Le péché de Borges
Le péché de Borges
Chapitres 9 à 12 — Epilogue
IX
AZUCENA
Elle l’emmena à San Telmo un dimanche.
Pas le lendemain des retrouvailles — il y eut d’abord trois jours de thé. Trois jours de fauteuils côte à côte à L’Orangerie, de tasses fumantes et de conversations lentes, prudentes, comme deux personnes qui marchent sur un lac gelé et qui testent chaque pas avant de poser le pied, parce qu’elles savent que la glace peut craquer à tout moment et qu’en dessous il y a l’eau noire, l’eau froide, l’eau de tout ce qui n’a pas été dit.
Ils parlèrent de choses simples. De Buenos Aires. Du temps — ce printemps doux qui ressemblait à un automne inversé, cette chaleur hésitante qui montait par paliers, comme si la ville avait besoin de se convaincre elle-même qu’il faisait beau. Du thé — Damian avoua qu’il n’avait jamais bu de thé Darjeeling avant l’Alvear, qu’au Mexique le thé c’était le té de manzanilla quand on avait mal au ventre et rien d’autre, et Azucena rit, et ce rire — cette deuxième fois qu’il la voyait rire, après le sourire du chat — fit à Damian le même effet que la première fois, cette pression dans la poitrine, ce nœud qui se défait.
Ils ne parlèrent pas du Mexique. Pas de l’affaire Septién. Pas des morts, des documents, de la fuite. Pas de Gabriela Montes de Oca qui s’était pendue dans sa villa de Cuernavaca. Pas des hommes cagoulés dans l’appartement de la Colonia Buenos Aires. Tout cela existait — quelque part, sous la surface, comme un fleuve souterrain — mais ils ne le nommèrent pas. Pas encore. Nommer les choses leur aurait donné un poids, une masse, et ce qu’ils construisaient — ce qu’ils étaient en train de construire, sans le savoir, sans le décider, par la seule force du thé partagé et du silence habité — ce qu’ils construisaient était fragile, léger, aérien, et il suffisait d’un mot de trop pour tout faire tomber.
Le quatrième jour, Azucena dit :
— Vous connaissez San Telmo ?
— Non.
— Venez dimanche. Il y a un marché.
Et le dimanche, ils se retrouvèrent devant l’Alvear — premier rendez-vous hors de l’hôtel, premier pas en dehors du cocon, et quelque chose dans cette sortie ressemblait à une naissance, ou à un aveu, ou aux deux en même temps. Azucena portait un jean et un chemisier blanc. Damian portait un pantalon et une chemise à manches retroussées. Deux personnes qui marchent dans une rue de Buenos Aires. Rien de plus ordinaire. Rien de plus extraordinaire.
Ils descendirent à San Telmo à pied. Azucena connaissait le chemin — par Juncal, Callao, puis vers le sud, en traversant l’Avenida de Mayo avec son air de boulevard parisien transplanté sous les tropiques, ses cafés à terrasse, ses immeubles Art Nouveau dont les corniches s’effritaient avec majesté. Elle lui montrait la ville comme on montre un trésor — avec fierté et avec inquiétude, parce qu’un trésor qu’on montre est un trésor qu’on partage, et partager c’est risquer.
— Ici, c’est le Café Tortoni, dit-elle en passant devant la devanture légendaire de l’Avenida de Mayo. Le plus vieux café de Buenos Aires. Borges venait y jouer aux échecs. Gardel y chantait. Alfonsina Storni y écrivait des poèmes. Tous les fantômes de la ville se donnent rendez-vous au Tortoni.
Damian regarda la façade — vitrines embuées, boiseries sombres, un intérieur qui ressemblait à un tableau de Hopper, avec ses lumières jaunes et ses silhouettes immobiles. Il pensa aux cafés de Mexico — le Café de Tacuba, le Café La Habana où Fidel Castro et le Che avaient planifié la révolution cubaine devant un cortado. Toutes les villes d’Amérique latine avaient leurs cafés mythiques, leurs fantômes assis à des tables permanentes, leurs tasses de café qui ne refroidissaient jamais.
— Vous aimez les fantômes, dit-il.
— Les fantômes sont les seuls qui ne mentent pas. Les vivants, si.
Ils continuèrent. San Telmo les accueillit comme San Telmo accueille tout le monde — avec un mélange de nonchalance et de théâtralité, cette façon d’être à la fois un quartier et une scène, un lieu de vie et un spectacle permanent. La Plaza Dorrego, le dimanche, était un chaos magnifique — des centaines d’étals de brocanteurs, d’antiquaires, de vendeurs de bibelots et de merveilles, disposés en rangs serrés sous les arbres de la place. Des siphons à soda en verre bleu. Des poupées cassées. Des disques de vinyle de Gardel et de Pugliese. Des lampes Art Déco. Des photographies jaunies de Buenos Aires en 1920 — les tramways, les calèches, les hommes en chapeau, les femmes en ombrelle. Des couteaux gauchos avec des manches en os. Des boîtes à musique qui jouaient des tangos rouillés. Tout un bric-à-brac de mémoire, de nostalgie, d’objets arrachés à des maisons, à des vies, à des époques révolues, et remis en circulation comme si le passé n’était pas mort mais simplement en vente.
Azucena s’arrêta devant un étal de livres. Des éditions anciennes — Borges, Cortázar, Bioy Casares, Silvina Ocampo, Roberto Arlt. Elle prit un exemplaire de Ficciones — couverture abîmée, pages jaunies, mais intact, lisible, vivant.
— Vous connaissez Borges ? demanda-t-elle.
— Non. Je connais le nom. C’est tout.
— Il faut lire Borges. C’est la clé de Buenos Aires. Si vous ne lisez pas Borges, vous ne comprendrez jamais cette ville. Vous la verrez — les rues, les façades, les arbres. Mais vous ne la comprendrez pas. Parce que Buenos Aires n’est pas une ville. C’est une idée. Un labyrinthe. Un rêve que quelqu’un a fait il y a cent ans et dont on n’arrive pas à se réveiller.
Elle acheta le livre. Le lui tendit.
— Tenez. Commencez par El jardín de senderos que se bifurcan. Le jardin aux sentiers qui bifurquent. L’histoire d’un homme qui découvre qu’à chaque instant, chaque décision crée un univers parallèle, et que tous les futurs possibles existent simultanément.
Damian prit le livre. Le soupesa dans sa main. Un objet léger — deux cents grammes, peut-être moins. Et pourtant, recevoir ce livre des mains d’Azucena avait le poids d’un geste considérable, un geste qui disait : voici ce que j’aime, voici ce qui me constitue, voici le monde dans lequel j’habite maintenant — et je vous y invite.
