Matalon
Matalon
Chapitres 9 à 12
Chapitre 9 — Le cimetière
Elias ne vint pas à l’hôtel le lendemain. Il envoya un message par l’intermédiaire d’Andréas — un message oral, comme au siècle précédent, parce qu’Elias n’avait pas de téléphone portable, ou n’en voulait pas, ce qui revenait au même.
— Monsieur Saltiel dit qu’il vous attend à la porte de l’université Aristote, à dix heures. L’entrée principale, sur Egnatia.
Noor y fut à dix heures moins dix. La rue Egnatia — la Via Egnatia, l’ancienne voie romaine qui traversait l’empire d’ouest en est, de Durrës à Constantinople — était un fleuve de bruit et de diesel, une artère à quatre voies saturée de bus, de taxis, de mobylettes, bordée de magasins de chaussures et de boutiques de téléphonie mobile. L’entrée de l’université s’ouvrait sur la droite — un portail en fer, des bâtiments modernes en béton clair, des arbres, des étudiants en t‑shirt qui fumaient sur les marches.
Elias était là, appuyé sur sa canne, à l’ombre d’un platane. Il portait le même costume en lin, mais pas de chapeau — il avait mis à la place une casquette en toile beige, qui lui donnait un air de vieux capitaine à la retraite. Il ne sourit pas en la voyant. Il hocha la tête, comme on acquiesce à quelque chose qui va de soi.
— Venez, dit-il. Je vais vous montrer quelque chose.
Ils entrèrent dans le campus. Marchèrent le long d’une allée bordée de lauriers, entre des bâtiments universitaires — faculté de philosophie, faculté de droit, bibliothèque. Des étudiants passaient en sens inverse, absorbés par leurs écrans, leurs écouteurs, leurs conversations. Personne ne regardait le vieil homme à la canne et la femme brune qui marchait à ses côtés, trop lentement pour la chaleur, comme si chaque pas comptait.
Elias s’arrêta au milieu d’une grande esplanade. Dalles de béton, bancs en pierre, quelques arbres. Un bâtiment administratif sur la gauche, un parking souterrain dont l’entrée bâillait comme une bouche. Des poubelles, des vélos attachés à des poteaux, un chat roux qui dormait sur un mur bas. L’endroit le plus ordinaire du monde. Le genre d’endroit qu’on traverse sans le voir.
— Regardez par terre, dit Elias.
Noor baissa les yeux. Les dalles. Du béton gris, usé, taché par endroits, fissuré. Et entre les dalles, ici et là, quelque chose d’autre — des morceaux de pierre plus claire, intégrés dans le sol, comme les pièces d’un puzzle mal assorti. Elle s’accroupit. Regarda de plus près. Les morceaux de pierre claire portaient des traces — des lettres, à moitié effacées. Des caractères hébraïques.
— C’est du marbre, dit Elias. Du marbre de pierres tombales.
Noor se releva. Regarda l’esplanade autour d’elle — les bancs, les dalles, le parking, le bâtiment administratif. Regarda Elias.
— Ici, dit-il. Sous vos pieds. Sous les bâtiments, sous les allées, sous le parking, sous tout ça. Il y avait le plus grand cimetière juif d’Europe. Trois cents ans de morts. Trois cent mille tombes. Peut-être plus — personne ne sait exactement. Il s’étendait sur une surface immense, des dizaines d’hectares, de là-bas — il pointa sa canne vers le sud — jusqu’à là — il pointa vers l’est. Tout ce que vous voyez. L’université, les résidences, les rues, les immeubles. Tout ça, c’est le cimetière.
Noor ne dit rien. Elle regardait le sol. Le sol ordinaire, gris, quotidien, piétiné chaque jour par des milliers d’étudiants, de professeurs, de passants. Le sol sous lequel des centaines de milliers de morts étaient enfouis, sans tombes, sans noms, sans rien.
— Les Nazis l’ont détruit en 1942, continua Elias. D’une voix sans inflexion, la voix de quelqu’un qui a raconté cela tant de fois que les mots ont perdu leur tranchant. Mais les mots restaient là, coupants sous leur usure, comme des lames rouillées qui blessent encore. — Ils ont ordonné la destruction du cimetière. Les autorités grecques ont obéi. Les pierres tombales ont été arrachées, brisées, transportées. Certaines ont servi à construire des trottoirs. D’autres ont été utilisées pour réparer des églises endommagées par le tremblement de terre de 1978. D’autres encore ont été récupérées pour des murs de soutènement, des fondations, des terrasses. On a construit une ville avec les os des morts.
Il tapota le sol de sa canne. Le bruit — un claquement sec, métallique — résonna dans l’air chaud.
— Et après la guerre, quand les Juifs survivants sont revenus — les rares qui sont revenus — le cimetière n’existait plus. Il avait été rasé, aplani, recouvert. L’université a été construite dessus dans les années cinquante. Personne n’a demandé la permission aux morts.
Noor pensa aux tombes de ses propres morts. Le cimetière du Jellaz, à Tunis, sur la colline — les tombes blanches sous le soleil, les cyprès, les femmes en sefsari qui venaient le vendredi prier sur les sépultures. Le cimetière où Hichem avait été enterré en 2003, avec les prières musulmanes, la sourate Yasin, les poignées de terre jetées dans la fosse. Un enterrement musulman pour un homme qui s’appelait peut-être Navarro.
Et ici, à Thessalonique, les tombes des Navarro — le grand-père d’Estrella, le père de Noor si on remontait assez loin — avaient disparu sous du béton.
— Venez, dit Elias.
Il la guida à travers le campus, lentement, en s’arrêtant tous les cinquante mètres pour reprendre son souffle. La chaleur était féroce — le béton irradiait, l’air vibrait, les arbres eux-mêmes semblaient épuisés. Elias transpirait sous sa casquette mais ne se plaignait pas. Il marchait avec la détermination d’un homme qui a une destination.
