Le voyeur de Chelsea — Partie 1

Publié le 27 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Le voyeur
de Chelsea

Le voyeur de Chelsea

Partie 1

PARTIE I

LA CHALEUR

I

Walter Finch arriva au Chelsea Hotel un mardi de juin, avec une valise fatiguée et la certitude qu’il ne resterait pas longtemps. Trois semaines plus tard, il était toujours là, et la certitude s’était dissipée comme tout le reste — l’inspiration, l’argent, le courage de répondre au téléphone.

La chambre 408 donnait sur la 23e Rue, mais Walter avait rapidement compris que la vraie vie du Chelsea ne se jouait pas côté rue. Elle se déroulait dans la cour intérieure, ce puits de lumière crasseuse où se croisaient les regards, les odeurs de cuisine, les éclats de voix en cinq langues, et parfois, très tard dans la nuit, le son d’un saxophone qui montait depuis le quatrième étage, juste en face.

Il avait demandé à changer de chambre au bout de deux jours. On lui avait proposé la 412, côté cour. Il avait accepté sans réfléchir. Maintenant, il passait ses journées assis près de la fenêtre ouverte, une cigarette consumée entre les doigts, à regarder les fenêtres d’en face comme on regarde la télévision — par désœuvrement d’abord, puis par habitude, enfin par quelque chose qui ressemblait à de la nécessité.

La chaleur était arrivée début juillet et ne repartait plus. New York cuisait lentement, fenêtres béantes, et le Chelsea Hotel transpirait ses secrets par tous les pores. Les portes restaient ouvertes dans les couloirs, les conversations débordaient des chambres, on entendait l’eau couler dans les tuyaux, les disputes en italien, en yiddish, les rires éraillés des filles qui remontaient à quatre heures du matin.

Walter avait installé sa machine à écrire sur le petit bureau près de la fenêtre. La Remington était là depuis trois semaines, avec la même feuille blanche coincée dans le rouleau. Parfois il tapait quelques mots — Chapitre un, ou New York, été 1954, ou simplement son nom, Walter Finch, comme pour se prouver qu’il existait encore. Puis il allumait une autre cigarette et retournait à la fenêtre.

Ses journées avaient pris un rythme huileux, sans aspérités. Il se levait tard, descendait prendre un café au Quixote, le bar du rez-de-chaussée où traînaient les peintres sans le sou et les poètes alcooliques. Il remontait avec le Times qu’il ne lisait jamais complètement. L’après-midi s’étirait dans une somnolence poisseuse. Il prenait deux somnifères vers minuit pour tenter de dormir malgré la chaleur, se réveillait vers dix heures avec la bouche sèche et la conviction diffuse que sa vie lui avait glissé entre les doigts pendant son sommeil.

Le courrier s’accumulait sur le bureau — des lettres de son éditeur qu’il n’ouvrait plus, des relevés bancaires qui disaient tous la même chose : bientôt, il faudrait décider. Écrire ou partir. Trouver un travail alimentaire, peut-être. Donner des cours dans un community college du New Jersey. L’idée le rendait malade.

The Narrow Gate, son premier roman, était sorti en 1947. Un polar urbain, brutal et nerveux, l’histoire d’un flic corrompu qui tentait de sauver une prostituée dans le Bronx. La critique avait parlé de « Chandler rencontre Steinbeck ». Le livre s’était bien vendu. On avait parlé d’adaptation au cinéma. Walter avait vingt-neuf ans et se croyait arrivé.

Le deuxième roman avait pris cinq ans. The Narrow Gate était un accident heureux, un coup de chance. Il avait voulu prouver que ce n’était pas qu’un coup de chance. Il avait voulu faire autre chose — quelque chose de plus ambitieux, de plus littéraire. American Dust était sorti l’année dernière. Un roman choral, trois personnages dans trois villes différentes, une méditation sur la solitude dans l’Amérique d’après-guerre. La critique avait été polie. Les ventes, catastrophiques. Son éditeur avait souri tristement en disant : « Les gens voulaient un autre polar, Walter. »

Maintenant Walter avait trente-six ans, un contrat qui prenait l’eau, et la conviction de plus en plus nette qu’il n’écrirait plus jamais rien qui vaille.

II

La première fois qu’il remarqua la jeune femme, ce fut un mardi matin. Il était assis près de la fenêtre, café refroidi, cigarette éteinte. En face, au troisième étage, une fenêtre s’ouvrit brusquement. Une femme apparut — jeune, brune, en combinaison blanche. Elle resta là un moment, les mains sur le rebord, le visage tourné vers le ciel invisible. Puis elle referma d’un coup sec et disparut.

Walter ne sut pas pourquoi cette image l’avait frappé. Peut-être le geste — cette manière de s’accrocher au rebord comme à une bouée. Peut-être la combinaison blanche dans la lumière crue du matin. Peut-être simplement l’ennui.

Il la revit le lendemain, à la même heure. Même geste, même posture. Cette fois, elle resta plus longtemps. Walter crut voir qu’elle pleurait, mais la distance rendait tout incertain. Quand elle referma la fenêtre, il nota machinalement l’heure sur un bout de papier. 10h17.

