Le péché de Borges
Le péché de Borges
Chapitres 1 à 4
I
AZUCENA
Buenos Aires, octobre 2019.
La femme qui s’appelait désormais Lucía Estrada prit son café con leche debout au comptoir du bar Álvarez, calle Arenales, à sept heures quarante-cinq du matin, comme chaque matin depuis trois mois, et le barman — un homme sec, aux moustaches tombantes, qui s’appelait Néstor et qui n’avait jamais posé une seule question à personne de sa vie — lui servit la tasse sans un mot, avec ce geste lent et précis des gens qui ont compris que le silence est la seule forme acceptable de politesse.
Elle but le café d’un trait. Trop chaud. C’était toujours trop chaud. Le palais brûlé, la gorge saisie, et cette seconde de douleur nette qui lui rappelait qu’elle était vivante. Qu’elle avait un corps. Que ce corps était ici, dans cette ville qui n’était pas la sienne, dans ce pays qui n’était pas le sien, au bout d’un continent qui n’était pas le sien, et que tout cela — le comptoir en zinc, le bruit de la machine à expresso, les moustaches de Néstor, la lumière grise de l’aube sur les façades de Recoleta — tout cela était réel.
Trois mois.
Trois mois qu’elle vivait à Buenos Aires sous un nom qui n’était pas le sien. Trois mois qu’elle avait cessé d’être Azucena Montes de Oca, fille de Roberto Septién, nièce de ministres, héritière d’un empire de pétrole et de sang. Lucía Estrada. Un nom banal, choisi pour sa banalité, comme on choisit un manteau gris pour ne pas être remarquée dans la foule. Elle avait acheté les papiers à un faussaire de la Boca qui travaillait dans l’arrière-salle d’un magasin de chaussures, un petit homme chauve aux doigts tachés d’encre qui l’avait regardée avec des yeux de chien triste et qui avait dit, en lui tendant le passeport argentin : « Bienvenue, Lucía. J’espère que vous serez heureuse. »
Elle n’était pas heureuse. Pas encore. Mais elle n’était plus terrifiée, et c’était déjà beaucoup.
L’appartement était au troisième étage d’un immeuble de la calle Guido, à deux pas du cimetière de la Recoleta. Un studio étroit, avec un balcon donnant sur une cour intérieure où un jacaranda prenait toute la lumière. Le jacaranda était en fleurs — ces grappes mauves, presque violettes, qui tombaient sur le sol comme des confettis mélancoliques. Buenos Aires en octobre sentait le jasmin et le gaz d’échappement, la viande grillée et la pluie à venir. Une ville de contrastes si violents qu’on ne savait jamais si elle vous caressait ou vous giflait.
Lucía — il fallait qu’elle s’habitue à ce prénom, qu’elle cesse de sursauter quand quelqu’un l’appelait — Lucía avait ses rituels. Le café chez Néstor. Une promenade dans le cimetière, le matin, quand les touristes n’étaient pas encore là et que les chats régnaient en maîtres sur les allées de marbre. Elle aimait ce cimetière. L’idée que les morts de Buenos Aires vivaient dans des palais — des mausolées à colonnes corinthiennes, des chapelles miniatures avec des vitraux et des portes en bronze — alors que les vivants se serraient dans des appartements minuscules, lui paraissait d’une ironie si parfaitement argentine qu’elle en souriait chaque fois.
Elle passait devant la tombe d’Evita. Pas par dévotion. Par curiosité. Il y avait toujours quelqu’un — une femme en noir qui priait, un couple de touristes qui se photographiait, un vieux monsieur qui déposait des fleurs. Evita était morte depuis soixante-sept ans et les gens venaient encore. C’était comme si la mort, à Buenos Aires, n’était qu’une formalité — un changement d’adresse, pas une disparition.
Disparaître. Le mot la faisait tressaillir. Elle savait ce que c’était, disparaître. Au Mexique, les gens disparaissaient par milliers. On les cherchait dans des fosses communes, dans des terrains vagues, dans des barils d’acide. Ici, en Argentine, les disparus portaient un autre nom — desaparecidos — et leurs mères marchaient encore en rond sur la Plaza de Mayo, un foulard blanc sur la tête, quarante ans après. Azucena — Lucía — comprenait ces femmes. Elle comprenait le foulard blanc et la marche circulaire. Elle comprenait que chercher quelqu’un qui a disparu est un mouvement sans fin, un cercle qui ne se ferme jamais.
Mais elle, elle n’était pas une disparue. Elle s’était effacée. C’était différent. Une disparue, on la cherche. Une femme effacée, personne ne la cherche. Elle avait choisi l’effacement comme on choisit le silence — par instinct de survie, par fatigue, par dégoût de ce que son propre nom représentait.
Après le cimetière, elle marchait. Buenos Aires est une ville qui se marche. Pas comme Mexico, où marcher est un combat, un acte de résistance contre le trafic et la pollution et la foule. Ici, marcher est un plaisir, une lenteur, quelque chose qui ressemble à une conversation avec les trottoirs. Elle descendait l’Avenida Alvear — cette artère somptueuse bordée de palais à la française, d’ambassades, de boutiques de luxe dont les vitrines reflétaient son image sans la reconnaître — et invariablement, ses pas la menaient devant l’Alvear Palace Hotel.