Ils arrivèrent devant un muret bas, en pierre, à demi caché par des buissons. Elias s’arrêta. Écarta une branche. Derrière le muret, appuyées contre un mur de béton, trois dalles de marbre blanc. Des pierres tombales. Intactes, ou presque — les lettres étaient lisibles, gravées en hébreu, avec des dates, des noms.
— Les étudiants les trouvent, dit Elias. De temps en temps, quand on creuse pour poser un câble, pour réparer un tuyau, on tombe dessus. Des fragments. Des morceaux de marbre avec des noms. On les met là, contre ce mur, et personne ne sait quoi en faire. Il n’y a pas de cimetière où les remettre. Il n’y a plus de cimetière.
Noor s’accroupit devant les dalles. Passa ses doigts sur les lettres gravées. Le marbre était chaud — la chaleur du soleil, mais aussi une autre chaleur, une chaleur qui venait d’en dessous, de la terre, de la masse compacte des morts sous le campus. Elle lut les noms sans les comprendre — des noms en hébreu, qu’elle ne savait pas déchiffrer. Mais les dates, oui. 1847. 1903. 1921. Des gens qui avaient vécu et qui étaient morts et qui avaient été enterrés ici, dans ce sol, avec des prières et des larmes et des pierres gravées, et dont les tombes avaient été arrachées et les pierres dispersées et le lieu effacé.
— Navarro, dit-elle. Est-ce qu’il y a des Navarro là-dessous ?
— Certainement. Les Navarro étaient une grande famille. Plusieurs branches. Le cimetière devait contenir des dizaines de tombes de Navarro. Le grand-père d’Estrella, l’arrière-grand-père, et avant eux, d’autres encore. Mais on ne saura jamais lesquels, ni où exactement. Tout a été mélangé, brisé, dispersé.
Elias s’assit sur le muret. Ôta sa casquette. Son crâne, presque chauve, luisait de sueur. Il respirait avec difficulté — la marche, la chaleur, l’émotion peut-être, ou les trois. Noor lui offrit sa bouteille d’eau. Il but une gorgée, s’essuya la bouche du revers de la main.
— Je venais ici avec ma mère, dit-il. Avant la guerre. Tous les vendredis avant le Shabbat, on venait se recueillir sur la tombe de mon grand-père. C’était là-bas — il désigna un point vague, vers l’est, derrière un bâtiment universitaire — à côté d’un grand cyprès. Le cyprès n’est plus là. La tombe n’est plus là. Tout ce qui reste, c’est moi. Et quand je ne serai plus là, il ne restera rien.
Il dit ça sans pathos, sans trémolo. Comme un fait. Comme on dit qu’il fait chaud, ou que la mer est bleue. La voix d’un homme qui a dépassé le chagrin et qui se trouve maintenant dans un territoire au-delà — un territoire où les choses sont simplement ce qu’elles sont, et où la tristesse n’est plus un sentiment mais un état, un élément, comme la gravité.
Noor s’assit à côté de lui sur le muret. Ils restèrent là un moment, côte à côte, dans la chaleur, sans parler. Des étudiants passaient devant eux — rires, conversations, musique sortant des téléphones. Des vivants sur les morts. Le présent sur le passé. Le béton sur le marbre.
— Quand j’étais enfant, dit Noor, ma grand-mère me parlait des djinns. Elle disait que les djinns habitent les lieux abandonnés. Les maisons vides, les ruines, les cimetières oubliés.
Elias la regarda.
— Alors cet endroit doit être plein de djinns.
Il avait dit ça avec un demi-sourire — le même qu’au salon de l’Excelsior, quand il avait parlé du bâtiment qui décide. Un sourire qui n’était ni de l’ironie ni de la complicité mais quelque chose entre les deux — la reconnaissance que les frontières entre les mondes sont poreuses, que les morts et les vivants cohabitent, que le sol sous les pieds n’est jamais tout à fait solide.
— Est-ce que vous les entendez ? demanda Noor. Dans le bâtiment. Est-ce que vous entendez les voix ?
Elias ne répondit pas tout de suite. Il remit sa casquette, reprit sa canne, se leva.
— Je suis vieux, dit-il. Les vieux entendent beaucoup de choses. Des voix, des bruits, des musiques. Les médecins disent que c’est l’âge, que c’est le cerveau qui se dégrade, que ce sont des hallucinations auditives. Peut-être qu’ils ont raison.
Il fit une pause. Regarda le campus, les bâtiments, les arbres, le parking.
— Mais quand j’entre dans le bâtiment Matalon — dans l’Excelsior, comme vous l’appelez — j’entends des choses que je n’entends nulle part ailleurs. Des choses qui ressemblent à des voix. Des voix qui parlent une langue que je connais.
Il se tourna vers Noor.
— Est-ce que ce sont des djinns, des fantômes, des hallucinations, ou la mémoire des murs ? Je n’en sais rien. Et je me fiche de le savoir. Ce qui compte, c’est qu’ils parlent. Et que quelqu’un les entende.
Ils quittèrent le campus en silence. Marchèrent le long de la Via Egnatia, dans le vacarme des bus et des klaxons, deux silhouettes inégales — le vieil homme voûté sur sa canne, la femme brune avec son sac et son médaillon — qui avançaient lentement dans la chaleur blanche de midi, au-dessus d’un cimetière invisible, au milieu d’une ville qui avait oublié ses morts, ou qui faisait semblant de les avoir oubliés.
Devant l’hôtel, Elias s’arrêta.
— Demain, dit-il. Les deux dernières lettres. Vous êtes prête ?
— Je ne sais pas.
— C’est la bonne réponse.
Il tourna les talons et disparut dans la rue Komninon, sa canne claquant sur le trottoir à intervalles réguliers, comme un métronome, comme un cœur.
Chapitre 10 — L’appel
Elle appela sa mère le soir même. Pas depuis la chambre 312 — elle ne pouvait pas, pas dans cette pièce, pas avec Estrella dans les murs. Elle descendit dans la rue, marcha jusqu’au front de mer, s’assit sur un banc face au golfe, et composa le numéro.
