui produisait des fantômes, parce qu’elle avait trop marché, trop lu, trop absorbé de soleil et de tsipouro et de vérités insoutenables ?

Elle n’en savait rien. Elle ne le saurait jamais avec certitude. Et c’était peut-être ça, le plus effrayant — non pas que le bâtiment soit hanté, mais que la frontière entre le hanté et le non-hanté soit si mince, si perméable, si facile à franchir dans un sens comme dans l’autre.

Elle éteignit la lumière. Se coucha. Ferma les yeux.

La voix ne revint pas, cette nuit-là. Mais dans la seconde qui précéda le sommeil, Noor crut sentir quelque chose de très léger — un souffle, un effleurement, comme une main qui se serait posée sur sa joue et retirée aussitôt. La main d’une femme. Fraîche, douce, rapide.

Elle dormit.

Chapitre 6 — Elias

Le neuvième jour, il pleut.

Pas une pluie franche — une brume chaude, grise, qui enveloppait la ville comme un tissu mouillé et qui ne rafraîchissait rien. Au contraire, elle ajoutait une couche d’humidité à l’air déjà saturé, et Thessalonique baignait dans une vapeur laiteuse qui effaçait les contours, brouillait les distances, rendait le golfe invisible. On ne voyait plus la mer. On ne voyait plus le mont Olympe. On ne voyait que les façades des immeubles les plus proches, luisantes de pluie tiède, et les piétons qui marchaient vite, sans parapluie, parce que les parapluies n’avaient aucun sens dans cette pluie-là — elle ne tombait pas, elle flottait.

Noor ne sortit pas. Elle resta à l’hôtel, dans le salon du Mezzanine, au premier étage, avec un livre qu’elle ne lisait pas et un café qu’elle laissait refroidir. Elle avait choisi un fauteuil près de la fenêtre, d’où elle voyait la rue Mitropoleos en contrebas, les voitures, les passants, et au-delà, la brume. Le salon était presque vide — un couple de touristes allemands, un homme d’affaires grec qui tapait sur son ordinateur, et elle. Une musique de jazz jouait en sourdine, quelque chose de doux et de neutre, du genre de musique que les hôtels cinq étoiles mettent pour combler le silence sans déranger personne.

Elle pensait à sa mère. Depuis neuf jours, elle n’avait pas appelé Souad. C’était inhabituel — en temps normal, elles se parlaient tous les deux ou trois jours, des conversations courtes, utilitaires, où Souad racontait ses douleurs aux genoux et les intrigues de son immeuble, et où Noor écoutait en disant oui maman à intervalles réguliers. Mais depuis son arrivée à Thessalonique, Noor n’avait pas pu. Chaque fois qu’elle prenait le téléphone pour composer le numéro, quelque chose l’arrêtait — non pas la peur de parler, mais la peur de ce qui sortirait si elle commençait à parler. Les questions. Les accusations. Tu savais, maman ? Tu savais qu’il cachait des lettres en ladino derrière une étagère ? Tu savais qu’il y avait une étoile de David dans un tiroir ? Tu savais que ton mari — mon père — n’était peut-être pas celui qu’il disait être ?

Elle ne pouvait pas poser ces questions au téléphone, depuis une chambre d’hôtel à deux mille kilomètres. Ou peut-être que si, elle pouvait, mais elle ne voulait pas entendre la réponse. Pas encore. Pas tant qu’elle n’avait pas elle-même compris ce qu’il y avait à comprendre.

Elle but une gorgée de café froid. Regarda la pluie. Pensa à rien.

*

Il était là quand elle se retourna.

Assis dans un fauteuil blanc, de l’autre côté du salon, près de l’escalier en marbre. Comme s’il y avait toujours été. Un très vieil homme, très droit, avec une canne posée contre l’accoudoir et un chapeau de paille sur les genoux. Il portait un costume en lin clair, froissé mais propre, une chemise blanche boutonnée jusqu’au col malgré la chaleur, et des chaussures noires impeccablement cirées qui juraient avec le reste — on aurait dit les chaussures d’un autre homme, ou d’une autre époque, des chaussures de cérémonie posées au bout de jambes amaigries par l’âge.

Il la regardait.

Noor soutint son regard. Le vieil homme avait un visage extraordinaire — pas beau, pas laid, mais d’une intensité qui rendait ces catégories sans objet. Des yeux noirs, enfoncés dans les orbites, très brillants, très mobiles, sous des sourcils blancs épais comme des haies. Un nez fort, busqué, la peau du visage tannée par le soleil et plissée en mille plis fins qui dessinaient une cartographie de rides d’une complexité stupéfiante. La bouche mince, un peu rentrée — il avait perdu des dents, ou les avait remplacées, et la mâchoire s’était rétractée, ce qui lui donnait un air de sagesse involontaire. Il devait avoir quatre-vingt-dix ans, peut-être plus. Il était maigre, sec, et pourtant il se tenait droit dans le fauteuil avec une raideur presque militaire, le dos ne touchant pas le dossier, les mains posées à plat sur les cuisses.