Ils déjeunèrent dans un boliche de San Telmo — un de ces petits restaurants de quartier aux murs couverts de photos de tango et de maillots de football, avec des nappes à carreaux et des carafes de vin posées sur les tables sans qu’on les ait commandées, parce qu’à Buenos Aires le vin fait partie du couvert, au même titre que le pain et la serviette. Ils mangèrent des empanadas — bœuf, oignon, œuf dur, olive, la pâte croustillante et dorée, la farce fumante — et du lomo, ce steak argentin épais de quatre centimètres, saignant, tendre, accompagné de chimichurri — cette sauce verte faite de persil, d’ail, de vinaigre et de piment qui est l’exact contraire du dulce de leche : là où le dulce est douceur et sucre et réconfort, le chimichurri est piquant et vif et franc, et les deux ensemble résument l’Argentine — un pays qui oscille entre la tendresse et la brûlure.
— C’est bon, dit Damian.
— Mieux qu’au Mexique ?
— Différent. Au Mexique, la viande est un combat. Ici, c’est une conversation.
Azucena rit. Et Damian se dit que ce rire — ce troisième rire — commençait à lui devenir nécessaire. Comme le café du matin. Comme l’air.
Après le déjeuner, ils marchèrent dans les rues de San Telmo. Les pavés irréguliers, les façades coloniales, les portes en bois massif derrière lesquelles on devinait des patios intérieurs — ces patios secrets de Buenos Aires, ces jardins cachés qui sont le vrai cœur de la ville, invisibles depuis la rue, accessibles seulement à ceux qui savent pousser la bonne porte. Damian marchait à côté d’Azucena, et pour la première fois depuis qu’il était arrivé à Buenos Aires, il ne cherchait pas. Il ne scrutait pas les visages, ne quadrillait pas les rues, ne calculait pas les distances. Il marchait. Simplement. À côté d’une femme qui lui montrait une ville. Et la ville se laissait montrer, généreuse, offerte, avec ses secrets et ses blessures exposés au soleil de novembre comme du linge qui sèche sur un balcon.
À cinq heures, Azucena dit :
— Je vais vous emmener quelque part.
Ils descendirent dans un sous-sol. La Catedral. La milonga.
L’endroit était presque vide — le dimanche après-midi, la milonga ne commençait vraiment que vers six heures, quand la lumière du jour s’éteignait et que Buenos Aires basculait dans cette nuit précoce de novembre qui donne à la ville un air de rendez-vous clandestin. Mais le bandonéoniste était déjà là — un homme maigre, les cheveux gris, les yeux fermés, qui jouait pour lui-même, pour les murs, pour les fantômes — et la musique remplissait le sous-sol comme l’eau remplit une baignoire, lentement, par le fond.
Osvaldo était assis à sa table. Verre de vin rouge. Immobile.
— Osvaldo, dit Azucena. Un ami. Du Mexique.
Osvaldo regarda Damian. Un regard long, évaluateur — pas hostile, pas chaleureux, un regard de viejo milonguero qui juge un homme comme on juge un danseur, par la posture, l’aplomb, la manière de se tenir debout.
— Mexicain, dit Osvaldo. Bienvenue. Vous dansez ?
— Non.
— Bien. Asseyez-vous. Regardez. On apprend beaucoup en regardant.
Ils s’assirent. Le vin arriva sans qu’on le commande. Des danseurs entrèrent, un par un, deux par deux, et la piste commença à se peupler. Et Azucena se leva.
— Vous permettez ?
Elle alla danser. Avec Osvaldo. Et Damian regarda.
Il regarda Azucena danser le tango. Il regarda cette femme qu’il avait connue terrifiée, traquée, défaite — cette femme qu’il avait vue ramper dans la poussière d’un appartement de la Colonia Buenos Aires sous les balles — il la regarda se mouvoir sur une piste de danse avec une grâce qu’il ne lui connaissait pas, une fluidité, une liberté de mouvement qui semblait venir de très loin, de très profond, d’un endroit d’elle-même qu’elle n’avait jamais pu atteindre au Mexique parce que la peur l’en empêchait.
Le tango. Osvaldo la guidait avec cette autorité douce des vieux danseurs — un mouvement du torse, une pression de la main, un déplacement du poids — et Azucena suivait, mais « suivre » n’était pas le mot. Elle répondait. Chaque pas d’Osvaldo appelait un pas d’elle, et ce pas n’était pas une copie mais une variation, une interprétation, un commentaire — comme deux musiciens qui improvisent ensemble, chacun écoutant l’autre, chacun proposant, chacun acceptant ou refusant, dans cette conversation sans mots qui est le tango.
Damian ne bougeait pas. Le vin rouge dans son verre, intact. Les yeux fixés sur la piste. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il avait gardé verrouillé pendant des années, pendant des décennies peut-être, depuis l’enfance, depuis toujours — quelque chose se déverrouilla. Pas avec un bruit. Pas avec un geste. Avec un relâchement. Comme un muscle qu’on tient contracté depuis si longtemps qu’on a oublié qu’il était contracté, et qui soudain se relâche, et la douleur qu’on ne sentait plus revient d’un coup, aiguë, et c’est la preuve qu’on est vivant.
La musique s’arrêta. Azucena revint à la table. Les joues rosies. Les yeux brillants. Vivante. Tellement vivante.
— Vous ne voulez vraiment pas essayer ? dit-elle.
— Non. Pas ce soir. Mais je vous regarde.
Elle le regarda. Comprit quelque chose. Ne dit rien.
Plus tard, dans la rue, en remontant vers Recoleta, Azucena s’arrêta devant une vitrine de librairie. Celle de Renzo — fermée à cette heure, mais éclairée de l’intérieur par une lampe qui restait allumée toute la nuit, comme un phare dans un port de livres.
— Mon libraire, dit-elle. Renzo. Il m’a tout appris sur Buenos Aires. Borges, le tango, les cafés, les fantômes. Il dit que Buenos Aires est un livre qu’on ne finit jamais de lire.
Damian regarda la vitrine. Les livres entassés, les piles bancales, les couvertures usées.
— Il y a un poème de Borges, dit Azucena. Un vers. Il dit : He cometido el peor de los pecados que un hombre puede cometer. No he sido feliz.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— J’ai commis le pire des péchés qu’un homme puisse commettre. Je n’ai pas été heureux.
Damian garda le silence. Longtemps. Puis il dit :
— C’est vrai.
— Quoi ?
— Que c’est le pire des péchés. Ne pas être heureux. J’ai passé ma vie à chercher des gens. Des fantômes. Des disparus. Et pendant tout ce temps, je n’ai pas été heureux. Pas une seule fois. Pas un seul jour. Je faisais mon travail, je croyais que c’était suffisant, je croyais que chercher les autres c’était ma façon d’être au monde, ma justification, mon excuse pour ne pas vivre. Et puis vous avez disparu. Et je vous ai trouvée. Et quand vous êtes partie pour Buenos Aires, quand j’ai entendu votre voix sur le téléphone — c’est beau ici — j’ai compris que je n’avais jamais rien trouvé. Que tous les gens que j’avais cherchés, tous les dossiers, tous les fantômes — ce n’était pas eux que je cherchais. C’était une raison. Une raison de ne pas être heureux. Parce qu’être heureux me faisait peur.