Souad décrocha à la deuxième sonnerie. Ce qui signifiait qu’elle ne dormait pas, ce qui signifiait qu’elle attendait, ce qui signifiait qu’elle savait — à un certain niveau, dans une certaine couche de sa conscience de mère — que cet appel allait venir.
— Noor ? C’est toi ? Ça fait dix jours que tu ne m’appelles pas. J’ai failli appeler la police.
La voix de Souad. Aiguë, rapide, chargée de reproches qui n’étaient que de l’inquiétude retournée comme un gant. Noor ferma les yeux. Devant elle, le golfe était noir, avec les lumières du port qui tremblaient à la surface comme des pièces d’or jetées dans l’eau.
— Je suis à Thessalonique, maman.
Silence. Un silence d’une qualité particulière — pas l’absence de bruit, mais la présence d’une pensée qui se forme, qui cherche sa forme, qui hésite entre plusieurs formes.
— En Grèce ? Qu’est-ce que tu fais en Grèce ?
— J’ai trouvé une boîte. Derrière l’étagère de l’arrière-boutique. Une boîte que papa avait cachée.
Silence encore. Plus long. Noor entendait la respiration de sa mère — une respiration qui s’était modifiée, qui avait perdu sa régularité, qui trahissait quelque chose.
— Qu’est-ce qu’il y avait dans la boîte ?
— Tu le sais, maman.
Ce n’était pas une question. Noor l’avait dit comme Elias disait les choses — comme un fait, sans ornement, sans détour. Et le silence qui suivit, le plus long de tous, lui donna raison. Souad savait.
— Des lettres, dit Noor. En ladino. Tu sais ce que c’est, le ladino ?
— Oui.
Un seul mot. Prononcé à voix basse, presque un murmure. Oui. Souad savait ce qu’était le ladino. Souad, qui n’avait jamais lu un livre de sa vie, qui regardait des feuilletons turcs à la télévision et qui s’endormait avec de la tisane de verveine, savait ce qu’était le ladino.
— Depuis quand ? demanda Noor.
— Depuis quand quoi ?
— Depuis quand tu sais. Pour papa.
La respiration de Souad se fit plus rapide. Noor l’imagina dans son salon de la Hafsia — le canapé en velours vert, la table basse avec le napperon en dentelle, la photo de Hichem sur le buffet, dans un cadre en argent, la seule photo de lui qu’elle avait gardée en évidence, un portrait en noir et blanc pris dans les années quatre-vingt où il avait les cheveux noirs et un sourire timide et des yeux qui regardaient légèrement à côté de l’objectif, comme s’il ne voulait pas être vu de face.
— Il me l’a dit une fois, dit Souad. Une seule fois. C’était en 1995 ou 1996, je ne sais plus. On regardait la télévision, il y avait un reportage sur Israël, je ne sais plus quoi exactement, et il a dit — il a dit que sa famille venait de Grèce. Qu’ils étaient juifs. Que son père — ton grand-père — s’appelait autrement avant. Il a dit ça et puis il s’est tu. Il ne m’a pas regardée. Il regardait la télévision mais il ne voyait plus la télévision. Et moi je n’ai rien dit. Je n’ai pas posé de questions. Je n’ai rien demandé.
— Pourquoi ?
— Parce que j’avais peur, Noor. J’avais peur de ce que ça voulait dire. Si ton père était juif — si sa famille était juive — alors quoi ? Notre mariage n’était pas valide ? Ton père m’avait menti ? Toi, tu étais quoi — musulmane, juive, les deux, ni l’un ni l’autre ? J’avais peur que tout s’effondre. Alors j’ai fait comme si je n’avais pas entendu. Et lui, il a fait comme si il n’avait rien dit. Et on n’en a plus jamais parlé. Jamais. Pendant huit ans, jusqu’à sa mort, on n’en a plus jamais parlé.
La voix de Souad s’était mise à trembler. Pas de colère — de quelque chose de plus ancien, de plus profond, un tremblement qui venait du socle, des fondations, du sol sur lequel elle avait construit sa vie avec Hichem Belhadj, libraire de la rue Zarkoun, homme discret, homme tendre, homme qui cachait dans un mur ce qu’il ne pouvait pas dire à voix haute.
— Il t’aimait, dit Souad. Ça, tu le sais. Quoi qu’il ait caché, quoi qu’il n’ait pas dit, il t’aimait. Et moi aussi il m’aimait. À sa façon. Avec son silence.
Noor pleurait. Les larmes coulaient sur ses joues, tombaient sur ses mains, et le golfe noir devant elle se brouillait, se dédoublait, les lumières du port nageaient dans l’eau de ses yeux. Elle pleurait pour Souad, pour sa mère qui avait passé quinze ans à vivre avec un secret qu’elle ne pouvait partager avec personne, qu’elle avait enfoui comme Hichem avait enfoui la boîte — derrière un meuble, dans un recoin, dans l’obscurité.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit après sa mort ?
— Pour te protéger. Pour te laisser ta vie. Tu avais vingt-cinq ans, tu reprenais la librairie, tu avais assez de choses à porter sans ajouter ça. Et puis — comment dire une chose pareille ? Comment dire à sa fille que son père n’était pas celui qu’elle croyait ? Que son nom n’est pas son nom ? Que sa religion n’est peut-être pas sa religion ?
— Tu aurais dû me le dire.
— Oui. J’aurais dû.
Souad pleurait aussi, maintenant. Noor l’entendait — les reniflements, les inspirations saccadées, le bruit d’un mouchoir en papier qu’on froisse. Elles pleuraient ensemble, à deux mille kilomètres l’une de l’autre, de chaque côté de la mer qui avait porté les bateaux des Séfarades et les secrets des pères et les silences des mères.
— Comment il s’appelait ? demanda Noor. Le vrai nom de papa. Tu le sais ?
— Non. Il ne me l’a pas dit. Il a dit que sa famille venait de Grèce et qu’ils étaient juifs. C’est tout. Il n’a pas dit le nom.
— Navarro. Il s’appelait Navarro.
Silence. Souad répéta le nom, lentement, comme si elle le goûtait.
