Gin Pahit
Gin PAHIT
Chapitres 13 à 16
Chapitre 13 — La soirée (Première partie)
À sept heures, l’Hotel Oranje s’alluma.
Pas d’un coup — par degrés, par vagues, comme un organisme qui s’éveille. D’abord les torches dans le jardin — les ouvriers les allumèrent une par une avec de longues mèches imbibées de kérosène, et les flammes montèrent dans l’air du soir, orange, tremblantes, projetant sur les frangipaniers et les massifs d’hibiscus des ombres dansantes qui transformaient le jardin en forêt de théâtre d’ombres. Puis les lampions — des dizaines de lampions de papier, rouges, jaunes, blancs, tendus entre les arbres sur des fils de cuivre, qui s’allumèrent ensemble quand un boy actionna le commutateur électrique et qui jetèrent sur l’herbe, sur les dalles, sur les visages, une lumière festive, enfantine, qui sentait la fête de village autant que le gala colonial. Puis les lustres du lobby — les grands lustres Art Déco de l’extension neuve, avec leurs pendeloques de cristal taillé qui captaient la lumière des ampoules électriques et la redistribuaient en éclats irisés sur les murs de stuc, sur le marbre du sol, sur le chrome des rampes, comme si l’hôtel tout entier avait été saupoudré de diamants.
Sarto était au bar. Sa veste de service — blanche, boutonnée, col montant, impeccable — le serrait aux épaules. Ses deux assistants — Rahmat, un Madurais taciturne qui mesurait deux mètres et dont les mains énormes manipulaient les verres avec une délicatesse de sage-femme, et Yusuf, un Javanais de vingt ans, vif comme un lézard, qui courait entre le bar et les tables avec une vélocité qui défiait les lois de la physique tropicale — étaient en place, alignés derrière le comptoir, les mains dans le dos, le regard droit.
Le pichet de Tunjungan attendait dans la glacière. La boîte de santal de Liem attendait sous le comptoir. Les bouteilles étaient alignées. Les verres étaient prêts. La glace était taillée — cinquante kilos de glace, le double de la ration normale, et Pak Hadi avait dû faire trois voyages avec Bagong pour tout livrer, et le buffle, au troisième voyage, avait regardé Sarto avec une expression de reproche bovin qui avait failli le faire rire.
Les premiers invités arrivèrent à sept heures et quart.
Ils entrèrent par la porte principale — les hommes en costume blanc ou en smoking tropical, les femmes en robes longues, en soie, en mousseline, en batik de cérémonie pour les quelques épouses Indo qui avaient été invitées, et la lumière des lustres les accueillit et les enveloppa et les transforma en personnages de roman, en figures de légende, en acteurs d’une pièce dont personne ne connaissait le texte mais dont tout le monde connaissait le décor. Ils venaient de partout — des plantations de Pasuruan et de Malang, des bureaux de la KPM et de la Banque de Java, des casernes de la KNIL et de la marine royale, des consulats et des résidences, des clubs et des loges — et ils convergeaient vers l’Hotel Oranje comme les affluents convergent vers un fleuve, portés par le courant de la vanité, de la curiosité, de l’ennui, et de ce besoin irrépressible qu’ont les communautés coloniales de se rassembler périodiquement pour se prouver qu’elles existent encore.
Le bar fut pris d’assaut en vingt minutes.
Sarto travailla. Il travailla comme il n’avait jamais travaillé — pas plus vite, non, parce que la vitesse n’était pas son registre, mais avec une intensité concentrée, une densité de geste, une économie de mouvement qui faisait que chaque cocktail préparé semblait ne coûter aucun effort, comme si les bouteilles se soulevaient d’elles-mêmes, comme si les glaçons tombaient d’eux-mêmes, comme si les verres se remplissaient par la seule force de la volonté. Genièvre pour les planteurs. Champagne pour les épouses. Gin tonic pour les militaires. Whisky soda pour le consul britannique. Et le Tunjungan — le cocktail de l’inauguration, la création de Sarto — qu’il proposa aux curieux, aux audacieux, à ceux qui voulaient essayer quelque chose de nouveau et qui découvraient, en portant le verre à leurs lèvres, un goût qu’ils n’avaient jamais goûté, un goût qui n’était ni hollandais ni javanais mais les deux, et qui leur faisait ouvrir les yeux et lever le sourcil et dire — qu’est-ce que c’est ? — et Sarto répondait — le Tunjungan, meneer — et le nom, dans sa bouche, sonnait comme le nom d’un lieu qu’on vient de découvrir.
À huit heures, on passa dans le jardin pour le dîner.
La rijsttafel fut servie. Trente-deux boys en sarong blanc et veste boutonnée sortirent des cuisines en file indienne, chacun portant un plat, et ils s’alignèrent autour de la grande table dressée sous les lampions — une table de trente mètres, couverte de nappes blanches, d’argenterie, de porcelaine, et de bouquets d’orchidées disposés tous les deux mètres comme des balises — et au signal de Vermeer, ils posèrent les plats en même temps, dans un mouvement synchrone qui arrachèrent un murmure d’admiration aux convives. Le riz blanc, au centre, fumant, immaculé. Et autour du riz, les trente-deux plats — le rendang, le gado-gado, le sambal goreng, le perkedel, le sayur lodeh, le serundeng, et tous les autres, chacun dans son bol de porcelaine, chacun avec sa cuillère d’argent, chacun exhalant sa vapeur et son parfum, et le tout — la somme de ces trente-deux parfums — créant un nuage olfactif qui monta dans l’air du soir comme un encens, comme une prière païenne adressée au dieu de l’appétit et de l’abondance.
On mangea. On mangea beaucoup. On mangea avec cette avidité qui prend les gens quand la nourriture est gratuite et que la chaleur et l’alcool ont ouvert les vannes de la gourmandise. Les planteurs se resservaient de rendang avec des gestes de bûcherons. Les épouses picorent le gado-gado du bout de la fourchette, soucieuses de leurs robes. Les militaires engloutissaient le sambal goreng comme s’ils prenaient d’assaut une position ennemie. Et le riz diminuait — la montagne blanche fondait à vue d’œil, comme la glace de la glacière, comme tout fondait à Surabaya, inéluctablement, joyeusement.
Puis l’orchestre.
Un ensemble de chambre hollandais — violon, violoncelle, piano — avait été installé sous un auvent, à l’extrémité du jardin. Ils jouèrent du Strauss. Des valses de Vienne dans la nuit de Java — et l’incongruité de cette musique, sous ces étoiles équatoriales, dans cette chaleur de four, avec les frangipaniers et les geckos et l’odeur du girofle, était si totale, si magnifique, si absurde, que Sarto, depuis le bar, en fut presque ému. La valse montait dans l’air tiède, tournait, revenait, repartait, et les couples dansèrent — quelques couples, les plus jeunes, les plus ivres — sur l’herbe du jardin, entre les torches, et leurs ombres tournaient avec eux, agrandies par la lumière des flammes, comme des géants qui dansent avec des nains.