L’Alvear. Elle s’était arrêtée devant lui le premier jour, par hasard, en cherchant une pharmacie. Et quelque chose l’avait saisie. Pas la beauté de la façade — néoclassique, marbre crème, colonnes, marquise en fer forgé — elle avait grandi dans le luxe, elle connaissait les grands hôtels, les palaces, les lobbys de marbre. Non. Autre chose. Quelque chose de plus intime. L’Alvear ressemblait à un lieu qu’elle aurait pu connaître dans une autre vie. Un de ces endroits où son père emmenait sa mère, autrefois, quand tout était encore possible, quand le mensonge n’avait pas encore tout recouvert.
Elle y était entrée. Personne ne l’avait arrêtée. Dans les grands hôtels, personne n’arrête personne — c’est la règle du jeu, on suppose que quiconque franchit la porte a le droit d’être là, et cette supposition est le fondement même du palace : un lieu où l’on ne demande pas qui vous êtes, où l’on ne vérifie rien, où le simple fait d’être là suffit à prouver que vous méritez d’y être. L’Alvear avait cette grâce-là. Un lobby immense, des lustres en cristal, des colonnes de marbre rose, un parfum de fleurs fraîches — lys et roses — qui flottait dans l’air comme une promesse que le monde extérieur n’existait pas. Et au fond, à droite, un salon de thé — L’Orangerie — baigné de lumière naturelle par une verrière, avec des fauteuils en velours couleur miel et des tables basses en bois sombre sur lesquelles on posait des théières en argent et des assiettes de macarons.
Elle avait pris l’habitude d’y venir chaque après-midi. Vers quatre heures. L’heure du thé. Ce n’était pas bon marché, mais elle avait encore de l’argent — pas beaucoup, les dernières économies d’une vie antérieure, l’argent qu’elle avait réussi à sortir du Mexique avant que tout s’effondre. Assez pour vivre modestement pendant un an, peut-être deux, si elle faisait attention. Le thé à l’Alvear était son seul luxe. Sa seule extravagance. Deux heures dans un fauteuil en velours, une tasse de thé Darjeeling, un macaron à la framboise, et ce silence capitonné des palaces qui ressemble au silence des églises — un silence qui dit : ici, vous êtes à l’abri.
Elle ne parlait à personne. Ou presque. Il y avait le serveur — un jeune homme aux yeux clairs, d’une politesse exquise, qui l’appelait « señora » avec une déférence sincère. Il y avait la femme de chambre de l’étage qui passait dans le lobby avec son chariot et qui lui souriait chaque fois. Et il y avait les autres clients — des touristes, des hommes d’affaires, des vieilles dames argentines qui venaient prendre le thé comme on va à la messe, par habitude, par tradition, par fidélité à un monde qui n’existait plus mais dont l’Alvear gardait la forme exacte, comme un moulage de plâtre conserve la forme d’un visage disparu.
Et puis il y avait Marta.
Marta Riquelme vivait au quatrième étage du même immeuble de la calle Guido. Une femme de soixante-quinze ans, petite, sèche, les cheveux blancs coupés court, des yeux noirs d’une vivacité presque inquiétante. Elle portait toujours la même chose — une jupe grise, un pull noir, des chaussures plates — et elle avait cette démarche des femmes qui ont passé leur vie à marcher : droite, rapide, sans hésitation. Elle avait remarqué Lucía dès son arrivée dans l’immeuble. L’avait observée. Et un matin, dans l’escalier, elle l’avait arrêtée.
— Vous êtes nouvelle.
Ce n’était pas une question.
— Oui, avait dit Lucía. J’ai emménagé le mois dernier.
— D’où venez-vous ?
— Du Mexique.
Marta avait hoché la tête. Lentement. Comme si cette information confirmait quelque chose qu’elle savait déjà.
— Le Mexique. Bien. Bienvenue à Buenos Aires. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis au 4‑B.
Et elle était partie. Sans sourire. Sans effusion. Cette sécheresse qui, chez certaines personnes, est une forme de tendresse.
Elles s’étaient croisées plusieurs fois depuis. Dans l’escalier, dans l’entrée de l’immeuble, au coin de la rue. Marta ne posait jamais de questions. Ne racontait rien. Mais un jour, en passant devant la porte ouverte de son appartement, Lucía avait aperçu, sur le mur du salon, une grande photo en noir et blanc — une jeune fille, vingt ans peut-être, les cheveux longs, le sourire éclatant de ceux qui ne savent pas ce qui les attend. Et autour de la photo, un cadre de fleurs séchées. Et en dessous, une date : 1977.
Lucía n’avait pas posé de questions non plus.
Elle comprenait.
Ce soir-là, seule dans son studio, le jacaranda immobile derrière la vitre — il n’y avait pas de vent, Buenos Aires retenait son souffle — elle pensa à Damian. L’inspecteur. Celui qui l’avait cherchée à Mexico. Celui qui l’avait trouvée. Celui à qui elle avait téléphoné en janvier, depuis une cabine de Constitución, pour lui dire qu’elle était vivante.
C’est beau ici, lui avait-elle dit.
Et c’était vrai. C’était beau. Mais la beauté de Buenos Aires avait quelque chose de trompeur, comme ces palais du cimetière qui ressemblent à des maisons mais qui sont des tombes. La ville brillait d’un éclat étrange — un éclat de chose perdue, de chose qu’on rattrape juste avant qu’elle tombe, de verre qui se brise au ralenti. Buenos Aires était belle comme sont beaux les gens qui ont trop souffert et qui sourient quand même.