Il s’arrêta. Se rendit compte qu’il avait parlé plus longtemps, en une seule fois, qu’il n’avait jamais parlé de sa vie. Et que les mots qu’il avait prononcés étaient des mots qu’il n’avait jamais dits à personne — ni à un ami, ni à un collègue, ni à Heredia, ni même à lui-même dans le silence de son appartement mexicain, en écoutant l’enregistrement pour la centième fois.
Azucena ne dit rien. Elle le regarda. Puis elle prit sa main.
Sa main à lui. La main du flic. La main qui avait tenu le Beretta, qui avait tiré sur des hommes dans un appartement sombre, qui avait ouvert des dossiers de morts. Elle la prit dans la sienne — sa main à elle, la main de la fugitive, la main qui avait signé un faux nom sur un faux passeport, qui avait payé un faussaire dans l’arrière-salle d’un magasin de chaussures, qui avait composé un numéro de téléphone depuis une cabine de Constitución.
Deux mains. Deux vies. Deux pays. Deux histoires de violence et de fuite et de recherche qui se rejoignaient enfin, dans une rue de Buenos Aires, devant une librairie fermée, sous les jacarandas en fleurs.
Ils marchèrent. Sans parler. Main dans la main. Remontant vers Recoleta, vers l’Alvear, vers leurs deux solitudes qui commençaient — lentement, prudemment, comme deux rivières qui convergent — à n’en faire plus qu’une.
X
DAMIAN
La nuit. Le Río de la Plata.
C’était Azucena qui avait proposé. Un soir, après le thé — le thé était devenu leur rituel, leur ancrage, le point fixe autour duquel tout le reste tournait — elle avait dit : « Je veux vous montrer le fleuve. » Et ils étaient sortis de l’Alvear, avaient pris un taxi jusqu’à la Costanera Sur, cette promenade qui longe le fleuve au sud de Puerto Madero, là où Buenos Aires cesse d’être une ville et devient un rivage, un bord, une lisière entre la terre et l’eau.
Le Río de la Plata, la nuit. Damian n’avait jamais vu un fleuve aussi vaste. Le mot « fleuve » ne convenait pas — c’était une mer intérieure, une étendue d’eau brune et lisse qui s’étendait jusqu’à l’horizon, et l’horizon était invisible, noyé dans l’obscurité, de sorte qu’on ne savait pas où finissait l’eau et où commençait le ciel. De l’autre côté — à quarante kilomètres, invisible — il y avait l’Uruguay. Un autre pays. Un autre monde. Si proche et si inaccessible, comme tout ce qui est séparé de nous par de l’eau.
Ils marchèrent le long de la Costanera. Le vent était tiède — un vent de novembre, chargé d’humidité et de sel, qui sentait la vase et le large. Des pêcheurs étaient assis au bord, leurs lignes plongées dans l’obscurité, immobiles, patients, comme des moines en prière. Des couples se promenaient. Des chiens couraient sur l’herbe. La ville, derrière eux, brillait de toutes ses lumières — les tours de Puerto Madero, les gratte-ciel de Retiro, la silhouette lointaine de l’obélisque — mais ici, au bord de l’eau, la lumière était rare, et l’obscurité avait cette qualité veloutée des nuits d’Amérique du Sud, cette douceur qui enveloppe et qui rassure, qui dit : le noir n’est pas un ennemi, le noir est un ami, le noir est ce qui permet de voir les étoiles.
— Ce fleuve, dit Azucena. Vous savez ce qu’il a pris ?
Damian savait. Il avait lu. Il avait compris, en écoutant Marta, en marchant dans les rues, en regardant les foulards blancs des Mères sur les photos de la Plaza de Mayo. Le Río de la Plata avait pris des corps. Des centaines. Des milliers peut-être. Les vols de la mort. Les avions de la marine qui décollaient de nuit depuis l’aérodrome militaire, chargés de prisonniers drogués, endormis, vivants — et qui revenaient vides. Le fleuve avait tout englouti. Les corps, les noms, les histoires. Le fleuve couleur de boue qui ne rendait jamais rien.
— Les disparus, dit-il.
— Trente mille. C’est le chiffre. Trente mille personnes. Jetées dans le fleuve. Ou enterrées dans des fosses communes. Ou brûlées. Ou dissoutes. Trente mille. Et on n’en a retrouvé qu’une fraction. Les autres sont là. Quelque part. Dans l’eau. Dans la terre. Dans le silence.
Elle regarda le fleuve. Son visage, dans la pénombre, avait cette expression qu’il commençait à lui connaître — cette gravité douce, ce sérieux sans pesanteur, comme si elle pensait à quelque chose de très lourd en le portant avec légèreté, en refusant de se laisser écraser.
— Au Mexique aussi, dit Damian. Les disparus. Plus de cent mille. Des fosses dans le désert. Des barils d’acide à Jalisco. Des tranchées dans le Tamaulipas. On ne sait même pas combien. On ne saura jamais.
— Pourquoi ?
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi est-ce que ça arrive ? Au Mexique. En Argentine. Partout. Pourquoi est-ce que les gens disparaissent ?
Damian ne répondit pas tout de suite. Ils marchèrent en silence. Le bruit de l’eau contre les berges — un clapotis régulier, monotone, comme un métronome liquide. Un pêcheur remonta sa ligne. Rien au bout. Il la relança dans le noir.
— Parce que c’est plus facile de faire disparaître que de tuer, dit Damian. Tuer laisse un corps. Un corps est une preuve. Un corps raconte une histoire — qui, comment, pourquoi. Un corps demande des comptes. Mais un disparu ne demande rien. Un disparu n’existe plus. Il n’est ni vivant ni mort. Il est dans un entre-deux, un limbe, un trou dans le tissu du monde. Et ce trou, personne ne sait comment le remplir. On ne peut pas enterrer un disparu. On ne peut pas le pleurer. On ne peut pas tourner la page. Le disparu reste — comme une question sans réponse. Et la question finit par détruire ceux qui la posent.
— Comme Marta, dit Azucena.
— Comme Marta. Comme les mères de la Plaza de Mayo. Comme toutes les familles que j’ai reçues dans mon bureau, pendant dix ans, qui venaient s’asseoir sur une chaise en plastique et qui posaient la même question : où est mon fils ? Où est ma fille ? Où est mon mari ? Et je n’avais pas de réponse. Jamais. Presque jamais.
Il s’arrêta. Regarda le fleuve. L’eau brune, opaque, insondable. Un fleuve qui gardait ses secrets.
— Sauf une fois, dit-il.
Azucena le regarda.
— Vous, dit-il. Vous êtes la seule que j’aie trouvée. La seule qui soit revenue.
Le silence, après ces mots, avait le poids du plomb. Pas un silence gêné — un silence plein. Chargé. Un silence qui contenait tout ce qu’ils avaient vécu, séparément et ensemble, et qui pour la première fois était mis en mots, posé sur la table comme un objet qu’on peut regarder, toucher, mesurer.