Puis le gamelan.
Van der Bosch avait prévu la transition — ou plutôt, il l’avait imposée, parce que l’idée de faire jouer un gamelan après un orchestre de chambre hollandais lui semblait le summum de l’esprit colonial éclairé, la preuve vivante que l’Hotel Oranje était un lieu de rencontre entre les cultures, un pont entre les civilisations. Sarto, lui, savait que le pont n’existait pas — que le gamelan après Strauss, c’était deux mondes mis côte à côte sans se toucher, comme le quartier européen et Kembang Jepun de part et d’autre du Jembatan Merah.
Les musiciens prirent place dans le jardin. Sept hommes en tenue de cérémonie javanaise — sarong de batik, veste noire, blangkon sur la tête — assis en tailleur devant leurs instruments de bronze et de bois. Le premier gong frappa. Le son — grave, rond, immense — traversa le jardin, les lampions, les convives, les verres de champagne, et s’en alla mourir quelque part au-dessus de Jalan Tunjungan, dans la nuit de Surabaya. Et les Hollandais — les planteurs, les épouses, les militaires — écoutèrent avec cette politesse attentive que les colonisateurs réservent aux arts indigènes, une politesse qui dit : c’est charmant, c’est exotique, c’est pittoresque — sans jamais dire : c’est beau, parce que le mot beau, dans leur bouche, était réservé à Strauss, à Rembrandt, aux tulipes, aux choses qui leur appartenaient.
Sarto écouta depuis le bar. Il ferma les yeux. Le gamelan tournait. Le monde tournait. Et entre les deux — entre la musique qui tournait et le monde qui tournait — il y avait l’instant présent, ce point fixe autour duquel tout gravitait, et ce point fixe était le comptoir, le teck, les mains de Sarto posées à plat sur le bois.
Alma était là.
Il l’avait vue entrer dans le jardin à huit heures — en robe de soie jaune, la plus belle robe qu’il eût jamais vue, une robe qui tombait sur son corps comme de l’eau, qui épousait ses épaules, sa taille, ses hanches, et qui brillait dans la lumière des lampions comme un lingot de soleil. Elle était seule. Son mari n’était pas venu — il était à Malang, ou à Pasuruan, ou nulle part, dans cet ailleurs vague où les maris absents résident quand ils n’ont pas d’excuse précise. Elle avait bu du champagne pendant le dîner — Sarto l’avait vue, de loin, lever sa coupe, la vider, la tendre pour qu’on la remplisse — et ses joues avaient pris cette couleur de pêche mûre que l’alcool et la chaleur donnaient à sa peau dorée.
Elle ne s’était pas approchée du bar. Pas encore. Elle était restée dans le jardin, parmi les convives, faisant ce que les femmes seules font dans les fêtes coloniales — sourire, acquiescer, écouter les hommes parler des prix du sucre et des nouvelles d’Europe, et attendre que la soirée atteigne ce point de bascule où les conventions se relâchent et où l’on peut enfin faire ce qu’on est venu faire, même si on ne sait pas encore ce que c’est.
La soirée tournait. Les verres se vidaient. La musique jouait. Les orchidées embaumaient. Et Sarto, derrière son comptoir, dans l’ombre tiède du bar, préparait des cocktails, essuyait des verres, servait des hommes et des femmes qui ne le voyaient pas, et regardait, par la porte ouverte, le jardin illuminé où deux cents personnes célébraient un monde qui n’avait plus que quinze ans à vivre.
Dehors, dans la rue sombre qui longeait l’hôtel, Liem fumait une kretek, adossé à un lampadaire. Il n’avait pas été invité. Les Chinois n’étaient pas invités aux galas de l’Hotel Oranje — ils pouvaient y loger, y manger, y dépenser leur argent, mais les galas étaient hollandais, et les Hollandais gardaient leurs soirées comme ils gardaient leurs clubs : fermés. Liem fumait et regardait les fenêtres illuminées, les ombres qui dansaient derrière les stores, les lampions dans le jardin. Il ne fumait pas une de ses Dji Sam Soe — il fumait une kretek ordinaire, une kretek de rue, parce que les Dji Sam Soe étaient à l’intérieur, dans la boîte de santal, sous le comptoir de Sarto, et elles attendaient leur moment.
Plus loin dans la rue, à vélo, Raden Sutomo passa. Il ne s’arrêta pas longtemps. Il ralentit — juste assez pour voir les lampions, les lustres, les uniformes blancs, les robes longues, le spectacle de la richesse coloniale étalée dans la nuit comme un éventail ouvert — et quelque chose passa sur son visage, quelque chose qui n’était ni de la colère ni de l’envie ni du mépris, mais plutôt une certitude, froide, patiente, géologique — la certitude que tout cela finirait, que les lampions s’éteindraient, que les robes se fanerait, que l’hôtel lui-même changerait de nom, de maître, de sens — et cette certitude n’avait pas besoin de mots, pas besoin de discours, elle était inscrite dans le mouvement des pédales sur le vélo, dans la rotation des roues sur le macadam, dans la nuit elle-même qui enveloppait l’hôtel illuminé comme la mer enveloppe une île, patiente, vaste, inépuisable.
Sutomo disparut dans la nuit. Liem fuma sa kretek jusqu’au bout, l’écrasa sous son pied, et rentra chez lui par Kembang Jepun.
Et dans le jardin de l’Hotel Oranje, sous les lampions et les étoiles, les Hollandais dansaient.
Chapitre 14 — La soirée (Deuxième partie)
La fête se dénouait comme un nœud qu’on tire.
À onze heures, le jardin s’était vidé de la moitié de ses convives. Les épouses étaient montées les premières — elles avaient disparu par grappes de deux ou trois, leurs robes froissées, leurs coiffures défaites par la chaleur, emportant avec elles les restes de conversations qu’elles finiraient dans leurs chambres, devant le miroir, en se démaquillant. Puis les militaires — rappelés par le devoir, ou par l’alcool qui leur ordonnait de dormir. Puis les fonctionnaires — ceux qui avaient un train à prendre le lendemain matin, ceux dont les baboes attendaient à la maison, ceux qui avaient assez bu pour être contents et pas assez pour être dangereux.