Elle ferma les yeux. Essaya de ne pas penser.
N’y parvint pas.
II
DAMIAN
Mexico City, octobre 2019.
L’inspecteur Damian Sarazai referma le dossier de la jeune fille disparue — vingt ans, cheveux bruns, étudiante en droit, vue pour la dernière fois le 14 septembre devant la station de métro Hidalgo — et le posa sur la pile des autres dossiers, sur le coin gauche de son bureau, celui qu’il appelait mentalement « le coin des fantômes ».
Trente-sept dossiers. Trente-sept visages. Trente-sept noms que personne ne prononçait plus, sauf lui. Sauf lui et les familles, ces mères aux yeux cernés qui venaient chaque semaine, chaque jour parfois, s’asseoir dans le couloir de la division des personnes disparues et qui attendaient. Attendaient quoi ? Un miracle. Un coup de fil. Un corps. N’importe quoi plutôt que ce vide, cette absence qui ressemble au bruit blanc d’une radio mal réglée — un grésillement permanent, insupportable, qui ne s’arrête jamais.
Damian se leva. Alla à la fenêtre. Mexico City, vue du sixième étage du bâtiment de la procuraduría, ressemblait à ce qu’elle était : un monstre. Un organisme vivant de vingt-deux millions de cellules qui respirait, grondait, suintait. Les tours de verre de Reforma brillaient dans le smog. Les taxis verts se faufilaient entre les bus. Quelque part en bas, dans le brouhaha, quelqu’un disparaissait peut-être en ce moment même. Et personne ne le saurait avant des jours, des semaines, des mois. Ou jamais.
Dix mois. Dix mois depuis l’affaire Septién. Dix mois depuis Azucena.
L’affaire avait été un tremblement de terre. Les documents publiés, les arrestations, les démissions, le suicide de Gabriela Montes de Oca — tout cela avait fait la une pendant des semaines. Damian avait été félicité. Promu, même — on lui avait proposé un poste de chef de section, un bureau plus grand, une augmentation. Il avait refusé le bureau. Accepté l’augmentation. Continué à faire ce qu’il savait faire : chercher.
Mais quelque chose s’était déplacé. Un glissement intérieur, imperceptible, comme ces failles tectoniques qui travaillent sous la surface de Mexico pendant des années avant de tout détruire en trente secondes. Il faisait son travail. Il ouvrait les dossiers, interrogeait les témoins, suivait les pistes, remplissait les formulaires. Mais le matin, quand il se réveillait dans son appartement de la Condesa — deux pièces, un chat tigré qui s’appelait Capitán, une cafetière italienne qui fuyait — il restait couché quelques secondes de trop. Les yeux ouverts. Le plafond blanc. Et cette question qui revenait, comme un acouphène : pourquoi ?
Pourquoi continuer à chercher des gens dans une ville qui les avalait ? Pourquoi remplir des dossiers que personne ne lisait ? Pourquoi croire encore — après dix ans de métier, après des centaines de visages disparus, après tout ce qu’il avait vu — qu’il pouvait changer quelque chose ?
Le soir, il rentrait chez lui. Nourrissait Capitán. Buvait une bière, parfois deux. Regardait les nouvelles sans les voir. Et à un moment, toujours, sans s’en rendre compte, il ouvrait son téléphone et allait dans ses fichiers enregistrés, et il écoutait l’enregistrement.
Il l’avait conservé. Le coup de fil de janvier. Azucena. Sa voix lointaine, un peu voilée, comme filtrée par des milliers de kilomètres de câble sous-marin.
— Je suis en Argentine. Buenos Aires. C’est beau ici.
Cinquante-trois secondes. Il avait compté. Cinquante-trois secondes de conversation. Elle l’avait remercié. Il avait dit de prendre soin d’elle. Elle avait raccroché. Et c’était tout. Fin de l’histoire. Dossier classé. Affaire terminée. Azucena Montes de Oca, portée disparue, retrouvée vivante, n’était plus de sa juridiction.
Alors pourquoi est-ce qu’il écoutait ce message chaque soir ?
Il ne savait pas. Ou plutôt, il savait, mais il refusait de se l’avouer, parce que se l’avouer aurait signifié admettre que l’inspecteur Damian Sarazai, division des personnes disparues, quarante-trois ans, célibataire, deux décorations, aucune vie sociale digne de ce nom, était en train de tomber — ou était déjà tombé — dans quelque chose qu’il ne pouvait pas mettre dans un dossier.
Ce n’était pas de l’amour. Pas au sens où on l’entend habituellement. Il ne rêvait pas d’Azucena, ne fantasmait pas sur elle, n’imaginait pas de scénarios romantiques. C’était autre chose. Quelque chose de plus profond et de plus dérangeant. Un manque. Le sentiment qu’une pièce essentielle avait été retirée de sa vie, et que sans cette pièce, le mécanisme continuait à tourner mais à vide, sans rien entraîner, sans rien produire. L’affaire Septién avait été la seule affaire de sa carrière où il avait vraiment réussi. Où il avait trouvé quelqu’un. Où le fantôme s’était matérialisé en chair et en os, en voix et en souffle. Et cette personne, cette femme, cette Azucena qui avait failli mourir et qui avait choisi de vivre — elle était la preuve vivante que son travail avait un sens.
Et elle était à Buenos Aires.