Le surlendemain, il était déjà à la fenêtre à dix heures. Elle apparut à 10h14. Walter se demanda si elle suivait elle aussi un rituel, ou si c’était lui qui en inventait un.

Il commença à faire attention. La fenêtre restait fermée la plupart du temps, rideaux tirés. Mais le matin, toujours entre dix et onze heures, elle s’ouvrait. La jeune femme apparaissait, respirait, regardait le ciel, puis repartait. Parfois elle fumait. Une fois, elle avait un téléphone à la main et parlait en faisant les cent pas. Walter ne pouvait pas entendre, mais il voyait la nervosité dans ses gestes.

Il n’y avait jamais personne d’autre dans la chambre. Ou du moins, personne qu’il puisse voir.

Un soir, vers vingt heures, il vit de la lumière. La fenêtre était ouverte. La jeune femme était assise sur le lit, en robe cette fois, et elle se brossait les cheveux avec des gestes lents, mécaniques. Walter la regarda faire pendant vingt minutes. Puis un homme entra dans le champ de vision — grand, costume sombre, chapeau qu’il ne retira pas. Il dit quelque chose. La jeune femme se leva. L’homme repartit aussitôt. Elle resta debout au milieu de la chambre, la brosse à la main.

Walter réalisa qu’il avait cessé de respirer.

Il nota dans un carnet : Mardi 13 juillet. 20h05. Visite de l’homme au chapeau. Durée : moins d’une minute. Elle ne lui a pas parlé.

Le lendemain matin, la fenêtre ne s’ouvrit pas.

III

La femme du cinquième étage était d’un autre genre. Walter ne savait même pas depuis quand il l’observait — elle était simplement apparue dans son champ de vision un jour, comme un détail qu’on remarque soudain dans un tableau familier.

Elle vivait juste au-dessus de la jeune mariée nerveuse (Walter l’appelait déjà comme ça dans sa tête, bien qu’il n’ait aucune preuve qu’elle fût mariée). Sa fenêtre était toujours ouverte, même la nuit. On voyait peu l’intérieur — juste des éclats : un miroir, une lampe rouge, des robes suspendues.

Elle-même était insaisissable. Walter ne la voyait jamais en journée. Elle n’apparaissait qu’à la nuit tombée, toujours impeccablement habillée — robes moulantes, talons hauts, bijoux qui brillaient dans la pénombre. Elle se maquillait longuement devant le miroir, gestes précis, ritualisés. Puis elle disparaissait. Parfois elle revenait à deux heures du matin. Parfois à l’aube. Parfois pas du tout.

Une nuit, Walter la vit rentrer avec un homme. Ils ne restèrent pas longtemps. Vingt minutes, peut-être. L’homme repartit. Elle alluma une cigarette et resta à la fenêtre, silhouette immobile dans la lumière rouge de sa lampe.

Walter se dit qu’elle était danseuse. Ou actrice. Ou call-girl. Ou peut-être rien de tout ça — peut-être travaillait-elle de nuit dans un restaurant chic, ou comme hôtesse dans un club de jazz. Impossible à savoir. Elle était une énigme lisse, sans aspérités.

Il lui donna un nom, pour la commodité : Vivian. Comme Vivian Sternwood dans The Big Sleep. Ça lui allait — cette élégance froide, cette beauté qui tenait les hommes à distance.

Il commença à noter ses allées et venues. Lundi 19 juillet. Vivian sort à 21h30, robe noire, cheveux relevés. Retour 3h15. Seule. C’était absurde, il le savait. Mais c’était aussi la première chose qui ressemblait à de l’écriture depuis des semaines.

IV

Le saxophoniste, lui, était bruyant. Impossible de l’ignorer.

Il vivait au quatrième étage, chambre directement en face de celle de Walter, légèrement sur la gauche. Un Noir d’une trentaine d’années, maigre comme un fil, qui passait ses après-midi assis sur le rebord de sa fenêtre, torse nu, à fumer en regardant le vide.

Le soir, il jouait. Jamais avant onze heures, jamais après trois heures du matin. Des standards, surtout — Body and Soul, Round Midnight, Lush Life. Mais aussi des improvisations longues, sinueuses, qui montaient dans la cour comme de la fumée.

Les autres locataires gueulaient parfois. « Ferme-la, bon Dieu ! » « Y’en a qui bossent demain ! » Le saxophoniste ne répondait jamais. Il continuait de jouer, imperturbable.

Walter, étrangement, ne trouvait pas ça désagréable. Le son du saxophone s’accordait à la chaleur, à l’insomnie, à cette sensation de flotter hors du temps. Parfois il se levait, allumait une cigarette, et écoutait en regardant la silhouette du musicien se découper dans la lumière jaune de sa chambre.

Il ne savait rien de lui. Pas son nom, pas où il jouait — s’il jouait quelque part. Peut-être était-il en disgrâce, comme Walter. Peut-être avait-il raté sa chance. Peut-être attendait-il quelque chose qui ne viendrait jamais.

Un soir, leurs regards se croisèrent. Le saxophoniste était à sa fenêtre, Walter à la sienne. Ils se regardèrent quelques secondes, puis le musicien hocha imperceptiblement la tête. Walter ne sut pas comment répondre. Quand il leva la main, l’autre était déjà rentré.