Restaient les irréductibles. Les planteurs qui ne savaient pas s’arrêter. Un consul étranger — le Danois, qui buvait du cognac comme on boit de l’eau et qui racontait, à qui voulait l’entendre, la même anecdote sur un voyage à Bali qui impliquait une danse du kecak et un cochon de lait. Et, à une table du fond du bar, Chaplin et Goddard, qui avaient quitté le jardin une heure plus tôt et s’étaient installés dans un coin sombre avec une bouteille de champagne et l’air de deux personnes qui ont fait leur devoir social et qui veulent maintenant être laissées en paix.
Le prince Léopold était monté. La princesse Astrid l’avait précédé. Van der Bosch avait fait ses adieux en serrant toutes les mains qu’il pouvait serrer et en répétant — magnifique, n’est-ce pas, magnifique — avec la satisfaction d’un homme qui a atteint le sommet de sa vie et qui ne le sait pas encore, parce que les sommets ne se reconnaissent que de loin, quand on les a dépassés.
Le bar se décantait. Rahmat et Yusuf avaient débarrassé les tables du jardin et remontaient maintenant des piles d’assiettes sales par le couloir de service, avec la résignation des soldats qui nettoient le champ de bataille après la victoire. Sarto était seul derrière le comptoir. Les bouteilles avaient baissé — le jenever surtout, et le champagne. La glace avait fondu — il ne restait dans la glacière que quelques éclats translucides, les derniers survivants des cinquante kilos de Pak Hadi, et ils fondaient à vue d’œil, comme les dernières neiges d’un hiver qui s’achève.
Le Danois finit son cognac, se leva avec la prudence d’un funambule, salua la compagnie d’un geste vague et quitta le bar en zigzaguant. Les planteurs le suivirent. Et Sarto se retrouva seul avec Chaplin et Goddard.
Il n’alla pas vers eux. Il attendit. Il essuya le comptoir. Il rangea les bouteilles. Il fit ce qu’il faisait chaque soir — les gestes de la fermeture, les gestes du rituel, les gestes qui disaient : la nuit avance, le bar se prépare à dormir. Et il attendit.
Ce fut Goddard qui vint. Elle s’approcha du comptoir avec la démarche souple d’une femme qui a bu juste ce qu’il faut — pas assez pour trébucher, assez pour être libre — et demanda, dans un anglais chantant qui avait des accents de Sud américain :
— Two more champagnes, please. And whatever that orange thing was — the cocktail.
Sarto prépara. Deux coupes de champagne. Un Tunjungan. Il posa les verres sur un plateau et les apporta à la table du fond. Chaplin leva les yeux.
De près, l’homme était différent de ce que la distance avait laissé deviner. Son visage — sans la moustache du Vagabond, sans le maquillage, sans le masque — était un visage ordinaire et extraordinaire à la fois. Ordinaire par ses traits — un nez droit, des yeux bruns, un front large. Extraordinaire par sa mobilité — chaque muscle semblait indépendant, capable de bouger seul, de créer une expression, une émotion, un monde, en une fraction de seconde. C’était un visage qui ne se reposait jamais, même en repos — un visage dont le calme apparent était une forme de mouvement ralenti, comme le calme apparent de l’eau d’un fleuve dont on ne voit pas les courants.
— Thank you, dit Chaplin.
Deux mots. Prononcés avec une courtoisie simple, sans emphase, sans la condescendance que les Européens employaient d’habitude pour remercier le personnel indigène — cette condescendance qui disait merci mais signifiait vous pouvez disposer. Le thank you de Chaplin ne signifiait rien d’autre que thank you
Sarto posa le plateau. Il allait se retirer quand Chaplin prit le verre de Tunjungan, le leva à la hauteur de ses yeux, et l’examina avec une attention d’orfèvre — la couleur, la transparence, les reflets, la buée sur la paroi. Il but une gorgée. Ses yeux se fermèrent un instant — un geste qui rappela à Sarto, avec une violence inattendue, la façon dont Alma fermait les yeux en buvant son gin pahit.
— Mango, dit Chaplin. And ginger. And something bitter.
— Angostura, dit Sarto.
Chaplin hocha la tête. Goddard goûta à son tour, sourit, dit quelque chose en anglais que Sarto ne comprit pas mais dont le ton était celui de l’approbation.
Puis Chaplin fit un geste. Un geste de la main — la paume tournée vers le haut, les doigts qui se replient lentement, un par un, comme les pétales d’une fleur qui se ferme — et ce geste signifiait : asseyez-vous. Ou plutôt : restez. Ou plutôt quelque chose qui n’avait pas de traduction exacte dans aucune langue, mais qui voulait dire : vous êtes un homme, je suis un homme, il est tard, la nuit est chaude, les conventions sont endormies, asseyez-vous.
Sarto ne s’assit pas. On ne s’assied pas à la table des clients. Mais il resta. Debout, le plateau sous le bras, à un mètre de la table, dans cette zone intermédiaire entre le service et la conversation qui était son territoire naturel, le territoire du barman, l’entre-deux.
Chaplin parla. Pas à Sarto — pas directement — mais dans l’espace, dans l’air, comme s’il pensait à voix haute et que la présence de Sarto n’était qu’un prétexte, un déclencheur, un public d’un seul homme.
Il parla de la chaleur. De l’odeur du girofle qu’il avait sentie en sortant du bateau. De Singapour, où il avait séjourné au Raffles — your cousin, dit-il en désignant l’hôtel autour de lui, et Sarto comprit qu’il connaissait le lien entre les Sarkies, entre le Raffles et l’Oranje, et cette connaissance, ce savoir inattendu chez un acteur de cinéma, lui révéla quelque chose sur Chaplin — que l’homme regardait, que l’homme apprenait, que derrière le clown il y avait un œil, un esprit, une curiosité insatiable.
Il parla de Bali, où il avait séjourné la semaine précédente. Des danseuses. De la musique — the gamelan, dit-il, et sa prononciation était parfaite, les trois syllabes égales, ga-me-lan, comme s’il avait écouté, comme s’il avait appris. Il dit que le gamelan était la musique la plus triste et la plus joyeuse qu’il eût jamais entendue. Triste parce qu’elle tournait sur elle-même sans avancer. Joyeuse parce qu’elle ne cherchait pas à avancer. It doesn’t want to go anywhere, dit-il. It just wants to be.
Goddard s’était endormie. Sa tête reposait sur l’épaule de Chaplin, et un sourire flottait sur ses lèvres, le sourire des gens qui dorment dans un lieu où ils se sentent en sécurité. Chaplin ne bougea pas. Il continua de parler — plus bas, pour ne pas la réveiller — et sa voix, réduite à un murmure, prit une qualité de confidence, d’intimité nocturne.