Il se leva. Lentement, en prenant appui sur la canne, avec cette lenteur délibérée des très vieux qui ne font rien par accident et qui ont appris à économiser chaque geste. Il traversa le salon, passa devant le couple allemand qui ne le remarqua pas, et s’arrêta devant le fauteuil de Noor.

— C’est vous, la Tunisienne.

Il parlait français. Un français d’un autre temps — précis, un peu formel, avec des constructions de phrase qui évoquaient la IIIe République et les manuels de la communale. Mais en dessous du français, on entendait autre chose, une mélodie, un rythme, quelque chose de chantant et de mélancolique qui n’appartenait à aucune langue que Noor connaissait.

— Oui, dit-elle. C’est moi.

— Elias Saltiel. On m’a dit que vous aviez des lettres.

Il ne sourit pas. Il ne tendit pas la main. Il énonçait des faits, avec une économie qui n’était pas de la froideur mais de la précision — la précision d’un homme qui a vécu si longtemps qu’il n’a plus de temps à perdre en politesses.

— Asseyez-vous, dit Noor. S’il vous plaît.

Elias s’assit dans le fauteuil en face d’elle, posa sa canne contre la table basse, et retira ses lunettes de sa poche de poitrine — de vieilles lunettes rondes, à la monture en écaille, qu’il posa sur son nez avec soin. Puis il la regarda de nouveau, à travers les verres, et cette fois son regard était différent — plus doux, plus scrutateur, comme s’il la déchiffrait.

— Vous ne parlez pas grec, dit-il.

— Non.

— Ni ladino.

— Non. Je ne savais même pas ce que c’était, il y a une semaine.

Quelque chose passa sur le visage d’Elias — un frémissement, une ombre, trop bref pour être identifié. De la tristesse, peut-être. Ou de la résignation. Ou simplement la constatation, faite pour la millième fois, qu’une langue peut mourir comme meurt une personne, en laissant derrière elle des gens qui ne savent même pas qu’elle a existé.

— Montrez-moi les lettres, dit-il.

*

Noor n’avait pas les lettres sur elle. Elles étaient dans la chambre 312. Elle s’excusa, monta les chercher — trois minutes dans l’ascenseur, les miroirs, les Noor multipliées — et redescendit avec la boîte entière. En la posant sur la table basse du salon, entre les tasses de café et le sucrier en inox, elle eut une sensation étrange : la boîte était à sa place. Ici. Dans ce bâtiment. Elle revenait chez elle.

Elias prit la première lettre. Ses mains tremblaient légèrement — un tremblement fin, régulier, que l’âge avait installé et que rien ne pouvait calmer — mais ses doigts, en touchant le papier jauni, eurent un geste d’une délicatesse absolue, la délicatesse de quelqu’un qui sait ce que vaut le papier, ce que vaut l’encre, ce que vaut chaque mot écrit dans une langue que presque plus personne ne parle.

Il approcha la lettre de ses yeux. Ses lèvres bougèrent — il lisait en silence, mais ses lèvres formaient les mots, et Noor vit les mots passer sur ce visage de quatre-vingt-dix ans comme des ombres de nuages sur un paysage.

Puis il posa la lettre et la regarda.

— C’est du ladino. Écrit en rachi, en caractères hébraïques cursifs. L’écriture est belle — une main de femme, je dirais. Éduquée. Les lettres sont régulières, l’encre est de bonne qualité. Ce n’est pas une paysanne qui a écrit ça.

— Qu’est-ce que ça dit ?

Elias reprit la lettre. Ses lèvres bougèrent de nouveau. Puis il traduisit, lentement, en choisissant ses mots comme on choisit des pierres pour traverser un ruisseau.

Ma chère fille. Nous sommes bien installés dans le nuevo bâtiment de Komninon. Ton père a ouvert le magasin la semaine passée, les affaires sont lentes mais les voisins sont bons. Le señor Matalon nous a donné des conditions favorables pour le loyer. La lumière est belle dans l’apartamento du troisième étage, surtout le matin quand le soleil entre par les ventanas de la façade. Ta sœur Reina grandit bien. Elle te ressemble de plus en plus. Nous pensons à toi chaque jour et nous prions que tu sois heureuse dans la nueva tierra. Que le Dió te bénisse et te garde. Ta mère qui t’aime, Estrella.