Cette nuit-là, le saxophone joua Someone to Watch Over Me. Walter écouta jusqu’au bout, debout près de la fenêtre, et se demanda si c’était un message ou simplement une coïncidence.

V

Harold Brenner débarqua un jeudi après-midi, chemise trempée de sueur, attaché-case à la main, sourire fatigué.

« Walter, bon sang. J’ai cru que t’étais mort. »

Ils se connaissaient depuis dix ans. Harold avait été le premier à croire en The Narrow Gate, à l’époque où il était éditeur junior chez Knopf. Maintenant il dirigeait la division fiction et portait des costumes coûteux qui ne lui allaient pas. Mais il restait fondamentalement le même — un type correct, un peu mou, qui aimait sincèrement la littérature et détestait faire pression sur ses auteurs.

Walter le fit entrer. La chambre empestait le tabac froid et le café rance. Harold ne fit pas de commentaire. Il posa son attaché-case, desserra sa cravate, et s’assit sur l’unique chaise avec un soupir.

« Alors ? »

Walter haussa les épaules.

« Alors rien. »

Harold regarda la Remington, la feuille blanche.

« Rien du tout ? »

« Rien du tout. »

Un silence. Harold sortit un mouchoir et s’épongea le front.

« Écoute, Walter. Je vais pas te faire la morale. T’es un grand garçon. Mais faut qu’on parle sérieusement. Le contrat… »

« Je sais. »

« Non, je crois pas que tu sais. » Harold le regardait avec une tristesse sincère. « On m’a demandé de récupérer l’avance. Officiellement. Ça vient d’en haut. »

Walter sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.

« Combien il me reste ? »

« Sur l’avance ? Trois mois, peut-être quatre si t’es raisonnable. Après… » Harold écarta les mains. « Après faut que tu rendes le manuscrit ou que tu rembourses. »

« Je peux pas rembourser. »

« Je sais. »

Ils restèrent silencieux. En face, le saxophoniste était à sa fenêtre, torse nu, cigarette aux lèvres. Harold suivit le regard de Walter.

« C’est qui ? »

« Aucune idée. Un musicien. »

« Il joue bien ? »

« Très bien. »

Harold hocha la tête, comme si ça expliquait quelque chose.

« Walter, écoute-moi. T’as pas besoin d’écrire Ulysse. Fais-moi un polar. Comme le premier. Les gens adoraient ça. Donne-moi un flic, une fille, un cadavre. Deux cents pages. Je te jure qu’on le vend. »

Walter ne répondit pas. Harold se leva, récupéra son attaché-case.

« Je repasserai dans quinze jours. J’aimerais voir quelque chose. N’importe quoi. Dix pages. Cinq pages. Un putain de paragraphe. D’accord ? »

« D’accord. »

Harold lui serra l’épaule et sortit. Walter entendit ses pas décroître dans le couloir, puis l’ascenseur qui grinçait.

Il retourna à la fenêtre. Le saxophoniste avait disparu. La jeune mariée nerveuse était à sa fenêtre, immobile, les mains sur le rebord. Elle regardait dans le vide.

Walter prit son carnet et nota : Jeudi 22 juillet. Visite d’Harold. Ultimatum : quinze jours. En face, elle attend quelqu’un qui ne vient pas.

Puis il ajouta, sans savoir pourquoi : Peut-être qu’on attend tous quelqu’un qui ne vient pas.

VI

Les jours suivants, Walter écrivit.

Pas le roman qu’Harold attendait. Pas de flic, pas de cadavre. Il écrivait dans son carnet, à la main, des notes, des fragments, des descriptions. Il écrivait ce qu’il voyait.

La jeune mariée (nom inconnu) : environ 25 ans, brune, mince, nerveuse. Apparaît à sa fenêtre tous les matins entre 10h et 11h. Gestes répétitifs — fumer, regarder la rue, se mordre les lèvres. L’homme au chapeau vient irrégulièrement, toujours le soir, ne reste jamais longtemps. Mari ? Amant ? Frère ? Impossible à dire. Elle a peur de lui. Ou peut-être de son absence.

Vivian (cinquième étage) : 30–35 ans, rousse (teinte ?), élégante. Sort tous les soirs vers 21h-22h, rentre entre 2h et 5h du matin. Parfois seule, parfois accompagnée. Jamais le même homme. Profession inconnue. Danseuse ? Hôtesse ? Maîtresse entretenue ? Elle ne sourit jamais. Même quand elle est avec quelqu’un, elle garde ce visage lisse, impénétrable. Qu’est-ce qu’elle fuit ?

Le saxophoniste (quatrième étage, en face) : Noir, 30–35 ans, maigre, grand. Joue tous les soirs. Standards de jazz, quelques compositions (originales ?). Reste chez lui la journée. Pas de visiteurs (jusqu’à présent). Dort peu. Fume beaucoup. A l’air d’attendre quelque chose — un coup de fil ? Un contrat ? La fin de quelque chose ?

Il relisait ses notes et se sentait ridicule. C’était du voyeurisme, pas de la littérature. Et pourtant, c’était la première chose qu’il avait écrite avec un semblant de plaisir depuis des mois.