Il parla de la solitude. Pas avec ce mot — il ne dit jamais le mot solitude — mais avec d’autres mots, des mots qui tournaient autour du sujet comme le gamelan tourne autour de sa mélodie. Il parla des hôtels. Des chambres. De cette sensation de n’être nulle part, de n’appartenir à aucun lieu, de traverser le monde comme on traverse une scène — en souriant, en saluant, en faisant rire — et de se retrouver seul, le soir, dans une chambre inconnue, avec le bruit des ventilateurs et l’odeur du linge amidonné, et de ne pas savoir dans quel pays on est, ni quelle heure il est, ni qui on est quand les projecteurs sont éteints.
Sarto écouta. Il écouta comme il écoutait toujours — avec tout son corps, sans juger, sans commenter. Et il comprit — pas avec des mots, pas avec la raison — que cet homme petit, célèbre, génial, qui faisait rire des millions de personnes, était aussi seul que Liem dans son atelier, aussi seul que Sutomo dans la nuit, aussi seul que Njai Kenanga dans sa buanderie, aussi seul que Sarto lui-même derrière son comptoir. Que la solitude n’avait rien à voir avec la foule ou le silence, avec la richesse ou la pauvreté, avec la gloire ou l’anonymat. Que la solitude était une condition, comme la chaleur — on ne l’évitait pas, on l’habitait.
Chaplin termina son Tunjungan. Il regarda le fond du verre — vide, tiède, avec juste un résidu orange sur la paroi — et il dit quelque chose que Sarto ne comprit qu’à moitié, parce que l’anglais de Chaplin était devenu un murmure presque inaudible, mais dont il saisit un mot — beautiful — et ce mot, dans la bouche de cet homme, à cette heure, dans ce bar, eut une densité, un poids, une vérité qui dépassait tout ce que Sarto avait entendu ce soir-là, toutes les félicitations de Van der Bosch, tous les toasts du Résident, tous les magnifique et les splendide et les mots creux du protocole.
Beautiful.
Chaplin se leva. Doucement, pour ne pas réveiller Goddard. Il la prit par les épaules, la guida vers l’escalier. Elle marchait les yeux mi-clos, somnambule, souriante. Au pied de l’escalier, Chaplin se retourna vers Sarto — un regard bref, direct, un regard d’homme à homme, sans rôle, sans masque — et il fit le même geste qu’à l’arrivée, cette inclinaison imperceptible de la tête, ce salut sans mots qui contenait tout ce que les mots ne pouvaient pas dire.
Puis il monta l’escalier avec Goddard, et leurs pas — légers, lents, un peu vacillants — s’éloignèrent dans le couloir de l’étage et se turent.
Sarto était seul. Le bar était vide. Les verres étaient sales. Les cendriers étaient pleins. Les lampes brûlaient bas. Et le silence — le silence de minuit passé, le silence de la fête qui s’achève — emplissait la pièce comme de l’eau emplit une baignoire, lentement, par le fond, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’air.
Mais le bar n’était pas tout à fait vide. Un pas dans le couloir. Un pas lourd, un pas d’homme qui a bu et qui ne dort pas, un pas qui hésite.
Le prince Léopold apparut dans l’embrasure de la porte.
Il avait retiré sa veste. Sa chemise était déboutonnée au col. Ses cheveux — lissés au début de la soirée — étaient en désordre. Il avait l’air de ce qu’il était — un homme de trente ans, fatigué, légèrement ivre, qui ne trouvait pas le sommeil dans un pays trop chaud.
— Le bar est fermé ? demanda-t-il.
Sa voix était différente de celle du discours — débarrassée du protocole, réduite à l’essentiel, la voix d’un homme qui parle à un autre homme à deux heures du matin, sans public, sans enjeu.
— Le bar est ouvert tant qu’il y a un client, dit Sarto.
Le prince sourit. Un sourire las, un sourire qui n’avait rien de royal, un sourire qui disait simplement : merci de ne pas me renvoyer dans ma chambre. Il s’assit au comptoir. Pas à une table — au comptoir. À l’endroit où Alma s’asseyait. Et Sarto, sans qu’on le lui demande, prépara un dernier cocktail — le Tunjungan.
Le prince but. Il ne commenta pas le goût. Il but comme on boit quand on a soif — pas de salive, mais d’autre chose, de présence, de silence, de ce contact minimal avec un autre être humain qui est le dernier recours contre l’insomnie et le vertige.
Ils ne parlèrent pas tout de suite. Le silence entre eux était différent du silence avec Chaplin — moins intime, plus pesant, chargé de tout ce que le protocole avait empêché de dire pendant la soirée. Le prince regardait les bouteilles sur l’étagère. Sarto essuyait un verre. Les ventilateurs tournaient.
— C’est étrange, dit le prince.
Il parlait le français. Pas l’anglais, pas le hollandais — le français, la langue dans laquelle il pensait, la langue de son éducation, la langue qui permettait, peut-être, une franchise que les autres langues, chargées de protocole, interdisaient.
— C’est étrange, répéta-t-il. On traverse le monde. On serre des mains. On prononce des discours. On inaugure des choses. Et le soir, dans la chambre, on se retrouve avec la même question.
Il ne dit pas quelle question. Sarto n’en avait pas besoin. La question était dans l’air — dans la chaleur, dans le silence, dans le verre de Tunjungan qui refroidissait sur le comptoir — et c’était la question que tous les hommes se posent quand ils se retrouvent seuls dans un bar à deux heures du matin, princes ou barmen, riches ou pauvres, la question qui n’a pas de réponse et qui n’en a pas besoin : à quoi bon ?
— La Belgique, dit le prince. Le Congo. Mon père. Les responsabilités. Les colonies. Tout ce poids.
Il parlait sans regarder Sarto — il regardait le verre, le teck, le miroir derrière les bouteilles dans lequel se reflétait son propre visage, pâle, cerné, un visage de prince épuisé dans un bar de Surabaya à deux heures du matin.
— Vous croyez que tout cela va durer ? demanda-t-il.
La question. La même que celle de Sutomo, posée dans la ruelle après le gamelan. La même question, prononcée par deux hommes que tout séparait — un prince belge et un révolutionnaire javanais — et qui pourtant, au fond, au cœur de la nuit, se rejoignaient dans le même doute, le même vertige, la même intuition que le monde qu’ils habitaient — chacun à sa manière, chacun de son côté du comptoir, chacun de son côté de l’histoire — était un monde provisoire, un décor, un théâtre d’ombres dont la lampe finirait par s’éteindre.
Sarto ne répondit pas.
Il prit la bouteille d’Angostura. Il versa trois gouttes dans le verre du prince — les trois gouttes amères, les trois gouttes de vérité dans la douceur du cocktail — et le geste, dans son silence, dans sa précision, dans sa simplicité, fut sa réponse. Pas oui, pas non, pas peut-être. Trois gouttes. L’amertume. Le réel.