— C’est pour ça que vous êtes venu, dit Azucena. Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Parce que je suis la seule.
— Non. Pas parce que vous êtes la seule que j’aie trouvée. Parce que vous êtes la seule que j’aie eu besoin de retrouver.
Et voilà. C’était dit. Le mot — besoin — était sorti. Pas « envie ». Pas « curiosité ». Pas « devoir professionnel ». Besoin. Le mot le plus dangereux de la langue, celui qui vous met à nu, qui vous désarme, qui vous expose. Besoin impliquait manque. Besoin impliquait dépendance. Besoin impliquait que Damian Sarazai, inspecteur, quarante-trois ans, deux décorations, aucune vie sentimentale, n’était pas complet. Qu’il lui manquait quelque chose. Que ce quelque chose était elle.
Azucena ne répondit pas. Pas avec des mots. Elle fit un pas vers lui. Un seul pas. La distance entre eux — cette distance d’un bras qu’ils avaient maintenue pendant des jours, scrupuleusement, comme un pacte — se réduisit de moitié. Et elle parla. Mais pas de ce qu’il venait de dire. D’autre chose.
— Le Río de la Plata n’est pas un fleuve, dit-elle. C’est un estuaire. Vous savez ce qu’est un estuaire ?
— L’endroit où un fleuve rencontre la mer.
— L’endroit où l’eau douce et l’eau salée se mélangent. L’eau douce vient de l’intérieur — du Paraná, de l’Uruguay, de mille rivières qui drainent tout un continent. L’eau salée vient de l’Atlantique. Et ici, à Buenos Aires, elles se rencontrent. Elles ne se mélangent pas vraiment — l’eau douce reste au-dessus, l’eau salée en dessous. Deux eaux qui coexistent sans se confondre. Qui sont ensemble sans être les mêmes.
Elle le regarda. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat qu’il ne leur avait jamais vu — un éclat humide, profond, comme la surface du fleuve qui reflétait les lumières lointaines de la ville.
— C’est peut-être ce qu’on est, dit-elle. Deux eaux. Deux vies. Qui se rencontrent sans se confondre. Qui coexistent.
Damian comprit. Ce qu’elle disait — ce qu’elle offrait — n’était pas une fusion. Pas un « nous » qui absorberait et effacerait le « je ». C’était une coexistence. Un partage de territoire. L’eau douce et l’eau salée, côte à côte, chacune gardant sa nature, sa température, sa densité. Ensemble sans être identiques. Proches sans se dissoudre.
C’était, pensa-t-il, la chose la plus intelligente et la plus tendre qu’on lui ait jamais dite.
Ils restèrent au bord du fleuve longtemps. Le vent tiédissait. Les pêcheurs remballaient leurs lignes. La ville, derrière eux, pulsait de sa rumeur nocturne — les bars de Palermo qui ouvraient, les taxis qui sillonnaient les avenues, les milongas qui s’éveillaient dans leurs sous-sols.
Au retour, dans le taxi, Azucena posa sa tête sur l’épaule de Damian. Un geste simple. Un geste qui n’avait l’air de rien — une femme fatiguée qui pose sa tête sur l’épaule de l’homme à côté d’elle, dans un taxi, la nuit, à Buenos Aires. Mais Damian sentit le poids de cette tête — léger, tiède, vivant — et il sut que ce poids était la chose la plus précieuse qu’on lui ait jamais confiée. Plus précieuse qu’un badge. Plus précieuse qu’un dossier. Plus précieuse qu’une arme. Le poids d’une tête posée sur une épaule, dans un taxi, la nuit, au bout du monde.
Le chauffeur roulait en silence. La radio diffusait un tango — un vieux tango de Troilo, mélancolique et doux, avec un bandonéon qui pleurait et une voix d’homme qui chantait des mots que Damian ne comprenait pas mais qu’il sentait, parce que le tango n’a pas besoin d’être compris pour être ressenti, il suffit de l’écouter avec le corps, pas avec la tête, pas avec les mots.
Le taxi s’arrêta devant l’Alvear. Azucena releva la tête. Se tourna vers Damian. Et dans ses yeux — ces yeux qui avaient vu le Mexique et la fuite et la peur et Buenos Aires et les jacarandas et le tango et le fleuve — dans ces yeux, il y avait quelque chose qu’il reconnut.
Pas de l’amour. Pas encore. Ou peut-être que si, mais un amour d’un genre qu’il ne connaissait pas, qui n’avait pas encore de forme, qui était à l’état de possibilité, de potentiel, comme ces graines qu’on plante dans la terre et qui peuvent devenir un arbre ou rien du tout, selon qu’on les arrose ou qu’on les oublie.
— Bonne nuit, inspecteur, dit-elle.
— Bonne nuit, Lucía.
Elle sourit. Ce sourire asymétrique, coin gauche plus haut que le droit. Et elle sortit du taxi. Et elle s’éloigna dans la nuit de Buenos Aires, sous les jacarandas, le long de l’Avenida Alvear, sa silhouette rapetissant à mesure qu’elle marchait, jusqu’à disparaître au coin de la calle Guido.
Disparaître. Le mot, cette fois, ne faisait plus peur.
Damian entra dans l’Alvear. Monta à la chambre 407. Ne se coucha pas. S’assit dans le fauteuil près de la fenêtre et regarda la nuit de Buenos Aires — les arbres, les façades, les lumières, le ciel immense où les étoiles étaient invisibles, noyées par la lumière de la ville, mais présentes quand même, là-haut, quelque part, derrière le voile.
Et il pensa : je suis heureux.
C’était la première fois qu’il pensait ça. La première fois de sa vie. Et le mot — heureux — lui fit l’effet d’un mot étranger, un mot dans une langue qu’il n’avait jamais parlée, un mot dont il connaissait la définition mais pas la saveur. Comme le thé Darjeeling. Comme Buenos Aires. Comme tout ce qui lui arrivait depuis qu’il avait posé le pied dans cette ville.
Heureux. Le péché de Borges, inversé. Le pire des péchés qu’un homme puisse commettre. Ne pas être heureux. Eh bien, pour la première fois, Damian ne le commettait plus.
Il s’endormit dans le fauteuil. Sans rêver.
XI
AZUCENA
Marta mourut un jeudi.
Pas de maladie. Pas d’accident. De fatigue, dirent les médecins. Le cœur. Un cœur de soixante-quinze ans qui avait battu quarante-deux ans de trop — quarante-deux ans de recherche, de marches sur la Plaza de Mayo, de nuits blanches, de portes qui ne s’ouvrent pas et de questions qui ne trouvent pas de réponse. Un cœur qui avait tenu le coup par pure obstination, par cet entêtement argentin qui ressemble à de l’orgueil mais qui est en réalité une forme de prière — je continue, je tiens, je ne cède pas — et qui un jeudi de novembre, sans prévenir, avait décidé que c’était assez.
Ce fut la voisine du 4‑A qui prévint Lucía. Une femme d’une cinquantaine d’années, les yeux rouges, qui frappa à sa porte à sept heures du matin.