Il ferma la fenêtre. Retourna à son bureau. Regarda les trente-sept dossiers.
Puis il fit quelque chose qu’il n’avait jamais fait en dix ans de carrière.
Il ouvrit le tiroir de droite. Sortit le formulaire de demande de congé. Le remplit. Trente jours. Motif personnel. Il signa. Posa le formulaire sur le bureau de son chef, le commissaire Heredia, un homme épais aux yeux fatigués qui regardait ses inspecteurs avec la résignation d’un berger qui sait que ses brebis finiront toutes par se perdre.
— Trente jours ? dit Heredia sans lever les yeux.
— Trente jours.
— Tu vas où ?
— Buenos Aires.
Heredia leva les yeux. Le regarda longuement. Puis hocha la tête.
— Buenos Aires. D’accord. Reviens en un seul morceau.
Et c’était tout. Pas de questions. Pas de discours. Heredia avait cette intelligence des vieux flics qui savent que les gens font ce qu’ils ont à faire, et que les empêcher ne sert à rien.
Ce soir-là, Damian acheta un billet d’avion. Aerolíneas Argentinas, vol direct Mexico-Buenos Aires, départ le 28 octobre. Treize heures de vol. Il regarda la confirmation de réservation sur son téléphone pendant longtemps. Trop longtemps. Puis il nourrit Capitán, but une bière, et n’écouta pas l’enregistrement.
Pour la première fois depuis des mois, il n’en avait plus besoin.
Il allait la chercher.
Non. Pas la chercher. La chercher, c’était son métier, c’était ce qu’il faisait avec les dossiers et les fantômes et les mères aux yeux cernés. Ça, c’était autre chose. Il allait — quoi ? La voir ? La retrouver ? La — il ne trouvait pas le mot. Il n’y avait pas de mot pour ce qu’il allait faire, parce que ce qu’il allait faire ne rentrait dans aucune catégorie qu’il connaissait. Ce n’était ni professionnel, ni amoureux, ni amical. C’était un mouvement. Un pas en avant. Un saut dans le vide.
Il rangea son appartement. Confia Capitán à sa voisine, une institutrice à la retraite qui adorait le chat et qui le nourrissait trop. Prépara un sac — trois chemises, deux pantalons, un pull, un livre qu’il ne lirait pas. Pas d’arme. Pas de badge. Pas de dossier.
Damian Sarazai allait partir pour Buenos Aires avec rien d’autre que ses mains vides et un souvenir de voix.
Il ne savait pas ce qu’il trouverait.
Il ne savait pas si elle voudrait le voir.
Il ne savait même pas s’il la retrouverait — Buenos Aires comptait trois millions d’habitants, quinze millions avec l’agglomération. Trois millions de visages, de rues, de portes fermées. Et il n’avait pas d’adresse. Pas de numéro de téléphone. Pas de nom — elle avait certainement changé de nom, comme on change de peau, comme les serpents qui laissent leur ancienne enveloppe sur le bord du chemin.
Mais Damian savait une chose. Une seule chose, apprise en dix ans de métier.
On trouve toujours ce qu’on cherche. Pas forcément là où on l’attend. Pas forcément sous la forme qu’on imagine. Mais on trouve. À condition de ne pas s’arrêter.
Il ne s’arrêterait pas.
III
AZUCENA
La première fois qu’elle entendit le bandonéon, c’était un mardi soir, dans un sous-sol de San Telmo.
L’endroit s’appelait La Catedral. Ce n’était pas une cathédrale — c’était un ancien entrepôt transformé en milonga, un de ces lieux improbables que Buenos Aires produit avec la désinvolture d’une ville qui a toujours préféré l’improvisation au plan. Le sol était en béton ciré. Les murs en brique apparente. Des ampoules nues pendaient du plafond à des fils électriques que personne n’avait pris la peine de dissimuler. Et au fond, sur une estrade bancale, un homme jouait du bandonéon.
Le bandonéon. Lucía — Azucena — ne connaissait pas cet instrument. Elle connaissait le son, vaguement, pour l’avoir entendu dans des films, dans des publicités, dans l’idée que le reste du monde se faisait du tango. Mais le son véritable, le son en vrai, dans un sous-sol de San Telmo, à deux mètres du musicien — c’était autre chose. C’était un cri. Un cri retenu, contrôlé, plié et replié sur lui-même comme un tissu qu’on froisse dans la main. Le bandonéon respirait. Inspirait, expirait. Et chaque respiration produisait une note qui ressemblait à un sanglot, ou à un rire, ou aux deux en même temps — parce que le tango, elle allait l’apprendre, ne fait jamais la différence entre la joie et la douleur.
Elle était venue sur les conseils du libraire.
Le libraire s’appelait Renzo. Il tenait une boutique sur l’Avenida Corrientes, cette artère de théâtres et de pizzerias qui ne dort jamais — les librairies de Corrientes sont ouvertes jusqu’à une heure du matin, deux heures, parfois toute la nuit, comme si la ville refusait de laisser les livres seuls dans le noir. Lucía avait poussé la porte un soir de pluie, trempée, cherchant un abri, et elle était restée trois heures. Renzo était un homme d’une cinquantaine d’années, barbe grise, lunettes rondes, un pull troué au coude gauche. Il ne ressemblait pas à un libraire — il ressemblait à un philosophe de café, un de ces types qui ont lu trop de Borges et qui regardent le monde avec l’amusement fatigué de quelqu’un qui sait que la réalité est un labyrinthe dont personne ne possède le plan.