Le silence qui suivit était un silence d’une qualité particulière — dense, chargé, presque solide. La musique de jazz continuait en sourdine. Les touristes allemands riaient de quelque chose. L’homme d’affaires tapait sur son clavier. Et Noor était assise dans un fauteuil blanc, dans le salon du premier étage de l’hôtel Excelsior, au troisième étage duquel se trouvait la chambre 312, qui avait été autrefois l’apartamento du troisième étage du bâtiment Matalon, celui où la lumière était belle le matin quand le soleil entrait par les fenêtres de la façade. Celui où Estrella avait vécu.

— Estrella, dit Noor. C’est ma — c’est une aïeule ?

— C’est ce que les lettres semblent dire. Cette lettre est adressée à sa fille, une fille qui est partie — la nueva tierra, la nouvelle terre. La Tunisie, peut-être. Ou la Palestine. Ou la France. Beaucoup de Juifs de Thessalonique sont partis après l’incendie de 1917. Et puis d’autres après le pogrom de Campbell, en 1931. Et puis d’autres encore dans les années trente, quand les choses ont commencé à se gâter.

Elias prit une autre lettre. Lut. Traduisit.

— Celle-ci est plus tardive. L’écriture a changé — c’est la même main, mais plus pressée, plus nerveuse. Ma fille chérie. Les choses ici ne sont pas bonnes. On nous regarde de travers. Le magasin a été vandalisé, ils ont cassé la vitrina et écrit des mots sur le mur. Ton père ne dit rien mais il ne dort plus. Reina a peur de sortir. Le señor Matalon dit que ça va se calmer mais je ne le crois pas. Je regrette que tu sois loin mais je remercie le Dió que tu sois partie à temps. Si nous pouvions, nous partirions aussi. Mais ton père ne veut pas. Il dit que Salonique est notre maison. Il dit que nous avons survécu au fuego et que nous survivrons à cela aussi. Je prie qu’il ait raison. Ta mère, Estrella.

El fuego. Le feu. L’incendie de 1917. Noor sentait les mots se déposer en elle comme des pierres au fond d’un puits — lentement, lourdement, sans bruit. Chaque lettre ajoutait du poids. Chaque phrase augmentait la gravité.

— Il y en a cinq autres, dit-elle.

— Je sais. Mais pas aujourd’hui.

Elias retira ses lunettes. Les essuya avec un mouchoir qu’il sortit de sa poche — un mouchoir en tissu, blanc, bordé de bleu, plié en quatre avec une méticulosité d’un autre âge. Ses mains tremblaient toujours, mais ses yeux, quand il les posa sur Noor, étaient d’une clarté parfaite.

— Ces lettres sont précieuses, dit-il. Il ne faut pas les lire en une fois. Il faut les lire comme elles ont été écrites — une à une, avec du temps entre chaque. Estrella ne les a pas écrites le même jour. Elle les a écrites sur des mois, peut-être des années. Il faut respecter ce temps.

Noor hocha la tête. Elle ne protesta pas. Il y avait dans la voix d’Elias une autorité qui ne souffrait pas la discussion — non pas l’autorité du pouvoir, mais celle de l’expérience, de la mémoire, de quelqu’un qui a vécu assez longtemps pour savoir que la vérité ne se révèle pas d’un coup, qu’elle a besoin d’espace, de silence, de patience.

— Vous reviendrez ? demanda Noor.

— Demain. Si le temps le permet. Et si le bâtiment le veut.

Il avait dit ça avec un demi-sourire — le premier — et Noor ne sut pas si c’était une plaisanterie ou autre chose. Le bâtiment le veut. Comme si le bâtiment avait une volonté. Comme si les murs décidaient.

Elias se leva, reprit sa canne, mit son chapeau de paille. Debout, il était plus grand qu’elle ne l’avait imaginé — grand et sec, un peu voûté par l’âge mais avec cette impression de solidité, d’ancrage, de quelqu’un que le vent ne peut pas renverser parce que ses racines vont trop profond.

— Une chose, dit-il en s’arrêtant à mi-chemin de la porte.

Noor leva les yeux.

— Vous êtes dans la chambre 312.

— Comment le savez-vous ?

— Andréas me l’a dit. Le troisième étage, côté façade. C’est là qu’était l’appartement des locataires du bâtiment Matalon, dans les années vingt et trente. Les familles y vivaient. Le magasin en bas, l’appartement en haut. Si Estrella a écrit ses lettres quelque part, c’est là. Dans la pièce où vous dormez.

Il la regarda une dernière fois, par-dessus ses lunettes rondes, avec cette intensité qui n’était ni de la curiosité ni de la compassion mais quelque chose de plus ancien, de plus essentiel — le regard d’un homme qui a vu trop de morts et pas assez de retours, et qui reconnaît, dans le visage d’une étrangère, la trace de ceux qui sont partis.

— Dormez bien, dit-il. Et n’ayez pas peur des bruits.

Puis il sortit dans la brume chaude, et la porte vitrée se referma sur lui, et il disparut dans la rue Komninon comme s’il n’avait jamais été là.