— Marta. On l’a trouvée ce matin. Dans son fauteuil. La lumière était allumée. Elle avait un livre ouvert sur les genoux.
Lucía monta au 4‑B. La porte était ouverte. Des voisins allaient et venaient — cette chorégraphie silencieuse et désordonnée qui suit toujours la mort, ces gens qui ne savent pas quoi faire de leurs mains et qui les occupent en faisant du café, en pliant des serviettes, en déplaçant des objets qui n’ont pas besoin d’être déplacés.
Marta était dans son fauteuil. Le fauteuil du salon, celui qui faisait face à la fenêtre et à la photo d’Elena. Elle avait les yeux fermés. Le visage apaisé — pas souriant, apaisé, ce qui est différent et peut-être mieux. Ses mains étaient posées sur un livre ouvert — un recueil de poèmes de Juan Gelman, le poète argentin dont la belle-fille avait disparu pendant la dictature et dont le petit-fils, né en captivité, avait été retrouvé vingt-trois ans plus tard en Uruguay. Gelman avait écrit des poèmes pour les disparus, des poèmes qui étaient à la fois des cris et des berceuses, des hurlements et des murmures, et Marta avait choisi de mourir en les lisant, comme si les mots de Gelman étaient la dernière chose qu’elle voulait emporter.
Lucía s’assit par terre, à côté du fauteuil. Prit la main de Marta. Froide. Raide. La main d’une femme qui avait cessé de chercher.
Elle pleura. Sans bruit. Les larmes coulaient sur ses joues et tombaient sur le sol de l’appartement de Marta, sur ce carrelage ancien qui avait connu les pas d’Elena enfant, les pas d’Elena adolescente, les pas d’Elena étudiante en médecine qui voulait soigner les pauvres et qui ne soignerait jamais personne, et les pas de Marta, quarante-deux ans de pas entre ce fauteuil et la porte d’entrée, entre ce fauteuil et la Plaza de Mayo, entre ce fauteuil et le bureau des droits de l’homme, entre ce fauteuil et les tribunaux, les commissariats, les archives, les fossoyeurs — quarante-deux ans de pas inutiles, de pas obstinés, de pas magnifiques.
Azucena regarda la photo d’Elena. La jeune fille souriante. Vingt-deux ans. 1977. Et elle comprit quelque chose qu’elle n’avait pas compris avant — quelque chose qui la frappa avec la force d’une évidence retardée, comme ces vérités qui étaient là depuis le début mais qu’on ne voyait pas parce qu’on regardait ailleurs.
Elle comprit que Marta et Damian étaient la même personne. Pas littéralement — pas le même corps, pas la même histoire, pas le même pays. Mais la même personne dans ce qu’ils avaient de plus profond : l’obstination. Le refus d’abandonner. La conviction insensée, déraisonnable, invérifiable, que chercher a un sens, que l’absence n’est pas un verdict, que quelque part, au bout de la recherche, il y a quelqu’un.
Marta avait cherché Elena pendant quarante-deux ans. Sans la trouver. Damian avait cherché des fantômes pendant dix ans. Sans les trouver — sauf elle. Et elle, Azucena, qu’avait-elle fait ? Elle avait fui. Elle avait choisi l’effacement. Elle s’était transformée en Lucía Estrada, cette femme invisible, cette femme sans passé, cette femme qui buvait du thé à l’Alvear et qui dansait le tango et qui lisait Borges en attendant que le temps fasse son travail — en attendant que le souvenir s’use, que la douleur s’émousse, que le Mexique devienne un rêve lointain dont on ne se réveille pas parce qu’on ne s’est jamais endormi.
Mais fuir n’est pas vivre. Fuir, c’est survivre. Et il y a un moment — Marta le savait, Damian le savait, Borges le savait — où survivre ne suffit plus. Où il faut choisir. Être Lucía ou être Azucena. Être invisible ou être vivante. Être l’eau douce ou être l’eau salée. Ou être l’estuaire — le lieu où les deux se mélangent, où l’une ne nie pas l’autre, où le passé et le présent coexistent sans se détruire.
Elle lâcha la main de Marta. Se leva. Regarda une dernière fois la photo d’Elena.
— Merci, murmura-t-elle. Pour le puchero. Pour le dulce de leche. Pour l’histoire de votre fille. Pour tout.
Et elle descendit l’escalier, trois marches à la fois, avec cette urgence soudaine des gens qui viennent de comprendre quelque chose et qui ont peur de l’oublier avant d’agir.
Elle appela Damian. Du téléphone de son appartement — pas d’une cabine, pas d’un numéro masqué. De chez elle. De sa vie.
— Marta est morte, dit-elle.
Silence.
— Je suis désolé, dit Damian.
— Venez. S’il vous plaît. Venez chez moi.
Elle lui donna l’adresse. Calle Guido. Troisième étage. Pour la première fois depuis des mois, elle donnait son adresse à quelqu’un. Après des mois de clandestinité, d’effacement, de portes fermées et de noms faux — elle ouvrait sa porte. Littéralement. Comme on ouvre une main. Comme on ouvre les bras.
Damian vint.
Il monta les escaliers de l’immeuble de la calle Guido. Passa devant le 4‑B — la porte de Marta, ouverte, les voisins encore là, le murmure des voix. Monta au troisième. Frappa.
Elle ouvrit.
L’appartement était petit. Un studio. Des murs blancs. Un lit. Une table. Des livres — Borges, Cortázar, Gelman. Et le balcon, et le jacaranda. Ce jacaranda dont les fleurs mauves tombaient sur la cour intérieure comme une pluie de deuil et de beauté.
— Entrez, dit-elle.
Il entra. Regarda. Comprit. Cet espace minuscule était tout ce qu’elle avait. Toute sa vie tenait dans ces vingt mètres carrés — le lit où elle dormait, la table où elle lisait, le balcon où elle regardait le jacaranda, et rien d’autre. Pas de photos. Pas de souvenirs. Pas d’objets du passé. Un espace vide, dépouillé, comme une cellule de moine — ou comme une chambre d’hôtel. L’endroit de quelqu’un qui est de passage. Qui n’a pas encore décidé de rester.
Azucena fit du café. Pas du thé — du café. Noir, fort, comme au Mexique. Elle le prépara dans une petite cafetière italienne, et l’odeur remplit l’appartement, et cette odeur — cette odeur de café mexicain dans un studio argentin — fut comme un pont jeté entre deux mondes, deux vies, deux versions d’elle-même.
— Marta cherchait sa fille depuis quarante-deux ans, dit-elle en lui tendant la tasse. Quarante-deux ans. Sa fille a disparu en 1977. Elle ne l’a jamais retrouvée. Et elle n’a jamais cessé de chercher. Jamais. Jusqu’à son dernier souffle. Elle est morte avec un livre de poèmes sur les genoux et la lumière allumée, parce qu’elle veillait. Parce qu’elle ne dormait jamais. Parce qu’elle pensait que si elle restait éveillée, si elle gardait les yeux ouverts, si elle maintenait la lumière — alors peut-être, peut-être, la porte s’ouvrirait et Elena entrerait.