— Vous aimez Borges ? lui avait-il demandé en la voyant feuilleter El Aleph.
— Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais lu.
— Ah. Alors commencez par les nouvelles. Pas les poèmes. Les poèmes viendront après, quand vous aurez compris que Buenos Aires est un poème qu’on ne finit jamais de lire.
Il lui avait vendu El Aleph. Elle l’avait lu en une nuit, dans son studio de la calle Guido, le jacaranda frémissant derrière la vitre. Et le lendemain, elle était revenue.
— J’ai lu l’Aleph, avait-elle dit.
— Et ?
— Je n’ai pas compris la fin.
Renzo avait souri. Ce sourire des gens qui savent quelque chose et qui attendent que vous le découvriez par vous-même.
— Personne ne comprend la fin. C’est pour ça qu’on la relit. Borges écrivait des histoires dont la fin est un début. Un labyrinthe qui se retourne sur lui-même. Vous connaissez sa maison ?
— Non.
— Calle Maipú, 994. Il y a vécu avec sa mère jusqu’à sa mort — la mort de la mère, pas la sienne. Ensuite il est devenu aveugle. Vous imaginez ? Le plus grand écrivain de Buenos Aires, aveugle, marchant dans les rues d’une ville qu’il ne voyait plus mais qu’il connaissait par cœur. Il descendait la calle Maipú jusqu’à la Biblioteca Nacional, tous les jours, guidé par la mémoire de ses pas. Les gens le croisaient sans le reconnaître. Un vieux monsieur aveugle avec une canne. Personne ne savait que l’homme qui tâtonnait le long des murs était celui qui avait inventé l’infini.
Lucía écoutait. Renzo parlait de Borges comme d’un ami disparu, avec cette familiarité tendre des porteños qui considèrent leurs écrivains morts comme des membres de la famille — des oncles un peu excentriques dont on garde les lettres dans un tiroir et dont on raconte les anecdotes aux étrangers.
— Vous devriez aller à la milonga, lui avait-il dit un jour. Si vous voulez comprendre Buenos Aires, il faut danser le tango. Ou au moins le regarder.
— Je ne sais pas danser.
— Personne ne sait danser. C’est le tango qui vous apprend. Allez à La Catedral, à San Telmo. Demandez Osvaldo. C’est un viejo milonguero. Il a connu la dictature, les années noires, la crise. Il a survécu à tout. Il danse encore. Tant qu’Osvaldo danse, Buenos Aires est vivante.
Et elle y était allée.
Osvaldo Medina était assis à une table du fond quand elle entra. Un homme de soixante-dix ans, peut-être plus. Grand, mince, les cheveux argentés peignés en arrière, une élégance naturelle qui n’avait rien à voir avec les vêtements — il portait un pantalon noir, une chemise blanche ouverte au col, des chaussures vernies — mais avec la manière dont il occupait l’espace. Il était assis, immobile, un verre de vin rouge devant lui, et il regardait la piste comme un capitaine regarde la mer depuis le pont de son navire.
Lucía s’assit à une table voisine. Commanda un verre de malbec. Regarda.
Les danseurs. Ils étaient une douzaine, peut-être quinze. Des couples enlacés, serrés l’un contre l’autre, les visages graves, les yeux mi-clos. Ils ne souriaient pas. Le tango n’est pas une danse qui sourit. C’est une danse qui pense, qui calcule, qui négocie — chaque pas est une conversation muette entre deux corps qui cherchent un accord impossible. L’homme guide, la femme suit, mais « suivre » n’est pas le mot juste — elle interprète, elle anticipe, elle résiste parfois, elle cède parfois, et dans ce jeu de tensions et de relâchements, quelque chose se crée qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre mais à l’espace entre eux.
Azucena — car dans cette milonga, seule, dans l’obscurité orangée du sous-sol, elle redevenait Azucena, elle laissait tomber le masque de Lucía Estrada comme on laisse tomber un châle quand il fait trop chaud — Azucena regardait les danseurs avec une fascination qu’elle ne comprenait pas tout à fait. Ce n’était pas la beauté du mouvement. C’était la vérité. Quelque chose de vrai dans cette danse, quelque chose de cru, de déshabillé, qui n’avait rien à voir avec le spectacle mais avec la nécessité — ces gens dansaient parce qu’ils en avaient besoin, parce que ne pas danser aurait été comme ne pas respirer.
— Vous voulez essayer ?
Osvaldo se tenait devant sa table. Debout. Elle ne l’avait pas vu se lever. Il avait cette qualité des grands danseurs — la capacité de se déplacer sans bruit, comme si ses pieds ne touchaient pas vraiment le sol.
— Je ne sais pas danser, dit-elle.
— Bien sûr que vous ne savez pas. Personne ne sait. C’est pour ça qu’on est là.
Il lui tendit la main. Elle la prit. Sa paume était sèche, calleuse, chaude.
Il la guida sur la piste. Se plaça face à elle. Posa sa main droite dans le dos d’Azucena, entre les omoplates — ce contact léger et ferme qui est le début de tout dans le tango. De sa main gauche, il prit la sienne. Et il dit :
— Ne pensez pas. C’est la seule règle. No se piensa, se siente. On ne pense pas, on sent.