— Navarro. C’est espagnol.
— C’est séfarade. C’est la même chose.
Un long silence. Le bruit de la mer, très doux, venait du rivage à quelques mètres du banc — un clapotis lent, régulier, comme une respiration. La même mer à Tunis. La même mer ici. La même mer qui reliait tout ce que les hommes avaient séparé.
— Tu rentres quand ? demanda Souad.
— Bientôt. Demain ou après-demain. Il me reste quelque chose à faire.
— Quoi ?
— Deux lettres. Il reste deux lettres à lire.
Souad ne demanda pas quelles lettres. Elle ne posa pas de questions. Elle dit seulement :
— Fais attention à toi, ma fille.
Et elle raccrocha. Et Noor resta sur le banc, le téléphone contre sa cuisse, le visage mouillé de larmes séchant dans la chaleur de la nuit, à regarder le golfe Thermaïque qui ne bougeait pas, qui ne parlait pas, qui ne cachait rien.
*
Elle marcha longtemps, cette nuit-là. Le long du front de mer, vers l’est, dépassant la Tour Blanche — illuminée, massive, blanche comme un os planté dans la nuit — puis continuant sur la promenade qui longeait le littoral, la Nea Paralia, avec ses sculptures modernes, ses jardins géométriques, ses bancs où des couples s’embrassaient dans l’obscurité. L’air était chaud, salé, chargé des odeurs du golfe — algues, sel, diesel, poisson — et la ville, derrière elle, bourdonnait encore de sa vie nocturne, les terrasses de Ladadika, les bars de Valaoritou, la musique qui s’échappait des fenêtres ouvertes.
Elle marchait et elle pensait à rien. Ou plutôt elle pensait à tout en même temps, et tout se mélangeait — Estrella, Souad, Hichem, les djinns, le cimetière, le miroir, les lettres, le médaillon — et le résultat n’était pas une pensée mais un bruit, un bourdonnement, une fréquence continue qui vibrait dans sa tête comme le ronronnement de la climatisation de la chambre 312.
Elle s’arrêta devant une statue. Un homme en bronze, assis sur un socle, le regard tourné vers la mer. Elle lut la plaque : Aristote. Le philosophe. Celui qui avait enseigné que la connaissance commence par l’étonnement. Noor regarda la statue et pensa que l’étonnement était un mot trop doux pour ce qu’elle éprouvait. Ce qu’elle éprouvait ressemblait davantage à un séisme — le sol qui bouge, les murs qui craquent, les objets familiers qui tombent de leurs étagères et se brisent sur le carrelage.
Elle reprit sa marche. Revint vers l’hôtel par les petites rues — Proxenou Koromila, Kalapothaki, des rues étroites et mal éclairées où des chats fouillaient dans les poubelles et où les balcons des immeubles déversaient une lumière jaune et des odeurs de cuisine. Elle croisa un groupe de jeunes qui riaient en sortant d’un bar, une vieille femme qui arrosait ses plantes sur un balcon du premier étage, un chien errant qui la regarda passer avec des yeux d’une douceur insoutenable.
Elle arriva devant l’Excelsior à minuit passé. Leva la tête vers la façade. Les fenêtres du troisième étage étaient noires — sa chambre, la 312, était éteinte, elle l’avait laissée éteinte en partant. Mais pendant une seconde — une seconde — elle crut voir quelque chose à la fenêtre. Une silhouette. Non — un reflet. Non — rien. La façade était blanche et vide, les balcons Art déco dessinaient leurs courbes dans la nuit, et il n’y avait personne.
Elle entra, monta, se coucha. Et cette nuit-là, pour la première fois depuis son arrivée, le bâtiment fut silencieux. Pas un murmure, pas une voix, pas un souffle. Comme si les murs, après avoir tant parlé, avaient besoin eux aussi de reprendre leur souffle. Ou comme si, ayant été entendus, ils pouvaient enfin se taire.
Chapitre 11 — La dernière visite d’Elias
Le vent soufflait du nord quand Elias arriva pour la dernière fois. Le Vardaris — le vent du Vardar, celui qui descend de la vallée, celui qui avait porté les flammes en août 1917 — parcourait les rues de Thessalonique en longues rafales chaudes et sèches qui faisaient claquer les stores et soulevaient la poussière entre les immeubles. Le golfe, pour la première fois depuis l’arrivée de Noor, avait des vagues — de petites crêtes blanches, nerveuses, qui couraient vers le rivage comme des messages pressés.
Elias était différent. Noor le vit dès qu’il entra dans le hall de l’Excelsior — quelque chose dans sa démarche, dans la manière dont il s’appuyait sur sa canne, plus lourdement que d’habitude, comme si la canne portait davantage de poids. Son visage aussi avait changé. Les rides semblaient plus profondes, les yeux plus enfoncés, la peau plus transparente, presque translucide, comme du papier qui laisse deviner la lumière derrière lui. Il avait vieilli de dix ans en une nuit. Ou peut-être qu’il avait toujours eu cet âge-là et que les jours précédents, l’énergie de la traduction, l’excitation de retrouver le ladino vivant dans des lettres, l’avait momentanément rajeuni, et que maintenant, la tâche presque terminée, son corps reprenait ses droits.
Il s’assit dans le fauteuil blanc. Posa sa canne. Ne retira pas son chapeau.
— Le Vardaris, dit-il. Vous le sentez ?
— Oui. Tout bouge.
— C’est le vent de l’incendie. Le même. Il souffle trois ou quatre fois par été, toujours du nord, toujours chaud, toujours sec. Quand j’étais enfant, les vieux disaient qu’il portait encore l’odeur du feu. Qu’il n’avait jamais oublié le chemin.
Il regarda Noor. Ses yeux étaient clairs, malgré tout — d’une clarté presque excessive, comme si la fatigue du corps avait eu pour effet de purifier le regard, de le débarrasser de tout ce qui n’était pas essentiel.
— Les deux dernières lettres, dit-il.