Sa voix tremblait. Pas beaucoup. Juste assez pour que Damian l’entende, pour qu’il comprenne que ce tremblement n’était pas de la faiblesse mais de la vérité — cette vibration de la voix humaine quand elle dit quelque chose d’essentiel, quelque chose qui vient de profond, de très profond, de cet endroit du corps où les émotions sont encore à l’état brut, avant que les mots les domestiquent.
— Et moi, dit Azucena. Moi, j’ai fait le contraire. J’ai fui. J’ai cessé d’exister. J’ai changé de nom, de pays, de vie. J’ai fait exactement ce que les bourreaux de Marta voulaient que les gens fassent — disparaître. M’effacer. Devenir personne.
— Vous n’êtes pas personne.
— Non. Plus maintenant. Mais pendant trois mois, j’ai essayé. J’ai essayé d’être Lucía Estrada. D’oublier Azucena Montes de Oca. D’oublier le Mexique, les disparus, mon père, ma mère, tout. Et je n’ai pas pu. Parce que Marta avait raison. On n’arrête pas de chercher. Même quand ce qu’on cherche, c’est soi-même.
Damian posa sa tasse. Se leva. Fit un pas vers elle. Un seul pas — cette géographie des distances qu’ils avaient apprise ensemble, ce langage des corps qui s’approchent millimètre par millimètre, comme dans un tango.
— Vous n’avez pas disparu, dit-il. Vous êtes là. Devant moi. Avec un café et un jacaranda et un nom que vous avez choisi. Vous n’avez pas disparu. Vous vous êtes déplacée. C’est différent.
Elle le regarda. Longtemps. Ce regard qui n’était plus celui de la femme traquée du Mexique ni celui de la fugitive de Buenos Aires — un regard neuf, un regard qui naissait en ce moment même, un regard qui n’avait encore jamais été posé sur personne.
— Azucena, dit-elle.
— Quoi ?
— Mon nom. Mon vrai nom. Je veux que vous m’appeliez Azucena. Pas Lucía. Azucena.
Damian la regarda. Comprit le poids de ce qu’elle disait. En reprenant son nom — en le donnant à quelqu’un, en le confiant à cet homme qui était venu du bout du monde pour une raison qu’il ne savait pas nommer — elle faisait le geste inverse de la disparition. Elle réapparaissait. Comme ces étoiles qu’on ne voit pas dans le ciel de Buenos Aires à cause de la pollution lumineuse, mais qui sont là, qui ont toujours été là, et qu’il suffit de nommer pour qu’elles existent à nouveau.
— Azucena, dit-il.
Et le nom, prononcé dans cet appartement minuscule, au troisième étage d’un immeuble de la calle Guido, avec le jacaranda qui laissait tomber ses pétales mauves dans la cour et le café qui refroidissait sur la table et la lumière de Buenos Aires qui déclinait derrière la fenêtre — le nom résonna comme une note de bandonéon, longue, vibrante, suspendue entre la joie et la douleur, entre ce qui a été perdu et ce qui peut encore être trouvé.
Elle fit un pas vers lui.
Et l’espace entre eux — cet espace qu’ils avaient mesuré, négocié, respecté pendant des semaines, cet espace qui était à la fois une protection et un obstacle, une frontière et un désir — cet espace se referma.
XII
AZUCENA ET DAMIAN
Novembre. Buenos Aires.
La ville sentait le tilleul et le jasmin. Les jacarandas achevaient leur floraison — les derniers pétales tombaient, les trottoirs mauves viraient au brun, et cette décomposition lente avait quelque chose de doux, de résigné, comme la fin d’une fête qui ne s’achève pas dans le fracas mais dans un murmure. L’été approchait. On le sentait dans l’air — cette moiteur qui s’installait le soir, cette lumière qui s’étirait jusqu’à neuf heures, ces ciels immenses, roses et or, qui donnaient à la ville un air de tableau inachevé.
Ils étaient ensemble. Pas ensemble au sens où deux personnes décident un jour de l’être, avec des mots, un pacte, un engagement. Ensemble au sens où deux rivières qui convergent ne décident pas de fusionner — elles coulent, et à un moment, elles sont au même endroit, et l’eau de l’une se mêle à l’eau de l’autre, et on ne peut plus les distinguer. Azucena et Damian étaient au même endroit. Depuis le soir où elle l’avait appelé, depuis la mort de Marta, depuis le café dans le studio de la calle Guido, quelque chose avait basculé — pas avec un bruit, pas avec un éclat, mais avec ce glissement silencieux des choses qui trouvent leur place, comme un meuble qu’on pousse enfin dans le bon coin de la pièce et qui, d’un coup, rend le reste de la pièce compréhensible.
Damian avait prolongé son séjour à l’Alvear. Puis il avait prolongé encore. Le réceptionniste — le même, celui au sourire calibré — avait cessé de lui demander combien de nuits. Il notait. Chambre 407. Séjour indéterminé. L’Alvear ne posait pas de questions. L’Alvear ne posait jamais de questions. C’était sa grâce et son mystère — cette capacité des grands hôtels à accueillir les histoires des gens sans les juger, sans les comprendre, sans même les remarquer. Un flic mexicain en congé illimité qui descendait prendre le thé chaque après-midi avec une femme qu’il n’appelait jamais par son nom en public — l’Alvear avait vu pire. L’Alvear avait vu des dictateurs et des résistants, des amants et des espions, des hommes en fuite et des femmes en quête, et il les avait tous logés, tous nourris, tous protégés derrière ses murs de marbre, avec cette neutralité bienveillante qui est la vertu cardinale de l’hôtellerie.
Le matin, Damian descendait dans les rues de Recoleta et marchait jusqu’au café de Néstor — le bar Álvarez, calle Arenales, où Azucena prenait son café con leche depuis des mois. Néstor le servit sans un mot, avec ce même geste lent et précis qu’il réservait à Azucena, et Damian comprit que ce silence était une forme d’acceptation — Néstor ne posait pas de questions parce que les réponses ne l’intéressaient pas. Ce qui l’intéressait, c’était que le café soit chaud et que les gens reviennent.
L’après-midi, le thé à l’Alvear. Mais différent, maintenant. Ils ne s’asseyaient plus côte à côte — ils s’asseyaient face à face. Une table entre eux, une théière entre eux, et cette conversation qui continuait de jour en jour, de thé en thé, comme un roman qui s’écrit tout seul, chapitre après chapitre, sans plan, sans brouillon, sans ratures. Ils parlaient de tout. Du Mexique — enfin. De l’affaire Septién. De la fuite. De la peur. De Gabriela Montes de Oca qui s’était pendue. De Teresa, la demi-sœur dont la disparition avait tout déclenché. De la Colonia Buenos Aires — ce quartier de Mexico où Damian avait failli mourir, et dont le nom, Buenos Aires, avait maintenant une résonance étrange, comme si le destin avait laissé un indice dans la topographie.