Chapitre 7 — Les lettres

Elias revint le lendemain, à la même heure, comme s’il avait un rendez-vous avec le bâtiment plutôt qu’avec elle. Même costume en lin, même canne, même chapeau de paille. Mais cette fois, il portait un petit sac en toile qu’il posa sur la table basse avec précaution — à l’intérieur, Noor le verrait plus tard, il y avait un dictionnaire de ladino-français, relié en cuir brun, tellement usé que les coins étaient ronds et que le dos avait perdu ses lettres dorées.

— Au cas où ma mémoire flanche, dit-il en tapotant le sac. Elle flanche de plus en plus souvent. C’est l’inconvénient de vivre aussi vieux — on finit par avoir plus de souvenirs que de cerveau pour les ranger.

C’était la première fois qu’il faisait de l’humour. Un humour sec, factuel, sans chaleur particulière, mais Noor sourit malgré elle. Elle avait disposé les cinq lettres restantes sur la table, dans l’ordre qu’elle supposait chronologique — d’après la couleur du papier, l’état de l’encre, la nervosité croissante de l’écriture. Elias les regarda, les toucha du bout des doigts, les réordonna légèrement — il en déplaça deux, intervertit la troisième et la quatrième — et dit :

— Voilà. C’est mieux. L’ordre, c’est important. Estrella n’écrivait pas au hasard.

Il prit la troisième lettre. Chaussa ses lunettes rondes. Ses lèvres bougèrent.

— Celle-ci est datée. Regardez, ici, en haut à droite — les chiffres. Elul 5693. C’est le calendrier hébraïque. En grégorien, ça donne septembre 1933.

Septembre 1933. Hitler était au pouvoir depuis huit mois. Noor fit le calcul sans le vouloir — les dates de l’Histoire s’étaient mises à couler dans sa tête comme un fleuve souterrain, depuis le musée, depuis les plaques commémoratives, depuis les jours de marche dans la chaleur.

Elias traduisit.

Ma fille. Je t’écris cette lettre pour te dire des choses que je n’ai jamais dites à voix haute. Ton père est mort le mois passé, un mardi matin, dans le magasin. Le cœur. Il est tombé entre les étagères et les cartons, et quand je l’ai trouvé il avait encore un livre dans la main. On l’a enterré au cimetière, dans la parcelle des Navarro, à côté de son père et de sa mère. Le rabbin a dit les prières. Il y avait du monde — les voisins, le señor Matalon, les Benveniste, les Alhadeff. Tout le quartier est venu.

Elias s’arrêta. Regarda Noor.

— Navarro, dit-il. C’est un nom séfarade. Très courant à Thessalonique. Il y avait des Navarro partout — des commerçants, des artisans, des professeurs. Le grand rabbinat avait des Navarro dans ses registres depuis le seizième siècle.

Navarro. Noor répéta le nom dans sa tête. Navarro. Le nom de son arrière-grand-père, mort un mardi matin dans un magasin du bâtiment Matalon, un livre à la main. Mort comme son père Hichem mourrait soixante-dix ans plus tard, un dimanche matin, entre la table et le réfrigérateur. Un cœur qui s’arrête. Deux hommes qui tombent. La même mort, à deux générations d’écart, dans deux pays différents, comme un motif qui se répète.

— Continuez, dit-elle.

Elias reprit la lettre.

Maintenant que ton père n’est plus là, je peux te dire ce que je n’ai pas pu te dire avant. J’aurais voulu partir avec toi. Quand tu es partie pour Tunis avec Isaac, j’aurais voulu vous suivre. Mais ton père refusait. Il disait que Salonique était notre ville, que les Navarro y étaient depuis quatre cents ans, que la boutique était là, que les morts étaient là. Comment quitter une ville où les morts vous attendent ? Il avait raison et il avait tort. Les morts ne nous protègent de rien. Maintenant il est parmi eux et je suis seule dans l’apartamento du troisième étage et la lumière du matin entre toujours par les ventanas mais il n’y a plus personne pour la voir avec moi.

Le silence, cette fois, dura longtemps. Noor sentait les larmes monter mais elles ne tombaient pas — elles restaient là, suspendues, comme la chaleur de Thessalonique, comme la brume de la veille, entre le dedans et le dehors.

Isaac. Sa fille était partie pour Tunis avec un homme nommé Isaac. Isaac Navarro, probablement. Le fils, ou le frère, ou le cousin du mari d’Estrella. Quelqu’un qui avait quitté Thessalonique — quand ? dans les années vingt ? au début des années trente ? — et qui avait emmené la fille d’Estrella à Tunis. Et cette fille — la fille d’Estrella, la petite-fille du libraire mort entre les étagères — était la grand-mère de Noor. Ou l’arrière-grand-mère. La chaîne se reformait, maillon par maillon, dans le salon d’un hôtel cinq étoiles posé sur les os du bâtiment Matalon.