Noor les posa sur la table. Les deux dernières. Les deux qu’Elias avait refusé de lire lors de leur deuxième rencontre, parce que l’écriture avait changé, parce que quelque chose était différent. Noor les avait regardées, depuis, dans la chambre, le soir, en tenant les feuilles devant la lampe. L’écriture d’Estrella avait effectivement changé — les lettres étaient plus petites, plus serrées, plus tremblantes, comme si la main qui les traçait avait perdu de sa force ou de sa certitude.
Elias prit la première des deux. Chaussa ses lunettes. Lut en silence, les lèvres bougeant à peine. Puis il leva les yeux et Noor vit quelque chose dans son regard qu’elle n’avait pas vu avant — de la surprise.
— Cette lettre est datée de 1941, dit-il. Avril 1941. Le mois de l’invasion allemande.
Il traduisit.
— Ma fille. Les Allemands sont entrés dans la ville ce matin. Ils sont venus par la route de l’est, en colonnes, avec des camions et des motos. Les gens les regardaient depuis les balcons. Personne ne disait rien. Le silence était le bruit le plus fort que j’aie jamais entendu. Je suis vieille maintenant, j’ai soixante et onze ans, et mes mains tremblent quand j’écris, et mes yeux ne voient plus bien les lettres. Mais je voulais t’écrire une dernière fois de cet apartamento. Je ne sais pas ce qui va arriver. Les gens disent que les Allemands ne sont pas comme les Grecs, qu’ils ne veulent pas seulement nos magasins et nos maisons, qu’ils veulent autre chose. Je ne veux pas croire à ça. Je ne peux pas croire à ça. Nous avons survécu à l’Inquisition, nous avons survécu au fuego, nous avons survécu à tout. Comment ne survivrions-nous pas à cela aussi ? Le bâtiment est solide. Les murs sont épais. Le señor Pleyber a bien construit. Je reste ici, dans l’apartamento, avec les meubles de ton père et les livres de ton père et la lumière du matin qui entre par les ventanas. Si quelque chose arrive, sache que je suis morte ici, dans cette pièce, en pensant à toi. Ta mère, Estrella.
Elias posa la lettre. Ses mains tremblaient — pas du tremblement habituel, le tremblement fin de l’âge, mais d’un tremblement plus profond, qui venait de plus loin, qui montait des os.
— Elle savait, dit Noor.
— Elle savait et elle ne savait pas. Comme tout le monde. En avril 1941, personne à Thessalonique ne savait ce que les Nazis allaient faire. Personne n’imaginait Auschwitz. Mais ils sentaient quelque chose. Les vieux, surtout. Les vieux sentaient que cette fois, c’était différent.
Il prit la dernière lettre. La septième. La regarda longtemps avant de l’ouvrir — et Noor comprit qu’il hésitait. Que ce vieil homme de quatre-vingt-dix ans, qui avait survécu aux déportations, qui avait vu disparaître sa communauté, qui lisait le ladino comme on respire, hésitait devant une feuille de papier jauni.
— Celle-ci n’est pas d’Estrella, dit-il.
Noor le regarda.
— L’écriture est différente. Plus jeune, plus ferme. Une autre main.
Il lut.
— Chère madame. Je m’appelle Dimitra Papadopoulos. J’habite au deuxième étage du bâtiment Matalon. Je vous écris pour vous dire que votre mère, madame Estrella Navarro, est partie avec les autres, le 15 mars 1943. Ils les ont emmenés à la gare, avec les valises. Elle m’avait donné les clés de l’apartamento la veille, et elle m’avait demandé de vous envoyer cette lettre si un jour je trouvais votre adresse. Je l’ai trouvée dans un des livres de votre père — une adresse à Tunis, écrite sur un morceau de papier, glissée dans un livre de prières. Je n’ai pas pu la protéger. J’aurais voulu. Elle était bonne, votre mère. Elle me donnait des gâteaux aux amandes pour mes enfants et elle chantait le soir, je l’entendais à travers le plancher. Elle chantait des chansons que je ne comprenais pas, dans sa langue, et c’était beau. Je vous envoie cette lettre avec les six lettres que j’ai trouvées dans l’apartamento. Elle les avait gardées — elle n’avait pas pu les envoyer, ou elle n’avait pas voulu, je ne sais pas. Peut-être qu’elle voulait les emporter mais qu’elle n’a pas eu le temps. Pardonnez-moi de ne rien avoir pu faire. Que Dieu ait son âme. Dimitra Papadopoulos, Thessalonique, septembre 1945.
Le silence qui suivit n’était pas un silence. C’était un gouffre. Un trou dans le tissu du temps, un espace où les mots n’existaient plus, où le langage lui-même se retirait, vaincu, insuffisant, obscène.
Estrella n’avait pas envoyé les lettres. Elle les avait écrites — toutes les six, sur des années, des décennies, de 1924 à 1941 — et elle les avait gardées. Dans l’appartement. Dans la pièce. Peut-être dans une boîte, peut-être dans un tiroir, peut-être sous un oreiller. Elle avait écrit à sa fille partie à Tunis, et elle n’avait pas posté les lettres. Pourquoi ? Parce qu’elle ne connaissait pas l’adresse exacte ? Parce que les lettres n’arrivaient plus ? Parce qu’écrire suffisait — parce que l’acte d’écrire, de poser les mots sur le papier, de s’adresser à sa fille absente, était en soi une forme de lien, une prière sans destinataire, un fil lancé dans le vide qui n’avait pas besoin d’arriver pour exister ?
Et c’était Dimitra, la voisine grecque du deuxième étage, qui avait trouvé les lettres après le départ d’Estrella — le départ, le mot était obscène, c’était une déportation, un convoi vers Auschwitz, le 15 mars 1943 — et qui avait cherché l’adresse, et qui avait fini par la trouver dans un livre de prières, et qui avait tout envoyé à Tunis, en septembre 1945, quand la guerre était finie et qu’il n’y avait plus rien à sauver.