Il se dit que c’était provisoire. Une façon de se remettre en jambes. Bientôt, il transformerait tout ça en quelque chose d’utilisable. Un vrai roman. Des personnages construits. Une intrigue.

Mais en attendant, il continuait d’observer. Et de noter.

VII

Un vendredi soir, quelque chose changea.

Walter était à sa fenêtre, cigarette au bec, quand il vit l’homme au chapeau entrer chez la jeune mariée. Cette fois, il resta. Dix minutes. Quinze. Vingt.

Puis Walter entendit des éclats de voix. Il ne pouvait pas distinguer les mots, mais le ton était sans équivoque. L’homme hurlait. La femme répondait, voix aiguë, paniquée.

Puis un bruit sourd. Un silence.

La fenêtre se referma brutalement.

Walter resta figé. Autour de lui, le Chelsea continuait sa vie — rires dans le couloir, musique quelque part, tuyauterie qui gargouillait. Mais en face, rien. Juste la fenêtre close, les rideaux tirés.

Il attendit. Une heure. Deux heures. Rien ne bougea.

À minuit, il vit l’homme sortir de l’immeuble, chapeau vissé sur la tête, démarche rapide. Il monta dans une Buick noire garée sur la 23e Rue et disparut.

Walter retourna à la fenêtre. Toujours rien.

Il se dit qu’il devrait descendre. Frapper à sa porte. Demander si tout allait bien. C’était la chose décente à faire.

Mais il ne bougea pas. Il resta là, à fumer, à regarder la fenêtre fermée.

À trois heures du matin, une lumière s’alluma brièvement. Walter aperçut une silhouette — la jeune femme, debout près du lit. Puis l’obscurité de nouveau.

Il prit son carnet et écrivit : Vendredi 30 juillet. L’homme au chapeau. Dispute violente. Bruit de chute (?). Elle n’a pas rouvert la fenêtre. Que s’est-il passé ?

Puis il ajouta : J’aurais dû descendre.

Il prit deux somnifères et se coucha. Le sommeil ne vint pas.

VIII

Le lendemain matin, Walter guetta la fenêtre dès huit heures. Elle ne s’ouvrit pas à dix heures. Ni à onze. Ni à midi.

À quatorze heures, il était sur le point de descendre quand il la vit enfin apparaître. Elle portait des lunettes noires malgré le ciel couvert. Elle resta à peine trente secondes, alluma une cigarette, et referma.

Walter respira.

Il se dit qu’il était ridicule. Qu’est-ce qu’il s’était imaginé ? Qu’il avait assisté à un meurtre ? C’était une dispute conjugale, rien d’autre. Ça arrivait tous les jours, dans toutes les villes du monde.

Et pourtant.

Il ne pouvait pas s’empêcher de penser à ce bruit sourd. À ce silence après. Aux lunettes noires.

Il ouvrit son carnet et commença à écrire — pas des notes cette fois, mais quelque chose qui ressemblait à une scène de roman.

Elle s’appelait Claire. Claire Morrison. Elle avait vingt-quatre ans et elle avait épousé Thomas Morrison six mois plus tôt, un jeudi pluvieux à l’église Saint-Patrick. Thomas travaillait dans l’import-export. Du moins c’est ce qu’il disait. Claire ne savait pas exactement ce qu’il faisait, et elle avait appris à ne pas poser de questions.

Ils vivaient au Chelsea parce que Thomas aimait l’idée de vivre dans un hôtel. « C’est provisoire, disait-il. Le temps que je trouve quelque chose de mieux. » Mais ça faisait quatre mois, et ils étaient toujours là.

Claire passait ses journées seule. Thomas partait tôt le matin et rentrait tard. Parfois il ne rentrait pas du tout. Elle avait essayé de trouver du travail — secrétaire, vendeuse — mais Thomas s’y était opposé. « Ma femme ne travaille pas », avait-il dit, et le ton n’autorisait pas la discussion.

Walter s’arrêta. Il relut. C’était mauvais — plate, conventionnel, télévisuel. Mais c’était quelque chose.

Il continua.

Ce soir-là, Thomas était rentré ivre et furieux. Elle ne sut jamais pourquoi. Peut-être avait-il perdu de l’argent. Peut-être une affaire avait mal tourné. Il l’avait giflée. Puis il était parti.

Claire était restée debout au milieu de la chambre, la joue brûlante, et elle s’était dit : Je vais partir. Demain, je prends mes affaires et je pars.

Mais le lendemain, elle était toujours là.

Walter ferma le carnet. Le saxophoniste venait de se mettre à jouer — In a Sentimental Mood, lent et trainant. Walter écouta jusqu’au bout, debout près de la fenêtre.

Il se dit qu’il était en train de devenir fou. Qu’il inventait des vies à des inconnus. Qu’il projetait ses propres échecs sur des ombres derrière des fenêtres.

Mais il ne pouvait pas s’arrêter.

IX

Dimanche matin, le Chelsea baignait dans une lumière sale. Walter se réveilla tard, la bouche pâteuse, avec le souvenir confus d’un rêve où il était enfermé dans une pièce sans portes et où quelqu’un criait de l’autre côté du mur.