Ils parlaient de l’avenir. Mot dangereux. Mot interdit, presque, dans le lexique des fugitifs et des flics en congé. L’avenir impliquait des choix. Damian devait rentrer à Mexico. Son congé de trente jours touchait à sa fin. Dans une semaine, il devait être assis derrière son bureau, à la division des personnes disparues, face aux trente-sept dossiers, face au commissaire Heredia et à ses yeux fatigués. Et Azucena ? Azucena n’avait pas d’avenir planifié. Son avenir était ce studio, ces livres, ce thé, ce tango, ce jacaranda — un présent perpétuel, un jour-après-jour qui ne menait nulle part, qui n’avait pas de destination, qui était sa propre fin.
— Qu’est-ce qu’on fait ? dit Damian un soir.
Ils étaient sur la terrasse de l’appartement de la calle Guido. Le jacaranda avait perdu presque toutes ses fleurs. Les branches nues se découpaient sur le ciel du soir — des lignes sombres sur un fond orangé, comme un dessin à l’encre de Chine. Le son du bandonéon montait d’un appartement voisin — quelqu’un écoutait Piazzolla, les Cuatro Estaciones Porteñas, et la musique flottait dans l’air du soir avec cette légèreté des choses qui ne pèsent rien et qui changent tout.
— On fait ce qu’on fait, dit Azucena.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule réponse que j’ai.
Damian la regarda. Elle était assise sur la chaise en fer du balcon, les pieds nus posés sur la rambarde, un verre de malbec à la main. La lumière du soir dorait son visage. Il pensa qu’il n’avait jamais vu personne d’aussi beau — pas beau au sens des magazines et des écrans, beau au sens des choses vraies, des choses qui existent sans effort, des arbres et des rivières et des ciels de fin de jour.
— Je dois rentrer, dit-il. Lundi. Mon congé est terminé.
— Je sais.
— Mais je reviendrai.
— Vous ne pouvez pas venir et repartir. Ce n’est pas une vie.
— Alors quoi ?
Azucena but une gorgée de vin. Regarda le ciel. Le dernier trait de lumière disparaissait derrière les immeubles de Recoleta, et les premières étoiles apparaissaient — timides, hésitantes, comme des gens qui entrent dans une pièce sans savoir s’ils y sont invités.
— Renzo m’a raconté quelque chose, dit-elle. Sur Borges et Estela Canto. Ils se sont aimés. Ou plutôt, Borges l’a aimée, et Estela l’a aimé aussi, mais différemment. Borges lui a dédié El Aleph. Il lui a donné le manuscrit. Le manuscrit original, écrit à la main. Le plus grand texte de la littérature argentine, offert à une femme. Et Estela l’a gardé pendant des années. Et puis elle l’a vendu. Aux enchères. Pour de l’argent. Et les gens ont dit qu’elle était horrible, qu’elle avait trahi l’amour, qu’elle avait profané le geste. Mais Renzo dit que non. Renzo dit qu’elle avait raison. Parce que garder le manuscrit, c’était garder le passé. Le vendre, c’était le libérer. Laisser le texte vivre sa propre vie, indépendamment de l’histoire d’amour qui l’avait fait naître.
Damian écouta. Ne comprit pas tout de suite. Puis comprit.
— Vous voulez dire que je dois repartir. Et vous laisser.
— Je veux dire que les choses doivent vivre leur propre vie. Que vous devez rentrer à Mexico parce que c’est votre vie. Que je dois rester ici parce que c’est la mienne. Et que ce qu’il y a entre nous — cette chose qu’on ne sait pas nommer — doit vivre aussi. À sa façon. Pas à la nôtre. Pas selon nos plans. Pas selon nos besoins. À sa façon.
— Et si sa façon, c’est de mourir ?
Azucena sourit. Ce sourire asymétrique. Coin gauche plus haut que le droit.
— Les choses vraies ne meurent pas. Elles se déplacent. Comme moi. Comme vous. Comme tout le monde.
Damian ne répondit pas. Il regarda le jacaranda nu. Les branches dépouillées qui ressemblaient à des mains ouvertes, offertes au ciel. Dans quelques mois, le printemps reviendrait. Les fleurs reviendraient. Le mauve reviendrait. Et peut-être que lui aussi reviendrait.
Ils restèrent sur le balcon longtemps après la nuit tombée. Le bandonéon s’était tu. Buenos Aires ronronnait dans l’obscurité, ce ronronnement grave et doux des grandes villes la nuit, qui ressemble au ronronnement d’un chat immense endormi sur un continent.
Plus tard — beaucoup plus tard, quand la nuit avait atteint cette profondeur qui précède l’aube — Azucena dit :
— Restez.
Un mot. Le contraire de tout ce qu’elle avait dit. Le contraire de la sagesse de Borges et d’Estela Canto et du manuscrit vendu aux enchères. Le contraire de la raison et de la prudence et de l’indépendance et de l’eau douce qui ne se confond pas avec l’eau salée. Restez. Le mot le plus simple et le plus impossible du monde.
Damian la regarda. Dans le noir, il ne voyait que la forme de son visage, le reflet de la lumière d’un réverbère dans ses yeux, le dessin de ses lèvres.
— Reste, répéta-t-elle. Au moins cette nuit. Au moins jusqu’au matin.
Et Damian resta.
Ce qui se passa cette nuit-là dans le studio de la calle Guido n’appartient pas aux mots. Les mots sont faits pour ce qui peut être dit — les gestes, les paroles, les pensées articulées. Mais ce qui se passa cette nuit-là relevait d’un autre registre. Du registre du souffle. Du registre de la peau. Du registre de deux corps qui se trouvent enfin après s’être cherchés si longtemps qu’ils avaient oublié que c’était cela qu’ils cherchaient — pas un dossier, pas une enquête, pas un refuge, pas un nom. Cela. Cette proximité. Cette chaleur. Cette présence de l’autre dans le noir, ce battement du cœur d’un autre contre le sien, cette respiration partagée qui est la chose la plus ancienne du monde, la chose que les hommes font depuis la nuit des temps, dans des grottes, dans des palais, dans des hôtels, dans des studios de vingt mètres carrés au troisième étage d’un immeuble de la calle Guido, à Buenos Aires, au bout du monde.
Le jacaranda, derrière la vitre, ne bougeait pas. Ses branches nues se découpaient sur le ciel comme un idéogramme — un signe dans une langue inconnue qui disait quelque chose d’essentiel, quelque chose que les arbres savent et que les hommes oublient : que perdre ses fleurs n’est pas mourir. Que le dépouillement est une forme de beauté. Que ce qui tombe revient. Que ce qui part revient. Que tout, toujours, revient.
ÉPILOGUE
Buenos Aires, fin novembre 2019.
L’Alvear Palace Hotel.