Et les lettres étaient arrivées à Tunis. Et quelqu’un les avait reçues — la fille d’Estrella, ou Isaac, ou un descendant — et les avait gardées. Et quelqu’un d’autre les avait mises dans une boîte en carton, avec la photo et le médaillon, et avait caché la boîte derrière une étagère dans une librairie de la rue Zarkoun. Et la boîte était restée là pendant trente, quarante, cinquante ans, dans le noir, dans la poussière, en attendant.
Noor prit la lettre de Dimitra. La relut, en silence, avec ses propres yeux, bien qu’elle ne comprît pas les mots. Mais elle n’avait pas besoin de comprendre les mots. Elle comprenait le geste. Une femme grecque qui écrit à une inconnue tunisienne pour lui dire que sa mère a été emmenée. Qui garde des lettres pendant deux ans, dans un appartement vide, pendant l’Occupation, alors que garder les affaires d’une famille juive était dangereux, peut-être mortel. Qui cherche une adresse dans un livre de prières. Qui envoie tout, sans rien garder, sans rien demander en retour.
— Dimitra, dit Noor. Est-ce qu’on sait ce qu’elle est devenue ?
— Non, dit Elias. Il y avait des milliers de Papadopoulos à Thessalonique. Ce serait impossible à retrouver. Mais elle a fait ce qu’elle a fait. Et c’est grâce à elle que vous êtes assise ici, avec ces lettres, dans ce bâtiment, soixante-sept ans plus tard.
Elias retira ses lunettes. Cette fois, il ne les essuya pas. Il les posa sur la table, à côté des lettres, et ses yeux nus — sans le filtre des verres — étaient d’une vulnérabilité que Noor ne leur avait pas vue. Des yeux de très vieil homme. Des yeux qui avaient trop vu et qui voyaient encore, malgré tout, avec une acuité douloureuse.
— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dit-il.
Noor attendit.
— Je connaissais des Navarro. Quand j’étais enfant. Avant la guerre. Mon père achetait ses livres chez un libraire du bâtiment Matalon — un homme grand, maigre, avec des lunettes rondes et une voix douce. Il s’appelait Navarro. Yaakov Navarro. Mon père l’aimait beaucoup. Ils jouaient aux échecs ensemble, le dimanche, dans le salon du premier étage. Et la femme de ce Navarro — elle s’appelait Estrella, je crois — faisait des gâteaux aux amandes. Des travados. Je m’en souviens parce que ma mère disait que c’étaient les meilleurs travados de Salonique, et ma mère ne faisait jamais de compliments.
Il eut un sourire — pas le demi-sourire habituel, un vrai sourire, un sourire complet qui éclaira son visage de rides et lui donna, pendant une seconde, l’air du petit garçon qu’il avait été quatre-vingts ans plus tôt, mangeant des gâteaux aux amandes dans un salon du bâtiment Matalon pendant que son père jouait aux échecs avec un libraire nommé Navarro.
— Le bâtiment se souvient, dit-il. Mieux que moi, mieux que les livres, mieux que les plaques commémoratives. Les murs gardent tout — les voix, les odeurs, les gestes. On peut repeindre, on peut rénover, on peut poser du marbre neuf et du parquet blond et des toiles d’artistes contemporains. Mais en dessous, tout est là. Tout attend. Et quand quelqu’un vient — quelqu’un qui a le droit d’entendre, quelqu’un à qui les murs ont quelque chose à dire — alors les murs parlent.
Il se leva. Plus difficilement que les fois précédentes — il dut s’y reprendre à deux fois, la canne glissant sur le sol en marbre. Noor fit un geste pour l’aider, il l’arrêta d’un mouvement de la main.
— Je suis vieux, pas infirme. Pas encore.
Il mit son chapeau. Prit sa canne. Regarda autour de lui — le hall, l’escalier en marbre, les feuilles rouges du lustre, les murs blancs. Il regardait le bâtiment comme on regarde quelqu’un qu’on ne reverra peut-être pas.
— N’ayez pas peur des voix, dit-il. Ce ne sont pas des djinns. Ce ne sont pas des fantômes. Ce sont des gens. Des gens qui ont vécu ici, qui ont aimé ici, qui ont cuisiné et chanté et pleuré et joué aux échecs ici. Ils ne veulent pas vous faire du mal. Ils veulent être entendus. C’est tout ce que veulent les morts — être entendus.
Il s’approcha de Noor. De très près. Elle sentit son odeur — du savon, de la naphtaline, et en dessous, l’odeur de la vieillesse, sucrée et un peu aigre, l’odeur d’un corps qui se défait lentement. Il leva la main et toucha le médaillon qu’elle portait au cou. Ses doigts tremblants effleurèrent l’étoile de David, et il dit quelque chose en ladino — quelques mots, à voix basse, que Noor ne comprit pas.
— Qu’est-ce que vous avez dit ?
— Ke el Dió te guadre. Que Dieu te garde. C’est ce que disaient les mères à Salonique quand leurs enfants partaient en voyage. Estrella a dû le dire à sa fille, le jour où elle est partie pour Tunis. Et maintenant c’est moi qui vous le dis.
Il la regarda une dernière fois. Et dans ce regard, Noor vit passer toute l’histoire — les bateaux de 1492, les synagogues de Salonique, le feu de 1917, les gâteaux aux amandes, les parties d’échecs, les lettres qu’on n’envoie pas, les noms qu’on efface, les cimetières qu’on recouvre, les voix qu’on n’entend plus. Tout tenait dans ce regard. Tout le poids de cinq siècles de présence et d’un demi-siècle d’absence.
— Adieu, mademoiselle Navarro, dit-il.
Navarro. C’était la première fois que quelqu’un l’appelait par ce nom. Le vrai nom. Le nom d’avant le nom.
Puis il sortit. La porte vitrée se referma. Et le Vardaris l’emporta dans la rue, son chapeau de paille et sa canne et son costume en lin, comme une feuille arrachée à un arbre très ancien, le dernier arbre d’une forêt qui n’existe plus.
Chapitre 12 — Matalon
La dernière nuit, Noor ne dormit pas.