Il descendit au Quixote. Le bar était presque vide — juste un vieux peintre qui dormait sur une banquette et une serveuse aux yeux fatigués qui lui servit un café sans un mot.

À la table d’à côté, deux hommes discutaient. L’un d’eux, la quarantaine, costume froissé, parlait fort.

« … Dylan Thomas, tu te rends compte ? Le pauvre bougre a fini à l’hôpital. Dix-huit whiskies d’affilée, qu’il a dit. Dix-huit ! »

« Il est mort ? »

« Presque. Coma éthylique. Novembre dernier. Il a jamais vraiment récupéré. »

« Il créchait ici, non ? »

« Ouais. Chambre 206. Paraît qu’il vomissait dans les couloirs. »

Walter but son café lentement. Dylan Thomas. Il avait lu Under Milk Wood des années plus tôt, sans conviction. Mais l’image du poète agonisant dans ce même hôtel le troublait.

Il pensa : Voilà ce qui arrive. On vient ici pour écrire et on finit par crever dans une chambre qui pue la pisse et le whisky.

Il remonta.

En passant devant la chambre 312, il entendit de la musique — un disque de Billie Holiday, Strange Fruit. La porte était entrouverte. À l’intérieur, une femme dansait seule, pieds nus, robe de chambre entrouverte. Elle ne vit pas Walter. Il continua son chemin.

Dans sa chambre, il retourna à la fenêtre. Le saxophoniste était là, assis sur le rebord, jambes pendantes dans le vide. Il fumait en regardant les toits. Walter se demanda s’il avait dormi.

En face, chez la jeune mariée, les rideaux étaient ouverts. Elle était assise sur le lit, en combinaison, et elle cousait quelque chose — un ourlet, peut-être. Ses gestes étaient calmes, appliqués. Comme si rien ne s’était passé.

Walter l’observa longtemps. Il y avait quelque chose d’apaisant dans cette scène — la banalité du dimanche matin, la couture, la lumière douce. Il se dit qu’il s’était peut-être trompé. Que la dispute n’avait été qu’une dispute, sans conséquence.

Puis l’homme au chapeau entra dans le champ de vision. Il dit quelque chose. La jeune femme leva les yeux, hocha la tête, continua de coudre. L’homme resta debout quelques secondes, puis sortit.

Elle posa son ouvrage et se leva. Elle alla à la fenêtre, s’accouda au rebord. Walter crut voir qu’elle pleurait, mais de nouveau, la distance rendait tout incertain.

Il nota : Dimanche 1er août. L’homme au chapeau de retour. Elle pleure (?). Que lui a‑t-il dit ?

X

Le lundi soir, Vivian rentra avec deux hommes.

Walter les vit monter dans la cour — elle devant, talons qui claquaient sur le pavé, les deux hommes derrière, costumes impeccables, démarche assurée. Ils riaient. Vivian ne riait pas.

Ils restèrent une heure. Walter entendit de la musique — du jazz, probablement un disque. Des éclats de voix. Puis le silence.

Les deux hommes repartirent ensemble. Vivian resta à sa fenêtre, cigarette à la main, et regarda la rue. Elle portait toujours sa robe de soirée — quelque chose de vert émeraude qui brillait dans la lumière de sa chambre.

Walter se dit : Elle fait ça pour l’argent. Évidemment. Que pourrait-elle faire d’autre ?

Puis il se reprit. Il n’en savait rien. Peut-être qu’elle aimait ça. Peut-être qu’elle avait choisi cette vie. Peut-être que les hommes ne payaient pas — peut-être qu’ils étaient des amis, des admirateurs, des amants.

Ou peut-être qu’elle n’avait pas le choix.

Il ouvrit son carnet et écrivit :

Elle s’appelait Vivian — du moins c’est le nom qu’elle se donnait. Son vrai nom était Ava Kowalski, et elle était née à Pittsburgh dans une famille d’ouvriers polonais. Elle avait fui à dix-huit ans avec un chanteur de jazz qui l’avait abandonnée à Newark. Depuis, elle survivait.

Elle avait essayé d’être danseuse. Puis serveuse. Puis hôtesse dans un club de Midtown où les hommes riches venaient boire du scotch et oublier leurs femmes. C’était là qu’elle avait appris à sourire sans sourire, à écouter sans entendre, à disparaître tout en restant visible.

Le Chelsea était provisoire. Tout était toujours provisoire. Bientôt, elle rencontrerait quelqu’un — un homme riche, ou gentil, ou les deux. Quelqu’un qui la sortirait de là. C’est ce qu’elle se disait chaque soir en se démaquillant.

Mais les soirs se succédaient, et personne ne venait.

Walter referma le carnet. Il se sentait sale, comme s’il avait fouillé dans l’intimité de quelqu’un. Mais en même temps, c’était la première fois depuis des mois qu’il sentait quelque chose bouger dans sa tête — cette sensation familière, presque oubliée, de la fiction qui se construisait toute seule.

Il se dit : C’est juste un exercice. Un échauffement. Demain, je commence le vrai roman.

Mais il savait qu’il mentait.