Le prince regarda les gouttes se dissoudre dans le Tunjungan. Il but. Il posa le verre. Il resta un moment immobile, les mains sur le comptoir, comme Sarto restait souvent — les mains à plat, les yeux mi-clos, dans cette posture de présence pure qui est le privilège de ceux qui n’attendent rien.
Puis il se leva. Il laissa un billet sur le comptoir — un billet de banque belge, pas hollandais, un billet qui ne valait rien à Surabaya mais qui valait tout comme geste, comme trace, comme souvenir d’un moment qui n’aurait pas dû exister et qui avait existé quand même.
— Merci, dit-il. Bonne nuit.
— Bonne nuit, Votre Altesse.
Le prince monta l’escalier. Et Sarto resta seul dans le bar, avec le billet belge sur le comptoir, les verres sales dans l’évier, la glace fondue dans la glacière, et la boîte de santal de Liem qui n’avait pas été ouverte.
Il regarda la boîte. Les kreteks étaient encore là, intactes, dans leur lit de papier de soie. Le moment n’était pas venu. Pas cette nuit. Pas avec un prince et un acteur pour seuls clients. Le moment viendrait — Sarto le savait, le sentait — mais il viendrait à sa propre heure, comme le rawon vient à sa propre heure, comme le gamelan vient à sa propre heure, et forcer le moment serait le détruire.
Il rangea la boîte sous le comptoir. Il éteignit les lampes. Une par une. L’opaline d’abord. Puis le plafonnier. Puis la petite lampe de la réserve. Et le bar sombra dans le noir — un noir tiède, parfumé, plein des fantômes de la soirée, des rires, des verres, des musiques, des mots — et Sarto, dans ce noir, seul, debout, les mains sur le comptoir, écouta l’hôtel respirer.
Chapitre 15 — L’heure bleue
Sarto traversa le jardin à l’aube.
Le jardin après la fête ressemblait à un champ de bataille vu au ralenti — un champ de bataille où les armes auraient été des verres et les victimes des orchidées. Des coupes de champagne renversées gisaient dans l’herbe, couchées sur le flanc, le pied en l’air, comme des soldats fauchés en pleine course. Des serviettes de lin, froissées, tachées de vin et de sauce, jonchaient les tables abandonnées. Les lampions éteints pendaient entre les arbres comme des fruits morts. Et les orchidées — les orchidées de Malang, si somptueuses la veille, si fières dans leurs vases de cuivre — commençaient à faner, leurs pétales se recroquevillant aux bords, perdant leur éclat, prenant cette couleur de papier mâché que prennent les fleurs coupées quand la vie les quitte et que la matière reprend ses droits.
Sarto marchait pieds nus. La rosée mouillait l’herbe, et ses pieds s’enfonçaient dans la terre molle avec cette sensation de fraîcheur qui était, comme chaque matin, le seul moment de grâce avant la fournaise. Il ne ramassait rien. Ce n’était pas son travail — les boys viendraient dans une heure avec leurs balais et leurs cageots et ils rendraient au jardin sa propreté, son ordre, son innocence. Sarto ne faisait que traverser, que voir, que respirer cette odeur de lendemain de fête qui est une des odeurs les plus mélancoliques du monde — un mélange de fleurs mortes, d’alcool évaporé, de cire de bougie refroidie, de tabac froid et de terre mouillée, un mélange qui sentait le temps, le passage, la preuve que ce qui a brillé peut cesser de briller.
Il s’arrêta devant un frangipanier. L’arbre avait perdu des fleurs pendant la nuit — des dizaines de fleurs blanches et jaunes, tombées sur l’herbe, qui formaient autour du tronc un cercle parfait, une couronne, comme si l’arbre s’était couronné lui-même dans l’indifférence de la nuit. Sarto se pencha et ramassa une fleur. Les pétales étaient charnus, cireux, et le parfum — ce parfum de frangipanier qui était le parfum de Surabaya comme le girofle en était l’odeur — montait de la fleur avec une douceur obstinée, une douceur qui ne se rendait pas, qui ne capitulait pas devant la mort du pétale mais continuait de parfumer, de donner, de s’offrir, même après la chute.
Il mit la fleur dans sa poche.
L’hôtel dormait. Les couloirs étaient vides. Les portes des chambres étaient fermées. Derrière ces portes, les invités dormaient — les planteurs dans leur ivresse, les épouses dans leur fatigue, le prince dans son insomnie, Chaplin dans ses rêves — et l’hôtel, vidé de ses occupants éveillés, redevenait ce qu’il était dans son essence : un bâtiment, un assemblage de pierres et de bois et de métal, un corps immobile dans la chaleur, un organisme au repos qui respirait par ses fenêtres entrouvertes et par les fissures de ses murs et par les interstices de ses tuiles.
Sarto ouvrit le bar. Les gestes du matin. Les bouteilles, les verres, la glace — il restait un fond de glace dans la glacière, les derniers éclats de la livraison monumentale de la veille, des morceaux minuscules, presque liquides, qui rendraient l’âme avant huit heures. Il les recueillit dans un seau et les versa dans le bac à cocktails. Puis il essuya le comptoir. Le teck était frais — la fraîcheur de l’aube, l’unique fraîcheur — et sous son chiffon, le bois exhalait son odeur de cire et de résine, cette odeur familière, constante, qui était le seul parfum que Sarto retrouvait chaque matin à l’identique, le seul qui ne changeait pas, le seul qui ne trahissait pas.
Il entendit les pas.
Pas les pas des boys — trop tôt. Pas les pas de Kenanga — trop légers. Pas les pas de Van der Bosch — trop rapides. Des pas qu’il connaissait, des pas qu’il avait appris à reconnaître comme on reconnaît une mélodie après les deux premières notes, des pas qui se posaient sur le marbre du lobby avec cette précision discrète, ce rythme singulier, cette signature.
Alma entra dans le bar.
Elle n’avait pas dormi. Sarto le vit immédiatement — dans ses yeux, cernés de mauve, dans sa peau, plus pâle que d’habitude, dans ses cheveux détachés qui tombaient sur ses épaules en vagues sombres, libérés du chignon de la veille. Elle avait changé de robe — elle portait maintenant une robe simple, en coton blanc, sans ornement, une robe de matin, une robe de nudité presque, qui la montrait telle qu’elle était quand elle n’essayait pas d’être autre chose, quand elle n’était ni l’épouse du planteur ni la femme Indo du gala ni la cliente du bar mais simplement elle, Alma, un corps debout dans la lumière de l’aube.
Elle ne s’assit pas au comptoir.