Elle ne chercha pas à dormir. Elle resta assise sur le lit de la chambre 312, la boîte ouverte à côté d’elle, les sept lettres étalées sur le dessus-de-lit comme un jeu de cartes dont elle connaissait maintenant toutes les figures. Les six lettres d’Estrella et celle de Dimitra. Sept feuilles de papier jauni, sept voix, sept moments d’un monde disparu. Elle les toucha une à une, du bout des doigts, sans les lire — elle n’avait pas besoin de les lire, elle les portait en elle, traduites par la voix d’Elias, déposées dans sa mémoire comme des cailloux au fond d’une rivière.
La fenêtre était ouverte. Le Vardaris avait cessé, et l’air de la nuit entrait dans la chambre, chaud, humide, chargé de toutes les odeurs de Thessalonique — le sel du golfe, le jasmin des terrasses, le diesel des taxis, la graisse des souvlakis, et en dessous, cette autre odeur, celle que Noor avait appris à reconnaître, l’odeur de cendres anciennes que la ville portait comme un parfum de deuil que le temps ne parvenait pas à dissiper.
Elle se leva. Marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. Se pencha sur le balcon Art déco, les mains sur la balustrade en fer forgé dont les motifs géométriques, elle le savait maintenant, avaient été dessinés par Eli Hassid Fernandez en 1924. Le fer était encore tiède de la chaleur du jour. En bas, la rue Komninon était déserte — une voiture garée, un chat qui traversait, les halos jaunes des réverbères. Et au bout de la rue, la mer. On ne la voyait pas dans le noir, mais on la sentait — sa présence immense, patiente, son souffle lent qui montait entre les immeubles.
Noor pensa à Estrella, debout à cette même fenêtre. Pas cette fenêtre exactement — la fenêtre d’avant, celle de l’appartamento, avant la rénovation, avant l’hôtel. Mais le même emplacement. Le même rectangle découpé dans la façade, ouvrant sur la même rue, le même bout de mer, le même ciel. Estrella avait regardé cette vue pendant vingt ans — de 1924, année de la construction du bâtiment, à 1943, année de la déportation. Vingt ans de matins où la lumière entrait par les ventanas. Vingt ans de soirs où le golfe virait au noir. Et puis un jour de mars, on était venu la chercher, et elle était partie avec sa valise, et la fenêtre était restée ouverte derrière elle, et personne ne l’avait plus jamais regardée avec les mêmes yeux.
Jusqu’à maintenant.
*
Le matin arriva comme il arrivait toujours à Thessalonique en juillet — d’un coup, sans transition, le noir cédant au blanc en quelques minutes, le soleil surgissant derrière les montagnes de l’est avec une brutalité joyeuse qui ne tenait aucun compte des insomnies ni des chagrins. Noor n’avait pas fermé les rideaux. La lumière l’atteignit de plein fouet, et elle la laissa faire, assise sur le lit, les yeux ouverts, le visage offert.
La lumière est belle dans l’apartamento du troisième étage, surtout le matin quand le soleil entre par les ventanas de la façade.
Elle se doucha. S’habilla. Rangea ses affaires dans la valise — les robes en lin, les sandales, le livre qu’elle n’avait pas lu, la crème solaire, le chargeur de téléphone. Et la boîte. Elle prit les lettres, les replia une à une, les remit dans la boîte avec la photo et la lettre de Dimitra. Le médaillon, elle le garda au cou. Elle ferma la boîte, la glissa dans son sac. Puis elle fit le tour de la chambre — la salle de bains, le placard, le bureau — pour vérifier qu’elle n’oubliait rien. La chambre 312 était vide. Propre, nue, prête pour le prochain occupant. On ne voyait aucune trace de son passage. On ne voyait aucune trace du passage de personne.
Elle descendit. Rendit la carte magnétique à Andréas, qui était derrière le comptoir, souriant, en chemise blanche, comme le premier jour.
— Vous partez ? dit-il. J’espère que vous avez aimé Thessalonique.
— J’ai aimé Thessalonique.
Elle paya la note. Andréas lui proposa un taxi. Elle refusa. Elle voulait marcher. Elle avait le temps — son vol ne partait qu’en fin d’après-midi.
— Madame Belhadj ?
Elle se retourna.
— Le monsieur — monsieur Saltiel — il est passé ce matin, très tôt, avant l’ouverture. Il a laissé quelque chose pour vous.
Andréas lui tendit un petit paquet enveloppé dans du papier kraft, ficelé avec une ficelle blanche. Noor le prit. Il pesait presque rien.
— Il a dit que vous sauriez quoi en faire.
Elle ouvrit le paquet dans le hall, debout devant l’escalier en marbre. À l’intérieur, un livre. Très petit, très vieux, relié en cuir sombre, la couverture craquelée, les pages jaunies et gondolées par le temps. Elle l’ouvrit. Du texte en caractères hébraïques — du ladino, certainement. Et sur la page de garde, à l’encre bleue, une inscription manuscrite, en français cette fois, de l’écriture tremblante d’Elias :
Pour Noor Navarro. Ce livre de prières appartenait à mon père. Il n’a plus personne à qui prier. Peut-être qu’entre vos mains, il retrouvera une voix. E.S.
Elle referma le livre. Le serra contre elle un instant, puis le glissa dans son sac, à côté de la boîte.
*
Elle sortit de l’hôtel. Posa sa valise sur le trottoir. Et fit ce qu’elle n’avait pas fait le premier jour, parce que le premier jour elle ne savait rien : elle se retourna et regarda le bâtiment.
Le bâtiment Matalon. L’Excelsior. Quatre étages de pierre blanche, les balcons Art déco, les fenêtres néoclassiques, la façade ravalée, les joints frais. Le même bâtiment que sur la photo de 1932 — et pas le même. Le même et un autre. Comme elle. Noor Belhadj et Noor Navarro. La même femme et une autre. Deux noms, deux histoires, deux rives de la même mer, superposés dans un même corps comme les couches de cette ville étaient superposées dans un même sol.