XI

Le saxophoniste ne joua pas cette nuit-là.

Walter attendit jusqu’à minuit. Une heure. Deux heures. Rien. La fenêtre d’en face restait allumée, mais aucun son n’en sortait.

Vers trois heures, Walter vit quelqu’un frapper à la porte du musicien. Un homme — blanc, bedonnant, costume cheap. Le saxophoniste ouvrit, échangea quelques mots, puis referma la porte au nez du visiteur.

L’homme resta planté dans le couloir quelques secondes, puis s’en alla.

Le saxophoniste éteignit la lumière.

Walter nota : Mardi 3 août. Pas de musique. Visite nocturne (créancier ? propriétaire ?). Quelque chose ne va pas.

Le lendemain soir, toujours pas de musique.

Walter réalisa que le silence lui manquait. Il s’était habitué au saxophone — à cette ponctuation nocturne qui rythmait ses insomnies. Sans lui, la nuit était trop vide, trop lourde.

Il se demanda si le musicien était malade. Ou parti. Ou mort.

Le jeudi, enfin, le saxophone reprit. Mais ce n’était pas pareil. Le son était hésitant, cassé. Le musicien jouait Blue in Green, puis s’arrêtait au milieu d’une phrase, recommençait, s’arrêtait encore.

Walter l’observa à travers la fenêtre. Il voyait sa silhouette penchée sur l’instrument, les épaules voûtées. À un moment, le saxophoniste posa l’instrument et resta immobile, tête dans les mains.

Walter eut envie de traverser la cour, de frapper à sa porte, de lui demander : Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que tu attends ?

Mais il ne bougea pas.

À minuit, le saxophone se tut définitivement. La lumière s’éteignit.

Walter écrivit :

Il s’appelait Miles. Pas Miles Davis — juste Miles. Miles Parker. Il avait trente-deux ans et il avait failli devenir quelqu’un.

À vingt ans, il jouait dans les clubs de Harlem. À vingt-cinq, il avait enregistré un disque avec un quartette prometteur. La critique avait été bonne. On avait parlé de « la nouvelle voix du saxophone ». Puis rien. Le disque ne s’était pas vendu. Le quartette s’était séparé. Les clubs avaient cessé d’appeler.

Maintenant il vivait au Chelsea et jouait pour lui-même. Il se disait qu’un jour, quelqu’un l’entendrait par hasard — un producteur, un imprésario — et que tout recommencerait. Mais il savait que c’était un mensonge.

Il jouait parce qu’il ne savait rien faire d’autre. Et parce que s’il s’arrêtait, il n’aurait plus aucune raison de rester en vie.

Walter relut. Il pensa : Je suis en train de projeter ma propre vie sur un inconnu.

Puis il pensa : Ou peut-être que c’est exactement ce qu’on fait quand on écrit.

XII

Harold revint le vendredi suivant, comme promis. Walter avait oublié.

Il était en train de noter quelque chose — une scène où la jeune mariée découvrait que son mari la trompait — quand on frappa à la porte.

Harold entra, attaché-case à la main, chemise trempée. Il regarda autour de lui. La chambre n’avait pas changé. La Remington était toujours là, feuille blanche dans le rouleau. Les carnets s’étaient multipliés, éparpillés sur le lit.

« Alors ? »

Walter referma précipitamment le carnet qu’il tenait.

« J’ai commencé quelque chose. »

Le visage d’Harold s’éclaira.

« Vraiment ? Je peux voir ? »

« C’est pas encore… c’est juste des notes. »

« Des notes, c’est bien. C’est un début. » Harold s’assit, soulagé. « C’est quoi ? Le polar ? »

Walter hésita.

« Pas exactement. C’est… difficile à expliquer. »

« Essaie. »

Walter alluma une cigarette. Il cherchait ses mots.

« C’est une histoire sur des gens qui vivent dans un hôtel. À New York. Été 54. Trois personnages principaux. Une jeune femme mariée à un homme violent. Une femme mystérieuse qui vit la nuit. Un musicien de jazz raté. Et un écrivain qui les observe. »

Harold fronça les sourcils.

« L’écrivain, c’est le narrateur ? »

« Oui. Enfin, je crois. »

« Et il se passe quoi ? »

« Je sais pas encore. »

Harold soupira. Il sortit un mouchoir, s’épongea le front.

« Walter, écoute. Je suis content que t’aies commencé quelque chose. Vraiment. Mais… » Il cherchait ses mots. « Faut que ce soit vendable. Tu comprends ? Faut une intrigue. Du suspense. Les gens veulent savoir ce qui va se passer. »

« Je sais. »

« Alors donne-leur. La femme mariée, son mari la tue. Ou elle le tue. Ou le musicien témoin d’un meurtre. Quelque chose. N’importe quoi. Mais faut qu’il se passe quelque chose. »

Walter ne répondit pas. Il regardait par la fenêtre. Le saxophoniste était là, torse nu, qui fumait.

Harold suivit son regard. Puis il regarda Walter.

« C’est lui, hein ? Le musicien de ton roman. »

« Peut-être. »

« Et la femme mariée ? »

Walter montra la fenêtre du troisième étage.