Elle resta debout. Devant le comptoir, à un mètre de Sarto, les mains le long du corps, le sac de paille absent — elle n’avait pas de sac, pas de billet à laisser, pas d’accessoire, rien entre elle et lui que l’air du matin et le comptoir de teck et soixante centimètres de silence.
Sarto posa le chiffon.
Le temps s’arrêta. Ou plutôt — le temps ne s’arrêta pas, parce que les ventilateurs continuaient de tourner et que la lumière continuait de monter et que la glace continuait de fondre — mais quelque chose dans le temps changea de texture, devint plus dense, plus lourd, plus lent, comme si l’air lui-même s’était épaissi autour d’eux et les maintenait suspendus dans l’instant, deux corps immobiles dans un monde qui bouge, deux points fixes dans le flux.
Alma dit une chose.
Une phrase courte. Directe. La seule phrase vraiment nue du roman. Une phrase qui n’était ni une question ni une déclaration ni une invitation mais les trois à la fois, une phrase qui venait d’un endroit d’elle-même qu’elle n’avait peut-être jamais visité, un endroit situé au-delà de la prudence, au-delà de la peur, au-delà de la ligne invisible qui séparait ce qu’on pouvait dire de ce qu’on ne pouvait pas dire, et qui était, dans sa nudité, dans sa simplicité, aussi vertigineuse qu’un plongeon dans une eau dont on ne connaît pas la profondeur.
Sarto ne répondit pas avec des mots.
Il y a des moments — rares, imprévisibles, décisifs — où les mots ne sont pas le bon instrument. Où les mots, avec leur précision, leur logique, leur capacité à découper le réel en catégories, en concepts, en oui et en non, trahiraient ce qui a besoin d’être dit en le réduisant à ce qui peut être dit. Et dans ces moments, le corps prend le relais — non pas le corps du désir, non pas le corps de la pulsion, mais le corps de la présence, le corps qui est là, entier, sans masque, sans rôle, sans comptoir entre lui et le monde.
Ce qui se passa ensuite n’appartenait qu’à eux.
Le chapitre ne le dit pas. Le chapitre s’arrête ici — à cette lisière entre le dicible et l’indicible, entre ce que le récit peut raconter et ce qui appartient au silence. Non par pudeur — la pudeur est un luxe que Surabaya ne connaît pas — mais par respect pour cette zone de l’expérience humaine où les mots cessent d’être utiles et où le seul témoin admis est le corps lui-même, avec sa mémoire de peau, de souffle, de chaleur.
Le blanc.
L’ellipse.
Le silence.
Et quand le texte reprend — comme un musicien reprend après une pause, comme un nageur refait surface après un plongeon — la lumière a changé. L’aube est devenue le matin. Le gris-rose est devenu le jaune. Et Sarto est seul au bar, debout derrière le comptoir, les mains posées à plat sur le teck, les yeux ouverts, le visage immobile.
Alma est partie. Quand, comment, par quelle porte — le texte ne le dit pas. Elle est partie comme elle venait — par ses pas, par son parfum, par cet espace qu’elle créait et qu’elle emportait avec elle en partant. Le vétiver flottait encore dans l’air du bar, mêlé à l’odeur de la cire et du teck et du frangipanier que Sarto avait dans sa poche, et ce mélange — ce mélange unique, irréproductible, éphémère — était la seule trace de ce qui s’était passé.
Le comptoir était intact. Le teck brillait. Les verres étaient alignés. Les bouteilles étaient en rang. Rien n’avait bougé. Rien n’avait changé.
Tout avait changé.
Sarto prit le chiffon et recommença à essuyer le comptoir. Les gestes du matin. Les mêmes gestes. Le cercle du chiffon sur le bois. Le mouvement circulaire, régulier, hypnotique, qui faisait tourner le temps. Et dans ce geste — ce geste qu’il avait fait dix mille fois et qu’il ferait dix mille fois encore — il y avait quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’y était pas la veille, une qualité de présence, d’attention, de gratitude peut-être, ou de tristesse, ou de cette chose sans nom qui est le sentiment de l’après — l’après de ce qui a été vécu et qui ne se revivra pas, l’après de l’instant unique, l’après de la grâce.
Dehors, Surabaya s’éveillait. Les kreteks crépitaient sur les seuils. Le café bouillait dans les casseroles. Le Kalimas coulait. Et l’Hotel Oranje, dressé au bord de Jalan Tunjungan dans la lumière du matin, ouvrait ses portes au monde — au jour nouveau, au jour d’après, au jour où tout recommence et où rien ne recommence, parce que le temps ne revient jamais en arrière, même quand les gestes sont les mêmes, même quand le comptoir est le même, même quand la glace est la même.
La glace n’est jamais la même. Chaque matin, c’est une nouvelle glace qui arrive. Et chaque matin, elle fond.
Chapitre 16 — Après
Chaplin partit le surlendemain.
Il partit comme il était venu — par le port, par le Flandria, qui leva l’ancre à l’aube avec la lenteur majestueuse des paquebots qui savent que le monde les attend mais qui ne voient pas la raison de se presser. Sarto n’alla pas au port. Il apprit le départ par le portier sikh, qui l’apprit du chauffeur, qui l’apprit du secrétaire — la chaîne habituelle, le télégraphe des invisibles. Il apprit aussi que Chaplin, en quittant sa suite, avait laissé un pourboire extravagant au personnel d’étage — une somme dont le montant varia selon les versions, mais qui, dans toutes les versions, était assez importante pour que les boys en parlent pendant des semaines, avec cette admiration mêlée d’incrédulité que suscitent les gestes de générosité qui dépassent l’entendement.
Le prince Léopold et la princesse Astrid partirent le même jour, par un autre navire, vers une autre escale — Batavia, puis Singapour, puis l’Europe. Le prince ne repassa pas par le bar. Sarto ne le revit pas. Mais le billet belge — le billet de banque qui ne valait rien à Surabaya — resta sur l’étagère du fond, derrière les bouteilles, plié en quatre, comme un marque-page dans un livre que personne ne lirait.
L’hôtel se dégonfla. C’était le mot — pas se calma, pas retrouva son rythme — se dégonfla, comme un ballon dont on ouvre la valve, lentement, par un souffle continu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’enveloppe, flasque, ridée, vide de l’air qui lui avait donné sa forme. Les orchidées furent retirées du lobby — fanées, brunes, elles finirent dans les poubelles de la cour de service, et leur parfum, pendant un jour encore, flotta dans les couloirs comme le fantôme d’une fête. Les lampions furent décrochés. Les torches furent retirées du jardin, laissant dans l’herbe des trous noirs, des cicatrices de feu. Les nappes furent envoyées à la buanderie de Kenanga, qui les lava, les amidonna, les repassa, les rangea dans les armoires de l’hôtel avec le soin méticuleux qu’elle mettait en toute chose, le soin d’une femme qui savait que les armoires finissent toujours par se rouvrir.