— La quatrième, dit Noor.

Elias prit la lettre suivante. Celle-ci était plus courte, l’écriture plus hâtive, les lignes descendaient vers la droite comme si la main qui tenait la plume avait perdu l’horizontale.

Ma fille. Reina est malade. Le docteur Amariglio dit que c’est les poumons. Je ne sais pas si elle va guérir. Il fait froid, il n’y a pas de charbon, le magasin est fermé depuis la semaine passée. Les temps sont mauvais. Je t’envoie cette lettre avec le señor Alhadeff qui part demain pour Le Pirée, de là il prendra un bateau pour Tunis. Je ne sais pas si cette lettre arrivera. Je ne sais plus si les lettres arrivent. Prie pour Reina. Prie pour nous. Ta mère.

— Reina, c’est la sœur ?

— La sœur de votre — de la fille d’Estrella. Celle qui est restée. Reina, ça veut dire reine en ladino. En espagnol aussi. C’est le même mot.

Elias prit la cinquième lettre. Avant de la lire, il la regarda longtemps — le papier, l’encre, la densité de l’écriture. Puis il dit, à voix basse, presque pour lui-même :

— Celle-ci est la dernière qu’elle a écrite d’ici. De cet endroit. De cette pièce.

Il lut.

Ma fille bien-aimée. Reina est morte. Elle est morte un vendredi soir, à l’heure du Shabbat, et je n’ai même pas pu allumer les bougies parce qu’il n’y avait pas de bougies. Elle avait vingt-sept ans. Je l’ai enterrée à côté de son père. Le cimetière est le seul endroit de cette ville où l’on nous laisse tranquilles. Je suis seule maintenant dans l’apartamento. Le señor Matalon est parti pour Athènes. Les Benveniste sont partis pour la Palestine. Il n’y a presque plus personne dans le bâtiment. Les Grecs ont repris les magasins du bas. Ils ne sont pas méchants mais ils ne nous connaissent pas. Ils ne savent pas que nous étions là avant eux. Ils ne savent pas que cette ville nous appartenait. Pardonne-moi cette colère. Pardonne-moi tout. Je t’envoie avec cette lettre le médaillon de ma mère. Il a traversé la mer d’Espagne, il a survécu au fuego, il survivra à cela aussi. Garde-le. Ne l’oublie pas. Et si un jour tu as une fille, dis-lui d’où nous venons. Dis-lui qu’il y avait une ville, au bord d’une mer, où les gens parlaient comme des Espagnols et priaient comme des Juifs et vivaient comme des Grecs, et que cette ville s’appelait Salonique. Ta mère, Estrella.

Elias posa la lettre. Retira ses lunettes. Ses yeux étaient secs — d’une sécheresse minérale, celle des gens qui ont épuisé leurs larmes il y a très longtemps et à qui il ne reste que la clarté. Il ne dit rien. Il regarda le mur du salon de l’Excelsior — le mur blanc, lisse, orné d’une toile abstraite en rouge et noir — et Noor comprit qu’il ne voyait pas le mur. Il voyait à travers. Il voyait le mur d’avant, le mur de plâtre et de chaux du bâtiment Matalon, le mur contre lequel Estrella s’était peut-être appuyée en écrivant cette lettre, le dos contre la pierre, la plume à la main, seule dans un appartement vide au troisième étage d’un immeuble qui se vidait.

Noor tenait le médaillon dans sa main. Le médaillon qu’Estrella avait envoyé à sa fille, qui l’avait emmené à Tunis, qui l’avait donné — à qui ? à son fils ? à sa fille ? — et qui avait fini dans une boîte derrière une étagère, dans une librairie de la rue Zarkoun, où Hichem Belhadj, né peut-être Navarro, l’avait caché comme on cache un cœur trop fragile pour être exposé à l’air.

— Il reste deux lettres, dit-elle.

— Oui. Mais pas aujourd’hui.

— Pourquoi ?

Elias la regarda. Il y avait dans ses yeux quelque chose de nouveau — non plus la précision du traducteur, mais une douceur, une fatigue, la même que celle de Noor, la même que celle d’Estrella.

— Parce que les deux dernières sont différentes. Je le vois à l’écriture. Quelque chose a changé. Et il faut que vous digériez ce que vous avez entendu avant d’entendre la suite. Estrella vous a envoyé ces lettres à travers le temps, mademoiselle. Quatre-vingts ans de temps. Le moins qu’on puisse faire, c’est de ne pas les bâcler.

Il se leva. Reprit sa canne, son chapeau, son sac avec le dictionnaire. À la porte du salon, il se retourna.

— Votre père, dit-il. Comment s’appelait-il ?