« Là. »

Harold se leva, s’approcha. Il regarda. On ne voyait rien — juste une fenêtre fermée, des rideaux tirés.

« Tu les connais ? »

« Non. »

« Tu leur as parlé ? »

« Non. »

Harold se retourna lentement.

« Walter… t’es en train de m’dire que t’écris un roman sur des gens que tu connais pas ? Que t’as jamais rencontrés ? »

« Je les observe. »

« Tu les observes. »

« Oui. »

Harold resta silencieux. Puis il se rassit, lentement, comme s’il portait un poids énorme.

« Bon Dieu, Walter. T’es conscient que c’est dingue ? »

« Peut-être. »

« Y’a pas de peut-être. C’est dingue. » Harold se frotta les yeux. « Écoute, je vais te dire un truc. Et j’aimerais que tu m’écoutes vraiment. T’es un bon écrivain. T’as du talent. Mais là, tu pars en vrille. Ce que tu me décris, c’est pas un roman. C’est… je sais pas. Du voyeurisme. De la masturbation intellectuelle. »

Walter écrasa sa cigarette.

« T’as peut-être raison. »

« J’ai raison. » Harold se leva. « Je te laisse encore quinze jours. Mais cette fois, je veux voir quelque chose de concret. Dix pages tapées à la machine. Avec un début, un milieu, une direction. D’accord ? »

« D’accord. »

Harold prit son attaché-case. À la porte, il se retourna.

« Et sors de cette chambre, bon sang. Va te promener. Va au cinéma. Parle à quelqu’un. N’importe quoi. Mais arrête de mater par la fenêtre comme un pervers. »

Il sortit.

Walter resta immobile. Puis il retourna à la fenêtre.

En face, la jeune mariée était apparue. Elle arrosait une plante — une petite fougère posée sur le rebord. Gestes lents, attentifs. Comme si c’était la chose la plus importante au monde.

Walter la regarda faire. Puis il ouvrit son carnet et nota : Elle arrose une fougère. Tous les jours, même geste. Pourquoi cette plante survit et pas elle ?

XIII

Cette nuit-là, Walter ne prit pas de somnifères. Il voulait rester éveillé. Observer.

Vivian sortit vers vingt-deux heures, robe rouge, cheveux défaits. Elle monta dans un taxi. Walter la vit disparaître au coin de la 23e Rue.

Le saxophoniste jouait — Body and Soul, lent et mélancolique. Walter écouta, debout près de la fenêtre, cigarette après cigarette.

Vers minuit, il vit de la lumière chez la jeune mariée. Les rideaux étaient fermés, mais il distinguait des ombres qui bougeaient. Deux silhouettes. L’homme au chapeau était là.

Ils parlaient. Walter ne pouvait rien entendre, mais il voyait les gestes — l’homme qui s’approchait, la femme qui reculait, l’homme qui levait la main.

Puis tout s’arrêta. Les ombres se figèrent. Un long moment sans mouvement.

Enfin, l’homme sortit. Walter le vit traverser la cour, monter dans sa Buick, partir.

La lumière s’éteignit chez la jeune mariée.

Walter attendit. Une heure. Deux heures. La fenêtre resta close.

À trois heures, Vivian rentra. Seule. Elle monta directement. Walter la vit entrer dans sa chambre, enlever ses chaussures, s’asseoir sur le lit. Elle resta là, immobile, encore habillée.

Puis elle se leva, alla à la fenêtre, et regarda dehors.

Walter eut la sensation étrange qu’elle le regardait lui. Qu’elle savait qu’il était là, de l’autre côté. Qu’ils se voyaient.

Il ne bougea pas.

Vivian referma la fenêtre et éteignit.

Le saxophone s’était tu.

Walter s’assit sur son lit. Il avait les mains qui tremblaient. Il se dit : Harold a raison. Je suis en train de perdre la tête.

Mais en même temps, il sentait quelque chose se construire. Une structure. Une histoire. Les trois drames n’étaient plus séparés — ils s’entrelaçaient, se répondaient, formaient un tout.

Il prit son carnet et écrivit jusqu’à l’aube.

XIV

Le samedi, Walter sortit pour la première fois depuis des jours.

Il descendit la 23e Rue, marcha sans but. La chaleur était écrasante. New York cuisait. Les trottoirs collaient aux semelles. Les visages étaient fermés, hostiles.

Il entra dans un cinéma sur la 42e — un western avec Gary Cooper dont il oublia le titre avant la fin. La salle était fraîche, presque vide. Il resta deux heures dans le noir, à fumer, sans vraiment regarder l’écran.

En sortant, il s’arrêta dans un diner. Il commanda un café et des œufs qu’il ne finit pas. La serveuse le regardait bizarrement. Il réalisa qu’il ne s’était pas rasé depuis une semaine.

Il rentra au Chelsea en fin d’après-midi.

Dans le hall, il croisa une femme rousse en robe verte. Elle portait des lunettes de soleil et ne le regarda pas. Elle monta dans l’ascenseur.

Walter mit quelques secondes à comprendre.

C’était Vivian.