La musique reprit. Un tango lent, mélancolique. Le bandonéon pleurait. Et Osvaldo commença à marcher — pas à danser, à marcher — un pas en avant, un pas de côté, un autre en avant — et Azucena suivit. Maladroitement. Raide. Les pieds qui trébuchent, le corps qui résiste, la tête qui calcule au lieu de lâcher prise.
— Vous pensez, dit Osvaldo.
— Je ne peux pas m’en empêcher.
— Fermez les yeux.
Elle ferma les yeux. Et dans le noir, quelque chose changea. Les pieds trouvèrent leur chemin. Le corps comprit ce que la tête refusait de comprendre — qu’il fallait se laisser porter, pas par l’homme, pas par la musique, mais par quelque chose qui n’avait pas de nom, qui circulait entre les deux corps comme un courant électrique, un flux, une rivière souterraine.
Elle dansa. Mal. Mais elle dansa.
Quand la musique s’arrêta, Osvaldo la relâcha doucement. La regarda avec ces yeux qui avaient vu la dictature, les disparus, les avions qui décollaient la nuit avec leur cargaison humaine, et qui avaient continué à danser malgré tout, parce que danser était la seule forme de résistance qu’il connaissait.
— Vous reviendrez, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Elle revint. Le jeudi suivant. Et le mardi d’après. Et tous les mardis et tous les jeudis, pendant trois semaines. Osvaldo ne parlait pas beaucoup. Il enseignait par le corps — une pression de la main, un déplacement du poids, un souffle. Parfois, entre deux tangos, il disait quelque chose.
— Le tango est né dans les bordels. Les hommes dansaient entre eux en attendant leur tour. Ils étaient seuls, perdus, immigrants — des Italiens, des Espagnols, des Juifs d’Europe de l’Est. Ils avaient tout quitté. Le tango, c’est la danse de ceux qui ont tout perdu et qui cherchent quelque chose à quoi se raccrocher.
Ou bien :
— Gardel disait : le jour où je cesserai de chanter, Buenos Aires cessera d’exister. Il avait raison. Gardel est mort en 1935 dans un accident d’avion en Colombie. Et pourtant Buenos Aires existe encore. Vous savez pourquoi ? Parce qu’il n’a jamais cessé de chanter. Sa voix est partout. Dans les murs. Dans les trottoirs. Dans le vent du Río de la Plata.
Un soir, après la milonga, Azucena marcha dans les rues de San Telmo. C’était tard — minuit passé. Les rues étaient vides, ou presque. Un chat traversa la chaussée. Une fenêtre s’alluma au deuxième étage d’un immeuble, puis s’éteignit. Buenos Aires à minuit ressemble à un théâtre après la représentation — les décors sont encore là, les lumières baissent, mais les acteurs sont partis, et il ne reste que l’écho de ce qui a été joué.
Elle passa devant la calle Maipú. Numéro 994. L’immeuble où Borges avait vécu. Un immeuble ordinaire. Pas de plaque commémorative, pas de fleurs, pas de pèlerins. Juste une porte, un interphone, et le fantôme d’un homme aveugle qui avait vu plus que quiconque.
Renzo lui avait prêté un livre de Borges — pas El Aleph cette fois, mais un recueil de poèmes. Elle l’avait ouvert au hasard dans le métro, debout entre deux stations, et elle était tombée sur ce vers qui l’avait frappée comme une gifle douce :
He cometido el peor de los pecados / que un hombre puede cometer. No he sido feliz.
J’ai commis le pire des péchés qu’un homme puisse commettre. Je n’ai pas été heureux.
Elle avait fermé le livre. Regardé les visages autour d’elle dans la rame. Des visages porteños — ces visages qui ressemblent à des cartes géographiques, où l’on peut lire l’Italie, l’Espagne, la Pologne, le Liban, la Syrie, toute l’Europe et tout le Moyen-Orient mélangés dans une même pâte humaine. Chacun de ces visages portait-il le même péché ? Chacun d’eux avait-il renoncé au bonheur, ou l’avait-il simplement manqué, comme on manque un train, comme on rate un rendez-vous, comme on laisse passer l’occasion sans la reconnaître ?
Elle, Azucena, avait-elle été heureuse ? Jamais. Pas vraiment. Pas au Mexique, pas dans cette famille qui était un mensonge du premier au dernier étage. Pas dans cette vie dorée qui sentait le sang en dessous. Et ici ? À Buenos Aires ? Non plus. Pas encore. Mais quelque chose s’approchait. Quelque chose qui ressemblait à une possibilité. Comme une porte entrebâillée dans un long couloir — on ne sait pas ce qu’il y a derrière, on ne sait pas si c’est une pièce vide ou un jardin, mais la porte est là, et elle est ouverte, et la lumière qui filtre à travers est dorée.
Elle rentra chez elle. Monta les escaliers. Au quatrième étage, la porte de Marta était fermée. Mais il y avait de la lumière en dessous.
Marta ne dormait jamais. Lucía l’avait remarqué. Chaque nuit, peu importait l’heure — minuit, deux heures, quatre heures du matin — il y avait de la lumière sous la porte de Marta. Comme si la vieille femme veillait. Comme si elle montait la garde. Comme si quelqu’un, quelque part dans la nuit de Buenos Aires, avait encore besoin qu’on veille sur lui.
Les veilleurs de nuit, pensa Azucena.
Elle sourit. Elle ne savait pas pourquoi.