Les journaux parurent. Le Soerabaiasch Handelsblad publia l’article de Dijkstra — en première page, comme promis, avec la photographie de Van der Bosch posant devant la cheminée de la chambre 33, la main sur le manteau, le menton conquérant. L’article parlait de l’inauguration en termes élogieux — un triomphe, une réussite éclatante, la preuve de la vitalité de l’entreprise coloniale dans les Indes néerlandaises — et Sarto, en le lisant par-dessus l’épaule d’un client qui avait laissé le journal sur le comptoir, nota que l’article ne mentionnait ni le gamelan, ni les trente-deux boys de la rijsttafel, ni le Tunjungan, ni rien de ce qui avait été fait par des mains javanaises, chinoises, maduraises — comme si la fête s’était faite toute seule, par la seule volonté des Hollandais, par la seule grâce de Van der Bosch et de son costume de lin blanc.
Les jours passèrent. L’hôtel reprit son rythme — le rythme des jours ordinaires, des clients ordinaires, des gin tonics et des genièvres et des bières Heineken et de la chaleur qui montait et qui descendait d’un degré, d’un seul degré, sans que personne ne s’en aperçoive, sauf Sarto, qui s’en apercevait toujours.
Liem revint au bar.
Il revint un soir, à l’heure où le comptoir était presque vide — un seul client, un ingénieur des chemins de fer qui lisait un roman hollandais en buvant du vermouth. Liem s’assit au comptoir — pas sur le tabouret d’Alma, sur celui d’à côté — et Sarto vit dans ses yeux quelque chose de neuf : une excitation contenue, une fièvre qui n’était pas celle de la chaleur.
— Un importateur, dit Liem. Un Allemand. De la maison Behn, Meyer & Co. Il a goûté mes kreteks. Pas au bar — dans la rue, devant mon atelier. Je lui ai offert une Dji Sam Soe. Il l’a fumée. Il a fumé toute la cigarette. Et à la fin, il a dit : Gut. Un seul mot. Gut. Et il a commandé deux cents boîtes.
Deux cents boîtes. Sarto regarda Liem et vit, sous la nervosité, sous la fièvre, sous l’exaltation du marchand qui a fait sa première grande vente, quelque chose de plus profond — une justification, une preuve, la confirmation que le rêve n’était pas un rêve mais un plan, et que le plan fonctionnait, et que le chiffre neuf portait bonheur, et que Dji Sam Soe — deux, trois, quatre, la somme parfaite — avait un avenir.
— La boîte de santal, dit Liem. Tu ne l’as pas ouverte.
Ce n’était pas un reproche. C’était une constatation — le constat d’un homme qui comprend que le moment n’était pas venu et qui n’en veut à personne, parce que le moment est souverain, et qu’on ne commande pas au moment comme on ne commande pas à la mousson.
— Pas encore, dit Sarto.
— Pas encore, répéta Liem.
Il sourit. Le sourire de patience, de certitude lente. Le sourire de l’homme qui savait que le girofle finirait par entrer dans le bar de l’Hotel Oranje, non pas par la force, non pas par la ruse, mais par la seule force de son parfum, de sa qualité, de sa vérité — et que cette entrée prendrait le temps qu’elle prendrait, un mois, un an, dix ans, mais qu’elle se ferait, parce que les choses vraies finissent toujours par trouver leur place, même dans les lieux qui ne sont pas faits pour elles.
Liem finit le thé que Sarto lui avait servi — du thé javanais, amer, sans sucre, le thé de ceux qui ne boivent pas d’alcool — et repartit dans la nuit de Kembang Jepun, une kretek aux lèvres, le crépitement du girofle trouant le silence.
Sutomo revint aussi.
Il ne vint pas au bar — il n’y venait jamais. Il attendit Sarto à la sortie de l’hôtel, dans la ruelle de service, adossé au mur, les mains dans les poches. La nuit était chaude. Des geckos couraient sur le mur au-dessus de sa tête, et leurs petits cris — tok-tok-tok — ressemblaient au crépitement des kreteks.
— Soekarno sera jugé le mois prochain, dit Sutomo. À Bandung. Devant un tribunal hollandais.
Sarto écouta. Sutomo parlait à voix basse, non par peur — il n’avait pas peur, ou sa peur était d’une nature si différente de la peur ordinaire qu’elle ne méritait pas le même nom — mais par habitude, par prudence, par cette conscience que les murs de Surabaya avaient des oreilles, surtout les murs des hôtels, surtout les murs des hôtels hollandais.
— Il va se défendre lui-même, dit Sutomo. Sans avocat. Il va parler. Et ce qu’il dira, le monde entier l’entendra.
— Le monde, dit Sarto.
— Le monde, répéta Sutomo. Pas les Hollandais — le monde. Ceux qui ont des oreilles pour entendre. Ceux qui savent que les empires tombent. Ceux qui savent que la glace fond.
La glace fond. Sarto ne sut pas si Sutomo avait choisi cette image par hasard ou s’il l’avait cueillie dans une conversation qu’ils n’avaient jamais eue — mais l’image était juste, l’image était exacte, et dans cette exactitude il y avait une poésie que les discours politiques n’avaient pas, une poésie qui venait du réel, du quotidien, du geste de Pak Hadi déchargeant ses blocs à cinq heures du matin et de Sarto les regardant fondre dans la glacière, degré par degré, heure par heure, inéluctablement.
— Je t’entends, dit Sarto.
Sutomo hocha la tête. Il repartit dans la nuit. Et Sarto rentra chez lui par le kampung, sous les étoiles de l’équateur, et le bruit de ses pas sur la terre battue se mêla au bruit des geckos et des kreteks et du Kalimas qui coulait quelque part dans le noir, invisible, patient, inépuisable.
Les jours passèrent. L’hôtel tourna. Le monde tourna.
Alma revint au bar. Elle revint un après-midi, à l’heure habituelle — trois heures, la chaleur maximale, le bar vide. Elle s’assit au comptoir. Elle commanda un gin pahit. Sarto le prépara — les mêmes gestes, le même tumbler, le même gin, les mêmes glaçons, les mêmes gouttes d’Angostura. Et entre eux, le même silence — mais un silence qui avait changé de couleur, de texture, de poids. Un silence d’après. Un silence qui savait.
Ils ne parlèrent pas de ce qui s’était passé. Ils ne parleraient jamais de ce qui s’était passé. Ce qui s’était passé appartenait à l’aube, à l’heure bleue, à cet interstice entre la nuit et le jour où les règles sont suspendues et où les gestes comptent plus que les mots, et ramener cela dans la lumière de l’après-midi, dans l’espace du bar, devant le comptoir de teck, aurait été le trahir, le réduire, le transformer en quelque chose de nommable alors que sa beauté tenait précisément à ce qu’il ne pouvait pas être nommé.