Elle toucha la façade. Posa sa paume à plat contre la pierre. La pierre était déjà tiède — le soleil de huit heures, la chaleur qui s’installait. Et sous la tiédeur, la pierre. Et sous la pierre, l’histoire. Et sous l’histoire, les voix. Et sous les voix, le silence. Et sous le silence, quelque chose qui n’avait pas de nom — quelque chose qui était ni mémoire ni oubli, ni présence ni absence, mais l’empreinte de tout ce qui avait été vécu entre ces murs, de toutes les mains qui avaient touché cette pierre, de tous les regards qui avaient traversé ces fenêtres, de toutes les prières et de toutes les berceuses et de tous les gâteaux aux amandes et de toutes les parties d’échecs et de toutes les lettres qu’on n’avait pas envoyées.
Noor retira sa main. Prit sa valise. Commença à marcher vers la rue Tsimiski, où elle trouverait un bus pour l’aéroport.
Elle marchait vite, comme toujours, trop vite pour la chaleur. Le soleil tapait déjà. Les boutiques ouvraient, les rideaux de fer se levaient dans un fracas métallique, les premiers cafés fumaient sur les terrasses. Thessalonique se réveillait, recommençait, faisait ce que les villes font chaque matin — effacer la nuit et repartir de zéro.
Mais Noor savait maintenant que les villes ne repartent jamais de zéro. Que sous chaque matin il y a tous les matins précédents. Que sous chaque trottoir il y a un cimetière. Que sous chaque nom il y a un autre nom. Et que les murs ne sont pas des murs — ce sont des mémoires, des archives, des bibliothèques silencieuses qui conservent tout et qui attendent, patiemment, qu’un lecteur pousse la porte.
Elle arriva au croisement de Tsimiski et d’Aristotélous. La grande place s’ouvrit devant elle, avec ses arcades, ses terrasses, la mer au bout. Elle s’arrêta un instant. Regarda la mer — le golfe Thermaïque, bleu pâle dans la brume de chaleur, étale, patient, la même mer qu’à Tunis, la même mer qu’à Barcelone, la même mer que celle sur laquelle les Séfarades avaient navigué en 1492 avec leurs clés de maison et leurs livres de prières et leurs recettes de travados.
Elle pensa à Estrella. Elle pensa à Elias. Elle pensa à Dimitra, la voisine du deuxième étage. Elle pensa à son père, Hichem, qui fredonnait des airs en ladino en rangeant les livres. Elle pensa à sa mère, Souad, qui avait gardé un secret pendant quinze ans par amour et par peur. Elle pensa aux djinns de Fattouma, qui habitent les murs des maisons abandonnées.
Et elle pensa au bâtiment Matalon, derrière elle, dont elle s’éloignait à chaque pas. Elle ne se retourna pas. Mais elle sentit — ou crut sentir, ou voulut sentir, la différence importait de moins en moins — que le bâtiment la regardait partir. Comme il avait regardé partir Estrella, un jour de mars 1943. Comme il regardait partir tous ceux qui avaient vécu entre ses murs et qui s’en allaient, les uns après les autres, vers des destinations dont certaines avaient des noms et d’autres n’en avaient pas.
Le bus pour l’aéroport arriva. Noor monta, s’assit côté fenêtre, posa son sac sur ses genoux. Le bus démarra. La ville défila — les immeubles, les églises, les minarets, les ruines romaines, les parkings construits sur les synagogues, les trottoirs construits sur les tombes. Puis la ville s’effaça, les immeubles devinrent des entrepôts, les entrepôts devinrent des champs, et la mer disparut.
Dans le sac, contre sa hanche, la boîte et le livre de prières d’Elias. Au cou, le médaillon d’Estrella. Dans la tête, les voix — non pas les voix du bâtiment, celles-là s’étaient tues, mais d’autres voix, plus proches, plus intimes : la voix d’Elias traduisant le ladino, la voix de Souad disant il t’aimait, la voix d’Andréas disant c’est ici, la voix de son père fredonnant dans la librairie un air qu’elle reconnaissait enfin, un air qu’elle n’avait jamais su nommer et dont elle savait maintenant qu’il venait de très loin, de très longtemps, d’une ville au bord d’une mer où les gens parlaient comme des Espagnols et priaient comme des Juifs et vivaient comme des Grecs.
Noor ferma les yeux. L’avion l’attendait. Tunis l’attendait. La librairie l’attendait, avec ses étagères, ses cartons, son odeur de papier et de jasmin. Et derrière une de ces étagères, le renfoncement dans le mur, vide maintenant, où la boîte avait dormi pendant des décennies, un petit rectangle d’ombre dans le plâtre, la forme exacte d’une absence.
Elle y remettrait les lettres. Ou peut-être pas. Peut-être qu’elle les garderait sur elle, dans un tiroir de sa table de nuit, pour les relire, pour apprendre le ladino, pour comprendre les mots d’Estrella sans avoir besoin d’Elias. Ou peut-être qu’elle les encadrerait et les accrocherait au mur de la librairie, entre Kateb Yacine et Albert Memmi, à l’endroit exact où la lumière de l’après-midi entrait par la fenêtre. Ou peut-être qu’elle ferait autre chose encore — quelque chose qu’elle ne pouvait pas encore imaginer, quelque chose que le voyage avait rendu possible mais pas encore visible, comme une graine qu’on a plantée et dont on ne voit pas encore la tige.
L’avion décolla. Noor regarda par le hublot. La ville réapparut, vue d’en haut — blanche, grise, étalée le long du golfe, avec le doigt de la Tour Blanche et la tache verte du campus et, quelque part dans le centre, invisible d’ici mais présent, un bâtiment blanc aux balcons Art déco qui portait deux noms, comme elle, et qui gardait dans ses murs la mémoire de ceux qui l’avaient habité, et de ceux qui l’habiteraient, et de ceux qui n’y feraient que passer, le temps de dix nuits, le temps d’entendre les voix, le temps d’apprendre son propre nom.
La mer apparut. Le golfe Thermaïque, étale, immense, bleu d’acier.
Puis les nuages. Et puis plus rien.