Il resta planté dans le hall, cœur battant. C’était la première fois qu’il la voyait d’aussi près. Elle était plus petite qu’il ne l’imaginait. Plus réelle aussi. Il avait vu la ligne de son cou, l’éclat de son vernis à ongles rouge, une petite cicatrice près de la tempe.

Il monta par l’escalier, lentement. Au cinquième étage, il passa devant sa chambre. La porte était fermée. Il entendit de l’eau couler.

Il continua jusqu’au quatrième.

Devant la chambre du saxophoniste, il s’arrêta. La porte était entrouverte. Walter poussa doucement.

La chambre était petite, encombrée. Un lit défait, des partitions éparpillées, des disques empilés. Le saxophone posé sur une chaise. Une odeur de tabac froid et de sueur.

Pas de saxophoniste.

Walter entra. Il ne savait pas ce qu’il cherchait. Il regarda les partitions — Round Midnight, Autumn Leaves, des compositions manuscrites sans titre. Il regarda les disques — Charlie Parker, Lester Young, Billie Holiday.

Sur le bureau, un carnet ouvert. Des notes, des gribouillis. Walter se pencha.

Mardi 3 août. Goldstein encore venu. Dit que si je paie pas d’ici la fin du mois, il me vire. Où je vais aller ? Peut-être retourner à Philly. Peut-être arrêter tout ça.

Walter referma le carnet comme s’il s’était brûlé.

Derrière lui, une voix :

« Tu cherches quelque chose ? »

Walter se retourna. Le saxophoniste était là, dans l’encadrement de la porte. Torse nu, jean délavé, pieds nus. Il ne souriait pas.

« Je… la porte était ouverte. »

« Ouais. Et alors ? »

Walter cherchait ses mots.

« Je voulais… je vous ai entendu jouer. C’est magnifique. »

Le saxophoniste le regarda longuement. Puis il entra, ferma la porte derrière lui.

« T’habites où ? »

« En face. Chambre 412. »

« T’es celui qui mate tout le temps. »

Walter sentit ses joues brûler.

« Je regarde pas… j’observe. Je suis écrivain. »

« Écrivain. » Le saxophoniste eut un sourire sans joie. « Laisse-moi deviner. T’es en train d’écrire sur nous. Les pauvres types du Chelsea. Les artistes ratés. »

« C’est pas ça. »

« C’est exactement ça. » Il alluma une cigarette. « Comment tu t’appelles ? »

« Walter. Walter Finch. »

« Miles Parker. » Il lui tendit la main. Walter la serra. « T’as écrit des trucs que je connaitrais ? »

« The Narrow Gate. Y’a sept ans. »

« Connais pas. »

« Personne connaît. »

Miles sourit — un vrai sourire cette fois.

« Alors on est dans le même bateau. »

Ils restèrent silencieux. Walter regardait autour de lui.

« Vous allez partir ? »

« Peut-être. Sais pas. » Miles s’assit sur le lit. « T’as de l’argent ? »

« Plus beaucoup. »

« Moi non plus. » Il tira sur sa cigarette. « Des fois je me demande pourquoi on continue. Toi, moi, tous les types comme nous. On ferait mieux de trouver un vrai boulot. Se marier. Avoir des gosses. Vivre normalement. »

« Vous le pensez vraiment ? »

Miles le regarda dans les yeux.

« Non. »

Walter sourit.

« Moi non plus. »

Ils fumèrent en silence. Puis Walter se leva.

« Je vous laisse. »

« Attends. » Miles se leva aussi. « Ce que t’écris. Sur nous. C’est bien ? »

« Je sais pas. »

« Quand tu sauras, tu me diras. »

Walter hocha la tête et sortit.

Dans le couloir, il resta appuyé contre le mur, cœur battant. Il venait de franchir une ligne. Il n’était plus seulement observateur. Il était entré dans leur monde.

Il ne savait pas si c’était une bonne chose.

XV

Ce soir-là, Walter écrivit dix pages à la machine.

Pas les notes habituelles. Un vrai texte. Le début d’un roman.

Il raconta l’arrivée de l’écrivain au Chelsea. La chaleur. Les trois fenêtres. L’obsession qui grandit. Il mélangea la vérité et la fiction, ce qu’il avait vu et ce qu’il imaginait.

Il écrivit jusqu’à trois heures du matin. Quand il s’arrêta, il avait mal aux doigts et les yeux qui brûlaient.

Il relut. C’était imparfait, bancal, mais c’était vivant. Ça pulsait.

Il pensa à Harold. À ce qu’il lui dirait. Voilà. Dix pages. C’est pas un polar. C’est pas vendable. Mais c’est ce que j’ai à donner.

Par la fenêtre, il vit Miles à son poste habituel, saxophone à la main. Il ne jouait pas. Il regardait la nuit.

En face, chez la jeune mariée, tout était noir.

Au cinquième, Vivian était rentrée. Walter voyait sa silhouette derrière le rideau.

Il pensa : Trois drames. Trois vies qui ne se touchent jamais. Et moi au milieu, qui essaie de leur donner un sens.

Il se coucha sans prendre de somnifères.

Pour la première fois depuis des semaines, il s’endormit facilement.

Et rêva de fenêtres qui se refermaient les unes après les autres, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le noir.

FIN DE LA PARTIE I

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