— Hichem Belhadj.

— Belhadj. C’est arabe.

— Oui.

— Mais son vrai nom, c’était Navarro. Ou quelque chose de proche. Isaac Navarro a emmené une fille d’Estrella à Tunis, et quelqu’un, à un moment, a changé de nom. C’est ce qui se passait. C’est ce qui se passe toujours. On change de nom pour survivre. On perd le nom pour garder la vie. Et puis un jour, quelqu’un retrouve une boîte derrière une étagère, et le nom revient.

Il mit son chapeau. La lumière de la brume, qui entrait par les fenêtres du salon, dessinait son profil en ombre chinoise — le nez busqué, la mâchoire rentrée, le dos raide.

— Demain, dit-il. Même heure.

Et il partit.

*

Noor resta seule dans le salon. Le couple allemand était parti. L’homme d’affaires avait fermé son ordinateur. Le jazz jouait toujours, imperturbable, indifférent. Elle prit les lettres, les replaça dans la boîte, referma le couvercle. Ses mains ne tremblaient pas. Quelque chose en elle s’était stabilisé — pas calmé, stabilisé, comme un navire qui a trouvé son assiette après une longue période de roulis.

Elle savait maintenant. Pas tout, mais assez. Elle s’appelait Navarro. Ou elle aurait dû s’appeler Navarro. Quelque part dans la chaîne — Isaac, la fille d’Estrella, et puis d’autres, son grand-père, son père — quelqu’un avait effacé le nom, et avec le nom, tout le reste. La langue, la religion, la mémoire, le fil. Coupé. Et recollé, ailleurs, sous un autre nom, dans un autre monde, avec un tel soin qu’il avait fallu quarante ans et un déménagement d’étagère pour que la soudure craque.

Elle monta dans la chambre 312. Se planta devant la fenêtre, côté façade. Regarda la lumière du matin — non, de l’après-midi, mais une lumière qui entrait par les mêmes fenêtres, les mêmes ventanas, celles qu’Estrella avait décrites dans sa première lettre. La lumière est belle dans l’apartamento du troisième étage, surtout le matin quand le soleil entre par les ventanas de la façade.

Noor posa sa main à plat contre le mur. Le mur était tiède. Tiède de soleil, tiède de climatisation, tiède de quatre-vingt-six ans de chaleur accumulée. Et sous la tiédeur, sous le plâtre neuf et la peinture blanche, il y avait la pierre. La pierre de 1924. La pierre de Pleyber et Fernandez. La pierre posée sur les cendres de 1917. Et sous les cendres, le quartier séfarade. Et sous le quartier séfarade, la ville ottomane. Et sous la ville ottomane, la ville byzantine. Couche après couche, siècle après siècle, mort après mort.

Noor retira sa main. Elle avait cru sentir — mais non. Elle n’avait rien senti. Juste le mur. Juste la tiédeur. Juste la pierre.

Elle s’allongea sur le lit et fixa le plafond. Elle pensa à Estrella, seule dans cette pièce, écrivant des lettres à une fille qu’elle ne reverrait jamais. Elle pensa à Hichem, seul dans sa librairie, fredonnant des airs en ladino que personne ne reconnaissait. Et elle pensa à elle-même, seule sur ce lit, dans cette chambre, dans ce bâtiment, avec un médaillon autour du cou et un nom qu’elle n’avait pas su être le sien.

Dehors, la brume se levait. Le soleil perçait. La chaleur revenait, fidèle, implacable, comme un souvenir qui refuse de s’éteindre.

Chapitre 8 — Les djinns de Salonique

Cette nuit-là, tout bascula.

Noor s’était couchée tôt, épuisée par les lettres d’Estrella, par le poids des noms — Navarro, Reina, Isaac — qui tournaient dans sa tête comme des oiseaux captifs. Elle avait tiré les rideaux, éteint les lumières, mis la climatisation au maximum, et s’était enfoncée dans le lit comme dans un terrier. Dormir. Elle voulait seulement dormir.

Le sommeil vint. Il vint vite, d’un coup, comme un rideau qui tombe. Et pendant deux ou trois heures, il n’y eut rien — un noir compact, sans rêves, sans formes, le noir réparateur des corps qui ont trop marché et des esprits qui ont trop absorbé. Noor dormait. Le bâtiment veillait.

Elle se réveilla à deux heures du matin. D’un coup, les yeux ouverts dans le noir, le cœur rapide, avec la certitude absolue — pas le soupçon, pas l’impression, la certitude — que quelqu’un se trouvait dans la chambre.

Elle ne bougea pas. Resta allongée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux grand ouverts. Le noir était total — la climatisation ronronnait, un filet de lumière passait sous la porte du couloir, et c’était tout. Pas de silhouette. Pas de mouvement. Et pourtant la certitude ne faiblissait pas. Il y avait une présence. Pas à côté du lit, pas au pied du lit — partout. Autour d’elle, au-dessus d’elle, dans les murs, dans le plafond, dans l’air lui-même. La chambre était pleine.