Et elle monta les dernières marches jusqu’à son studio, où le jacaranda attendait, immobile et mauve, comme un témoin muet de toutes les vies qui passaient sous ses branches.
IV
DAMIAN
L’avion atterrit à Ezeiza à six heures du matin. La lumière était grise, laiteuse, une lumière de fleuve — parce que Buenos Aires est une ville de fleuve, même si le Río de la Plata ressemble davantage à une mer qu’à un fleuve, une étendue d’eau brunâtre si vaste qu’on n’en voit pas l’autre rive, et cette immensité liquide et boueuse donne à la ville une qualité de lumière particulière, un éclat tamisé, diffus, comme si le ciel et l’eau s’étaient mis d’accord pour ne jamais être tout à fait clairs ni tout à fait sombres.
Damian récupéra son sac. Passa la douane. Un douanier aux yeux ensommeillés tamponna son passeport sans le regarder. Bienvenue en Argentine. Il prit un taxi — un de ces vieux Peugeot 504 qui survivent à Buenos Aires comme des reliques d’un autre âge, cabossés, rafistolés, immortels — et regarda la ville défiler derrière la vitre.
L’autoroute d’abord. Laide, encombrée, bordée de bidonvilles dont les toits en tôle ondulée brillaient sous la pluie fine. Puis les premiers quartiers — Flores, Caballito, des noms qui sonnaient comme des poèmes mais qui ressemblaient à n’importe quelle banlieue d’Amérique latine : façades décrépites, graffitis politiques, kiosques à journaux, arbres poussiéreux. Et puis, d’un coup, comme si la ville changeait de costume en coulisses, Recoleta. Les façades à la française. Les balcons en fer forgé. Les platanes immenses dont les racines soulevaient les trottoirs. Et au bout de l’Avenida Alvear, l’hôtel.
L’Alvear Palace.
Damian n’avait pas prévu de descendre à l’Alvear. Il avait cherché un hôtel sur son téléphone pendant le vol — un petit hôtel pas cher, un deux-étoiles de San Telmo ou de Palermo, quelque chose d’adapté au budget d’un inspecteur mexicain en congé. Mais quand le taxi avait remonté l’Avenida Alvear et qu’il avait vu la façade — cette façade de marbre crème, ces colonnes, cette marquise, cette lumière dorée qui filtrait à travers les portes vitrées comme la promesse d’un monde où les choses avaient encore un sens — il avait dit au chauffeur : « Ici. »
Pourquoi ? Il ne le savait pas. Instinct. Folie. Ou peut-être cette intuition obscure des flics qui les fait entrer dans le bon bar, tourner dans la bonne rue, pousser la bonne porte — non par raisonnement mais par une sorte de magnétisme animal, un flair que dix ans de métier avaient aiguisé jusqu’à le rendre presque surnaturel.
Le lobby de l’Alvear était exactement ce que Damian n’était pas. Tout ce que Damian n’était pas. Les lustres en cristal, les colonnes de marbre rose, le parfum de lys et de roses blanches, les fauteuils en velours, le sol lustré qui reflétait les silhouettes des clients comme un miroir horizontal — tout cela appartenait à un monde dont Damian ignorait les codes, les gestes, les silences. Lui, c’était le Mexique des rues, des marchés, des tacos al pastor à quinze pesos mangés debout sur un trottoir de Tepito. Lui, c’était la sueur, la poussière, le bruit des klaxons et l’odeur de diesel. L’Alvear était le contraire de tout ça — un lieu où le bruit n’entrait pas, où la sueur n’existait pas, où le monde extérieur s’arrêtait au seuil de la porte comme un mendiant qu’on ne laisse pas entrer.
Et pourtant, quelque chose dans ce lobby lui parla. Non pas le luxe — il se fichait du luxe. Mais l’ordre. La permanence. L’idée qu’il existait un endroit sur terre où les choses restaient à leur place, où les gens ne disparaissaient pas, où les fantômes étaient tenus à distance par l’épaisseur des murs et la hauteur des plafonds. L’Alvear était un mensonge — comme tous les palaces, comme toutes les façades — mais c’était un beau mensonge, un mensonge qui vous prenait par la main et vous disait : repose-toi, ici rien ne peut t’atteindre.
— Bienvenido, señor. ¿ Tiene reserva ?
Le réceptionniste était un homme d’une quarantaine d’années, impeccable, le sourire calibré au millimètre — ni trop chaleureux ni trop distant, ce sourire des gens qui ont appris que l’hospitalité est un art de l’exacte mesure.
— Non. Pas de réservation.
— Pas de problème, señor. Nous avons des disponibilités. Combien de nuits ?
Combien de nuits. La question le prit au dépourvu. Il n’avait pas réfléchi. Il avait un congé de trente jours. Trente jours pour trouver une femme dans une ville de quinze millions d’habitants, sans adresse, sans téléphone, sans nom. Combien de nuits faudrait-il ? Trois ? Trente ? Trois cents ?
— Une semaine, dit-il. Pour commencer.
Le réceptionniste nota. Lui tendit une clé magnétique. Chambre 407. Quatrième étage.
L’ascenseur était tapissé de miroirs. Damian se regarda — mal rasé, les yeux cernés par treize heures de vol, le sac sur l’épaule, la chemise froissée. Il avait l’air de ce qu’il était : un homme déplacé. Un homme qui n’était pas à sa place. Un Mexicain dans un palace argentin. Un flic sans badge dans un hôtel sans crime.