Le concierge de nuit — un homme d’une soixantaine d’années qui s’appelait Horacio et qui occupait ce poste depuis vingt-trois ans, ce qui faisait de lui, selon ses propres termes, « le plus vieux meuble de l’hôtel après le lustre du lobby » — Horacio, donc, nota dans son registre que le client de la chambre 407, M. Sarazai Damian, de nationalité mexicaine, avait prolongé son séjour d’une semaine supplémentaire.
C’était la troisième prolongation. La première avait été d’une semaine. La deuxième de deux semaines. La troisième d’une semaine encore. Au total, cela faisait cinq semaines. Cinq semaines pour un homme seul, dans une chambre king-size du quatrième étage, sans bagages dignes de ce nom — un sac, quelques chemises, un livre en espagnol dont il tournait les pages avec la lenteur de quelqu’un qui apprend à lire dans une langue qu’il ne connaît pas.
Horacio avait vu beaucoup de choses en vingt-trois ans derrière le comptoir de nuit de l’Alvear. Il avait vu des présidents et des prostituées, des ministres et des malfaiteurs, des amants qui arrivaient séparément et repartaient ensemble, des couples qui arrivaient ensemble et repartaient séparément. Il avait vu des gens pleurer dans le lobby à trois heures du matin et des gens rire dans l’ascenseur à cinq heures. Il avait vu un homme commander trente-sept roses blanches — une pour chaque année de mariage — et une femme jeter un diamant dans les toilettes. Il avait vu la vie passer dans ce lobby comme un fleuve passe sous un pont — toujours la même eau, jamais la même histoire.
Le client de la 407 ne lui avait jamais posé de problème. Discret. Poli. Il saluait Horacio chaque soir en rentrant — buenas noches — avec cette courtoisie simple des gens qui respectent ceux qui travaillent la nuit, ceux qui veillent, ceux qui gardent les portes ouvertes pendant que le monde dort.
Et puis il y avait la femme.
Horacio l’avait remarquée depuis longtemps — bien avant l’arrivée du Mexicain. Elle venait chaque après-midi prendre le thé à L’Orangerie. Fauteuil numéro trois. Thé Darjeeling. Un macaron à la framboise. Toujours seule. Toujours calme. Toujours avec un livre — Borges, le plus souvent. Horacio la trouvait belle, d’une beauté qui ne cherchait pas à être vue, une beauté de fond, comme ces mélodies qu’on n’entend pas la première fois mais qui restent dans la tête et qu’on fredonne sans s’en rendre compte.
Depuis quelques semaines, la femme et le Mexicain prenaient le thé ensemble. Face à face. Deux tasses. Deux macarons. Une conversation à voix basse que Horacio n’entendait pas et ne cherchait pas à entendre, parce que les concierges de nuit, comme les prêtres et les barmen, ont le devoir sacré de ne pas écouter.
Et depuis quelques jours, la femme venait aussi le matin. Tôt. Avant le thé. Elle traversait le lobby avec cette démarche qu’il avait appris à reconnaître — pas la démarche d’une cliente, pas la démarche d’une visiteuse, la démarche de quelqu’un qui va quelque part de précis, de quelqu’un qui sait exactement où elle va et pourquoi, et ce quelque part était le quatrième étage, la chambre 407, et Horacio notait cela dans un coin de sa mémoire — pas de son registre, de sa mémoire — avec cette discrétion professionnelle qui est la plus belle qualité d’un concierge de nuit et peut-être d’un être humain.
Ce soir-là — un vendredi de fin novembre — Horacio prit son service à vingt-deux heures. Le lobby était calme. Quelques clients dans les fauteuils. Le bar ouvert, avec sa lumière tamisée et ses bouteilles alignées comme des soldats de verre. La musique — un piano, joué en sourdine par un musicien que personne ne regardait et qui jouait pour les murs, pour le marbre, pour les fantômes.
À vingt-trois heures, le Mexicain descendit. Pas en costume — en jean et en chemise. Il avait l’air différent. Pas fatigué — défait. Comme quelqu’un qui a laissé tomber quelque chose de lourd qu’il portait depuis longtemps et qui découvre, avec stupéfaction, qu’il peut marcher sans.
— Buenas noches, Horacio.
— Buenas noches, señor Sarazai.
Le Mexicain s’arrêta devant le comptoir. Hésita. Puis dit :
— Je vais prolonger encore. D’un mois. Si c’est possible.
Horacio nota. Chambre 407. Prolongation d’un mois. Cela faisait neuf semaines au total. Et il comprit — pas avec des mots, pas avec des preuves, pas avec la logique des détectives et des enquêteurs — il comprit avec cette intelligence intuitive des gens qui passent leur vie à observer les autres sans les juger, cette intelligence des veilleurs de nuit.
Le Mexicain ne partirait pas. Ou s’il partait, il reviendrait. Parce qu’il y avait la femme. Et la femme était ici. Et là où est la femme, l’homme revient. C’est la loi la plus ancienne du monde. Plus ancienne que l’hôtellerie. Plus ancienne que Buenos Aires. Plus ancienne que le tango.
Horacio sourit. Pas un grand sourire — un sourire de concierge, un sourire calibré, discret, professionnel. Mais un sourire quand même.
— Pas de problème, señor Sarazai. Vous êtes ici chez vous.
Le Mexicain le remercia. Sortit de l’hôtel. Marcha dans la nuit de Buenos Aires — et Horacio le regarda s’éloigner à travers les portes vitrées, sa silhouette se découpant sur les lumières de l’Avenida Alvear, et il pensa que cet homme avait la démarche de quelqu’un qui sait enfin où il va.
Dehors, Buenos Aires continuait. Immense. Bruyante. Tendre. Les jacarandas étaient nus, mais les tipas prenaient le relais — ces arbres qui fleurissent en été, dont les fleurs jaunes tombent comme des confettis d’or et qui transforment la ville en un carnaval silencieux. Le Río de la Plata coulait vers l’Atlantique, emportant ses secrets et ses morts, ses eaux douces et ses eaux salées, son passé et son présent mêlés dans un même courant brun et lent. Et quelque part dans les rues de Recoleta, un homme marchait vers une femme, ou une femme attendait un homme, ou les deux — un homme et une femme, un flic et une fugitive, un chercheur et une disparue — marchaient l’un vers l’autre sans se presser, parce qu’ils avaient compris que se retrouver n’est pas une destination mais un mouvement, pas un point d’arrivée mais un chemin, et que le chemin est le vrai trésor.
Horacio ferma le registre. Regarda le lobby vide. Le lustre brillait. Le marbre brillait. Le silence de l’Alvear était un silence vivant — un silence qui contenait toutes les voix qui avaient résonné entre ces murs depuis 1932, tous les pas, tous les rires, tous les pleurs, toutes les arrivées et tous les départs, et cette dernière histoire aussi, cette histoire de deux Mexicains perdus à Buenos Aires, cette histoire d’eau douce et d’eau salée, cette histoire sans fin qui venait peut-être — peut-être — de trouver son commencement.