Puis les voix commencèrent.

Pas une seule voix, cette fois. Plusieurs. Un murmure collectif, comme une assemblée qui parle à voix basse, chaque voix distincte et pourtant fondue dans les autres, un tissu sonore fait de dizaines de fils entrelacés. Des voix de femmes, d’hommes, d’enfants peut-être. Et elles parlaient dans une langue que Noor ne comprenait pas — mais qu’elle reconnaissait. Les sonorités du ladino. Les mêmes sons qu’Elias avait prononcés en traduisant les lettres d’Estrella — ces voyelles ouvertes, ces consonnes douces, ce rythme entre l’espagnol et l’hébreu, cette musique qui n’appartenait à aucun pays parce qu’elle appartenait à tous les ports de la Méditerranée.

Noor s’assit dans le lit. Les voix ne s’arrêtèrent pas. Elles continuaient, régulières, patientes, comme si elles avaient attendu longtemps — des années, des décennies — que quelqu’un les entende, et que maintenant qu’une oreille était là, elles ne voulaient plus se taire. Ce n’étaient pas des cris, pas des plaintes. C’étaient des conversations. Des fragments de vie quotidienne — une femme qui appelait un enfant, un homme qui discutait du prix de quelque chose, un rire bref, une chanson esquissée puis interrompue. Les bruits d’un immeuble habité. Les bruits du bâtiment Matalon tel qu’il avait été, avec ses familles, ses commerces, ses escaliers parcourus de pas et de voix, avant que le silence ne vienne tout recouvrir.

Noor tendit la main vers la lampe de chevet. L’alluma. La lumière jaune inonda la chambre — le lit, le bureau, la chaise, l’armoire, tout était en place, tout était normal, il n’y avait personne. Mais les voix continuaient. Elles étaient dans les murs. Elles venaient de l’intérieur de la structure, des espaces entre les cloisons, des cavités que la rénovation n’avait pas touchées, des profondeurs du bâtiment où le vieux cohabitait avec le neuf.

Noor posa les pieds sur le parquet. Le bois était tiède, presque chaud, comme si un feu brûlait dans les étages inférieurs. Elle marcha jusqu’à la salle de bains. Ouvrit la porte. Alluma.

Le miroir.

Son visage était là, dans le miroir au-dessus du lavabo, éclairé par les spots encastrés dans le plafond — son visage familier, les cernes, les cheveux défaits, les yeux agrandis par l’insomnie. Mais quelque chose n’allait pas. Pendant une fraction de seconde — une fraction si brève qu’elle ne dura peut-être pas, qu’elle fut peut-être rêvée, imaginée, produite par le cerveau épuisé d’une femme qui n’avait pas assez dormi — le reflet changea.

Ce n’était plus tout à fait son visage. C’était le même et c’était un autre — les mêmes pommettes, le même front, les mêmes yeux sombres, mais encadrés différemment. Un foulard. Un foulard sombre noué sous le menton, à la manière des femmes séfarades sur les photos du musée. Et la peau un peu plus claire. Et les yeux un peu plus enfoncés dans les orbites. Et autour du cou, le même médaillon — le même exactement, l’étoile de David en argent noirci.

Noor recula d’un pas. Heurta le mur de la salle de bains. Le reflet dans le miroir était redevenu le sien — pas de foulard, pas de visage étranger, juste Noor Belhadj, quarante ans, libraire à Tunis, terrifiée dans une salle de bains d’hôtel à deux heures du matin.

Les voix avaient cessé.

Le silence revint d’un coup, comme une eau qui se referme. Il n’y avait plus rien — plus de murmures, plus de conversations en ladino, plus rien que le ronronnement de la climatisation et le battement de son propre sang dans ses oreilles.

*

Noor retourna dans la chambre. S’assit sur le lit. Ses mains tremblaient. Pas de froid — de quelque chose d’autre, quelque chose de plus profond que la peur, une sorte de tremblement ontologique, comme si les fondations de ce qu’elle savait être vrai venaient de recevoir un coup.

Elle prit son téléphone. Composa le numéro de sa mère. Deux heures du matin à Thessalonique, une heure du matin à Tunis — Souad dormait, bien sûr, Souad dormait depuis dix heures du soir, comme toujours, avec ses bouchons d’oreille et son masque de nuit et sa tisane de verveine. Le téléphone sonna. Quatre fois, cinq fois, six fois. Pas de réponse. La messagerie.

Vous êtes bien sur le portable de Souad. Laissez un message.

Noor raccrocha. Rappela. Laissa sonner. Pas de réponse.