La chambre était immense. Trop grande pour un homme seul. Un lit king-size recouvert d’un couvre-lit en soie ivoire. Des rideaux en damas. Une salle de bains en marbre avec une baignoire dans laquelle on aurait pu faire nager Capitán. Et la vue — la vue donnait sur l’Avenida Alvear, les platanes, les façades haussmanniennes, et au loin, très loin, une tranche de ciel gris où l’on devinait le fleuve.
Damian posa son sac. S’assit sur le lit. Regarda la chambre.
Et il se sentit parfaitement ridicule.
Qu’est-ce qu’il faisait là ? Qu’est-ce qu’il foutait dans ce palace, dans cette ville, dans ce pays qui n’était pas le sien ? Il n’avait rien. Pas une piste. Pas un indice. Juste une voix enregistrée sur un téléphone et la conviction — fragile, absurde, indéfendable — que cette voix l’avait appelé. Pas au sens téléphonique du terme. Au sens profond. Azucena l’avait appelé comme on appelle quelqu’un dans un rêve, sans mots, sans gestes, par la seule force de l’absence.
Il se leva. Prit une douche. Se rasa. Enfila une chemise propre. Et sortit.
Buenos Aires. Il allait l’apprendre comme on apprend une langue — par immersion, par erreurs, par égarements. La ville ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Mexico était un chaos, une explosion, une rumeur permanente. Buenos Aires était un murmure. Les rues étaient larges, ombragées, presque silencieuses — du moins à Recoleta, ce quartier de vieilles familles et de vieux arbres où le temps semblait couler plus lentement qu’ailleurs, comme si l’argent et la mémoire avaient le pouvoir de ralentir les horloges.
Il marcha. C’est ce qu’il savait faire. À Mexico, il marchait des heures dans les quartiers où les gens disparaissaient — Tepito, Iztapalapa, Ecatepec — et la rue finissait toujours par lui dire quelque chose, par lui donner un signe, un indice, une piste. Ici, la rue ne lui disait rien. Ou plutôt, elle lui disait tout en même temps, dans un idiome qu’il ne comprenait pas encore — les platanes énormes dont les branches formaient des voûtes au-dessus des trottoirs, les cafés aux vitrines embuées, les vieilles dames en manteau de fourrure qui promenaient des caniches, les façades Art Nouveau avec leurs balcons en fer forgé qui ressemblaient à de la dentelle, les kiosques à journaux peints en vert, les empanadas qu’on vendait au comptoir des boulangeries et qui sentaient le beurre et la viande.
Il entra dans un café. Commanda un cortado. Le serveur — un vieil homme en gilet noir — le servit avec une lenteur cérémonielle qui à Mexico aurait passé pour de l’insolence mais qui ici était une forme de respect. Le cortado était parfait. Court, fort, amer. Damian le but en regardant la rue par la fenêtre.
Comment cherche-t-on quelqu’un quand on n’est plus flic ?
À Mexico, il avait des outils. Des bases de données, des réseaux, des collègues, des informateurs, des caméras de surveillance, des registres. Ici, il n’avait rien. Il était nu. Un homme dans un café, avec un cortado et une question sans réponse.
Il pensa à ce que ferait un flic. Un flic irait à l’ambassade du Mexique, demanderait des registres d’entrée, chercherait les pistes administratives. Un flic passerait des coups de fil, activerait des contacts à Interpol, ferait tourner les machines.
Mais il n’était pas venu en tant que flic.
Il pensa à ce que ferait un homme. Un homme — un homme ordinaire, sans badge, sans arme, sans pouvoir — un homme qui cherche une femme dans une ville inconnue. Que ferait-il ? Il marcherait. Il regarderait. Il attendrait. Il laisserait la ville faire son travail — parce que les villes finissent toujours par révéler ce qu’elles cachent, à condition qu’on leur laisse le temps, à condition qu’on ne force rien, qu’on ne brusque rien, qu’on accepte que trouver n’est pas un acte de volonté mais un acte de patience.
Damian paya son cortado. Sortit. Continua à marcher.
Il passa devant le cimetière de la Recoleta. S’arrêta. Regarda les murs derrière lesquels les morts de Buenos Aires dormaient dans leurs palais de marbre. Pensa aux morts de Mexico, qui dormaient dans la terre, dans des fosses sans noms, dans des trous creusés à la hâte par des hommes pressés. La mort, ici, avait de la dignité. La mort, ici, avait une adresse, une porte, une clé. Au Mexique, la mort n’avait rien — elle prenait les gens comme on prend un bus, debout, en marche, sans billet.
Il ne savait pas qu’Azucena passait devant ce même cimetière chaque matin.
Il ne savait pas qu’elle habitait à deux cents mètres de là.
Il ne savait pas qu’elle prenait le thé à l’Alvear chaque après-midi, dans le salon qu’il avait traversé sans la voir en arrivant.
Il ne savait rien. Et c’était peut-être la condition nécessaire pour trouver — ne rien savoir, ne rien attendre, ne rien forcer. Laisser Buenos Aires décider.
Il rentra à l’hôtel. Monta à sa chambre. S’allongea sur le lit trop grand. Regarda le plafond.
Et pour la première fois depuis des mois, il ne se demanda pas pourquoi.
Il était là. C’était suffisant.