Alma but son gin pahit. Les yeux fermés. Puis ouverts. Le regard plus doux, plus lent. Le même regard, et un autre regard.
Elle posa le verre. Elle laissa le billet sur le comptoir. Elle dit :
— Merci, Sarto.
Elle partit.
Et Sarto resta. Derrière le comptoir. Les mains sur le teck. Le chiffon à portée de main. Les bouteilles alignées. Les ventilateurs qui tournaient. La chaleur qui pesait. Et dehors, Jalan Tunjungan qui bourdonnait, insouciante, magnifique, aveugle — Jalan Tunjungan avec ses becak et ses automobiles et ses vitrines et ses warungs et ses marchands de kreteks qui criaient seribu, seribu — et les Hollandais qui marchaient sous les tamariniers comme s’ils marcheraient toujours, comme si la rue leur appartiendrait toujours, comme si le monde ne changerait jamais.
Njai Kenanga passa dans le couloir de service avec son panier de linge. Elle ne regarda pas Sarto. Sarto ne la regarda pas. Mais quelque chose passa entre eux — le même courant d’air, la même reconnaissance muette, le salut des gens qui savent.
La lumière de l’après-midi cognait aux stores. Le thermomètre indiquait trente-huit degrés. Les glaçons fondaient dans les verres. Et quelque part dans Kembang Jepun, Liem roulait ses kreteks. Et quelque part dans le kampung, Ibu Warsini pilait ses épices. Et quelque part dans la ville, Sutomo écrivait une lettre. Et quelque part sur l’océan, un navire emportait un prince et un acteur vers d’autres rivages, d’autres hôtels, d’autres bars, d’autres comptoirs où d’autres hommes servaient d’autres verres à d’autres bouches, et le monde tournait, et la glace fondait, et le girofle brûlait, et rien ne durait, et tout restait.
Sarto attendit que le dernier client fût parti. Il rangea les bouteilles. Il lava les verres. Il essuya le comptoir. Il éteignit les lampes — une par une, comme chaque soir. Puis il s’assit sur le tabouret d’Alma — le seul moment de la journée où il s’asseyait de l’autre côté du comptoir, du côté des clients, du côté de ceux qui boivent au lieu de servir — et il sortit de sous le comptoir la boîte de santal de Liem.
Il l’ouvrit. Les vingt kreteks étaient là, intactes, dans leur papier de soie. L’odeur de santal et de girofle monta dans l’air du bar fermé comme un encens dans une église vide. Sarto prit une kretek. La première des vingt. La Dji Sam Soe. Deux, trois, quatre. Neuf. Le chiffre parfait.
Il l’alluma.
La première bouffée fut un monde. Le tabac, d’abord — doux, blond, presque timide. Puis le girofle — le crépitement, le tek-tek-tek qui avait donné son nom aux kreteks, ce son minuscule, intime, qui était le son de Surabaya comme le gong était le son du gamelan. Puis la sauce — le miel de Madura, la muscade de Banda, l’ingrédient secret que Liem ne dirait jamais à personne. Et le tout — le tabac, le girofle, la sauce, le papier de maïs qui brûlait sans goût — se fondait en une fumée bleue, aromatique, épaisse, qui montait dans l’air immobile du bar et qui se dispersait lentement, se mêlait à l’odeur du teck et de la cire et du gin résiduel et du vétiver qui flottait encore dans l’air comme un fantôme, et toutes ces odeurs ensemble — le girofle, le teck, le gin, le vétiver, le santal — composaient le parfum de l’Hotel Oranje, le parfum d’une soirée de 1930, le parfum d’un monde qui ne savait pas qu’il allait finir.
Sarto fuma en silence. La fumée montait. Le bar était sombre. Les ventilateurs étaient arrêtés. La nuit de Surabaya entrait par la porte ouverte — son odeur de jasmin et de terre, son bruit de geckos et de kreteks lointaines, son souffle tiède qui ne rafraîchissait rien mais qui portait, dans ses molécules, le souvenir de toutes les nuits précédentes et la promesse de toutes les nuits à venir.
La kretek se consumait entre ses doigts. Le bout rougeoyait dans le noir — un point de lumière, minuscule, pulsant, comme un cœur, comme un battement, comme le signal d’un phare qui dit aux navires : je suis là, je suis là, je suis là.
L’odeur du girofle — la même qu’au premier chapitre. La même qu’au premier matin, quand Sarto avait ouvert les yeux dans la lumière gris-rose de l’aube et que Surabaya suintait ses premières odeurs dans l’air épais. Le girofle. Le début et la fin. La boucle.
Sarto écrasa la kretek dans le cendrier. Un filet de fumée s’en éleva encore — le dernier souffle, le dernier girofle — et se dissipa dans le noir.
Il se leva. Il remit le tabouret en place. Il ferma la boîte de santal — dix-neuf kreteks restantes, dix-neuf soirs à venir, dix-neuf boucles — et la rangea sous le comptoir.
Puis il sortit par la porte de service, dans la nuit de Surabaya, et la ville le prit dans ses bras — la ville avec sa chaleur et ses odeurs et ses bruits et ses ombres et ses lumières — et il marcha vers le kampung, vers sa mère, vers le rawon, vers la natte, vers le sommeil, et ses pas sur la terre battue ne faisaient aucun bruit, ou si peu, le bruit d’un homme qui rentre chez lui, le bruit le plus ancien du monde, et la nuit se referma sur lui comme l’eau se referme sur un plongeur, sans trace, sans ride, sans mémoire.
Et l’Hotel Oranje, derrière lui, blanc dans la nuit, immobile, endormi, continuait de promettre ce qu’il avait toujours promis — le froid dans la chaleur, l’ordre dans le chaos, la durée dans le passage — et la promesse tenait encore, la promesse tiendrait encore quelques années, quelques saisons, quelques moussons, avant que le monde ne change de nom et que l’hôtel ne change avec lui, et que le drapeau, en haut du mât de la chambre 33, ne soit déchiré par des mains jeunes et furieuses, et que le bleu ne tombe, et que le rouge et le blanc restent, seuls, flottant dans l’air de Surabaya comme un cri, comme un chant, comme la première note d’un gamelan qui commence.
Mais tout cela — tout cela était après.
Et cette nuit, la nuit de Sarto, la nuit du girofle et du gin pahit et du teck et du vétiver et du rawon et du gamelan et de la glace qui fond — cette nuit était maintenant.
Et maintenant suffisait.