Elle posa le téléphone sur le lit et se prit le visage dans les mains. Les djinns. C’était le seul mot qui lui venait. Les djinns de Fattouma, les djinns de la Hafsia, les créatures qui vivent entre les murs des maisons abandonnées et qui n’aiment pas qu’on les dérange. Sauf que ce bâtiment n’avait pas été abandonné — il avait été vidé, nettoyé, rénové, transformé. On avait changé les cloisons, refait les sols, posé du plâtre neuf sur les murs anciens. On avait cru qu’en recouvrant, on effaçait. Mais les djinns — ou ce qui leur ressemblait, ou ce qui portait un autre nom dans une autre langue — étaient restés.

Et ils parlaient ladino.

Cette pensée aurait dû être absurde. Elle aurait dû la faire rire, ou au moins sourire de sa propre crédulité. Mais Noor ne riait pas. Elle était assise sur un lit d’hôtel, en t‑shirt et en culotte, les mains tremblantes, le médaillon d’Estrella contre sa poitrine, et elle pensait aux djinns de sa grand-mère et aux fantômes de Salonique, et elle ne trouvait aucune différence entre les deux. Aucune. Les djinns et les fantômes étaient la même chose — les traces des vivants dans les lieux qu’ils avaient habités, l’empreinte sonore des voix qui avaient résonné entre ces murs, la mémoire du bâtiment qui remontait à la surface comme une nappe phréatique qu’on ne peut pas contenir.

Mais si les djinns et les fantômes étaient la même chose — alors quoi ? Alors le monde de Fattouma et le monde d’Estrella se superposaient. L’islam de Tunis et le judaïsme de Salonique se rejoignaient dans un même souterrain. La prière et la prière se touchaient sous la surface, comme les racines de deux arbres plantés de part et d’autre d’un mur.

Noor essaya de réciter la Fatiha. C’était instinctif — un réflexe d’enfance, un geste de protection, la première chose que faisait Fattouma quand elle sentait la présence des djinns. Bismillah ar-Rahman ar-Rahim. Al-hamdu lillahi Rabbi l‑alamin. Les mots vinrent, les premiers, automatiques, gravés dans la mémoire musculaire de la bouche. Mais à la troisième ligne, les mots se brouillèrent. Ils ne venaient plus. Noor chercha — Maliki yawm ad-din — oui, voilà — mais la suite se dérobait, les syllabes se mélangeaient, et ce qui sortit de sa bouche n’était ni la Fatiha ni autre chose, c’était un murmure informe, un bruit blanc, un souffle.

La prière ne marchait plus.

Non — la prière marchait toujours, mais c’était Noor qui ne marchait plus avec elle. Quelque chose s’était déplacé en elle depuis les lettres d’Estrella, depuis Navarro, depuis le médaillon, depuis le visage dans le miroir. Les mots de la prière étaient toujours là, intacts, mais ils ne s’adressaient plus au même ciel. Ou plutôt — le ciel était le même, mais Noor ne savait plus d’où elle parlait. Du sol tunisien ? Du sol de Salonique ? Du troisième étage d’un bâtiment construit par un architecte juif sur les cendres d’un quartier séfarade ? De quel sol prie-t-on quand on ne sait plus qui on est ?

Elle s’allongea. Ne ferma pas les yeux. Fixa le plafond blanc, lisse, neuf, et essaya d’imaginer le plafond d’avant — le plafond de l’apartamento, avec ses moulures peut-être, ses fissures, ses taches d’humidité, son odeur de plâtre vieux et de cuisine, l’odeur de la vie quotidienne des Navarro, de leur repas du vendredi soir, des bougies du Shabbat, du pain tressé, du vin rouge, des prières en hébreu que personne ne priait plus dans cette pièce depuis soixante-dix ans.

Et c’est à ce moment-là — allongée sur le dos, les yeux ouverts, la prière en miettes dans sa bouche — que Noor commença à pleurer. Pas les larmes contenues des jours précédents, pas les yeux humides qu’elle ravalait d’un battement de cils. Des larmes véritables, abondantes, chaudes, qui coulaient des deux côtés du visage et tombaient sur l’oreiller blanc avec un bruit infime, un bruit de pluie sur du tissu. Elle pleurait sans bruit, ou presque sans bruit, et elle ne savait pas pourquoi elle pleurait — pour son père, pour Estrella, pour Reina morte à vingt-sept ans, pour la ville effacée, pour elle-même, pour le nom perdu, pour la prière qui ne marchait plus, pour les djinns qui parlaient une langue qu’elle ne comprenait pas.

Elle pleura longtemps. Puis elle s’endormit, les joues mouillées, le médaillon serré dans son poing comme une clé.

*

Au matin, le soleil entrait par les fenêtres de la façade. La lumière était belle. Estrella avait raison.

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